Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272463019X
184 pages

p. 5 à 6
doi: en cours

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Éditorial

no 18 2005/2

2005 Raisons politiques Éditorial

Théories en crise

Frédérique Matonti Daniel Mouchard
Ce numéro entend revenir (certes prudemment) sur le lien entre les crises et les théories. Dès le 19e siècle, en effet, les historiens se sont attaqués, à propos de la Révolution française, à la causalité qui était censée unir les idées politiques (en l’occurrence les Lumières) et la crise. Roger Chartier avait montré combien cette causalité était fallacieuse. En effet, expliquait-t-il dans Les origines culturelles de la Révolution française, c’est à rebours qu’il faut saisir cette causalité – la Révolution a inventé les Lumières comme sources de l’événement.
En gardant très présente à l’esprit cette démonstration désormais canonique, le numéro se demande donc ce que les crises font aux théories, c’est-à-dire ce qu’elles rendent pensable et inversement ce qu’elles déclassent, et ce qu’elles font aux mouvements théoriques, c’est-à-dire qui elles déclassent et qui elles promeuvent. C’est donc à deux niveaux tout à fait complémentaires que les auteurs ont traité de ces « théories en crise ». Tout d’abord, comme Thomas Ribémont et Boris Gobille, ils montrent comment les moments critiques bouleversent les rapports de force au sein des professions intellectuelles (historiennes ici) et des avant-gardes (en l’occurrence littéraires).
Mais ces contextes critiques, comme le souligne toujours Boris Gobille, sont porteurs de ce que l’on pourrait appeler des conventions nouvelles, la course à l’innovation théorique par exemple. C’est de la même manière que Frédérique Matonti se demande à quelles conditions – ici centralement intellectuelles – une théorie née apolitique, comme le structuralisme, devient synonyme d’avant-garde politique. C’est avant tout la réception qui, avance-t-elle, participe à cette réinvention de la théorie. C’est de la même manière, montre Maxime Szczepanski-Huillery, que le contexte politique ne fait pas que contribuer à réinterpréter une idéologie, mais ici comme le suggère la production de la catégorie illégitime de « tiers-mondisme », à l’inventer en tant que telle. C’est aussi à la réception, et plus particulièrement à une réception presque manquée que s’intéresse Françoise Dreyfus. Alors que l’État connaît une véritable crise de ses catégories, et notamment de ses catégories d’intervention, la quasi totalité de la science politique, faute de modèle pertinent, échoue quasiment à la saisir, voire à la percevoir.
Enfin, Elsa Dorlin ne traite pas d’une crise assignable dans le temps, mais de ce que l’on pourrait désigner comme une crise permanente autour de la définition des corps sexués, seule manière finalement de conserver la croyance en l’existence de deux sexes et de deux sexes seulement, ainsi que le rapport de domination. Cette démonstration invite à une dernière hypothèse : les crises ne seraient-elles pas un mode routinier d’ajustement des contradictions et de « bouclage » des théories ? â—†
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