2005
Raisons politiques
Varia
Carl Schmitt et la « révolution conservatrice » américaine
François Vergniolle de Chantal
François Vergniolle de Chantal est maître de conférence à l’Université de Bourgogne et responsable du programme Politique intérieure des États-Unis au Centre français sur les États-Unis (CFE) de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Ses domaines d’expertise sont le fédéralisme américain et les politiques sociales. Il a publié, notamment, un article, « La fin du néofédéralisme ? L’administration Bush et la “dévolution” du pouvoir » pour le dossier de Politique Étrangère : La présidence Bush : parenthèse ou changement structurel ?, 3/2004. Il prépare un livre sur Antifédéralisme et fédéralisme aux États-Unis et en Europe à paraître aux PUF.
La vie politique américaine apparaît fortement polarisée depuis une quarantaine d’années. Les forces politiques, en particulier républicaines, n’hésitent devant aucun moyen pour déstabiliser l’adversaire et le traumatisme du 11 septembre 2001, en renforçant le sentiment d’insécurité d’une majorité d’Américains, a encore accentué la radicalisation de la vie publique. Cet article analyse les origines intellectuelles de cette « brutalisation » de la politique américaine. Notamment, il est possible de voir dans l’héritage de la pensée de Carl Schmitt une influence, souvent ignorée et pourtant manifeste, de cette évolution des mœurs politiques. La droite américaine apparaît ainsi largement marquée par le schéma schmittien qui conçoit la politique comme une lutte sans merci et l’article s’attache à retracer les vecteurs de cette influence intellectuelle à travers les figures d’un certain nombre de théoriciens politiques et de centres de recherche qui ont contribué à redonner vigueur au néoconservatisme dans un pays dont l’identité nationale est pourtant fondée sur les idéaux du libéralisme.
US political life, now and over the past 40 years, seems heavily polarized. Political forces – particularly Republicans – will stop at nothing to destabilize their adversaries, and the traumatism of 9/11, in heightening the insecurity felt by most Americans, has further radicalized public life. This article probes the intellectual origins of this “brutalization” of American politics. Specifically, it points up the oft ignored yet nonetheless manifest influence of Carl Schmitt’s legacy on this degeneration of political mores. The American right wing is, to wit, deeply steeped in Schmitt’s conception of politics as a ruthless battle. This analysis retraces the vectors of his intellectual influence through a number of political theorists and research centres that have reinvigorated neoconservatism in a country whose national identity is, however, founded on the ideals of liberalism.
Les résultats de la présidentielle de 2004 ont surpris car le renforcement des positions du président Bush n’avait pas du tout été anticipé
[1] et pour cause : George W. Bush est en fait le premier président de la période récente à être élu par les seuls éléments de la droite républicaine, sans se soucier des indépendants. Il a joué la carte de la polarisation idéologique, et il a gagné. Il a réussi à radicaliser des modérés plutôt que d’assagir sa base militante. Le renversement est total, et il s’agit d’un changement fondamental.
Cette évolution est le résultat d’un cocktail sulfureux fait de nationalisme, de besoin de sécurité et d’un populisme moralisant. Le 11 septembre, encore et toujours, est le point de départ. Les Européens ont systématiquement tendance à en sous-estimer l’impact. Or le choc a été immense : pour en saisir les répercussions sur la conscience américaine, certains observateurs l’assimilent à juste titre à un viol
[2]. La radicalisation d’une majorité d’Américains est la réaction directe à ce nouveau sentiment de vulnérabilité. Bush l’a récupérée à son profit. Il a également joué sur la fibre nationale, sur une rhétorique religieuse qui se veut rassurante, et sur la peur des Américains face à la menace terroriste. Enfin, les questions de morale – comme le mariage homosexuel – ont fortement contribué à mobiliser les troupes républicaines. De ce point de vue, l’organisation d’une dizaine de référendums locaux sur la question a été un élément clef de mobilisation républicaine : le jour de la présidentielle, tous les États concernés ont aussi fait passer des amendements à leur constitution avec le soutien d’une large majorité (plus de 70 % en général), pour définir le mariage comme une union hétérosexuelle.
L’objet de ce texte est de s’interroger sur la nature philosophique de cette polarisation idéologique. Celle-ci a déjà une longue histoire aux États-Unis. Depuis quarante ans, les partis politiques n’hésitent pas devant les moyens les plus brutaux pour déstabiliser l’adversaire. Les publicités politiques négatives en sont l’illustration la plus évidente. À ce jeu, force est de reconnaître que les républicains ont maintenant plusieurs longueurs d’avance sur les démocrates. Pour qualifier ce caractère distinctif du GOP (Grand Old Party), la pensée de Carl Schmitt (1888-1985) est incontournable. L’apport de Carl Schmitt permet en effet de comprendre les logiques politiques à l’œuvre au sein de la droite américaine. En particulier, le schéma schmittien de l’irréductible dualité du politique et de l’antagonisme « ami-ennemi » est au cœur de l’approche républicaine du pouvoir et de la compétition électorale.
Le renouveau intellectuel de la droite américaine au miroir de la pensée allemande
Le retour des conservateurs sur la scène politique est généralement perçu d’abord et avant tout comme le résultat d’une modification profonde des rapports de force électoraux. La « coalition rooseveltienne » regroupant au sein du Parti démocrate les groupes urbains du Nord-Est et les conservateurs du Sud s’est fissurée à partir des années soixante. Sous l’influence de John F. Kennedy et surtout de Lyndon B. Johnson, le Parti démocrate s’est en effet lancé dans un soutien prononcé au mouvement des « Droits Civiques ». Or les démocrates du Sud ne pouvaient se reconnaître dans ce changement de stratégie. Les républicains, sous l’ascendant du candidat à la présidence de 1964, Barry Goldwater, ont alors mené une tactique de conquête de l’électorat blanc du Sud. Ces électeurs ont rejoint en masse les rangs du Parti républicain, tandis que les noirs passaient, eux, dans le camp démocrate. C’est de cette époque que datent les principales caractéristiques du Parti républicain contemporain. Sous l’influence des sudistes, le parti revendique depuis lors des thèses jusque là relativement marginales : critique de l’activisme réformateur des autorités, populisme rejetant l’
establishment de la côte Est, attaques répétées contre l’État-providence, déréglementation économique, baisse des impôts fédéraux etc. Cette tactique a été un vrai succès : de nos jours, le Sud est non seulement un bastion républicain, mais aussi l’élément déterminant de toute coalition victorieuse pour les présidentielles
[3]. Ce bloc régional est la pierre d’angle sur laquelle reposent toutes les victoires républicaines à la présidentielle depuis 1968 ; les seules exceptions se sont produites lorsque les démocrates ont présenté des méridionaux, en l’occurrence Jimmy Carter en 1976, puis Bill Clinton en 1992.
Mais un élément tout aussi déterminant de cette supériorité républicaine est le travail intellectuel mené au sein des centres de recherche indépendants (
think tanks) comme l’American Enterprise Institute (l’AEI est l’actuel bastion du néoconservatisme) ou la Heritage Foundation (qui a connu son apogée sous Reagan). Ils ont transformé le conservatisme américain en doctrine innovante alors qu’historiquement ce dernier avait au contraire toutes les difficultés à se doter d’une doctrine cohérente dans un pays dont l’identité nationale est fondée sur des idéaux de libéralisme
[4].
Ce renouveau du conservatisme a plusieurs sources intellectuelles. George H. Nash, dans son ouvrage de référence, avait distingué différentes écoles de pensée, soulignant ainsi le foisonnement intellectuel nourrissant la montée en puissance des républicains : les libéraux classiques (aussi appelés « libertariens »), les anticommunistes, les traditionalistes, et, plus récemment, les néoconservateurs et la droite religieuse. L’actualité a récemment poussé les observateurs à mettre l’accent sur l’ascendant intellectuel des néoconservateurs, tous présentés comme des élèves de Leo Strauss
[5]. Mais la diversité qui caractérise ce bouillonnement intellectuel a au moins un point commun : ce vaste mouvement est très largement le résultat de l’émigration d’intellectuels allemands ou autrichiens aux États-Unis ou en Angleterre dans les années trente. Sans cet apport massif, la culture américaine au sens large – de la science, avec Albert Einstein, à la littérature ou au cinéma, avec Thomas Mann ou Fritz Lang – aurait été profondément différente
[6]. Dans le domaine de la philosophie politique, l’importance de cet apport est tout particulièrement frappant : Hannah Arendt (1906-1975), Joseph Schumpeter (1883-1950), Friedrich Hayek (1899-1992), Hans Morgenthau (1904-1980), et Leo Strauss (1899-1973), autant de références internationales dont les travaux vont profondément marquer l’évolution du conservatisme américain.
Nous aimerions ici compléter la vision classique de l’apport allemand à la culture politique américaine, en soulignant le caractère schmittien du conservatisme américain. Certes, Carl Schmitt n’a jamais influencé directement ou explicitement le renouveau intellectuel de la droite aux États-Unis. Contrairement aux grandes figures émigrées de l’intelligentsia germanique, il n’a jamais quitté l’Allemagne. Et pour cause : Carl Schmitt a rejoint le parti nazi dès 1933 et s’est imposé comme un juriste de référence du régime
[7]. Après la guerre, il est demeuré en Allemagne jusqu’à sa mort en 1985, sans pouvoir retrouver ses fonctions d’enseignement. Néanmoins, et c’est là notre hypothèse, la théorie de Schmitt permet de comprendre certains aspects de la nature du conservatisme américain contemporain.
Il convient dès lors de rappeler brièvement quelques grandes catégories de la théorie schmittienne de la politique. Malgré son parcours personnel, les travaux de Carl Schmitt, notamment
Théologie politique et
Le concept du politique (respectivement publiés en 1922 et en 1927 – deux autres éditions de ce dernier texte suivront en 1929 et en 1932 –), suscitent l’intérêt de nombreux penseurs, aussi bien à droite qu’à gauche
[8]. C’est sa critique radicale de la pensée politique libérale et humaniste qui lui vaut sa renommée actuelle. Dans
Le concept du politique, Schmitt écrivait que tout domaine d’action humaine est divisé selon une dualité irréductible : la morale avec le Bien et le Mal, l’esthétique, le Beau et le Laid, et l’économie, le Profit, la Perte etc. En politique, la distinction fondamentale est celle de l’Ami et de l’Ennemi. La religion chrétienne peut bien demander d’aimer ses ennemis : c’est sans doute justifié dans la sphère religieuse, mais pas pour la politique qui est une affaire de vie ou de mort. La philosophie morale cherche à identifier des principes de justice, mais la politique ne se soucie pas de justice. L’économie cherche la concurrence, mais pas la destruction. Il en va autrement pour la politique. La politique est la forme la plus intense d’antagonisme. La guerre et le sacrifice de la vie en constituent l’étape suprême.
Cette approche se doublait d’une critique véhémente du libéralisme. Carl Schmitt dénonçait la politique libérale parce qu’à ses yeux elle n’est tout simplement pas une politique, seulement une critique de la politique. Pour lui, la pensée libérale ignore ou élude l’État et le politique pour se mouvoir entre les sphères de la morale et de l’économie. Ultime test qui révèle la nature apolitique du libéralisme : l’individualisme qui le caractérise ne saurait en aucune manière justifier le sacrifice de la vie. Ainsi, derrière les structures de dialogue et la transparence rationnelle défendue par les libéraux – on songe ici aux travaux de John Rawls – Schmitt soulignait la permanence des logiques de puissance
[9]. Si les libéraux ne peuvent jamais être totalement politiques, c’est que tous leurs présupposés théoriques sont entièrement en porte-à-faux par rapport à la réalité de la vie publique. Ils sont généralement optimistes sur la nature humaine, alors que la vie politique repose tout entière sur l’idée que les hommes sont corrompus, mauvais, ce qui rend ainsi nécessaire l’établissement d’un ordre, d’une hiérarchie. Les libéraux croient également à la possibilité d’établir des règles de débats neutres, pouvant satisfaire toutes les parties prenantes. Chez Schmitt, l’établissement d’une règle, quelle qu’elle soit, n’est jamais neutre. Il s’agit toujours de la victoire d’une faction sur une autre. Enfin, les libéraux insistent traditionnellement sur le rôle de la société civile et de ses ressources pour contrer l’influence du pouvoir politique. Cette vision est totalement opposée à celle de Carl Schmitt, pour qui le pluralisme n’est qu’une illusion. Aucun État ne peut tolérer la coexistence en son sein d’entités qui pourraient le concurrencer – que ce soit une Église ou la famille. En d’autres termes, les libéraux sont fondamentalement incapables de penser le pouvoir. C’est la raison pour laquelle ils sont réticents à s’engager dans le combat politique ; ils préfèrent de loin adopter une attitude de critiques plutôt que d’acteurs. Chez Schmitt – comme chez Hobbes ou Machiavel – la vie politique est réduite à sa dimension première, celle de la lutte.
Toute cette thématique a fasciné aussi bien à droite qu’à gauche
[10]. En Europe, ce sont surtout des figures de gauche qui ont été particulièrement intéressées par les travaux de Schmitt. Un penseur comme Michel Foucault peut ainsi être lu comme ayant des préoccupations communes avec Carl Schmitt, puisque tous les deux insistaient sur le rôle des mécanismes de contrôle issus de la pratique sociale en apparence la plus neutre dans les sociétés modernes. Par ailleurs, une certaine gauche – autoritaire, contestataire – trouve aussi dans Schmitt un des théoriciens lui permettant de survivre à la fin du marxisme. À droite, la fascination schmittienne s’exerce également à plein, mais cette fois tout particulièrement aux États-Unis.
Ainsi, des conservateurs nationalistes et isolationnistes – souvent dénommés « paléoconservateurs » – évoquent, par leur rhétorique, un conservatisme schmittien lorsqu’ils s’en prennent avec acharnement aux compromis caractéristiques de la vie politique nationale à Washington DC. Certains de leurs écrits témoignent aussi d’un intérêt mêlé de fascination pour Carl Schmitt. On pense ici à un professeur de Lettres classiques dans une université de Pennsylvanie, Paul Edwards Gottfried, connu pour contribuer à des revues allemandes d’extrême droite ou pour ses discussions orientées autour de la notion de « fascisme »
[11].
Mais cette présence de la pensée de Schmitt aux États-Unis ne semble indiquer qu’une seule conclusion : Schmitt serait marginal en Amérique, ne serait-ce que parce que les groupes ou les intellectuels qui s’en réclament ouvertement ont quitté le Parti républicain et sont assez marginaux. Plus classiquement, on souligne généralement que Schmitt percevait la société américaine d’une façon extrêmement négative. Pour lui, les Pères fondateurs de la nation américaine étaient sans doute l’exemple typique de ces libéraux incapables de gérer la question du pouvoir. Ils l’ont même explicitement réfuté en instituant un régime de « poids et contrepoids » (
checks and balances) et de fédéralisme. Locke ou Montesquieu sont les vraies figures intellectuelles qui ont présidé à l’élaboration des États-Unis, et certainement pas Hobbes ou Machiavel
[12]. Les États-Unis sont la nation libérale par excellence dans laquelle une pensée aussi extrême que celle de Schmitt ne saurait s’intégrer.
Dans ces conditions, quelle valeur attribuer aux thèses schmittiennes pour comprendre le conservatisme américain ? À s’en tenir aux discours explicites et aux références les plus courantes, Schmitt est bel et bien absent de la scène politique américaine. Par ailleurs, il n’y a bien évidemment aucun séminaire d’étude de la pensée schmittienne au sein du GOP (Grand Old Party). Et il y a fort à parier que la mention d’un penseur totalitaire à des responsables républicains les conduirait immédiatement à rejeter toute forme de rapprochement. On ne peut qu’établir des analogies, des affinités entre pensée schmittienne et une lignée intellectuelle fondamentale pour comprendre le renouveau de l’idéologie conservatrice américaine : la percée de la Realpolitik à l’allemande sur la scène politique américaine depuis la seconde guerre mondiale.
En effet, quelques-uns des intellectuels émigrés qui se sont installés aux États-Unis entre les années 1930 et 1940 ont été marqués par certains concepts schmittiens. Moins controversées que Carl Schmitt, les grandes figures de la vie intellectuelle américaine d’origine germanique, comme Strauss, Hayek, Schumpeter ou Morgenthau, ont toutes été engagées dans un dialogue – le plus souvent critique – avec Carl Schmitt au tournant des années vingt et trente. Chacun de ces auteurs de référence a été largement étudié, mais cet aspect du contexte de maturation de leur pensée avant leur départ pour la Grande-Bretagne ou les États-Unis reste encore à explorer. En particulier, leur confrontation intellectuelle avec Carl Schmitt reste capitale pour saisir des concepts essentiels de leurs propres théories. Largement ancrés à la droite de l’échiquier politique, défendant une vision « réaliste » ou « élitiste » de la vie politique, les intellectuels d’origine germanique de l’après-guerre ont eu en Carl Schmitt un interlocuteur privilégié.
Il convient dès lors de revenir sur le foisonnement culturel de la République de Weimar. Il avait généré, en droit et en science politique, des analyses extrêmement critiques de la vie parlementaire, à tel point que l’on a pu évoquer à propos des travaux de cette époque, une véritable « révolution conservatrice »
[13]. Cette tradition – qui part de Max Weber (1864-1920) et se renouvelle jusqu’à Franz Neumann (1900-1954) – promouvait une vision extrêmement critique du parlementarisme libéral. D’abord simplement nostalgique de l’ordre politique impérial, comme avec Max Weber, elle s’est ensuite diversifiée. Certaines de ses ultimes manifestations ont été de maladroites tentatives de légitimation du totalitarisme nazi. Carl Schmitt était un des représentants les plus extrêmes de cette tendance. Il était aussi un des plus crédibles, et tous les intellectuels de cette époque ont été à un moment ou à un autre confrontés à cette figure incontournable. Leo Strauss a ainsi entretenu des rapports professionnels avec Carl Schmitt. Les parcours respectifs de Leo Strauss et de Carl Schmitt sont certes très différents, mais Strauss a publié un compte-rendu d’un des livres fondateurs de Schmitt,
Le concept du politique en 1932, pour en critiquer les contradictions et souligner à l’inverse la valeur de la pensée de Hobbes
[14]. La même année, Schmitt soutenait une demande de bourse faite par Strauss à la Fondation Rockefeller pour aller à Paris. Mais ces relations n’ont pas duré. Comme on le sait, Strauss, d’origine juive, a quitté l’Allemagne pour s’installer à Chicago. Il a poursuivi toute sa carrière dans cette ville, en influençant de ce fait plusieurs générations de responsables et de politiques. Un de ses héritiers les plus fameux est Allan Bloom, dont le célèbre
The Closing of the American Mind (1987) a suscité de vifs débats à la fin des années quatre-vingt, tandis que l’influence de Strauss sur l’actuelle politique étrangère américaine est maintenant au cœur de l’actualité.
Avec Schumpeter, Hayek et Morgenthau, le processus est largement similaire. Là aussi, certains concepts schmittiens ont constitué des référents incontournables
[15]. Schumpeter et Schmitt, collègues à l’Université de Bonn dans les années vingt, se sont penchés sur les mêmes problèmes, essentiellement le devenir de la démocratie parlementaire en Allemagne. La théorie schumpeterienne de « l’élitisme démocratique » tente ainsi de répondre aux critiques schmittiennes sur la crise de la démocratie représentative, sans pour autant sortir des solutions réalistes caractéristiques des réflexions intellectuelles dans l’Allemagne de cette époque. Quant à Hayek, il a plusieurs fois reconnu sa dette intellectuelle à Schmitt. C’est tout particulièrement vrai pour son pamphlet de 1944,
La route de la servitude, qui reformule les intuitions schmittiennes contre la gauche. Schmitt voyait en effet dans le développement des politiques sociales un véritable danger pour l’autonomie de la sphère politique : tout comme Hayek, il redoutait l’émergence d’un « État total » dans lequel société et politique étaient fusionnées. Certes, Schmitt apportait une réponse radicalement différente de celle d’Hayek face à ce danger
[16]. Mais le diagnostic demeurait le même. Quant à Morgenthau, le jeune universitaire avait rencontré Schmitt à la fin des années vingt. Il avait critiqué l’idée d’une sphère autonome de la politique – telle que théorisée par Schmitt en 1927 – dans sa thèse de 1929 portant sur le système juridique international. Chez le jeune Morgenthau, toute question pouvait potentiellement être politique selon le degré d’intensité qu’elle suscite chez les parties prenantes. Mais les travaux ultérieurs du père de l’école réaliste en relations internationales vont se rapprocher du décisionnisme schmittien. C’est vrai aussi bien pour son principal ouvrage –
Politics Among Nations: The Struggle for Power and Peace (1967) – que pour des travaux plus mineurs – ainsi de
Scientific Man vs Power Politics (1965) – qui reprennent des éléments de la critique schmittienne du libéralisme.
On le voit, les théories schmittiennes sont forcément restées dans l’ombre aux États-Unis, et ce à juste titre : dans le meilleur des cas, certains de ses concepts apparaissent en creux dans des thèses développées par d’autres. Ainsi, il n’existe au mieux que de simples similitudes intellectuelles entre penseurs conservateurs ayant un parcours professionnel similaire dans le même moment historique, celui des années vingt et du début des années trente. Mais ceci ne signifie pas pour autant que Schmitt ne permette pas de comprendre la tactique politique des républicains. C’est cette dernière dimension que nous aimerions maintenant évoquer. En effet, la façon dont Schmitt a envisagé la vie politique imprègne la vie publique américaine contemporaine, ou, plus précisément, la remontée du conservatisme depuis les années soixante. En particulier, l’analyse schmittienne permet de comprendre la façon dont les républicains s’en sont pris aux démocrates et le manque d’entrain dans la réaction de ces derniers. La grille d’analyse proposée par Carl Schmitt s’applique donc parfaitement à la conception dominante chez les républicains.
Les tactiques du Parti républicain et l’héritage de Carl Schmitt
Les conservateurs américains ont en effet adopté une tactique qui ressort d’une conception schmittienne de la politique, bien plus que leurs opposants libéraux
[17]. Si cette tendance remonte bien à la prise du pouvoir dans le Parti républicain par les conservateurs les plus durs à partir du milieu des années soixante, elle a aussi été fortement accélérée par la violence des attentats du 11 septembre 2001. En retour, ce choc a très largement légitimé la « brutalisation » de la vie politique par les républicains. De ce point de vue, les États européens ne sont pas les seuls à avoir dû subir le raidissement de l’équipe Bush. La vie politique intérieure a été aussi le lieu d’une intensification des stratégies conservatrices. Et ce d’autant plus que ces stratégies s’avèrent pour le moment électoralement payantes : les victoires électorales de novembre 2002 et de 2004, ainsi que les succès de l’administration au Congrès – le soutien à la guerre en Irak voté en octobre 2002 a été massif – incitent les républicains à penser qu’ils ont un véritable mandat populaire. Dans ces conditions, rien ne saurait les pousser à la modération ou à abandonner leur approche. Même les textes les plus controversés adoptés sous le premier mandat de Bush – ainsi du
Patriot Act d’octobre 2001 restreignant les libertés individuelles dans le cadre de la lutte anti-terroriste – ne sont pas en voie d’être adoucis. Le second mandat Bush ne permet pas d’identifier de raisons qui feraient évoluer les républicains vers le centre. Ainsi, les différents exemples de la récente radicalisation républicaine restent-ils d’actualité
[18].
La forme du discours conservateur est tout particulièrement révélatrice. Depuis les années soixante, les responsables républicains ont systématiquement adopté un discours opposant le peuple « réel », le
heartland où se trouve leur base électorale (schématiquement le Sud et la masse continentale du pays) et des élites « libérales » localisées sur les côtes et totalement en décalage par rapport aux attentes de la population. Dès le début des années soixante, les conservateurs du Parti républicain avaient comme base électorale le Sud et le
Midwest, à l’inverse des modérés, comme Nelson Rockefeller, représentant le Nord-Est. La mise en minorité de ces modérés à l’intérieur du parti est maintenant vieille de quarante ans. Les observateurs soulignent à présent la crise du Parti démocrate : c’est lui dorénavant qui est réduit à la portion congrue – électoralement – car ses soutiens se trouvent uniquement sur les deux côtes. En quelques décennies, les démocrates ont perdu à la fois le soutien des méridionaux et des classes populaires. Ils ne sont soutenus que par les classes moyennes des villes situées le long des côtes. Autrement dit, la tactique républicaine a pleinement atteint ses objectifs. Elle repose presque exclusivement sur la critique de ces élites urbaines, intellectuelles et démocrates qui n’auraient rien de commun avec le « citoyen ordinaire ». Carl Schmitt, en son temps, défendait également une certaine conception « incarnative » de la politique où les élus se devaient – notamment par le biais de plébiscites et d’une forme charismatique de légitimité – de cultiver une certaine proximité avec leurs électeurs
[19]. Dans le contexte américain, les conservateurs évoquent l’
establishment, le
government et les
insiders de Washington D. C. qui, chacun à leur façon, ne représenteraient pas le peuple américain. Au contraire des républicains qui ont réussi le tour de force consistant à se poser comme les seuls vrais représentants de la société civile : la multiplication des organisations conservatrices – souvent d’obédience religieuse – dites «
grassroots » garantit l’emprise directe des républicains sur la société. Lors des débats présidentiels à l’automne 2004, Bush a lancé à plusieurs reprises l’accusation faisant de son adversaire John Kerry un « libéral du Massachussetts » ce qui correspondrait en France à dénoncer un représentant de la gauche caviar parisienne
[20]… Au vu des logiques électorales actuelles et du poids déterminant du Sud, ce genre de rhétorique est d’une efficacité absolument imparable. Et ce d’autant plus que ce discours est puissamment relayé dans certains médias. Ainsi, quelques unes des dernières manifestations en date sont les publications d’une polémiste conservatrice comme Ann H. Coulter, dont la violence des écrits est telle qu’elle laisse sans voix :
Treason: Liberal Treachery From the Cold War to the War on Terrorism (2003), ou encore,
Slander: Liberal Lies About the American Right (2002), et
How to Talk to a Liberal (If you Must) en 2004. Les titres sont suffisamment éloquents pour comprendre le niveau d’argumentation : dérision, arguments
ad hominem et approximations en constituent l’essentiel. Rush Limbaugh ou Bill O’Reilly, respectivement journalistes de radio et à
Fox News (
The O’Reilly Factor), illustrent également toute la violence verbale caractéristique des républicains. Enfin, dernier élément, la multiplication des publicités politiques négatives. Ces brefs spots – dont les États indécis (
swing States) ont été inondés pendant les 8 semaines précédant l’élection de 2004 – sont souvent extrêmement violents, et n’hésitent pas à s’en prendre directement à la personnalité du candidat adverse
[21]. Dans ce petit jeu dit du «
character assassination », les libéraux du Parti démocrate se sont beaucoup moins investis. Malgré toute la vigueur du sentiment anti-Bush, récemment illustrée par Michael Moore dans son film pamphlétaire,
Fahrenheit 9/11, la violence verbale des libéraux reste sans commune mesure avec celle des conservateurs. Les tentatives démocrates pour créer leurs propres
talk-shows – comme la radio
Air America, lancée en mars 2004 par Al Franken – ne rivalisent pas avec les 20 millions d’auditeurs de Rush Limbaugh.
Mais la différence entre les libéraux et les conservateurs ne se réduit pas uniquement au style politique. Les évènements récents montrent surtout qu’elle s’exerce au niveau de la tactique politique : les républicains ont avant tout adopté une « politique de puissance » qui ne vise qu’à accéder aux positions de responsabilité et à perpétuer cet état de fait. C’est bien la logique schmittienne de « l’ami-ennemi » qui apparaît ainsi dans toute sa clarté.
Elle se décline sur le mode d’un conservatisme jouant constamment la confrontation et la surenchère idéologique au risque de bouleverser certains des éléments les plus établis de la culture politique américaine. Dans cette perspective, les valeurs du conservatisme sont imposées et jamais négociées ; le compromis, pourtant caractéristique de la politique aux États-Unis, est systématiquement rejeté. George W. Bush, malgré la fragilité de son élection en 2000, a traité le Congrès – dont la majorité républicaine était menacée dès 2001 avec la défection du Sénateur James M. Jeffords (Vermont) – comme une simple chambre d’enregistrement des décisions présidentielles. Le changement a été d’autant plus mal ressenti que les membres du Congrès ont une tradition d’indépendance extrêmement poussée, qui n’a rien à voir avec la discipline partisane du Parlement britannique par exemple. Dans le cadre institutionnel américain, le président ne fait que proposer des réformes au Congrès. Il n’impose jamais. Il n’est pas en position de décider de façon unilatérale, sauf lorsqu’il veut exercer son droit de
veto. Dans ses rapports avec le Congrès, l’essentiel de l’activité du président consiste à lancer des initiatives – par le biais de son discours sur l’état de l’Union au mois de janvier (
State of the Union Address) – puis à construire, de façon indirecte, par la persuasion, une coalition d’élus pour soutenir la proposition présidentielle. Cette activité de
leadership est d’autant plus nécessaire que les pouvoirs des commissions et sous-commissions sont extrêmement grands, rendant ainsi nécessaire un suivi constant pour le passage de toute législation nationale
[22]. Or les grandes mesures adoptées sous le premier mandat de Bush ont été passées au forceps. L’extension du programme Medicare en décembre 2003 ou les baisses de l’impôt fédéral sur le revenu (juin 2001 et mai 2003) ont été extrêmement critiquées pour leur caractère partisan et irresponsable, mais elles ont néanmoins abouti en un temps record. Cette volonté de faire passer son programme en force pour le plus grand bénéfice de sa base électorale ne se limite pas à des tactiques brutales au Congrès. L’enjeu essentiel sur ce point consiste à pouvoir définir la majorité de la Cour suprême. Faire des nominations à la Cour est sans doute le pouvoir le plus important de la présidence. Un des grands succès de Reagan, en son temps, avait été de nommer trois membres de la Cour (Sandra Day O’Connor en 1981, Antonin Scalia en 1986, et Anthony Kennedy en 1988) et de désigner le président de cette Cour (
Chief Justice), William H. Rehnquist (1986). Ce faisant, la Cour avait basculé idéologiquement, et était devenue une institution conservatrice, assurant ainsi une permanence au legs de la présidence Reagan. Actuellement, les possibilités de vacance à la Cour sont nombreuses : William H. Rehnquist est en traitement pour un cancer, et au moins deux autres juges, pour des raisons différentes, pourraient éventuellement démissionner : Ruth Bader Ginsburg et John Paul Stevens. Après le départ de Sandra Day O’Connor et la désignation (
Nomination) de John G. Roberts en juillet dernier, le président Bush est d’ores et déjà engagé dans une recomposition de la Cour suprême. La majorité républicaine au Sénat – dont la Commission des affaires judiciaires (
Judiciary Committee) doit auditionner les candidats et éventuellement confirmer le choix présidentiel – constitue ainsi un atout essentiel pour le renforcement des positions conservatrices à la Cour.
Pour arriver à leurs fins, les républicains semblent actuellement prêts à malmener le rythme relativement lent de la vie politique américaine. C’est que les conservateurs voient la politique comme une fin en elle-même. Leur seul objectif est la préservation du pouvoir, sans autre respect pour une morale, ou
a fortiori une décence, en politique. À l’inverse, les libéraux, eux, considèrent que la politique n’est qu’un moyen en vue de l’accomplissement de finalités autres. De l’épisode de l’élection de 2000 au redécoupage des districts électoraux (
redistricting) du Texas (l’avantage résultant pour les républicains s’est traduit par un gain de 5 sièges à la Chambre des Représentants en 2004), les responsables du GOP – en particulier Karl Rove, conseiller présidentiel, et Tom Delay, responsable de la majorité républicaine à la Chambre des Représentants (
House Majority Leader) – ont donné l’impression que rien ne pouvait les arrêter pour assurer leur domination. Lors de l’été 2003, certains élus démocrates du Texas ont ainsi décidé de partir en exil au Nouveau Mexique voisin afin de ne pas cautionner le redécoupage des districts électoraux texans proposé par les républicains. Ils y voyaient en effet une manipulation éhontée du droit et, les recours judiciaires étant épuisés, pensaient ne plus avoir que ce moyen à leur disposition. Cet épisode illustre, sur un mode un peu vain, la tension qui règne entre les deux partis. Il montre aussi que la politique a, chez les libéraux, des limites ; pas chez les conservateurs. C’est aussi ce qui semble caractériser le déroulement de la présidentielle de 2000. Al Gore a concédé la victoire pour assurer la stabilité des institutions nationales, alors que les républicains, eux, n’ont pas hésité à saisir directement la Cour suprême, court-circuitant ainsi les procédures régulières, mais assurant la défaite du candidat démocrate
[23].
Ce raidissement conservateur s’explique très largement par une volonté d’écouter leur base électorale plus que les modérés du Parti démocrate ou les indépendants. Ainsi, alors que les libéraux sont toujours prêts à s’allier avec des conservateurs, ces derniers méprisent totalement les libéraux. La violence des propos contre les candidats démocrates en 2004 ou les manœuvres de bas étage – montages photographiques destinés à discréditer Kerry – l’illustrent parfaitement. À l’inverse, les « nouveaux démocrates » de Bill Clinton avaient tenté de se rapprocher des conservateurs les plus modérés. Là aussi, si les libéraux ont plus tendance à rechercher l’ouverture, c’est sans doute que pour eux les décisions politiques se font en référence à un idéal supérieur qui transcende les affrontements partisans autour des valeurs ; pour les conservateurs, au contraire, le seul intérêt de la vie politique est de faire avancer la cause conservatrice et de répondre aux attentes directes de leurs soutiens électoraux. Une illustration parmi d’autres serait la question de la recherche sur les « cellules souches » (stem cell) s’insérant dans le problème plus large de la gestion des conséquences du progrès scientifique. Les démocrates y sont favorables au nom justement des progrès de la science ; à l’inverse, l’interdiction de tout financement public déclarée par Bush lors de l’été 2001 est un positionnement dont les bénéfices électoraux escomptés sont clairs puisque les groupes religieux sont fortement opposés à toute recherche génétique.
Cet exemple permet d’aborder une dernière caractéristique : les libéraux veulent modérer le débat, alors que les conservateurs relancent en permanence les affrontements sur les valeurs
[24]. La présidentielle de 2004 s’est ainsi largement décidée sur la question du mariage homosexuel, qui a mobilisé la base républicaine et a constamment gêné la candidature Kerry. Sa position modérée – contre les mariages homosexuels mais favorables aux unions civiles – n’a jamais porté par rapport à la clarté de l’appel présidentiel pour un amendement constitutionnel définissant le mariage comme une union hétérosexuelle. Plus généralement, les libéraux sont toujours prêts à des accommodements, alors que pour les conservateurs, ceux qui ne sont pas avec eux sont forcément contre eux : Bush a même fait de cette orientation un principe de la diplomatie américaine sur la question irakienne. Mais cela ne fait que couronner une évolution qui, en interne, est d’ores et déjà généralisée. En novembre 2003, le Congrès a ainsi adopté une loi limitant le recours à l’avortement (
Partial Birth Abortion Ban Act), ce qui est une première depuis la décision
Roe v. Wade de 1973 légalisant ce droit. Mais des questions aussi sensibles que le port des armes à feu ou la peine de mort sont également revendiquées avec acharnement par les républicains : les prises de position maximalistes se multiplient et toute possibilité de les imposer est exploitée. Ainsi, en septembre 2004, une interdiction votée sous Clinton pour une durée de dix ans et portant sur l’achat des armes semi-automatique est arrivée à échéance. L’administration Bush s’est contentée de laisser faire, profitant ainsi d’un hasard de calendrier pour rassurer son électorat traditionnel.
Le rappel des idées de Carl Schmitt permet d’éclairer certains aspects récents de la vie politique américaine. Plus précisément, elles rendent compte des caractéristiques les plus saillantes de la domination républicaine : arguments ad hominem, stratégie de confrontation idéologique, renforcement de l’Exécutif, préservation à tout prix des positions de pouvoir, autant d’éléments récents qui illustrent cette dimension du Parti républicain. Ainsi, la raison pour laquelle les conservateurs gagnent systématiquement tous leurs affrontements politiques avec les libéraux résiderait dans leur nature profondément politique, alors que leurs adversaires sont réticents à s’engager aussi fortement. Les libéraux ne peuvent pas se comporter de cette façon. Pour eux, il existe à chaque fois quelque chose de plus important que la victoire : le respect de la procédure, les précédents historiques, ou les conséquences pour les générations futures. Rien de tel pour les républicains : chez eux, la conservation du pouvoir pour lui-même semble être la seule motivation. L’ensemble de la scène politique semble ainsi imprégné de l’influence schmittienne. Carl Schmitt est donc un théoricien de référence pour penser la stratégie de polarisation initiée par les républicains. Dans un régime pétri de modération et de consensus, cette tactique a payé à court terme et risque de se poursuivre durant les quatre années à venir. La situation est sans doute plus difficile à long terme. À un horizon plus lointain, le backlash peut très bien s’exercer contre ce conservatisme de confrontation.
[1]
Les choix présidentiels en politique intérieure et extérieure ont été confirmés par les urnes. Avec 279 grands électeurs, près de 59 millions de voix – soit 51 % des participants – le succès est complet. Au Congrès, les gains sont tout aussi spectaculaires : accroissement des majorités au Sénat (de 51 à 55) et à la Chambre des représentants (231 républicains sur 435 membres). Enfin, 5 États ont basculé chez les républicains.
[2]
Guillaume Parmentier (dir.),
Les États-Unis aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2004.
[3]
La stratégie « sudistes » a été explicitée par Kevin Philipps dès 1969,
The Emerging Republican Majority, New Rochelle, Arlington House. L’étude la plus récente et la plus complète sur la domination républicaine du Sud est celle de Earl Black et Merle Black,
The Rise of Southern Republicans, Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 2002.
[4]
Sur les difficultés à penser un conservatisme américain, on lira George H. Nash,
The Conservative Intellectual Tradition in America Since 1945, Intercollegiate Studies Institute, Wilmington, Delaware, 2
de éd., 1996 [1976]. Sur les bases « libérales » – au sens philosophique – de la nation américaine, le manifeste classique de ce point de vue est le livre de Louis Hartz,
The Liberal Tradition in America, New York, Harcourt Brace Janovitch, réed., 1991 [éd. orig. 1955]. Sur les
Think Tanks, je renvoie à Daniel Béland, « Expertise et politique des retraites. L’influence des
Think Tanks aux États-Unis »,
L’année de la régulation, vol. 4, p. 74-99. Cet article présente une synthèse de la littérature sur le sujet.
[5]
G. H. Nash,
The Conservative Intellectual Tradition,
p. cit. ; sur l’influence récente des néoconservateurs, on peut se reporter à un livre écrit par deux journalistes du
Monde, Alain Frachon et Daniel Vernet,
L’Amérique messianique, Paris, Seuil, 2004.
[6]
Le poids de la culture allemande aux États-Unis est fréquemment passé sous silence. C’est pourtant une des caractéristiques les plus saillantes du pays : la communauté allemande était la plus importante, la mieux organisée et la plus consciente d’elle-même pendant tout le 19
e siècle. Journaux, écoles, clubs (
Verein) divers constituaient un réseau germanophone extrêmement vivant. Déjà à la fin du 18
e siècle, Benjamin Franklin se plaignait d’entendre plus parler Allemand qu’Anglais dans les rues de Philadelphie. C’est durant la première guerre mondiale que cette communauté, sous l’effet d’une pression nationaliste anti-allemande, s’est totalement assimilée. Toutes les spécificités de la communauté allemande ont été gommées en moins de quatre ans. Le phénomène est, encore de nos jours, sans équivalents dans l’histoire des États-Unis.
[7]
Sur le parcours personnel de Carl Schmitt, on peut lire le bref rappel de David Cumin, « Carl Schmitt : une critique de droite du libéralisme »,
Societal, 3
ème trimestre 2004, n° 45, p. 140-143.
[8]
On peut utilement se référer à Heinrich Meier, qui a écrit des livres extrêmement pertinents sur Carl Schmitt. Voir en particulier
The Lessons of Carl Schmitt, Chicago, Chicago University Press, 1998. En France, on lira Olivier Beaud,
Les derniers jours de Weimar, Paris, Descartes & Co., 1997. Pour une perspective plus théorique, on se reportera à Chantal Mouffe (dir.),
The Challenge of Carl Schmitt, Verso, Londres, 1999. La revue
Le Débat a récemment publié un numéro spécial sur Carl Schmitt : «
Y a-t-il un bon usage de Carl Schmitt ? », n° 131, septembre-octobre 2004, p. 128-167, avec des contributions de Caroline Colliot-Thélène, Giuseppe Duso, Jean-François Kervégan et Philippe Raynaud.
[9]
On lira à ce propos John P. McCormick,
Carl Schmitt’s Critique of Liberalism: Against Politics as Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.
[10]
Sur l’héritage européen de Carl Schmitt, voir Jean-Werner Müller,
A Dangerous Mind: Carl Schmitt in Post-War European Thought, New Haven, Yale University Press, 2003.
[11]
Les principaux travaux de Paul E. Gottfried sont :
Carl Schmitt, Londres, Claridge, 1990, ainsi que
After Liberalism: Mass Democracy in the Managerial State, Princeton, Princeton University Press, 1999. Politiquement, ce « paléoconservatisme » isolationniste, populiste et xénophobe est représenté par Patrick Buchanan, candidat malheureux aux primaires républicaines en 1992 et 1996, puis fondateur du
Reform Party pour l’élection présidentielle de 2000.
[12]
Sur les théories utilisées lors du débat de 1787-88 autour de la Constitution américaine, on lira Denis Lacorne, « La philosophie de la Constitution américaine »,
Philosophie politique, n° 7, décembre 1995, p. 25-41.
[13]
Sur ces débats allemands, je renvoie le lecteur à Stefan Breuer,
Anatomie de la révolution conservatrice, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1996. On lira également Duncan Kelly,
The State of the Political, Oxford, Oxford University Press, 2003. Aux États-Unis, l’expression a connu un succès certain. Un intellectuel conservateur comme Lee Edwards en a fait le titre d’un de ses livres :
The Conservative Revolution. The Movement That Remade America, New York, Free Press, 1999.
[14]
Ce texte est republié
in Heinrich Meier,
Carl Schmitt, Leo Strauss et « La notion de politique ». Un dialogue entre absents, trad. de l’all. par Françoise Manent, Paris, Julliard, 1990, p. 129-160.
[15]
Sur ce point, je renvoie le lecteur à William E. Scheuerman,
Carl Schmitt. The End of Law, New York, Rowman & Littlefield Publishers, 1999. Le même auteur n’a pas hésité à établir des rapprochements entre Hannah Arendt et Carl Schmitt sur leurs interprétations des mouvements révolutionnaires et en particulier de la Révolution française.
Cf. « Revolutions and Constitutions. Hannah Arendt’s Challenge to Carl Schmitt »,
in David Dyzenhaus (dir.),
Law as Politics. Carl Schmitt’s Critique of Liberalism, Durham, Duke University Press, 1998, p. 252-280.
[16]
Hayek désirait revenir au modèle de l’État classique caractéristique du 19
e siècle afin d’éviter à la fois l’écueil socialiste et l’écueil fasciste. Pour Schmitt, tout retour en arrière était impossible. Il ne voyait de solution que dans l’établissement d’un État autoritaire dont la légitimité populaire serait assurée par l’organisation régulière de plébiscites.
[17]
Aux États-Unis, le terme « libéral » fait référence à la gauche. Les « libéraux » sont donc essentiellement les membres du Parti démocrate. Précisons par ailleurs que les républicains suivent la même ligne idéologique depuis les années soixante. Le conservatisme inauguré par Barry Goldwater dès 1964 s’est poursuivi avec Ronald Reagan, Newt Gingrich, et George W. Bush. Il s’agit d’un conservatisme populiste, moralisant, largement influencé par le Sud, et désireux de défendre une forme d’« américanisme ». Pour une analyse polémique de la présence de Carl Schmitt chez les conservateurs américains, on lira un article d’Alan Wolfe, « A Fascist Philosopher Helps Us Understand Contemporary Politics »,
The Chronicle of Higher Education, 2 avril 2004. Disponible sur le site :
http:// www. chronicle. com/ .
[18]
Ce texte porte exclusivement sur la politique intérieure, et non sur la politique étrangère. Outre les exemples évoqués dans les pages suivantes, des épisodes aussi divers que l’
impeachment de Clinton en 1999 ou le détournement de la pratique du « rappel » (
recall) californien en octobre 2003 contre le démocrate Gray Davis illustrent eux aussi le durcissement « schmittien » du Parti républicain.
[19]
Sur ce thème, on se reportera à Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun,
La démocratie imparfaite : essai sur le parti politique, Paris, Gallimard, 1994.
[20]
L’accusation de « libéralisme » est extrêmement efficace politiquement aux États-Unis. En 1988, le candidat démocrate, Michael Dukakis, lui aussi du Massachusetts, l’avait compris à ses dépends. On se reportera à ce propos à Ronald D. Rotunda,
The Politics of Language. Liberalism as a Word and Symbol, Iowa City, University of Iowa Press, 1986. Pour une mise en contexte de l’élection de 1988, on peut lire Sidney Blumenthal,
Pledging Allegiance. The Last Campaign of the Cold War, New York, Harper, 1990.
[21]
Les publicités négatives de la dernière élection peuvent être visualisées sur le site suivant :
www. pcl. stanford. edu/ campaigns/ campaign2004. Pour une perspective plus générale sur les publicités négatives et leurs conséquences, je renvoie à Stephen Ansolabehere, Shanto Iyengar,
Going Negative: How Attack Ads Shrink and Polarize the Electorate, New York, Free Press, 1995.
[22]
Ce rôle traditionnel du président a été classiquement étudié par Richard Neustadt,
Presidential Power and the Modern Presidents: the Politics of Leadership from Roosevelt to Reagan, New York, Free Press, 1990.
[23]
Aux termes du XII
e Amendement (1804), c’est le Congrès qui est le juge ultime en cas de contestation pour l’élection présidentielle. On sait que l’élection de 2000 s’est terminée par la décision
Bush v. Gore mettant un terme au recompte (
recount) des bulletins décidé par la Cour suprême de Floride.
[24]
Depuis les années 1990, les observateurs parlent de « guerre culturelle » pour caractériser la vie politique américaine. Au sein d’une vaste bibliographie, on peut ainsi se reporter à James Hunter,
Culture Wars: the Struggle to Define America, New York, Basic Books, 1991.