Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272463019X
184 pages

p. 49 à 71
doi: en cours

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Dossier

no 18 2005/2

2005 Raisons politiques Dossier

La politisation du structuralisme. Une crise dans la théorie

Frédérique Matonti Frédérique Matonti est professeur de science politique à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne et membre du CRPS. Elle a publié récemment Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique : La Nouvelle Critique, 1967-1980 (Paris, La Découverte, 2005), et a dirigé l’ouvrage collectif La démobilisation politique (Paris, La Dispute, 2005).
Au milieu des années 1960, le structuralisme (en tout cas les productions intellectuelles étiquetées comme telles) est à la fois une théorie consacrée par le monde intellectuel et par le grand public cultivé et synonyme d’avant-garde politique. Or, les textes originaires des « auteurs cardinaux », Jakobson, Lacan, Lévi-Strauss, sont apolitiques, ne serait-ce que par démarcation d’avec la figure et la production de Sartre. Comment la politique est-elle advenue au structuralisme ? Après avoir rappelé les conditions sociales et politiques de cette politisation, l’article s’intéresse aux « prises » qu’offrent les textes et les carrières des fondateurs pour cette opération, avant d’examiner comment la réception, notamment des productions d’Althusser et de Barthes, permet cette requalification du structuralisme. In the mid-1960s, structuralism (or at least texts labelled as such) was at once a theory widely acclaimed by intellectuals and the educated public, and a movement associated with the political avant-garde. But it appears that the texts of the “founding fathers” of structuralism (Jakobson, Lacan, Levi-Strauss) are apolitical, if only by contrast with the life and works of Jean-Paul Sartre. How did politics come to permeate structuralism ? After retracing the socio-political context of the process, this article pinpoints “handholds” for this politicization in the writings and careers of those “founding fathers”. It then proceeds to examine how the reception of Althusser and Barthes’works in particular led to this reinterpretation of structuralism.
Lorsque Roman Jakobson, Claude Lévi-Strauss et Jacques Lacan écrivent les premiers textes de ce qui sera ensuite rassemblé et unifié sous l’appellation de structuralisme, ils sont au plus loin de produire une théorie « politique », au sens où elle parlerait d’objets politiques ou bien encore où elle apparaîtrait politiquement située. Pourtant dès le milieu des années 1960, et a fortiori après Mai 68, l’usage de thèses étiquetées comme structuralistes est devenu au contraire un marqueur politique, et plus précisément un marqueur de radicalité politique. Ainsi, et si l’on reprend très librement la définition par Jacques Lagroye de la politisation comme « requalification des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activités [1] », le structuralisme du milieu des années 1960 au début des années 1970 apparaît bien comme une théorie « requalifiée » par des producteurs intellectuels individuels ou collectifs (revues, maisons d’édition, news magazines, etc.).
C’est ce travail de « requalification », que l’on pourrait aussi désigner comme une crise dans la théorie, que nous voudrions éclairer ici. Plus exactement, une partie de ce travail de requalification. En effet, la réception des thèses structuralistes comme politiquement radicales et non plus seulement comme intellectuellement avant-gardistes suppose un ensemble de conditions sociales et politiques que nous ne ferons qu’évoquer ici. Tout d’abord, la croissance de la population scolarisée et plus spécifiquement de la population étudiante, particulièrement sensible dès le milieu des années 1960, et les mutations que cette croissance entraîne (notamment sur la composition du personnel universitaire avec le recrutement en nombre de jeunes maîtres-assistants) créent un public, et un public sans doute moins porté que ses aînés vers les ouvrages conformes aux normes académiques. Ensuite, la réception des thèses structuralistes prend place dans un double « contexte » politique : la longue série des « sales guerres » contre les mouvements d’indépendance et la série débutée en 1956, avec le rapport Khrouchtchev et la répression de la révolution hongroise, des révoltes à l’Est [2]. C’est donc toute une génération (à commencer bien sûr par les acteurs les plus insérés dans les réseaux militants, mais pas seulement) qui est ainsi « exposée [3] » à cette double série qui déstabilise l’ordre international mais aussi l’ordre de ce qui est politiquement pensable [4].
Enfin, et bien évidemment, ces conditions sont interdépendantes. Ainsi, dans les années qui précèdent directement Mai 68, l’espace des revues, lieu par définition de médiation entre les producteurs et les lecteurs (on y reviendra), voit d’une part l’apparition de nouvelles parutions qui entendent incarner une double avant-garde politique et intellectuelle et, d’autre part, des revues qui, nées apolitiques, interviennent dorénavant dans l’espace politique. Ce que l’on peut qualifier de « retour à la prophétie [5] » apparaît donc comme le résultat de l’« enchevêtrement [6] » entre plusieurs facteurs : par exemple, l’accroissement du public lettré et l’exposition d’une génération à de nouvelles configurations théorico-politiques.
Nous nous restreindrons ici aux conditions plus spécifiquement intellectuelles de la politisation du structuralisme. Après avoir évoqué brièvement le cadre analytique qui sera le nôtre, nous nous attacherons tout d’abord à décrire et à définir l’apolitisme des producteurs « cardinaux » du structuralisme, puis à proposer quelques hypothèses pour rendre compte d’une réception devenue politique, en nous intéressant aux prises qu’offrent a posteriori leur travail pour la « requalification » du structuralisme puis, en nous concentrant plus particulièrement sur deux auteurs, à notre sens déterminants dans le processus de politisation, Roland Barthes et Louis Althusser.
 
Mondes de l’art et mondes intellectuels
 
 
Le modèle d’Howard Becker [7] destiné à analyser les mondes de l’art invite à voir dans chaque production artistique certes le résultat de l’activité « cardinale » de son signataire, mais il conduit également à la considérer comme le produit de l’activité d’une multitude d’autres acteurs (par exemple pour une toile : des collectionneurs, des critiques, des fabricants de couleur, des marchands, des publics, etc.), acteurs sans lesquels l’œuvre ne pourrait exister et qui contribuent en partie à la définir. Insister sur cette dimension collective des productions artistiques, y compris de celles qui nous apparaissent spontanément comme les plus personnelles, permet notamment à Becker et à ses successeurs de montrer que toute œuvre obéit au moins minimalement à des conventions (notation musicale, conventions typographiques, longueur standard, goûts des publics…) qui rendent sa réception possible. Utiliser ce modèle comme un guideline pour décrire le travail de production d’un nouveau paradigme intellectuel comme nous allons le faire ici, invite à en souligner la dimension collective, à en repérer les acteurs « cardinaux », les personnels de renfort (à commencer par les « médiateurs »), ainsi que les conventions communes à un même paradigme [8]. Dans cette production collective, les médiateurs (auteurs « suiveurs » se réclamant du paradigme, animateurs de revues, éditeurs, journalistes…) occupent un rôle stratégique : en effet, en participant activement à la diffusion et par conséquent aux « cadrages » de la réception d’un paradigme, ils contribuent de manière décisive à sa définition. Pour ce qui nous concerne, on peut faire l’hypothèse que c’est centralement dans ce travail de co-production que la politique vient au structuralisme au point d’en devenir partie prenante [9].
 
1966 : un « repère central »
 
 
« Année-lumière », c’est ainsi que François Dosse qualifie l’année 1966 dans son Histoire du Structuralisme [10], avant de reprendre le jugement de Roland Barthes, qui, en 1971, à l’occasion d’une reparution de ses Essais critiques, voit dans cette même année un « repère central [11] ». Ce texte de Barthes mérite d’être cité in extenso. En effet, se référant à l’historien Lucien Febvre, il définit ainsi un point « d’où le mouvement puisse sembler irradier avant et après » puis donne quelques signes de cette « mutation » de 1966, à commencer par la naissance des Cahiers pour l’analyse, revue « où l’on trouve présents le thème sémiologique, le thème lacanien et le thème althussérien [12] ». 1966, même si Barthes ne le rappelle pas, c’est aussi l’année où paraît au Seuil son Critique et Vérité, réponse à un pamphlet de Raymond Picard, professeur à la Sorbonne et éditeur de Racine dans la Pléiade. Ce texte, Nouvelle Critique et Nouvelle imposture, édité chez Jean-Jacques Pauvert, l’année précédente, était lui-même une réponse à deux articles de Barthes, parus au tout début des années 1960 et rassemblés dans Sur Racine, en 1963. Toujours en 1966, édités là encore au Seuil, sortent les Écrits de Jacques Lacan qui rassemblent des textes jusque-là quasi inaccessibles, car parus dans des revues professionnelles, et, bien sûr, Les Mots et les Choses de Michel Foucault chez Gallimard. L’année précédente, enfin, François Maspero a édité Pour Marx, recueil de textes de Louis Althusser, et Lire « Le Capital », ouvrage collectif qu’il avait dirigé.
Plus encore que la concordance des dates qui contribue certes à unifier le paradigme, c’est la teneur et l’ampleur de la réception qui importent. Ces ouvrages, et tout particulièrement celui de Foucault, rencontrent à la fois des succès de librairie – près de 20 000 exemplaires des Mots et les Choses sont réimprimés en 1966, alors que l’ouvrage est paru en avril [13] – et une grande visibilité critique. Les stratégies des maisons d’édition et la tonalité de la critique contribuent à transformer ces productions en autant d’occasions de controverses, voire d’« affaires », intellectuelles. C’est ainsi que Critique et vérité est publié avec un bandeau « Faut-il brûler Barthes ? » et que Renaud Matignon, dans L’Express, non seulement expose les termes de la polémique avec Raymond Picard, mais encore la présente comme « l’affaire Dreyfus du monde des lettres », puisque, écrit-il, « elle avait aussi un Picard à l’orthographe près, et [qu’elle] vient de donner son “J’accuse” [14] ». De même, la réception [15] des Mots et les Choses pourrait être décrite comme la mise en scène d’une série d’oppositions : Foucault vs Sartre, les intellectuels du PCF vs Foucault, Esprit vs Foucault, etc. Les attaques sartriennes (dans L’Arc notamment) et communistes (dans La Nouvelle Critique, la revue intellectuelle, alors proche du groupe dirigeant) convergent. L’une et l’autre présentent en effet le texte de Foucault comme une attaque de la bourgeoisie contre le marxisme. Enfin, les deux ouvrages d’Althusser donnent lieu à une controverse interne au PCF. Leurs thèses autour de l’antihumanisme théorique de Marx mais aussi leurs références (Bachelard, Canguilhem, Foucault, Lacan…) sont en effet contestées lors d’une séquence tout à fait particulière de l’histoire du PCF où le statut des intellectuels est redéfini dans le sens d’une plus grande autonomie et, conjointement et presque contradictoirement, l’interprétation du marxisme (l’humanisme scientifique) fixée.
Plus généralement, le succès de l’étiquette est tel que si l’on en croit les témoignages recueillis par François Dosse, les termes « structuralisme » ou « structural » sont gages de succès en librairie et se diffusent aux milieux les plus improbables au point, par exemple, que l’entraîneur de l’équipe de France de football se serait apprêté, déclarait-il, à sa réorganisation « selon des principes structuralistes [16] ».
 
Trajectoires des producteurs « cardinaux »
 
 
Comme le montre ce dialogue entre le rédacteur en chef des Lettres Françaises, Pierre Daix, et Jacques Lacan, au moment de la sortie des Écrits, les producteurs « cardinaux » s’opposèrent souvent à cette réception qu’ils présentèrent à la fois comme une ossification indue du paradigme et une dilution de leur travail :
Pierre Daix : Je voulais justement vous demander ce que vous pensez du structuralisme puisque aussi bien on écrit ici et là que vous êtes structuraliste et qu’il y aurait une sorte de conjuration structurale menée par Lévi-Strauss, Foucault…
Jacques Lacan : … Althusser, Barthes et moi. Oui je sais ! Écartons d’abord le terme de conjuration dont il faudrait savoir contre quoi elle serait tramée. Je ne saurais taire ici mon sentiment sur un certain numéro de la revue L’Arc que je trouve de fort mauvais ton. Je n’ai jamais visé que de façon toute incidente, voire accidentelle, la pensée de Sartre, et seulement au niveau de son éthique. S’il a permis à la société française après la guerre de se recoiffer, ce n’est pas là une succession qu’il y ait lieu d’ouvrir, et pour ce qui est de sa pensée, elle est précisément de celle à qui je ne dois rien, quel que soit le plaisir que je puisse prendre – et il est vif – à telle de ses analyses. Ceci me laisse peu de titre à rentrer dans cet amalgame – disons quelque peu frauduleux – qu’on veut faire d’un antisartrisme et dont le moins qu’on puisse dire est que certains de ses prétendus tenants n’étaient pas, lors de la montée de Sartre, des enfants. Laissons donc cette fiction à son sort, et limitons nous à ce qui lie entre eux ces conjurés, plus ridiculement encore dénoncés comme cabale des dévots [allusion au titre d’un pamphlet de Jean-François Revel]. […] Le structuralisme n’est pas une couleur, pour des raisons structurales précisément, ni aucune de ses formes de taches qui progressent par diffusion. C’est pourquoi je suis opposé finalement à l’emploi de ce terme dont rien ne dit qu’il ne sera pas détourné aux usages de l’humanisme humide [17].
Comme le souligne ici Lacan, insistant sur la génération à laquelle il appartient (la même « biologiquement » que Sartre), il faut en effet remonter très en arrière, à la rencontre à New York en 1942, de deux personnes-clés, exilées l’une et l’autre, Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, pour retrouver les deux premiers producteurs cardinaux du « structuralisme [18] ». Si nous désignons ces deux hommes comme tels, ainsi que Jacques Lacan, ce n’est pas pour céder à la tentation de faire une histoire des idées limitée à celle des « grands noms » – tentation contraire à toute la rénovation conduite par l’École de Cambridge et par Quentin Skinner en particulier [19], et à ce que l’usage du modèle des « mondes de l’art » essaie d’induire. C’est tout d’abord parce que l’on peut repérer, au-delà du rôle qui est assigné à ces trois hommes dans les années 1960 – rôle par ailleurs mal distingué alors de celui de leurs successeurs immédiats –, une circulation réelle de leurs « idées » entre eux trois sur laquelle nous reviendrons brièvement, et c’est ensuite pour essayer d’éclaircir les processus de cristallisation d’un paradigme qui sont indissolublement des processus de diffusion, de dissolution, de redéfinition.
Roman Jakobson [20], né en 1896 à Moscou (et décédé aux États-Unis en 1982), dans une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle et artistique, devient très tôt l’ami de Kasimir Malevitch et de Vladimir Maïakovski ainsi que du linguiste Nicolas Troubetzkoy. Il participe à la création du Cercle linguistique de Moscou en 1915, puis, deux ans plus tard, de l’Opioaz, Cercle de Saint-Pétersbourg, fréquenté par les formalistes et les futuristes russes. Après une courte expérience d’attaché culturel à Prague, il y reprend ses études et accède à la chaire de philologie russe et de littérature tchèque ancienne qu’il occupe jusqu’en 1939, date à laquelle il s’exile vers les pays de l’Europe du Nord, avant de gagner New York. Pendant cette période, il a participé à la création du Cercle linguistique de Prague en 1926, dont les thèses sont diffusées dans les congrès européens, écrit avec le formaliste russe Iouri Tynianov, travaillé sur les écrivains russes et tchèques et enfin fréquenté les deux linguistes Louis Hjelmslev et Émile Benvéniste. Après avoir enseigné à l’École Libre des Hautes Études [21], au moment de la Seconde Guerre mondiale, il donne des cours à Columbia et Harvard et anime la revue Word. Bien que certains de ses textes soient parus dès l’avant-guerre en France, ses recherches sont faiblement reçues dans le monde strictement universitaire qui, si l’on suit les analyses de François Dosse, aurait été formé par l’agrégation de grammaire à la différence des pôles les plus « hérétiques », l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), les Langues Orientales ou le CNRS, et plus ouverts à la linguistique.
Les travaux de Claude Lévi-Strauss sont, quant à eux, précocement connus et reconnus, au point que les ouvrages de vulgarisation écrivent dès la fin des années 1960 que « la pensée structuraliste peut être en fait toute entière définie par l’œuvre de Claude Lévi-Strauss [22] ». Celui-ci est né en 1908 à Bruxelles dans une famille d’artistes [23] qui a connu un relatif déclin depuis la Monarchie de Juillet où l’un de ses arrières grands-pères dirigea les ballets de l’Opéra. Après être rapidement passé par l’hypokhâgne de Condorcet, Claude Lévi-Strauss entame des études de droit, puis de philosophie qui le mènent jusqu’à l’agrégation qu’il obtient en 1929. C’est aussi à cette période qu’il suit les cours des sociologues Paul Fauconnet et Célestin Bouglé, et c’est d’ailleurs ce dernier qui dirige son DES consacré aux « postulats philosophiques du matérialisme historique ». Sujet et directeur révélateurs de ce qui constitue alors, selon ses propres mots, la passion de Lévi-Strauss : la politique. Et, en effet, c’est plutôt une carrière de professionnel de la politique qu’il semble entreprendre dans les années 1920 – moment de sa trajectoire d’autant plus important à souligner qu’il contraste avec l’apolitisme qui a suivi. Ainsi, après avoir découvert Marx dès ses seize ans, il adhère à la SFIO, puis devient secrétaire du Groupe d’études des cinq Écoles Normales Supérieures, puis de la Fédération nationale des étudiants socialistes, travaille auprès du futur ministre socialiste du Front Populaire, Georges Monnet, et même envisage de se présenter aux élections à Mont-de-Marsan, lieu de son premier poste d’agrégé. En 1935, grâce à Célestin Bouglé toujours, il part pour l’Université de São Paulo, où il enseigne la sociologie et surtout entreprend les expéditions ethnographiques qui constituent la base de ses futurs travaux. Après avoir organisé une exposition au musée de l’Homme alors en chantier (et projeté, en 1939, d’y installer ses collections) et publié un premier article dans le Journal de la société des américanistes, lors de brefs retours en France, il est révoqué par Vichy, en raison des lois raciales. Invité à la New School for Social Research à New York, grâce à Alfred Métraux, il y fréquente les surréalistes, eux aussi exilés, fait cours et rédige sa thèse, mais surtout rencontre Jakobson. Les deux hommes assistent mutuellement à leur cours respectif (sur la linguistique et sur la parenté) et Jakobson incite Lévi-Strauss à rédiger les futures Structures élémentaires de la parenté : « J’étais à l’époque, explique-t-il, une sorte de structuraliste naïf. Je faisais du structuralisme sans le savoir. Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué dans une discipline : la linguistique que je n’avais jamais pratiquée. Pour moi, ce fut une illumination [24]. »
Même s’il continue à occuper des fonctions ou à avoir des activités qui ont à voir avec le « pouvoir temporel » (il collabore avec Pierre Lazareff à l’Office War Information, puis, membre des Forces françaises libres, travaille dans ce cadre pour la Mission scientifique française, il devient ensuite secrétaire général de l’École Libre des Sciences Sociales en 1945, puis conseiller culturel à New York, et enfin secrétaire général du Conseil international des sciences sociales entre 1953 et 1959), c’est désormais sa carrière universitaire qui prime. Une carrière qui se caractérise par une reconnaissance précoce de ses pairs, mais aussi plus largement du monde intellectuel : il soutient en 1948 sa thèse complémentaire, La vie familiale et sociale des Nambikwara qui paraît la même année à la Société des Américanistes, et la thèse elle-même, Les Structures élémentaires de la Parenté, l’année suivante aux Presses Universitaires de France. De même, est-il pressenti très tôt au Collège de France. Battu en 1949 et 1950 (avant d’y être finalement élu en 1960), il entre au CNRS puis à l’EPHE. Reste que cette consécration n’est pas exempte d’ambiguïtés. Ainsi, en 1949, Simone de Beauvoir consacre un compte-rendu aux Structures élémentaires dans Les Temps Modernes (c’est Michel Leiris qui a servi d’intermédiaire), mais pour y déceler que « [la] pensée [de Lévi-Strauss] s’inscrit évidemment dans le grand courant humaniste qui considère l’existence humaine comme apportant avec soi sa propre raison [25] », c’est-à-dire pour la couler dans l’existentialisme de Sartre.
Ces deux hommes croisent très tôt, dès la fin des années 1940, le troisième producteur cardinal du structuralisme, Jacques Lacan [26], né en 1901 (et mort en 1981), dans une famille de la bourgeoisie économique catholique. Dès l’adolescence, il s’est intéressé à la philosophie, ce qui lui vaut par la suite de connaître les « passeurs » (Alexandre Koyré et Alexandre Kojève, notamment) d’une philosophie allemande alors méconnue. Il fréquente aussi la librairie d’Adrienne Monnier et la librairie Shakespeare & Co qui l’ont rendu familier de la littérature d’avant-garde et ont préparé sa rencontre future avec les surréalistes. Étudiant en médecine, il se spécialise en psychiatrie. C’est dans ce cadre qu’il est amené à s’intéresser à la langue, à l’« automatisme mental » de celui qu’il reconnaît comme son « seul maître en psychiatrie [27] », Gaëtan Gatian de Clérambault, à l’écriture automatique du premier surréalisme, ainsi qu’aux travaux d’Henri Delacroix, un psychiatre, lecteur de Saussure. Précoce lecteur de Freud, dans une communauté psychiatrique qui entend le plus souvent promouvoir une « voie latine [28] », il en traduit un premier texte en 1931. C’est pourquoi la reconnaissance lors de sa thèse, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, consacrée à « Aimée » qui a tenté d’assassiner une comédienne célèbre, ne lui vient pas d’abord et centralement de ses pairs, mais des milieux politico-littéraires : Paul Nizan pour L’Humanité, René Crevel dans Le Surréalisme au service de la Révolution ou Jean Bernier dans La Critique Sociale. Il est ainsi conduit à écrire dans la revue surréaliste Minotaure, à accueillir chez lui les réunions du groupe « Contre-Attaque » dirigé par Georges Bataille, et à assister ainsi aux débuts du « Collège de Sociologie ». Parallèlement, à défaut pourrait-on dire d’être coopté par l’instance internationale nouvellement créée de la psychanalyse, l’International Psychoanalytic Association (IPA) dirigée par Ernest Jones [29], il est reconnu par les milieux intellectuels dès l’avant-guerre, souligne Élisabeth Roudinesco, comme le montre par exemple sa participation à L’Encyclopédie, dirigée par Lucien Febvre, et pour laquelle il écrit l’article consacré à la famille dans le volume dirigé par Henri Wallon. Là encore, cette reconnaissance ne va pas sans ambiguïtés, des ambiguïtés qui tranchent ici également avec l’apolitisme de la suite : Paul Nizan voit en effet dans la thèse de Lacan une « influence très certaine et très consciente du matérialisme dialectique [30] », jugement repris par René Crevel. Amant puis époux de la comédienne Sylvia Bataille, l’ancienne femme de Georges Bataille, il est désormais lié par des liens amicaux ou familiaux au peintre André Masson, au futur co-fondateur de Critique, Jean Piel, ainsi qu’à Michel Leiris. C’est, dès 1949, si l’on en croit sa biographe, qu’il lit Les Structures élémentaires de la parenté et rencontre, chez Alexandre Koyré, Claude Lévi-Strauss, et l’année suivante que, grâce à celui-ci, il fait la connaissance de Jakobson.
 
Citations croisées
 
 
Dès lors, les trois hommes se fréquentent amicalement – Lévi-Strauss rencontre sa troisième femme chez les Lacan et Jakobson loge chez eux lorsqu’il réside à Paris. Surtout – et c’est bien sûr le point qui nous importe – tandis qu’ils se présentent fréquemment comme intellectuellement liés l’un à l’autre, leurs travaux se font rapidement écho. C’est ainsi dans la revue Word, dirigée par Jakobson, que Lévi-Strauss publie en 1945 l’un des articles (« L’analyse structurale en linguistique et en anthropologie »), repris ensuite dans Anthropologie structurale, qui fonde sur l’analogie de méthode entre les deux disciplines le « devoir spécial de collaboration [31] » entre elles. Et, c’est en s’appuyant sur la linguistique en général telle qu’elle a été rénovée [32] et sur les travaux de Jakobson en particulier, qu’il entend considérer les règles de parenté « comme une sorte de langage, c’est-à-dire comme un ensemble d’opérations destinées à assurer, entre les individus et les groupes, un certain type de communication [33] », avant de poser, lors d’un colloque en 1952 où Jakobson est aussi présent, qu’il existe un certain nombre de corrélations entre les règles de la structure sociale d’une société donnée et les « caractères fondamentaux » de sa langue [34].
On peut, de même, repérer les citations croisées entre les travaux de Jakobson et ceux de Lacan. Comme le précisera plus tard Jakobson, « [leur] collaboration porta surtout sur le problème de la métaphore et de la métonymie, à savoir les deux pôles de la sémantique et de son expression qui étaient l’un des thèmes de nos discussions [35]. » Ainsi, l’article de Jakobson, « Deux aspects du langage et deux types d’aphasie [36] », paru en 1956 et écho des travaux de l’entre-deux-guerres, texte qui, dans sa dernière partie aborde « l’art du langage [37] », c’est-à-dire les genres littéraires mais aussi plastiques, cinématographiques…, est repris et commenté par Lacan, l’année suivante [38].
Enfin, dans « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Lacan se réfère à Lévi-Strauss [39]. Référence d’autant plus importante que cet écrit, issu du « Discours de Rome » de 1953, prononcé au moment où commence le processus complexe de tensions et de scissions qui aboutira à sa rupture avec la Société française de psychanalyse, à son départ contraint et forcé de Sainte-Anne où il donnait son séminaire, et à la création de l’École freudienne de Paris, peut être considéré comme une véritable « rupture épistémologique [40] ». L’usage de « l’anthropologie actuelle » (avec celui de la philosophie) a, en effet, aux yeux de Lacan, pour fonction d’épurer les « concepts théoriques » freudiens de « l’ambiguïté de la langue vulgaire » qu’ils « conserv [ent] [41] » encore. C’est ainsi qu’à partir notamment d’une relecture des expériences fondatrices de la psychanalyse, il insiste sur « la mise en paroles » de « l’événement » qui conduit à « la levée [du symptôme] [42] » pour Anne O. et sur l’« assomption par le sujet de son histoire, en tant qu’elle est constituée par la parole adressée à l’autre [43] », pour « l’homme aux loups ». Cette insistance sur le langage, destinée à éloigner la psychanalyse de toute la dimension normalisatrice de l’ego psychology [44] américaine contemporaine du discours de Lacan, le conduit alors à se montrer attentif à la « rhétorique » du rêve, à l’« acte manqué » comme «$iscours réussi [45] », et bien sûr au Mot d’esprit et l’Inconscient, autant de préfigurations de la formule de 1960 appelée à devenir célèbre : « l’inconscient est structuré comme un langage ». Pour élucider les règles de cette parole, il souligne enfin, faisant ainsi le lien avec les deux autres producteurs cardinaux, combien « les philologues et les ethnographes [Lévi-Strauss est cité quelques pages plus loin] nous en révèlent assez sur la sûreté combinatoire qui s’avère dans les systèmes complètement inconscients auxquels ils ont affaire [46]. »
 
Apolitisme et prises pour la politisation
 
 
Cette brève description des trajectoires des producteurs cardinaux et des inspirations et citations croisées de leurs textes invite à quelques remarques pour éclairer en quoi les unes et les autres offrent a posteriori (mais a posteriori seulement) des prises à la politisation future. On pourrait tout d’abord remarquer combien par leur famille et/ou leurs fréquentations, voire par leurs textes eux-mêmes, ces trois hommes s’apparentent aux membres des avant-gardes esthétiques. Ainsi Lévi-Strauss accepte-t-il, comme ici, le rapprochement qui a pu être fait entre les œuvres des surréalistes et son propre travail : « C’est des surréalistes que j’ai appris à ne pas craindre les rapprochements abrupts et imprévus comme ceux auxquels Max Ernst s’est plu dans ses collages. L’influence est perceptible dans La Pensée Sauvage. […] Dans les Mythologiques, j’ai aussi découpé une manière mythique et recomposé ces fragments pour en faire jaillir plus de sens [47]. » De même, Lacan prend le soin de souligner dans « De nos antécédents » l’accueil de ses premières recherches par les surréalistes. Enfin, le travail de Jakobson est sans doute d’autant plus susceptible d’être rapproché d’une avant-garde artistique que la critique littéraire n’est pas loin de passer alors pour une activité créatrice [48].
Ces proximités constituent la première prise pour la politisation tant il est d’usage en France de poser une équivalence entre avant-gardes esthétiques et avant-gardes politiques. La deuxième est constituée par la place que ces producteurs cardinaux occupent dans l’espace académique. En effet, ces trois hommes (comme certains de leurs successeurs dans les années 1960) sont des « hérétiques », voire des « hérétiques consacrés » [49], appartenant à des « disciplines nouvelles », enseignant dans des « institutions universitaires marginales » (ou, comme Lacan, en délicatesse avec les institutions psychiatriques et psychanalytiques), par conséquent « libres du sujet de leur cours » et pouvant « explorer des objets nouveaux », échappant à la plupart des obligations temporelles des universitaires plus canoniques… Cette position peut aisément passer pour une posture « politique » au sens large, et ce d’autant plus que, bien souvent, les textes de ces producteurs cardinaux contestent [50] les autorités (personnes ou institutions) en place au sein de leurs univers respectifs, voire au début des années 1960 les avant-gardes consacrées, comme Sartre critiqué par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage. Il faudrait de plus mesurer les effets cognitifs de la posture de « nomothète [51] » endossée par ces trois hommes et des conventions (recours aux modèles mathématiques, aux graphes, relecture créatrice des auteurs canoniques…), qui l’accompagnent. Elle entraîne en effet des effets d’autorité qui ont, sans doute, à voir avec la séduction intellectuelle de ses thèses.
Reste que ces travaux, au moment où ils sont publiés, sont perçus (lorsqu’ils sont connus bien sûr) comme intellectuellement novateurs sans qu’ils prennent pour autant une signification politique – à l’exception de Race et Histoire, plaquette de commande écrite par Lévi-Strauss à la demande de l’UNESCO en 1952, dont la réception très élargie, notamment scolaire, et les attaques qu’elle a subies mériteraient une étude en soi. De même, leurs auteurs ne recourent qu’exceptionnellement [52] au répertoire d’action traditionnel des intellectuels. Par exemple, ni Lévi-Strauss, ni Lacan [53] n’ont signé le « Manifeste des 121 ». Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus important, si la Guerre et la Libération ont dévalué certaines valeurs (« l’art pour l’art », la « tour d’ivoire ») fondatrices au 19e siècle des métiers artistiques et, au-delà, des activités intellectuelles au profit de la « littérature engagée » et de la figure de l’« intellectuel total » [54], progressivement d’autres postures et d’autres lieux de consécration viennent concurrencer cette logique de politisation. Et ce sont, par exemple, de nouvelles revues détachées dès leur fondation du politique, comme Critique, ou nées en opposition à la littérature engagée, comme Écrire, Tel Quel ou Les Lettres Nouvelles [55] qui conquièrent progressivement une position prestigieuse et, pour ce qui nous concerne, participent (et parfois très activement dans le cas de Critique) à la consécration des producteurs cardinaux du « structuralisme » puis de leurs successeurs immédiats.
 
La politique vient au structuralisme
 
 
Au milieu des années 1960, les équilibres au sein de cet espace des revues se modifient. Tel Quel se politise, à la fois en prenant parti dans l’espace politique, par exemple par la signature de pétitions contre la guerre du Vietnam, et en usant de catégories politiques (« Le code de ce qu’émet Sartre est bourgeois [56] », écrit par exemple Philippe Sollers) dans ses querelles littéraires et intellectuelles. De même, deux revues se créent autour des normaliens de l’Union des Étudiants Communistes (UEC) : Les Cahiers Marxistes-Léninistes (qui deviennent en 1967, la revue de l’UJCml maoïste), puis sa scission Les Cahiers pour l’analyse. Ces nouvelles parutions participent à la diffusion de thèses structuralistes, au même titre que les revues intellectuelles plus consacrées, les news magazines, tout particulièrement Le Nouvel Observateur, et les revues à l’intersection du champ intellectuel et du champ universitaire que sont, entre autres, L’Homme, Scilicet, Langages, Communications.
Surtout, se voulant doublement (politiquement et intellectuellement) à l’avant-garde, elles sont révélatrices de la manière dont le structuralisme est devenu un marqueur de radicalité politique. C’est le cas tout particulièrement des Cahiers pour l’Analyse, pris par Roland Barthes (on s’en souvient) comme l’un des signes de ce que 1966 est bien un « repère central » et qui entendent, comme le précise cet extrait de leur « avertissement », « constitu[er] […] une théorie du discours » et soulignent que « cette recherche importe au matérialisme historique » [57]. Jacques Lacan, dont le séminaire est désormais abrité rue d’Ulm, est omniprésent dès la première année de la revue. Directement, par la publication de la leçon d’ouverture de son séminaire dans le premier numéro et par ses « Réponses à des étudiants en philosophie sur l’objet de la psychanalyse » dans le troisième. Et plus ou moins directement, par les quatre fondateurs (les « philosophes » Alain Grosrichard, François Régnault, Jacques-Alain Miller, le « grammairien » Jean-Claude Milner), membres de l’École française de psychanalyse, école lacanienne, par la publication d’articles consacrés à son travail ou d’exposés faits à son séminaire, par le sujet de certains numéros, ou par l’accueil de ses proches, comme Serge Leclaire. La revue consacre ensuite, toujours cette première année, un numéro à Lévi-Strauss, où intervient entre autres Jacques Derrida. Enfin, les références à Louis Althusser sont nombreuses (ne serait-ce que parce que beaucoup de ces rédacteurs ont été ses élèves). C’est le cas, tout particulièrement de l’intervention de Thomas Herbert [58] (pseudonyme du jeune althussérien Michel Pêcheux) dans le numéro intitulé, en référence à une intervention de Georges Canguilhem, elle-même republiée, « Qu’est-ce que la psychologie ? »
Si ces revues comme, après Mai 68, Les Cahiers du Cinéma, incarnent (et créent dans le même temps) le structuralisme le plus « politisé », si cette politisation est possible en raison des prises qu’offrent a posteriori les œuvres des producteurs cardinaux, et de la polémique avec ceux qui risquent de perdre leur position, reste que l’on peut faire l’hypothèse que c’est par les successeurs immédiats – Barthes, Foucault, Althusser [59] – que la politique vient aussi au structuralisme. Pour la tester, on s’en tiendra ici aux cas de Barthes et d’Althusser, le premier parce qu’il fut sans doute un des successeurs immédiats avec lequel les rapports des producteurs cardinaux (et tout particulièrement de Lévi-Strauss) furent les plus difficiles, signe sans doute de ce que l’étiquetage ou « l’amalgame », pour reprendre les termes de Lacan, n’allait pas de soi. Le second parce qu’il offre l’exemple d’une application des concepts et des méthodes du structuralisme à des objets qui n’étaient pas initialement les siens.
 
Barthes/Brecht
 
 
Plusieurs points de la trajectoire de Barthes permettent de comprendre comment son entrée en structuralisme contribua à la politisation du paradigme. Né en 1915 (et décédé en 1980) dans une famille de la bourgeoisie de province, ayant connu un « appauvrissement général [60] », il voit sa scolarité compromise par la tuberculose. Il ne peut donc passer l’ENS, sa « vocation [61] » pendant l’adolescence, doit interrompre ensuite des études de médecine et renoncer finalement à passer l’agrégation. Dès lors, sans ressources académiques importantes (son diplôme le plus élevé est, semble-t-il, un DES de lettres classiques consacré à la tragédie grecque), il devient lecteur à l’étranger, travaille à la Direction générale des affaires culturelles, puis aux Éditions de l’Arche, avant d’entrer au CNRS, puis à l’EPHE, et enfin d’être élu au Collège de France, trois institutions d’« hérétiques ». Encore faut-il préciser qu’il perd par deux fois la bourse que lui a attribuée le CNRS et qu’il est élu très tard (en 1975) au Collège de France. Sa trajectoire professionnelle accentue donc les caractéristiques qui rendaient les carrières des auteurs cardinaux atypiques, et par conséquent obligent de manière plus pressante encore à « l’audace [62] ».
Hérésie et audace prêtent bien évidemment à une réception politique. Mais d’autres traits plus saillants encore la préparent. Ainsi, les premiers textes de Barthes sont des recueils de ses chroniques parues principalement dans le quotidien Combat pour Le Degré zéro de l’Écriture en 1953, et dans la revue Les Lettres Nouvelles, animée par Maurice Nadeau, pour Mythologies en 1957. Ces supports sont politiques (Combat est issu de la Résistance, Maurice Nadeau vient du trotskisme…) et conduisent à situer Barthes à la gauche du champ littéraire. Mais c’est aussi le contenu de sa production qui invite à le situer ainsi. Comme l’a rappelé Éric Marty dans son travail éditorial sur les Œuvres Complètes, Barthes dans Roland Barthes par Roland Barthes en 1975, a découpé non sans humour les phases de son existence selon l’« intertexte » et le « genre » dominants. Dans cette première phase, trois auteurs politiques constituent l’intertexte : Jean-Paul Sartre, Karl Marx et Bertolt Brecht. Et ce sont ces trois auteurs qui permettent à Barthes dans cette période qu’il fait s’étendre jusqu’en 1961, d’analyser (voire de critiquer) l’écriture [63], la littérature, le théâtre « bourgeois » : ainsi (certes a posteriori), Barthes définit le projet du Degré zéro comme politique : « j’essaie d’“engager” la forme littéraire (dont j’ai eu le sentiment vif avec L’Étranger de Camus) et de marxiser l’engagement sartrien [64] ». Son assignation à une position de gauche tient également au contenu des chroniques des Lettres Nouvelles, les futures Mythologies, puisque Barthes traite – souvent par le prisme de l’écriture – du Tour de France, du catch, de la lessive, de la DS, mais aussi de l’actualité. Ainsi il présente le langage de Poujade comme celui par excellence de la petite bourgeoisie [65] ou la « grammaire africaine » (c’est-à-dire coloniale) comme « n’[ayant] aucune valeur de communication, mais seulement d’intimidation » [66].
Enfin, on peut faire l’hypothèse que ce sont l’intérêt de Barthes pour Brecht et ce que l’on pourrait quasiment qualifier de l’invention par Barthes du Brecht de la distanciation qui contribuent tout particulièrement à constituer ensuite les textes de Barthes « structuralistes » (et en particulier les textes sur Racine) comme autant de matières à affaires littéraires. Ces textes sont par conséquent sans doute les prises les plus efficaces pour la politisation future du structuralisme. Passionné par le théâtre dès l’adolescence, Barthes écrit des critiques dans Les Lettres Nouvelles, France-Observateur, mais surtout dans Théâtre populaire [67]. Sans entrer dans la complexité de l’histoire de cette revue, il faut néanmoins rappeler qu’elle fut d’abord conçue comme une « émanation directe [68] » du TNP avant de prendre ses distances avec Jean Vilar pour mieux s’opposer au théâtre dit bourgeois. Bertolt Brecht, quant à lui, était méconnu en France avant la tournée de sa troupe, le Berliner Ensemble, en 1954. Ainsi, par exemple, les réseaux communistes le dédaignaient pour des raisons esthético-politiques – absence d’orthodoxie politique de Brecht, goût du PCF pour des œuvres édifiantes et nationales, en vertu du réalisme-socialisme de la période… [69]
Ce qui intéresse Barthes dans Brecht, c’est tout ce qui permet de refuser le théâtre de l’imitation, de la « vision psychologique du rôle [70] », de l’« incarnation [71] », mais aussi pour ce qui concerne les objets sur la scène, tout ce qui permet de s’éloigner de la « maladie esthétique » et de « l’hypertrophie de la somptuosité [72] ». Ainsi, comme Lacan et comme (nous allons le voir) Althusser, Barthes en nomothète invente lui aussi « son » auteur, le Brecht du « distancement » de « la distance du regard » [73], capable de reléguer à l’arrière-garde politiquement et esthétiquement tous les autres théâtres.
 
Althusser : le retour à Marx
 
 
Le cas d’Althusser est finalement le plus simple. En effet, celui-ci applique à l’œuvre de Marx les clés de lecture de la méthode structurale. Ce faisant, et même si l’on pourrait argumenter que Barthes a peu à peu inventé un Brecht « structural » [74], d’une part, Althusser élargit en général la gamme des objets susceptibles d’être traités grâce à ce paradigme et d’autre part les applique à un auteur d’emblée politique.
La trajectoire d’Althusser contribue elle aussi à la requalification de la théorie. En effet, professionnellement, il est un marginal, (l’ENS est un lieu prestigieux mais sans grand lien avec l’Université) et politiquement, il est un hétérodoxe : bref il est doublement hérétique. Louis Althusser [75] est né en Algérie en 1918 (et mort en 1990), dans une famille issue de la paysannerie par sa mère et de la bourgeoisie économique par son père. Reçu à l’ENS en 1939, mais mobilisé puis fait prisonnier, il n’y accomplit sa scolarité qu’après-guerre, avant de devenir en 1948 agrégé-répétiteur (« caïman ») de philosophie. D’abord militant catholique, il entre au PCF la même année. C’est relativement tardivement qu’il travaille sur Marx : il traduit en 1960 les Manifestes philosophiques de Feuerbach puis consacre son séminaire au « jeune Marx », l’année scolaire 1961-1962. Ses premiers travaux sur Marx dont certains, avant d’être repris dans Pour Marx, paraissent dans La Pensée et ce qu’ils esquissent progressivement – l’antihumanisme de Marx, la coupure épistémologique entre un jeune Marx et un Marx scientifique – valent à Althusser d’importantes difficultés au sein des institutions intellectuelles communistes. Son interprétation de Marx entre en effet en contradiction, d’une part avec celle du philosophe officiel d’alors, Roger Garaudy, d’autre part, est jugée difficilement compatible avec la politique menée par le PCF, (le groupe dirigeant raisonne souvent en se demandant « quelle politique on peut faire avec ça ? », en l’occurrence avec l’antihumanisme théorique) quand elle n’est pas suspectée d’être proche du maoïsme [76].
Le « retour à Marx » a, on le voit, des effets directement politiques, au sens le plus étroit du terme, d’abord parce qu’il est pris dans ces querelles internes du PCF, ensuite parce que les étudiants d’Althusser, qui ont participé à l’ouvrage collectif Lire le Capital, sont membres de l’UEC et participent à ce que l’on appelle traditionnellement sa « crise ». Une partie d’entre eux, en effet, ceux qui animent Les Cahiers Marxistes-Léninistes, créent l’UJCml maoïste, en 1966.
Enfin, Althusser apparaît comme un médiateur du structuralisme pour un double public, celui de ses élèves (futurs créateurs des Cahiers Marxistes-Léninistes et des Cahiers pour l’Analyse) et celui des intellectuels communistes : il consacre son séminaire à Lévi-Strauss puis à la pensée structuraliste, accueille celui de Lacan, chassé de Sainte-Anne, rue d’Ulm et publie « Freud et Lacan ». Cet article, centré sur le « retour à Freud », est le premier dans la presse communiste à aborder la question de la psychanalyse depuis la Guerre froide où elle fut étiquetée comme « science bourgeoise ».
À la veille des événements de mai et juin 1968, l’usage du paradigme structuraliste originairement apolitique est dorénavant un signe de radicalité politique. Pour comprendre cette crise interne au paradigme, il faut tout d’abord en mesurer les conditions sociales de possibilité. Ensuite, et même si les auteurs cardinaux du structuralisme ont produit une théorie apolitique dans une configuration intellectuelle où la lutte pour la conquête d’une position avant-gardiste suppose de déclasser les tenants de la « littérature engagée », leurs trajectoires mais aussi les conventions de leurs textes offrent de quoi saisir a posteriori le structuralisme comme un paradigme politiquement radical. Néanmoins, comme nous l’avons vu avec le cas de Barthes et d’Althusser ce sont avant tout les successeurs immédiats de ces auteurs cardinaux et les médiateurs qui font advenir la politique au structuralisme. Ces hypothèses mériteraient d’être vérifiées par l’examen des cas de Michel Foucault et de Jacques Derrida notamment, mais aussi par la multiplication des objets dorénavant abordés sous cet angle : cinéma, théâtre, jazz. â—†
 
NOTES
 
[1]Jacques Lagroye (dir.), « Les processus de politisation », in La politisation, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2003, p. 361.
[2]Sur cette double conjoncture, cf. Michel Feher, « Mai 68 dans la pensée », in Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dirs.), Histoire des gauches en France, vol. 2, XXe siècle : à l’épreuve de l’histoire, Paris, La Découverte, 2004, p. 599-623. Sur la notion de « série » pour penser du point de vue des sciences sociales, les « ruptures d’intelligibilité » que constituent les événements, cf. Alban Bensa et Éric Fassin, « Les sciences sociales face à l’événement », Terrains, 38, mars 2002, p. 5-20. Pour une application de ce modèle à la compréhension de Mai 68, cf. Boris Gobille, « Événements et crises politiques du point de vue d’une histoire sociale des idées politiques. L’exemple de Mai 68 », communication au séminaire « Histoire sociale des idées politiques », ENS/EHESS, 28 février 2005.
[3]Cf. Karl Mannheim, Le problème des générations, trad. de l’all. par Gérard Mauger et Nia Perivolaropoulou, Paris, Nathan, 1990.
[4]C’est le parti pris qu’adopte notamment Michel Trébitsch, « Voyages autour de la Révolution. Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarani-Fournel (dirs.), Les années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Complexe/IHTP-CNRS, 2000, p. 69-88.
[5]Cf. Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Un essai sur l’obéissance politique, La Nouvelle Critique 1967-1980, Paris, La Découverte, 2005, chap. 1 « Conjoncture politique et conjoncture intellectuelle : la double position de La NC », p. 29-58.
[6]Nous reprenons ce terme de Max Weber qui, pour éviter tout déterminisme (matériel ou idéel), parle dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de « l’énorme enchevêtrement d’influences réciproques entre bases matérielles, formes d’organisation sociales et politiques, teneur spirituelle des époques de la Réforme ».
[7]Howard Becker, Les Mondes de l’Art, Paris, Flammarion, 1988, et notamment chap. 1 « Mondes de l’art et activité collective », p. 27-63.
[8]Il serait également possible de justifier cette application du modèle de Becker aux « mondes intellectuels », en suggérant que productions intellectuelles et productions artistiques ne vont pas sans homologie, à commencer par la croyance commune aux deux univers en un « créateur incréé ».
[9]Pour un réflexion plus large sur la méthode suivie ici, cf. « Remarques provisoires sur l’histoire sociale des idées politiques », Actes de la Recherches en Sciences Sociales, « Le Capital militant (2) », à paraître en juin 2005.
[10]François Dosse, Histoire du structuralisme, t. 1 : Le champ du signe, 1945-1966, Paris, La Découverte, 1991, p. 384 et suiv.
[11]Essais critiques, « Avant-propos 1971 », in Roland Barthes, Œuvres complètes, t. 2 : Livres, Textes, Entretiens, 1962-1967, Paris, Seuil, 2002, p. 271.
[12]Ibid.
[13]Didier Éribon, Michel Foucault, Paris, Flammarion, 1989.
[14]Renaud Matignon, L’Express, 2 mai 1966, cité in F. Dosse, Histoire du structuralisme, t. 1, op. cit., p. 385.
[15]Cf. D. Éribon, Michel Foucault, op. cit. et notamment le chapitre « Les remparts de la bourgeoisie », p. 182-198.
[16]Témoignage de Jean Pouillon rapporté in Histoire du structuralisme, t. 1, op. cit., p. 385.
[17]Entretien avec Pierre Daix du 26 novembre 1966, Les Lettres Françaises, 1159, 1er-7 déc. 1966.
[18]Nous utiliserons par commodité le terme de structuralisme, même s’il est donc le produit d’un travail d’unification et d’étiquetage.
[19]Voir sur ce point par exemple Quentin Skinner, La Liberté avant le libéralisme, Paris, Seuil, 2000, et notamment, chap. 3 « La Liberté et l’historien », p. 64-77.
[20]Sur la biographie de Roman Jakobson, cf. « Entretien avec Tzvétan Todorov », Poétique, 57, fév. 1984, « Portrait », Orbis. Bulletin International de documentation linguistique, VII, 1, Louvain, 1958, Nicolas Ruwet, « Préface », Essais de linguistique générale, trad. de l’angl. par N. Ruwet, Paris, Minuit, 1963 [2003].
[21]Sur l’École Libre des Hautes Études, cf. Laurent Jeanpierre, « Des hommes entre plusieurs mondes. Étude sur une situation d’exil. Intellectuels français réfugiés aux États-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale », thèse de sociologie sous la direction de Jean-Louis Fabiani, EHESS, 2004.
[22]Cf. entre autres, Jean-Marie Auzias, Clefs pour le structuralisme, Paris, Seghers, 1967, p. 11.
[23]Sur Claude Lévi-Strauss, voir entre autres, Cl. Lévi-Strauss/D. Éribon, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, coll. « Points », éd. augmentée, 1990, Denis Bertholet, Claude Lévi-Strauss, Paris, Plon, 2003, « Lévi-Strauss », Cahiers de L’Herne, 82, 2004.
[24]Cl. Lévi-Strauss/D. Éribon, De près et de loin, op. cit., p. 63.
[25]Cité in F. Dosse, Histoire du structuralisme…, op. cit., p. 44.
[26]Sur la biographie de Jacques Lacan, cf. Élisabeth Roudinesco, Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, Paris, Fayard, 1993.
[27]« De nos antécédents », in J. Lacan, Écrits 1, Paris, Seuil, coll. « Points-Seuil », nouvelle éd. 1999, p. 65.
[28]Sur la résistance à la pensée freudienne, cf. É. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse, vol. 1, 1885-1939, Paris, Seuil, 1982 et Histoire de la Psychanalyse, vol. 2, 1925-1985, Paris, Seuil, 1986.
[29]Sur cet épisode de 1936, où il présente la première version du « stade du miroir », voir les travaux d’Élisabeth Roudinesco.
[30]Cité in É. Roudinesco, Jacques Lacan…, op. cit., p. 89.
[31]Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, rééd. « Pocket », coll. « Agora », p. 43.
[32]Ibid., p. 45 et suiv.
[33]« Language and Analysis of Social Laws », American Anthropologist, vol. 53, avril-juin 1951, repris sous le titre « Langage et société », ibid., p. 76.
[34]« Conference of Anthropologists and Linguists », Bloomington, Indiana, 1952, repris sous le titre « Linguistique et anthropologie », ibid., p. 96-97.
[35]« Entretien avec Robert Georgin », Les Cahiers Cistre, Lausanne, 1978, cité in É. Roudinesco, Jacques Lacan, op. cit., p. 362.
[36]R. Jakobson, Fundamentals of language, La Haye, 1956, repris dans Essais de linguistique générale, op. cit., p. 43-67.
[37]Ibid., p. 62.
[38]« L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », in J. Lacan, Écrits I, op. cit., p. 490-526.
[39]Cette référence n’est évidemment pas isolée. Ainsi Lacan commente entre autres Lévi-Strauss dans « Intervention sur un exposé de Claude Lévi-Strauss, “sur les rapports entre la mythologie et le rituel” » devant la Société française de philosophie, Bulletin de la Société française de philosophie, 3, 1956, p. 113-119. De même, selon Élisabeth Roudinesco qui ne précise pas à quelle période, mais juste qu’il y intervint en 1967, Jakobson assiste aux séminaires de Lacan. Lévi-Strauss paraît en revanche plus « distant », insistant dans De près et de loin sur son amitié avec Lacan mais précisant que leurs conversations portaient sur l’art et la littérature et non pas sur la psychanalyse ou la philosophie (cf. p. 107).
[40]Nous utilisons volontairement ce concept de Canguilhem, popularisé par Althusser, tant le « retour à Freud » de Lacan est comparable au retour à Marx d’Althusser.
[41]« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », in J. Lacan, Écrits I, op. cit., p. 238.
[42]Ibid., p. 253.
[43]Ibid., p. 255.
[44]L’ego psychology entend renforcer le moi du sujet, voire lui permettre de s’adapter à la société telle quelle.
[45]« Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p. 266.
[46]Ibid., p. 268.
[47]Cl. Lévi-Strauss/D. Éribon, De près et de loin, op. cit., p. 54.
[48]Voir sur ce point, par exemple, le témoignage de Foucault sur le rôle de la critique dans D. Éribon, Michel Foucault et ses contemporains, Paris, Fayard, 1994.
[49]Sur cette analyse, cf. Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984, et notamment p. 140 et suiv.
[50]Cette contestation consiste le plus souvent à proposer des modèles alternatifs aux connaissances consolidées, mais elle peut prendre des formes plus virulentes. On lira par exemple cette « postface au chapitre XV » de l’Anthropologie Structurale qui commence ainsi : « M. Gurvitch, que j’avoue comprendre de moins en moins chaque fois qu’il m’arrive de le lire » (p. 379). Elle répond à la fois sur ce ton et sous la forme de leçons de linguistique, de sociologie ou de marxisme, à différentes « puissances », à Georges Gurvitch, alors professeur à la Sorbonne, mais aussi à Maxime Rodinson, alors membre de l’EPHE, spécialiste du Proche-Orient, mais surtout membre du PCF et interpellant Lévi-Strauss à ce titre, ou à Jean-François Revel, auteur alors de l’un de ses premiers pamphlets critiques des intellectuels contemporains, Pourquoi des philosophes ?
[51]Nous reprenons ici librement le terme de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l’Art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Paris, 1992.
[52]Claude Lévi-Strauss a signé en novembre 1955 une pétition pour la Paix en Algérie, à l’appel du Comité d’Action contre la poursuite de la Guerre en Afrique du Nord, pétition très large et qui rassemble des intellectuels appartenant à des pôles très différents du monde intellectuel. Voir le commentaire de Claude Lévi-Strauss sur ce point ainsi que sur le Manifeste des 121, dans De près et de loin, op. cit., p. 255 et suiv. Jacques Lacan a signé un télégramme adressé au chef de l’État bolivien, lors de l’incarcération de Régis Debray, dont l’éventail des signataires est, là aussi, très large. En revanche, il a signé une pétition beaucoup plus « radicale » du point de vue de la « couleur » des signataires, le 8 mai 1968. Cf. Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe Siècle, Paris, Fayard, 1999 et sur l’analyse de la pétition du 10 mai 1968, Boris Gobille, Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, Paris, EHESS, 2003.
[53]La belle-fille de Lacan, Laurence Bataille, modèle et actrice de Balthus, membre des réseaux de « porteurs de valise » pendant la guerre d’Algérie, a été incarcérée et jugée.
[54]Sur l’après-guerre, cf. entre autres Anne Simonin, « Le droit à l’innocence. Le discours littéraire face à l’épuration », Sociétés & Représentations, n° 11, « Artistes/politiques », p. 121-141 et Gisèle Sapiro, « De l’usage des catégories de “droite” et de “gauche” dans le champ littéraire », ibid., p. 19-53. Sur l’« intellectuel total », cf. P. Bourdieu, Les règles de l’Art, op. cit., Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps Modernes », Paris, Minuit, 1985.
[55]Cf. Notamment Sylvie Patron, Critique : 1946-1996, une encyclopédie de l’esprit moderne, Paris, IMEC, 2000 ; Anne Simonin, Les Éditions de Minuit. 1942-1955. Le devoir d’insoumission, Paris, IMEC, 1994.
[56]Philippe Sollers, « Un fantasme de Sartre », Tel Quel, 28, hiver 1967, p. 86, article paru à la suite des attaques de Sartre contre les auteurs « structuralistes » dans L’Arc et dans La Quinzaine Littéraire.
[57]Jacques-Alain Miller (pour le conseil de rédaction), « Avertissement », Cahiers pour l’Analyse, 1, janv.-fév. 1966.
[58]Thomas Herbert, « Sur la psychologie sociale », Cahiers pour l’analyse, 2, mars-avril 1966.
[59]On pourrait par ailleurs montrer comment ces trois hommes ont des liens entre eux en partie comparables à ceux des « auteurs cardinaux » : amitié entre Foucault et Althusser, qui fut son « caïman » et dura jusqu’à la mort de Foucault, et véritable intimité entre Foucault et Barthes entre 1955 et 1960, Foucault présentant la candidature de Barthes au Collège de France en 1975. Cf. notamment D. Éribon, Michel Foucault et ses contemporains, Paris, Fayard, 1994 et Yann Moulier Boutang, Louis Althusser, une biographie, t. 1, Paris, Grasset, 1992.
[60]Roland Barthes, « Réponses », Tel Quel, 47, automne 1971, repris in Œuvres Complètes, t. 4, Paris, Seuil, 2002, p. 1023.
[61]Ibid., p. 1025.
[62]Sur les « coups d’audace » de ceux qui ont peu à perdre, cf. Alain Viala, Naissance de l’écrivain, Paris, Minuit, 1985, chap. 7. « De l’audace », p. 217-238 et pour une analyse relativement différente de l’audace, cf. P. Bourdieu, Homo Academicus, op. cit., notamment à propos de Claude Lévi-Strauss, p. 143 et suiv. et de Roland Barthes, p. 302 et suiv.
[63]Barthes définit l’écriture, comme n’étant ni la langue (produit du Temps), ni le style (« produit […] de la personne biologique », « part privée du rituel », mais comme « le choix d’un ton, d’un éthos », ou encore comme un « acte de solidarité historique », Le Degré zéro de l’écriture, in Œuvres Complètes, t. 1, op. cit., p. 178-179.
[64]« Réponses », art. cité, p. 1026.
[65]« Quelques paroles de M. Poujade », Mythologies, in Œuvres Complètes, t. 1, op. cit., p. 736-738.
[66]« Grammaire africaine », Mythologies, in Œuvres Complètes, t. 1, op. cit., p. 777.
[67]Sur cette revue, cf. notamment Marco Consolini, Théâtre Populaire 1953-1954, histoire d’une revue engagée, Paris, IMEC, 1988.
[68]Ibid., p. 17
[69]Cf. Benoît Lambert et Frédérique Matonti, « Les “forains légitimes”. Élus communistes et metteurs en scène, histoire d’une affinité élective », in Vincent Dubois (dir.), Politiques locales et enjeux culturels. Les clochers d’une querelle. XIXe-XXe siècles, Paris, La Documentation française, 1999, p. 333-360 et « Un théâtre de contrebande. Quelques hypothèses sur Vitez et le communisme », in Sociétés & Représentations, 11, fév. 2001, p. 379-406.
[70]« Le Comédien sans paradoxe », France-Observateur, 7 oct. 1954, repris in Œuvres Complètes, t. 1, op. cit., p. 513.
[71]Ibid., p. 514.
[72]« Les maladies du costume de théâtre », Théâtre populaire, 11, 1955, repris in Essais Critiques, Œuvres Complètes, t. 2, op. cit., p. 317.
[73]Selon les termes qu’il emploie régulièrement, à la différence de distanciation qui s’est finalement imposée.
[74]C’est notamment le cas dans « Littérature et signification », paru initialement dans Tel Quel en 1963 et repris in Essais Critiques, Œuvres Complètes, t. 2, op. cit., p. 508-525.
[75]Cf. Entre autres, Yann Moulier-Boutang, Louis Althusser, op. cit., Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps suivi de Les Faits, Paris, Stock-IMEC, 1992 et Lettres à Franca. 1961-1973, Paris, Stock-IMEC, 1998.
[76]Cf. Frédérique Matonti, Intellectuels communistes…, op. cit.
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Jacques Lagroye (dir.), « Les processus de politisation », ...
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Sur cette double conjoncture, cf. Michel Feher, « Mai 68 da...
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Cf. Karl Mannheim, Le problème des générations, trad. de l’...
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C’est le parti pris qu’adopte notamment Michel Trébitsch, «...
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Cf. Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Un essai...
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Nous reprenons ce terme de Max Weber qui, pour éviter tout ...
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Howard Becker, Les Mondes de l’Art, Paris, Flammarion, 1988...
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Il serait également possible de justifier cette application...
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Pour un réflexion plus large sur la méthode suivie ici, cf....
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[10]
François Dosse, Histoire du structuralisme, t. 1 : Le champ...
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[11]
Essais critiques, « Avant-propos 1971 », in Roland Barthes,...
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Ibid. Suite de la note...
[13]
Didier Éribon, Michel Foucault, Paris, Flammarion, 1989. Suite de la note...
[14]
Renaud Matignon, L’Express, 2 mai 1966, cité in F. Dosse, H...
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[15]
Cf. D. Éribon, Michel Foucault, op. cit. et notamment le ch...
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Témoignage de Jean Pouillon rapporté in Histoire du structu...
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Entretien avec Pierre Daix du 26 novembre 1966, Les Lettres...
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Nous utiliserons par commodité le terme de structuralisme, ...
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Voir sur ce point par exemple Quentin Skinner, La Liberté a...
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Sur la biographie de Roman Jakobson, cf. « Entretien avec T...
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Cité in É. Roudinesco, Jacques Lacan…, op. cit., p. 89. Suite de la note...
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Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, rééd. « Pocke...
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Ibid., p. 45 et suiv. Suite de la note...
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« Language and Analysis of Social Laws », American Anthropo...
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