2005
Raisons politiques
Dossier
L’opinion publique arabe entre logiques étatiques et solidarités transnationales
Mohammed El Oifi
Mohammed El Oifi est chercheur-associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), chargé de cours à l’université Paris III, et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris. Dernières publications : « L’effet Al-Jazira », Politique Étrangère, Automne 2004. « Influence without Power : Al-Jazeera and the Arab Public Sphere », in Mohamed Zayani, The Al-Jazeera Phenomenon Critical Perspectives on New Arab Media, Londres, Pluto Press, 2005. « L’opinion publique arabe dans la stratégie américaine : la variable insaisissable », in Remy Leveau et Frédéric Charillon (dirs.), Monarchies du Golfe, La Documentation Française, 2005. « Médias et politique : les nouvelles télévisions d’information en langue arabe », in Frédéric Charillon (dir.), Afrique du Nord-Moyen-Orient. Espace et conflits, coll. « Les Études de la documentation Française », Édition 2005-2006.
L’une des conséquences des attentas du 11 septembre 2001 est la fin de l’accord implicite, entre l’administration américaine et certains gouvernements arabes alliés, sur la nécessité de tenir les opinions publiques arabes en dehors de la politique et notamment quand il s’agit de la politique étrangère. Désormais, l’idée que les gouvernements arabes représentent leur peuple ne fait plus illusion. En effet, les transformations structurelles qu’a connu les sociétés arabes (alphabétisation, urbanisation etc.) l’épuisement de la légitimité des pouvoirs et l’émergence de médias panarabes relativement indépendants ont accéléré l’autonomisation des opinions publiques. La gestion des opinions publiques arabes hostiles de la part des acteurs étatiques locaux et internationaux notamment les États-Unis est d’autant plus délicate qu’elles ont une double nature : nationale et transnationale. Cette configuration spécifique des opinions publiques, basée sur la vigueur des identifications supranationales et la multi- appartenance doit être prise en compte dans la compréhension du fonctionnement du politique dans la région.
One of the consequences of the terrorist attacks on 11 September 2001 has been the end of the tacit agreement between the US administration and certain allied Arab governments on the need to keep Arab public opinion out of politics, specifically in matters of foreign policy. Arab governments’ claim to represent their people can no longer fool anyone. Indeed, the structural changes Arab societies have undergone (spread of literacy, urbanization etc.), the waning legitimacy of the powers that be and the emergence of relatively independent pan-Arab media have spurred the autonomization of public opinion. The handling of hostile Arab public opinion by home and foreign governments, particularly the US, is complicated by its twofold nature : at once national and transnational. This special configuration of Arab public opinion, involving vigorous supranational identification and multiple allegiances, needs to be taken into account in trying to understand the workings of politics in the region.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’opinion publique
[1] arabe est devenue l’objet d’un double intérêt politique et scientifique. La prise en compte de cette variable, aussi bien pour la compréhension des processus politiques
[2] dans le monde arabe
[3] que dans la formulation des politiques étrangères
[4] vers cette région, représente pour de nombreux observateurs
[5] une orientation tout à fait nouvelle. En effet, l’opinion publique arabe ne constitue pas uniquement une question de politique interne, sa dimension internationale est à certains égards plus importante. Les États-Unis ont mesuré, à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001, l’incapacité des gouvernements arabes alliés à contrôler leurs opinions et à protéger les États-Unis des conséquences de l’hostilité populaire envers leur politique étrangère dans le monde arabe. La « surprise » de l’administration américaine fut d’autant plus grande que les auteurs des attentats appartenaient aux trois pays arabes considérés comme les alliés les plus fidèles des États-Unis dans le monde arabe, à savoir l’Arabie Saoudite, l’Égypte et le Koweït.
La leçon est limpide : le contrôle que les États-Unis exercent sur certains gouvernements arabes n’englobe pas leurs opinions publiques, bien au contraire, l’hostilité populaire à l’égard de la politique américaine est d’autant plus forte que les États-Unis soutiennent les régimes en place
[6].
Cette incapacité des États arabes d’influencer ou de contenir les sentiments politiques populaires est l’aboutissement du long processus de modernisation sociale
[7] et d’autonomisation des opinions publiques par rapport aux idéologies officielles. L’ère du nationalisme étatique qui mobilise les foules, consolide les régimes et légitime leurs actions appartient au passé, les mobilisations se font de plus en plus contre l’État, ou du moins hors du champ de son contrôle direct. Le monde arabe serait ainsi passé de l’ère du « nationalisme étatique mobilisateur
[8] » à l’empire des opinions publiques
[9] dans un contexte politique et culturel dominé par le référent islamique, et exacerbé par le retour de la domination étrangère.
Désormais, l’opinion publique est considérée par les gouvernements arabes plus comme une contrainte que comme une ressource ; les foules ne sont plus prêtes à suivre l’appel du chef charismatique.
La gestion des opinions publiques nationales, par les gouvernements arabes ou les acteurs extérieurs, est compliquée par l’émergence d’une opinion commune à l’ensemble des pays arabes dont le poids est renforcé, notamment, par l’apparition et le développement
[10] des médias panarabes. Cette opinion publique « transnationale » est devenue le principal enjeu de stratégies médiatiques concurrentes. Ces jeux de « diplomatie médiatique », initiés par des États ou par des groupes privés alliés au pouvoir, expliquent en grande partie la puissance des chaînes d’informations télévisuelles en langue arabe et notamment de la chaîne qatarie Al-Jazira
[11].
Ces évolutions, accentuées par l’impact des médias panarabes et la cristallisation d’un espace public transnational de moins en moins subordonné à la sphère politique, indiquent que les décisions politiques dans les pays arabes seront influencées de plus en plus par une opinion publique qui dispose d’informations en temps réel. L’administration américaine semble avoir pris acte de ces évolutions dans la formulation de ses stratégies vis-à-vis du Moyen-Orient. Les exclus actuels de la scène dite de « politique légitime », et notamment les islamistes, se voient ainsi reconnaître un impact décisif sur les opinions publiques arabes, susceptible d’avoir des effets mesurables lors de tout scrutin pluraliste et dit « honnête ».
Cette surprenante mise sur l’agenda mondial de la question de l’opinion publique arabe est multifonctionnelle, et se heurte aux intérêts contradictoires des différents protagonistes du jeu politique dans la région. Cependant, l’enjeu principal reste en fin de compte la pérennisation des mécanismes qui assurent la domination américaine sur le Moyen-Orient. Si la volonté populaire risque de remettre en cause cette domination, alors l’opinion publique sera, à travers divers procédés, marginalisée par l’administration américaine avec la bénédiction des gouvernements arabes.
Les structures et les dynamiques conflictuelles des opinions publiques arabes
Un triple niveau de circulation de l’information
Le processus de formation des opinions publiques dans le monde arabe est marqué par la cohabitation de trois niveaux de circulation de l’information en langue arabe.
Le premier niveau est composé de médias nationaux, souvent contrôlés par les États, et dont le rôle principal est de renforcer l’identité nationale et d’asseoir la légitimité des régimes. Il s’agit à titre d’exemple de la télévision nationale soudanaise, syrienne ou marocaine.
Le niveau international, constitué par les médias étrangers émettant en arabe vers la région, est historiquement très important, notamment grâce au rôle joué jusqu’en 1967 par le programme en langue arabe de la BBC. Ce niveau a été renforcé avec le lancement par les Américains de médias en langue arabe : la radio Sawa
[12] en 2002, et la chaîne de télévision Al-Hurra
[13] en 2004.
Enfin, un troisième niveau, transnational, regroupe des médias « panarabes » ou « transarabes » qui prétendent dépasser les clivages nationaux et s’adresser directement au « téléspectateur arabe », sans tenir compte des spécificités nationales ni de la souveraineté des États. C’est à ce troisième niveau qu’appartiennent les chaînes Al-Jazira et Al-Arabiya, auxquelles on reconnaît désormais un rôle majeur dans la formation des opinions publiques et la cristallisation d’une opinion publique arabe transnationale
[14].
Historiquement, la naissance de la presse dans le monde arabe s’est faite dans un espace territorial que ne connaissaient pas encore les frontières nationales et la territorialisation étatique du politique. La presse panarabe a donc précédé la presse nationale.
Cette particularité est due aux conditions de formation du monde arabe et de son autonomisation par rapport à l’empire ottoman
[15]. Ainsi, au milieu du 19
e siècle, des Syro-Libanais furent contraints d’émigrer vers l’Égypte fuyant la répression de l’Empire ottoman
[16] qui, dans une ultime tentative de reprise en main des provinces arabes de l’empire, se heurte au nationalisme arabe naissant. L’Égypte, déjà largement indépendante par rapport à la Sublime Porte, a constitué le lieu privilégié de l’éclosion d’une presse qui s’adresse notamment aux Égyptiens, mais dont les fondateurs sont essentiellement des Syro-Libanais.
C’est cette ambiguïté originelle qui confond presse nationale et presse panarabe, doublée du facteur homogénéisant de la langue, du poids de l’histoire et de la culture, qui a rendu possible les médias qui transcendent les frontières nationales.
Durant le 20
e siècle, trois expériences majeures vont renforcer le niveau panarabe de circulation de l’information et partant, la réalité d’une opinion publique arabe transnationale : le programme de la BBC en arabe à partir de 1939, la radio nassérienne Sawt al-Arab (la voix des Arabes)
[17] durant les années 1950 et 1960 et, à la fin des années 1970, l’explosion spectaculaire de la presse panarabe en Europe, et notamment à Londres. Ces expériences de presse panarabe ont structuré l’attitude des Arabes par rapport à la presse et aux médias.
Le lancement d’Al-Jazira en 1996 a donné à ce niveau panarabe un second souffle au détriment du niveau national. Après la presse et les radios panarabes, les chaînes d’information télévisuelles en langue arabe ont pris le relais, devenant, par là-même, l’objet d’une compétition aussi bien régionale qu’internationale. Pendant les années 1990, ces médias panarabes ont joué un rôle central
[18]. En effet, dans le processus de libéralisation du discours médiatique arabe, leur prééminence dans l’espace public arabe
[19] en formation a mis fin à la maîtrise de l’information par les régimes arabes, notamment en matière de politique étrangère.
Opinions publiques nationales vs opinion publique arabe transnationale
En dépit de la création de la Ligue Arabe en 1945, les États arabes se sont engagés, une fois les indépendances acquises, dans des processus de consolidation de leurs assises territoriales et de leurs identités nationales. Les différends frontaliers, les antagonismes idéologiques et les disparités économiques
[20] ont abouti à la fragmentation du monde arabe et par conséquent à la fragilisation de la notion d’opinion publique panarabe. Dès lors, les États ont tenté de nationaliser définitivement les opinions publiques
[21] et d’enfermer les sentiments populaires dans des cadres territoriaux. Mais ce processus n’a pas pu atteindre son stade ultime. En effet, l’échec des tentatives de création d’un système médiatique commun
[22], initiées par la Ligue Arabe, n’invalide pas l’idée de l’existence d’une opinion publique panarabe sur les questions considérées comme des « grandes causes arabes » (la Palestine, l’unité, l’Irak, l’attitude face aux interventions étrangères, etc.)
[23].
En effet, l’opinion publique arabe possède une double nature : locale/nationale, elle est également transnationale, dans la mesure où les liens entre les populations arabes ne sont pas uniquement politiques mais enracinés dans l’histoire, la langue et la culture. La cristallisation d’un système régional arabe
[24] avec la création de la Ligue Arabe en 1945 a donné à cet héritage historique un cadre institutionnel. L’espace arabe fait ainsi partie de la culture politique et de l’imaginaire populaire dans la région. Le concept de « causes arabes communes » garde toujours un sens et le degré de sympathie pour un régime arabe dépend principalement du respect qu’il montre à l’égard de ce qu’on peut appeler « les sentiments moraux arabes », à savoir : l’unité arabe contre les égoïsmes de l’État-nation et la souveraineté contre la domination étrangère. Ainsi, pendant la guerre d’Afghanistan qui a suivi les attaques du 11 septembre 2001, les officiels américains les plus haut placé ont multiplié les apparitions dans les médias panarabes, notamment Al-Jazira et MBC
[25] et les grands quotidiens panarabes comme Al-Hayat et Al-Shark Al-Awsat. Leur entourage, conseillers en communication
[26] politique et spécialistes du Moyen-Orient, a alors mis l’accent sur l’existence des médias panarabes et d’un espace public arabe dans lequel il fallait être présent, pour expliquer aux opinions publiques arabes le sens de l’action américaine.
Le concept de « rue arabe
[27] » est souvent utilisé pour souligner le caractère chaotique, passionnel et sans efficacité des manifestations populaires dans le monde arabe. Cependant, il convient de prêter plus d’attention à ce qu’on peut appeler le « sous-sol arabe », l’
underground. C’est dans cet espace que s’organise la « résistance » non seulement aux États-Unis mais aussi aux gouvernements arabes. Invisible par nécessité, désinstitutionnalisé dans son fonctionnement et transnational dans ses structures, cet «
underground arabe » représente le versant de l’opinion publique qui agit et qui donne une matérialité à la « colère populaire ». Si cet
underground arabe est interdit d’expression sur la scène politique légitime, il est très actif sur Internet. Sans prôner systématiquement la violence contre les États-Unis, ses animateurs considèrent que la lutte contre la domination américaine est non seulement un acte légitime mais un devoir.
Vers la formation d’un espace public arabe transnational
Émergence d’un espace médiatique arabe pluraliste et concurrentiel
Depuis les indépendances, les sociétés arabes ont connu des transformations profondes qui ont rendu efficaces les processus de communication
[28] et de diffusion des idées. L’urbanisation
[29], l’alphabétisation et la politisation ont en effet atteint le seuil critique qui permet à la société de résister au discours officiel de la communication politique des États, tout en étant suffisamment mobilisée socialement et politiquement pour ne pas se montrer indifférente aux questions politiques.
Le processus d’autonomisation de l’opinion publique est également lié au discrédit qui touche les États-nations comme mode d’organisation des espaces politiques. La persistance
[30] des structures étatiques et l’affirmation de l’idéologie de l’État-nation
[31] (
al quotriya) dans le monde arabe, loin de lui fournir une légitimité populaire définitive
[32], l’installe durablement dans une position fragile, dans laquelle la contestation au nom d’identifications plus larges (arabes ou islamiques) ou plus restreintes (confessionnelles ou ethniques) est une des modalités de l’opposition aux régimes en place
[33]. L’État-nation, et sa banalisation dans le monde arabe, sont décrits par certains auteurs comme un piège historique, qui condamne cette région du monde à la paralysie
[34] et facilite l’ingérence des grandes puissances en jouant la carte des rivalités interarabes.
La nécessité qu’éprouvent les gouvernants à légitimer un État-nation contesté
[35] comme centre de pouvoir aboutit à inscrire les pratiques gouvernementales dans un processus de production de la différence par rapport aux pays voisins
[36]. Dans le même temps, ils se montrent relativement incapables de générer une culture politique nationale autonome et encore moins de gérer les contradictions (problèmes frontaliers, nationalité, etc.) qui résultent de cette opération de production de la différence.
Le discrédit relatif de l’idéologie de l’État-nation a été favorisé par la révolution de l’information
[37] dans le monde arabe. En effet, depuis la deuxième moitié des années 1990, nous assistons à l’émergence d’un espace public arabe servi par un système médiatique pluraliste et concurrentiel. La faiblesse démographique structurelle des États du Golfe les oblige à associer les citoyens des autres pays arabes au fonctionnement de ces médias. Cet affichage médiatique panarabe leur permet de légitimer leurs actions sur la scène arabe et internationale. Cette révolution de l’information a permis pour la première fois, à l’exception de l’expérience de la radio nassérienne La Voix des Arabes (Sawt Al-arab) dans les années 1950 et 1960
[38], une communication intense et véritablement transarabe. Cette configuration médiatique panarabe est susceptible d’unifier les sentiments politiques donc de défaire le travail politique accompli depuis des décennies par les États pour forger des cultures et des identités politiques nationales
[39].
La réaction de certains États de la région à ce processus d’unification des sentiments politiques populaires, notamment dans le domaine de la politique étrangère, consiste à ranimer le nationalisme étatique, comme le montre l’exemple de la Jordanie. Le roi lui-même réunit une commission chargée d’élaborer les grandes lignes de la politique de « la Jordanie d’abord »
[40], et de tenter d’isoler son opinion publique des passions qui animent l’environnement régional. Ce slogan est également brandi comme une menace à l’encontre des Jordaniens qui affichent des identifications ou des allégeances transnationales, que le gouvernement présente comme préjudiciables à l’intérêt national. Dans la même perspective, l’administration américaine a privilégié les membres de l’opposition irakienne qui font l’éloge d’un « Irak irakien »
[41] tout en écartant tous les groupes qui se référent publiquement à des idéologies unificatrices dans la région, notamment le nationalisme arabe ou l’islamisme politique.
L’échec de la sanctuarisation de l’espace informationnel national
La tentative de sanctuarisation de l’espace informationnel national traduit la volonté des États Arabes de soustraire leur opinion publique aux influences des courants politiques ou aux répercussions des politiques menées par les autres pays arabes. Cependant, les liens culturels, historiques et linguistiques rendent cette tâche très difficile. C’est pour cette raison essentielle que les États arabes, notamment le régime nassérien par le passé et les États du Golfe aujourd’hui, tentent de contrôler le système médiatique panarabe et d’orienter les idées en compétition, voire d’éliminer celles qui leur sont défavorables
[42]. En référence à la notion de
Ouma, l’opposition islamiste et le courant islamique en général sont réticents à l’égard de la promotion systématique des intérêts nationaux au détriment de la dimension arabe ou islamique. Cette résistance s’est accentuée avec la fusion progressive depuis le début des années 1990 de deux courants naguère rivaux : le nationalisme arabe et le courant islamique (
al tayar al Qawmi wa al Islami)
[43].
La stratégie de sanctuarisation de l’espace informationnel de chaque État a été progressivement abandonnée et les États qui ont dû prendre en compte l’émergence d’un espace public arabe à partir duquel leurs politiques sont observées, évaluées et jugées. Les structures de cet espace sont panarabes. Or, la légitimité d’une opinion dépend non seulement des conditions de liberté dans lesquelles elle a été produite mais aussi de sa représentativité et de son acceptation par l’opinion publique arabe. Ainsi, avant d’être une bataille américaine, la bataille pour l’influence de l’opinion publique est une affaire interarabe. Dans cette perspective, la connaissance de l’état de l’opinion ne se limite pas à l’analyse des médias locaux mais doit intégrer aussi celle des médias panarabes. En effet, si un État possède les moyens de coercition suffisants pour freiner les ardeurs de sa propre population, seuls les médias panarabes peuvent lui fournir les outils – une sorte de
soft power
[44] – susceptible d’influencer les opinions publiques des pays voisins. C’est en grande partie l’explication que l’on peut donner à la naissance d’une chaîne de télévision aussi puissante qu’Al-Jazira, qui est devenue un dispositif vital dans la politique étrangère d’un micro-État
[45] comme le Qatar. En dotant le Qatar, qui ne dispose d’aucune des ressources classiques de la puissance, d’un pouvoir d’influence considérable, elle a brisé toutes les règles qui régissent les relations interarabes. La première victime de cette puissance inédite a été l’empire médiatique saoudien ; le lancement d’Al-Jazira a marqué la fin du monopole saoudo-libanais sur les médias panarabes.
La gestion médiatique de l’opinion publique arabe transnationale
La barrière saoudienne et le filtre libanais
Dès les années 1960, les dirigeants saoudiens ont pris conscience de la perméabilité de leur opinion publique nationale à la propagande nassérienne et de l’importance des médias dans la formulation de leur politique étrangère vis-à-vis du monde arabe, et notamment des opinions publiques. Pour des raisons politiques et structurelles, l’Arabie Saoudite n’a pas pu se doter d’une armée forte et dissuasive
[46] (
hard power), elle a donc massivement investi dans les médias, afin d’acquérir un pouvoir d’influence (
soft power), nécessaire à la conduite de sa politique arabe et musulmane.
L’histoire a commencé par le financement occulte, dès les années 1950, de journaux libanais tels que Al-Hayat
[47], puis d’un nombre de plus en plus grand de titres à Beyrouth. Quant la guerre libanaise a éclaté en 1975, l’argent saoudien a accompagné et irrigué l’exil de la presse libanaise de Beyrouth vers Londres et, dans une moindre mesure, vers Paris
[48]. À partir de 1991 et du lancement de la première chaîne satellitaire arabe,
Middle East Broadcasting Center (MBC), les Saoudiens contrôlent l’ensemble des médias panarabes et peuvent ainsi étouffer toute couverture médiatique critique à leur égard. Cet effort saoudien avait pour objectif de contrôler l’image que l’Arabie Saoudite souhaitait donner au reste du monde, et de repousser les campagnes médiatiques hostiles à sa politique, et plus particulièrement à la famille régnante.
Les médias panarabes, qui ont prouvé leur efficacité, sont utilisés par le régime saoudien dans ses luttes idéologiques et interarabes. La lutte de l’Arabie Saoudite contre le nationalisme arabe, dans sa version nassérienne ou Baasiste, s’est ainsi faite au nom du caractère exogène, laïc ou socialisant de ce dernier, une entreprise d’autant plus facile que la thèse dominante attribuait l’émergence de cette idéologie aux Arabes chrétiens
[49]. Cette paternité a été présentée par les courants idéologiques favorables à l’entreprise saoudienne (l’axe islamique) comme délégitimatoire du nationalisme arabe. De même, le rapprochement du régime nassérien ou irakien avec l’URSS a permis aux Saoudiens de mêler deux actions cohérentes : leur lutte contre le nationalisme arabe et celle contre le communisme, avec l’appui des États-Unis. L’essoufflement du nationalisme arabe
[50], la montée en puissance de l’islamisme et surtout l’installation des troupes américaines en Arabie Saoudite ont participé au rapprochement entre les islamistes, qui luttent pour la foi, et les nationalistes, qui combattent au nom de la défense du territoire et de la souveraineté
[51].
Ces évolutions idéologiques sur la scène arabe, les implications des attaques du 11 septembre et l’entrée dans l’espace médiatique arabe de nouveaux concurrents, notamment les Qataris, ont poussé les Saoudiens à renforcer leur dispositifs médiatiques en vue de sauvegarder leur influence sur les opinions publiques arabes. Toutefois, malgré les efforts de Riyad pour lancer en 2003 deux nouvelles chaînes d’information, Al-Arabiya et Al-Ikhbariya, il semble que l’ancien monopole saoudien sur le champ médiatique panarabe soit perdu. En effet, l’apparition d’Al-Jazira a transformé les règles de fonctionnement des médias panarabes, et la recette saoudienne, basée sur l’alliance entre les Saoudiens et les Libanais (et notamment les maronites), se révèle moins efficace que par le passé. Si les médias panarabes financés par les Saoudiens se caractérisent par une direction souvent libanaise et une ligne globalement favorable aux politiques américaines dans le monde arabe, la stratégie d’Al-Jazira est precisément basée sur la volonté de se distinguer de l’Arabie Saoudite
[52]. Prenant le contre-pied des orientations saoudiennes, Al-Jazira s’est ouverte aux courants d’opinions majoritaires dans le monde arabe, à savoir les islamistes et les arabistes
[53] ; elle a également bouleversé la sociologie de l’élite des journalistes arabes en ouvrant la voie aux Jordano-Palestiniens et aux Maghrébins bousculant ainsi le quasi monopole libanais installé par les Saoudiens
[54].
Al-Jazira a non seulement contribué à une meilleure circulation de l’information entre les pays arabes mais elle a également permis aux courants majoritaires et contestataires de l’opinion publique arabe de s’exprimer, portant un coup décisif à l’alliance saoudo-libanaise. Auparavant, le filtre libanais des opinions publiques dans le monde arabe était d’autant plus efficace qu’il se paraît des vertus du professionnalisme et de la modernité
[55]. Dans les faits, il exerçait un véritable contrôle sur les médias panarabes en écartant de manière systématique toute opinion critique par rapport à la politique de l’Arabie Saoudite ou de ses alliés. La lecture des événements par ces médias est profondément marquée par la fragmentation politico-confessionnelle du système politique libanais. Or, ce pluralisme confessionnel se faisait au détriment de la pluralité des courants politiques et idéologiques.
Les transformations récentes du paysage médiatique arabe ont amoindri l’efficacité de la gestion saoudienne de l’opinion publique arabe. L’image de l’Arabie Saoudite s’en trouve d’autant plus dégradée qu’Al-Jazira a fourni à l’opposition saoudienne un espace où s’exprimer et communiquer directement avec la population saoudienne, en contournant la censure officielle.
La stratégie américaine : la bataille des idées est la continuation de la guerre par d’autres moyens
Le thème de la guerre des idées
[56] est devenu consubstantiel à la politique étrangère américaine. En effet, la médiatisation des grandes crises internationales impose aujourd’hui aux États de gérer, au niveau international
[57], le sens que peuvent prendre ces crises dans différentes sphères publiques. À cet égard, l’un des défis majeurs auxquels les États-Unis ont été confrontés après le 11 septembre 2001 a été la nécessité de délégitimer toute explication rationnelle des attentats ; il fallait combattre toutes les tentatives qui interrogeaient d’une manière rationnelle le sens de l’action de Ben Laden ainsi que ses motivations. Cette interprétation est fortement inspirée des néo-conservateurs et de certains centres de recherche, notamment le
think tank pro-israélien, The Washington Institute for Near East Policy
[58]. Premier organisme américain à s’intéresser à l’opinion publique arabe et à l’influence potentielle des nouveaux médias
[59], cet institut est très impliqué dans le problème israélo-arabe. Ses animateurs se sont aperçus que les accords de paix entre les gouvernements israélien et égyptien se révélaient incapables de normaliser et de légitimer la présence d’Israël dans la région. Etant donné le peu de légitimité et de représentativité des gouvernements arabes, ces auteurs considèrent qu’un intérêt particulier doit être accordé à l’opinion publique arabe
[60] pour la connaître, la gérer et, à l’occasion, la manipuler.
Le Washington Institute for Near East Policy soutient la thèse, qui a fini par s’imposer aux États-Unis, selon laquelle l’opinion publique arabe « déteste les Américains pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils font ». Selon ce point de vue, les attaques contre les États-Unis seraient motivées par des raisons religieuses (la lutte contre les infidèles), culturelles (l’incapacité du monde arabo-musulman à accéder à la modernité occidentale et le refus des valeurs occidentales), ou passionnelle (la jalousie suscitée par l’opulence dans laquelle vivent les États-Unis). Loin d’être consécutive aux évènements du 11 septembre, cette argumentation, véhiculée dans la presse américaine, a été développée dès 1990 par Bernard Lewis, dans un article, alors très commenté dans le monde arabe
[61], qu’il a actualisé et radicalisé dans son dernier ouvrage
[62]. D’une manière générale, la prise en compte de l’influence israélienne ou des lobbies pro-israéliens sur la vision américaine du monde arabe est fondamentale pour comprendre la gestion de l’opinion publique arabe par l’administration des États-Unis.
À cet égard, le principal outil de sélection et de traduction de la presse arabe à l’usage des groupes d’influence à Washington est le Middle East Media Research Institute
[63], créé en 1998 par Egal Carmone, ancien officier de l’armée israélienne. Ce site israélien est devenu la principale voie d’accès pour les Américains à la presse arabe. Pourtant, l’ensemble de sa stratégie éditoriale est orientée, si l’on en croit les analystes arabes, vers un seul objectif : approfondir les désaccords entre Arabes et Américains en présentant la presse arabe et l’opinion publique arabe comme essentiellement anti-américaines, anti-occidentales et antisémites
[64].
Or, les sondages effectués dans la région pour connaître l’état de l’opinion à propos de la politique étrangère américaine
[65] insistent sur les explications politiques et notamment le soutien américain à l’État d’Israël, et aux gouvernements arabes oppressifs. Dans l’ensemble de ces enquêtes, les motivations d’ordre culturel ou religieux de l’hostilité vis-à-vis des États-Unis sont tout à fait marginaux
[66].
La gestion américaine de l’opinion publique arabe reste cependant basée sur un diagnostic qui privilégie les arguments culturels pour expliquer l’hostilité des opinions publiques arabes à la politique américaine. L’administration américaine a notamment su activer sa diplomatie publique
[67] et se doter d’outils médiatiques qui se sont imposés dans le monde arabe, tels la radio Sawa et la chaîne de télévision Al-Hurra. Mais l’essentiel de ce dispositif d’influence sur l’opinion publique arabe reste par définition invisible. Et si les rumeurs à propos de l’infiltration de la presse, des médias, des maisons d’éditions et des milieux intellectuels arabes trouvent peut-être quelques fondements, ce phénomène reste, de par sa nature même, difficile à appréhender
[68].
Au-delà des instrumentalisations conjoncturelles, les opinions publiques arabes représentent un véritable défi pour les gouvernements arabes et américain. D’un côté en effet, le volontarisme démocratique américain est condamné à rester sélectif, dans la mesure où la tenue dans le monde arabe d’élections libres, respectant la volonté des opinions publiques arabes, mettra probablement fin à l’emprise conjointe des Américains et de leurs alliés arabes sur cette région. Cette évolution sera sûrement vécue par les peuples arabes comme une deuxième décolonisation tant cette emprise est considérée aujourd’hui comme la principale entrave à la liberté politique des peuples arabes
[69]. D’un autre côté, les tentatives de marginalisation des opinions publiques sont susceptible d’accentuer la lutte armée et de nourrir le « terro-risme » contre les gouvernements arabes et les Américains, et de condamner ces derniers à rester piégés dans un cercle vicieux aux effets imprévisibles.
[1]
L’opinion publique est un concept complexe dont les usages scientifiques et politiques sont souvent liés. Elle diffère de l’opinion individuelle dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’un point de vue isolé, d’une évaluation personnelle de la réalité, mais d’une conception partagée par plusieurs personnes ou par un groupe constitué concernant un problème public donné. Les opinions deviennent publiques lorsqu’elles font l’objet d’une préoccupation et d’une discussion collective et sont mises par conséquent sur l’agenda politique.
Toute société est animée par une multiplicité d’opinions qui expriment des grandes tendances et reflètent l’état du rapport de force entre groupes sociaux porteurs de valeurs et d’intérêts divergents. Ainsi, inscrite dans son contexte sociologique et historique, l’opinion publique ne peut pas être réduite à un
artefact produit par les sondages, de même que l’absence de sondages, en tant que simple technique de mesure des opinions publiques, ne signifie nullement que l’opinion publique n’existe pas comme l’affirmait Pierre Bourdieu. Cela reviendrait à affirmer qu’un fiévreux est sain pour la seule raison que l’on ne dispose par de thermomètre pour mesurer sa fièvre. En conséquence, l’opinion publique a une histoire, des lieux, des processus de formation et des acteurs qui l’animent dans le sens de la cristallisation de consensus provisoires ou de l’approfondissement de conflits persistants. Il convient d’inscrire l’opinion publique dans le jeu politique ordinaire en s’interrogeant sur les processus de formation des opinions publiques et en analysant le jeu complexe des acteurs à séduire, manipuler, gérer l’opinion publique ou même nier la réalité de son existence quand cela sert les stratégies de pouvoir.
[2]
Marc Lynch, « Beyond the Arab Street: Iraq and the Arab Public Sphere »,
Politics & Society, mars 2003-03, vol. 31, n° 1, p. 55-91.
[3]
Nous optons ici pour une définition institutionnelle du monde arabe. Il est composé des pays qui font partie de la Ligue des États Arabes.
[4]
Alexander T. J. Lennon,
The Battle for Hearts and Minds, Using Soft Power to Undermine Terrorist Networks, Cambridge, The MIT Press, 2003.
[5]
M. Lynch, « Taking Arabs seriously »,
Foreign Affairs, septembre-octobre 2003, vol. 82, n° 5.
[6]
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Pour une critique de sa « partialité » et de « sa volonté explicite d’animer la haine entre les Arabes et les occidentaux au profit d’Israël », voir les propos de Jihad Al-Khazen dans l’émission d’
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Voir le rapport sur le développement humain dans le monde Arabe 2004. Sur les raisons des réserves américaines sur son contenu, voir le commentaire du coordinateur du rapport Nader Fergani, émission
Bila Hudoud, Al-Jazira, 27 avril 2005,
www. aljazeera. net.