2005
Raisons politiques
Actualité - Guerre et responsabilité individuelle morale
Le pacifisme subtil
Nicolas Tavaglione
Diplômé (DEA) en philosophie et en science politique, Nicolas Tavaglione (nicolas.tavaglione@politic.unige.ch) est actuellement assistant au Département de science politique de l’Université de Genève et collaborateur scientifique du Programme de formation continue en éthique fondamentale. Il rédige une thèse en science politique sur les aspects méta-éthiques du pluralisme et leurs implications pour le libéralisme, et prépare la publication, aux Éditions Labor & Fides, d’un essai sur la moralité de la guerre intitulé Le dilemme du soldat (à paraître en automne 2005).
L’article se penche sur la responsabilité individuelle des soldats du rang dans les circonstances d’une guerre juste, pour défendre un pacifisme subtil. Ce dernier consiste à reconnaître qu’il y a un conflit entre la raison d’agir jusbelliciste de participer aux guerres justes de sa propre communauté et la raison pacifiste de s’abstenir de toute entreprise homicide ; et que ce conflit donne lieu à un dilemme insoluble rendant toute guerre juste moralement problématique. L’article présente ainsi trois raisons de penser que les soldats font effectivement face à un dilemme insoluble (arguments du débat ouvert, des descriptions incommensurables et de l’inférence à la meilleure explication sur le cas du soldat nu). Sur cette base, il tire deux conclusions pacifistes : pour minimiser les occasions de dilemme, il faut œuvrer pour un ordre international où les guerres justes disparaissent ; et pour minimiser les tentations de mauvaise foi, il faut refuser la conscription obligatoire.
This article looks at the individual responsibility of rank-and-file soldiers in “just wars” and defends what might be called “subtle pacifism”. Subtle pacifism begins with an acknowledgement of the conflict between the jus in bello imperative of taking part in one’s own community’s just wars and the pacifist imperative of refraining from any homicidal enterprise. The moral dilemma faced by soldiers in any just war proves insoluble, as may be shown by arguments based on open debate, incommensurable descriptions and the most cogent interpretation of the case of the “naked soldier”. The article concludes that to minimize the risk of being trapped in this dilemma, we should work toward an international order that obviates the need for just wars. And to minimize the temptations of bad faith, we should oppose compulsory military service.
Mon pays juste déclare une guerre conforme au droit international. On m’appelle ainsi sous les drapeaux. Je suis un agent moral responsable, à savoir soucieux de répondre aux meilleures raisons d’agir disponibles ; dois-je obéir à l’ordre de mobilisation ? Telle est la question, qui relève, non de la responsabilité collective de ma communauté politique, mais de la responsabilité individuelle d’un soldat du rang situé au bas de la pyramide hiérarchique.
Quelles sont les meilleures raisons d’agir disponibles ? J’entends d’abord le discours jusbelliciste : les citoyens (et citoyennes ?) – par solidarité nationale, patriotisme, équité ou obligation politique – doivent participer aux guerres justes de leur communauté poli-tique ; ceci est une guerre juste livrée par ma communauté ; donc je dois y participer. Il faut ainsi que j’obéisse à l’ordre de mobilisation. Mais j’entends également les réticences pacifistes classiques : il est interdit de tuer ; « faire la guerre » implique « tuer » ; donc il est interdit de faire la guerre. Je dois désobéir à l’ordre de mobilisation. Ce pacifisme simple succombe, admet-on généralement, à une reductio ad Hitlerum fatale : si toute guerre est immorale, alors on ne peut plus faire la différence entre la guerre de Hitler et la guerre contre Hitler ; mais tous nos jugements bien pesés – informés par l’histoire – nous portent à considérer que cette différence est cruciale ; donc le pacifisme est incompatible avec nos jugements bien pesés. Ces derniers nous suggèrent que la guerre contre Hitler n’était pas immorale. Certaines guerres sont donc justes, et le pacifisme se trompe.
Peut-on se relever d’une telle attaque ? Il existe des stratégies pacifistes frontales, qui s’en prennent directement à l’argument jusbelliciste. Mais je voudrais m’intéresser à une voie plus subtile consistant (i) à reconnaître la validité du discours des partisans de la guerre juste sur la responsabilité collective, (ii) à reconnaître également la validité du discours des pacifistes sur la prohibition ordinaire absolue de la violence et de la brutalité, (iii) à admettre l’existence d’un dilemme insoluble entre la raison d’agir jusbelliciste et la raison d’agir pacifiste, (iv) à tirer quelques conclusions quasi-pacifistes de ce dilemme. Nous nous pencherons, dans les pages qui suivent, sur les troisième et quatrième étape de cette stratégie
[1].
La question des dilemmes est extrêmement complexe, et fait depuis une vingtaine d’années, chez les philosophes « analytiques », l’objet d’une littérature luxuriante
[2]. Trois familles de problèmes occupent la communauté philosophique. Problèmes
logiques d’abord : puisqu’ils semblent envelopper une contradiction, les dilemmes ne sont-ils pas logiquement impossibles ? Problèmes
méta-éthiques ensuite : quelles implications ontologiques ou épistémologiques doit-on tirer de l’existence des dilemmes – excluent-ils le réalisme moral, signent-ils l’échec du rationalisme, justifient-ils une forme d’intuitionnisme ou une forme d’éthique des vertus ? Problèmes
politiques enfin : comment « apprivoiser » les dilemmes qui se présentent dans les affaires publiques – pour se prémunir contre les dilemmes moraux propres à la vie militaire, par exemple, faut-il œuvrer à l’existence d’un « État Universel » qui ferait disparaître la guerre ? Sous l’angle logique, j’admets une réponse positive à la première question, puisque je suggère l’existence, et donc la possibilité, d’au moins un dilemme : le
dilemme du soldat. Sous l’angle politique, je soutiens que le pacifisme est une réponse justifiée à certains aspects du dilemme du soldat. Sous l’angle méta-éthique, enfin, je laisse les questions pertinentes pour une discussion ultérieure. Il s’agit donc ici d’utiliser honnêtement le concept de dilemme pour construire une forme indirecte de pacifisme.
Il y a dilemme entre deux raisons d’agir, admet-on, si trois conditions sont réunies :
1. Chaque raison d’agir est une bonne raison prima facie : toutes deux sont indépendamment soutenues par des arguments également dignes d’attention.
2. Les deux raisons d’agir sont conflictuelles : on ne peut obéir aux deux à la fois.
3. Aucune n’est plus forte que l’autre, si bien qu’on ne peut dériver aucune raison finale ou non qualifiée des deux raisons prima facie conflictuelles.
Nos deux raisons d’agir satisfont la première condition : toutes deux peuvent se réclamer d’arguments valides et font usage d’options philosophiques dont on ne peut exclure a priori la vérité. La raison d’agir jusbelliciste repose sur une théorie de la guerre juste dont on voit la force dans la reductio ad Hitlerum ; et sur un principe d’obligation civique (« On doit participer aux guerres justes de sa communauté politique ») que semblent devoir admettre les communautariens, les libéraux, les nationalistes, les républicains, et les socialistes. La raison d’agir pacifiste peut pour sa part se réclamer d’un déontologisme intuitionniste dont l’importance dans les délibérations pratiques, les conversations normatives et le « monde vécu moral » est indéniable : « Éventrer une femme enceinte et crucifier son fœtus ? C’est un acte ignoble à n’accomplir en aucune circonstance » – et c’est pour ça que les massacres du GIA sont paradigmatiquement mauvais. Les deux raisons d’agir satisfont également la seconde condition. Elles sont clairement conflictuelles : je ne peux pas en même temps obéir et désobéir à l’ordre de mobilisation.
Mais satisfont-elles la troisième condition ? Un conflit pratique émerge, pour citer deux experts, chaque fois que « l’agent a une raison de faire A et une raison de faire B, mais ne peut agir conformément aux deux
[3] ». Un conflit moral émerge chaque fois que les raisons d’agir impliquées sont des raisons morales. Le conflit en tant que tel, si l’on suit par exemple Michael Stocker, est monnaie courante et ne pose pas de graves difficultés : la plupart des conflits sont solubles, en ce sens qu’on peut dériver, à partir de deux raisons
prima facie valables « toutes choses égales par ailleurs » mais divergentes, une raison finale non-qualifiée pondérant la force respective des raisons rivales (être à l’heure à un rendez-vous
v. porter secours à un ami dans une détresse urgente)
[4]. Il y a dilemme quand le conflit est insoluble : aucune des raisons d’agir en présence n’est plus forte que l’autre. Le cas de dilemme le plus « pur » est celui des obligations symétriques. Jimmy rentre chez lui et découvre sa maison en flammes. Ses deux enfants qu’il aime autant l’un que l’autre font la sieste à cette heure et sont prisonniers des flammes. Il a l’obligation de sauver l’un, il a l’obligation de sauver l’autre ; il est à égale distance de l’un et de l’autre ; mais il n’a pas le temps, avant que la maison calcinée ne s’écroule, de sauver les deux. Jimmy fait donc face à deux obligations symétriques de même nature dirigées sur deux objets particuliers que les circonstances interdisent de satisfaire en même temps. Quel fait, s’il était connu de Jimmy, donnerait à ce dernier une raison de trancher rationnellement la dispute ? Il est horrible d’abandonner le premier enfant ; il est également horrible d’abandonner le second. Rien ne peut établir une différence morale pertinente entre l’un et l’autre enfant, et « même la vision de Dieu ne révélerait pas qu’une option l’emporte sur l’autre
[5] ».
Avons-nous de bonnes raisons de penser que le conflit entre raisons d’agir pacifiste et jusbelliciste est insoluble ? J’en vois au moins trois. D’abord, on peut être sceptique à l’idée de dilemmes objectifs, et penser que les impasses du conflit relèvent de limitations cognitives subjectives – dépassables ou pas. Il y a
une chose à faire, mais nous ignorons laquelle. Un travail de raison supplémentaire peut nous aider à trancher. L’argument du débat ouvert soutient que même si le dilemme du soldat était subjectif, il serait pratiquement insoluble – et fonctionnerait concrètement comme un « équivalent » du dilemme objectif. Ensuite, il faut noter qu’il y a de bonnes raisons, malgré le scepticisme des rationalistes, de considérer que le dilemme du soldat est, non pas subjectif, mais objectif. L’argument des descriptions incommensurables soutient ainsi que le conflit entre raison jusbelliciste et raison pacifiste repose sur la possibilité qu’un acte reçoive plusieurs descriptions légitimes et non-départageables, ce qui ouvre une « poche d’incommensurabilité
[6] » expliquant le dilemme. Enfin, un petit examen du cas du soldat nu nous permettra de jauger la pertinence du dilemme du soldat.
Le débat ouvert
Distinguons avec Simon Blackburn les conflits provisoires et les conflits stables : les premiers sont temporaires car, en « creusant la question » et en s’accordant une « nouvelle tournée de réflexion », on peut finir – à plus ou moins brève échéance – par les résoudre ; les seconds sont durables car on ne peut pas « raisonnablement s’attendre » à obtenir de l’aide d’un surcroît d’information ou de réflexion
[7]. Peu importe que cette stabilité ait pour source une limitation subjective durable ou une impossibilité objective. Dans les deux cas, il y a une impasse épistémologique : je ne peux m’attendre raisonnablement à ce qu’un surcroît d’information ou de réflexion apportera une solution au conflit.
Admettons, pour faire une concession aux rationalistes, que le conflit entre raison jusbelliciste et raison pacifiste est subjectif. Nous sommes dans un cas où « deux revendications déontiques semblent s’appliquer à la situation, où on ne peut obéir aux deux et où
on ne sait pas conformément à laquelle des deux on doit, toutes choses considérées, agir
[8] ». Ce conflit, subjectif par hypothèse, est-il stable ou provisoire ? Nous avons toutes les raisons de penser qu’il est stable. Car si le conflit entre raisons d’agir jusbelliciste et pacifiste peut être rationnellement tranché, il ne peut être tranché que par une discussion philosophique : les deux raisons d’agir sont soutenues par des arguments philosophiques, et les départager semble bien réclamer qu’on évalue philosophiquement leurs prémisses respec-tives. Or les discussions philosophiques se caractérisent notamment par la souveraineté du meilleur argument.
Mais si je reconnais la souveraineté du meilleur argument, je ne peux raisonnablement m’attendre à ce qu’une nouvelle « tournée de réflexion » terminera la discussion. Car je peux raisonnablement m’attendre à ce qu’une deuxième tournée de réflexion soulève des objections que seule une troisième tournée pourra peut-être lever. Et ainsi de suite. Après la parution en 1977 des
Guerres justes et injustes de Michael Walzer
[9], la balance semblait pencher en faveur du discours jusbelliciste. Mais la nouvelle « tournée de réflexion » ouverte en 2002 par la parution du corrosif
War and Self-Defense de David Rodin
[10], qui fait imploser la tradition de la guerre juste en dissé-quant le concept d’« auto-défense nationale » qui est au cœur du droit international, semble faire pencher à nouveau la balance vers le pacifisme. Puis-je pour autant considérer l’ouvrage de Rodin comme le « dernier mot de l’histoire », sans manifester par là un biais pacifiste pressé de clore la dispute ? La souveraineté du meilleur argument impose ainsi une contrainte du « débat ouvert » : considérer que cette tournée de réflexion a réglé la question, c’est violer cette contrainte en assumant que le débat est clos. Donc le conflit entre raisons jusbelliciste et pacifiste, qui soulève une discussion philosophique impliquant la souveraineté du meilleur argument et du débat ouvert, est un conflit stable.
Lorsqu’un conflit est stable, pour des raisons objectives ou subjectives, je dois à toutes fins pratiques le tenir pour insoluble – ne serait-ce que pour des raisons de temps. Il y a, entre raison d’agir jusbelliciste et raison d’agir pacifiste, un conflit stable, et à toutes fins pratiques insoluble. Si bien qu’il y a effectivement un dilemme du soldat.
Les descriptions incommensurables
L’argument du débat ouvert était destiné aux rationalistes hésitant à admettre un univers moral incohérent, et attachés à l’idée que les impasses morales sont subjectives. Même les ennemis des dilemmes doivent reconnaître qu’il existe des conflits subjectifs stables qui sont, en situation réelle de choix, insolubles. L’argument des descriptions incommensurables, quant à lui, tente d’affaiblir la réticence rationaliste en suggérant que le dilemme du soldat est objectif.
Chaque acte peut connaître plusieurs descriptions. La séquence de mouvements qui consiste à mettre en joue, à viser, à presser sur la gâchette est une séquence standard en temps de guerre. Elle peut recevoir au moins deux descriptions, D1 : « J’accomplis un acte de guerre juste » (puisque par hypothèse ma cause est juste) ; et D2 : « Je tue quelqu’un ». Ces descriptions multiples peuvent être toutes recevables, et elles sont mutuellement compatibles, puisqu’on peut les combiner : « J’accomplis un acte de guerre juste en tuant quelqu’un ». Il y a donc, pour toute séquence intentionnelle de mouvements, une possibilité de descriptions multiples.
Comment rendre compte de cette possibilité ? Suivons sur ce point Alan Donagan
[11]. Les descriptions d’action décrivent un événement, non pas comme une aventure spontanée ou subie (avalanche ou irruption cutanée), mais comme les
faits et gestes d’un agent individuel. Leur « forme caractéristique » est : « A accomplit X au temps
t »
[12]. Toute description de cette forme, souligne Donagan, peut être « complétée » de deux façons différentes : en ajoutant une description des
circonstances de l’action (états mentaux inclus), ou en ajoutant une description de ses
conséquences. Soit une description d’action : « Jimmy accomplit un homicide (au temps
t) ». On peut étoffer une telle description en mentionnant les circonstances : « Jimmy accomplit un homicide dans les circonstances C ». Parfois, la simple mention des circonstances justifie « une nouvelle description d’action où les circonstances C n’apparaissent pas
[13] ». Si les circonstances C sont « une dispute amoureuse », alors semble justifiée une nouvelle description d’action : « Jimmy accomplit un meurtre passionnel ». Mais si elles sont plutôt « dans l’intention de sauver douze femmes et enfants des griffes d’un tortionnaire psychopathe et lourdement armé », alors est (peut-être) justifiée une autre description nouvelle : « Jimmy accomplit un acte de bravoure ». Les nouvelles descriptions ainsi obtenues introduisent parfois d’importantes distinctions morales, comme le montre l’exemple suivant. Soit la description d’action : « A s’empare discrètement de l’objet O ». Ajoutons-y les circonstances : « A s’empare discrètement de l’objet O dans des circonstances où O n’appartient pas à A et où le propriétaire de O n’a pas donné licence à A de s’en emparer ». Nous obtenons une nouvelle description d’action : « A vole l’objet O »
[14]. Laquelle, puisqu’il s’agit de
vol, introduit la distinction morale du juste et de l’injuste. À toute nouvelle description d’action, en outre, on peut ajouter une description de circonstances plus large : « A vole O dans les circonstances où le propriétaire B de O est un ami de A et lui fait toute confiance ». Et là aussi on peut en dériver une nouvelle description d’action : « A trahit B ». Le cercle des descriptions possibles du même événement particulier paraît ainsi s’étendre à perte de vue : « La saisie d’un calice (X) par A peut être un larcin (Y) et une rupture de promesse (Y’) ; elle peut aussi être un cambriolage (Z) et un sacrilège (Z’) selon les circonstances : si le calice n’appartient pas à A et qu’on ne l’a pas autorisé à le prendre (C
1), s’il a promis de ne pas prendre le calice (C
2), s’il s’en est emparé de nuit après être entré par effraction dans le bâtiment qui l’abritait (C
3), et si le bâtiment qui l’abritait est une église (C
4)
[15]. »
Appliquons ce principe de multiplication des descriptions d’action au cas qui nous intéresse – à savoir un homicide en contexte de guerre juste. (a) L’arbre doit avoir une racine, et il nous faut une description minimale des mouvements observables susceptible de recevoir un assentiment unanime (car sans cette description minimale, la question est alors de savoir exactement de quoi l’on parle). Admettons que ce soit : « Jimmy accomplit une traction du doigt sur la gâchette de son M-16 ». (b) Complétons cette description minimale en mentionnant une conséquence : « avec pour effet que l’arme crache un projectile » ; et nous obtenons une nouvelle description : « Jimmy tire un coup de feu ». (c) Complétons cette description : « avec pour effet la mort d’un homme » ; et nous obtenons une nouvelle description : « Jimmy commet un homicide par balles ». (d) Complétons cette nouvelle description par une description contextuelle : « dans des circonstances où Jimmy est le soldat d’une armée en guerre, où il a reçu l’ordre de tirer et où la victime appartient au camp adverse » ; et nous obtenons : « Jimmy remplit ses devoirs de soldat ». (d’) Complétons (c) par une description contextuelle alternative, et qui n’exclut en rien la précédente : « dans des circonstances où Jimmy a promis de ne jamais tuer âme qui vive » ; et nous obtenons : « Jimmy viole une promesse ». (d’’) Ou complétons (c) par une troisième description contextuelle, qui n’exclut aucunement les deux premières : « dans des circonstances où Jimmy a reçu la formation éthique moyenne d’un bon voisin et où il a acquis une seconde nature morale entraînant une répugnance intuitive du meurtre » ; et nous obtenons : « Jimmy trahit sa moralité ordinaire ». (e) Mais nous pouvons encore compléter (d) : « Jimmy remplit ses devoirs de soldat dans des circonstances où l’armée à laquelle appartient Jimmy mène une guerre juste » ; et nous obtenons : « Jimmy accomplit un acte de guerre juste ».
Peut-on trancher entre ces manières rivales de décrire la même séquence intentionnelle de mouvements ? On pourrait imaginer d’abord que certaines descriptions décrivent mieux que d’autres ce qu’il y a à décrire car elles sont plus fidèles aux faits ; ce sont de meilleures descriptions, tout court et sans référence à quelque usage extérieur à l’activité de décrire elle-même. Il y a des descriptions manifestement erronées qui ne « collent pas aux faits ». Les descriptions que nous devons départager, cependant, collent toutes aux faits bruts. Elles leur sont toutes fidèles. Et le fait brut qui nous concerne – la description minimale matérialiste d’une séquence de mouvements physiques – est compatible avec chacune d’entre elles. Mais peut-être les faits pertinents, auxquels nous pourrons ensuite comparer nos descriptions pour déterminer laquelle s’en rapproche le plus, ne sont-ils pas la séquence de mouvements physiques, mais une description adéquate de l’acte volontaire lui-même. Le fait auquel doivent être fidèles nos descriptions serait non pas du type : « Il lève le bras droit pendant cinq secondes en agitant la main de gauche à droite », car ces mouvements pourraient être produits par des décharges électriques et être de l’ordre, non pas de l’action volontaire, mais du réflexe involontaire. Notre fait pertinent serait ainsi d’un type déjà enrichi d’une description circonstancielle – « dans l’intention de saluer un tiers » – pour obtenir la description d’un acte intentionnel : « Il dit bonjour à quelqu’un ». Là encore nos deux descriptions sont compatibles avec la même description intentionnelle minimale ; bien plus, l’une d’entre elles est cette description intentionnelle minimale : « Jimmy commet un homicide par balles ».
Comment faire, alors, pour départager les deux descriptions sur leurs mérites descriptifs « intrinsèques » ? Toute tentative semble succomber au problème suivant. Pour trouver un étalon commun sur le fond duquel départager deux descriptions, il nous faudrait une troisième description, considérée comme un modèle, à laquelle comparer les deux premières pour déterminer laquelle s’en approche le plus. En d’autres termes, il nous faudrait, pour étalon, une description idéale. Mais toute description retenue pour ce rôle n’est à son tour qu’une branche parmi d’autres de l’arbre des descriptions d’action. Comment lui donner le statut de modèle sans être sûr au préalable qu’elle est meilleure que les deux descriptions qu’elle doit départager ? Et comment acquérir cette certitude sans disposer d’une quatrième description servant à départager la troisième description et les deux premières ? On semble engagé dans une tâche sans fin, à laquelle il vaut mieux renoncer. Nos descriptions rivales sont donc non-départageables en tant que descriptions.
Si tel est le cas, cependant, alors la raison d’agir jusbelliciste et la raison d’agir pacifiste semblent elles aussi non-départageables. Car il y a un lien privilégié entre la raison d’agir jusbelliciste et la description D1 : « Il est obligatoire, et donc permis, d’accomplir des actes de guerre juste » ; et entre la raison d’agir pacifiste et la description D2 : « Il est interdit de tuer quelqu’un ». Pour mieux saisir la nature de ce lien privilégié, considérons la séquence intentionnelle de mouvements physiques : mettre en joue un être humain, à viser, à presser sur la gâchette. Je m’interroge sur la qualité morale de cette séquence : dois-je ou non l’accomplir ? On note immédiatement que la description de la séquence physique ne suffit pas à répondre : il nous manque des détails sur l’acte intentionnel, et il nous faut compléter la description physicaliste. Comment ? La possibilité de descriptions d’action multiples ouvre plusieurs voies. Je peux compléter de manière simple et obtenir la description : « Commettre un homicide » ; ou je peux compléter de manière plus complexe et obtenir : « Accomplir un acte de guerre juste ». La question morale devient donc soit : « Dois-je commettre un homicide ? », soit : « Dois-je accomplir un acte de guerre juste ? » La description retenue va donc solliciter plutôt la raison d’agir pacifiste, qui soutient qu’on ne doit pas commettre des homicides, ou plutôt la raison d’agir jusbelliciste qui soutient qu’on doit accomplir des actes de guerre juste.
Tout se passe donc comme si nos deux raisons d’agir étaient des réponses parfaitement justifiées à deux questions distinctes – portant sur le même événement, mais sous deux descriptions différentes. Pour savoir laquelle des deux raisons d’agir rivales doit l’emporter, je devrais donc établir au préalable quelle question poser (« Dois-je commettre un homicide ? » ou « Dois-je accomplir un acte de guerre juste ? »). Mais puisque la différence entre les deux questions est une différence entre descriptions d’action, je dois d’abord, pour établir quelle question morale poser, départager les descriptions. Une telle adjudication est impossible, nous l’avons vu, sur la seule base du mérite descriptif « intrinsèque ». Peut-être alors y a-t-il des raisons non-descriptives de privilégier l’une des deux descriptions. On pourrait suggérer que la question morale pertinente, et la description adéquate, dépendent du point de vue retenu : si je réfléchis en bon citoyen conscient des enjeux politiques, respectueux du droit et sensible à mes obligations civiques, je dois certainement décrire mon acte comme un acte de guerre juste. Et si je réfléchis en bon chrétien conscient que nous sommes tous des enfants de Dieu créés à son image, ou en ami de l’humanité songeant que les devoirs de non-malfaisance sont « dus » à chaque individu qui croise ma route, je dois certainement décrire mon acte, sans référence « césarienne » à l’uniforme ou à l’appartenance politique, comme un homicide : je tue un être humain. Si l’on départage ces points de vue, on aura départagé les deux questions, et donc les descriptions. Le problème, c’est que cette tentative est circulaire. Une raison intéressante d’être pacifiste, notons-le, est ainsi par exemple de nier la pertinence morale de l’uniforme – auquel le jusbelliciste reconnaît le soldat ennemi qu’on a la permission de tuer. Je ne puis réfléchir en bon citoyen sans privilégier un type de description, et je ne puis réfléchir en bon chrétien sans privilégier un autre type de description. Pour le dire autrement, « réfléchir en bon citoyen » implique « privilégier la description jusbelliciste » (qui est « institutionnelle » en ce sens qu’elle fait référence à un contexte politique et juridique, les circonstances de la guerre juste) et « réfléchir en bon chrétien » implique « privilégier la description pacifiste » (qui est « naturelle » en ce sens qu’elle n’est pas institutionnelle). Pour démontrer qu’il faut réfléchir en bon citoyen, je dois entre autres montrer que la description « naturelle » est négligeable. Si bien que l’on ne peut départager les points de vue sans départager les descriptions. Et nous retombons dans l’ornière.
En résumé : sous la description D1, mon acte est justifié par la raison d’agir jusbelliciste ; sous D2, il est condamné par la raison d’agir pacifiste. Le même acte, car il peut recevoir plusieurs descriptions légitimes, est à la fois moralement correct (sous D1) et incorrect (sous D2). Le conflit de notre soldat semble bien reposer sur la possibilité de descriptions d’action multiples. Puisque ces descriptions caractérisent différemment la « chose à évaluer », on ne peut ranger des raisons rivales contenant ces descriptions distinctes sur une échelle hiérarchique commune. Nos deux raisons d’agir sont incommensurables. Mais si deux raisons d’agir sont incommensurables, on ne peut déterminer laquelle est la plus forte. Si bien qu’on ne peut dériver aucune raison finale ou non qualifiée des deux raisons prima facie conflictuelles. La troisième condition des dilemmes est satisfaite, et il y a un dilemme du soldat.
Le cas du soldat nu
L’expression le « cas du soldat du nu », due à Cora Diamond
[16], fait référence à certaines expériences de guerre dont les témoignages abondent et que Michael Walzer
[17] est le premier à répertorier en tant que tels. Les deux plus « canoniques » sont tirées des écrits de Robert Graves et George Orwell :
J’étais embusqué en position de tireur […] lorsque j’aperçus avec ma jumelle un Allemand à environ sept cent cinquante mètres. Il se trouvait sur la troisième ligne allemande où il prenait son bain. Comme l’idée de tirer sur un homme nu me déplaisait, je tendis mon fusil au sergent qui était avec moi. « Tiens, prends ça, tu es meilleur tireur que moi. » Il le descendit, mais je n’étais pas resté là pour voir [18].
À cet instant, un homme qui devait probablement porter un message à un officier jaillit de la tranchée et se mit à courir, complètement exposé, sur le sommet du parapet. Il était à moitié nu et, tout en courant, retenait son pantalon avec ses mains. Je m’abstins de tirer sur lui […]. Si je n’ai pas tiré, c’est en partie à cause de ce petit détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des « fascistes », mais un homme qui retient son pantalon n’est pas un « fasciste », c’est manifestement quelqu’un de votre espèce, un semblable, sur lequel vous n’avez pas envie de tirer [19].
Ces expériences ont un schéma commun : un détail motive soudainement des soldats qui adhèrent à leur cause à s’abstenir de tirer, en dépit de la permission et du devoir militaires de tirer sur l’ennemi. Comment interpréter ces témoignages ? Michael Walzer soutient que le cas du soldat nu manifeste la reconnaissance morale du « droit à la vie » de l’ennemi : lorsque le soldat est nu et lorsqu’apparaît ainsi son humanité commune au-delà de l’uniforme, il semble retrouver l’innocence du non-combattant
[20]. Diamond reproche à Walzer de « moraliser » les témoignages : ces derniers ne parlent pas de droits, mais d’un sentiment de réticence ou de répugnance. Le cas du soldat nu manifeste, non la reconnaissance morale d’un devoir corrélatif au droit à la vie des innocents, mais une « composante non morale du caractère humain », la « générosité d’âme ». Cette dernière trouve une place dans l’activité militaire parce qu’il y a une différence entre « faire la guerre » et « être infesté par la haine qui dénie l’humanité de l’autre partie ». Puisque « servir en soldat » n’implique aucune haine, ma générosité d’âme peut s’exprimer face aux soldats nus, comiques, occupés à fumer une cigarette ou à prendre un bain comme je pourrais moi-même le faire
[21]. Pour Walzer, le cas du soldat nu manifeste une réticence extérieure à la morale militaire, venue du « droit à la vie » propre à la morale commune et ordinaire. Pour Diamond, en revanche, il manifeste une réticence interne à la morale militaire, fondée sur la distinction entre « faire la guerre » et « céder à la haine » – ou, pour le dire autrement, entre « guerriers » et « meurtriers »
[22].
On peut accepter les objections de Diamond à Walzer. Mais faut-il accepter l’interprétation du cas qu’elle propose ? Son explication de l’abstention de tirer me semble faible pour la raison suivante : elle ne nous explique guère en quoi le spectacle de la nudité de l’ennemi doit le rendre moins « tuable » – si ce n’est en invoquant « l’humanité de l’autre partie ». Cela ne nous dit pas pourquoi l’humanité de l’autre partie doit entraîner une abstention de tirer. Il nous faut donc une interprétation (i) qui tienne compte de l’aspect « intuitif » des réticences exprimées par Robert Graves et George Orwell ; (ii) et qui établisse un lien clair entre « nudité » et « immunité ».
Je propose l’interprétation suivante. Le spectacle de la nudité dé-militarise et désinstitutionnalise l’ennemi : une description « privée » (« un individu comme moi ») devient plus saillante qu’une description « publique » (« le soldat d’une armée adverse »). Dès lors, la question morale saillante n’est plus : « Dois-je tirer sur ce soldat de l’armée adverse ? », mais : « Dois-je tirer sur un type comme moi ? » La description de l’acte changeant avec la description de la cible, l’objet de la question morale change lui aussi. Mais si la question se « démilitarise », elle tombe sous le coup de la prohibition ordinaire du meurtre : « Il est interdit de tuer des types comme toi. » Le cas du soldat nu force le tireur potentiel, qui a privilégié la corne jusbelliciste du dilemme, à se rappeler la corne pacifiste. Dans cette perspective, la répugnance est une forme prospective de résidu affectif – comme le regret – associé aux options négligées des dilemmes. Le cas du soldat nu manifeste ainsi la persistance du dilemme.
Cette interprétation satisfait les deux conditions énoncées plus haut. (i) Elle tient compte de l’aspect « sentimental » des réticences, puisqu’elle comprend la réticence à tirer comme une cousine prospective du regret – qu’on considère souvent comme une conséquence nécessaire, voire constitutive, des dilemmes. (ii) Elle rend compte normativement de la réticence, puisque cette dernière est une réaction à la prohibition ordinaire du meurtre sur laquelle s’appuie le discours pacifiste. Si l’on se penche sur le cas du soldat nu, il faut ainsi, peut-être, admettre le dilemme du soldat au nom d’une inférence à la meilleure explication.
Deux conséquences pacifistes
S’il y a bien un dilemme entre raison d’agir jusbelliciste et raison d’agir pacifiste, quelles conséquences politiques doit-on tirer ? J’aimerais en suggérer deux : présomption pacifiste et rejet de la conscription obligatoire.
La présomption pacifiste
Lorsqu’un agent est confronté à un dilemme insoluble, et qu’il finit – puisqu’il n’y a pas d’échappatoire – par obéir à une des raisons morales en conflit au détriment de sa rivale, on admet qu’il fait face à un résidu moral : la raison d’agir qu’il a mise de côté ne cesse pas pour autant d’être une raison d’agir valide, et – quand bien même la nécessité de choisir l’une ou l’autre l’excuse de n’avoir pas choisi les deux – il commet inévitablement un manquement. Ce dernier ne peut rester sans « effet moral », et c’est cet effet qu’on nomme un résidu. Trois types de résidu sont invoqués dans la littérature
[23] : des émotions morales négatives (regret, remords, honte, ou désespoir tragique) ; des devoirs de réparation (comme les excuses dues en cas de promesse non tenue) ; enfin, le devoir de « minimiser les conflits moraux ». Intéressons-nous à ce dernier.
Un agent doué de « bonne volonté » qui voudrait se conduire d’une manière aussi moralement impeccable que possible, s’il est rationnel, doit vouloir les moyens nécessaires à sa fin ; partant, s’il vise une conduite morale, il doit s’efforcer de minimiser les occasions de dilemmes : « Quand nos principes commandent deux lignes de conduite conflictuelles dans un cas particulier, nous n’avons pas besoin, comme c’est le cas dans les sciences, d’altérer nos principes : nous pouvons chercher à altérer le monde de telle sorte que de tels conflits ne se produisent plus
[24]. » Par exemple, un agent moral sérieux doit éviter de promettre à deux personnes de les retrouver au même moment à deux endroits différents – car il contracterait alors deux obligations impossibles à satisfaire conjointement.
Puisque le déclenchement d’une guerre juste le mettrait en situation de dilemme insoluble, un agent moral responsable devrait adopter une présomption pacifiste au terme de laquelle – par souci moral de minimiser les occasions de dilemme – il s’oppose par tous les moyens moraux disponibles au déclenchement des hostilités. Car quand bien même ces dernières respecteraient à la lettre les clauses du jus ad bellum et du jus in bello, elles ne peuvent que créer un problème moral sans apporter de solution. « Voter oui » à une guerre juste, pour ainsi dire, serait l’équivalent d’une double promesse contradictoire. Il faut ainsi s’efforcer de créer un contexte où la guerre ne soit jamais le « dernier recours » prévu par le jus ad bellum. Deux implications pratiques peuvent être suggérées.
(1) Principe de prévention. « Altérer le monde », dans le domaine de la guerre, cela peut consister notamment à préférer, pour reprendre une distinction à la mode, le point de vue de la « Vieille Europe » au point de vue de l’administration Bush. On peut chercher à réduire le nombre des dilemmes nécessairement engendrés par les circonstances de la guerre juste en œuvrant à l’instauration d’une société internationale où l’ordre juridique remplace la force – multilatéralisme, « gouvernance mondiale » et, à terme, la transformation des guerres justes en simples opérations de police mondiale. C’est le point de vue que défend par exemple David Rodin dans War and Self-Defense.
(2)
Principe de modération. Sachant que la « justice des causes », en politique, est une question complexe et embrouillée (
cf. Israël/ Palestine) ; sachant que les faits pertinents (armes de destruction massive ou pas ?) sont difficiles à établir et que les données pertinentes sont exposées à toutes les manipulations ; sachant enfin, comme nous le rappellent certains politologues, que les « sentiments d’injustice » jouent un certain rôle dans le déclenchement et la brutalité des conflits
[25], notre agent moral sérieux devrait adopter une attitude de modération à l’égard de la justice supposée de sa « cause commune ». Il doit ainsi, sur le conseil de Hume, résister à la fois à la superstition : s’imaginer l’omniprésence d’un ennemi jouissant d’« une puissance et une malveillance illimitées » ; et à l’enthou-siasme : s’imaginer sujet à « l’inspiration venue du Très Haut » et croire sans férir à la justice parfaite de sa propre cause
[26]. La modération humienne nous offre ici l’anti-thèse du néoméssianisme inspirant la vision de l’administration Bush.
Le refus de la conscription obligatoire
Écartons ici les justifications théocratiques et traditionnalistes de l’autorité ; et empruntons à Joseph Raz une caractérisation expédiante de la « justification normale de l’autorité » : « La manière normale d’établir qu’une personne a une autorité [justifiée] sur une autre personne implique que l’on montre que le sujet putatif est susceptible de mieux obéir aux raisons qui s’appliquent à lui […] s’il accepte les directives de l’autorité putative comme légitimement contraignantes et s’il essaie de s’y plier, plutôt que s’il tentait d’obéir aux raisons qui s’appliquent à lui directement
[27]. » Je suis marin sur une caravelle voguant en haute mer ; en tant que tel, j’ai une raison fondée de faire le nécessaire pour éviter le naufrage. L’autorité du capitaine sur ma personne est ainsi normalement justifiée si je suis susceptible de mieux obéir à ma raison d’éviter le naufrage en considérant ses directives comme contraignantes qu’en suivant toujours ma propre gouverne. Étant donné que les manœuvres nautiques requises pour naviguer en sécurité sont généralement complexes – impliquant les actions coordonnées d’un grand nombre de marins – et qu’elles ont plus de chances de réussir si tous les membres d’équipage, moi compris, obéissent aux directives cohérentes du capitaine, son autorité est normalement justifiée.
Que penser maintenant de l’autorité de l’État de me contraindre à servir dans l’armée ? Certes, la guerre envisagée est juste par hypothèse, et j’ai des raisons morales – dérivées de la solidarité, de l’équité ou de l’obligation politique – d’accepter dans ces circonstances un rôle de soldat. Mais ce rôle est bien souvent contraire à mon intérêt – et la peur aidant, par exemple, je risque de mal y obéir. L’autorité de l’État dans le domaine pourrait ainsi paraître à première vue justifiée : si les directives contraignantes de l’État concernant l’engagement dans l’armée me rendent plus susceptible d’obéir à mon obligation de servir que le libre choix individuel, alors l’autorité de l’État trouve sur ce point une justification normale.
L’émergence nécessaire du dilemme du soldat, cependant, vient compliquer considérablement les choses. Car une autre raison morale, la prohibition ordinaire absolue de tuer, s’applique à moi – laquelle commande le refus de servir. Et la contrainte étatique de servir, sous forme de conscription obligatoire, me rend moins susceptible d’obéir correctement à cette raison-là – faisant jouer contre elle les calculs d’intérêt et la peur du cachot. Bien plus, elle vient contrarier une juste appréciation de la situation de choix et de ses déterminants moraux : il y a dilemme, et justifier l’autorité de l’État en matière de conscription contraignante suggère au contraire que le verdict est univoque. L’autorité de l’État dans ce domaine, autrement dit, est incompatible avec le point de vue des hommes de bonne volonté : elle m’impose des mains sales que je n’ai pas choisies ; elle court-circuite l’exercice du jugement ou de la décision en donnant des raisons prudentielles de préférer une des options ; enfin, en donnant à l’agent un motif de se « réfugier derrière l’excuse
[28] », elle encourage la mauvaise foi qui – on s’en doute, mais c’est un autre débat – mérite une place de choix dans notre galerie des vices.
Voici donc la position du pacifiste subtil. Elle est pacifiste, parce qu’elle nous invite à condamner le néomessianisme enthousiaste et solitaire ainsi que toute forme de militarisme coercitif. Ce faisant, elle nous donne un outil tranchant pour critiquer les manifestations contemporaines les plus nocives de l’hubris impériale. Cette position pacifiste est subtile, d’abord, parce qu’elle n’implique aucun rejet frontal de la théorie de la guerre juste, et nous libère du poids de la reductio ad Hitlerum. Elle est subtile, en outre et avant tout, parce que l’argument présenté ici a des prémisses « méta-éthiques » : il porte sur le comportement réciproque de deux raisons d’agir, et admet un pluralisme méta-éthique des manières de poser des questions morales et des manières de décrire les actes. Malgré cela, l’argument débouche sur des conclusions pratiques substantielles. Le pacifisme subtil est donc une illustration des pouvoirs de la méta-éthique, et nous apprend, mal gré qu’en aient certaines vulgates, que les questions méta-éthiques ne sont pas condamnées à la stérilité des tours d’ivoire. De plus, cette subtilité augmente la robustesse du pacifisme. Par son pluralisme, et son impartialité à l’endroit des options substantielles en conflit, le pacifisme subtil est en effet susceptible de recevoir l’assentiment des pacifistes classiques comme des jusbellicistes – pour autant qu’ils soient raisonnables et sensibles à l’ouverture du débat philosophique.
Il va sans dire que le pacifisme subtil peut susciter de nombreuses objections, et mériterait un plus ample examen. Les ennemis des dilemmes pourraient contre-attaquer. Les partisans de la guerre juste, ou les rationalistes, pourraient s’en prendre au déontologisme intuitionniste illustré par l’attachement du pacifisme aux répugnances absolues de la « conscience morale ordinaire ». Les partisans du pacifisme classique pourraient s’en prendre aux incohérences du droit international de la guerre. Et le débat, bien entendu, reste ouvert. J’aurai néanmoins atteint mon but si j’ai réussi à montrer que la reductio ad Hitlerum et les arguments similaires ne sont pas fatals à toute forme de pacifisme, et qu’on peut être pacifiste sans être aveugle aux complexités de la vie morale réelle.
[1]
Ce texte est une version remaniée d’une conférence présentée à l’atelier « Guerre et responsabilité morale », organisé le 25 février 2005 à l’Université de Paris I-Sorbonne par Christian Nadeau et Marc-Antoine Dilhac. Je tiens à remercier, pours leurs précieux conseils et commentaires – que je n’ai guère eu la place de prendre en considération – Speranta Dumitru, Markus Haller, Emmanuelle Joz-Roland et Christian Nadeau.
[2]
On trouve les principaux textes fondateurs du débat contemporain dans la compilation de Christopher Gowans (dir.),
Moral Dilemmas, Cambridge, Oxford University Press, 1987. Une excellente radiographie de la discussion dix ans plus tard est proposée dans le recueil de H. E. Mason (dir.),
Moral Dilemmas and Moral Theory, Cambridge, Oxford University Press, 1996. Enfin, le volume de Peter Baumann et Monika Betzler (dirs.),
Practical Conflicts. New Philosophical Essays, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, témoigne de la vivacité toujours grande de la question des dilemmes – et plus généralement des conflits pratiques. On peut se rapporter également au brillant état des lieux dressé par Christine Tappolet, « Dilemmes moraux »,
in Monique Canto-Sperber (dir.),
Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, 4
e éd. 2004, vol. 1, p. 528-534.
[3]
P. Baumann et M. Betzler, « Introduction »,
in P. Baumann et M. Betzler (dirs.),
Practical Conflicts…,
op. cit., p. 2.
[4]
Cf. Michael Stocker,
Plural and Conflicting Values, Cambridge, Oxford University Press, 1990.
[5]
Simon Blackburn, « Dilemmas: Dithering, Plumping and Grief »,
in H. E. Mason (dir.),
Moral Dilemmas and Moral Theory,
op. cit., p. 127.
[6]
David Brink, « Moral Conflict and Its Structure »,
in H. E. Mason (dir.),
Moral Dilemmas and Moral Theory,
op. cit., p. 107.
[7]
Cf. Simon Blackburn, « Dilemmas: Dithering, Plumping and Grief », art. cité, p. 127-128.
[8]
Terrance McConnell, « Moral Dilemmas and Consistency in Ethics »,
in Ch. Gowans (dir.),
Moral Dilemmas,
op. cit., p. 165.
[9]
Michael Walzer,
Guerres justes et injustes, trad. de l’angl. par Simone Chambon et Anne Wicke, Paris, Belin, 1999 (
Just and Unjust Wars, New York, Basic Books, 1977).
[10]
David Rodin,
War and Self-Defense, Oxford, Oxford University Press, 2002.
[11]
Alan Donagan,
The Theory of Morality, Chicago, University Press of Chicago, 1977, p. 36 et suiv.
[16]
Cora Diamond, « Le cas du soldat nu », trad. de l’angl. par Jean-Yves Mondon,
Cités, n° 5, 2001, p. 113-125.
[17]
M. Walzer,
Guerres justes et injustes…,
op. cit.
[18]
Robert Graves, cité par M. Walzer,
ibid., p. 203.
[19]
George Orwell, cité par M. Walzer,
ibid., p. 203-204.
[21]
Cf. C. Diamond, « Le cas du soldat nu », art. cité, p. 121-124.
[22]
Cf. Shannon French, « Murderers, not Warriors »,
in James P. Sterba (dir.),
Terrorism and International Justice, Cambridge, Oxford University Press, 2003, p. 31-46.
[23]
Cf. Terrance McConnell, « Moral Residue and Dilemmas »,
in H. E. Mason (dir.),
Moral Dilemmas and Moral Theory,
op. cit., p. 36-47.
[24]
Ruth Barcan Marcus, « More about Moral Dilemmas »,
in H. E. Mason (dir.),
Moral Dilemmas and Moral Theory,
ibid., p. 28.
[25]
Cf. David Welch,
Justice and the Genesis of War, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[26]
David Hume, « De la superstition et de l’enthousiasme »,
in David Hume,
Essais moraux, politiques et littéraires, édité et traduit de l’angl. par Gilles Robel, PUF, 2001, p. 205-206.
[27]
Joseph Raz,
The Morality of Freedom, Cambride, Oxford University Press, 1986, p. 53.
[28]
Cf. Jean-Paul Sartre,
L’existentialisme est un humanisme, Genève, Nagel, 1970 [1946], p. 80.