Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630203
244 pages

p. 193 à 209
doi: en cours

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Varia

no 19 2005/3

2005 Raisons politiques Varia

L’école d’Essex et la théorie politique du discours : une lecture « post-marxiste » de Foucault

Erwan Sommerer Erwan Sommerer est docteur en science politique et ancien ATER à l’IEP d’Aix-en-Provence et de Strasbourg. Au sein du Centre de recherche sur l’Amérique Latine et les Caraïbes (CREALC), il a consacré une thèse de théorie politique au conflit des représentations et ses conséquences sur la production de la réalité sociale, étudiant notamment en Argentine les syncrétismes issus de la diffusion idéologique. Ses recherches actuelles prolongent ce thème et concernent le rapport entre la confrontation à l’altérité et le renouvellement du lien social et politique.
Le post-marxisme de l’école d’Essex est une reconnaissance du caractère contingent des luttes et des identités sociales : l’abandon de toute référence à un sujet privilégié de l’émancipation en même temps qu’une tentative pour restituer la possibilité de la décision politique sur le terrain mouvant de la postmodernité. La notion de formation discursive, issue de la pensée foucaldienne, en est l’un des concepts centraux ; la trame symbolique de la Cité apparaît ainsi constituée d’un système instable de significations hétérogènes apposées sur les choses et les hommes, un discours dont la fixation hégémonique constitue l’enjeu des luttes politiques. A l’écart de toute téléologie essentialiste annonçant la fin de l’histoire, cette acceptation de la contingence comme terrain privilégié des conflits sociaux agit comme un renouveau du rôle de la politique en tant que décision de la structure sociale quant à son propre sens et du sujet quant à sa propre identité fluctuante et indécise. The post-Marxism of the Essex School is a recognition of the contingent nature of social struggles and identities: the eschewal of any reference to a privileged subject of eman-cipation as well as an attempt to restore the possibility of political decision-making on the shifting sand of postmodernity. The notion of discursive formation, a product of Foucault’s thought, is one of the central concepts thereof; the symbolic framework of the polis thus appears to be composed of an unstable system of heterogeneous significations appended to things and people, a discourse whose hegemonic fixation constitutes the stakes of political struggles. Far from any essentialist teleology proclaiming the end of history, this acceptance of contingency as the privileged terrain of social conflicts serves to renew the role of politics as the deciding of the social structure with regard to its own meaning and of the subject with regard to its own fluctuating and unsettled identity.
 
1. Contingence des luttes sociales et politisation de la formation discursive
 
 
Évoquer l’École d’Essex, c’est regrouper sous une désignation toujours un peu arbitraire et réductrice des travaux qui ont en commun l’exploitation souple d’un certain nombre de concepts dont les producteurs les plus en vue enseignent dans cette université. C’est le cas d’Ernesto Laclau, qui a travaillé avec Chantal Mouffe, ou encore d’Aletta Norval et de David Howarth [1]. Présenter le corpus théorique qui sous-tend leurs recherches, c’est repérer un même intérêt pour les grands discours symboliques qui fondent le sens commun en société et qui distribuent les rôles et identités. Mais c’est aussi rendre compte d’une pensée formée à partir d’un processus de diffusion intellectuelle, les auteurs de référence étant Derrida, Althusser et bien sûr Foucault. Le post-marxisme, présenté dans le monde anglo-saxon comme une forme de post-structuralisme, est une théorie des conflits politiques et de la mobilisation collective qui reprend l’analyse des idéologies là où la pensée française, rompant avec ses propres paradigmes dominants, l’a abandonnée dans les années 1980.
On se propose alors d’en présenter ici les grands axes conceptuels, en montrant les liens avec la pensée de Foucault, mais en insistant aussi sur les avancées spécifiques de cette théorie dans des domaines de recherche qui lui sont propres : on tâchera ainsi d’indiquer comment la pensée foucaldienne a été reprise et transformée, la persistance de certaines notions – au premier rang desquelles celle de « formation discursive » – ne devant pas occulter le processus de réception, donc de réappropriation de la théorie du discours proposée par Foucault, plus particulièrement dans son Archéologie du Savoir. Enfin, on indiquera aussi dans quelle mesure les auteurs évoqués ont pu percevoir dans leurs recherches la possibilité d’un renouveau de la politique une fois abolis les multiples déterminismes, marxistes ou structurels, qui l’ont parfois réduite à un effet second et dérivé.
La théorie politique du discours est post-marxiste dans son acceptation de la contingence : celle des conflits sociaux et politiques, dont les mots d’ordre et les lignes de partage ne sont plus fixés une fois pour toute et ramenés à une césure exclusive au sein du social – la lutte des classes. Mais cette contingence est aussi celle des identités, en perpétuelle redéfinition et transformation au sein de luttes ou d’alliances qui ne concernent plus des acteurs individuels et collectifs dont la localisation sociale serait prédéterminée : le prolétariat, notamment, n’est plus l’agent privilégié de la réalisation d’une fin de l’histoire auxquelles toutes les idéologies ont prétendu. Réintroduire la contingence contre la nécessité au cœur des rapports politiques, c’est alors reconnaître le flottement du sens donné par les acteurs à leurs actes, à leur environnement et à leur propre cheminement biographique ; c’est aussi étudier leurs tentatives incessantes pour fixer ce sens, pour stabiliser la signification des luttes politiques, dessiner des lignes de partage immuables au sein du social, et renouer alors avec la certitude, ouvrir un accès à une réalité et à une vérité prétendument affranchies des distorsions idéologiques.
Le structuralisme tendait à décrire la société comme un ensemble stable de positions différentielles où les rôles et identités se définissaient mutuellement, où chaque différence, chaque localisation spécifique au sein de la structure, était intégrée à un ordre systémique global. Cette structure, chez les post-marxistes, est instable et inachevée. Défaillante – on verra pourquoi –, elle se révèle incapable de fournir aux acteurs des localisations identitaires – des positions de sujets – solides et satisfaisantes. Et c’est par cette critique de la vision structurale et déterministe des luttes sociales qu’est réintroduite l’incertitude – la mouvance du sens et des identités : c’est sous une forme post-structuraliste que cette théorie réinvestit la société d’une contingence qui marque son incapacité à exister comme une totalité close, purement systémique, où chaque acteur occuperait une position de sujet constante et définitive [2]. Et si cette notion de post-structuralisme se réfère explicitement à Foucault, c’est que la structure ainsi frappée d’incomplétude est d’abord un discours.
Cela n’implique pas une analyse discursive au sens courant du terme : le discours n’est pas ici le strict produit de l’énonciation individuelle. Il ne s’agit ni d’une étude linguistique ni d’une interprétation rhétorique. Le postulat de départ est l’idée que tout ce à quoi une communauté est confrontée est immédiatement mis en signification et fait l’objet d’une interprétation insérée dans un récit social, une narration historique, la formation discursive étant l’ensemble des discours à travers lesquels les acteurs apposent du sens à tout objet et sujet et leur confèrent ainsi une existence sociale. Qu’une épidémie soit interprétée comme une crise sanitaire ou l’expression de la colère divine, que la construction d’une autoroute à travers une forêt soit la promesse d’un désenclavement géographique dû au progrès ou le signe de l’irresponsabilité écologiste des décideurs publics, dépend de la formation discursive à laquelle l’objet, l’évènement ou le projet seront articulés [3].
Une formation discursive est un ensemble de perspectives – de points de vue – sur les choses et sur les hommes ; elle marque le caractère interprétatif de toute médiation entre les acteurs et leur environnement ; c’est un autre nom pour la dimension symbolique de la Cité. C’est aussi une structure déterministe. Non pas le produit d’une subjectivité toute puissante, inscrite dans la tradition kantienne ou husserlienne. De Foucault à Laclau et Mouffe persiste le décentrement du sujet, l’abandon de l’auteur – ce créateur exclusif d’une œuvre singulière – au profit de positions de sujet instituées et normées par le discours, et que l’acteur vient occuper dans les conditions décidées par le contexte des relations politiques à une époque donnée [4]. Que cette structure soit défaillante n’empêche pas la distribution des positions identitaires au sein du social. Le marxisme, le discours d’apartheid en Afrique du Sud, le néo-libéralisme, sont des exemples de formations discursives qui désignent aux acteurs – socialisés, immergés dans un univers de significations prédonnées – les positions de sujet qu’ils sont autorisés à considérer comme légitimes dans un contexte donné.
La « régularité dans la dispersion » analysée par Foucault demeure alors le principal angle de définition de la formation discursive. En effet, les discours sont composés d’éléments hétérogènes articulés de manière à constituer une tentative de totalisation cohérente [5]. Ainsi l’écologie politique, et la perspective sur le monde et les individus qu’elle induit, est formée à la fois de théories scientifiques, de slogans et mots d’ordre, d’institutions – les associations activistes, les partis ou mouvements nationaux et internationaux –, ainsi que de pratiques militantes. Au sein des formations discursives s’estompe la coupure entre le sens, l’interprétation des objets et évènements, et les actes que cette interprétation permet de générer.
La notion de régularité – Foucault parlait aussi de « système de dispersion » – renvoie à l’idée d’une construction de la cohérence et de l’homogénéité au sein de formations discursives qui sont des assemblages instables d’éléments qui n’avaient pas vocation – par essence – à être rassemblés et associés dans un même schème de représentation : chez Foucault comme chez Laclau et Mouffe, c’est l’idée d’un centre, d’un principe unificateur sous-jacent qui est abandonnée ; les origines, les enchaînements, ne sont que des constructions téléologiques qui naissent en même temps que les discours dont ils sont supposés être la cause ; la société n’est plus fondée sur une rationalité masquée – la dialectique – ni sur l’appel à une transcendance – la fondation divine [6]. Ce qui fait son unité lorsqu’elle est dominée par une formation discursive, c’est la cohérence que les acteurs sont capables de lui donner, et le lien qu’ils sont capables de former entre des identités dispersées et des interprétations composites d’origine économiques, sociales et culturelles.
Le thatchérisme fut ainsi constitué d’éléments distincts associés à des rôles et pratiques hétérogènes, ce discours associant des valeurs conservatrices traditionnelles – telles les notions de famille, de nation, d’autorité ou de devoir – avec des thèmes néo-libéraux, notamment l’hostilité à l’étatisme au nom d’un égalitarisme fondé sur le marché. Des concepts, des slogans, furent associés à une pratique spécifique du pouvoir, combinés comme autant de composantes qui n’étaient pas vouées par un principe ou par une loi déterministe quelconque à être articulées à une même formation discursive. Et la légitimité de l’articulation, qui est aussi une forme de bricolage idéologique – que l’on retrouve dans le marxisme, le fascisme, etc. – provient alors de la capacité des acteurs à démontrer le caractère nécessaire et non contingent de la régularité ainsi constituée.
Cependant, l’emploi d’un même terme, celui de formation discursive, ne doit pas masquer l’évolution de sa signification et de son champ d’application. Ce qui, chez Foucault, est encore une région du social, cohabitant avec d’autres – l’économie, les institutions –, elles-mêmes considérées comme non-discursives, prend chez Laclau et Mouffe une importance décisive : si tout objet, toute chose, ne doit son existence sociale qu’au surplus de sens que lui apposent les acteurs, alors rien n’existe en dehors du champ de la discursivité ; il n’y a plus de lieu extra-discursif [7]. Aucune institution, aucune pratique, n’échappe à la trame symbolique du social. Cela ne constitue pas un déni de concrétude ou de matérialité [8] ; cela ne constitue pas non plus une plongée dans l’idéalisme le plus radical. Simplement – et Laclau et Mouffe prolongent ici la réticence foucaldienne à réduire les discours à des déterminations extérieures – l’existence des institutions et objets les plus concrets est inséparable de leur aspect symbolique et discursif, de l’interprétation, du récit, qui ont présidé à leur formation ou qui ont déterminé leur signification auprès d’une communauté donnée.
Si toute chose acquiert un sens en fonction du discours auquel elle est articulée, il est impossible de localiser une région du social qui puisse se positionner à l’extérieur des réseaux symboliques qui fondent le lien intersubjectif en société. L’influence de Derrida, et son slogan bien connu – « il n’y a pas de hors-texte » – est ici déterminante dans l’extension du champ d’effectivité de la formation discursive. Espace de production des énoncés scientifiques, des concepts et positions de sujet qui marquent les jeux de circulation et de transformation du savoir, la formation discursive décrite par Foucault s’insère alors dans une conception plus étendue, plus proche des idéologies politiques, des grands cadres de représentation du monde qui incluent les discours scientifiques mais ne sauraient s’y réduire : il s’agit en quelque sorte d’une politisation de la formation discursive, de son inscription dans une problématique élargie des conflits sociaux et idéologiques. Et si le pouvoir demeure lié au savoir, c’est que ce dernier comprend non seulement la connaissance scientifique, mais aussi la représentation ordinaire, le sens commun en société et son déploiement quotidien de significations profanes.
 
2. Hégémonie et dislocation des positions de sujet
 
 
C’est par la notion d’hégémonie – inspirée de Gramsci – que Laclau et Mouffe expriment la capacité d’une formation discursive à articuler en son sein une multitude de thèmes et identités hétérogènes, en s’installant en même temps dans les lieux privilégiés – institutionnels – de l’énonciation, du contrôle et de la légitimation des représentations en circulation dans une société donnée [9]. L’influence gramsciste se fait sentir non seulement dans la reconnaissance du rôle des idéologies, identifiées au socle symbolique du social, mais aussi dans la vision souple de conflits sociaux et de localisations identitaires en perpétuelle redéfinition [10]. La confrontation des discours, à travers les pratiques antagonistes qu’ils engendrent, porte alors sur l’acquisition du monopole de la production des grandes lignes de partage au sein du social : la définition de l’altérité, la distinction entre le propre et l’étranger, entre l’allié et l’adversaire, et la polarisation des identités qui en résulte, sont des effets de la prétention des discours à marquer de manière hégémonique les frontières de la Cité.
Mais, parce qu’aucune formation discursive ne peut invoquer de principe fondateur prouvant sa validité universelle sans compter la nécessité de définir une altérité qui rappelle sans cesse l’existence d’un au-dehors, d’une limite au-delà de laquelle les règles en vigueur au sein d’une formation donnée ne sont plus valables, tout projet hégémonique ne peut être que partiel. C’est pour cela que la structure sociale recèle toujours une instabilité qui marque la lisière du sens qu’elle prétend déployer ; la structure n’a pas de centre – ni la raison, ni la race ni la loi divine, ni la marche en avant de l’histoire vers sa propre fin n’ont de validité en dehors des discours qui en font leur principe sous-jacent –, et la structure n’est pas illimitée : elle a un extérieur qui participe à son existence, toute identité étant dépendante de ce qu’elle exclue pour marquer sa spécificité. L’autre, le barbare, le bourgeois, le traître à la Patrie, l’ennemi du Peuple, est l’extériorité qui permet la confirmation négative de la consistance d’un discours. Et cette extériorité constitutive est aussi celle qui resurgit régulièrement pour indiquer la présence d’une alternative, d’un point de vue distinct sur le monde, et ébranler ainsi la stabilité discursive.
La lecture post-marxiste porte la trace de la double influence de Foucault et Derrida : si toute formation discursive articule des identités qui ne doivent leur cohérence qu’aux lignes de partage qui sont tracées entre elles et une altérité qui participe à leur définition, alors la norme, la cohérence, la rationalité qui les animent sont dépendantes d’une négativité, d’un envers qui est à la fois la condition et la limite de leur existence. A la place d’un centre unique, ultime et permanent, la structure ne connaît donc qu’une succession de centres instables et temporaires, incapables de maintenir une cohérence qui est sans cesse questionnée par la présence d’alternatives. Ces centres temporaires – produits par les formations discursives – expriment les limites de toute tentative hégémonique, cet état ayant des conséquences tant sur les objets que les sujets insérés dans les discours.
C’est au prisme de ces réflexions que Laclau a analysé le péronisme : au cours de son exil en Espagne, Perón est parvenu à articuler dans son discours des pratiques et identités hétérogènes qui allaient de l’extrême-droite – le péronisme perçu comme un franquisme argentin – à l’extrême-gauche, son mouvement attirant des militants proches du castrisme. Mais ces articulations, le maintien de la cohérence d’une formation discursive extrêmement éclectique, n’ont pas résisté au retour au pouvoir de Perón, qui s’est attaqué à l’aile gauche de sa propre organisation afin d’unifier la société argentine sur la base d’un discours corporatiste et conservateur. Ce qui a alors explosé en une guerre civile d’où émergea la dictature de Videla fut donc à la fois un discours et les identités, les pratiques et les organisations partisanes concrètes qui existaient en fonction des représentations déployées par ce discours. Ce fut une partie de la société qui se scinda autour d’une frontière antagoniste [11].
Une telle dislocation marque l’incapacité à stabiliser le sens des objets et des sujets. Ainsi la désarticulation du discours de l’État providence par le thatchérisme fut-elle le renversement complet du sens apposé à un modèle socio-économique ainsi qu’aux acteurs – les syndicats, la fonction publique ou encore les chômeurs – qui s’y procuraient un positionnement symbolique spécifique dans la société. Quand plusieurs formations discursives sont en concurrence, en limitation mutuelle, c’est toute la médiation interprétative instituée entre les acteurs et leur environnement qui acquiert une dimension polysémique. Les actes, les institutions, les décisions publiques, prennent un sens entièrement distinct selon les discours qui parviennent à en fixer la représentation sociale. Cette polysémie exprime les limites de la prétention de toute formation discursive à monopoliser la production du sens en société : sans cesse, des alternatives viendront reformuler la signification des objets, des rôles et évènements sans qu’aucun discours ne parvienne à valider durablement sa prétention à offrir un plein accès ontologique à leur vérité, à leur nature profonde ou à leur essence.
Mais ce qui, concernant les objets, pourrait n’être qu’un conflit d’interprétations contradictoires et concurrentielles, prend une toute autre dimension dans le cas des positions de sujet. Chez Laclau, la formulation initiale de la distribution discursive des identités dans la théorie foucaldienne est croisée avec d’autres paradigmes : le rapprochement avec l’interpellation idéologique telle que l’ont analysée Althusser et Pêcheux renforce ainsi la politisation de la formation discursive. L’interpellation participe d’une même logique que la localisation identitaire au sein des discours ; l’individu est interpellé en sujet, il est happé par l’idéologie et les significations qu’elle attribue tant aux choses qu’aux acteurs [12]. Les différences avec la position de sujet, la fonction identitaire instituée par les formations discursives – l’auteur dans le discours littéraire – sont alors moins importantes que le pont que l’on peut établir entre les deux notions si l’on admet la mutation et la systématisation à l’œuvre dans cette lecture post-marxiste de Foucault.
Et si l’individu est effectivement interpellé en sujet par la formation discursive qui préside à sa socialisation et à l’attribution de son identité, alors la dislocation polysémique, la limitation imposée par l’altérité – par la concurrence d’autres discours – rend imparfaite cette position de sujet. L’identité que l’acteur se procure au sein des discours n’est jamais totalement opératoire, cohérente et protégée des contradictions. Puisque aucune hégémonie ne peut prétendre à la clôture qui ferait de la société un tout cohérent et autosuffisant, alors la définition des sujets est elle-même défaillante. Et cette défaillance ne révèle aucune identité essentielle, qui existerait sous le vernis des significations imposées par les discours. L’abandon de tout centre structurel, de tout principe fondateur, fait que la théorie marxiste de la distorsion est ici contournée : il n’existe pas, en deçà des positions de sujet instituées par les discours, d’identité fondamentale qu’il conviendrait de mettre au jour ; les idéologies ne voilent plus des positions de classe susceptibles de révéler le véritable rôle des acteurs dans l’histoire. La dislocation des identités, leur insuffisance, ne révèle que le vide, un manque, une insatisfaction du sujet devant les propositions identitaires des discours auxquels il est confronté.
Dans le processus de réception de la pensée française des années soixante-dix qui est à l’origine de la théorie politique du discours, les différences entre les auteurs – rassemblés sous l’étiquette du structuralisme ou du post-structuralisme – tendent parfois à s’estomper. Cette hybridation est souvent féconde : Foucault, déjà, se tient au point de convergence entre Gramsci et Derrida. Mais c’est ici à Lacan que Laclau et Mouffe font référence, acceptant en cela l’héritage althussérien [13].
Ainsi, l’adoption d’une position de sujet est une identification qui rappelle le miroir lacanien. Ce que les formations discursives distribuent dans le social, ce sont des types, des modèles ; des reflets qui sont à la fois des clichés sociaux à l’épaisseur variable, – le scientifique écologiste, activiste, membre d’une organisation internationale de défense de la faune sub-aquatique, l’entrepreneur privé, le patriote – et des balises auxquelles les sujets s’identifient en fonction du récit, familial, médiatique ou autre dans lequel ils les auront puisées. La spécificité d’une telle théorie tient alors à son insistance sur les défauts de tout type identitaire, sur ses lacunes, l’incapacité des acteurs à acquérir à travers eux une position satisfaisante dans le social, et surtout son instabilité du fait de la concurrence d’autres formations discursives apposant d’autres significations aux mêmes modèles ou proposant des modèles de substitution dont la validité est supposée être supérieure.
Non seulement le sujet n’existe pas par-delà les types sociaux qui lui sont présentés pour identification par les multiples discours en concurrence, mais ces types se révèlent eux-mêmes, du fait de cette pluralité, instables et partiels, sans cesse questionnés, menacés de polysémie ou de rejet aux marges de l’histoire. L’identité est un sens apposé par un discours à un individu, mais l’individu n’existe qu’en tant que sujet. Et puisque ce sens est en dislocation, qu’il n’est jamais durablement stabilisé et fixé, alors l’individu est lui-même polysémique, dépourvu de toute signification satisfaisante et incapable d’accéder à une quelconque essence, une localisation extra-discursive où serait révélée, comme par miracle, une identité réelle qui n’est jamais finalement qu’une autre position de sujet.
 
3. Le discours post-marxiste : renouveau politique et limites pratiques
 
 
Le rejet des déterminismes marxistes et structuralistes agit dans la théorie post-marxiste du discours comme une tentative de réhabilitation de la place centrale de la politique en tant que décision constituante, en tant que choix portant sur le discours dont le contenu déterminera les règles et les normes instituées au sein d’une communauté donnée. Puisqu’il n’existe plus de loi ou causalité historique sous-jacente, à laquelle les identités et évènements pourraient être réduits, puisque le déterminisme structurel est lui-même faillible et ne peut suffire à attribuer une fois pour toute un sens exclusif aux luttes sociales, alors s’ouvre un espace pour la possibilité d’une prise de décision politique comprise comme l’opportunité d’assumer la contingence sans plus en référer aux lois de la nature ou à des causalités mécaniques de type matérialiste [14].
Puisque aucune identité n’occupe plus une position historique ou structurelle privilégiée, puisque aucun mot d’ordre n’est plus fondé sur une essence susceptible de le naturaliser et le placer dans le sens de l’histoire, alors seule la décision politique, le choix appuyé sur une contingence acceptée et reconnue comme telle, est à même de fixer temporairement les identités des acteurs et le sens de leur environnement : et si le résultat de la décision instituante ne peut être définitif, et demeure éphémère, c’est que nul discours ne peut atteindre ce que Laclau et Mouffe nomment « la plénitude absente » de la communauté, cet horizon d’émancipation, de justice sociale, d’égalité ou d’indépendance qui ne peut jamais être complètement réalisé dans les faits [15]. Un discours hégémonique, en situation pluraliste, ne fait jamais que s’installer temporairement dans les lieux de l’universel, son incapacité à pallier ses propres imperfections structurelles assurant l’alternance démocratique.
Ce n’est donc qu’une fois écartés les déterminismes que le choix politique redevient une décision à part entière. Foucault, là encore, est associé à Derrida, pour qui toute décision prise en vertu d’une règle quelconque ou d’un principe fondateur ou régulateur reste en deçà de la véritable décision, celle qui est prise en situation d’incertitude, lorsque rien ne vient atténuer la possibilité du choix. C’est ainsi que le post-marxisme s’approprie la théorie foucaldienne des formations discursives : en reprenant l’idée d’une contingence des discours malgré la prétention ontologique des récits fondateurs ou originels ; en affranchissant la politique des déterminismes qui faisaient de la décision un acte impossible, entravé par des lois multiples qui annonçaient à l’avance la façon dont l’histoire allait se terminer.
Ce positionnement théorique est néanmoins à double tranchant. Si le sens des évènements et identités dépend de discours contingents, si la décision politique s’insère dans les failles de la structure pour installer sur le socle mouvant de la contingence des certitudes forcément éphémères, alors aucun mot d’ordre, aucune demande dans le social, ne peut plus prétendre incarner de façon naturelle et spontanée le progrès ou l’émancipation. Une fois le prolétariat ou le peuple destitués de leur statut privilégié, aucune identité n’est plus « progressiste » ou « réactionnaire » par essence. Il n’y a que la pratique politique des acteurs, et les articulations qui en procèdent, pour tenter d’associer une identité à l’un des pôles de l’échiquier partisan. Le féminisme, les revendications écologistes, pacifistes, la lutte contre la mondialisation, contre le racisme, sont autant de discours qui ne peuvent prétendre disposer d’une couleur politique inaltérable puisque leur sens dépend des formations discursives instables et changeantes auxquelles ils sont articulés.
Cette question du choix se retrouve également dans la conception post-structuraliste du libre-arbitre. Puisque le sujet est d’abord un manque, le vide d’un acteur qui ne s’installe jamais dans une identité complète et achevée, alors le déficit de sens de la structure le force à agir pour combler ce manque, pour achever sa subjectivation et décider lui-même des conditions de sa propre interpellation. Du fait de son identité déficiente, le sujet est poussé à corriger les défauts d’un ordre structurel qui ne parvient jamais à proposer des positions de sujet préservées de toute polysémie : la structure ne pouvant constituer tout à fait le sujet, celui-ci doit réagir aux imperfections structurelles ; il est forcé de décider parce que font défaut les déterminismes, les lois et règles qui devaient – dans une vision systémique pure et parfaite – se substituer à lui et jouer cette fonction holiste que le structuralisme tendait à attribuer au système social. La dislocation, concernant le sujet, est source de liberté [16].
Du moins est-ce ainsi que la théorie post-marxiste présente le libre-arbitre et en dessine immédiatement les limites : car la liberté du sujet, qui est la possibilité d’une décision quant à sa propre identité, est en quelque sorte imposée par les failles structurelles des formations discursives. C’est parce que la clôture de la société est une impossibilité logique que le sujet est poussé de façon mécanique à trouver lui-même un modèle identitaire auquel s’identifier : c’est là la réintroduction d’un déterminisme indirect au cœur même du choix identitaire ; c’est la résurgence d’un effet structurel – l’échec du déterminisme – qui force le sujet à exister librement. Comme un écho lointain de la déclinaison épicurienne des atomes qui conduisait mécaniquement au libre-arbitre, la politique et la liberté sont produites par les imperfections de la structure, par cette incapacité des formations discursives à fixer définitivement le sens commun en société.
Sans compter que cet inachèvement – la dislocation – est un état de conflit, un moment d’incertitude et de violence pour le sujet : la paix discursive n’est possible que lorsque toute altérité a été écartée, que la structure atteint temporairement une certaine stabilité, et donc que le déterminisme agit pleinement [17]. Seules les situations de rupture et la perte de sens qu’elles provoquent, sont source de liberté. À l’inverse, toute stabilisation de l’ordre social repose précisément sur un renouveau déterministe et la disparition de la possibilité politique, c’est-à-dire de la décision, du choix, et donc de la politique perçue comme action, comme évènement au sens arendtien, qui fasse exception à l’ordre social et sa règle déterministe.
Laclau a pu se voir reprocher cette ambiguité de la liberté du sujet. Mais des critiques plus étendues ont porté sur le projet à l’œuvre au sein de ce corpus conceptuel. Cette théorie n’est pas simplement post-marxiste du fait de son appropriation de la notion gramsciste d’hégémonie, passée au filtre de l’approche foucaldienne du discours. Elle vise aussi à prolonger la visée émancipatrice du marxisme, à légitimer les luttes et demandes des mouvements sociaux apparus en dehors du cadre classiste traditionnel sans faire appel à un nouveau principe fondateur ou à la détection de lois historiques. Cette théorie prolonge donc d’une certaine façon la confusion marxiste sur le statut exact d’un appareil conceptuel destiné à analyser les conflits sociaux et à constituer un instrument au service de certains des acteurs de ces conflits [18].
Il s’agit d’un débat classique, mais qui prend une tournure particulière dans le cas d’une théorie qui s’intéresse à la possibilité de l’action politique une fois évacué tout appel à une vérité universelle, à une fondation ou une rationalité privilégiée qui inscrirait telle ou telle identité, tel ou tel mot d’ordre politique, dans le sens de l’histoire. Ainsi la théorie du discours a-t-elle pu être présentée comme une tentative impossible d’asseoir la légitimité des mouvements sociaux sur un socle mouvant, incertain, une fois démontrée la vaine prétention de toutes les idéologies et récits fondateurs à constituer un centre structurel pérenne. Le concept d’hégémonie reflète précisément l’effort théorique pour justifier et légitimer la prise de décision politique sur un terrain contingent, indécidable dans les termes de Derrida, où nul discours, nulle alternative ne peut prétendre invoquer une quelconque supériorité politique ou morale en dehors de son propre contexte d’argumentation.
La théorie du discours, qui prend acte du constat foucaldien du caractère précaire et contextuel de toute origine et de tout centre, est une prise en compte du relativisme et des possibilités politiques qu’il autorise : une fois admise la contingence, le choix politique et partisan doit être assumé en tant que tel, argumenté, inséré dans une démonstration exposée sur la place publique, et qui ne débouche pas sur l’occultation des alternatives mais sur une tentative d’occuper temporairement les lieux de l’universel et de la certitude, et ce en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en mimant le réel et le vrai [19]. Savoir que l’auteur est mort n’empêche pas de le maintenir en vie artificiellement – de faire « comme si » il existait.
Ce qui pose problème est la représentation des luttes sociales et du pouvoir qui est ici proposée. N’est-il pas paradoxal de faire de la contingence le fondement de luttes politiques qui, pour exister, pour se développer et pour l’emporter doivent s’appuyer sur la certitude et donc la nécessité ? Comment accepter l’idée que les acteurs politiques puissent défendre des projets dont ils mesurent constamment le caractère arbitraire et contextuel ? Slavoj Žižek évoque la possibilité d’une « mauvaise foi », d’une distanciation des acteurs et décideurs politiques qui défendraient des valeurs universelles tout ayant conscience de leur aspect contingent et temporaire [20]. Cette posture distanciée qui est à la fois acceptation de la contingence et continuation de la lutte malgré la perte de la croyance, semble difficilement tenable. Du moins procède-t-elle d’un regard philosophique ; elle n’offre aux acteurs qu’une réponse ambiguë – insatisfaisante – dans le cadre de conflits qui, eux, reposent d’abord sur une conviction qui passe sinon par la négation, du moins par l’oubli et l’occultation de la contingence.
 
Conclusion Foucault et Lévinas : le « détournement » éthique de la formation discursive
 
 
Certaines des critiques les plus vives du post-marxisme ont été émises tant en provenance d’une philosophie pragmatiste traditionnellement hostile au « gauchisme universitaire », dont le chef de file est Richard Rorty, que de théoriciens marxistes orthodoxes. À partir de postulats assez proches – la nécessaire acceptation du relativisme – mais avec des conclusions opposées – la défense du modèle américain et son « bon sens » démocratique – Rorty a dénoncé la trop grande abstraction de la théorie du discours, sa complexité conceptuelle et son repli sur des démonstrations formalistes dont les acteurs n’ont que faire dans le cadre des luttes sociales : c’est toute la philosophie dite « continentale », et avant tout Foucault et Derrida, qui est ici visée [21]. D’autre part, l’école d’Essex a été attaquée par des tenants d’une interprétation plus rigoureusement matérialiste des luttes sociales, en terme de classe ou d’infrastructure.
C’est que le post-marxisme n’a jamais adhéré au projet de la société sans classe, à cet horizon qui est une clôture parmi d’autres. Sous l’influence de Foucault, ce sont davantage les modes de contournement de la clôture qui intéressent Laclau et Mouffe, c’est-à-dire la possibilité d’un système institutionnel qui ne soit pas le repli derrière la frontière au-delà de laquelle est rejeté tout ce qui échappe à la norme, tout ce qui est exclu du partage entre le rationnel et l’irrationnel et qui n’existe que sous forme d’une extériorité constitutive à la fois niée et constamment rappelée. C’est dans cette direction que vont les travaux de Mouffe sur la démocratie pluraliste, mais c’est aussi dans ce cadre qu’il faut inscrire la démarche de Simon Critchley – lui aussi à Essex mais un peu à l’écart du post-marxisme – et qui, bien que plus proches des thèses de Derrida que de Foucault, pose la question du rapport des discours contingents à l’éthique [22].
À partir des travaux de Critchley, on perçoit une possible convergence entre Foucault et une conception lévinasienne du rapport à l’altérité, c’est-à-dire d’une suspension, même temporaire, de la spontanéité avec laquelle toute décision politique – tout choix – implique nécessairement la répression d’une alternative, l’abandon d’un discours et d’une perspective sur le monde qui doit être écartée pour que soit institué le sens commun. Ce que doit permettre l’acceptation de la contingence, c’est alors la curiosité envers ce qui se trouve derrière la ligne de partage instaurée par la formation des identités [23] : non pas un état d’équivoque ou d’indécision permanent, qui consisterait à reporter le choix politique sous prétexte qu’il implique toujours l’abandon d’une alternative et la fixation du sens, mais le passage par la prise en compte discontinue de la pluralité des interprétations.
Un passage bref, momentané, mais qui peut suffire au maintien de l’altérité à l’horizon du monde commun que la décision autorise. Ainsi seulement la contingence permet-elle d’envisager, à condition que l’on accepte ce « détournement » de la formation discursive, une lucidité éthique dans laquelle l’autre – la folie – demeure nécessairement exclu, l’instauration du social par l’acte politique étant d’abord une délimitation, mais sans être pour autant occulté ou réduit à une pure négativité, et sans que la rationalité et le sens qui lui sont propres perdent leur qualité d’alternative, de perspective concurrentielle que le pluralisme ne saurait ignorer.
 
NOTES
 
[1] De ces deux derniers auteurs, on lira notamment Aletta Norval, Deconstructing Apartheid Discourse, Londres, Verso, 1996 ; David Howarth, « Black Consciousness in South Africa », in David Howarth et Aletta Norval (dirs.), Discourse Theory and Political Analysis, Manchester, Manchester University Press, 2000, p. 168-192.
[2] Michèle Barrett, The Politics of Truth, Palo Alto, Stanford University Press, 1991, p. 51-81.
[3] D. Howarth et A. Norval (dirs.), Discourse Theory and Political Analysis, op. cit., p. 1-5.
[4] Jacob Torfing, New Theories of Discourse, Oxford, Blackwell Publishers, 1999, p. 84 ; Niels Andersen, Discursive Analytical Strategies, Bristol, The Policy Press, 2003, p. 15.
[5] « Ce qui m’est apparu, ce sont plutôt des séries lacunaires, et enchevêtrées, des jeux de différence, d’écarts, de substitutions, de transformations. (…) De là l’idée de décrire ces dispersions elles-mêmes ; de chercher si, entre ces éléments (…) on ne peut pas repérer une régularité : un ordre dans leur apparition successive, des corrélations dans leur simultanéité, des positions assignables dans un espace commun, un fonctionnement réciproque, des transformations liées et hiérarchisées. », Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 52 ; Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hegemony and Socialiste Strategy, Londres, Verso, 1985, p. 105-106 ; N. Andersen, Discursive Analytical Strategies, op. cit., p. 8.
[6] D. Howarth, Discourse, Buckingham, Open University Press, 2000, p. 52.
[7] Ibid., p. 64-66.
[8] E. Laclau et Ch. Mouffe, Hegemony and Socialiste Strategy, op. cit., p. 108-109.
[9] « Première question : qui parle ? Qui, dans l’ensemble de tous les individus parlants, est fondé à tenir cette sorte de langage ? Qui en est titulaire ? Qui reçoit de lui sa singularité, ses prestiges, et de qui, en retour, reçoit-il sinon sa garantie, du moins sa présomption de vérité ? Quel est le statut des individus qui ont – et eux seuls – le droit réglementaire ou traditionnel, juridiquement défini ou spontanément accepté, de proférer un pareil discours ? », M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 68.
[10] E. Laclau et Ch. Mouffe, Hegemony and Socialiste Strategy, op. cit., p. 47-89 ; J. Torfing, New Theories of Discourse, op. cit., p. 101-119 ; N. Andersen, Discursive Analytical Strategies, op. cit., p. 55.
[11] E. Laclau, La guerre des identités, Paris, La Découverte, 2000, p. 24-27 ; voir également Sebastián Barros et Gustavo Castagnola, « The Political Frontiers of the Social: Argentine after Peronist Populism (1955-1973) », in D. Howarth et A. Norval (dirs.), Discourse Theory and Political Analysis, op. cit., p. 24-37.
[12] Louis Althusser, Sur la reproduction, Paris, PUF, 1995, p. 223-229 ; D. Howarth, Discourse, op. cit., p. 85-100 ; Michel Pêcheux, « The Mechanism of Ideological (Mis)recognition », in Slavoj ÏiÏek, Mapping Ideology, Londres, Verso, 1994, p. 141-161 ; E. Laclau et Ch. Mouffe, Hegemony and Socialiste Strategy, op. cit., p. 114-122.
[13] Jacques Lacan, « The Mirror-Phase as Formative of the Function of the I », in S. ÏiÏek, Mapping Ideology, op. cit., p. 93-99 ( « Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », in J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 93-100).
[14] « Tout ce qui, jusqu’alors, veillait à la sauvegarde de l’historien et l’accompagnait jusqu’au crépuscule (le destin de la rationalité et de la téléologie des sciences, le long travail continu de la pensée à travers le temps, l’éveil et le progrès de la conscience, sa perpétuelle reprise par elle-même, le mouvement inachevé mais ininterrompu des totalisations, le retour à une origine toujours ouverte, et finalement la thématique historico-transcendantale), tout cela ne risque-t-il pas de disparaître,– dégageant pour l’analyse un espace blanc, indifférent, sans intériorité ni promesse ? », M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 54. Cet espace blanc, dans l’interprétation de Laclau, est précisément la possibilité de la politique, affranchie des déterminismes historiques. D. Howarth, Discourse, op. cit., p. 104-111 ; J. Torfing, New Theories of Discourse, op. cit., p. 67-77.
[15] E. Laclau, La guerre des identités, op. cit., p. 102-103.
[16] Le sujet, indéterminé par la structure, ne correspond donc jamais tout à fait à une position de sujet : voir E. Laclau, « Deconstruction, Pragmatism, Hegemony », in Ch. Mouffe (dir.), Deconstruction and Pragmatism, Londres, Routledge, 1996, p. 54-58.
[17] E. Laclau, La guerre des identités, op. cit., p. 62-67 (avec la critique de Howarth et Norval).
[18] Ibid., p. 176-193.
[19] La démocratie pluraliste est alors une forme d’administration de l’altérité, un espace de confrontation de discours antagonistes : une dislocation permanente, l’institution d’un état instable à mi-chemin de la clôture structurelle et de la mouvance du sens, en équilibre précaire entre intersubjectivité et anomie. Voir Ch. Mouffe, « Deconstruction, Pragmatism and the Politics of Democracy », in Ch. Mouffe (dir.), Deconstruction and Pragmatism, op. cit., p. 1-12 ; Ch. Mouffe, The Democratic Paradox, Londres, Verso, 2000.
[20] S. ÏiÏek, The Sublime Object of Ideology, Londres, Verso, 1989, p. 31.
[21] Richard Rorty, « Response to Ernesto Laclau », in Ch. Mouffe (dir.), Deconstruction and Pragmatism, op. cit., p. 69-76.
[22] Simon Critchley, The Ethics of Deconstruction, West Lafayette, Purdue University Press, 1992.
[23] Une curiosité libérée, justement, par l’abandon des fondations et des principes téléologiques : « Comme s’il avait été particulièrement difficile, dans cette histoire que les hommes retracent de leurs propres idées (…), de formuler une théorie générale de la discontinuité (…). Comme si, là où on avait été habitué à chercher des origines, à remonter indéfiniment la ligne des antécédences, à reconstituer des traditions, à suivre des courbes évolutives, à projeter des téléologies (…), on éprouvait une répugnance singulière à penser la différence, à décrire des écarts et des dispersions, à dissocier la forme rassurante de l’identique (…). Comme si nous avions peur de penser l’Autre dans le temps de notre propre pensée. », M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 21.
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