2005
Raisons politiques
Dossier
Sexe, genre et intersexualité : la crise comme régime théorique
Elsa Dorlin
Elsa Dorlin, docteure en philosophie, a notamment publié L’Évidence de l’égalité des sexes – une philosophie oubliée du XVIIe siècle, Paris, L’Harmattan, « Bibliothèque du féminisme », 2000 et les articles « Maladies des femmes » et « Hermaphrodismes », pour le Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF, 2004. Ses recherches actuelles portent sur le Black Feminism et les différentes appréhensions des catégories de « sexe » et de « race » dans la théorie féministe. Elle poursuit par ailleurs ses travaux sur genre, médecine et colonialisme, dans une perspective comparatiste France/Amériques (18e-20e siècles).
La longue histoire des représentations et des définitions médicales de l’hermaphrodisme s’apparente à la quête d’un fondement naturel des identités sexuées, fondement introuvable ou critères tour à tour plus faillibles les uns que les autres : organes génitaux, gonades, hormones, chromosomes... Finalement, seul le genre, c’est-à-dire seule une norme sociale, est paradoxalement utilisé pour naturaliser les corps sexués en deux corps distincts, mâle ou femelle. En étudiant le cas des traitements médicaux de l’intersexualité, cet article montre comment une crise théorique, en l’occurrence celle relative à la sexuation des corps, peut jouer une autre fonction que celle qui lui est communément associée, à savoir celle de déstabilisation théorique. Au contraire, la situation de crise peut fonctionner comme un facteur de relative stabilité. En ce sens, la crise du sexe révèle la dimension historique du rapport de genre : comme régime théorique, la crise est l’expression même de l’historicité d’un rapport de domination qui se modifie, mute et doit constamment redéfinir son système catégoriel pour assurer les conditions de sa reproduction.
The long history of the medical representations and definitions of hermaphroditism is essentially that of a quest for a natural foundation for sexual identity, a foundation that could not be found, applying a series of criteria one more fallible than the next : genitals, gonads, hormones, chromosomes.... Ultimately, only gender, i.e. only a social norm, paradoxically enough, came to be used to naturalize human bodies into two distinct types : male and female. By studying cases of medical treatment of intersexuality this article shows how a theoretical crisis, in this case that of the “sexing” of the body, can play a different function from the one commonly ascribed to it, that of theoretical destabilization. On the contrary, a state of crisis can prove a factor of relative stability. In this sense the crisis of sex determination reveals the historical dimension of gender relations : as a theoretical regime, crisis is the very expression of the historicity of a relation of domination that evolves, mutates and must constantly redefine its system of categorization to ensure the requisite conditions for its own reproduction.
Après une décennie de débats, le concept de genre fait désormais partie du paysage intellectuel français
[1]. Traduction du terme
gender, le concept de genre a permis d’historiciser les identités, les rôles et les attributs symboliques du féminin et du masculin, les définissant, non seulement comme le produit d’une socialisation différenciée des individus, propre à chaque société et variable dans le temps, mais aussi comme l’effet d’une relation asymétrique, d’un rapport de pouvoir. En ce sens, le rapport de genre peut être défini avec Joan Scott de la façon suivante : « Le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir
[2]. » Les catégories du masculin et du féminin, comme les « hommes » et les « femmes » n’ont donc de sens et d’existence que dans leur rapport antagonique et non pas en tant qu’« identités » ou en tant qu’« essences » prises isolément.
Le concept de genre a ainsi été la condition de possibilité théorique de s’affranchir de l’empire du sexe ; autrement dit, il a permis de se libérer d’une pensée empreinte de naturalisme qui prétendait que les identités, les rôles ou les attributs symboliques du féminin et du masculin n’étaient que l’effet ou l’expression sociale d’une division sexuée de l’humanité, fondée en nature. Contre l’idée que la différence sexuelle est la cause des différences, voire des inégalités sociales entre les hommes et les femmes, le concept de genre s’oppose à une conception naturaliste présupposant que quelque chose comme le sexe, ou la différence sexuelle, existe en soi, qu’il s’agit d’une catégorie naturelle et anhistorique. Dans cette perspective, le concept de genre a également permis aux recherches féministes, sur le genre et les sexualités de ne pas s’en tenir à l’examen critique du genre social, entendu comme le « contenu » changeant d’un « contenant » immuable que serait le sexe, mais « d’adopter une démarche délibérément agnostique qui suspend provisoirement ce que l’on “sait déjà” : le fait qu’
il y a deux sexes »
[3].
Le concept de genre a donc permis d’interroger cette relation de causalité entre le sexe (naturel) et le genre (social), mais il a aussi progressivement ouvert un vaste champ critique, en montrant que ce que nous considérions comme le « sexe » était lui-même défini, représenté ou considéré
via le prisme du genre, c’est-à-dire
via le prisme d’un rapport social inégal par lequel les corps sont appréhendés et normalisés en tant que corps sexués (féminin ou masculin). Ce que nous appelons le « sexe » renvoie en fait à tout un travail de sexuation des corps, travail qui use de diverses modalités d’effectuation, tant discursives que matérielles. Il s’effectue ainsi de multiples et incessantes interventions sociales sur la chair des corps eux-mêmes, tout au long de la vie des individu-e-s, pour en faire des corps masculins ou féminins. Comme l’écrit Colette Guillaumin, l’une des fonctions sociales du corps est « d’actualiser, de rendre visible ce qui est considéré comme la division fondamentale de l’espèce humaine : le sexe ; division fondatrice du système social et supposée implicitement devoir l’être de toute société possible
[4] ». De ce fait, les manipulations mécaniques sur les corps sont innombrables ; une grande partie d’entre elles sont mutilantes (mutilations sexuelles, modifications physionomiques – nez, front, oreilles, lèvres, etc. – scarifications, déformations des membres ou d’une partie du corps – pieds, taille, cou, etc.), d’autres sont superficielles ou réversibles : le maquillage, l’habillement, les coiffures, l’épilation, les jeux, les instruments, les armes, les outils, l’ensemble de la division sexuelle du travail
[5] et la gestion de la nourriture, qui façonnent considérablement les corps. Par exemple, dans les sociétés « abondantes », comme le rappelle Colette Guillaumin, en général, les hommes « disposent d’une part protéique plus élevée qui leur assure une croissance plus marquée
[6] », inversement, on considère comme « normal » qu’une femme soit plus légère, plus petite et moins musclée – on parlera plus volontiers des jambes « galbées » d’une femme – qu’un homme ; de la même façon, on considère communément qu’une femme mesurant 1,70 mètre doit « idéalement » pesée 60 kilos, alors qu’un homme qui mesure 1,80 mètre doit idéalement peser 80 kilos : il doit être plus grand, plus corpulent qu’elle. Même si ces normes de genre nécessitent nombre de techniques disciplinaires pour façonner les corps, elles ne sont jamais pleinement et parfaitement intériorisées.
Parmi toutes les disciplines corporelles de sexuation, il faut également compter l’ensemble des techniques biologiques et médicales qui permettent non pas tant d’
incarner plus ou moins parfaitement les normes de genre, mais de les
incorporer littéralement
[7]. Parmi ces techniques, pour la plupart employées par les médecins, les plus largement répandues dans les pays industrialisés sont les traitements hormonaux. Ceux-ci, en dépit de leurs usages contraceptifs, travaillent à maintenir en apparence une « vraie » nature féminine, avec ses caractéristiques physiologiques immédiatement reconnaissables, de même que les traitements contre « l’impuissance » ou les stéroïdes anabolisants fabriquent et façonnent des corps d’hommes qui ont tous les signes « typiques » de la masculinité
[8]. Relativement à la pilule contraceptive, il est en effet intéressant de rappeler qu’un tel traitement a pour fonction d’empêcher l’ovulation, et par conséquent, il devrait supprimer les règles
[9]. Lorsqu’il n’y a pas de fécondation (soit qu’il n’y ait pas eu de rapport reproducteur, soit que la fécondation ait échoué, ou encore que l’œuf fécondé n’ait pas réussi à se nicher dans l’endomètre, c’est-à-dire dans la muqueuse qui tapisse l’utérus), l’endomètre se nécrose, chute et provoque des saignements, appelés « règles ». Or, sous pilule contraceptive, le corps médical prescrit généralement la prise quotidienne d’hormones pendant 21 jours et l’arrêt de la pilule pendant 8 jours, afin de provoquer des saignements qui ressemblent aux règles mais qui ne sont pas des règles puisqu’il n’y a pas d’ovulation. Dès l’origine des recherches sur les contraceptifs oraux, dans les années 1950, le fait de provoquer des « règles » a été une tactique adoptée en connaissance de cause par les concepteurs de la pilule qui voulaient éviter une réaction trop négative des femmes et de l’Église. Entre 1952 et 1954, les premiers tests sont réalisés sur quelques femmes par John Rock, obstétricien renommé de Harvard et fervent catholique. Gregory Pincus, le père de la pilule
[10], préconise alors de réduire les doses de progestérone et de limiter la prise à vingt jours, afin de provoquer des règles et de faire accepter le traitement comme une méthode contraceptive « naturelle ». Ainsi, on maintient à l’aide de techniques chimiques une définition normative de la féminité, qui se caractérise par un corps empêché et réputé affaibli par des saignements mensuels qui sont de « fausses » règles, mais qui n’est valable que pour certaines femmes. Dans ces conditions, on ne peut même plus parler de « vraies » ou de « fausses » règles, ni même de « vraie femme », dans la mesure où il n’existe pas d’identités sexuées originales à reproduire ou à copier chimiquement.
Dans le cas des implants hormonaux, ils n’utilisent en général pas d’œstrogène et ont un effet inhibateur de l’ovulation. Au contraire des contraceptifs oraux, la plupart des implants hormonaux supprime les règles ou les rend très irrégulières (ils provoquent également très souvent des saignements, mais qui sont des effets secondaires de l’action hormonale sur l’endomètre). Or, les implants hormonaux, s’ils tendent actuellement à se développer dans les pays riches et industrialisés, ont été à l’origine conçus pour les femmes des pays du Sud dans le cadre de politiques de régulation des naissances qui puissent s’assurer de la fiabilité des moyens anti-conceptionnels, notamment grâce au fait que les implants sont posés de façon relativement permanente (trois à cinq ans) et que l’efficacité de leur action ne dépend pas des femmes (elles ne peuvent pas arrêter le traitement, ni oublier de prendre leur hormone qui se diffuse de toute façon). Dans ce cas, la suppression des règles n’a pas posé les mêmes problèmes que la pilule, testée sur, et destinées aux, femmes des pays riches. Tout se passe comme si le croisement des rapports de genre, de « race » et de classe, modifiait considérablement les définitions normatives de la féminité et que dans le cas des femmes des pays pauvres, le maintien chimique des signes extérieurs de la féminité (par exemple, les règles) était bien moins important que l’efficacité des politiques de régulation des naissances.
L’histoire de cette fabrique médicale des corps sexués, montre que les normes de genre président à un type d’interventions savantes sur les corps, dont la finalité est littéralement l’incorporation du sexe biologique (mâle ou femelle). Les traitements hormonaux témoignent du maintien de deux corps sexués typiques et bien distincts. Jusqu’à l’introduction des techniques anti-conceptionnelles chimiques, on pouvait soutenir communément, et selon un raisonnement finaliste, que la reproduction sexuée attestait sans conteste qu’il existait bien « par nature » deux sexes. Or, à partir du moment où la reproduction devient, pour une partie des femmes, un choix, et non plus une tâche à laquelle elles sont inexorablement condamnées, les identités sexuées doivent être maintenues techniquement, naturalisées en l’absence même d’une normativité naturelle impérieuse. Le paradoxe réside dans le fait que c’est la recherche médicale qui a provoqué une crise des identités sexuées : en voulant les maintenir absolument, elle n’a fait qu’exhiber la technicité qui préside à la fabrication du sexe. Le corps sexué « en soi » n’est jamais accessible. Le corps pris en dehors de la culture appartient encore à la culture
[11]. Ainsi, le sexe peut être défini comme l’expression naturalisée d’un rapport de pouvoir, l’expression biologisée du genre.
L’objet de ce travail est de montrer que cette configuration théorique du sexe et du genre n’est absolument pas caractéristique de la période récente, qu’elle n’est en rien le fait de moyens techniques à ce point élaborés qu’ils semblent capables de reproduire des corps conformes aux normes de genre. La crise à laquelle nous avons assister avec les traitements hormonaux contraceptifs se décline, sous d’autres formes, tout au long de l’histoire de la pensée médicale, haut lieu de définition et de manipulation des corps. Cette crise, loin d’être symptomatique d’une ère technicienne de la médecine, nous oblige plutôt à redéfinir les outils épistémologiques dont nous disposons pour penser l’articulation cruciale entre histoire des sciences – l’histoire du sexe et des théories médicales de la sexuation – et historicité de la domination – l’histoire politique du rapport de genre comme rapport de pouvoir.
L’Intersexualité : un cas historiquement critique
Historiquement, la crise des identités sexuées (M/F) ne concerne pas seulement ce que l’on appelle les caractères sexuels dits « secondaires » (seins, poils, corpulence, etc.), mais le sexe lui-même, ou plus exactement le prétendu fondement naturel de la « bi-catégorisation sexuée » des individus. En témoignent, non seulement l’ingéniosité technique pour fabriquer des corps tels qu’ils puissent se subsumer sous deux, et deux seulement, catégories de sexe, mais aussi les efforts théoriques déployés pour trouver un critère infaillible à la division sexuée de l’humanité en hommes et femmes : est-ce les organes génitaux ? Est-ce le sexe hormonal ? Est-ce le sexe chromosomique ? Le pouvoir médical s’est historiquement employé à pallier des tensions et des contradictions théoriques, à résorber des cas exceptionnels, des cas limites, susceptibles de miner les modèles explicatifs de la bi-sexuation. En ce sens, la question de l’hermaphrodisme, des cas d’ambiguïté sexuelle rendant difficile l’assignation à un sexe, a été l’occasion d’une longue crise dans l’histoire de la pensée médicale et des théories de la différence sexuelle ou de la différenciation sexuée.
Depuis l’Antiquité, les cas d’hermaphrodisme sont essentiellement compris comme des cas de changements de sexe unilatéraux. En accord avec le principe aristotélicien selon lequel « l’imparfait tend au parfait », et non le contraire, les hermaphrodites ne peuvent être que des filles qui, à la puberté, deviennent des garçons
[12].
Pour les médecins de l’Antiquité, l’hermaphrodisme n’est pas un cas d’ambiguïté sexuelle comme il sera défini pendant la période moderne, mais un phénomène de transformation qui relève du processus d’achèvement naturel d’un être ; processus anormal toutefois, puisqu’il s’opère bien après la naissance. En d’autres termes, les hermaphrodites sont des filles qui deviennent des garçons au cours de leur vie, comme si la Nature parachevait le développement normal du corps. Cette conception de l’hermaphrodisme est étroitement liée à la physiologie galénique. Pour Galien, les femmes et les hommes possèdent les mêmes organes génitaux mais, en raison d’un manque de chaleur inhérent à la physiologie des femmes, leurs organes se trouvent inversés à l’intérieur du ventre
[13]. Les ovaires correspondent aux testicules, l’utérus et le vagin, au scrotum. Un excès subit de chaleur, un fossé, un ruisseau à traverser… l’appareil génital descend et la transformation en homme est opérée. Cette conception de l’hermaphrodisme durera jusqu’au 16
e siècle, comme en témoigne, par exemple, l’histoire de Marie/Germain racontée par Montaigne dans son
Journal de voyage en Italie. Il cite même une chanson restée célèbre où les filles se préviennent du risque des « grandes enjambées ».
Le passage du féminin au masculin, sans qu’il soit fait mention d’états intermédiaires, suppose que l’isomorphisme des appareils génitaux féminins et masculins n’induit pas nécessairement l’idée d’un continuum entre les sexes, au contraire de ce qu’affirme l’historien Thomas Laqueur dans
La Fabrique du sexe. L’idée d’un continuum des sexes est essentiellement développée dans le corpus hippocratique. Thomas Laqueur s’appuie sur cette conception de la différence sexuelle pour élaborer son « modèle du sexe/chair unique » qu’il définit comme la représentation caractéristique du sexe de l’Antiquité jusqu’au 18
e. En ce sens, il affirme que selon ce modèle et sa représentation (un axe continu), il existe entre le mâle parfait et la femelle imparfaite une myriade d’intermédiaires à l’identité ambiguë. À partir du 18
e siècle, selon Thomas Laqueur, il s’opère un changement de modèle dominant, sans pour autant que l’ancien ne disparaisse. Hommes et femmes deviennent radicalement différents, et non plus inégaux, car on prête désormais à chacun un sexe spécifique qui est la cause de toute une série de différences corporelles propres et distinctes. Le corps sexué, qu’exhibe la nouvelle anatomie, devient le
locus causal de la différence sexuelle et donc du genre. Ce nouveau « modèle des deux sexes incommensurables » marque l’émergence du dimorphisme sexuel, aux dépens de l’anatomie des isomorphismes et de la physiologie humoriste héritées de la philosophie naturelle d’Aristote, de la tradition hippocratique et des traités galéniques. Or, le fait que les changements de sexe ne soient concevables que comme changements d’une fille en garçon, montre que les médecins et les philosophes de l’Antiquité, comme ceux de la Renaissance, ne reconnaissent que deux identités sexuées antagoniques, en dépit des nombreux cas intermédiaires qui pouvaient exister et qu’ils définissent comme des erreurs de la nature, des cas monstrueux. Dans ces conditions, là où Thomas Laqueur voit un seul sexe (mâle) et une myriade de réalisations plus ou moins éloignées de ce modèle, il est toujours déjà question de deux sexes, car, même dans la pensée médicale antique, l’axe horizontal hiérarchique vise à attester l’existence d’hommes et de femmes « naturellement » différents
[14]. Ainsi, avec ce modèle du « sexe unique », Thomas Laqueur considère, à mon sens de façon problématique et erronée, que la question de la détermination du sexe (femelle ou mâle) n’est pas une question pertinente avant le 18
e siècle, ou qu’il s’agit d’un point qui ne fait pas débat. Or, le cas des hermaphrodites montre, au contraire, que les médecins, bien avant le 18
e siècle, n’ont eu de cesse de vouloir subsumer les hermaphrodites sous deux catégories binaires, et que le cas des changements de sexes a suscité une réelle crise théorique sur la définition des corps sexués.
Au cours du 18
e siècle, l’hermaphrodisme est progressivement considéré comme une imposture et les hermaphrodites sont jugées à l’aune d’une transgression de genre
[15]. Ils/elles ne respectent pas le lien, dit naturel, entre le sexe biologique, le sexe social et l’hétérosexualité. L’hermaphrodisme est alors essentiellement évalué au niveau d’une ambiguïté des appareils génitaux externes, principalement d’une confusion possible entre le clitoris et le pénis. Pour la majorité des médecins, appelés comme experts aux procès, les hermaphrodites sont des femmes qui, à l’occasion d’une malformation génitale (en général une hypertrophie clitoridienne), se prennent pour des hommes. En l’assimilant à un travestissement et à une transgression des identités de genre (féminin/masculin), on évite la menace que l’hermaphrodisme fait peser sur la naturalité de la bi-catégorisation des identités sexuées (femme/homme). L’hermaphrodite est traité comme un imposteur, un simple criminel. Dans ces conditions, supprimer le prétexte anatomique de la perversion (par l’ablation du clitoris notamment) équivaut à supprimer la possibilité de la perversion elle-même. À l’aube du 19
e siècle, l’institution judiciaire charge seule la médecine de résoudre le « problème » de l’hermaphrodisme et de la normalisation des corps.
À la fin du 19
e siècle, grâce à l’anesthésie, à la laparotomie, à la biopsie et à l’antisepsie, les tests réalisés sur des personnes vivantes permettent peu à peu de montrer que les caractères sexués sont si imbriqués, extérieurement et intérieurement, qu’il est impossible de laisser les organes génitaux externes ou les gonades (c’est-à-dire les ovaires ou les testicules) justifier les mutilations irréversibles que l’on fait subir aux personnes présentant une ambiguïté sexuelle ; à plus forte raison, après la découverte de l’existence de gonades mixtes chez certains individus, gonades appelées « ovotestis » (i.e. structure tissulaire testiculaire et ovarienne). Ainsi, William Blair Bell, confronté en 1915 au cas de S. B., dix-sept ans, témoignant de caractères sexuels secondaires et de tissus gonadiques mixtes (ovotestis), est l’un des premiers à renoncer au diktat arbitraire des identités gonadiques (ovaires/testicules). Exit donc le sexe gonadique : ovaires et testicules ne peuvent constituer un critère infaillible en matière d’identité sexuée. S’ouvre alors une véritable quête de la Nature. À la fin du 19
e et au début du 20
e siècle, les hormones sont apparues comme ce fondement naturel tant recherché de la bi-catégorisation sexuée. Pourtant, très rapidement, la recherche biomédicale s’aperçoit que les hormones dites « sexuelles » ont des fonctions bien plus complexes que la simple sexuation des corps ; que les hormones dites « masculines » et « féminines » sont présentes chez les femmes comme chez les hommes ; enfin, que les hormones « masculines » peuvent avoir des effets féminisants dans certaines circonstances et inversement
[16]. À partir du milieu du 20
e siècle et au cours de la seconde moitié de ce siècle, les recherches génétique tentent alors d’apporter une résolution à la crise du sexe : bientôt les chromosomes XX et XY sont considérés comme les déterminants ultimes du sexe des individus. Or, de nouveau les contradictions et les exceptions abondent et remettent en question non seulement la validité du critère, mais également la démarche fondationnaliste elle-même. On estime que près de 10 % des individus sont des « hommes » qui possèdent une formule chromosomique XX ou des « femmes » qui possèdent une formule XY, ce qui fait du sexe chromosomique un critère des plus faillibles.
Toutefois, les causes des hermaphrodismes sont petit à petit clarifiées. La majorité des cas d’hermaphrodisme véritable a une formule chromosomique XX, un petit pourcentage possède la XY et de très rares cas ont des cellules mosaïques (XX et XY), mais on ignore encore comment et pourquoi la proto-gonade se développe avec des attributs à la fois ovariens et testiculaires. Les pseudo-hermaphrodites femelles ont une formule chromosomique XX et possèdent des ovaires mais les parties génitales semblent masculines. L’explication provient d’une exposition du fœtus à un niveau élevé d’androgène (tumeur des glandes surrénales de la mère, traitement préventif des fausses-couches par des progestatifs non-stéroïdiens), ou d’une hyperactivité surrénale congénitale (CAH) qui provoque une surproduction d’androgène, rendant la personne « typiquement » masculine. Les pseudo-hermaphrodites mâles ont des testicules et une formule chromosomique XY. Le syndrome de féminisation testiculaire, ou syndrome d’insensibilité périphérique aux androgènes (AIS), signifie que les testicules produisent bien des androgènes mais le corps manque de récepteurs et ne peut pas lire le message hormonal : d’où le développement des lèvres, d’un clitoris ou d’un vagin, les testicules restant à l’intérieur du corps. La deuxième cause est connue sous le nom de déficience 5-alpha-reductase (5-AR) : les testicules du fœtus produisent bien de la testostérone, mais pour qu’elle soit efficace, il manque l’enzyme 5-AR qui l’a convertie en dihydrotestostérone.
La plasticité et la singularité des corps, la multiplicité naturelle de leurs conformations sexuées – soit au niveau des caractères dits « secondaires », comme les poils, la voix, les seins, la taille, la corpulence, les organes génitaux externes etc., soit au niveau des caractères « primaires » et des appareils génitaux eux-mêmes – est telle que tout fondement naturel de la bi-catégorisation sexuée semble donc introuvable ou nécessairement approximatif. Dans ces conditions, en partie grâce aux recherches sur l’intersexualité, les théories actuelles sur le « sexe » parlent désormais, non plus de l’identité sexuée mâle ou femelle des corps, mais plutôt du processus de sexuation progressive des corps ; ou du développement progressivement différencié d’un même appareil génital.
On considère que ce processus de sexuation est polarisé, au sens où il participe à la reproduction sexuée, c’est-à-dire à une fonction physiologique requérant des appareils génitaux dotés de caractéristiques distinctes. Toutefois, compte tenu du fait que cette fonction n’est pas vitale pour les individus, comme l’est par exemple la respiration, et qu’elle est très ponctuelle (les individus ne passent pas leur vie au coït reproducteur), on peut considérer que le sexe « biologique » n’est pas réductible à la reproduction sexuée
[17]. Ainsi, scientifiquement parlant, il y a des conformations sexuées, des sexes, et non pas deux « sexes » mâle ou femelle
[18].
Le sexe est-il un obstacle épistémologique au genre ?
Cette longue histoire du sexe est l’illustration parfaite de l’histoire sociale et politique d’une crise scientifique, entendue comme le point critique auquel parvient une théorie lorsqu’elle devient incapable de rendre compte d’un phénomène. Les principes « biologiques » approximatifs de la bi-catégorisation sexuée, le sexe gonadique, le sexe hormonal ou le sexe chromosomique, ne peuvent rendre parfaitement compte des conformations sexuées inédites des corps, des exceptions nombreuses et irréductibles aux catégories binaires du masculin et du féminin, laissant entendre qu’il existe bien plus de deux sexes.
Définie en ces termes, cette crise historique du « sexe » pourrait être comprise sur le modèle de l’histoire des sciences, telle que l’élaborent Gaston Bachelard et ses successeurs. L’histoire scientifique du « sexe » ou de la sexuation pourrait alors être celle des différents « obstacles épistémologiques », dont la science biologique s’est progressivement libérée pour parvenir à une connaissance en rupture avec la connaissance immédiate, allant même jusqu’à contredire le sens commun. En effet, la connaissance scientifique est le fait de surmonter des obstacles qui sont avant tout des obstacles qui ont trait à l’acte même de connaître, et non pas à des difficultés extérieures qui relèvent de la fugacité ou de la complexité de l’objet de connaissance, par exemple. « Le réel n’est jamais “ce qu’on pourrait croire”, mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser. La pensée empirique est claire,
après coup, quand l’appareil des raisons a été mis au point […]. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit
[19]. » Au fond, ce que les recherches scientifiques sur les processus de sexuation des corps humains montrent aujourd’hui c’est bien que, contrairement à l’opinion commune, il y a plusieurs sexes. Ainsi, la bi-catégorisation sexuée des individus doit être comprise comme un obstacle épistémologique dont la science ou, plus précisément, les théories sur la sexuation se sont progressivement affranchies. La bi-catégorisation est alors du côté de la connaissance immédiate, de l’expérience première, alors que le processus de sexuation polarisée est du côté de l’esprit, de l’expérience scientifique – indirecte et féconde, comme la qualifie Bachelard
[20]. Le schéma explicatif peut donc se résumer ici à la relation historique entre discours scientifique et connaissance vulgaire.
Pourtant, si cette réponse semble convaincante, elle demeure à plus d’un titre insatisfaisante. En effet, si la théorie des processus de sexuation rompt avec la connaissance empirique et immédiate des corps, comment expliquer alors que la pratique médicale continue à refaire des corps mâles ou femelles dans le cas de nouveaux-nés comportant une ambiguïté sexuelle ? La pression sociale en matière de norme de genre est souvent invoquée par une partie des médecins, qui considèrent que le coût psychologique que représente le fait de vivre avec un sexe, certes naturel, mais « bizarre » et « ambigu » est supérieur au coût psychologique et à la souffrance physique d’une opération de réassignation de sexe
[21]. Or, un tel argument est en contradiction avec l’idée même d’une science médicale, telle que les médecins la définissent et l’investissent. Aussi absurde que cela puisse paraître, cette distorsion épistémologique entre pratique et théorie équivaudrait à prescrire et à pratiquer des saignées, même si théoriquement on sait parfaitement qu’elles n’ont, non seulement aucun pouvoir curatif, mais qu’elles sont dangereuses et néfastes pour la santé. On pourrait répondre à cette objection que les médecins interviennent bien sur les nouveaux-nés qui présentent une malformation faciale, sans conséquence physique réellement handicapante, assumant parfaitement le fait que l’acte chirurgical ait pour finalité des critères esthétiques, par définition sociaux et normatifs, le confort psychologique futur de l’enfant et non une raison thérapeutique. Pourquoi en serait-il autrement en matière de sexe ? Le sexe (F/M) n’est rien d’autre qu’une norme sociale : le genre.
Toutefois, toute la différence entre le sexe et un bec de lièvre, par exemple, est précisément le fait que le bec de lièvre n’est pas un cas paradigmatique, qui engage la validité explicative d’une théorie scientifique. On peut donc considérer que l’épistémologie rationaliste du « sexe », telle qu’elle pourrait s’élaborer sur le modèle d’une philosophie des sciences à la Bachelard, est particulièrement heuristique à la fois dans ce qu’elle permet de penser – c’est-à-dire l’historicité théorique, scientifique du « sexe », faisant de la bi-catégorisation un véritable « obstacle épistémologique » que les théories de la sexuation ont dû progressivement franchir –, mais aussi dans ce qu’elle ne parvient à expliquer : la persistance d’une pratique scientifique qui contredit la rationalité même de la théorie dont elle prétend pourtant être l’application. C’est bien cette distorsion, ou cette contradiction, entre pratique scientifique et théorie scientifique qui semble poser un véritable problème épistémologique. Et, plutôt que de l’évacuer en affirmant qu’il s’agit là d’une rémanence de prénotions et de préjugés, ne faut-il pas affronter la difficulté et ré-interroger notre approche épistémologique de la crise ? On pourrait alors se demander dans quelle mesure une théorie peut-elle avoir un intérêt à entretenir la crise de son propre système, de ses propres fondements ou principes ? Une crise théorique, en l’occurrence celle relative à la sexuation des corps, peut-elle jouer une autre fonction que celle qui lui est communément associée, à savoir celle d’un facteur de déstabilisation ou de mise à l’épreuve théorique. Dans quelle mesure, au contraire, la situation de crise peut-elle fonctionner comme un facteur de relative stabilité ? Dans quelle mesure, et à quelles conditions, la crise, loin d’ébranler un système catégoriel, peut permettre d’assurer sa pérennité ? Si on se réfère aux multiples conceptions historiques des corps sexués, on peut tenter d’éprouver cette hypothèse et d’en comprendre les enjeux.
La crise comme régime, le genre comme mutation
Revenons en détails sur cette distorsion critique entre sexuation et bi-catégorisation particulièrement problématique au regard de la pensée médicale. Pour ce faire, je vais analyser les différentes procédures définies par les protocoles mis en place dans le cadre des naissances d’enfants qui témoignent d’une « ambiguïté génitale », rendant délicate ou difficile l’assignation à un des deux seuls sexes reconnus par l’état civil
[22]. C’est d’ailleurs à l’occasion des phénomènes d’hermaphrodismes, qu’à la fin des années cinquante et au début des années soixante, la communauté savante élabora le concept de sexe social ou de
genre. L’origine de la notion de genre est médicale. John Money
[23] est le premier à utiliser le terme de « genre » pour désigner l’identité sexuelle des individus, laquelle peut se définir par la façon dont on se perçoit homme ou femme ; or, selon Money, chez certaines personnes, cette perception est en contradiction avec le sexe biologique mâle ou femelle
[24], ou en contradiction avec le sexe choisi par l’équipe médicale à la naissance d’enfants dit « hermaphrodites », ou plutôt, comme nous les appellerons désormais, « intersexués ». Dans le cas des intersexué-e-s, l’ambiguïté sexuelle est le fait de développements hormonaux « anormaux » ou de combinaisons chromosomiques rarissimes. Ils représentent entre 1 % et 2 % des naissances. Or, l’intersexualité bouleverse la dualité du sexe biologique à tel point que les protocoles de traitement, notamment sous l’influence de John Money aux États-Unis, se concentrent désormais sur le genre ou les standards du « sexe social » pour normaliser les corps. Le genre devient, dans ses conditions, le fondement ultime du sexe.
À la naissance d’un enfant à l’anatomie génitale inhabituelle, une commission de spécialistes (composée généralement de chirurgiens plasticiens, d’urologues, d’endocrinologues, de psychologues et de travailleurs sociaux) décide, souvent en l’espace de quarante-huit heures, la nécessité et les modalités de l’intervention chirurgicale et des traitements hormonaux conformément au genre auquel s’apparentent de façon la plus
crédible les organes génitaux de l’enfant. S’il est techniquement possible de faire un vagin à n’importe quel individu, un pénis fonctionnel est plus compliqué à réaliser. La plupart des interventions de chirurgie plastique ont pour critères : la taille du pénis ou du clitoris (au-dessus de 2,5 centimètres on « fabriquera » un pénis, au-dessous de 0,9 centimètres, un clitoris), un vagin apte à la pénétration, uriner en position féminine ou masculine (
i.e. assise, debout). La pénétration est le seul critère d’un vagin réussi, l’amplitude de l’ouverture, la lubrification, la sensibilité orgasmique ne sont pas des priorités, alors que le pénis réussi doit être apte à l’érection et d’une taille acceptable pour les canons de la virilité. Comment exprimer plus clairement que le vagin, le pénis, les lèvres et le clitoris n’induisent aucune binarité sexuée « biologique », la définition de leur fonctionnalité obéissant aux seules prérogatives hétéro-sexistes des relations de genre ? L’identité chromosomique ou les gonades ne sont plus les fondements ultimes du sexe mais des facteurs déterminants du choix de l’identité. Indices importants pour anticiper la possible évolution de la sexualisation à la puberté, ils sont également surinvestis par des parents déconcertés et inquiets de l’ambiguïté sexuelle de leur enfant et de ses conséquences psychologiques et sociales
[25]. Toutefois, celles-ci demeurent incommensurables au regard des divers traumatismes des enfants devenu-e-s adolescent-e-s ou adultes. Pour beaucoup d’entre eux, même si elles ont été décidées, les opérations tardives ou à répétition constituent une violence inouïe
[26]. La prétendue reconstruction du « vrai » sexe (mâle ou femelle) est d’autant plus coûteuse, qu’elle se fonde
in fine sur l’arbitraire du genre et qu’elle n’efface jamais totalement les traces de la singularité d’une conformation sexuée, parmi tant d’autres possibles.
Le fait que le genre soit utilisé comme le fondement ultime du sexe, ce dont témoignent les protocoles de réassignation de sexe effectués sur les enfants intersexué-e-s, montre que la norme est exhibée dans toute sa dimension sociale et historique et s’expose à la contestation. Or, le risque est inévitable : soit on accepte qu’il n’y ait pas de critère infaillible fondé en nature, c’est-à-dire que tous les critères dits « naturels » sont faillibles et approximatifs, soit on choisit un critère social infaillible, mais dont la valeur normative est considérablement affaiblie du fait de son caractère social et donc arbitraire. Ainsi, en 1995, une enquête est menée par une équipe de médecins allemands, publiée dans le très sérieux
Journal of Urology
[27], sur 500 hommes génitalement « normaux » – c’est-à-dire déclarés mâles à la naissance et vivant pleinement comme des hommes – ayant effectué un passage à l’hôpital entre novembre 1993 et septembre 1994 pour un traitement bénin à l’urètre ou pour un cancer superficiel de la vessie n’ayant pas nécessité une intervention chirurgicale. L’enquête montre que 275 d’entre eux, soit 55 % des hommes pouvaient être labellisés « normaux » selon les critères médicaux de normalité pénienne appliqués aux enfants intersexué-e-s. Le reste, soit 45 % des hommes, témoignait, entre autres, de ce que les experts en intersexualité appellent une « hypospadie » ou
hypospadia, c’est-à-dire une conformation anormale du canal de l’urètre (l’ouverture du canal, appelé chez l’homme le « méat » urinaire, pouvant se situer sur une ligne menant de l’extrémité de la verge – ce que nous définirons comme son siège « normal » –, jusqu’au scrotum), pouvant être symptomatique, toujours pour ces mêmes médecins, d’une ambiguïté sexuelle nécessitant une intervention chirurgicale. Les critères socialement définis par les protocoles de réassignation de sexe mis en place lors de la naissance d’enfants intersexué-e-s, par exemple ceux qui définissent les normes de la virilité, sont donc à ce point drastiques et caricaturaux que, appliqués à l’ensemble de la population, ils jettent dans l’anormalité, non pas naturelle mais bien sociale, près de la moitié de la population, en l’occurrence masculine.
Si la crise théorique du fondement naturel du sexe (F/M) permet de maintenir le rapport de genre en état, elle est d’abord l’effet d’une distorsion entre théorie et pratique. La contradiction entre théorie et pratique est donc à la fois l’effet de la crise et la solution de cette dernière. La crise est alors maintenue comme telle : elle est une situation théorique de
statu quo
[28]. Toutefois, prise en ce sens, la crise est également une constante prise de risque qui expose le savoir dominant à la contestation. Dans cette perspective, la crise théorique du sexe révèle bien la dimension historique du rapport de genre : comme régime théorique, la crise est l’expression même de l’historicité d’un rapport de domination qui se modifie, mute et doit constamment redéfinir son système catégoriel pour assurer les conditions de sa reproduction. Dans ces conditions, ce système catégoriel est clairement exhibé comme un système catégoriel social et historique et non fondé en nature. Le régime de crise est donc à la fois une modalité théorique qui permet d’assurer la pérennité d’un rapport de pouvoir, mais une prise de risque, une exposition du savoir à être contesté et renversé, dans la mesure où il exhibe sa propre historicité. Ainsi, les résultats de cette recherche réalisée par une équipe allemande qui a appliqué les critères du « sexe » à la population déclarée « normale » à la naissance, infirment l’idée selon laquelle l’intersexualité est une « erreur » de la nature qu’il faudrait rectifier, comme on rectifie un colon inachevé par exemple. La situation de crise est ici l’occasion d’une production de données qui infirment la théorie en vigueur. Elle est également l’occasion d’une production de savoirs hétérodoxes, contestataires, qui viennent miner et concurrencer les théories dominantes – par exemple, ceux produits par les associations d’intersexué-e-s (enquêtes, témoignages, théories de la sexuation concurrentes, pratiques de soin alternatives).
Tout au long de l’histoire du sexe, le système catégoriel qui a prévalu a connu des crises dont certaines, comme maintenues en l’état, ont clairement permis d’assurer la reproduction d’un rapport de genre. Au regard de cette histoire, on pourrait proposer une épistémologie de l’histoire politique des sciences qui tente de montrer que la crise doit paradoxalement être définie comme une modalité possible du savoir dominant, qui garantit l’exercice d’un pouvoir et en assure sa reproduction, tout autant qu’elle l’expose comme dispositif de savoir/pouvoir historique et partant contestable et contesté. L’enjeu d’une telle approche pourrait ainsi permettre d’affiner notre définition même du concept de genre. Dans cette perspective, le genre peut être défini comme un rapport qui assure sa reproduction en partie grâce aux mutations du système catégoriel sur lequel il s’adosse. Mais, en faisant cela au su et au vu de tous, comme dans le cas des protocoles pour intersexués, il s’expose pleinement dans toute son historicité : son histoire est celle de ses multiples crises et des multiples mutations qu’ils opèrent sur les corps, au gré du rapport de force qui l’ébranle et le menace. La capacité normative du genre, le fait que ce rapport social puisse parvenir à essentialiser les identités sexuées, en dépit d’une normativité naturelle polymorphe et libérale, tient donc à sa capacité à maintenir un régime théorique en crise. Face à la multiplicité des configurations sexuées possibles, la norme de genre ne parvient à la réduire à une binarité prétendue « essentielle », que parce qu’elle est en mesure d’opérer sur ces corps de véritables mutations. â—†
[1]
Sur le débat relatif à l’introduction du terme
gender en France et sur ses enjeux théoriques, on peut se reporter à Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail, Hélène Rouch,
Sexe et genre, Paris, Éd. du CNRS, 1991 [rééd. 2003], Françoise Thébaud,
Écrire l’histoire des femmes. Bilan et perspectives, Paris, ENS éditions, 1998 et à l’éclairante conclusion d’Eleni Varikas à l’ouvrage
Le Genre comme catégorie d’analyse, dirigé par Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Christine Planté, Michèle Riot-Sarcey et Claude Zaidman, Paris, L’Harmattan, coll. « bibliothèque du féminisme », 2003, p. 197-212.
[2]
Joan Scott, « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », trad. de l’angl. par Eleni Varikas,
Les Cahiers du Grif, 1988, p. 143.
[3]
Eleni Varikas, « Conclusion »,
Le Genre comme catégorie d’analyse, op. cit., p. 206. En ce sens, pris comme un outil d’analyse critique du pouvoir, au sens où l’entendent Joan Scott, Eleni Varikas ou Christine Delphy, par exemple, le concept de genre s’oppose radicalement à la démarche théorique de certaines penseuses, féministes ou non, telles que Antoinette Fouque ou Sylviane Agacinski, par exemple : Antoinette Fouque,
Il y a deux sexes. Essai de féminologie, Paris, Gallimard, 1995, Sylviane Agacinski,
La Politique des sexes, Paris, Seuil, 1998.
[4]
Colette Guillaumin,
Sexe, race et pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes éditions, 1992, p. 117 et l’ensemble du chapitre, désormais classique, intitulé « Le corps construit », p. 117-142.
[5]
« La division sexuelle du travail est la forme de division du travail social découlant des rapports sociaux de sexe ; cette forme est modulée historiquement et sociétalement. Elle a pour caractéristique l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée (politiques, religieuses, militaires, etc.), Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe »,
in Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 36.
[6]
Colette Guillaumin,
op. cit., p. 124.
[7]
Sur ce dernier point, on se reportera aux travaux de Judith Butler,
Trouble dans le Genre, 1990, trad. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2005, et à ceux de Beatriz Preciado, en particulier à son article « Gender Copyleft »,
in Hélène Rouch, Elsa Dorlin, Dominique Fougeyrollas (dirs.),
Entre sexe et genre, le corps, Paris, « Bibliothèque du féminisme », L’Harmattan, à paraître 2005.
[8]
Sur la question de la production médicale de la masculinité, on pourra se reporter à l’excellent article de Jean-Paul Gaudillère, « On ne naît pas homme… À propos de la construction biologique du masculin »,
Mouvements, « Les hommes en crise ? Le masculin en questions », n° 31, 2004.
[9]
Les traitements contraceptifs oraux concernent environ 70 millions de femmes dans le monde et 3 millions de Françaises. Ils utilisent plusieurs méthodes d’inhibition de l’ovulation, dont la principale est la méthode dite combinée d’œstro-progestatifs normodosés ou faiblement dosés. Ce traitement d’œstro-progestatifs agit sur la glaire cervicale qui rend difficile la circulation des spermatozoïdes, sur l’endomètre ou cavité de l’utérus qu’il rend inapte à la nidation, et sur l’ovulation qu’il bloque en envoyant un message erroné à l’hypothalamus : la présence d’hormones féminines dans le sang bloque la diffusion de FSH et LH au niveau de l’hypophyse ce qui empêche l’ovulation – l’hypothalamus interprétant ce taux d’hormones dites féminines comme provenant de l’ovaire. D’autres méthodes font intervenir de façon séquentielle les hormones, par exemple, un traitement d’œstrogène, puis une association œstro-progestative. Enfin, les implants hormonaux, par exemple Norplant n’utilisent que des progestatifs.
[10]
Gregory G. Pincus, endocrinologue américain, travaille dès 1951 sur les effets inhibiteurs de l’ovulation de la progestérone sur des lapines et des rates. En 1955, il présente ses résultats lors de la cinquième conférence annuelle de la Ligue internationale pour le Planning Familial à Tokyo. La même année, le laboratoire pharmaceutique G. D. Searle présente « Enovid », premier contraceptif oral, à l’approbation de la
Fund and Drug Administration. Mais il manque des essais cliniques à grande échelle. Ils seront effectués à Puerto Rico (les premiers essais sont menés dès 1956 au moment même où les compagnies américaines s’installent en masse sur l’île pour bénéficier d’une main-d’œuvre bon marché), au Mexique et à Haïti, principalement sur des femmes pauvres qui ignorent qu’elles testent un nouveau traitement. De fait, Enovid est surdosé, pour rendre les tests probants (il n’y a aucune grossesse chez les femmes ayant pris régulièrement le traitement à Puerto Rico), mais les effets secondaires sont nombreux et pour la plupart dangereux (maux de têtes, douleurs aux seins, à l’estomac, vertiges, évanouissements, nausées, etc.). Très vite, on associera un œstrogène de synthèse et on baissera les doses prescrites. En 1963, 2,3 millions d’Américaines prenaient la pilule. Voir Suzanne White Junod & Lara Marks, « Women’s Trials : The Approval of the First Oral Contraceptive Pill in the United States and Great Britain »,
Journal of History of Medicine and Allied Sciences, vol. 57, n° 2, 2002, p. 117-160.
[11]
Thomas Laqueur,
Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud, Cambridge, Harvard University Press, 1990 ;
La Fabrique du sexe : essai sur le corps et le genre en Occident, trad. de l’angl. par Michel Gautier, Paris, Gallimard, 1992.
[12]
Aristote,
De la Génération des animaux, Livre II, 3, 737a, trad. du grec par Pierre Louis, Paris, Belles Lettres, 1962.
[13]
Galien,
Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad. en fr. par Charles Daremberg, Paris, Baillière, 1856. Ainsi, malgré l’isomorphisme parfait des organes génitaux féminins et masculins (Galien encourage son lecteur à se figurer cet isomorphisme en ces termes : « Retournez en dehors celles [les parties] de la femme, tournez et repliez en dedans celles de l’homme, et vous les trouverez toutes semblables les unes aux autres »), le fait que les organes génitaux féminins se trouvent à l’intérieur du corps est un signe infaillible de l’imperfection naturelle du tempérament féminin, réputé froid et humide, imperfection qui possède néanmoins une grande utilité selon Galien : « En effet, les parties ont été construites intérieurement, pendant la vie fœtale ; n’ayant pu, faute de chaleur, descendre et faire saillie au-dehors, elles ont fait de l’animal un être plus imparfait que l’être achevé en tous points ; mais pour la race en général, ces parties n’ont pas été d’une utilité médiocre, car une femelle était nécessaire. N’allez pas croire, en effet, que notre Créateur ait volontairement créé imparfaite et comme mutilée la moitié de l’espèce entière, si de cette mutilation ne devait résulter une grande utilité. »,
ibid., vol. 2,
De l’Utilité des parties du corps humain, XIV, chap. 6, p. 102. Voir également Joan Cadden,
Meanings of Sex Difference in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[14]
Les principales critiques à l’encontre du modèle développé par Thomas Laqueur ont été formulées par Katharine Park et Robert A. Nye, « Destiny Is Anatomy »,
The New Republic, 18 février 1991 et Gail Paster,
The Body Embarrassed, Ithaca, New York, Cornell University Press, 1993. Pour un exposé détaillé de ce débat, on pourra également se reporter à Elsa Dorlin, « Autopsie du sexe »,
Les Temps Modernes, n° 619, 2002, p. 115-143.
[15]
Voir Sylvie Steinberg,
La Confusion des sexes, Paris, Fayard, 2001.
[16]
Voir les travaux passionnants de Nelly Oudshoorn,
Beyond the Natural Body. An Archeology of Sex Hormones, New York, Routledge, 1994.
[17]
« Or, bien que le corps des femmes soit, d’une façon générale, supposé être fécondable, le fait est que des nourrissons ou des enfants de sexe féminin, des femmes âgées, des femmes de tout âge enfin, ne peuvent pas être fécondés, et même si ils pouvaient l’être, ce ne serait pas là nécessairement une caractéristique majeure de leur corps ou même de leur être en tant que femmes. La question posée fait de la problématique de la reproduction un élément central du sexage du corps. Mais je ne suis, quant à moi, pas sûre que ce soit, ou du moins que ce doive être, un aspect éminent ou premier dans le sexage du corps. Si c’est le cas, il s’agit de l’imposition d’une norme, pas de la description neutre de contraintes biologiques », Judith Butler,
Humain, inhumain, entretiens, trad. de l’angl. par Jérôme Vidal et Christine Vivier, Paris, Amsterdam, 2005, p. 19.
[18]
Anne Fausto-Sterling,
Sexing the Body, New York, Basic Books, 2000. Biologiste américaine de grande renommée, Anne Fausto-Sterling considère qu’on peut parler d’au moins cinq sexes.
[19]
Gaston Bachelard,
La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938, p. 16-17.
[20]
Ibid, p. 18. Voir le travail remarquable que fait Cynthia Kraus à partir de l’épistémologie de Bachelard pour interroger les études sur le genre elles-mêmes : h
http:// www.criticalmethods.org/ccabs.mv?o=p93.pap & pnum = 93. À paraître dans H. Rouch, E. Dorlin, D. Fougeyrollas,
Le Corps, entre sexe et genre, op. cit.
[21]
L’argument est d’autant plus problématique et contestable que, parmi les souffrances psychologiques redoutées, les équipes médicales comptent en général ce qu’elles appellent la « dysphorie de genre », dont l’une des manifestations serait l’homosexualité. L’homosexualité, comprise ici comme l’attirance pour les personnes du même genre, est ainsi clairement considérée comme un trouble de l’identité, pouvant entraîner un état de souffrance et d’insatisfaction.
[22]
Je m’appuie essentiellement sur des protocoles ayant cours aux États-Unis, même si de nombreuses équipes médicales européennes, en France notamment, s’y soumettent.
[23]
Figure de l’école de médecine de l’Université Johns Hopkins, John Money utilise le terme de “genre” en 1955 dans le cadre des traitements des intersexué-e-s ; le terme est bientôt popularisé dans les sciences sociales par Robert Stoller dans son ouvrage
Sex and Gender: On the Development of Masculinity and Feminity, New York, Science House, 1968 et par John Money et Anke A. Ehrhardt,
Man & Woman, Boy & Girl: The Differentiation and Dimorphism of Gender Identity from Conception to Maturity, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1972. Sur John Money, on pourra se reporter à l’article d’Ilana Löwy, « Intersexe et transsexualités : les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social »,
Cahiers du Genre, « La distinction entre sexe et genre. Une histoire entre biologie et culture », n° 34, 2003, p. 81-104.
[24]
Comme dans le cas des « transsexuels », par exemple, sur lesquels Money a travaillé.
[25]
L’une des actions majeures de l’Intersex Society of North America est d’ailleurs le soutien aux parents à qui, pour la plupart, on a annoncé, en général au cinquième mois de grossesse : « c’est une fille ! » ou « c’est un garçon ! » (Voir
www. isna. org).
[26]
Voir, par exemple, les témoignages rapportés dans les deux ouvrages de référence que sont : Suzanne Kessler,
Lessons from the Intersexed, New Brunswick, New Jersey, Rutgers University Press, 1998, et Alice D. Dreger,
Hermaphrodites And The Medical Invention Of Sex, Cambridge, Harvard University Press, 1998. Le cas de Cheryl Chase, fondatrice de l’ISNA est à ce titre particulièrement instructif. Elle est né-e avec des ovotestis, mais des organes internes et externes femelles. Les médecins « diagnostiquent » pourtant un grand clitoris. Ses parents l’élèvent alors comme un petit garçon. À l’âge de 18 mois, sur les conseils des médecins, ils lui font subir une clitorectomie – la privant à terme d’une sexualité pleinement satisfaisante – ; à la suite de quoi, ses parents changent son prénom, se débarrassent des vêtements de garçon, détruisent les photos de l’enfant et l’élève comme une fille. Quelques années plus tard, prétextant une hernie, les médecins lui font subir une nouvelle opération, afin de lui enlever la partie testiculaire des gonades. À l’âge de 18 ans Cheryl Chase commence à s’interroger et tente de consulter son dossier médical, elle ne pourra le faire que cinq plus tard. Elle apprend alors son hermaphrodisme mais attendra quatorze ans avant d’en parler, après être passée par une grave dépression.
[27]
Jan Fichtner
et al., « Analysis of Meatal Location in 500 Men: Wide Variation Questions Need for Meatal Advancement in All Pediatric Anterior Hypospadias Cases »,
Journal of Urology, n° 154, 1995, p. 833-834. Selon cette enquête, seuls six hommes avaient le sentiment d’avoir une anomalie pénienne. Il faut rappeler que l’hypospadie est un phénomène fréquent (1/500 garçons), qu’elle entraîne des problèmes pour l’essentiel esthétiques et plus rarement fonctionnels (infection, stérilité).
[28]
Comme l’a très bien montré Hélène Rouch à propos des NTR (Nouvelles techniques de reproduction), les techniques médicales relatives à la reproduction sexuée tendent à dénaturaliser la procréation et donc la bi-catégorisation sexuée ou les rôles biologiques des hommes et des femmes en la matière, mais ce processus semble constamment contrebalancé ou en partie compensé « par la naturalisation de la paternité et le renforcement de la maternité. Surtout, la médecine traite du désir d’enfant
du couple (« la stérilité du couple est un malheur biologique », avis du Comité d’éthique, juillet 1990), couple opportunément réintroduit en lieu et place des individus, dans lequel la question de la différence est résolue avant même d’être posée par une parfaite et rassurante complémentarité des sexes dans le tout », H. Rouch, « Les nouvelles techniques de reproduction : vers l’indifférenciation sexuelle ? », Albert Ducros et Michel Panoff,
La Frontière des sexes, Paris, PUF, 1995, p. 267.