Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630181
192 pages

p. 179 à 192
doi: en cours

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Lectures critiques

no 17 2005/1

Immanuel Wallerstein, The Uncertainties of Knowledge, Philadelphie, Temple University Press, 2004

Si la France avait jusqu’ici tendance à se faire remarquer par un singulier retard dans la traduction des ouvrages des principaux sociologues, morts ou contemporains, il faut bien remarquer que les dernières années semblent inaugurer la fin de cette époque, grâce notamment au travail de maisons d’édition sises en province [1]. Un auteur comme Immanuel Wallerstein, directeur du Centre Fernand Braudel pour l’étude des économies, des systèmes historiques et des civilisations à la Binghamton University, fait partie de cette vague de traductions [2] bien que, d’une manière surprenante, le troisième volet de sa sociologie historique du système-monde moderne tout comme son étude récente sur le système-monde contemporain ne soient pas encore disponibles en langue française [3]. Sociologue prolifique, président pendant quatre ans (1994-1998) de l’International Sociological Association, maître d’œuvre de la Commission Gulbenkian chargée en 1996 d’un « audit » sur la restructuration des sciences sociales [4], Wallerstein n’est pas seulement l’un des principaux artisans, avec Charles Tilly, Stein Rokkan et Theda Skocpol entre autres, de l’envol de la sociologie historique comparée à partir des années 1970. Il est aussi l’un des rares grands sociologues contemporains à poser la question du statut épistémologique des sciences sociales. Depuis quelques années, il renoue ainsi avec un genre quelque peu oublié : celui de l’essai épistémologique. Généralement composé de textes issus de conférences ou d’articles, il invite à une nouvelle pratique scientifique. C’est le cas de The Uncertainties of Knowledge. Toutefois, l’ouvrage est beaucoup mieux conçu que le précédent opus traduit en français, Impenser la science sociale [5], qui constituait en quelque sorte la base à partir de laquelle Wallerstein entendait proposer sa vision originale et particulière d’une nécessaire transformation des cadres disciplinaires et épistémologiques actuels, mais qui présentait par ailleurs le défaut d’être trop dispersé, fragmenté qu’il était en pas moins de vingt chapitres. En revanche, l’architecture interne de The Uncertainties of Knowledge, est très claire, tout comme le message qui en ressort : les disciplines actuelles (sociologie, histoire et anthropologie en particulier) doivent être dépassées car elles représentent, compte tenu des circonstances historiques de leur cristallisation, des obstacles au développement d’une épistémologie plus conforme aux structures réelles du savoir. L’ouvrage se compose de deux parties : la première est précisément consacrée aux structures de la connaissance, tandis que la seconde s’intéresse aux fractures internes aux développements disciplinaires actuels. Il nous semble cependant qu’il est plus logique de commencer brièvement par cette deuxième partie afin de mieux apercevoir ce qui est au cœur de l’ouvrage, à savoir les enjeux liés au changement d’épistémologie.
Qu’il s’agisse de l’anthropologie, de l’histoire ou de la sociologie, Wallerstein invite à un dépassement des principales disciplines des actuelles sciences sociales, et ceci afin de les rendre moins douteuses (dubious). En effet, et même s’il n’est pas le premier à pointer du doigt les conditions historiques et sociales de la constitution des socles disciplinaires actuels, Wallerstein propose de considérer que les disciplines représentent simultanément trois choses : des catégories intellectuelles, des structures institutionnelles et enfin des cultures. Or, ces trois choses sont historiquement constituées et ne constituent en aucune manière, en réalité, des blocs à tout jamais indépassables. Pourtant, tout se passe comme si les frontières entre les catégories, les structures et les cultures étaient presque hermétiquement fermées afin de protéger des chasses soi-disant gardées, que ce soit des méthodes ou des objets d’étude. De fait, les discussions sur le rapport entre données quantitatives et qualitatives, entre loi et récit, telles qu’on peut les lire dans le dernier chapitre, rappelleront à ceux qui tentent d’enseigner les joies d’une approche de science sociale combinant la sociologie et l’histoire les obstacles à surmonter liés à la distinction entre la règle et le récit ou entre l’archive et l’entretien. De même, la description par Wallerstein de la logique de fermeture des possibilités de comparaison en raison d’une vision totale de la science est tout à fait précieuse. L’anecdote de l’auditeur qui, après avoir écouté un universitaire décrire un cadre comparatif, se lève pour déclarer « Oui, mais pas à Pago-Pago » (p. 188), est un régal. Elle ouvre, sans jamais que ce ne soit pompeux, à de très simples positions de principe qui, contrairement à ce que sont généralement les positions de principe, ne visent pas la fermeture mais au contraire l’ouverture. Wallerstein invite à comprendre l’historicité de la dichotomie convenue entre les deux cultures de la science et de la philosophie, entre les deux pôles de laquelle se sont constituées les sciences sociales, parfois – souvent ? – de manière paradoxale à l’image de la constitution de la discipline historique contre les lois de la philosophie de l’histoire avant de voir se développer en son sein le combat que l’on sait entre les tenants de l’analyse nomothétique et ceux de l’idiographie. Très proche finalement de Jean-Claude Passeron – jamais cité –, Wallerstein historicise les fondations des sciences du social pour en appeler – « scénario peut-être peu probable, mais sans doute plus souhaitable » (p. 163) – à la transgression volontaire, réfléchie et collective, des barrières disciplinaires afin de réunifier les sciences sociales sous la forme d’une « science sociale historique » attentive à la fois aux structures et aux changements, c’est-à-dire à la complexité fondamentale du réel. Cette science sociale historique n’est possible qu’à condition de reformuler le socle épistémologique des sciences sociales – mais aussi des sciences naturelles – actuelles.
Sans qu’elle n’emploie jamais véritablement cette référence, l’épistémologie mise en avant par Wallerstein est d’inspiration webérienne. Les références à Weber dans le corps de l’ouvrage sont assez rares – alors que Durkheim est, lui, totalement absent – mais concernent de manière décisive la notion de « rationalité matérielle » que Wallerstein cherche, de son propre aveu, à pousser plus loin que Weber ne l’a fait [6]. Pourtant, si l’on tente de synthétiser les propositions de Wallerstein, on est forcé de constater leur parenté avec celles qu’avait émises Weber il y a exactement un siècle dans un article publié dans l’Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, « l’objec-tivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales » [7]. On peut essayer de résumer ces propositions à l’aide de trois axiomes tout à fait cohérents – bien que nécessairement différents dans certains de leurs enjeux en raison de leur inscription à un moment ultérieur de l’évolution du champ des sciences sociales – avec l’épistémologie webérienne.
Tout d’abord, le réel est incertain, c’est-à-dire inaccessible en termes de vérité, mais aussi en termes d’enregistrement du réel. Les premiers paragraphes de Wallerstein sont on ne peut plus clairs à cet égard : « Nous vivons tous dans le présent. […] Pourtant, le présent est la plus évanescente des réalités. Il a disparu une nanoseconde après être arrivé. On ne peut le faire revivre. Au mieux, il ne peut être enregistré qu’ultra-partiellement. On s’en souvient mal. Son souvenir et son enregistrement peuvent facilement être contrefaits. […] Qu’est-ce que le passé ? En réalité, le passé est ce que nous imaginons, au présent, être le passé. Il existe indubitablement un passé réel mais nous ne pouvons le connaître que dans le présent, quelle que soit la lentille à travers laquelle nous le voyons. […] Comme le futur n’a pas encore eu lieu, on ne peut jamais être sûr que [les] prédictions sont correctes. […] Voilà où nous en sommes. Nous ne pouvons connaître le présent, nous ne pouvons connaître le passé, nous ne pouvons connaître le futur. (p. 1-3) » Cette prise de position fait écho aux phrases de Weber selon lequel « […] comment une explication causale d’un fait singulier est-elle possible en général ? – étant donné que même la description du plus petit fragment de la réalité ne peut jamais être pensée de manière exhaustive [8]. » Pour autant, si cette prise de position condamne l’idée même d’une science sociale nomothétique, Wallerstein va plus loin. Au cours du 20e siècle, les sciences de la nature sont elles aussi remises en question, par la physique quantique tout d’abord, et notamment le physicien allemand Werner Heisenberg dont le principe d’incertitude obscurcit le réel en le rendant inaccessible à une connaissance totale, puis par les travaux, dans les années 1970, du chimiste Ilya Prigogine. Ce dernier, selon Wallerstein, a ramené la science physique sur le terrain de la science sociale en montrant toute l’importance de la « flèche du temps », c’est-à-dire de l’irréversibilité, et donc de l’historicité, de bien des phénomènes physiques et cosmologiques [9]. De la sorte, si le réel n’est pas fondamentalement différent pour les sciences de la nature et les sciences de l’homme, à quoi bon s’accrocher à l’idée qu’il existe « deux cultures » séparées, la science et la philosophie, l’une dévouée à la loi, l’autre à l’interprétation ?
Il s’ensuit que, même si Wallerstein reste assez évasif sur les conséquences réelles de cet état de fait, la science – sociale ou physique – doit renoncer à la certitude pour prendre la mesure pleine et entière de la complexité du réel. Il semble que cela implique deux conséquences. En premier lieu, la connaissance du monde doit abandonner 1) une vision simpliste de la causalité au profit de la mise en place d’interprétations plausibles et 2) une vision tout aussi simpliste de la neutralité du chercheur au profit d’une réelle réflexivité sur le rôle qu’il occupe dans la recherche. Force est de constater que l’empreinte webérienne est présente, non seulement au niveau de la revendication d’une causalité adéquate plausible [10], mais aussi, de manière plus forcée, au niveau de l’implication même du chercheur dans les questions morales et politiques de son temps, que Wallerstein va récupérer dans une réélaboration de la notion de « rationalité matérielle » : « Accepter l’idée que la science (sociale) ne peut être réductionniste ou essentialiste et doit se donner pour objectif l’interprétation plausible de la complexité du réel marque les débuts d’une science sociale abordant simultanément et inextricablement les problèmes intellectuels, moraux et politiques (p. 150). » En deuxième lieu, cela implique de repenser les relations entre la loi et le changement pour envisager l’existence d’un socle épistémologique fondé sur la combinaison des deux. Convoquant Ilya Prigogine et Fernand Braudel, le « chaos déterministe » du premier et la « longue durée » du second, Wallerstein remet en cause l’axiome du « tiers exclu » que l’on trouve dans la Métaphysique d’Aristote, selon lequel A ne peut être non-A. Pour Wallerstein, et de manière assez convaincante, la réalité de la réalité ne peut être épuisée ni dans la quête nomothétique ni dans la quête idiographique : il faut au contraire mettre au cœur de l’analyse le « tiers non-exclu [11] », c’est-à-dire l’alliance de la très longue durée et de l’accident, du système et du chaos [12]. Ici encore, on peut penser à la façon dont Weber lie l’action et la structure à travers la notion de « régularité ».
Chez Weber, cette ambition passe nécessairement par une prise de position très claire sur l’objectif de la science sociale, qui consiste à approcher le réel de manière plausible et adéquate grâce à la constitution de concepts présentant la particularité de ne pas désigner la réalité, mais d’aider à la penser mieux. Ainsi, la formation de concepts est un moyen et en aucun cas une fin de la recherche [13]. Le long chapitre consacré par Wallerstein à l’itinéraire du concept de « système-monde » (p. 83-108) est tout à fait emblématique de cette volonté de ne pas considérer les concepts comme des coquilles figées dont la construction – et idéalement l’interrelation au sein d’un ensemble de concepts fonctionnant comme un système théorique – serait l’objectif final et fini du travail de recherche. L’alliance entre la notion d’« économie-monde » empruntée au maître Braudel et, à partir du début des années 1980, la découverte des relations complexes entre les situations d’équilibre et de non-équilibre, permettent d’aller plus loin qu’auparavant en proposant des interprétations des mécanismes de transformation des systèmes sociaux historiques en avançant l’idée que ces derniers connaîtraient des commencements (en direction de l’équilibre), des évolutions « normales » (équilibre) puis des crises structurelles finales (bifurcations). Le concept de « système-monde » ne viserait qu’à proposer un cadre à l’intérieur duquel ces relations complexes deviendraient pensables. On pense ici à l’une des formules les plus claires de Pierre Bourdieu concernant le rôle des notions qu’il a forgées : « chacune d’elles […] est, sous une forme condensée, un programme de recherches et un principe d’évitement de tout un ensemble d’erreurs. Les concepts peuvent – et, dans une certaine mesure, doivent – rester ouverts, provisoires, ce qui ne veut pas dire vagues, approximatifs ou confus […] [14]. »
D’ailleurs, et c’est sans doute le point aveugle de toute sociologie critique, on retrouve parfois chez Wallerstein le même mélange de naïveté et de négligence épistémologique que l’on discerne parfois chez Bourdieu. La croyance dans la nécessité de maintenir ouverts les concepts le conduit à ne pas toujours comprendre les raisons de certaines critiques adressées à l’analyse en termes de « système-monde », comme s’il ne voyait pas que les critiques et les débats ne peuvent être que la conséquence logique de l’occupation d’une position en vue – c’est-à-dire visible mais aussi menacée – dans le champ scientifique international. L’exercice le plus difficile, chez Bourdieu comme chez Wallerstein, semble être l’analyse de sa propre position dans l’espace des relations de pouvoir. Enfin, tout comme Bourdieu a souvent lui-même oublié que ses notions ne désignaient pas la réalité, mais étaient des programmes de recherche, il n’est pas impossible que Wallerstein soit plus ambigu qu’il le dit quant à la nécessité de l’ouverture. Si l’analyse en termes de « système-monde » souhaite « éviter de devenir une théorie » (p. 83), on découvre page 108 qu’après tout, le refus de la théorie – au sens de « système de pensée fermé » – n’est pas une question de principe, mais bien une question de temps : « […] je continue à penser que nos efforts en valent la peine. Mais, si nous souhaitons allons plus loin, il nous faut rester ouverts à bien des opinions et à bien des critiques. Voilà pourquoi je continue à penser qu’il est prématuré de considérer que ce que nous faisons constitue une théorie. » (p. 108).
Dans un style toujours clair, loin de l’habituel jargon et des phrases à tiroirs de la plupart des textes épistémologiques, Wallerstein nous offre avec cet ouvrage une passionnante – et nécessairement discutable, au sens positif de « qui peut être discuté » – suite à Impenser la science sociale et The End of the World as We Know It [15]. Si, comme il l’écrit lui-même, nous ne sommes encore qu’une petite minorité à croire en les possibilités d’une science sociale historique nécessairement nourrie des apports de plusieurs disciplines actuelles [16], la voix est forte et claire.
Stéphane Dufoix
Université de Paris-X Nanterre (GEODE)

Yves Viltard, La Chine américaine. « Il faut étudier la Chine contemporaine », Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2003

C’est l’histoire d’un échec. Ce livre retrace l’histoire sociale des tentatives de « fabrication d’un savoir » états-unien sur la Chine entre 1949 et 1979, et de leurs échecs. Mais cet échec n’est pas directement l’objet de l’analyse. Comme le note l’auteur, « n’étant ni sinologue, ni américain, mon souci n’est pas l’amélioration de la qualité des études américaines sur la Chine » (p. 18). Yves Viltard nous propose une étude qui n’est ni hagiographie de la constitution progressive d’une science, ni critique d’une idéologie se faisant passer pour telle. Simplement, une histoire de la constitution d’une spécialité éclairée par ses contextes politiques et universitaires, ou, plus précisément, une archéologie des métamorphoses d’un savoir sur un régime politique.
Le livre s’ouvre sur un constat : par deux fois, en 1949 et en 1968, les sinologues états-uniens ont radicalement modifié leurs analyses sur la Chine, au point que les textes d’une année semblent être incompatibles avec ceux de la suivante. Tout d’abord en 1949 avec l’irruption du maccarthysme, puis en 1968 avec la contestation par les plus jeunes des théories en place. Or la source de ces ruptures n’est pas à chercher dans un meilleur accès aux données, puisque les chercheurs ne peuvent pas se rendre en Chine durant ces périodes. La question qui traverse ce livre est donc la suivante : « comment change-t-on d’idée ? »
Pour essayer de répondre à cette interrogation, l’auteur étudie non seulement l’histoire des discours universitaires américains tenus sur la Chine sur la période, mais aussi l’état des forces de la spécialité à l’université au sein de diverses disciplines, et enfin les « interfé-rences » provoquées par la politique intérieure états-unienne. Essayant constamment d’articuler ces trois niveaux ensemble, cette histoire sociale des sciences refuse à la fois le déterminisme sociologique et les théories de l’acteur rationnel, pour privilégier en revanche l’étude des rapports de forces concrets, des transformations des contextes sociaux, universitaires et politiques, et pour accorder une influence tangible à l’économie interne des discours.
En 1949, l’arrivée de Mao au pouvoir, l’acquisition par les Soviétiques de la bombe atomique et l’arrestation d’espions dans plusieurs pays anglo-saxons constituent une première rupture. La question communiste, déjà présente dans les polémiques entre Démocrates et Républicains, prend alors toute son ampleur. En 1950, le déclenchement de la guerre de Corée transforme la Chine d’enjeu subalterne en menace impérieuse. Les sinologues, qui ont volontiers accepté d’être vu comme les conseillers du pouvoir à partir de 1946, et qui avaient prévu la victoire de Mao, sont alors accusés d’avoir « perdus la Chine ». En effet, pour le lobby Républicains pro-Taiwan, seul un complot d’un petit groupe de spécialistes influents explique cette « perte ». C’est à ce moment que Joseph McCarthy, s’étant acculé à donner des noms, nomme le sinologue Owen Lattimore. Cette campagne républicaine sera relayée par l’administration démocrate qui cherche à mobiliser des soutiens pour la guerre froide.
Cette mise en accusation de sinologues par les Républicains déconsidère la spécialité et les touche durement. Cette dévalorisation de la sinologie va produire deux conséquences. Tout d’abord, les sinologues se réfugient dans des débats académiques, se recentrent sur l’étude de la Chine Ancienne et revendiquent majoritairement le statut d’historien. Ensuite, la vision dominante de la Chine est transformée : pendant dix ans, le système politique de la Chine communiste, qualifié de totalitaire, va être vu comme importé directement d’URSS et comme radicalement étranger à la « vraie » Chine. Ce régime est alors perçu comme fondamentalement instable et transitoire. Ce sont donc des politistes spécialistes du totalitarisme qui remplacent les sinologues pour l’étude de la Chine dite communiste. Cette interprétation triomphe de la précédente, qui voyait le communisme chinois comme une sorte de nationalisme porté par un parti paysan demandant des réformes agraires.
De 1958 à 1962, devant l’évidence de la longévité du régime, un nouveau vocable surgit. L’apparition de la « Chine contempo-raine » traduit de nouveaux rapports de force entre disciplines universitaires ; elle exprime la force d’attraction de la science politique et la volonté de mettre la recherche au service de l’intérêt national. De manière officieuse, la question chinoise est désormais prise au sérieux puisque personne ne croit plus à l’effondrement rapide du régime. Le contexte international a lui aussi changé. La guerre froide s’aggrave avec le lancement de Spoutnik en 1957. Pour les États-Unis, « gagner la guerre froide », c’est aussi désormais aider le développement économique et politique des pays du tiers monde. L’élaboration de ce discours au début des années 1960 coïncide presque avec l’élection de Kennedy à la présidence. Cette élection facilite les contacts entre universitaires et politiques, qui dès 1959 avaient commencé à procéder ensemble, et avec le soutien de fondations privées, à une institutionnalisation des recherches sur la Chine, et notamment à la création des Area Studies. Les sinologues font un timide retour en tant qu’experts politiques.
Cette situation entraîne tout à la fois renforcement du paradigme totalitaire, à cause du regain de la guerre froide, et son remaniement. En effet, par sa longévité, le régime n’est plus considéré comme un sous-produit de l’URSS, et les analystes lui trouvent des caractéristiques propres. Pour eux, ce régime dure parce qu’il a réussi à transformer en profondeur la société chinoise, il lui a permis d’entrer dans la modernité. La Chine continue d’être interprétée comme totalitaire au moment où cette théorie est contestée par les soviétologues. Cette période voit le triomphe public de la science politique, qui fournit les théories et les méthodes, alors que l’histoire est abaissée au rang de pourvoyeuse de données. Ainsi, ni les changements politiques ni les transformations universitaires ne parviennent à contester le paradigme « totalitaire » dominant les études sur la Chine.
À partir de 1963, et jusqu’en 1968, le paradigme totalitaire va encore évoluer. Dès 1962, instruit par l’expérience soviétique, l’administration américaine cherche à mieux comprendre le fonctionnement du régime en vue de la succession de Mao. L’année 1963 marque un tournant avec la reconnaissance officielle de la République Populaire de Chine. Si le caractère totalitaire du régime n’est pas remis en cause, les élites chinoises sont perçues comme ayant une attitude « flexible » lorsque leur survie serait en jeu, ce qui expliquerait la stabilité du pays. Les États-Unis adoptent alors une attitude ferme vis-à-vis de la Chine, mais « flexible » pour saisir toutes les chances d’améliorer les relations entre les deux pays. Les sinologues s’aventurent à nouveau à s’exprimer publiquement, prônant une politique devant « contenir sans isoler » la Chine.
Yves Viltard qualifie alors leur vision du régime chinois de totalitarisme « positif », pour l’opposer à la vision négative précédente. Si le régime est toujours appréhendé comme un phénomène totalitaire cohérent, il est désormais original parce que performant et chinois. En effet, les dirigeants sont nationalistes, et leur unité tranche alors avec les factions soviétiques. De plus, le régime innove politiquement avec l’importance majeure accordée à l’idéologie, et notamment à l’endoctrinement (le « lavage de cerveau »), pour réaliser l’unité de pensée des Chinois. Enfin, ce régime s’avère être menaçant – il apparaît comme la principale menace pour les États-Unis au moment où la détente s’installe en 1964 – parce qu’obéissant à une logique étrangère à celle de tous les autres systèmes politiques. Les analyses commencent alors à décrire rationnellement le fonctionnement du régime, ce qui entraîne la disparition du thème de la répression des Chinois.
En 1966, Lucian Pye, un théoricien du développement non sinologue, remet en cause cette version rationnelle en renvoyant la Chine dans la catégorie des pays en voie de développement. Pour lui, le régime reste instable, mal gouverné par des élites peu qualifiées, et est soumis à sa culture politique. Ses thèses deviennent populaires parce qu’elles offrent une interprétation aux actions de Mao durant la Révolution culturelle. Celle-ci apparaît comme la résultante d’une contradiction entre l’impératif de modernisation du pays et une culture politique privilégiant les émotions, et particulièrement la haine, à la rationalité. Toutefois, s’il permet la remise en cause du paradigme totalitaire, sa « banalisation » de la Chine ne trouvera pas d’écho avant longtemps.
L’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 provoque une deuxième rupture. Cet événement, qui redonne à l’URSS sa posi-tion de menace principale, est l’élément déclencheur d’une réorganisation totale de la sinologie et de sa vision « normale » de la Chine qui durera jusqu’en 1979. Celle-ci, pure idéologiquement et donc constante, est perçue comme menacée par URSS, un régime totalitaire, corrompu et donc imprévisible. De plus, la lutte de Mao contre la bureaucratisation du régime le fait apparaître comme un héros tragique antique, combattant sans perspective de victoire un processus menaçant aussi les États-Unis. Cette lutte place désormais la Chine au cœur de la modernité puisqu’elle semble rencontrer les mêmes problèmes que les démocraties occidentales. La Révolution culturelle apparaît alors comme une nouveauté totale, une possible solution volontariste, et autoritaire, aux apories de la société de consommation. La Chine est révolutionnaire, et non plus totalitaire.
Cette réorganisation avait été préparée par des transformations internes. Tout d’abord, la « question chinoise » perdit son acuité pour les dirigeants politiques et sa place dans les débats publics. Ensuite, une nouvelle génération d’universitaires est apparue. Ceux-ci sont des défenseurs de Mao tout en se réclamant d’une légitimité scientifique et non militante. Ces jeunes critiquent leurs prédécesseurs et leur rôle d’experts du pouvoir. Ils perçoivent le totalitarisme comme une invention de la guerre froide et lui attribuent la dévalorisation de leur discipline dans les années 1950. Enfin, la science politique est désormais très influente en sinologie, l’histoire très attaquée, ce, dans un contexte général de crise des sciences sociales. La brusque apparition de ce nouveau paradigme, « révolutionnaire », trouve donc sa source dans des événements qui se sont cristallisés ensemble. Les idées qu’il assemble étaient déjà présentes dans la discipline, mais minoritaires. D’un coup, la réorganisation de facteurs internationaux, politiques, intellectuels et sociologiques leur a donné la force de l’évidence.
Le livre d’Yves Viltard est précieux par la description précise qu’il offre des conditions dans lesquels des paradigmes dominants sont apparus, puis furent contestés, pour ensuite être oubliés. Ces descriptions rigoureuses dissolvent bien des simplismes exprimés sur le sujet, et son traitement des différents contextes sociaux et politiques est conséquent et bien articulé. Toutefois pour que la leçon soit féconde, le lecteur doit être persévérant et ne pas se laisser dérouter par une construction parfois indécise et ne suivant pas toujours le fil du développement historique. La force de conviction de l’ouvrage souffre par ailleurs d’un traitement très condensé de la dernière période. Le rejet en conclusion de la comparaison avec la situation française est encore plus regrettable pour l’ambition du livre. Les quelques pages consacrées à celle-ci démontrent à elles seules que ce rapprochement est une voie fertile pour analyser plus finement les mécanismes à l’œuvre. Enfin, certaines rationalisations a posteriori par l’auteur des croyances et des stratégies d’acteurs paraissent parfois manquer de fondements solides.
Toutefois, ces quelques insuffisances ne doivent pas masquer la portée de l’ouvrage et la fécondité d’une méthode qui s’inspire de l’archéologie de Michel Foucault. Son utilisation de la notion de dispositif lui permet conjointement de décrire les singularités d’une période et de lier les différents moments entre eux. Comment change-t-on d’idées ? Cette étude montre que l’apparition seule de nouveaux faits concernant l’objet ne suffit pas. La politique intérieure chinoise a certes joué un rôle dans les évolutions théoriques, mais elle n’aurait pas suffit sans les bouleversements internationaux, la politique intérieure américaine, et les transformations des rapports de force (objectif et théorique) au sein de l’université. En somme, les ruptures des évidences sur la Chine se sont produites lorsque qu’un ensemble de facteurs hétérogènes mais interdépendants avait évolué. Lorsqu’un fait seul apparaît, même de l’importance de la révolution culturelle, une nouvelle interprétation peut arriver à remanier un paradigme (le « moment Pye »), mais non à le transformer. L’intérêt de l’utilisation faite par Yves Viltard de la notion de dispositif se trouve là, dans cette possibilité qu’elle offre d’analyser les différents facteurs verrouillant la cohérence d’un paradigme.
Sylvain Meyet
doctorant en science politique à Sciences Po (CEVIPOF)
 
NOTES
 
[1] C’est le cas en particulier de Zygmunt Bauman, Ulrich Beck et Anthony Giddens. Pour le premier, voir Modernité et Holocauste, Paris, La Fabrique, 2002 (trad. en fr. par Paule Guivarch) ; La vie en miettes : expérience postmoderne et moralité, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 2003 (trad. en fr. par Christophe Rosson) ; L’amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 2004 (trad. en fr. par Christophe Rosson). Pour le second, La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 (trad. en fr. par Laure Bernardi) ; Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, Paris, Aubier, 2003, (trad. en fr. par Aurélie Duthoo). Enfin, pour Anthony Giddens, voir La transformation de l’intimité : sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 2004 (trad. en fr. par Jean Mouchard). Cette prolifération de traductions n’enlève malheureusement rien au fait que la majeure partie de l’œuvre de Bauman, Beck et Giddens reste inaccessible en français.
[2] L’histoire continue, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1999 ; L’après-libéralisme : essai sur un système-monde à réinventer, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1999 (trad. en fr. par Patrick Hutchinson) ; L’utopistique ou les choix politiques du XXIe siècle, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2000 (trad. en fr. par Patrick Hutchinson) ; Sortir du monde états-unien, Paris, Liana Lévi, 2004 (trad. en fr. par Inès Farny).
[3] The Second Great Expansion of the Capitalist World-economy 1730-1840, San Diego, Academic Press, 1989 ; (avec Terence Hopkins), The Age of Transition: Trajectory of the World-System 1945-2025, Londres, Zed Press, 1996.
[4] Ouvrir les sciences sociales : rapport de la Commission Gulbenkian pour la restructuration des sciences sociales, Paris, Descartes, 1996.
[5] Immanuel Wallerstein, Impenser la science sociale. Pour sortir du xix e siècle, Paris, PUF, 1995 (1e éd. amér. Cambridge, Polity Press, 1991), trad. en fr. par Anne-Emmnauelle Demartini et Xavier Papaïs.
[6] Immanuel Wallerstein, « The Heritage of Sociology, the Promise of Social Science », Current Sociology, 47(1), 1999, p. 1-37, en particulier p. 12. Il s’agit du texte prononcé par Immanuel Wallerstein en tant que président de l’ISA au cours du 14e Congrès mondial de sociologie tenu à Montréal en juillet 1998. Une traduction en français a été publiée dans les Cahiers de recherche sociologique (revue du département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal), (31), 1998, p. 9-52.
[7] Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales » (1904), in Essais sur la théorie de la science, Paris, Presses-Pocket, 1992, p. 119-201.
[8] Ibid., p. 156
[9] On trouverait des échos de cette insistance sur l’historicité dans certains débats très actuels sur la validité universelle et éternelle des constantes physiques. Voir par exemple la théorie de la vitesse variable de la lumière proposée par Andras Albrecht et João Magueijo, « Time Varying Speed of Light as a Solution to Cosmological Puzzles », Physical Review D, 59 (4), février 1999.
[10] Sur la causalité adéquate – multicausale – chez Weber, on se reportera à Stephen Kalberg, La sociologie historique comparative de Max Weber, Paris, La Découverte, 2002 (1re éd. amér. 1994), p. 195-198.
[11] « Tiers non-exclu » est la traduction, officiellement revendiquée par Wallerstein lui-même, de « unexcluded middle ». Notons que, pour exprimer la même possibilité de penser ensemble A et non-A, le philosophe Stéphane Lupasco avait forgé la notion de « tiers inclus ». Voir Stéphane Lupasco, Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, Monaco, Éditions du Rocher, 1987 (1e éd. Herman, 1951).
[12] On peut lire en français la traduction du chapitre 5 dans Ilya Prigogine (éd.), L’homme devant l’incertain, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 159-170. Une traduction française révisée par l’auteur est disponible sur Internet à l’adresse suivante : http:// fbc. binghamton. edu/ iwtpsduree. htm.
[13] Max Weber, « L’objectivité de la connaissance… », art. cit., p. 164 et suiv.
[14] Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987, p. 54.
[15] Immanuel Wallerstein, The End of the World as We Know It: Social Science for the Twenty-First Century, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999.
[16] L’idée même du passage en français du terme pluriel de « sciences sociales » au terme singulier de « science sociale » est au cœur du dernier numéro de la Revue du MAUSS, « Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? De la science sociale » (textes réunis par Alain Caillé et Stéphane Dufoix), (24), second semestre 2004.
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