Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272463019X
184 pages

p. 73 à 96
doi: en cours

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Dossier

no 18 2005/2

2005 Raisons politiques Dossier

La guerre de Change contre la « dictature structuraliste » de Tel Quel. Le « théoricisme » des avant-gardes littéraires à l’épreuve de la crise politique de Mai 68

Boris Gobille Boris Gobille est maître de conférences en science politique à l’École Normale Supérieure – Lettres et Sciences Humaines (ENS-lsh) de Lyon. Il a notamment publié « Les mobilisations de l’avant-garde littéraire française en mai 1968. Capital politique, capital littéraire et conjoncture de crise », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 158, juin 2005, à paraître, et « Cosmopolites et enracinés » (avec Aysen Uysal), in Eric Agrikoliansky, Isabelle Sommier (dirs.), Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005, p. 105-126.
L’article souhaite contribuer à l’étude des rapports entre crise politique et crise théorique, sous l’angle de ce que la crise de Mai 68 fait au structuralisme en France. Afin de ne pas s’en tenir à un « effet de contexte » flou et de mettre au jour empiriquement l’impact concret de Mai 68, le champ de l’analyse est restreint ici aux avant-gardes esthétiques émergentes. La crise offre visibilité et légitimité à une nouvelle revue, Change, qui se propose de lutter contre « la dictature structuraliste » de Tel Quel. Elle joue à la fois comme ressource de différenciation permettant à Change d’œuvrer au vieillissement social, théorique et politique, de sa concurrente, et comme matrice de significations travaillant l’espace des pensables théoriques des deux revues. Leur querelle met en lumière comment une crise politique singulière durcit et reconfigure le lien entre course à l’innovation symbolique et quête de radicalité révolutionnaire, et comment elle accélère le processus de renouvellement des avant-gardes. Elle introduit ainsi une époque particulière où l’innovation esthétique est inséparablement le produit de luttes de classement théorique (le « théoricisme » des années 1965-1975) et de luttes de classement politique. With a view to contributing to a wider investigation into the relationship between political and theoretical crises, the foregoing article looks at how the May’68 uprising affected structuralism in France. Rather than falling back on some vague explanation based on “contextual effects”, the point here is to assess the impact of May’68 empirically and with the benefit of hindsight, the scope of scrutiny being narrowed down, moreover, to the emerging avant-garde aesthetics of the period. The crisis gave exposure and legitimacy to a new journal called Change bent on combating the “structuralist dictatorship” of Tel Quel. It served at once as a sort of differentiating filter enabling Change to render its rival socially, theoretically and politically outmoded, and as a matrix of meanings for the theoretical probings of the two reviews. Their clash shows how a particular political crisis solidifies and reconfigures the link between the race for symbolic innovation and the quest for revolutionary radicalism and how it accelerates the renewal of avant-garde movements. Thus, it ushered in an era in which aesthetic innovation was to become an inseparable product of battles over political and theoretical labelling (the “theoreticism” of the period from 1965–75).
L’étude des rapports entre le renouvellement des paradigmes théoriques et l’irruption de crises politiques renvoie à deux ordres de problématiques en quelque sorte inverses. La question, désormais classique dans l’histoire culturelle de la Révolution française [1], de savoir si les livres font les révolutions, peut en effet être prolongée par l’analyse, en retour, des façons dont une crise politique affecte les problèmes théoriques que se pose le champ intellectuel. Ce que la crise de Mai 68 fait au structuralisme en France est une manière d’approcher cette interrogation [2]. Pour ne pas s’en tenir à une causalité floue, type « effet de contexte », il importe de restituer l’impact concret de la crise sur les groupes qui portent le structuralisme : en quoi la crise de Mai 68 affecte-t-elle leur légitimité et leurs relations ; en quoi l’espace de la signification déployé par le mouvement critique travaille leurs projets théoriques et réaffecte leurs problématiques ? Le champ de l’analyse sera restreint ici aux avant-gardes esthétiques émergentes, considérées comme un révélateur des effets théoriques de la crise politique et des usages qui sont faits de celle-ci : en propulsant une nouvelle avant-garde, la revue Change, sur le devant d’une scène déjà occupée par Tel Quel [3], les événements de Mai contraignent en effet les deux projets à une course à la différenciation empruntant à des registres à la fois théoriques et politiques, rendus particulièrement visibles par la contrainte d’explicitation et de justification où les place le fait d’occuper le même créneau – l’écriture repensée à partir des sciences du langage.
L’histoire de Change et de son conflit avec TQ pose la question classique des stratégies par lesquelles une avant-garde en voie de constitution tente de déclasser les avant-gardes consacrées, et s’applique à construire sa position contre les positions déjà faites. Mais elle la pose de manière doublement spécifique. D’abord parce que le projet de Change est bien plus proche de celui de TQ que ne l’était, par exemple, le projet surréaliste du symbolisme et de l’académisme ou le Nouveau Roman de la littérature engagée. Ensuite et surtout, parce que « la formule de domination symbolique [4] » propre aux stratégies d’avant-garde qui, depuis le surréalisme, impose d’associer radicalité esthétique et radicalité politique, est ici durcie, dès avant Mai 68 [5] mais plus encore pendant et après : dénonciations et justifications politiques ne viennent dès lors pas par surcroît et après-coup conforter une image révolutionnaire, comme par exemple à l’époque du surréalisme, mais fondent directement les controverses et travaillent les projets théoriques. En entrant dans l’ingénierie de la stratégie de Change, on voudrait donc ici introduire à une époque à bien des égards singulière, où théorie et politique sont souvent intimement mêlées, et qu’il faut évoquer si l’on veut inscrire la bataille Change/TQ dans une histoire qui la déborde et la façonne.
La montée des sciences humaines et du structuralisme dans les années qui précèdent Mai 68 s’accompagne du glissement d’un référentiel humaniste à un référentiel scientifique. Ce qui aujourd’hui apparaît rétrospectivement paradoxal, c’est que cette quête d’une plus grande scientificité se double d’une politisation des enjeux théoriques. Paradoxe qui s’évanouit lorsqu’on le pense en relation avec la structure du champ universitaire de l’époque [6]. L’occupation des postes de pouvoir universitaires, Sorbonne en tête, par une génération acquise au modèle de l’érudition des humanités classiques, est telle que l’innovation théorique promue par les entrants ne peut provenir que de positions à l’époque marginales – EPHE et CNRS notamment. Cette innovation doit se fonder sur un durcissement scientifique des modèles afin de « faire rupture », et ne peut asseoir sa consécration que sur la construction de circuits de légitimation en partie hétéronomes, du moins extérieurs au seul champ universitaire : les nouvelles collections et les nouvelles revues de sciences humaines que lancent des éditeurs comme le Seuil, relayées par les pages culturelles de la presse nationale et des news magazines. La publication par ces éditeurs de textes se revendiquant de la science et réputés arides est rendue possible par la convergence de plusieurs faits. D’une part, le poids encore contenu des réseaux de distribution dans l’économie du livre et, donc, dans la détermination des politiques éditoriales, n’a pas encore fermé l’espace des possibles sur un moins-disant culturel et sur le principe absolu de minimisation des risques. D’autre part, l’élévation générale du niveau de scolarisation, et singulièrement les prémisses de la massification des effectifs étudiants dans les années 1960, rendent économiquement rationnel et symboliquement porteur pour les éditeurs de publier des auteurs encore peu bardés de lettres de noblesse institutionnelles, et ce d’autant plus que la posture de rupture que ceux-ci revendiquent est susceptible de rencontrer les attentes d’un lectorat étudiant croissant, réputé politisé, et lui-même en butte, ou commençant à l’être, à l’enseignement traditionnel. Les logiques structurelles des champs universitaire et éditorial de l’époque, la nécessité pour l’innovation théorique d’emprunter au modèle de la science tout en passant par des circuits de légitimation articulés à un public politisé, permettent ainsi de comprendre que soient alors liées comme par nécessité course à la scientificité et course à la politisation des enjeux théoriques. Cette configuration assez unique non seulement ouvre un espace à la consécration des « hérétiques », mais semble en plus pouvoir en raccourcir le processus, l’effet-label du structuralisme, qui rassemble dans la dissemblance des travaux qui ont au moins en commun de rompre avec les humanités classiques, jouant alors à plein. En témoigne la trajectoire de Michel Foucault, de l’écho médiatique et scientifique qu’il rencontre avec la publication des Mots et les choses en 1966 à son élection au Collège de France le 2 décembre 1970.
C’est dans ce contexte que Mai 68 vient accentuer la politisation des débats théoriques [7], en particulier ceux liés au paradigme structuraliste. Certes, les effets de la crise sur ce dernier sont ambivalents. L’irruption de l’événement semble le fragiliser : l’histoire revient sur le devant de la scène, et avec elle une interrogation théorique sur l’historicité, alors que le structuralisme paraissait l’évacuer au profit de la mise au jour de structures (linguistiques, anthropologiques, inconscientes) « immuables ». Pourtant, la crise favorise dans l’immédiat son institutionnalisation [8], à travers la conquête de chaires universitaires, à Vincennes, Nanterre, Censier, voire au Collège de France, créées précisément par les pouvoirs publics pour satisfaire des étudiants supposés, plus que jamais après les événements, en quête de radicalité symbolique – théorique et politique.
Resituer ainsi la conjonction de « scientifisation » et de politisation dans le contexte où elle prend sens est indispensable à l’observateur d’aujourd’hui s’il veut rompre avec l’impression de « délire » et les grilles de lecture normatives qu’elle peut faire naître : a priori paradoxale, elle avait pourtant sa rationalité, comme l’avait le fait que le recours à des circuits de légitimation et à des principes de justification en partie hétéronomes n’ait en réalité aucunement desservi l’autonomie des champs scientifiques, et l’ait même probablement renforcée. Remplacée aujourd’hui par d’autres types de relations entre productions théoriques, demande sociale et idées politiques, peut-être moins apparents mais tout aussi structurants – la gamme diversifiée de l’« expertise » – la configuration particulière de la fin des années 1960 n’apparaît « exotique » et « irrationnelle » qu’à proportion qu’on s’en est éloigné, et ne s’éclaire finement que dans le cadre d’une histoire sociale des rapports des intellectuels au politique [9]. S’il est vrai que le contexte a pu alors être favorable, parfois, à la confusion entre rigueur théorique et « justesse » idéologique, s’il est non moins vrai que certains universitaires ont pu vivre l’époque, notamment Mai 68, comme un empêchement à travailler et une défaite de la rigueur [10], s’il est vrai enfin que l’analyse gagnerait à trier finement les controverses scientifiques et les querelles qui n’en ont que l’apparence, on ne saurait pour autant réduire la quête de scientificité à une simple course à l’effet de science, ni assimiler la politisation des enjeux théoriques au strict étalonnage politique des pertinences théoriques ou à la simple subordination à une autorité partisane. C’est parfois le cas, on le verra, dans la bataille que se livrent Change et TQ, mais l’analyse de la période requiert des modèles plus subtils. Il faudrait pouvoir montrer combien, par exemple, la formalisation mathématique de la linguistique chomskyenne et du lacanisme, pour ne prendre que ces exemples, a été autre chose qu’un drapage abusif dans les vertus de la science : une manière de « parler précisément [11] » ou de stimuler l’imagination théorique [12]. Il faudrait pouvoir montrer de même que la politisation des enjeux théoriques, par exemple dans l’opposition entre TQ et Change, n’était pas qu’une manière d’assassiner symboliquement le concurrent – ce qu’elle était également on va le voir – mais aussi un déverrouillage de l’imagination esthétique. C’est ce double principe de lecture – la politisation des enjeux théoriques comme arme tactique et comme conviction de fond – qui gouverne l’analyse qui suit, même si celle-ci, en raison de la difficulté à faire entrer dans un format court l’étude fine de la dimension symbolique de l’imagination esthétique, paraîtra sans doute privilégier le premier principe. Il convient en l’espèce de garder à l’esprit que le cas-limite de la bataille qu’engage Change contre la « dictature structuraliste » de TQ permet de comprendre que Mai 68 joue à la fois comme ressource de différenciation pour un groupe cherchant à faire vieillir en accéléré l’adversaire direct en le reléguant au rang d’avant-garde dépassée théoriquement et politiquement réactionnaire, et comme matrice de significations travaillant l’espace des pensables théoriques de ces groupes. La crise affecte doublement le pôle de l’avant-garde esthétique. On verra d’abord comment, en fragilisant TQ et en ouvrant un espace à l’émergence d’une revue concurrente, elle intensifie la lutte pour la prééminence théorique et accélère la course à l’innovation, notamment par la (re)découverte de textes « fondateurs ». Elle reconfigure et radicalise tout autant, deuxième aspect, l’injonction avant-gardiste à la radicalité politique, au point que les controverses théoriques ne sont plus séparables de dénonciations idéologiques, les unes et les autres s’étalonnant mutuellement et indissociablement.
 
Mai 68 : délégitimation de TQ et naissance de Change
 
 
Dans les années 1960, TQ avait construit sa stratégie de domination de l’avant-garde esthétique sur une double séparation progressive avec l’apolitisme de ses débuts et avec le modèle du Nouveau Roman. La revue invente une formule de domination symbolique qui s’avère très efficace, faite d’un ralliement au « marxisme-léninisme [13] » dont elle voit l’incarnation dans le Parti Communiste, et d’un alignement de la théorie esthétique sur le structuralisme linguistique. Cette double prétention à la révolution, théorique et idéologique, se trouve mise à mal par la crise de Mai : d’une part sous l’effet du décalage de TQ avec l’univers symbolique du mouvement critique, qui emprunte, contre l’orthodoxie communiste, à la tradition anarchiste, à la « critique artiste » du capitalisme et au marxisme hétérodoxe [14] ; d’autre part, en raison des dénonciations croisées qui mettent aux prises le parti communiste et le mouvement étudiant. Doublement en porte-à-faux, TQ doit faire face à la relégitimation d’anciens concurrents comme le mouvement surréaliste, qui s’allie d’autant plus précocement à la révolte étudiante qu’il en inspire bien des mots d’ordre [15]. La revue de Philippe Sollers n’aura cependant pas à craindre longtemps ce retour en grâce, les héritiers officiels d’André Breton, autour de la revue L’Archibras, cessant d’exister en tant que groupe l’année suivante, minés par des dissensions internes. Plus dangereuse est en revanche l’émergence d’une nouvelle avant-garde à la faveur de la crise : le collectif Change, en formation depuis la fin 1967, emmené par Jean-Pierre Faye, ancien membre de TQ, profite en effet de la crise pour se forger une image d’avant-garde, politique avec son soutien sans réserves au mouvement étudiant et sa référence à l’univers symbolique de Mai, théorique et esthétique avec la critique du structuralisme de TQ et la mobilisation de la grammaire générative de Chomsky. La menace est grande pour l’équipe de Sollers. À sa dévaluation répond la capacité qui semble être celle de Change de jouer sur plusieurs tableaux : la revue de Faye se pare d’une gloire « soixante-huitarde » tout en disputant à TQ des réseaux de soutien internes au PCF ; elle se positionne sur le même créneau telquelien d’une esthétique renouvelée par les sciences du langage, mais au nom d’un chomskysme présenté comme conforme à la matrice de significations de Mai 68 parce qu’il place au cœur de son entreprise la notion de « créativité » (cf. infra) ; elle noue des alliances avec d’autres secteurs de l’avant-garde – dissidence surréaliste, et Action Poétique (AP), revue de l’orbite communiste, tout en étant hébergée chez le même éditeur – le Seuil ; ses membres jouissent, enfin, d’un différentiel de ressources universitaires. Alors que les plus dotés des telqueliens, à l’image de Sollers et Denis Roche, sont issus de la bourgeoisie économique et sont affectés d’un déficit de titres universitaires légitimes [16], Jean-Pierre Faye, lui, fils d’un ingénieur des mines, est normalien, agrégé de philosophie (reçu premier en 1950), et chercheur au CNRS après avoir été enseignant à la Sorbonne. L’un de ses principaux collaborateurs, Jacques Roubaud, fils d’un normalien agrégé de philosophie et d’une normalienne agrégée d’anglais, est docteur en mathématique en plus d’être un poète en voie de consécration avec la publication de son premier recueil chez Gallimard en 1966. Quant à Jean Paris, lui aussi membre de Change, après des études de mathématiques au Conservatoire des arts et métiers, de philosophie à la Sorbonne, et d’ethnologie au musée de l’Homme, il a enseigné à l’université d’Aberdeen en Ecosse de 1947 à 1950, puis dans les années 1960 dans plusieurs universités américaines [17]. Ces ressources poussent précisément les membres de Change à surenchérir sur la théorie afin de déclasser TQ sur le terrain même sur lequel celle-ci avait construit sa légitimité. Si elles leur fournissent une autorité à le faire, certifiée dans le champ universitaire, elles doivent cependant être nuancées : dans l’espace de l’avant-garde esthétique d’alors, où la légitimité repose sur la capacité à s’approprier et à faire dialoguer les théories les plus récentes, elles-mêmes issues, on l’a vu, de secteurs universitaires marginaux et de circuits de légitimation « hérétiques », les certifications universitaires des membres de Change peuvent au contraire être dénoncées comme trop « scolaires », et leurs parcours comme trop « académiques ». Aussi les telqueliens n’auront-ils de cesse de brandir leur propre légitimité, spécifique, pour combattre Change pied à pied sur le terrain même de la théorie, au fil de controverses si multiples qu’il est impossible ici d’en rendre intégralement compte, mais dont on voudrait évoquer la rudesse à travers quelques-uns de leurs aspects les plus emblématiques.
Change s’attache, dès son premier numéro en octobre 1968, à lutter contre « la dictature structuraliste [18] » imposée par Sollers et ses collaborateurs, en mettant en avant l’historicité du paradigme. La revue y annonce un dossier consacré aux formalistes russes et aux linguistes tchèques : son numéro 3, paru symboliquement le 21 août 1969, un an après la répression par les troupes du Pacte de Varsovie du Printemps de Prague, porte sur le Cercle de Prague des années 1930. Change revendique ainsi une filiation tout autant qu’elle entend montrer sa meilleure connaissance historique et technique des avant-gardes. Il s’agit de dénoncer les prises de position théoriques de TQ comme ignorant l’histoire même du structuralisme linguistique. L’analyse des précurseurs, la citation des thèses de 1929 proposées par le Cercle au 1er Congrès des philologues slaves en octobre 1929 à Prague, la description du parcours théorique de Jakobson depuis la fondation, en 1915, du Cercle linguistique de Moscou, ses liens avec l’« Opoïaz », la Société pour l’étude de la langue poétique, fondée en 1917, le rappel des liens du Cercle de Prague avec les disciples de Saussure : tout ceci vise à garantir à Change une réputation de sérieux scientifique fondée sur la traduction et le commentaire de textes méconnus. Pour Change, TQ serait en quelque sorte en retard d’une linguistique, dans la mesure où, d’une part, « le structuralisme n’est nullement né à Paris vers 1960, mais à Moscou dans les années 20 et à Prague dans les années 30 », et où, d’autre part, « dans le domaine même où le structuralisme se croyait invincible, en linguistique, il se trouve depuis longtemps déjà dépassé par la théorie générative qui, elle, déplace en effet, et radicalement, l’accent vers la créativité [19] ». Reprenant l’opposition chomskyenne entre « créativité gouvernée par des règles » et « créativité qui change les règles [20] », Change pose que « le textualisme [de TQ], qui prétend mécaniser jusqu’à l’écriture, la “machine textuelle” se fabriquant toute seule à partir des seules règles syntaxiques, ne répond qu’au premier type de créativité : celui, précisément qui ne change aucune structure [21] », quand Change inscrirait au contraire son projet théorique dans le second.
Au moment même où Change annonce, en octobre 1968, son dossier sur les formalistes russes et les linguistes tchèques, TQ évoque, à l’occasion de la parution de sa Théorie d’ensemble au Seuil, un prochain numéro sur « Linguistique et sémiologie aujourd’hui en URSS », présenté comme écho des recherches contemporaines, et non des théories du passé, et comme critique de la théorie chomskyenne. La concomitance de deux effets d’annonce rend difficile l’imputation de l’initiative à l’une ou à l’autre, mais démontre l’ajustement mutuel des deux revues, au fil des bruits de couloir qui circulent dans les locaux de leur éditeur commun, les Éditions du Seuil. L’enjeu était pour TQ, dans un jeu inséparablement théorique et tactique, de se revendiquer d’une filiation à la fois plus lointaine et plus radicale, qu’elle affirme avoir elle-même découverte : « […] pour préciser la dimension historique de ce qui “arrive”, il nous faut remonter au-delà d’effets situables dans les années 1920-1930 (surréalisme, formalisme, extension de la linguistique structurale) pour placer correctement une réserve plus radicale inscrite à la fin du siècle dernier (Lautréamont, Mallarmé, Marx, Freud) [22] ». Si le travail de vieillissement théorique, et donc social, de l’adversaire s’inscrit en transparence de ces réglages croisés, il se double d’une polémique quant à l’importation du formalisme russe en France. Faye avance, à plusieurs reprises, que c’est lui qui, alors qu’il en était membre, a, dès 1964, attiré l’attention du comité de rédaction de TQ sur la nécessité de s’intéresser aux travaux de Jakobson : « Je venais, en mars 1964, de pousser Philippe Sollers à lire les travaux de poétique de Roman Jakobson, en attirant son attention sur la toile de fond que constituait, pour ces travaux, le groupe des “formalistes russes”. C’est un épisode que Philippe Sollers n’aime pas entendre raconter, désormais – mais à l’époque, il le disait à qui voulait l’entendre… Peu de temps après il rencontrait Tzvetan Todorov, qui acceptait de traduire pour lui une anthologie des formalistes : « dans la dédicace que celui-ci m’en faisait à la main, Todorov me désignait comme “le premier ami des formalistes en France”… [23] ». Catherine Claude, membre de l’Union des Ecrivains dont le collectif Change est co-fondateur le 21 mai 1968 [24], s’en fait l’écho en février 1971 dans les colonnes de La Nouvelle Critique (La NC), revue des intellectuels communistes, dont elle est une collaboratrice régulière. La menace apparaît d’autant plus dangereuse pour Sollers que La NC appartient au circuit de légitimation de la revue TQ à laquelle elle offre le soutien du PCF. Le 10 février 1971, Sollers proteste auprès de Catherine Claude, avec laquelle il entretient des rapports amicaux, en lui rappelant que c’est TQ, dans sa collection éponyme au Seuil, qui a publié en 1965 Théorie de la littérature, l’ouvrage précurseur de Tzvetan Todorov, lequel l’aurait au demeurant dédicacé « à Philippe Sollers, promoteur numéro un du formalisme [25] ». Réaffirmant que « TQ a été le premier en France à apprécier l’importance historique » des formalistes russes, la revue de Sollers fustige le fait qu’« une découverte des années 30 sert aujourd’hui de paravent à un formalisme retardataire [celui de Change] » censurant les acquis « aussi bien de la psychanalyse et de la sémiotique, que du matérialisme dialectique [26] ». En fait, pour TQ, Change ne fait que récupérer en le révisant son propre travail théorique [27].
L’enjeu devient très rapidement de dénoncer l’imposture scientifique de l’autre, marque suprême d’infamie dans un contexte où la légitimité avant-gardiste repose sur la mobilisation du « dernier cri » en matière de sciences du langage. Les attaques en cette matière sont nombreuses. Côté Change, la plus appuyée, en raison des capitaux détenus par ses promoteurs et en raison de sa cible, est menée par Jacques Roubaud et Pierre Lusson, tous deux mathématiciens, qui mobilisent pour l’occasion une revue satellite de leur circuit de légitimation, Action Poétique. Ils y dénoncent en 1969 [28] l’inanité mathématique de l’article « Pour une sémiologie des paragrammes » publié dans le numéro 29 de TQ au printemps 1967 par Julia Kristeva. La cible n’est pas choisie au hasard : jeune linguiste bulgare arrivée à Paris fin 1965, Julia Kristeva a été rapidement reconnue comme l’introductrice d’une linguistique renouvelée [29], à la faveur de la rencontre entre un champ intellectuel français en pleine vogue structuraliste et sa propre formation aux textes fondateurs russes et tchèques, et s’est imposée comme centrale dans la construction théorique de TQ. La disqualification des prétentions scientifiques de TQ se répète maintes fois dans les colonnes de Change et, point d’orgue, lors du deuxième colloque de Cluny organisé par La NC en 1970 : après les attaques qu’y mènent, au nom de Change et d’AP, Elisabeth Roudinesco contre Derrida, référence philosophique de TQ, et plus encore Mitsou Ronat, linguiste proche de Chomsky, contre Kristeva, Sollers et ses collaborateurs exigent une sanction publique de Ronat par La NC, AP exigeant de son côté une rupture entre le PCF et TQ. Prise dans un conflit dont sa caution, et à travers elle celle du PCF, est en partie l’enjeu, La NC est contrainte d’intervenir, elle qui avait invité les frères ennemis dans l’espoir d’apparaître comme le lieu de dialogue des avant-gardes et non comme l’alliée de la seule TQ [30]. La revendication d’une prééminence dans la rigueur scientifique n’est pas nouvelle du côté des membres de Change. En janvier 1968 déjà, Jacques Roubaud avait laissé entendre que la perception, par les linguistes français, de la linguistique chomskyenne comme « monstre effrayant destiné à leur rendre incompréhensible leur propre science », tenait précisément à leur manque de formation mathématique [31]. La riposte de TQ, multiforme, elle aussi constante, synthétisée dans le texte de septembre 1970 intitulé « Vérité d’une marchandise : le bluff “Change” », s’attache par exemple à retourner l’accusation d’imposture à Jacques Roubaud, qui, « nouveau converti à la linguistique, négligeant son histoire aussi bien que son renouvellement par des champs scientifiques nouveaux (psychanalyse, sémiotique) », se rendrait coupable, en guise de scientificité, d’un « positivisme borné [32] » se référant à une théorie située, datée et confuse du langage, celle de la théorie de la communication [33]. La revue réaffirme au contraire la « précision scientifique » avec laquelle ses propres concepts de « texte », de « pratique » et de « théorie » sont appréhendés [34].
De la dénonciation pour imposture scientifique à la critique proprement politique, il n’y a alors qu’un pas, tant « charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables », comme l’affirme TQ en citant les propos de Marx contre Proudhon [35].
 
Le cadrage politique des significations théoriques
 
 
La position politique de Change est structurellement façonnée par l’ambivalence des conditions de sa naissance. D’un côté, le collectif ne peut s’aliéner le PCF : le collectif est en effet fortement impliqué dans la création de l’Union des Écrivains (UE) en mai 1968, dans laquelle la présence d’écrivains communistes ou proches du Parti est prégnante, il est par ailleurs lui-même constitué en partie de compagnons de route ou d’anciens membres du PCF, et allié à Action Poétique, revue de l’orbite communiste, et aux Lettres Françaises d’Aragon, pour lesquelles il représente une arme contre La Nouvelle Critique, acquise à TQ et missionnée pour ouvrir le Parti à la modernité théorique et lui rallier les intellectuels d’avant-gardes ; qui plus est, le Parti, par ses revues, ses compagnons de route, les événements intellectuels qu’il organise comme le colloque de Cluny, représente encore à ses yeux un réseau de médiation et de légitimation des avant-gardes théoriques et esthétiques. Raison pour laquelle du reste il a pris le risque d’une crise, en mai 1968, avec le Comité d’Action Étudiants-Écrivains (CAEE) férocement anti-TQ et anti-PCF [36]. D’un autre côté, la nouvelle légitimité révolutionnaire dévolue au mouvement étudiant en Mai 68 et la délicatesse dans laquelle elle place son concurrent, poussent Change à s’inscrire dans un autre univers symbolique, celui du mouvement critique. Cette ambivalence est au principe de bien des registres gouvernant le cadrage politique de sa lutte avec TQ et manifeste la façon dont une crise politique affecte les revues de l’avant-garde.
La linguistique chomskyenne, qui commence tout juste à être introduite en France [37], offre, dans cette perspective, une ressource multiple. Son extrême formalisation et l’appartenance institutionnelle de Chomsky au Massachussets Institute of Technology (MIT) paraissent garantir le sérieux théorique alors indispensable à toute entreprise de renouvellement esthétique ; encore marginale, y compris aux États-Unis, elle peut apparaître comme la dernière innovation des sciences du langage ; engagée, selon son auteur, dans un dépassement de la logique « classificatoire » et « analogique » du structuralisme linguistique [38], elle fournirait l’opportunité de desserrer son emprise ; enfin, par sa conceptualisation de la « créativité » et par les prises de position de Chomsky en faveur du socialisme libertaire, elle est propice à un glissement sémantique faisant signe vers l’univers symbolique de Mai 68. De fait, Change prend appui sur elle pour forger une chaîne de significations associant Chomsky, Marx, Mai 68, la créativité, la révolution, l’avant-garde, et Change, et, inversement, textualisme, structuralisme fixiste et classificatoire, dogmatisme, orthodoxie contre-révolutionnaire en Mai 68, arrière-garde, et TQ. Ces mises en équivalence travaillent constamment le cadrage du projet de Change. Jean-Pierre Faye voit ainsi une « homologie [39] » fondamentale entre Mai 68 et sa revue, quand TQ, elle, par l’apolitisme de ses débuts et par la clôture du texte sur lui-même, renverrait à l’idéologie même de Mai… 1958 [40] ». La revendication du label de « collectif » contre celui de « groupe » [41], le premier supposé ouvert, le second supposé sectaire et imputé à l’équipe de Philippe Sollers, est quant à elle une allusion – implicite, Change ne pouvant indisposer ouvertement le PCF – à l’opposition, en mai-juin 1968, entre les comités d’action du mouvement étudiant, regroupements fluides, et les organisations léninistes, structures dites « bureaucratiques ». Et si le « textualisme » de TQ survit à Mai 68, c’est pour Change précisément en raison de « l’échec de 68 » : « C’est le Second Empire culturel, c’est son Parnasse théorique. Comme l’échec de 1848 a fait surgir ceux que Mallarmé appelait les séminaristes parnassiens, ainsi ont proliféré les “textuaires” et les “scripturaires” de l’Après-Mai [42]. » Alors que la référence à la linguistique transformationnelle de Noam Chomsky et à son concept de créativité situerait Change du côté de la « transformation » de la société, du « mouvement », de Mai 68, et de la « liberté » [43], le structuralisme taxinomiste de TQ placerait la revue de Sollers du côté de « l’immobilité », de « l’immuable », de « la stagnation », c’est-à-dire de « l’idéologie bourgeoise [44] ». À preuve, pour Change [45], les épigraphes respectives des premiers numéros des deux revues : « Je veux le monde, et le veux tel quel », côté TQ, « L’activité de l’homme qui s’est fait un tableau du monde, change la réalité », côté Change. Il y a bien pour Jean-Pierre Faye « conjonction de trois séries – avant-garde littéraire et artistique, recherche linguistique, révolution [46] ». Conjonction qui lui permet de classer Change et TQ dans deux filiations bien distinctes, la première renvoyant à l’innovation théorique et à la révolution politique, la seconde à la régression et à la réaction. TQ serait au Nouveau Roman et au structuralisme pragois ou au formalisme russe, ce que Jung est à la psychanalyse, « les Cocteau » au surréalisme, Heidegger à la phénoménologie de l’existence, « les Sagan » à la littérature engagée et au roman de l’absurde. Alors que Change serait à Mai 68 et aux luttes anti-impérialistes des années 1960-1970, ce que le surréalisme est à la Révolution d’Octobre, le mouvement existentialiste à la Résistance, le Nouveau Roman ou « structuralisme littéraire » aux luttes contre les guerres coloniales [47].
On pourrait multiplier les exemples, à commencer par l’assaut de références à Lénine et à Marx que les deux revues s’opposent l’une à l’autre. La plus centrale, pour le collectif de Faye, étant un passage du Livre I du Capital retiré de la traduction française, où Marx souligne que « c’est le change de forme qui rend possible le change matériel de la société [48] ». Cette référence est fondatrice dans la mesure où, à la caution de Marx, elle ajoute la possibilité de formuler un projet théorico-politique qui prenne en charge la question des rapports entre langue et réel. TQ est visée, à laquelle est attribuée l’idéologie d’une révolution dans le langage préalable à toute révolution dans le réel, « illusion idéaliste des superstructures », « aliénation petite-bourgeoise la plus typique », « mythologie mystificatrice d’une écriture textuelle, à définir d’ailleurs, dont on pourrait attendre qu’elle ruine, par quelle magie, le fonctionnement de la General Motors [49]. » Change entend au contraire analyser les rapports de l’écriture à « l’extra-texte [50] » et poser que « la littérature ne peut parler d’elle-même que si elle parle d’autre chose [51] ». L’étude des façons dont un « change de forme » peut rendre possible un « change matériel » est par ailleurs au cœur du travail philosophique de Jean-Pierre Faye, qui, dans Langages Totalitaires, prend pour objet les conditions linguistiques de la formation de l’idéologie nationale-socialiste, la circulation du terme d’« État Total », et l’impact des récits falsifiés du réel qu’imposent les Nazis, par exemple lors de l’incendie du Reichstag, sur « le déchaînement de la “nationale Revolution” [52] ». Pour Change en général, « l’histoire humaine dans sa matérialité passe par la question de la narration. […] Car elle cesse d’être “naturelle” pour être humaine […] à partir du moment où elle est histoire racontée, et où son propre récit a sur elle des effets [53]. » L’implication politique de ces prises de position théoriques est transparente : prendre acte du jeu entre superstructures symboliques et infrastructures matérielles, et se faire « plus » marxiste que TQ, dont l’alignement sur les positions de Roland Barthes dans son livre S/Z – « il n’y a pas d’objet du récit : le récit ne traite que de lui-même : le récit se raconte [54] » – ne serait qu’idéalisme. L’allusion à Mai 68 est claire elle aussi : ce que le mouvement critique aurait porté au jour, à travers un jeu entre prise de parole et écriture sur les murs, écriture de tracts, de communiqués, etc., c’est la faculté d’une libération de la parole à enclencher un processus révolutionnaire [55].
La riposte de TQ mobilise elle aussi des registres indissociablement politiques et théoriques. Dès l’été 1969, alignée sur les positions du PCF, elle s’attache systématiquement à assimiler à « l’idéologie bourgeoise » un mouvement de Mai où dominaient selon elle « populisme gesticulatoire verbal » et « composantes anarchistes [56] ». Preuve en serait la mise au pilori d’Althusser, qu’on retrouverait « de Raymond Aron à La Gauche Prolétarienne, de la Quinzaine Littéraire [largement ouverte aux positions de Change et de l’Union des Écrivains] à la Révolution culturelle, et bien entendu [aux] Temps Modernes [57] » ; preuve en serait aussi l’ostracisme dont Lacan serait victime à l’École Normale Supérieure (où il se voit retirer la salle de son séminaire en juin 1969) et à l’Université de Vincennes, siège de la substitution par le pouvoir de la psychanalyse « réformiste » à la psychanalyse révolutionnaire [58]. « Soixante-huitard » revendiqué, le collectif Change serait donc idéaliste et complice du pouvoir. C’est au contraire au nom de « la ligne marxiste-léniniste qui, pour [eux], est la seule qui soit scientifiquement fondée [59] », donc politiquement révolutionnaire, que les telqueliens brocardent à la fois l’idéalisme du concept de forme de leur adversaire, pour lequel « l’histoire se déroule dans la narration comme, autrefois, dans l’entendement divin », ses rapports à la psychanalyse résumés à une « toute dernière nouveauté sublimante, […] que l’on pourrait appeler le concept de guili-guili [60] », et sa référence à Noam Chomsky, ni matérialiste, ni freudien, ni marxiste, ni léniniste, mais représentant de « l’idéologie technocratique anarchisante de l’impérialisme parvenu à son point critique [61] ».
La saturation politique des enjeux théoriques et des coups tactiques, exacerbée par une compétition sans vainqueur, bascule dans des accusations qui vont mener les deux revues à une rupture définitive. Dans son troisième numéro, consacré au Cercle de Prague, Change publie un texte du linguiste russe Evgenij Polivanov. Victime d’une cabale de linguistes concurrents ralliés aux théories de Nicolaï Marr, Polivanov est contraint à l’exil avant d’être arrêté en 1937 et exécuté l’année suivante. Dès janvier 1969, Jacques Roubaud et Pierre Lusson fondent à l’INALCO un « cercle de réflexion linguistique » appelé « Cercle Polivanov », à la croisée de l’OuLiPo et de Change [62]. La mobilisation des travaux d’un scientifique persécuté pour des raisons politiques dans l’URSS de Staline n’est pas innocente : elle permet à Change de présenter implicitement TQ, en particulier Julia Kristeva, comme une « escroquerie “scientifique” comparable, déjà, à celles de Nicolaï Marr, ou de Lyssenko. Bien que ce soit moins grave quand cela se passe à Paris [63] ». La même année, la polémique s’envenime avec la publication par Faye d’un article intitulé « Le “camarade” Mallarmé » dans L’Humanité [64]. Sous couvert de se réapproprier la filiation mallarméenne « qui fait partie du monopole de commentaire de TQ [65] », Faye insinue que TQ, se réclamant de Derrida, lequel s’inspire de la philosophie d’Heidegger, lequel soutint Hitler en 1933-1934, s’inscrirait dans un « langage venu de l’extrême-droite allemande » qui se serait introduit « à l’insu de tous […] dans la gauche parisienne [66] ».
Si cet article fait scandale, ce n’est pas seulement en raison de la violence de son insinuation, mais aussi parce que, publié dans L’Humanité, il prend place dans une dispute pour la captation de la caution du PCF qui oppose les deux circuits de légitimation TQNouvelle Critique/ChangeLettres Françaises. La contre-attaque est à la hauteur de la menace. Dans L’Humanité du 19 septembre [67], Sollers s’insurge ; Claude Prévost, agrégé d’allemand, anti-gauchiste en Mai 68 et politiquement orthodoxe, artisan du rapprochement entre TQ et La NC [68], dont il est membre du comité de rédaction, s’ouvre de sa colère à Catherine Claude afin qu’elle fasse cesser la « canaillerie intolérable » de Faye, et écrit une « lettre tassée à L’Humanité, car on ne peut laisser faire cette mauvaise action sans essayer de la réparer [69] ». La réaction de La Nouvelle Critique s’inscrit dans la continuité de la lutte qu’elle mène contre les Lettres Françaises d’Aragon, alliées à Change et trop critiques à l’égard d’Althusser.
La bataille entre Change et TQ déborde ainsi le strict face à face entre les deux revues. Au point qu’il devient impossible pour les éditions du Seuil de continuer à les abriter ensemble, sa stratégie de concentration des produits d’avant-garde se heurtant aux effets de délégitimation croisés que provoque leur opposition affichée. S’estimant victime d’une cabale interne au Seuil, Jean-Pierre Faye menace de démissionner et somme son éditeur de mettre un terme à la calomnie orchestrée par Philippe Sollers et ses collaborateurs, à laquelle il ne ferait que répondre [70]. Il prend langue avec les éditions de Minuit en vue d’y transférer Change, attiré par leur capital symbolique, transaction susceptible en retour de replacer Minuit à l’avant-garde après l’affaiblissement du Nouveau Roman par TQ. Jérôme Lindon semble intéressé, mais sa décision est suspendue à l’accord du Seuil, son diffuseur, accord qui ne lui fut pas signifié [71]. Change se replie alors, à l’automne 1970, sur les éditions Seghers, reprises par Robert Laffont. C’est dans ce contexte éditorial que s’inscrit l’accusation portée par Change dans La Gazette de Lausanne, assimilant l’apolitisme affiché par TQ à sa création en 1960 au moment de la guerre d’Algérie – contre laquelle, à l’inverse, les éditions de Minuit ont pris vigoureusement position – à une complicité implicite, sinon explicite, avec l’OAS [72]. Jean Thibaudeau, pour TQ, se sentant personnellement mis en cause, monte au créneau, en rappelant son « militantisme de gauche sans parti » lorsqu’il était sur le front algérien entre 1957 et 1959, en évoquant aussi « qu’aux plus belles nuits de l’OAS [il était] logé dans l’immeuble, plusieurs fois plastiqué, des Éditions de Minuit », et en insinuant à son tour que non seulement Faye « n’a jamais été, et n’est pas marxiste » mais aussi que son parcours depuis son départ de TQ témoigne que « sa véritable famille [politique] est du côté tout opposé [73] ». Les deux circuits de légitimation sont désormais entièrement disjoints, comme en témoignent par exemple le soutien public exprimé à TQ par les pivots du Seuil, Paul Flamand, François Wahl et Jean Cayrol [74] ou encore par Maurice Roche, ancien de TQ, qui démissionne de Change, qu’il accompagnait depuis le début, pour rejoindre l’équipe de Sollers. Du côté du circuit de légitimation de Change, la bataille se poursuit à travers Action Poétique, Les Lettres Françaises, mais aussi la Quinzaine Littéraire, proche de Faye sans en être le porte-parole.
L’éviction du Seuil, l’impossibilité à rallier les Éditions de Minuit, l’épisode de la Gazette de Lausanne, tout ceci fragilise Change, qui n’est pas parvenue à reléguer TQ au rang d’avant-garde dépassée et à construire ainsi son monopole. Mais la violence des polémiques et l’indifférenciation des deux revues, en dépit du travail effréné de distinction théorique et politique auquel chacune se livre, contribuent à faire perdre sa singularité à TQ : l’irruption de Change à la faveur de la crise de Mai 68 « met directement en question l’existence proprement culturelle de TQ » car toutes deux s’adressent « aux mêmes consommateurs [75] », lectorat étudiant et intellectuels communistes ; la reconnaissance que Change obtient dans la presse spécialisée malgré l’échec de sa stratégie globale, l’indistinction entre les deux adversaires, soulignée dès le début et de plus en plus affirmée aux yeux de leur réception – spécialisée mais aussi généraliste [76] – tous ces éléments compromettent l’identification de l’avant-garde à la seule TQ, et ce d’autant plus que la course au « dernier cri » théorique et politique que lui impose Change amène TQ à maintes volte-face – le tournant maoïste en 1971, le ralliement à la « nouvelle philosophie » quelques années plus tard, pour ne citer que celles-là – qui la discréditent et dissipent la lisibilité de son projet. La conversion progressive du champ littéraire à la mode anti-théorique et son rejet majoritaire de toute prétention d’avant-garde à partir du milieu des années 1970 feront le reste, achevant une histoire tissée inséparablement de fureurs théoriques et politiques et désormais réduite au symptôme d’une époque révolue.
Objet complexe, la bataille que Change livre pour mettre en crise la « dictature structuraliste » de TQ a été appréhendée ici sous l’angle des discours, des stratégies et des coups qui la structurent et qui renvoient à un contexte plus général, devenu « exotique » aux observateurs d’aujourd’hui, où registres politiques et registres théoriques sont mobilisés indissociablement. Loin d’être un huis clos, cette lutte s’insère dans l’opposition plus large entre deux circuits de légitimation aux stratégies et aux intérêts propres. La bataille se joue ainsi au sein même des éditions du Seuil, dont il faudrait, archives à l’appui, dégager les logiques qui lui font d’abord accepter de promouvoir une avant-garde concurrente à celle qu’elle a déjà placée sur orbite [77], puis s’en séparer. De même, l’entreprise Change est prise dans un enjeu interne au PCF, qui oppose les Lettres Françaises d’Aragon et La Nouvelle Critique : c’est la stratégie même d’Aragon pour prévenir la montée de tout challenger, et notamment Althusser, soutenu par TQ et La NC, qui est en jeu [78], de même que le soutien des deux revues communistes aux jeunes avant-gardes se comprend comme élément de la politique d’ouverture aux intellectuels et à la modernité esthétique initiée par le Parti dès son congrès d’Argenteuil en 1966. Plus largement, le renouvellement esthétique et les conflits théoriques débordent le tête-à-tête TQ/Change, et prennent corps dans des batailles sans doute moins tapageuses mettant aux prises d’autres espaces comme les revues qui leur sont plus ou moins proches, Promesse, TXT, Peinture, Cinéthique, Art Press, Manteia et d’autres [79] côté TQ, Action Poétique, Opus international, côté Change. Sans être de purs ventriloques, celles-ci reprennent et démultiplient les problématiques et les oppositions qui font le panorama théorique de l’époque. Enfin, bien des prises de position théoriques des deux revues sont l’écho de l’évolution de la légitimité dans le champ universitaire, et des batailles qui se jouent à Vincennes et ailleurs autour du paradigme structuraliste [80]. C’est parce que la bataille entre Change et TQ renvoie à cette configuration complexe de débats, de conflits et d’alliances, qu’elle peut à bon droit être considérée comme symptomatique d’une époque de refonte symbolique de l’avant-garde. Leur querelle offre l’image exacerbée d’un moment particulier où les luttes de classement esthétique sont inséparablement des luttes de classement théorique (le « théoricisme » des années 1965-1975) et des luttes de classement politique, et où désir de révolution théorique et désir de révolution politique participent inséparablement d’un investissement homologue dans les jeux de renversement de l’existant. Elle permet aussi de saisir comment une crise politique, Mai 68, durcit et reconfigure ce contexte : en légitimant un univers symbolique en partie alternatif à celui sur lequel avait parié TQ, en rééchelonnant le rendement symbolique des alliances politiques (mouvement étudiant versus PCF), et en soumettant les autoproclamations révolutionnaires à une sorte d’épreuve de réalité, elle lie plus encore qu’avant l’avant-gardisme littéraire à l’avant-gardisme politique, la contrainte d’innovation esthétique à la contrainte de radicalité politique ; elle raccourcit ainsi le processus de renouvellement des avant-gardes, et donne naissance à la configuration assez inédite où une avant-garde à peine parvenue au « monopole » se voit disputer son magistère par une concurrente tout juste apparue sur la scène, concurrence rapprochée dont les effets sur les contenus théoriques sont directs autant qu’ambivalents : accélération de la course à l’innovation, intensification des controverses théoriques, quête du combat révolutionnaire le plus en pointe, mais aussi, par là même, rupture de l’économie de la patience qui est au principe, même à l’avant-garde, de l’accumulation d’un capital symbolique, auquel est préférée, pour les besoins de l’heure, la multiplication des volte-face politiques et, bientôt, des revirements théoriques. â—†
 
NOTES
 
[1]Sur ces questions, voir par exemple Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 2000 [1e éd. 1990], notamment chap. 4, et Robert Darnton, Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1991.
[2]Qui ne recouvre pas celle, complémentaire, de ce qu’elle fait du structuralisme, que l’on n’abordera pas ici, en raison notamment de la quasi-absence de référence du mouvement critique de Mai à ce corpus théorique, absence qui, il est vrai, pourrait être reconnue comme une manière d’user le structuralisme en n’en usant pas.
[3]Notée TQ dans la suite du texte.
[4]Niilo Kauppi, Tel Quel : la constitution sociale d’une avant-garde, Helsinki, The Finnish Society of Sciences and Letters, 1990, p. 13.
[5]Voir, dans le même numéro, la contribution de Frédérique Matonti sur la politisation du structuralisme dans les années 1960.
[6]Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984.
[7]Les effets de Mai 68 sur la « scientifisation » du travail théorique apparaissent moins univoques, et varient selon les champs considérés. La quête de la scientificité est tout aussi prégnante après la crise au pôle de l’avant-garde littéraire. Elle semble à l’inverse délaissée par les avant-gardes philosophiques, selon Louis Pinto (Les philosophes entre le lycée et l’avant-garde, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 109-110) pour qui la création de l’université de Vincennes en 1969, en offrant un cadre institutionnel à celles-ci, les a soustraites à la fascination de la « science » qui, auparavant, avait pour double fonction de leur permettre de résister avec les mêmes armes à la montée des sciences humaines et de les affranchir de l’empire universitaire de la philosophie classique. La rhétorique de la scientificité aurait alors laissé la place à une philosophie de la libération et du désir.
[8]François Dosse, Histoire du structuralisme, Paris, La Découverte, 1992, t. 2 Le chant du cygne, 1967 à nos jours, p. 141-240.
[9]Pour une posture d’analyse similaire sur un autre aspect de la période, celui des rapports des intellectuels au PCF, voir F. Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005.
[10]À l’image de Claude Lévi-Strauss et d’Algirdas Julien Greimas, ibid., p. 150-151.
[11]Noam Chomsky, Langue, linguistique, politique. Dialogues avec Mitsou Ronat, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1977, p. 131.
[12]Sur quelques exemples concernant le rôle de la topologie dans l’approfondissement du modèle lacanien, voir Franck Chaumon, Lacan. La loi, le sujet et la jouissance, Paris, Michalon, 2004, p. 13-17.
[13]Qui n’a pas encore pour elle revêtu une acception pro-chinoise.
[14]Boris Gobille, « Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68 », thèse de science politique, sous la direction de Bernard Pudal, EHESS, 2003, p. 397-468. Sur la critique artiste, voir Ève Chiapello, Artistes versus Managers. Le management culturel face à la critique artiste, Paris, Métailié, 1998, p. 13-64, Ève Chiapello et Luc Boltanski, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 83-86, 244-249.
[15]Boris Gobille, « Les mobilisations de l’avant-garde littéraire française en mai 1968. Capital politique, capital littéraire et conjoncture de crise », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, no 158, juin 2005, à paraître.
[16]Philippe Sollers est diplômé d’une école de commerce, Denis Roche interrompt ses études de médecine en quatrième année. D’autres collaborateurs importants de TQ sont quant eux issus des classes populaires, des milieux artisans, et sont dépourvus de capital scolaire : ainsi, Jean Thibaudeau, fils d’un maréchal-ferrant et officier de gendarme vendéen, est devenu instituteur après avoir échoué aux concours des grandes écoles ; Jean Ricardou, fils d’artisan, devient instituteur sans disposer du baccalauréat ; quant à Marcelin Pleynet, il quitte l’école à quatorze ans et, après avoir vécu de petits boulots, ne doit sa stabilité financière qu’à ses fonctions de secrétaire personnel de Jean Cayrol et de lecteur au Seuil, puis, à partir de 1962, de secrétaire du comité de TQ. Cf. N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 39-43, et 25-46.
[17]Sur ces éléments biographiques : ibid., p. 192.
[18]Selon les propos de Jean Paris, entretien non daté accordé à Clés, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, Institut Mémoire de l’Édition Contemporaine (IMEC).
[19]Entretien donné par Jean Paris à l’occasion de la sortie, fin 1972, du n° 11 de Change sur « L’Atelier d’écriture » qu’il a coordonné, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B01-03, IMEC.
[20]Ibid.
[21]Entretien donné par Jean Paris à André Miguel, dans le Journal des Poètes, n° 5, mai 1972, à l’occasion de la sortie du n° 10 de Change, sur « Prague Poésie Front Gauche », cote B05-03. Dans un article publié dans Le Monde du 9 avril 1971, Tel Quel avait popularisé sa théorie selon laquelle « la machine textuelle mise en place par le scripteur fonctionne selon ses lois propres ».
[22]Lettres Françaises, 30 octobre-5 novembre 1968.
[23]Jean-Pierre Faye, « Réponses au questionnaire de Belgrade », été 1971, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC. La revendication de Faye est accréditée après-coup par Philippe Forest : Faye y est reconnu comme l’un des artisans, lorsqu’il entre au comité de rédaction de TQ en 1964, d’une démarcation progressive de TQ par rapport au Nouveau Roman (1963-1965) par « la découverte du formalisme et l’interrogation philosophique sur la nature de la conscience et du langage. », cf. Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, 1960-1982, Paris, Seuil, 1995, p. 178.
[24]Créée le 21 mai 1968 dans le but de soutenir le mouvement étudiant et d’engager une réflexion sur le statut social de l’écrivain, l’Union des Écrivains rassemble majoritairement des auteurs proches du PCF et membres d’Action Poétique ou de Change.
[25]Lettre de Philippe Sollers à Catherine Claude, 10 février 1971, archives personnelles de Catherine Claude.
[26]« Vérité d’une marchandise : le bluff “Change” », texte daté de septembre 1970, TQ, n° 43, novembre 1970, p. 83.
[27]Ph. Sollers, « De quelques contradictions. Rapport idéologique (10 points) », texte daté du 14 juillet 1969, TQ, n° 38, été 1969, p. V.
[28]Jacques Roubaud et Pierre Lusson, « Sur la “sémiologie des paragrammes” de J. Kristeva », Action Poétique, n° 41-42, « Situation de “Tel Quel” et problèmes de l’avant-garde (I) », 3e trimestre 1969, p. 56-61.
[29]N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 102.
[30]Sur cet épisode, voir F. Matonti, Intellectuels communistes…, op. cit., p. 187-197, et Ph. Forest, Histoire de TQ…, op. cit., p. 350-354.
[31]J. Roubaud, Lettres Françaises, 24-30 janvier 1968.
[32]« Vérité d’une marchandise : le bluff “Change” », loc. cit., p. 79-80.
[33]Ibid., p. 79.
[34]Ibid., p. 78, 86, 88-89.
[35]Cités ibid., p. 89.
[36]Premier regroupement d’écrivains et d’intellectuels né de la crise le 18 mai 1968, le CAEE rassemble à ses débuts des écrivains proches des Temps Modernes de Sartre, des surréalistes, d’anciens « communistes oppositionnels », d’anciens membres de la revue Arguments. Après le départ des fondateurs de l’Union des Écrivains, il se recentre autour de trois principaux animateurs, Maurice Blanchot, Dionys Mascolo, et Marguerite Duras, et se propose de fondre les auteurs dans le mouvement étudiant en promouvant une écriture collective et anonyme au service de la révolution.
[37]Principalement par Nicolas Ruwet avec son Introduction à la grammaire générative, Paris, Plon, 1967. Sur cette introduction, cf. F. Dosse, Histoire du structuralisme, op. cit., p. 13-29.
[38]N. Chomsky, Langue, linguistique, politique…, op. cit., p. 118-128.
[39]Entretien accordé par Jean-Pierre Faye à François Bott, Le Monde des Livres, 23 novembre 1968.
[40]J.-P. Faye, « Du collectif 68 au Mouvement 74 », Change n° 24, octobre 1975, p. 25-26.
[41]« Manifestation du collectif Change », Change, n° 13, décembre 1972.
[42]Ibid.
[43]« Ce n’est pas un hasard si notre contestation s’organise autour du concept même de liberté, de créativité libre, et si nous avons fait de notre numéro 3 un Hommage à Prague au moment où nos adversaires applaudissaient à l’entrée dans cette ville des chars soviétiques », entretien donné par Jean Paris à l’occasion de la sortie du numéro 12 de Change en 1971, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC.
[44]Entretien donné par Jean Paris à André Miguel, dans le Journal des Poètes, n° 5, mai 1972, à l’occasion de la sortie du n° 10 de Change, sur « Prague Poésie Front Gauche », Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-03, IMEC.
[45]J.-P. Faye, entretien avec Philippe Boyer, Change, n° 1, octobre 1968.
[46]« Manifestation du collectif Change », texte écrit entre mai et octobre 1972, Change, n° 13, décembre 1972, p. 214-215.
[47]J.-P. Faye, « Du collectif 68 au Mouvement 74 », Change n° 24, octobre 1975, p. 21-29.
[48]« Manifestation du collectif Change », texte cité, p. 209.
[49]Entretien donné par Jean Paris à la revue Beaux-Arts de Bruxelles en 1970, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC.
[50]« Réponses à André Miguel », Journal des Poètes, n° 8, 1971, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC.
[51]Entretien donné par Jean Paris à André Miguel, Journal des Poètes, n° 5, 1971, Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC.
[52]J.-P. Faye, Langages Totalitaires. Critique de la raison narrative, Paris, Hermann, 1972, p. 8.
[53]« Manifestation du collectif Change », Change, n° 13, décembre 1972, Seghers/Laffont, p. 219.
[54]Roland Barthes, S/Z, Seuil, 1970, p. 219.
[55]Entretien accordé par Jean-Pierre Faye à François Bott, Le Monde, 23 novembre 1968. Dans la version initiale de l’entretien – considérablement réduit lors de sa publication – Faye met cela en rapport avec la Révolution d’Octobre : « L’écriture a l’air d’être sans importance : on fait un livre, on l’envoie aux archives. Une parole, cela meurt. Mais le changement de l’une dans l’autre, c’est ça qui produit des révolutions. Ce qui me frappe dans la révolution d’Octobre, c’est que Lénine ne disait rien, puisqu’il était caché, mais il écrivait ; d’autre part les hommes du Comité Central, essentiellement Sverdlov et Trotsky, et quelques autres, eux ne cessaient de parler : c’est le rapport des deux qui a fait qu’il se passait quelque chose. Sans la parole des hommes du Comité Central en plein jour, chaque jour et partout, les lettres de Lénine seraient passées aux Archives. » (Fonds Jean-Pierre Faye, cote B05-02, IMEC).
[56]Ph. Sollers, « De quelques contradictions. Rapport idéologique (10 points) », TQ, n° 38, été 1969, p. I-II.
[57]Ibid., p. III.
[58]Ibid.
[59]Ibid., p. VII.
[60]Ibid., p. IV-V. Philippe Sollers cite un texte de Change à l’appui : « Que le doigt de la mère caresse près du menton la fossette de l’enfant qui répond par un sourire illuminé, et voici fixé un écart ineffaçable sur la surface corporelle, retenu comme plaisir : sur le corps de l’enfant vient de s’imprimer une marque, de s’inscrire une lettre (S. Leclaire), de se dessiner une grille d’émotions. »
[61]Ibid.
[62]Pour quelques éléments historiques sur le « Cercle Polivanov », encore actif très récemment, voir Léon Robel, « Vie brève du cercle Polivanov », in Forme & Mesure. Cercle Polivanov : pour Jacques Roubaud/Mélanges, Paris, INALCO, 2001, p. 5-14.
[63]J.-P. Faye, « Réponses au questionnaire de Belgrade », document cité. La référence faite par Change à Polivanov contre Marr est une attaque politique plus complexe qu’il n’y paraît. Polivanov a certes été persécuté dans l’URSS de Staline (Change se présente ainsi comme une revue anti-stalinienne), mais comparer TQ à Marr peut difficilement passer, a priori, pour une façon de dénoncer TQ comme « stalinienne », puisque Staline lui-même avait critiqué les thèses de Marr – la langue est une superstructure, il y a des langues de classe – au motif qu’il existe une langue nationale et de simples dialectes de classe. Qui plus est, le texte critique de Staline a été publié par La NC en 1951, puis par les Cahiers Marxistes-Léninistes, alors proches de La NC, en 1966 (F. Matonti, Intellectuels communistes…, op. cit., p. 176). L’assimilation de TQ à Marr, alors que TQ est désormais alliée à La NC, est donc un raccourci, mais qui permet à Change de rappeler que c’est au nom de Staline que La NC et les CML ont critiqué les thèses de Marr. Or, selon Henri Deluy, la critique de Marr par Staline n’est qu’un dogmatisme érigé contre un autre : « La linguistique marxiste telle que la conçoit Staline est donc une science du “formalisme” doublée d’une étude des “effets” idéologiques et politiques du langage. Ce qui est l’image même du dogmatisme » (Henri Deluy, « Poétique : le cercle Polivanov », art. cité, p. 146).
[64]J.-P. Faye, « Le “camarade” Mallarmé », L’Humanité, 12 septembre 1969.
[65]N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 195.
[66]J.-P. Faye, « Mise au point », L’Humanité, 10 octobre 1969.
[67]Ph. Sollers, « “Camarade” et camarade », L’Humanité, 19 septembre 1969.
[68]F. Matonti, Intellectuels communistes…, op. cit., p. 184-185.
[69]Lettre de Claude Prévost à Catherine Claude, 12 septembre 1969, archives personnelles de Catherine Claude.
[70]Lettre de Jean-Pierre Faye aux éditions du Seuil, non datée mais écrite probablement au printemps 1970, Fonds Jean-Pierre Faye, IMEC.
[71]Entretiens avec Jean-Pierre Faye, 26 septembre et 29 novembre 2000.
[72]J.-P. Faye, La Gazette de Lausanne, 10-11 octobre 1970, cité par Jean Thibaudeau, mise au point du 17 octobre 1970, TQ, n° 43, novembre 1970, p. 90-91.
[73]J. Thibaudeau, mise au point du 17 octobre 1970, TQ, ibid., p. 91-93.
[74]Ph. Forest, Histoire de Tel Quel…, op. cit., p. 356.
[75]N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 191.
[76]Sur la réception de Change et de TQ, cf. Boris Gobille, « Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68 », op. cit., p. 648-653, 678-687.
[77]N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 193 : « Du point de vue des “barons” du Seuil, la fondation d’une autre revue entre dans la […] logique : “diviser pour régner”, tenter d’occuper tous les postes dans cette sphère du marché intellectuel, déjouer les forces centrifuges en les dirigeant les unes contre les autres. »
[78]Cf. F. Matonti, Intellectuels communistes…, op. cit., Paris, La Découverte, 2005 ; Philippe Olivera, Louis Aragon, Paris, ADPF, Catalogue de l’exposition, août 1987, et « Aragon et Les Lettres Françaises, 1965-1972 », mémoire de DEA d’histoire, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 1990.
[79]Sur ce circuit de légitimation, N. Kauppi, Tel Quel…, op. cit., p. 202-207.
[80]F. Dosse, Histoire du structuralisme, op. cit., p. 183-197.
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