2005
Raisons politiques
Éditorial
De l’espace public comme concept à l’opinion publique comme fait social
Alice Goheneix
Depuis le 17e siècle, les démocraties européennes luttent contre le secret et la Raison d’État, marges d’action du pouvoir traditionnel et de l’arbitraire royal. Dès 1962, avec L’espace public, archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Jürgen Habermas retravaille le principe de Publicité kantien dans sa dimension critique originelle : la transparence des institutions et la publicisation des décisions alimentent les consciences individuelles de la « sphère publique bourgeoise » et soumettent le Pouvoir a l’exercice critique de la raison. Ainsi, le principe de « Publicité est au service d’une législation qui cherche à s’imposer en prenant pour base la raison (ratio) » quand « la pratique du secret sert la conservation d’un pouvoir fondé sur l’arbitraire (voluntas) ».
Cependant, tandis que les institutions parlementaires représentatives de la nation s’établissaient contre les Princes, le champ des relations internationales est resté l’apanage des diplomaties d’États. En conséquence, la Raison d’État – qui correspond dans la terminologie d’Habermas à la voluntas – demeurait une marge de manœuvre à disposition de la politique étrangère.
De même que la presse nationale a pu nourrir la médiatisation des débats nationaux, la mondialisation médiatique nous donne depuis les années 1960 à voir, à souffrir et à penser. Le concept de Publicité, internationalisé, implique-t-il pour autant une opinion publique internationale, au sens habermassien ?
Il faut avant tout noter que l’exercice pratique de la raison critique, dès l’échelon national, a fait glisser l’opinion publique du concept au fait social : c’est une batterie d’indicateurs statistiques qui témoigne de l’état de l’opinion et exerce une pression constante sur les décisions gouvernementales. Mais, alors qu’en termes de politique intérieure on peut considérer que la population de référence implicite de l’opinion reste le « peuple », ou une section sociologique ou territoriale de celui-ci, les choses se compliquent a l’échelle internationale. Car alors, si la crédibilité d’un sondage se mesure à la représentativité de l’échantillon, quelle est la population de référence de l’opinion publique internationale ? Nous touchons là l’un des nerfs politiques d’un phénomène sociologique, dont la réalité ne peut plus être démentie.
À partir de janvier 2003, la menace d’une intervention américaine en Irak suscite des manifestations, des sondages, des débats de New York à Pékin, en passant par Paris, Rome ou Djakarta. Les individus se réunissent, se donnent à voir et à entendre de leur propre gouvernement, mais aussi, et c’est nouveau, des gouvernements étrangers. Le niveau exécutif semble perdre alors le monopole de l’énonciation de la politique étrangère.
À la rentrée universitaire 2003-2004, Bertrand Badie propose, dans le cadre d’un séminaire de relations internationales, d’interroger les différents modes d’expression de l’opinion publique internationales et ses impacts sur la politique étrangère. Cette série d’articles est pour une grande part issue des réflexions entreprises alors.
L’item « opinion publique internationale », qui s’impose dans les discours médiatiques et politiques, a l’avantage de ramasser simultanément une réalité protéiforme. Mais il a cet inconvénient de se donner comme une évidence. Aussi, Bertrand Badie propose-t-il, dans son article introductif, de scinder l’expression en opinion publique internationale d’une part et opinion publique sur l’international d’autre part ; il nous permet ainsi de distinguer ce qui relève des évolutions de la démocratie à l’échelon national et ce qui relève d’une transnationalisation et d’une appropriation des enjeux de la politique étrangère par les populations.
Ceci étant, la difficulté d’appréhension de ce dernier phénomène tient aussi au fait que le concept, tel qu’il est présenté par Habermas en 1962, vise a expliciter le fait politique national. C’est pourquoi Cecilia Baeza, Laurent Bonnefoy et Hélène Thiollet passent en revue les critères distinctifs du concept d’espace public et testent leur validité dans le cas des forums et des contre-sommets internationaux.
Il semble bien, alors, que des populations de nationalités différentes, ou peut-être une fraction de ces populations (la bour-geoisie ?), s’informent, débattent, proposent des décisions alternatives. Les forums et les contre-sommets visent explicitement a créer une agora qui tire profit de la diversité.
À l’échelle régionale, Mohammed El Oifi met en lumières les paradoxes de l’opinion publique arabe. L’émergence d’un espace public arabe, en sapant les fondements du nationalisme étatique, constitue un élément central d’un processus de démocratisation. Mais, simultanément, la voie du peuple n’est pas toujours celle de la paix et défie les politiques au-delà de cet espace régional.
Ce paradoxe résulte en partie du fait que l’opinion publique reste tributaire de médias et d’acteurs militants qui fournissent et analysent l’information. Marielle Debos et moi-même mettons l’accent sur une catégorie spécifique d’« entrepreneurs d’opinion », les ONG. Les « grandes causes internationales » ne surgissent pas ex-nihilo. Elles sont formulées, formatées, de façon à s’appuyer sur un corpus de valeurs transnationalisées.
Cependant, cette homogénéisation des référents conserve des limites, tant au plan local qu’au plan international. Natalie La Balme nous montre comment les outils de mesure de l’opinion publique peuvent être analysées pour saisir convergences, divergences et ruptures culturelles et politiques entre les États-Unis et l’Europe.
En décortiquant « l’idée d’une opinion européenne », Dominique Reynié affine l’analyse au niveau européen ; il insiste notamment sur la nécessité de donner à voir l’opinion européenne pour renforcer l’Union.
En conclusion, Florent Blanc, Sébastien Loisel et Amandine Scherrer testent la validité du fait social « opinion publique », en évaluant la pression qu’elle exerce sur les gouvernements.
La mise en place d’un espace public international est sans doute en marche. Reste à se prémunir de la subversion du principe de publicité à laquelle les médias, en mobilisant nos affects, nous invitent, et à se demander si l’hyperactivité d’une sphère publique bourgeoise internationale stimule l’extension des démocraties nationales.