2005
Raisons politiques
Dossier
Quand la délinquance s’invite en politique : la politisation de la question criminelle dans la nouvelle Afrique du Sud
Thierry Vircoulon
Ancien élève de l’ENA, Thierry Vircoulon (tv78@wanadoo.fr), qui a occupé pendant trois ans des fonctions à l’ambassade de France en Afrique du Sud, travaille sur les politiques de sécurité en Afrique du Sud depuis 1994. Il a récemment dirigé le dossier Afrique du Sud d’Afrique contemporaine (nËš 210, été 2004) et a publié : « La sécurité sans l’État, sécurité privée et communautarisme sécuritaire en Afrique du Sud », (Cahiers de la sécurité intérieure, nËš 53, 3e trimestre 2003), « Transposer l’État de droit dans les failed States, réflexion à partir d’une expérience africaine » (Cahiers de la sécurité intérieure, nËš 55, 4e trimestre 2004), « Les questions de la terre dans la nouvelle Afrique du Sud » (Hérodote, nËš 111, 4e trimestre 2003), « La nouvelle Afrique du Sud », Études, décembre 2004), ainsi que L’Afrique du Sud démocratique ou la réinvention d’une nation, Paris, L’Harmattan, 2004.
La délinquance est souvent un objet médiatique mais elle n’est pas systématiquement un objet politique. L’Afrique du Sud montre au contraire que la délinquance peut être non seulement politisée mais sur-politisée. Après 1994 et l’avènement de la démocratie, l’Afrique du Sud a été confrontée à une recrudescence rapide de la criminalité qui a surpris la communauté blanche et provoqué un sentiment d’insécurité profond. Cette fraction de la population sud-africaine a réagi en mettant en cause le gouvernement et en considérant cette poussée criminelle comme une crise nationale, un problème de gouvernance. Le parti d’opposition qui la représentait a instrumentalisé ce problème lors du scrutin électoral de 1999 et le gouvernement a contre-attaqué en sur-réagissant. Cet article retrace l’enchaînement rapide entre sentiment d’insécurité-médiatisation-politisation-sur-politisation qui s’est joué entre 1995 et 2000 et aboutit maintenant à une polémique politique que seule la lassitude de l’opinion publique ou une réduction drastique de la criminalité semble pouvoir clore. S’ils relèvent de circonstances contextuelles particulières, cet enchaînement et son aboutissement – la sur-politisation – révèlent un malaise plus profond que la simple peur de la violence : il révèle l’inquiétude fondamentale qui domine la communauté blanche quant à son avenir dans un pays qu’elle ne contrôle plus. Mais, simultanément et paradoxalement, la sur-politisation de la question criminelle est un renversement de l’ancien paradigme de la criminalisation du politique, renversement qui témoigne de la réussite de la démocratisation.
Crime is often the subject of media coverage, but not necessarily of political debate. In South Africa, however, crime is highly politicised – and overly so. Since the advent of democracy in 1994, the country has suffered a crime wave that caught the white community by surprise and produced a climate of fear: they blamed the ANC government for the epidemic – which they see as a national crisis and a problem of governance – and their opposition party played the “crime card” in the 1999 elections. The government then over-reacted to their accusations.
The foregoing article traces the spiral from spreading fear to media buildup, politicisation and over-politicisation of crime in South Africa from 1995 to 2000. The raging political controversy around this issue will only die down if the crime rate plummets or the public wearies of the news. Though it grew out of a specific set of circumstances, this over-politicisation reveals more than just a fear of violence: it tells of the white minority’s political and existential anxieties about their future in a country they do not control any more.
« Aucune stratégie ni aucun système ne peut finalement résister à la vérité »,
André Brink, Sur un banc du Luxembourg
Depuis la fin de l’apartheid en 1994, la criminalité a littéralement explosé en Afrique du Sud. À l’image pacifique et quasi-évangélique de la commission Vérité et Réconciliation qui avait instauré à sa manière un système de crimes sans châtiments s’est substitué un autre système de crimes sans châtiments : celui de la délinquance ordinaire qui demeure largement non réprimée et fait de l’Afrique du Sud l’un des pays les plus violents du monde. Mauvaise nouvelle apportée par la démocratie, cette délinquance incontrôlée a été immédiatement absorbée dans le débat politique sur l’état et le devenir d’une Afrique du Sud multiraciale. Cette politisation n’est ni le résultat du hasard ni un phénomène inéluctable dû au développement de la crimi-nalité : elle est le produit d’un affrontement politique particulier à un moment particulier, c’est-à-dire d’une structure d’opportunité temporellement située. Cette politisation a maintenant mué en sur-politisation : non seulement la question criminelle est au centre du débat politique, mais c’est aussi un sujet qui, en Afrique du Sud, a perdu toute neutralité politique – d’où la difficulté après plusieurs polémiques publiques sur la véracité des statistiques, la signification de certains crimes particuliers, etc., de l’étudier sereinement. Les discours sur les causes, les victimes et les auteurs, bref l’analyse du phénomène délictuel, sont maintenant lourdement connotés. Le fait que la question criminelle soit devenue un des éléments centraux du débat politique dans ce pays conduit à s’interroger sur le discours derrière le discours et à comprendre cette sur-politisation comme le révélateur d’une insécurité politique profonde de la part d’une certaine fraction de la population sud-africaine. De ce point de vue, la sur-politisation de la question criminelle en un lieu et à un moment donnés n’est ni une mauvaise coïncidence ni une dérive de la rhétorique politique : c’est un effet de déplacement de sens, une manière de dire une angoisse qui ne peut être dite ouvertement dans l’espace public. C’est en même temps une lézarde dans la façade de la réconciliation raciale qui nous permet de regarder derrière l’écran d’apparences de l’adhésion enthousiaste à la nouvelle Afrique du Sud multiraciale.
De la politisation de la réforme policière à la politisation de la question criminelle
L’impératif de la transition : réformer la police
Lorsque l’Afrique du Sud se préparait à changer de régime de 1990 à 1994, la délinquance n’était pas absente de l’agenda réformateur de l’ANC mais elle figurait loin derrière les nombreuses priorités institutionnelles, économiques et sociales des futurs décideurs gouvernementaux. À l’époque des délicates négociations de la transition, l’ANC ne s’inquiétait pas des criminels mais des policiers : pièce-maîtresse du dispositif de répression du régime d’apartheid, dotée d’une hiérarchie totalement blanche, la South African Police (SAP) était si puissante et avait gagné une telle autonomie d’action qu’elle avait tout à perdre au changement de régime et risquait de s’y opposer en secret, tout en prétendant officiellement le contraire
[1]. Par ailleurs, l’interprétation de la violence que l’ANC et les milieux intellectuels avaient développée les conduisait à voir dans la réforme de l’appareil policier la pré-condition d’une efficacité renforcée de la lutte contre la délinquance.
En effet, pour les dirigeants de l’ANC et les intellectuels de la cause anti-apartheid, la violence dans les townships était d’essence politique. Selon eux, les violences étaient liées à l’oppression exercée par le régime d’apartheid, qu’il s’agisse d’une oppression directe (soutien aux milices de l’Inkatha, escadrons de la mort, etc.) ou indirecte (la pauvreté forcée dans laquelle l’apartheid maintenait la majorité africaine et l’absence de protection de l’État pour les populations non blanches
[2]). Directement ou indirectement, la violence était politique et ne pouvait donc avoir qu’une solution politique. Comme l’indique le titre du document programmatique de l’ANC sur la sécurité intérieure «
Policing the transition: transforming the police » (1993), cette solution résidait dans la transformation d’une police politique en une police de service public. L’institution policière devait changer à la fois d’objectif et de méthode : n’étant plus chargée de protéger le régime mais le citoyen, elle devait renoncer aux méthodes brutales et adhérer à un nouveau
corpus juridique. Cette mutation devait rendre à la force publique crédibilité et légitimité et, par effet induit, renforcer son efficacité dans la lutte contre la criminalité ordinaire. Dans «
Policing the transition: transforming the police », l’ANC préconisait donc une réforme en profondeur de la police qui passait par : une démilitarisation, une restructuration interne, une modification de la composition des personnels, une nouvelle formation et une nouvelle doctrine d’action empruntée à la criminologie anglo-saxonne (le «
community policing »). L’ensemble des spécialistes sud-africains et étrangers s’accordait sur ce modèle et faisait de la relégitimisation et de la responsabilisation vis-à-vis des communautés les principes fondateurs d’une police rénovée, à défaut d’être nouvelle
[3].
Après l’avènement de la démocratie en 1994, la priorité de l’ANC était double : tout d’abord, éviter une rébellion, voire une conspiration de la police (comme de l’armée et des services de renseignement), et mettre en œuvre un contrôle effectif du gouvernement sur la police (la SAP fut alors coiffée par un « secretariat » composé de civils pour la plupart membres de l’ANC). De la réussite de cette mise sous contrôle civil pouvait dépendre l’avenir de la jeune démocratie sud-africaine et, de ce fait, la lutte contre la délinquance n’avait qu’une importance secondaire. Pour les pouvoirs publics de l’époque, la problématique de la gouvernance de la police s’imposait avant la problématique de la gouvernance du crime ou en était la pré-condition : ce n’était alors pas la question criminelle qui était un enjeu politique mais la question policière – les promoteurs et les opposants de la réforme ne partageant pas les mêmes convictions politiques. Cette configuration (politisation de la question policière et a-politisation de la question criminelle) s’est inversée brutalement dans la seconde moitié de la décennie 1990 sous l’effet d’un événement imprévu : une augmentation sans précédent de la délinquance. Qualifiée de mauvaise nouvelle de la démocratie, cette « crime wave » (vague de criminalité) a coïncidé avec l’avènement du nouveau régime et lui fut immédiatement imputée par une partie de la population.
La « crime wave » des années 1990
La délinquance globale, en tant que phénomène quantifiable statistiquement, s’est accrue d’environ 20 % de 1994 à 2001
[4] (depuis, elle accuse une diminution progressive qu’il faut lire avec la réduction de la population du pays). Les services de police qui, en 1994, avaient enregistré 2 018 122 délits en ont enregistré 2 515 853 en 2001. Cette augmentation s’est caractérisée par une « explosion » de la violence : en Afrique du Sud, la part statistique des délits violents dans la délinquance globale est disproportionnée. Trois délits des nomenclatures criminelles illustrent cette « ultra-violence » et sont responsables du fort sentiment d’insécurité qui a émergé en Afrique du Sud dans la seconde moitié des années 1990.
Nombre de délits pour 100 000 habitants aux États-Unis et en Afrique du Sud (comparaison 1994-2003)
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Types de crimes
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1994/USA
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1994/RSA
|
2003/USA
|
2003/RSA
|
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Meurtres
|
9
|
66,9
|
5,7
|
42,7
|
|
Viols
|
39,3
|
115,3
|
32
|
113,7
|
|
Agressions
|
427,6
|
555,8
|
295
|
560,7
|
Sources : FBI et ISS
[5].
Concernant ces trois types de violence interpersonnelle directe, la comparaison des chiffres américains et sud-africains est sans équivoque : même si les chiffres baissent sensiblement sur la période 1994-2003, la société sud-africaine atteint des niveaux de violence largement supérieurs à ceux observés aux USA et qui, parmi les pays occidentaux, sont considérés comme élevés. Avec environ 15 000 meurtres par an et 21 000 tentatives pour une population d’environ 44 millions d’individus en 2001, l’Afrique du Sud se plaçait cette année-là au premier rang mondial de l’homicide. En raison de l’arrêt des affrontements entre l’IFP et l’ANC à partir de 1996, le nombre d’homicides aurait dû décroître de manière bien plus significative qu’il ne l’a fait. L’absence de cette diminution fait apparaître la substitution de la violence criminelle à la violence politique. Une comparaison internationale permet de prendre la juste mesure de l’importance des homicides dans la population sud-africaine.
Comparaison des taux d’homicides en 2001
|
Pays
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Taux de meurtres pour 100 000 habitants
|
|
Ghana
|
2,34
|
|
Allemagne
|
3,21
|
|
Argentine
|
8,24
|
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Lituanie
|
10,83
|
|
Brésil
|
22,98
|
|
Fédération de Russie
|
23,19
|
|
Salvador
|
34,33
|
|
Afrique du Sud
|
49,8
|
L’étude d’un crime particulier (les attaques de fermes) montre le développement de cette forme de délinquance durant la décen-nie 1990-2000 et sa violence. Outre l’accroissement du nombre d’attaques (de 433 à 809 entre 1997 et 1999), on note le taux élevé de morts (en 1999, 17 % des attaques ont conduit à un décès).
Attaques de fermes (1991-1999)
|
Années
|
Nombre d’attaques
|
Nombre de tués
|
|
1991
|
327
|
66
|
|
1992
|
365
|
63
|
|
1993
|
442
|
84
|
|
1994
|
442
|
92
|
|
1995
|
551
|
121
|
|
1996
|
468
|
109
|
|
1997
|
433
|
84
|
|
1999
|
809
|
136
|
Dans cette ambiance générale de violence, l’augmentation des violences sexuelles est, sans doute, le phénomène qui a le plus frappé l’opinion publique ces dernières années : un mauvais jeu de mots circule sur Cape Town rebaptisé «
Rape Town » (la ville du viol) et on n’hésite pas à parler de «
rape crisis
[8] » à la fois en raison de l’augmentation des viols (37 711 viols enregistrés en 2001 avec un « pic » à 37 905 en 1997), de leur impact psychologique sur les victimes et de leur déplacement vers les enfants. Ces chiffres sont d’autant plus élevés que le viol est un « crime honteux », dont la dissimulation est inversée : ce n’est pas seulement le coupable qui dissimule le crime mais souvent la victime elle-même, et selon une étude de victimisation de l’Institut statistique sud-africain seulement la moitié des femmes violées déposait plainte en 2000, soit un taux d’occultation du phénomène de 50 %. La délinquance sexuelle sud-africaine se caractérise par l’importance des viols d’enfants et de très jeunes enfants. Le sondage cité précédemment indiquait que 19,5 % des femmes violées l’avaient été avant l’âge de 16 ans. Le problème des abus sexuels vis-à-vis des enfants a fait son apparition au grand jour, après l’affaire célèbre du bébé Tsepang en 2001
[9]. Lors d’une audition sur ce sujet au Parlement, l’ex-ministre de la Sécurité, Steve Tshwete, a déclaré qu’en 2001 15 650 cas de viol d’enfants ont été enregistrés par les services de police. Sur ces 15 650 cas, 5 859 impliquaient des enfants de moins de 11 ans et 9 791 des enfants de plus de 11 ans. Allant dans le même sens, Childline South Africa, une association spécialisée dans la protection de l’enfance, remarque un abaissement de l’âge des victimes de violences sexuelles.
La dialectique de la sur-politisation de la question criminelle
Le sentiment d’insécurité et la mise en accusation des pouvoirs publics
Dans ce contexte d’accroissement rapide de la délinquance, l’énonciation et la dénonciation publiques de ce problème en Afrique du Sud ont été avant tout le fait de la minorité blanche à partir des années 1997/98. Ceci est plus qu’un paradoxe quand on connaît la violence qui rythme la vie dans les townships
[10] mais c’est un paradoxe qu’explique l’apartheid. Tandis que, pour les communautés africaines, la violence d’État ou la violence délictuelle ordinaire faisait partie intégrante de la vie sociale, elle était exceptionnelle dans l’univers des Sud-Africains blancs, plus coutumiers d’une violence intra-familiale
[11]. La segmentation de la société d’apartheid était telle que la délinquance était, pour l’essentiel, l’apanage des townships : grâce à l’appareil répressif, le cantonnement géographique de la violence était une réalité et le niveau de délinquance auxquels étaient sujets les blancs aurait fait pâlir d’envie plus d’un gouvernement américain et même européen. De ce fait, la fin de l’apartheid a eu pour effet une délocalisation soudaine de la criminalité qui a débordé ses limites géographiques habituelles : d’une certaine manière, la délinquance a aussi été dé-ségréguée et une nouvelle géographie du crime s’est mise en place. L’irruption de la délinquance ordinaire dans la partie blanche de la société sud-africaine et dans des espaces sociaux auparavant protégés explique la rapidité et l’ampleur du sentiment d’insécurité qui s’est emparé de cette communauté, bien qu’elle ne soit pas en première ligne de la « guerre du crime ». En effet, les études de victimisation montrent que, comparativement, les Blancs sont moins victimes de crimes que les autres groupes de population. Ainsi à Durban en 2000, les Africains et les Métis avaient des taux de victimisation de 22 points plus élevés que celui des Blancs qui était le plus faible (43 %) tandis que les Indiens étaient en position intermédiaire (55 %).
Victimes de délits à Durban en 2000
|
Groupe de population
|
Échantillon
|
Nombre de victimes d’un délit
|
Pourcentage
|
|
Africains
|
1043
|
679
|
65 %
|
|
Métis
|
34
|
22
|
65 %
|
|
Indiens
|
495
|
272
|
55 %
|
|
Blancs
|
312
|
135
|
43 %
|
|
Total
|
1884
|
1108
|
59 %
|
Par ailleurs, comme indiqué précédemment, cette délinquance se caractérisait et se caractérise encore par sa violence ; or la délinquance violente est celle qui a la plus forte influence sur les esprits. Les chiffres d’homicide cités montrent le peu d’importance accordée à la vie humaine : les vols de voiture appelés «
hijacking » s’accompagnent très souvent de l’assassinat du conducteur, tout comme les cambriolages. Le vol sans violence est un phénomène rare. En 2001, 50 % des personnes interrogées à Johannesburg éprouvaient un sentiment d’insécurité en ville durant la journée et 80 % durant la nuit
[13]. En outre, plusieurs célébrités sud-africaines du monde des affaires, du sport, des médias et de la politique ont été assassinées, accréditant l’idée que personne n’est à l’abri de la violence et contribuant à généraliser le sentiment d’insécurité (le meurtre en novembre 2001 de Marike de Klerk, ex-épouse de l’ancien président de Klerk, tuée à son domicile, a eu un retentissement national).
Passant sans transition de la situation de citoyens sur-protégés à celle de victimes démunies, la communauté blanche a vite relayé sa découverte de la délinquance et son sentiment d’insécurité dans le champ médiatique qui a joué un rôle d’amplificateur. L’angoisse et le mécontentement d’une fraction de la population auraient pu rester confinés aux espaces privés et n’alimenter que les conversations de pubs et de clubs de golf, mais ces sentiments ont vite émergé dans l’espace public grâce à des médias encore largement aux mains de propriétaires blancs et selon la logique médiatique d’amplification et d’empathie. S’ils n’ont certes pas inventé la « crime wave », les médias ont joué un rôle central dans son émergence comme problème public en lui accordant une place prépondérante dans la hiérarchisation de l’actualité, c’est-à-dire en multipliant les unes spectaculaires et les faits divers sanglants (images-choc de victimes ensanglantées, témoignages de proches traumatisés, etc.).
Face à une hausse de la criminalité décrite par les médias comme une « déferlante », comme une « guerre en temps de paix », la communauté blanche a cherché à comprendre ce qui lui arrivait, à donner un sens à la mauvaise nouvelle qui accompagnait la démocratie. Si plusieurs opinions se sont mises à circuler au sein de cette communauté, elles relevaient toutes d’une grille de lecture commune qui incriminait le gouvernement et en faisait, directement ou indirectement, le responsable. Au mieux, ce dernier était incompétent ou/et ne s’intéressait pas aux « victimes blanches » (l’incompétence et le désintérêt n’étant pas exclusifs l’un de l’autre). Il était trop occupé à essayer de satisfaire des promesses électorales irréalistes pour s’inquiéter du sort de la communauté blanche. Circulait également l’idée ouvertement anti-ANC que le gouvernement laissait faire selon un calcul cynique : n’ayant pas réussi à se débarrasser des Blancs par les armes, il espérait que la délinquance les obligerait à émigrer en masse
[14]. Enfin, l’interprétation la plus négative était celle du complot : la délinquance serait secrètement orchestrée par les nouvelles autorités. Les milieux ruraux afrikaners estiment ainsi que les attaques de fermes, qui ont pris une ampleur telle que plusieurs commissions d’enquête se sont penchées sur ce problème, visent à chasser les fermiers blancs de « leurs terres » et sont donc une forme de violence politique. Ils inscrivent cette nouvelle criminalité dans une stratégie de réforme agraire par la force qui renvoit à l’ancien slogan du Pan African Congress du temps de la lutte de libération : «
one settler, one bullet » (un colon, une balle). Le syndicat agricole du Transvaal s’est fait le champion de cette dénonciation, n’hésitant pas à rappeler que les fermiers sud-africains ont payé depuis 1994 un plus lourd tribut en vies humaines que les fermiers du Zimbabwe, victimes d’invasions de terres !
Dans ses tentatives pour donner un sens à la recrudescence de la délinquance, la communauté blanche l’a immédiatement reliée au changement socio-politique en cours et, ce faisant, l’a immédiatement politisée. Ses interprétations s’échelonnent dans une gamme qui va de l’incompétence à la théorie du complot, une gamme qui comporte une opinion initiale négative sur les nouveaux dirigeants et établit un lien causal entre délinquance et gouvernement. Son rapport à l’État ayant été pendant tout l’apartheid un rapport de sécurité, cette communauté a immédiatement ressenti sa perte de sécurité comme un abandon collectif. Protégée à l’époque de l’apartheid, elle se voit maintenant comme une victime sans défense du fait de l’incompétence du nouveau gouvernement, de son défaut de volonté ou de ses intentions malfaisantes dissimulées. Paradoxalement et contrairement à d’autres pays, le sentiment d’insécurité ne se traduit pas en ressentiment contre la police mais contre le gouvernement : cette perception différenciée de la responsabilité est très révélatrice de l’arrière-plan politique qui informe la critique sécuritaire émise par la communauté blanche. À Johannesburg, ville touchée par la délinquance s’il en est, 86 % des personnes interrogées considèrent que le gouvernement est responsable de la situation criminelle et 61 % estiment que la police fait « plutôt bien » son travail
[15]. La police n’est quasiment jamais jugée responsable en premier lieu de l’insécurité, elle est généralement perçue comme un simple outil d’exécution et comme une cible de la criminalité (150 policiers sont morts en service en 2002) et bénéficie, de ce fait, d’un bon capital de sympathie dans l’opinion publique. À l’inverse, le gouvernement est perçu comme le maître d’œuvre de la lutte contre la délinquance et il est donc accusé de ne pas consacrer assez de moyens à la police ou de l’empêcher d’agir ou, pour les tenants de la théorie du complot, de la désorganiser intentionnellement. En tout état de cause, les conversations sur la délinquance s’achèvent toujours par une mise en accusation du gouvernement.
Le cocktail de la sur-politisation
Si les termes dans lesquels la communauté blanche a posé la question de la recrudescence du crime étaient politiques, cela n’impliquait pas automatiquement une sur-politisation, c’est-à-dire la transformation de la question criminelle en enjeu politique central. Cette dernière aurait pu rester un élément – parmi d’autres – du débat médiatique ou la politisation aurait pu être de basse intensité comme dans la plupart des pays
[16], mais la configuration particulière du champ politique sud-africain à la fin du 20
e siècle a abouti à une politisation à outrance.
La cristallisation du sentiment d’insécurité de la communauté blanche a coïncidé avec le renouveau de l’ex-parti des libéraux anglophones (l’ancien «
Democratic Party ») sous la direction d’un avocat d’affaires Tony Leon et sous la nouvelle étiquette d’Alliance Démocratique (AD). Ayant connu la plus forte progression électorale de 1994 à 2004 (de seulement 1,7 % des suffrages en 1994 à 12,37 % en 2004), ce parti est devenu le principal mouvement d’opposition en Afrique du Sud. Cette réussite résulte de sa capacité à fédérer l’ensemble de la communauté blanche, autrefois politiquement divisée entre anglophones et Afrikaners. Cette réconciliation historique entre descendants de colons rivaux est à mettre au crédit de la stratégie politique agressive de Tony Leon qui, d’une part, a refusé de rejoindre le gouvernement de Nelson Mandela après l’avènement de la démocratie et, d’autre part, a fait en 1999 une campagne électorale sur le thème «
Fight back »
[17], en mettant en exergue la dégradation de la situation du pays, en général, et de la communauté blanche, en particulier. C’est à partir de cette campagne électorale de l’AD que l’insécurité s’est véritablement imposée comme un enjeu politique. Ce mouvement en a fait un thème de campagne en employant une rhétorique de crise et d’accusation : la délinquance est considérée comme une « crise nationale » qui nécessite une guerre contre le crime («
war against crime »)
[18] que le gouvernement est accusé de ne pas mener. Thème central d’une campagne électorale réussie (l’AD a obtenu 9,56 % des voix en 1999), l’insécurité occupe une place de choix dans le discours de ce parti. Ainsi, il ne se passe pas un mois sans qu’il ne dénonce l’incurie du gouvernement en matière de lutte contre la criminalité et qu’il ne demande plus de moyens financiers et humains pour la police. Tony Leon n’a pas hésité à faire un tour des commissariats du pays pour évaluer l’état de la police et son parti a élaboré une stratégie anti-crime intitulée «
Freedom from fear » (Libération de la peur) qui consiste, selon un canevas très classique, à accroître le budget de la police et à durcir les sanctions pénales. Ce programme s’accompagne d’une véritable campagne de séduction à l’égard des personnels de police intitulée «
Our cops deserve better » (Nos flics méritent mieux) et centrée sur les préoccupations directes de la corporation policière
[19]. La question de l’insécurité n’est pas, pour l’AD, qu’un élément de rhétorique politique : elle est également un axe de travail sur le terrain. Le parti n’hésite pas attirer l’attention du public sur certains faits divers, voire à faire sa propre enquête par le biais de ses branches locales (comme lors des attaques répétées de fermes dans la région de Levubu en 2003). Cette prévalence du thème sécuritaire dans le programme de l’AD s’est accompagnée d’un durcissement des positions traditionnelles du parti : dans le débat actuel sur le rétablissement de la peine de mort, son dirigeant a pris position pour alors que, durant l’apartheid, ce parti y était farouchement opposé (actuellement, d’après l’un des responsables de ce parti, les trois-quart des députés seraient favorables à la peine capitale). Animée par une stratégie offensive, l’AD a labellisé l’insécurité en « crise nationale » et réussi à la placer au centre du débat politique (l’autre thème majeur du débat politique en Afrique du Sud est la situation économique).
Au détriment d’un éventuel débat démocratique apaisé, le gouvernement n’a lu dans les accusations de l’AD qu’une résurgence de l’égoïsme et du racisme de la communauté blanche. La stratégie agressive de l’AD a suscité une sur-réaction gouvernementale, révélatrice d’une autre forme d’insécurité. Après l’élection de 1999, l’ANC a retourné l’accusation de racisme contre ses accusateurs en indiquant qu’ils étaient sous l’influence de préjugés raciaux dépassés, c’est-à-dire qu’ils considéraient les Africains comme naturellement enclins au crime et un gouvernement africain comme naturellement incompétent. Cette contre-accusation de racisme à l’égard des victimes de la délinquance
[20] a été, comme on l’imagine, très mal reçue. Elle participe d’une sorte d’hyper-sensibilité africaniste que le président a manifestée à plusieurs reprises, y compris dans la controverse sur l’épidémie de sida. Dans le même ordre d’idée, le gouvernement a aussi retourné l’argument du complot. Lors d’une cérémonie à Pretoria en 2001, Thabo Mbéki a livré son interprétation politique de la criminalité : «
some of the crime being seen in Pretoria is not just crime. People who seek to discredit our democracy are perpretating it » (Certains des crimes observés à Pretoria ne sont pas simplement des crimes. Ils sont commis par des personnes qui cherchent à discréditer notre démocratie). Ainsi, si pour les Blancs radicaux la délinquance est provoquée dans le but de les chasser du pays, pour le président elle est suscitée dans le but de discréditer le nouveau régime, elle est l’instrument d’une intention politique maligne, nostalgique de « l’ordre ancien ». Réagissant comme pour l’épidémie de sida, c’est-à-dire par le déni, le gouvernement a contesté l’ampleur de la «
crime wave » en mettant en cause la fiabilité des statistiques policières. Il a pris en 2000 une décision qui n’a fait qu’amplifier la controverse : il a décrété un embargo sur les statistiques policières et a procédé à une révision complète du système statistique du
South African Police Service (SAPS). Le parti de Tony Leon a immédiatement dénoncé une tentative de dissimulation de la « réalité criminelle », des « vrais chiffres du crime » et, depuis la fin de l’embargo, les statistiques diffusées par le SAPS font l’objet d’une certaine suspicion dans l’opinion publique
[21]. Loin de réduire la politisation du problème de la délinquance, le gouvernement l’a amplifiée, occultant ainsi la nouvelle politique de sécurité qu’il mettait en place et qui privilégie la répression sur la prévention. Ainsi, lors du scrutin présidentiel d’avril 2004, des défenseurs du rétablissement de la peine de mort abolie en 1995 ont formé le
Death Penalty Party (Parti pour la peine de mort) dans le but de faire de leur revendication un enjeu électoral majeur : en matière de sécurité, la politisation favo-rise généralement les solutions répressives qui paraissent les plus simples et les plus efficaces et l’Afrique du Sud ne fait pas exception. Depuis 1999 / 2000, le cercle vicieux de la polémique politique est enclenché et, malgré les prises de position fermes du gouvernement et des opérations policières de grande envergure
[22], on ne voit pas ce qui pourrait l’interrompre, à part bien sûr deux événements improbables : une lassitude de l’opinion publique ou une réduction drastique de la délinquance (d’après les statistiques policières, celle-ci évolue lentement à la baisse depuis deux ans sans pour autant que le sentiment d’insécurité ne diminue
[23]).
La combinaison d’un intérêt à politiser et d’une sur-réaction gouvernementale a produit une sur-politisation que le temps aura du mal à effacer. Cette sur-politisation comporte plus d’un effet pervers : d’une part, elle empêche un débat public, apaisé et salutaire sur les politiques de sécurité conduites depuis 1994, qui est une nécessité en Afrique du Sud comme ailleurs ; d’autre part, la sur-politisation déborde de son champ puisqu’elle empoi-sonne le discours à prétention scientifique sur la délinquance. Dans l’Afrique du Sud actuelle, les recherches criminologiques sont de plus en plus fréquemment soupçonnées de partis-pris politiques en fonction de leurs conclusions : avant d’interroger leur validité, on se demande quel camp leurs conclusions peuvent servir – et parfois quelle est la couleur de peau de leurs auteurs. Il en va ainsi du débat sur la datation de la «
crime wave » qui a opposé ceux qui y voyaient un phénomène contemporain de la démocratie et ceux qui contestaient l’idée d’une explosion de la criminalité consécutive à la démocratisation et inscrivaient plu-tôt sa hausse dans la longue durée, c’est-à-dire au milieu des années 1980
[24]. Fort intéressant par ses sous-entendus politiques, ce débat semblait recouper le clivage pour ou contre le nouveau régime. Il s’est finalement conclu sur l’idée que la progression de la délinquance, réelle mais dissimulée durant le régime d’apartheid, a connu une accélération significative depuis 1994. Cette suspicion d’arrière-pensées politiques qui plane sur les recherches criminologiques sud-africaines est un effet pervers de la sur-politisation.
Médiatisation, politisation puis sur-politisation sont les séquences qui caractérisent le cheminement de la question criminelle dans le champ public de la nouvelle Afrique du Sud depuis 1994. Il n’y a pourtant aucune inéluctabilité logique de ces séquences : la médiatisation n’implique pas une politisation automatique (le débat sur cette question peut rester « hors politique » et être dominé par des acteurs non-politiques : associations, journalistes, universitaires, travailleurs sociaux, etc.) ; la politisation n’implique pas une sur-politisation automatique (le problème criminel aurait pu n’être qu’un thème politique parmi beaucoup d’autres, comme dans la plupart des pays) et la politisation peut se faire sur un autre mode que celui de la mise en cause du gouvernement actuel (après tout, le gouvernement de l’apartheid n’a-t-il pas sa part de responsabilité dans ce phénomène ?). Aussi, on peut se demander pourquoi la question criminelle a suivi la voie de la politisation à outrance en Afrique en Sud.
Ce qui est particulièrement frappant dans le cas sud-africain est la traduction « spontanée » du sentiment d’insécurité en accusation de mauvaise gouvernance, en un problème dont l’origine est d’abord localisée par la minorité blanche dans les instances dirigeantes du pays. Cette récrimination qui pourrait paraître normale – dans un schéma wébérien, l’État moderne, détenteur de la violence légitime, n’est-il pas le protecteur suprême de tous les citoyens ? – est suspecte pour deux raisons : d’une part, cette récrimination n’émerge pas de la majorité africaine qui pourtant subit un niveau de violence plus élevé et, d’autre part, ce ressentiment aurait d’autant plus pu prendre comme cible la police ou la justice en lieu et place du gouvernement que ces « structures » étaient particulièrement distinctes du gouvernement dans le discours public sud-africain, pendant les premières années du nouveau régime
[25]. Le contraste entre le comportement des Blancs et des Africains est ici révélateur : si les seconds se plaignent de la délinquance (mais moins que les premiers), ils n’en rendent pas nécessairement le gouvernement responsable. Cela est peut-être dû à l’habitude de la violence et surtout à l’habitude d’une absence de protection étatique dans ce domaine, à l’inverse des Blancs dont le rapport à l’État a été durant l’apartheid extrêmement sécuritaire
[26]. En tout cas, ce n’est pas l’affiliation majoritaire des Africains à l’ANC qui bride leur critique anti-gouvernementale car, sur ce point, ils n’hésitent pas à reprocher vivement au gouvernement le chômage. À l’inverse, les Blancs développent, dans le cadre de leur dénonciation de la délinquance, un discours anti-gouvernemental systématique et virulent.
La politisation/ressentiment de la question criminelle par la communauté blanche témoigne de la persistance d’une relation malaisée entre le gouvernement et la communauté blanche, dix ans après l’avènement de la démocratie. Interpréter d’emblée la «
crime wave » comme conséquence d’une mauvaise gouvernance, la réduire en fait à de la mauvaise gouvernance, révèle une tournure d’esprit anti-gouvernementale qui renvoie à une insécurité générale vis-à-vis du nouveau régime. En acceptant la démocratie et le règne de nos anciens ennemis, n’avons-nous pas accepté un marché de dupes ? Avons-nous encore une place dans ce pays qui échappe à notre contrôle ou allons-nous être poussés dehors par des moyens détournés ? La situation actuelle de la criminalité et le désintérêt du gouvernement ne préfigurent-ils pas l’avenir qui nous attend ? Telles sont les questions qui surviennent de manière tout à fait naturelle dans les conversations de ceux qui dénoncent l’incurie gouvernementale en matière de lutte contre la délinquance. La confiance est absente (sans doute des deux côtés) et, comme souvent, le ressentiment traduit une angoisse : l’insécurité physique liée à la criminalité n’est que le double d’une insécurité « existentielle » à l’égard de la nouvelle Afrique du Sud
[27]. Cette insécurité politico-existentielle repose, comme le souligne l’ANC avec aigreur, sur des préjugés raciaux mais aussi sur une expérience historique ancienne – la longue histoire de confrontation entre une minorité de descendants d’Européens et une majorité d’Africains – et récente – la situation des Blancs zimbabwéens dont les fermes sont confisquées et qui doivent quitter le pays. Après une domination d’un siècle, la communauté sud-africaine blanche perd le contrôle du pays et cela se traduit par une angoisse générale qui la conduit à scruter chaque élément du présent pour lire l’avenir – et, selon son interprétation, la poussée criminelle ne présage rien de bon pour l’avenir, tout comme la crise zimbabwéenne. La sur-politisation de la question criminelle en Afrique du Sud n’est donc pas un effet de mécanique sociale pure : elle ne se serait certes pas produite sans la soudaineté et l’ampleur de la hausse de la délinquance mais, comme le montrent d’autres pays, une délinquance élevée n’induit pas nécessairement la centralité politique de la question criminelle. Cette centralité ne se comprend qu’en référence à l’angoisse face à l’avenir qui domine la communauté blanche et à ses moyens d’action dans l’espace public (medias, parti politique). Changement de régime oblige, cette angoisse n’était pas exprimable telle quelle au milieu des années 1990 : à cette époque, l’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Desmond Tutu projetait une image de concorde et de réconciliation raciales qu’il aurait été de mauvais goût de contredire. C’est à partir du premier mandat de Thabo Mbéki et d’une certaine re-racialisation du débat politique (ainsi que d’un certain essoufflement de « l’enthousiasme réconciliateur ») que la sur-politisation a eu lieu. « L’angoisse blanche » a donc trouvé une expression dérivée en interprétant un phénomène nouveau du champ social. La sur-politisation de la délinquance est le symptôme de l’insécurité existentielle d’une minorité dans une Afrique du Sud officiellement multiraciale et tolérante mais démographiquement et politiquement africaine.
En arrière-plan de ce phénomène de sur-politisation de la question criminelle apparaît, bien sûr, la distance et l’incompréhension persistantes entre la majorité africaine et la minorité blanche. Leurs compréhensions différentes de la criminalité résument cette distance : les uns mettent davantage l’accent sur la pauvreté et les difficiles conditions de vie héritées de l’apartheid qui favorisent les « mauvais comportements »
[28], tandis que les autres mettent l’accent sur l’absence d’éducation et la « différence culturelle » comme facteurs de criminalité. Cependant, l’opinion publique africaine devient progressivement plus sensible – peut-être par effet de contagion – au problème de la délinquance. En revanche, s’il y a désaccord sur les causes du crime entre les deux composantes de la population, il y a de plus en plus convergence sur les remèdes : 70 % des Sud-Africains appellent de leurs vœux le rétablissement de la peine de mort !
Mais la sur-politisation de la question criminelle n’est pas seulement un indicateur de continuité politique et sociale (malaise et méfiance entre Blancs et Africains) : c’est aussi un indicateur de changement et même d’un changement de fond. Malgré les continuités précédemment soulignées, l’Afrique du Sud est passée d’une période de criminalisation de la politique (le régime d’apartheid avait banni l’ANC et interdisait les activités politiques à une partie de la population) à une période de sur-politisation de la question criminelle qui n’est pas sans poser problème, comme cela a été montré. La répression policière des activités politiques n’est plus à l’ordre du jour ; en revanche, la politisation de la lutte contre la délinquance bat son plein. D’un paradigme à l’autre, la différence s’appelle la démocratie. â—†
[1]
Durant les négociations entre l’ANC et le gouvernement, la hiérarchie policière s’est toujours déclarée loyale au gouvernement de F. W. de Klerk tout en étant impliquée dans des événements sanglants qui mettaient en péril les négociations, comme le révéla plus tard le travail de la commission Vérité et Réconciliation.
[2]
Outre la pauvreté, l’absence d’autorité de police dans les townships favorisa l’émergence du problème criminel auquel les communautés répondirent par l’auto-organisation sécuritaire (les «
peace makers ») et judiciaire (les «
kangaroo courts »). Cette tradition d’auto-organisation fait encore sentir ses effets dans la nouvelle Afrique du Sud malgré les tentatives de réappropriation des champs du «
policing » et de la justice par l’État (
cf. T. Vircoulon, « La sécurité sans l’État, sécurité privée et communautarisme sécuritaire en Afrique du Sud »,
Cahiers de la sécurité intérieure, n° 53, 3
e trimestre 2003, p. 171-184).
[3]
Pour une vision d’ensemble des réflexions réformatrices de cette époque, voir les
Research papers du Centre pour l’Étude de la Violence et de la Réconciliation : Jon Rauch,
State, Civil Society and Police Reform in South Africa,
www. csvr. org. za, Nadia Levin, Kindiza Ngubeni, Graeme Simpson,
Meeting the Challenge of Change ? Notes on Policing and Transition in South Africa,
www. csvr. org. za.
[4]
En Afrique du Sud comme en Europe, les statistiques les plus complètes sur la délinquance sont d’origine policière. Les chiffres cités dans cet article proviennent donc du South African Police Service (SAPS) et de
think tank utilisant les chiffres du SAPS. À ma connaissance, depuis 1994, le SAPS n’a modifié qu’une fois son appareil statistique.
[5]
FBI : « Federal Bureau of Investigation » w
www. fbi. gov/ ucr/ cius_03/ pdf/ toc03. pdf;ISS : “Institute for Securities Studies”
www. iss. co. za/ CJM/ statgraphs/ index. htm. À l’instar du Centre pour l’Étude de la Violence et de la Réconciliation, l’ISS est un
think tank sud-africain indépendant.
[6]
www. interpol. int/ Public/ Icpo/ default. asp.
[7]
Martin Schönteich et Jonny Steinberg,
Attacks on Farms and Smallholdings: an Evaluation of the Rural Protection Plan, Pretoria, Institut pour les études de sécurité, 2000.
[8]
Voir par exemple l’article de Lisa Vetten, «
Roots of the Rape Crisis »,
Crime and Conflict, n° 8, été 1997.
[9]
Dans la ville de Upington, un bébé a été violé par plusieurs individus. Du fait de son caractère particulièrement ignoble, ce crime a déclenché localement une émeute et a marqué l’opinion publique, au point de devenir le symbole de la lutte contre la violence sexuelle sous toutes ces formes.
[10]
Pour une excellente description de l’omniprésence de la violence dans les townships, voir Frédéric de Marcis, « L’empire de la violence, un récit de vie aux marges d’un township »
in Didier Fassin (dir.),
Afflictions, Paris, Karthala, 2004, p. 235-273.
[11]
Les chroniques judiciaires concernant la communauté blanche étaient et sont encore remplies de crimes familiaux (violences domestiques auxquelles les femmes répondent par le meurtre prémédité ou accidentel, parricides, etc.).
[12]
Antoinette Louw, Mark Shaw, Mduduzi Mashiyane, Sid Brettell,
Reducing Crime in Durban, a Victim Survey and Safer City Strategy, Pretoria, Institute for Security Studies, 2001.
[13]
Ted Legget,
Rainbow Tenement, Pretoria, Institute for Security Studies, 2003.
[14]
La délinquance figure parmi les facteurs qu’évoquent les candidats au départ ou les Sud-Africains expatriés.
[15]
T. Legget,
Rainbow tenement,
op. cit., chap. «
Views on safety, justice and policing », p. 35-41.
[16]
Dans les pays occidentaux, la politisation de la question criminelle se manifeste d’abord lors des temps forts de la vie politique que sont les élections. Si la politique de lutte contre la délinquance est un chapitre presque obligé des manifestes électoraux, cet intérêt politique est sujet à d’importantes variations sur des périodes courtes : hyper-présente lors de la campagne présidentielle 2002 en France, la question criminelle était quasi-absente de la campagne présidentielle 2004 aux États-Unis, l’ennemi étant définitivement autre ! L’Europe de l’Est fournit sans doute un meilleur contrepoint par rapport à l’Afrique du Sud car, bien que la délinquance y ait aussi beaucoup augmenté après la chute des régimes autoritaires (le gouvernement tchèque parle d’un « impôt à payer à la démocratie »), elle a rarement acquis la centralité politique qu’elle a acquise en Afrique du Sud.
[17]
Que l’on pourrait traduire par « revanche ».
[18]
Une des premières phrases du manifeste «
Freedom from fear » donne le ton : «
The Democratic Alliance views crime as a national crisis that must be treated as such ».
[19]
C’est-à-dire augmentation de salaires, des effectifs (plus de 36 000 policiers d’ici 2007), une meilleure protection des policiers en service et un meilleur système d’assurance décès.
[20]
Les associations de défense des femmes ont sévèrement critiqué un président qui doute de la réalité des violences subies par les femmes, voire interprète leur action comme sous-tendue par le racisme. Par voie de presse, le président a polémiqué avec l’une figures de la lutte contre les violences faites aux femmes, la journaliste Charlene Smith.
[21]
À ce titre, il est intéressant de noter que le comportement gouvernemental face l’épidémie de sida et face à la «
crime wave » est totalement similaire : déni de réalité, suspicion de complot et accusations raciales.
[22]
L’ex-ministre de la police, Steve Tshwete, avait incarné le changement d’approche du gouvernement vis-à-vis de la délinquance en reprenant la rhétorique de la guerre au crime («
war against crime ») et en faisant réaliser des opérations de contrôle policier à l’échelle de quartiers entiers (les opérations «
Crackdown »).
[23]
Duxita Mistry, «
Falling crime, rising fear »,
South African Crime Quarterly, n° 8, juin 2004, p. 17-24.
[24]
Pour une initiation rapide à ce débat qui a été vif mais n’est plus d’actualité, se reporter à Martin Schonteich et Antoinette Louw, «
Crime trends in SA 1985-1998 » (rapport du Centre pour l’étude de la violence et la réconciliation, juin 1999) pour la thèse de l’augmentation progressive de la délinquance et, pour la thèse de la «
crime wave », on consultera utilement l’ouvrage de Johnny Steinberg, «
Crime Wave: the South African Underworld and its Foes », Johannesburg, Witwatersrand University Press, 2001.
[25]
La transition négociée avait abouti à la coexistence d’un appareil d’État et d’un gouvernement aux convictions politiques « différentes ».
[26]
À l’époque de Pieter Willem Botha, la police sud-africaine était décrite comme «
the first line of defence » (la première ligne de défense) dans la lutte contre la subversion. Le rapport des Blancs à un État qui défendait exclusivement leurs intérêts était d’ailleurs sécuritaire au sens large puisque cet État était aussi un grand pourvoyeur de « sécurité sociale » par sa politique d’emplois réservés aux Blancs.
[27]
Sur les doutes et incertitudes de la communauté blanche dans la nouvelle Afrique du Sud, voir Sébastien Melmoth, « la situation des Blancs d’Afrique du Sud : réflexions sur l’après-apartheid »,
Afrique contemporaine, n° 200, dernier trimestre 2001, p. 59-64.
[28]
Selon un sondage réalisé à Durban, 58 % des Africains interrogés estimaient que la meilleure solution pour lutter contre la délinquance était la création d’emplois, contre 35 % pour les autres groupes raciaux (Blancs, Indiens).
Cf. A. Louw, M. Shaw, S. Bretell, M. Mashiyane,
Reducing crime in Durban…,
op. cit.