Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630181
192 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Éditorial

no 17 2005/1

2005 Raisons politiques Éditorial

Criminelle politique. À propos de l’essence politique du crime

Jenan-Michel Blanquer
Comment un sujet devient-il politique ? Cette question, ambivalente, a plusieurs portes d’entrée. L’une d’entre elles, peut-être la plus importante, est la question de la violence et donc du crime et du châtiment.
On le voit bien : parler de « crime et châtiment politique », au-delà de la figure de style qui rend à Dostoïevski ce qui est à Hobbes, est déjà une formule ambiguë. Est-ce que la définition du crime et du châtiment en général est une question politique ? Est-ce que le problème est, au contraire, de définir une sous-catégorie qui, elle, serait politique ?
C’est parce que la réponse est affirmative à ces deux questions qu’il y a une tension, une dialectique constitutive du rapport entre violence et politique. En effet, le politique est à la fois en surplomb et en position conditionnée vis-à-vis de la question du crime.
Les contributions de ce numéro, tant par leur diversité que par leurs contenus respectifs, restituent cette tension. Le crime est objet de la politique, aboutissant même à une surpolitisation du problème lorsqu’il envahit toute la vie civile ; c’est l’objet de l’article de Thierry Vircoulon sur la délinquance en Afrique du Sud. Le crime peut ainsi relever d’une politique – l’article d’Aurore Llorca sur la criminologie montre la révolution politique que constitue l’individualisation de la peine à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, mais il est alors déjà l’objet d’une tension entre dépolitisation (scientifique et juridique) et politisation, ce qui est particulièrement vrai lorsqu’on étudie le droit international en construction comme le fait Émilie Combaz en étudiant les sanctions politiques internationales de la torture. Cette tension est enfin portée à son incandescence dans l’acte politique suprême, qui ambitionne aussi de maîtriser la violence par son exercice, celui de faire la guerre. En effet, le renouveau de la notion de « guerre juste » met en scène, à un niveau supérieur, la dialectique entre justice et volonté, qui ne peut se résoudre en une instrumentalisation de l’une par l’autre car la guerre juste conduit, selon Schmitt à la guerre totale, alors qu’il peut être démontré qu’elle offre au contraire un cadre et des limites à la violence : c’est ce à quoi s’emploie Frédéric Gros.
Du social à l’international, l’analyse politique du crime et du châtiment conduit ainsi à s’interroger sur les échelles du crime. En passant des bas-fonds à la mondialisation, la criminalité joue un rôle de révélateur du déplacement des instances de pouvoir. « Les activités illicites qui pouvaient trouver jadis un abri en se plaçant sous la tutelle de l’illégalité légitime des États, cherchent dorénavant leur protection en se coulant dans les mécanismes des marchés finan-ciers » écrit Jean de Maillard.
Mais le crime acquiert une dimension particulière, métapolitique, lorsqu’il prend la dimension du génocide comme l’illustre l’article de Jorge E. Viñuales sur « le crime des crimes ». L’incommensurabilité du crime se lit au travers de l’insignifiance du châtiment concret, a fortiori lorsque la peine de mort n’existe plus. On réalise alors que ce n’est pas tant la quantité des crimes mais leurs « qualités », leur degré de négation de l’Autre, qui fixent leur nature juridique et politique.
Récapitulons. On peut considérer la violence comme l’élément du passage du domaine privé au domaine public. C’est bien pour cela que le droit pénal se trouve à l’intersection du droit privé et du droit public, dans la mesure où le crime est à la fois le dommage causé par une personne à une autre mais aussi une rupture de l’ordre social. On peut ainsi proposer une typologie de la violence en fonction de ce critère, en allant du plus intime au public, du moins politique au plus politique.
1. la violence contre soi-même. Le suicide en est le paroxysme, mais l’utilisation des drogues entre également dans cette catégorie
2. les violences domestiques
3. la violence de la rue, c’est-à-dire déjà d’un espace public concret
4. la violence sociale, celle qui suscite des affrontements au nom de revendications sociales
5. la violence ethnique, qui parfois se combine à la précédente
6. le crime organisé
7. la terreur politique organisée
8. la violence d’État. C’est le fait des régimes autoritaires, mais aussi des polices déviantes au sein des États démocratiques
9. la violence interétatique : la guerre
La première et la dernière catégories encadrent les autres. Elles peuvent ou non faire l’objet de châtiments parce qu’elles sont infra-politiques ou méta-politiques. Les autres catégories relèvent toujours de règles strictes qui ont pour critères et les auteurs et la nature des actes. Même si, au sens le plus étroit, le crime politique est le crime commis par un gouvernant, au sens le plus large, tout crime est politique, ce qui justifie l’existence d’une politique criminelle. C’est à l’intérieur de cette acception large que le crime politique trouve sa place et sa définition, nous obligeant à regarder avec distance la question de la responsabilité pénale des gouvernants.
On pourrait alors proposer le raisonnement suivant. Tout crime est public. Plus le crime est public, plus il est politique. Donc, plus le crime est crime, plus il est politique. L’essence du crime est donc politique. Au fond de l’acte criminel, il y a un refus de l’autre, qui est une négation du politique, refus par lequel il fait justement son apparition. L’animal politique lorsqu’il blesse ou tue n’en devient pas moins animal et pas moins politique. Le crime ne peut être une évasion de la condition politique de l’homme. Les nouvelles échelles du crime ne font que renvoyer à de nouvelles échelles du politique. â—†
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