2005
Raisons politiques
Parcours de recherche : Clifford Geertz
Notes sur Clifford Geertz, les sciences sociales et le politique
Yohann Aucante
Yohann Aucante, spécialiste de politique comparée, est docteur en science politique et ATER à la faculté de droit et de science politique de l’université de Nantes.
Il y a quelque danger à chercher à rétablir la cohérence et le projet dans la trajectoire d’un anthropologue approchant les quatre-vingt ans, encore plus sans doute lorsqu’il s’agit d’un arpenteur de mondes qui met si bien l’accent – lorsqu’il se raconte lui même – sur le poids des contingences, de celles qui sembleraient l’avoir balloté d’une enfance californienne « orpheline » à la guerre dans le Pacifique, d’Antioch College (Ohio) à Harvard, de l’archipel insulindien au Maroc et retour, jusqu’à l’ermitage bucolique de l’Institute for Advanced Studies à Princeton dont il est aujourd’hui encore le doyen vénérable. Clifford Geertz manie avec une grande habileté l’art d’échapper aux rationalisations ex post du genre biographique dans ce qu’il a de plus ordinaire, si bien que son parcours d’anthropologue sur plus d’un demi-siècle pourrait apparaître comme le simple produit d’une époque, lorsque coïncidaient l’émancipation d’une cinquantaine de nouveaux « États » issus de la décolonisation et les grandes ambitions des fondations, universités et du gouvernement américains pour étudier ce monde en transition tout en essayant de lui montrer, au passage, la bonne direction. Dans ce mélange de développementalisme missionnaire et de comparatisme vertueux, Geertz est resté un franc-tireur de la plus belle espèce, mettant à profit les plates-formes institutionnelles et financements nombreux que cette époque offrait encore afin de réaliser un travail d’anthropologue original et indépendant, transcendant les barrières disciplinaires. Non que Geertz n’ait jamais cru à la possibilité d’un développement politique et économique de ces jeunes États plaqués sur d’anciennes civilisations, d’une évolution possible vers plus de démocratie et de prospérité ; il était difficile de ne pas l’espérer – du moins au commencement – et même si les désillusions, les revers ont été nombreux par la suite.
Dans cette brève introduction à un entretien avec l’anthropologue, réalisé en avril 2004 à Princeton, je ne reviendrai pas en détail sur le puzzle d’une carrière itinérante. On en trouvera des éléments épars non seulement dans certaines réponses de Clifford Geertz à nos questions, qui cherchent à reconstituer un parcours de recherche, mais aussi dans d’autres entretiens qu’il a pu donner
[1] et une biographie finalement très admirative publiée en 2000 par un professeur de
cultural studies
[2]. Du reste, l’auteur s’est lui-même beaucoup raconté, sur un mode souvent laconique, dans une série de conférences et d’articles qui sont compilés dans différents recueils publiés depuis les années 1980
[3]. Plus récemment, et en français, Daniel Céfaï a donné une présentation très fouillée du travail de l’anthropologue et de son rapport au terrain en préfaçant la traduction française d’une ancienne étude sur l’économie du bazar au Maroc
[4]. Par conséquent, le lecteur qui souhaiterait un portrait moins impressionniste de Geertz et de son œuvre très diverse
[5] pourra utilement se reporter à ces différentes sources, étant entendu qu’il ne pouvait s’agir d’en faire une synthèse dans cette introduction. Mais un entretien en français avait toutefois son sens dans ce cadre de la rubrique « parcours de recherche » initiée par
Raisons politiques depuis ses premières livraisons, avec l’idée d’approcher non seulement la pensée, l’œuvre de grands « auteurs » des sciences humaines mais aussi les conditions sociales et professionnelles de cette production. Avec Clifford Geertz, ces notions d’auteur et de sciences humaines ne pourraient être plus légitimes, tant il a mis l’accent – dans ses travaux comme dans l’interprétation de ceux d’autres anthropologues – sur l’importance des outils narratifs et de la construction textuelle au service du récit de vérité des sciences ainsi que sur la continuité essentielle entre les disciplines souvent éclatées des sciences humaines et sociales. Cette dimension parcourt toute son œuvre, par conséquent bien au-delà de son étude de l’anthropologue comme auteur, où il s’intéresse aux mondes narratifs de Claude Levi-Strauss, Edward Evans-Pritchard, Bronislaw Malinowski et Ruth Benedict
[6]. Elle se manifeste avec clarté dans le style si particulier et si travaillé – si littéraire, dirait-on – de Geertz, qui a pu inciter certains de ses contemporains comme Ernest Gellner à y trouver parfois plus de poésie que d’anthropologie. L’anthropologue n’a eu de cesse d’affirmer son intérêt pour l’écriture et ses affinités avec la riche tradition des humanités plutôt qu’avec une vision étriquée de la science comme recherche de la preuve. Il n’abandonne pas pour autant toute ambition théorique, bien au contraire, ni toute possibilité d’une universalité de la connaissance, mais une universalité qui ne fasse pas abstraction des conditions, de la situation de sa production, de sa « signature »
[7]. C’est sur cette ambiguïté que Geertz a été critiqué, sans doute pour avoir refusé de choisir son camp entre un constructionnisme qu’il avait pourtant beaucoup stimulé mais qui le dépassait finalement et un positivisme plus traditionnel mais qu’il n’avait jamais vraiment épousé. Faute de quoi, il se trouvait relégué dans une position, non plus de médiateur ou d’arbitre, de passeur qu’il était, mais plutôt dans un inconfortable entre-deux parfois assimilé à une époque révolue, celle des ethnologues des nouveaux États postcoloniaux qui seraient encore hantés par les fantômes de la guerre froide et de la construction nationale
[8]. Mais cette vision de Geertz est par trop réductrice, particulièrement quant à la conception de l’État-nation chez ce comparatiste hors norme.
Dans cette introduction, je voudrais revenir brièvement sur la dimension politique dans l’œuvre de Geertz et, indirectement, dans sa réception, notamment par la science politique française. Car si l’on rattache traditionnellement ses travaux à l’anthropologie de la culture et de la religion, il faut néanmoins constater la place non négligeable qu’occupe le politique dans cet ensemble bigarré. Une dimension qui n’apparaît parfois qu’en négatif, soit dans les choix de terrains qui l’ont mené vers des régimes exposés à de grandes transformations, à la violence politique qui atteindra un paroxysme lors des massacres indonésiens de 1965 et qui l’obligera à une reconversion partielle sur le terrain marocain ; soit à travers une vision du politique comme inséparable de la vie culturelle, religieuse, économique plus large qui l’intéressait. Il est clair que le sujet politique est central – implicitement ou explicitement – dans la plupart des ouvrages de Geertz, avec comme point culminant ce travail étrange et fascinant sur l’État-théâtre dans le Bali du 19
e siècle, qui se termine par un chapitre entier dédié à « Bali et la théorie politique ». En France, on ne peut manquer de remarquer que la référence à Clifford Geertz est une sorte de figure imposée dans de nombreux travaux apparentés à la science politique, quand bien même il ne s’agirait que d’une référence lointaine, souvent associée à l’esthétique évocative de belles formules telles que la
thick description (traduite par description dense) ou le
Theatre State (l’État-théâtre). Formules qui sont elles mêmes pour partie inspirées ou directement citées de philosophes et critiques inclassables comme Gilbert Ryle, pour la première
[9], et Kenneth Burke, pour la seconde. Si Geertz a incontestablement eu des influences multiples en France, c’est généralement le recueil d’essais de 1973 – publié en traduction française en 1983 – auquel on se réfère communément, alors que nombre d’autres travaux importants de l’auteur sont restés passablement dans l’obscurité
[10], hormis peut-être pour les spécialistes éclairés de l’Indonésie, du Maroc et de l’Islam. En témoigne finalement l’occurrence peu fréquente de traductions : depuis
Observer l’Islam (1968), on n’en recensait que trois et l’on doit finalement aux éditeurs d’avoir rendu disponible en français ce texte portant sur l’économie du Souk de Sefrou, initialement publié il y a un quart de siècle. Pourtant, si l’Indonésie pouvait paraître périphérique du point de vue français dans les années 1960, le Maroc – où Geertz devait se reconvertir à la suite des violences politiques extrêmes dans son terrain d’origine – était plus proche des intérêts académiques français. Tout compte fait, c’est donc un Clifford Geertz quelque peu elliptique qui nous apparaît de côté de l’Atlantique où l’anthropologie et ses relations avec les disciplines attenantes ont suivi des chemins contrastés qui ont sans aucun doute conditionné la réception de l’œuvre de l’anthropologue américain. Celle-ci s’était positionnée très rapidement sur un créneau très proche de celui de la politique comparée, comme en témoigne la collaboration de Geertz avec le Comitee for the Comparative Study of New Nations (Comité pour l’Étude Comparative des Nouvelles Nations), à Chicago au milieu des années 1960.
Dès ses premières études sur l’Indonésie, dans les années 1950, l’intérêt de Geertz se porte vers une étude des différents groupes socio-religieux à Java, introduisant la trilogie Abangan-Santri-Priyayi et le concept de
politik aliran qui insiste sur le rôle des pratiques et groupes culturels diversifiés et sur leurs traductions politiques, sans que ces divisions soient nettement délimitées
[11]. Cette analyse a eu une influence importante tant dans le champ anthropologique qu’en science politique, la distinction n’ayant du reste pas toujours beaucoup de sens pour certains indonésianistes qui se définissent d’abord comme tels
[12]. Dans ce contexte, la notion de culture était ici envisagée, non pas comme un empilement de cultes et de coutumes, mais comme les conceptions profondes qui informent directement l’action humaine et lui donnent un sens ; le politique étant alors l’espace où ces conceptions se dévoilent publiquement et se rencontrent
[13]. Déjà dans les années 1960, Geertz décrit l’Indonésie comme un « État manqué », qui n’aurait pas trouvé l’ordre, les institutions et la légitimité appropriés à son immense diversité archipélagique
[14]. En réalité, il n’a pas beaucoup varié dans cette représentation de l’État post-colonial comme une production profondément hybride et désaxée, qui mérite d’être comprise avec des catégories un peu moins totalisantes que celles de la sociologie ou de l’anthropologie politique classique :
Et c’est ici que la théorie, s’il en est, fait son entrée. En particulier, où est-ce que cette décomposition – appelons-la désassemblage – mène les grands concepts totalisants, intégrateurs que nous avons tant eu l’habitude de mobiliser pour comprendre l’ordre politique du monde, et notamment les similarités et différences entre peuples, États, cultures : des concepts tels que « tradition », « identité », « religion », « idéologie », « valeurs », « nation », et même « culture », « société », « État » et « peuple » ? (…) Quelques notions générales, nouvelles où réactualisées, doivent être travaillées si l’on veut pénétrer le labyrinthe de cette nouvelle hétérogénéité et dire quelque chose d’utile à propos de ses formes et de son évolution.
Cette complication ne lui suffit pas : l’hétérogénéité étant la norme, il faut savoir lui reconnaître sa portée avant d’essayer d’identifier des modes de compréhension, de comparaison et de traduction appropriés. C’est ici que Geertz se refuse à choisir entre une attitude « postmoderniste » ou « poststructuraliste » – et son scepticisme vis-à-vis de cadres explicatifs à portée un tant soit peu générale – et une science sociale globale aux accents « huntingtoniens », qui prétendrait pouvoir offrir de nouveaux grands récits synthétiques
[16].
On trouve néanmoins à travers les différentes études qu’il a produites, une théorie politique en construction et dont l’énonciation la plus formelle est sans doute à chercher dans son travail sur l’État-théâtre à Bali. Il y a là un très bel exemple de ce que le politologue Arend Lijphart appelait une étude de cas à visée théorique
[17]. Si cette proposition a été beaucoup critiquée, tant du point de vue des principautés politiques ou
negara indonésiens que de celui de la conception, plus large, de l’État moderne, il n’en reste pas moins qu’elle occupe une place à part dans la réflexion sur cet objet massif et conventionnel. Cela tient précisément au fait qu’elle opère par une série de « décentrages » de l’objet en question. Geertz rappelle ainsi que le concept d’État a au moins trois dimensions, celle du statut, de la condition, du rang ; celle de la pompe, de la dignité, de la majesté ; et celle, plus tardive, du gouvernement, du régime, de la domination. C’est la dernière dimension qui est devenue centrale dans l’analyse politique, selon des conceptions tour à tour hobbesienne ou weberienne dominantes de l’État, insistant sur les moyens de puissance et de contrainte physique :
Le pouvoir, défini par la capacité à prendre des décisions contraignantes pour les tiers, avec la coercition comme expression, la violence comme fondation et la domination comme but, est le rocher auquel s’accroche une grande partie de la théorie politique moderne. Mais ce n’est pas donné dans la nature des choses. Cela dérive d’une tradition spécifique d’interprétation de l’expérience historique.
S’agissant des
negara de Bali, Geertz ne nie pas la réalité de ces dimensions de la puissance et de la contrainte mais il conteste qu’elles permettent d’appréhender l’essentiel des formations étatiques royales qu’il étudie, c’est-à-dire l’interaction entre les trois dimensions que nous venons d’énumérer et, notamment, la prééminence des deux premières : le statut et la majesté
[19]. Il envisage ces royaumes avant tout comme des systèmes culturels qui peuvent fournir un modèle conceptuel d’une variété d’ordre politique. On retrouve dans
Negara un concentré de l’approche geertzienne de la culture comme présentation et mise en scène publique de signes, de sens et de symboles, également présents dans ces États modernes et démocratiques qui cherchent à réduire le faste et le spectaculaire sans pour autant pouvoir faire l’économie de toute représentation symbolique. Mais l’important est précisément que cet « ordre symbolique » ne s’inscrit pas en opposition à un « ordre réel » des choses matérielles, de la nature brute : « le réel est aussi imaginé que l’imaginaire », écrit-il dans sa conclusion
[20]. Geertz croit donc déceler dans les principautés politiques balinaises l’illustration d’une « structure de pensée » dont il avait déjà posé les linéaments dans
Observer l’Islam
[21]. Il distinguait ainsi trois doctrines dites de « l’exemplarité du centre » (élitisme), de la « spiritualité graduée » (ésotérisme) et de « l’État-théâtre » (esthétisme). La première fait référence à une approximation d’un modèle de perfection divine dans la représentation du souverain et de son apanage. Il ne s’agit pas là de distinguer les deux corps de la personne royale, à la manière d’Ernst Kantorowicz, dans le sens où le monarque est véritablement l’incarnation du sacré, le centre de gravité lui-même. La seconde doctrine complète ce dernier aspect en signalant que l’accès à la spiritualité est inégalement réparti, notamment en fonction de la distance par rapport au centre. Enfin, l’État-théâtre est la mise en scène de cet ordre, dont la mesure est marquée par l’investissement immodéré dans les cérémonies et rituels grandioses, mais également par les codes de conduite, les hiérarchies et l’ordre social qui donne place et sens à chacun : les constructions matérielles (palais, temples), les cérémonies spectaculaires des crémations ou le suicide dynastique de plusieurs souverains dont l’exemplarité avait été minée par la colonisation, tout cela ne vise pas des objectifs politiques, ce sont des expression politiques en eux-mêmes. Par là, Geertz autorise une sorte de fusion du politique dans le système culturel qu’il analyse et on a pu lui reprocher, entre autres choses, d’avoir procédé à un travestissement qui occultait les dimensions de la violence politique, des rivalités dynastiques et militaires, de la contrainte physique exercée sur les sujets des royaumes en question, bref de la mécanique brutale de l’État. Or, l’auteur ne fait pas complètement abstraction de ces aspects même s’il les considère comme secondaires ou intégrés au regard de la théâtralisation du pouvoir. Il évoque bien le rôle du prince comme acteur politique qui doit également mobiliser un vaste réseau d’auxiliaires loyaux et de relais locaux de toute sorte et il n’escamote pas la compétition et les intrigues qui se nouent dans ce sillage. Il montre ainsi que cette débauche de représentation au service de l’exemplarité du centre repose sur des réseaux institutionnels très dispersés et ramifiés. Mais l’essentiel reste, malgré les réserves et critiques – notamment d’historiens de l’Insulinde et de ses myriades d’États
[22] – l’intérêt d’une perspective sur l’État qui s’inscrit résolument en contraste avec les conceptions dominantes de la sociologie politique sur cet objet. En ce sens, la contribution de Geertz peut être lue dans une relative proximité avec celle d’un Pierre Clastres dans
La société contre l’État
[23].
Lors d’un symposium sur la politique comparée, Peter Evans soulignait d’une manière fort peu nuancée que « les praticiens [des sciences sociales] qui se refusent à produire des prédictions et ne sont prêts qu’à discuter des façons dont la vie sociale est essentiellement chaotique et imprévisible sont des candidats peu susceptibles d’établir une quelconque hégémonie
[24] ». On aperçoit clairement dans cette prise de position une doctrine stratégique qui privilégie l’identification de chaînes causales et qui reste malgré tout dominante en science politique, certes pas en France, mais dans le reste du monde… Si Clifford Geertz ne se reconnaîtrait pas complètement dans cette caractérisation faite par Evans, il s’est néanmoins clairement positionné contre cette sorte d’hyperstructuralisme peu attentif aux singularités, aux individualités, aux discontinuités et à une certaine incommensurabilité culturelle. Cette approche ne lui a effectivement pas permis d’établir cette hégémonie disciplinaire qui semble être l’objectif affiché par Evans, mais ce n’était certainement pas la préoccupation de l’anthropologue. Par contre, la nature atypique de ses approches et des modes de comparaison originaux, la densité de ses interprétations fondées sur un travail de terrain très minutieux
[25] et sa manière de traverser les disciplines (ethnologie, herméneutique, philosophie, histoire, théorie politique, etc.) ont fait de lui une figure plutôt rare et utile de passeur, de médiateur, de celles qui changent la conception que l’on a des frontières et des clivages au sein des sciences sociales et des humanités au sens plus classique qui constituent son premier bagage intellectuel. D’aucuns – et certainement Peter Evans – pourront lui reprocher son usage exagéré de la nuance et de l’énumération, du catalogue, servi par un vocabulaire inhabituellement riche dans les sciences sociales anglo-saxonnes ; mais Geertz n’a jamais nié qu’il était aussi un écrivain refusant cette tendance impérialiste à l’imitation d’un stéréotype du raisonnement et du style des sciences exactes : introduction, méthodes et hypothèses, résultats, conclusions. Il voulait initialement être écrivain ou journaliste et il l’est aussi devenu à sa manière, contribuant par exemple fréquemment et très librement aux colonnes de la
New York Review of Books. Il a pu dire ainsi qu’il était un romancier manqué et que ses critiques les plus ardents le voyaient de toute façon comme un conteur d’histoire, de fiction ; tandis que d’autres lui reprochaient au contraire de n’avoir pas poussé plus loin cet usage de la prose et de la langue, d’être finalement resté trop conventionnel
[26]. Cet entretien permettra peut-être de fournir quelques clés de lectures d’une œuvre riche et complexe, envisagée par son auteur à l’aune de sa propre trajectoire de recherche.
[1]
Voir notamment Richard Handler, « An Interview with Clifford Geertz »,
Current Anthropology, 32 (5), 1991, p. 603-13 ; Gary Olson, « The Social Scientist as Author: Clifford Geertz on Ethnography and Social Construction »,
Journal of Advanced composition, 11, 1991, p. 245-268.
[2]
Fred Inglis,
Clifford Geertz. Culture, Custom and Ethics, Cambridge, Polity Press, 2000.
[3]
Clifford Geertz,
After the Fact: Two Countries, Four Decades, One Anthropologist, Cambridge, Harvard University Press, 1995 ;
Available Light: Anthropological Reflections on Philosophical Topics, Princeton, Princeton University Press, 2000.
[4]
C. Geertz,
Le souk de Sefrou : sur l’économie du bazar, trad. de l’angl. et présenté par Daniel Céfäi, Saint-Denis, Bouchène, 2003 ; parution initiale dans Clifford Geertz, Hildred Geertz, Lawrence Rosen,
Meaning and Order in Moroccan Society, New York, Cambridge University Press, 1979.
[5]
Pour appréhender la bibliographie de Geertz, il est trompeur de se fier à une liste d’ouvrages finalement assez réduite. Plusieurs d’entre eux sont des compilations d’articles ou de conférences donnés ici et là qui reflètent la prédilection de l’anthropologue pour le genre court. Même son grand opus sur l’État-théâtre à Bali (
Negara: The Theatre State in Nineteenth-Century Bali, Princeton, Princeton University Press, 1980) cache un texte intense et ramassé de 130 pages derrière un appareil de notes au moins aussi long. Par ailleurs, Geertz a publié un nombre très important d’articles de revues de spécialités diverses, des chapitres d’ouvrages dirigés par d’autres que lui ainsi que des réflexions et essais critiques, notamment dans la
New York Review of Books depuis 1967. On trouvera une bibliographie assez complète dans Fred Inglis,
Clifford Geertz…,
op. cit.
[6]
C. Geertz,
Work and lives: The Anthropologist as Author, Cambridge, Polity Press, 1988 (trad. de l’angl. par Daniel Lemoine,
Ici et là-bas : l’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996).
[7]
Et quoi de plus naturel pour un chercheur confronté à cet archipel-monde, carrefour des civilisations et des ambitions impérialistes qu’est l’Indonésie.
[8]
Voir la recension critique de
After the Fact par Benedict Anderson, « Djojo on the Corner »,
London Review of Books, 24, Août 1995, p. 19-20.
[9]
C. Geertz, « Thick Description: Toward an Interpretive Theory of Culture »,
in The Interpretation of Cultures, London, Fontana Press, 1993 [1
e éd. 1973], p. 6.
[10]
C. Geertz,
The Interpretation of Cultures,
ibid. Dans une recension récente de deux ouvrages de Ernest Gellner et Clifford Geertz, Hamit Bozarslan s’étonnait par exemple de trouver dans l’étude anthropologique du bazar marocain par ce dernier, une conclusion sur le thème du sous-développement dont il suppose qu’il n’a jamais été au cœur de la réflexion de Geertz ; or, celui-ci s’est penché par exemple sur le cas de l’économie agricole en Indonésie mais ces recherches ont été oubliées (C. Geertz
, Agricultural Involution: The Process of Ecological Change in Indonesia, Berkeley, University of California Press, 1963). Cela peut apparaître comme périphérique dans sa trajectoire, et pourtant il ne faut pas sous-estimer cet intérêt pour une question qui préoccupait légitimement un grand nombre de chercheurs de l’époque. Hamit Bozarslan, « Ernest Gellner, Clifford Geertz et le Maghreb »,
Esprit, n° 311, janvier 2005, p. 158.
[11]
C. Geertz,
The Religion of Java, Glencoe, Free Press, 1960 [rééd. Chicago/Londres, University of Chicago Press, 1976].
[12]
Les politistes ont peut-être eu tendance à mettre l’accent sur les organisations partisanes dérivées de la politik aliran — nationalistes, modernistes et traditionalistes –, plutôt que sur les groupes sociaux au sens plus large.
[13]
C. Geertz, « The Politics of meaning », dans C. Geertz,
The interpretation of Cultures,
op. cit., p. 312.
[15]
C. Geertz,
Availaible Light: Anthropological Reflections on Philosophical Topics, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 221 (notre traduction).
[16]
Ibid., p. 222-224.
[17]
Cf. Arend Lijphart, « Comparative Politics and The Comparative Method »,
American Political Science Review, vol. 65, n° 3, 1971, p. 682-693.
[18]
C. Geertz,
Negara…, op. cit., p. 134 (notre traduction).
[19]
L’anthropologue inverse ainsi la perspective traditionnelle en précisant que c’était « le pouvoir qui servait la pompe et non la pompe qui servait le pouvoir » ;
ibid., p. 13.
[21]
C. Geertz,
Islam Observed. Religious Development in Morocco and Indonesia, New Haven, Yale University Press, 1968 [Chicago, University of Chicago Press, 1971] ;
Observer l’Islam : changements religieux au Maroc et en Indonésie, trad. de l’angl. par Jean-Baptiste Grasset, Paris, La Découverte, 1992.
[22]
Voir l’entretien qui suit. On peut noter que, lors d’une incursion sur le terrain balinais, le versatile anthropologue norvégien Frederik Barth avait réalisé une étude qui critiquait également l’approche de Geertz et de l’État-théâtre. On peut néanmoins donner à ce dernier le crédit d’une connaissance bien plus approfondie du contexte et des sources.
[23]
Pierre Clastres,
La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, Paris, Minuit, 1974.
[24]
« The Role of Theory in Comparative Politics: A Symposium »,
World Politics, vol. 48, n° 1, 1995, p. 12.
[25]
Voir à cet égard ce qu’en dit Daniel Céfaï dans son introduction au
Souk de Sefrou.
[26]
Voir l’interview de Gary Olson, « The Social Scientist as Author… », art. cité, 1991.