Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724630203
244 pages

p. 81 à 97
doi: en cours

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Dossier

no 19 2005/3

2005 Raisons politiques Dossier

Opinion publique transatlantique et politique étrangère : le cas de l’intervention en Irak

Natalie La Balme
Les enquêtes d’opinion comparatives tendent à montrer que les valeurs, mais aussi la perception des dangers et des enjeux en politique étrangère restent sensiblement les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique. En revanche, le degré de sévérité à adopter à l’égard des contrevenants différencie nettement Européens et Américains. Aussi la crise irakienne et la rhétorique médiatique qui l’a entourée ont-elles cristallisé, d’une part, les divergences en matière d’usage de la force, d’autre part, les perceptions mutuelles négatives des Américains et des Européens. Et, dans la mesure où l’Alliance transatlantique repose sur une conception commune des priorités en matière de politique étrangère, il devient alors essentiel de suivre les évolutions des opinions européennes et américaines. Car s’il est vain de vouloir trancher définitivement la question de savoir qui, de l’opinion ou des gouvernements, manipule l’autre, il est clair que l’opinion publique devient un facteur-clé du processus décisionnel en matière de politique étrangère, comme l’illustrent les positionnements de Gerhard Schröder, Jacques Chirac et George W. Bush au début de la crise irakienne. Comparative public opinion polls tend to show that the same values, as well as similar views on the risks and stakes of foreign policy, predominante on either side of the Atlantic. On the other hand, Europeans and Americans clearly differ on how severely to handle potentially threatening countries. Specifically, the Iraq crisis and all the media hubbub around it bared both their diagreement on the use of force and the unfavourable opinions Americans and Europeans have of each other. Inasmuch as the transatlantic alliance hinges on shared perceptions of foreign policy priorities, it is vital to monitor changes in European and US public opinion. For, however vain may prove any attempt to determine who wags whom, public opinion or government, the former is plainly becoming a key factor in the latter’s foreign policy-making process, as illustrated by the stances Gerhard Schröder, Jacques Chirac and George W. Bush took at the outset of the Iraq crisis.
Linfluence de l’opinion publique sur la politique étrangère est l’objet d’un débat récurrent qui émerge plus particulièrement en période de crise. Les événements du 11 septembre 2001, suivis de la guerre en Irak, ont une fois de plus amené cette question sur le devant de la scène. Depuis quelques années, de nombreux experts et dirigeants politiques affirment que l’écart ne cesse de se creuser entre l’Europe et les États-Unis sur le plan politique, en référence notamment aux réactions divergentes de l’opinion publique de part et d’autre de l’Atlantique. Puissance et faiblesse, caractère belliqueux et pouvoir civil, primauté et subordination, hard power (pouvoir de contrainte) et soft power (pouvoir de convaincre) : autant de termes que l’on n’hésite plus à employer pour qualifier les relations entre l’Europe et les États-Unis dont les valeurs et intérêts respectifs semblent s’éloigner de plus en plus. Cette rhétorique radicale trouve-t-elle un écho dans les articles de journaux ou les résultats des enquêtes d’opinion ? Et, bien plus, quel est l’impact de l’opinion publique sur les décisions prises en matière de politique extérieure ?
Avant d’aborder ces questions, il convient de prendre quelques précautions. Tout d’abord, malgré les vastes recherches sur le concept d’opinion publique, sa définition reste sujette à contreverse. La difficulté à définir l’opinion publique comme objet d’étude empirique s’exprime peut-être le mieux sous la plume de Valdimer O. Key pour qui « parler avec précision de l’opinion publique revient à tenter de se confronter au Saint-Esprit [1] ». Les résultats de sondages sont certes un indicateur des opinions des individus, mais, à moins que des questions identiques soient comparées sur une durée assez longue, ils restent de simples clichés d’un moment particulier de l’état de l’opinion. Ensuite, démêler les processus qui produisent les politiques publiques et déterminer si c’est l’opinion publique qui influence une décision politique et vice versa, ou encore si d’autres influences sont à l’œuvre, est une tâche particulièrement complexe. Or, s’il a déjà été démontré que la capacité d’influence de l’opinion publique est faible, le discours dominant depuis quelques années la présente au contraire comme une force puissante que les responsables politiques ne peuvent négliger qu’à leurs risques et périls. En concentrant notre étude sur la relation transatlantique et sa supposée détérioration, nous tenterons d’analyser les moments-clés qui, à la veille de l’intervention militaire en Irak, ont semblé confirmer cette idée. Mais avant d’approcher cette question, il nous faut regarder si, du point de vue des individus, les Européens et les Américains ont de ce monde en changement une vision véritablement divergente.
 
Les opinions publiques européennes et américaines portent-elles les germes d’un divorce transatlantique ?
 
 
Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont provoqué chez les Européens un élan de solidarité envers les États-Unis. La plupart d’entre eux ont en effet perçu ces attentats comme une attaque directe contre des valeurs qu’ils partagent avec la nation américaine. Presque quatre ans plus tard, le ton est autrement plus critique, et le retentissement émotionnel bien plus nuancé. La friction transatlantique est-elle nourrie par des oppositions de valeurs entre les populations américaine et européenne ? Ces divergences de perception entre les deux continents contiennent-elles les germes d’un divorce transatlantique ?
L’opinion publique transatlantique plus unie que divisée
Plusieurs études internationales ont tenté de répondre à cette question. Les enquêtes d’opinion sont en effet devenues un élément de plus en plus constitutif du discours politique aux États-Unis et en Europe. Quand elles sont faites avec une certaine rigueur méthodologique, ces études donnent un véritable aperçu de l’« humeur populaire ». Sans résoudre la question de savoir si les valeurs communes sont plus importantes que celles qui se distinguent, elles permettent néanmoins d’éclairer ce débat complexe. Transatlantic Trends Series, une enquête annuelle conduite par le German Marshall Fund of the United States [2], au même titre que le Pew Global Attitudes Project [3] en sont deux exemples.
Les résultats de la Transatlantic Trends Survey Series [4] révèlent que les positions des Américains à l’égard de la politique étrangère ne sont pas si différentes de celles des Européens : la plupart des citoyens américains sont en faveur d’une politique étrangère active lorsqu’il s’agit de traiter d’un large spectre de questions d’ordre international, et expriment un franc soutien pour les approches multi-latérales aux dépens des approches unilatérales, notamment en ce qui concerne l’emploi de la force armée hors des frontières (voir infra tableau 3). En fait, la plupart des enquêtes comparatives montrent que, contre toute attente, il y a plus de similarité entre les opinions publiques américaine et européenne qu’entre les citoyens américains et leurs leaders politiques.
Pourtant, bien que les Américains et les Européens s’accordent sur les menaces globales, ils n’envisagent pas pour les combattre le même degré de sévérité, ni d’y consacrer le même budget de Défense. Toutefois, dans la majorité des études, on constate que les populations américaine et européenne placent les mêmes questions en tête de leurs préoccupations – haine ethnique et religieuse, terrorisme international et propagation des armes nucléaires (voir infra tableaux 1 et 2). De ce point de vue, les États-Unis et l’Europe ont plus en commun qu’avec l’Afrique, l’Asie ou les pays d’Amérique latine. Néanmoins, par rapport aux Européens, un pourcentage plus grand d’Américains s’exprimait en 2004 en faveur de l’usage de la force afin de prévenir une attaque terroriste (92 % contre 83 %), d’enrayer la prolifération nucléaire (80 % contre 69 %), de défendre un allié de l’OTAN (87 % contre 75 %) ou encore de destituer un gouvernement qui viole les droits de l’Homme (57 % contre 50 %). Et par rapport aux Américains, un pourcentage plus élevé d’Européens privilégie l’emploi de la force pour relever des défis tels que l’approvisionnement alimentaire et l’assistance médicale aux victimes de guerre (91 % contre 81 %), faire cesser les combats dans le cadre d’une guerre civile (56 % contre 38 %) ou déployer les troupes de maintien de la paix suite à la fin d’une guerre civile (80 % contre 66 %) [5].

Tableau 1
Menaces éventuelles pour les intérêts vitaux du pays perçues comme « extrêmement importantes » (juin 2002)
Europe États-Unis
Terrorisme international 65% 91%
Le développement d’armes de destruction massive en Irak 58% 86%
Le réchauffement climatique 50% 46%
Le fondamentalisme islamique 49% 61%
Le conflit armé entre Israël et ses voisins arabes 43% 67%
Le grand nombre d’immigrés et de réfugiés venant dans (votre) pays 38% 60%
Les tensions entre l’Inde et le Pakistan 32% 54%
La globalisation 22% 29%
Le développement de la Chine comme puissance mondiale 19% 56%
Source : Worldviews 2002 (enquête réalisée entre le 1er juin et le 6 juillet 2002 par le German Fund of the United States et le Chicago Council on Foreign Relations aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Pologne).


Tableau 2
Opinions convergentes (2003)
Europe [*] % États-Unis %
Participation souhaitable de votre pays dans les questions internationales
Part active 81 [78] [**] 77 [71]
Rester en retrait 13 [16] 15 [25]
Sans opinion 6 [6] 8 [4]
Menaces internationales considérées comme «extrêmement importantes»
Le terrorisme international 70 [64] 70 [91]
Le fondamentalisme islamique 47 44
Le conflit armé entre Israël et ses voisins 46 39
Le renforcement des institutions de l’ONU pour faire face à des problèmes communs:
Est une nécessité 74 [75] 70 [77]
N’est pas nécessaire 21 [20] 26 [21]
Ne sait pas / refuse de répondre 5 [5] 4 [2]
* Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Pologne. ** Les chiffres entre crochets sont fournis par la Transatlantic Trends 2003 Series et correspondent aux résultats obtenus pour des questions identiques l’année précédente par Worldviews 2002 Source : Transatlantic Trends 2003/TNS sofres. Voir : www. transatlantictrends. org..


Tableau 3
Pour ou contre le soutien à une action militaire à l’encontre d’un pays qui aurait acquis des armes de destruction massive (comme la Corée du Nord ou l’Iran), 2003
Europe [*] États-Unis
Si cette décision était prise par: Corée du Nord % Iran % Corée du Nord % Iran %
Le gouvernement américain
pour 30 38 58 67
contre 64 57 31 23
L’OTAN
pour 40 46 68 78
contre 56 50 24 17
Le Conseil de sécurité de l’ONU
pour 41 51 72 75
contre 55 44 24 16
Les États-Unis et ses alliés
pour 36 42 53 73
contre 57 53 38 20
* Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Pologne. Source : Transatlantic Trends 2003/TNS sofres. Voir : www. transatlantictrends. org.

Ce rapide aperçu des tendances de l’opinion publique de part et d’autre de l’Atlantique révèle que l’on aurait tout aussi tort d’exagérer les clivages qui les distinguent, que de les ignorer. Malgré des désaccords entres leurs politiques respectives de « guerre contre le terrorisme », les valeurs et les intérêts des Américains et des Européens à l’égard du reste du monde semblent rester très similaires. Les positions divergentes des Alliés vis-à-vis du pouvoir ne les a d’ailleurs pas empêché de faire usage de la force ensemble par le passé, et tout récemment dans les Balkans et en Afghanistan.
L’influence accrue de l’opinion publique en période de crise
Ce constat étant établi, nous pouvons revenir sur la question de l’instabilité de l’opinion publique quand apparaissent des changements substantiels sur la scène internationale. Si l’on examine l’évolution de l’opinion sur une certaine durée, on constate davantage de cohérence, de rationalité et de stabilité que de volatilité et d’incohérence, y compris en ce qui concerne la politique extérieure. Robert Y. Shapiro et Benjamin I. Page ont particulièrement bien saisi ces caractéristiques de l’opinion dans leur célèbre ouvrage The Rational Public [6]. Cependant, ils révèlent aussi qu’en période de crise ou de changements sur la scène internationale, l’opinion est dans une certaine mesure moins stable. Dans le contexte international qui a suivi le 11 septembre 2001, la couverture médiatique a joué un rôle déterminant. Non seulement les reportages sur la montée rapide du sentiment anti-américain en Europe et de l’anti-européanisme aux États-Unis se sont multipliés, mais le traitement par les médias de certains dossiers critiques a été radicalement différent de part et d’autre de l’Atlantique.
L’anti-américanisme exprimé dans les bulletins d’information européens n’est pas un phénomène nouveau ; depuis 2001, cette tendance s’est accrue, la plupart des médias européens saisissant la moindre occasion pour propager une vision stéréotypée et négative des États-Unis et de son gouvernement. Plus récemment, cette manifestation d’hostilité a trouvé un écho équivalent de l’autre côté de l’Atlantique. À côté de la constante critique de la France, on a pu observer un changement de ton considérable dans les reportages et les commentaires sur l’Europe de l’Ouest. En septembre 2002 par exemple, la décision prise par Gerhard Schröder de fonder sa campagne électorale sur son opposition à la politique américaine en Irak a fait de lui un homme politique retors et indigne de confiance. Le Wall Street Journal l’a alors décrit comme « le premier défenseur de Saddam Hussein en Europe ». De même, les rédacteurs du Washington Post ont dépeint les Français comme ayant « passé la dernière décennie au Conseil de sécurité à se faire l’avocat de [Saddam] Hussein ».
À la vue du désaccord généralisé autour de la question iraquienne, ce constat soulève une question importante : qu’est-ce que les Américains comprendraient de l’Europe si leur seule source d’information sur l’actualité se réduisait à la presse américaine ? Et de quelle manière les journaux de trois grands pays européens – l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – traiteraient-ils ces mêmes dossiers ? Dans ce climat politique malaisé, les journaux et les magazines ont tendance non seulement à refléter mais surtout à renforcer les visions hostiles de leurs lecteurs ; la représentation médiatique contribuant ainsi à façonner et à enraciner les opinions négatives.
Divergences croissantes ?
Non seulement nous avons pu observer une critique de plus en plus sévère à l’égard de l’Europe dans les médias américains, mais les enquêtes montrent que la population américaine a une image plus défavorable de certains pays d’Europe que dans le passé. Les indices d’opinions favorables à la France, par exemple, ont perdu 20 points entre 2002 et 2003 (passant de 79 % à 59 %), tandis que l’indice d’opinions défavorables augmentait de 17 points pour atteindre 33 % [7]. Pendant la même période, le jugement des Américains envers l’Allemagne est également devenu défavorable, même si la baisse de l’indice n’a pas été aussi dramatique (71 % au lieu de 83 %) [8]. Néanmoins, il faut souligner que ces opinions négatives sont étroitement liées au désaccord sur l’intervention armée en Irak.
En 2002, plusieurs enquêtes indiquaient qu’en Europe occidentale la majorité de la population éprouvait un sentiment positif à l’égard des États-Unis et que l’anti-américanisme n’y était pas aussi prépondérant que de nombreux rapports avaient pu le laisser croire. Par la suite, la politique étrangère du président Bush et, plus particulièrement, son plaidoyer offensif à l’encontre de l’Irak, ont cruellement érodé l’image des États-Unis. En France par exemple, les opinions favorables aux États-Unis sont passées de 63 % au milieu de l’année 2002 à 31 % en mars de l’année suivante, pour remonter à 43 % en mai 2003. En Allemagne, elles ont chuté de 61 % à 25 % (pour remonter à 45 % en mai 2003) et, même en Grande-Bretagne, on est passé de 75 % d’opinions favorables à 48 % (puis à 70 % en mai 2003) [9]. Toutefois, cette tendance n’est pas inédite dans l’histoire de la relation transatlantique comme en témoigne une enquête conduite par la Sofres pour la Fondation franco-américaine, après la chute du mur de Berlin, les États-Unis étant alors perçus comme une puissance hégémonique dont le pouvoir de bouclier ne semblait plus utile [10].
En Europe, la dégradation de l’image des États-Unis a été étroitement liée à la guerre en Irak. En avril 2003, non seulement plus des deux tiers de l’opinion en France, en Allemagne et en Espagne pensaient que les opérations militaires en Irak étaient injustifiées, mais une majorité, ainsi qu’en Grande-Bretagne, avait le sentiment que la politique étrangère menée par Washington avait un effet négatif sur leur propre pays. Toutefois, la population européenne condamnait plus volontiers George W. Bush que les États-Unis en général. Environ trois quarts des Français (76 %), deux tiers des Allemands (68 %), un peu plus de la moitié des Britanniques (56 %), des Italiens (52 %) et des Espagnols (53 %) accusaient nommément le président américain [11]. L’opinion européenne est devenue très critique à son égard, et surtout vis-à-vis de ce qu’elle perçoit comme une approche unilatérale des affaires internationales. Ce sentiment s’est à nouveau clairement manifesté pendant la campagne présidentielle américaine de 2004.
En marge de cette baisse significative des indices d’approbation, suivie d’une timide remontée, il semble y avoir une divergence accrue de la perception du monde. Alors qu’une forte majorité des Européens a eu l’impression que le monde devenait plus dangereux à la suite des opérations militaires en Afghanistan et en Irak, seulement 36 % des Américains partageaient cette opinion. De même, si 56 % d’entre ces derniers considéraient que la guerre en Irak allait permettre de ramener la paix et la stabilité au Moyen-Orient, plus des deux tiers de l’opinion en France, en Allemagne et en Espagne exprimaient le jugement inverse [12].
En ce qui concerne les valeurs partagées par l’opinion publique de part et d’autre de l’Atlantique, le clivage est donc amorcé ; s’il continuait à s’amplifier, il pourrait avoir une influence sur la perception des questions prioritaires en termes de politique étrangère sur laquelle l’alliance transatlantique est fondée. Car si dans le passé les différences ont pu s’estomper grâce à la convergence des élites américaines et européennes sur un grand nombre d’orientations, on constate aujourd’hui que ces dernières sont encore plus divisées que le reste de la population. La combinaison de plusieurs facteurs rend les divisions transatlantiques actuelles préoccupantes. Dans ce contexte, il est intéressant de tenter d’évaluer l’influence que peut avoir l’opinion publique sur le processus de prise de décision.
 
Qui dirige qui ?
 
 
L’ancien secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, a déclaré qu’« Au cours des deux derniers siècles, c’est la loi qui a fourni les sources de l’autorité pour la démocratie. Aujourd’hui, il semble que la loi, en tant que source d’autorité, a été remplacée par l’opinion publique et que les médias servent d’arbitre pour celle-ci [13]. » À mesure que la crise irakienne s’aggravait, le débat sur l’influence de l’opinion publique sur le processus décisionnel refaisait surface. En regardant de plus près cette période de tension, nous allons tenter de répondre à la question de savoir si les perceptions qu’en a eu l’opinion publique aux États-Unis et dans certains pays d’Europe de l’Ouest ont effectivement modifié les orientations de leurs chefs d’États et de gouvernements. Plus précisément, nous tenterons de déterminer si les décideurs politiques ont entrepris certaines actions parce qu’ils pensaient qu’elles répondaient aux attentes de l’opinion et s’ils en ont écarté d’autres de crainte qu’elles ne soient impopulaires. Soulever ces questions est bien entendu plus complexe que de décrire l’état, ou les tendances, de l’opinion publique. La recherche des liens de causalité entre l’opinion de masse et la décision politique dans le domaine des Affaires étrangères exigerait en effet des études de fond, aussi bien qualitatives que quantitatives, telles que l’association de multiples données statistiques ou les rapports d’entretiens avec les élites. Or, cet article n’ayant pas été l’objet de ce type d’analyse, les conclusions que nous tirons ici sont principalement intuitives, et basées sur de précédentes recherches qui utilisaient ce type de méthodes [14].
L’hypothèse d’une relation de cause à effet automatique entre l’opinion publique et la politique étrangère a d’ores et déjà été contestée, au même titre d’ailleurs que la supposition inverse qui nie tout lien de causalité entre les deux. Les dirigeants politiques sont rarement isolés de la pression publique, mais, pour sa part, l’opinion publique n’est presque jamais le facteur exclusif du choix qui préside à l’élaboration d’une politique. Il est toutefois possible de démontrer, et c’est l’un des objets de cet article, que les dirigeants politiques peuvent être aussi bien contraints que motivés dans leurs décisions par l’opinion publique, comme l’a illustré le comportement de trois acteurs-clés de la crise irakienne : Gerhard Schröder, Jacques Chirac et George W. Bush.
Le chancelier Gerhard Schröder : la guerre ou le succès électoral
En Allemagne, le chancelier Gerhard Schröder a largement exploité le scepticisme de la population vis-à-vis de la guerre préventive en faisant campagne, en septembre 2002, contre l’invasion de l’Irak. Cette question est devenue l’un des pivots de la campagne électorale allemande alors qu’elle aurait aussi bien pu n’avoir aucune influence : l’Allemagne n’est pas un membre du Conseil de sécurité de l’ONU, n’y disposait pas d’un siège au moment des élections, et le vote des citoyens allemands n’a quasiment jamais eu d’influence ni sur les résolutions votées par les Nations unies, ni sur les décisions prises par le président américain. Si la question de l’invasion de l’Irak est devenue centrale lors de cette campagne, c’est uniquement le fait du candidat socio-démocrate. Depuis le début de la campagne, Schröder déclarait qu’il désapprouvait l’idée d’une guerre préventive en Irak et qu’il considérait que l’élimination des armes de destruction massive pouvait être menée à bien par d’autres moyens que l’emploi de la force ; il assurait également que l’Allemagne ne participerait à aucune opération militaire. S’il a choisi d’adopter cette position, c’est très certainement parce qu’il n’était pas sans savoir qu’elle était défendue par une grande majorité de la population allemande. L’indice de popularité de Schröder est passé de 67 % à 71 % entre le 12 août et le 4 septembre [15]. Son adversaire, Edmund Stoiber, s’est tout d’abord prononcé en faveur de l’intervention en Irak, un parti pris qu’il a abandonné dès que les résultats des sondages ont montré que plus des deux tiers de l’opinion publique allemande souhaitaient que le Gouvernement maintienne sa position malgré la montée de la tension avec les États-Unis. Au milieu du mois de septembre 2002, 58 % des Allemands pensaient que Gerhard Schröder représentait mieux leur sentiment au sujet de la guerre contre l’Irak que Edmund Stoiber (27 %). Doit-on en conclure que la victoire électorale de Schröder tient uniquement à sa position sur l’intervention en Irak ? Non, mais cela y a certainement contribué. À cette période, près d’un quart de l’électorat allemand considérait que la position des candidats en lice sur le dossier irakien influencerait leur vote (15 % considéraient cette question plus importante dans leur choix électoral que le chômage, 8 % que ces deux aspects de la campagne étaient aussi importants l’un que l’autre). Ainsi, une question de l’ordre des Affaires extérieures, encore inconnue deux mois avant les élections, et hypothétique au moment du vote, était devenue primordiale pour un quart des électeurs allemands. Le choix fait par Schröder de ne pas intervenir en Irak a donc certainement été guidé par le sentiment majoritaire exprimé par les Allemands sur cette question, une influence qui a sans doute continué ultérieurement, quand la crise irakienne s’est aggravée.
Le président Jacques Chirac : une opinion publique gaulliste
L’attitude intransigeante de la France à l’égard des États-Unis au début de la crise irakienne peut s’expliquer de la même manière. L’influence de l’opinion publique sur la position officielle de la France peut être retracée depuis l’automne 2002, et plus précisément le milieu du mois d’octobre, quand la résolution 1441 était sur le point d’être adoptée. Les déclarations du gouvernement français étaient alors déjà centrées sur le respect du droit international et sur l’emploi de la force seulement en dernier recours. Exactement comme Gerhard Schröder, Jacques Chirac s’est opposé à l’idée d’une guerre préventive. Ce n’est pourtant pas cette politique, déjà contraire à celle de George W. Bush, qui a provoqué le divorce qui allait suivre. En effet, au moment du vote de la résolution 1441, l’un des accords tacites passés entre Washington et Paris donnait à la France un délai de trois mois pour trouver une manière légitime et crédible de « vendre » la guerre à son opinion publique. Or, précisément au moment du vote, les premières enquêtes qui sont réalisées en France montrent une opposition forte à la guerre en Irak. Est-ce la seule raison pour laquelle Jacques Chirac a rapidement choisi de radicaliser son discours ? La question reste entière. Ce que l’on peut difficilement ignorer, c’est que le lendemain du jour où la France adoptait la résolution 1441 au Conseil de sécurité, Dominique de Villepin annonçait publiquement que celle-ci n’admettrait pas l’emploi de la force et que la France s’y opposerait à moins qu’une autre résolution, l’autorisant explicitement, ne soit adoptée. À partir de là, la France ne pouvait plus reculer. L’un des principaux malentendus entre la France et les États-Unis tient à ce que, jusqu’à la fin, l’administration Bush est restée convaincue que la France finirait par rentrer dans les rangs ; mais cet alignement n’aurait pu avoir lieu que si la preuve irréfutable de la présence d’armes de destruction massive sur le sol irakien avait été produite. L’opposition forte et continuelle de l’opinion publique française à la guerre – qui s’est exprimée avant et après le déclenchement de la guerre à travers des manifestations spontanées, fréquentes et de grande envergure –, au même titre que son approbation à l’égard de l’utilisation du droit de veto, n’ont pu que conforter Jacques Chirac dans sa politique. Le 15 février, alors que se posait la question critique de l’utilisation par la France de son droit de veto au Conseil de sécurité, 71 % des personnes interrogées dans le cadre d’une enquête IPSOS-France 2 déclaraient que « si les élément rapportés par les inspecteurs de l’ONU n’étaient pas considérés comme suffisants pour justifier une opération militaire en Irak, ils approuveraient l’utilisation par la France de son droit de veto. » Jacques Chirac n’était certainement pas sans ignorer l’état de l’opinion française tout au long de la crise, et, inévitablement, il y a été particulièrement sensible durant les premières semaines.
Le président George W. Bush : la victoire de la peur
Le très grand nombre de sondages réalisés dans les premiers temps de la crise irakienne semble confirmer l’idée selon laquelle le système politique américain serait perméable aux humeurs de son opinion publique, notamment dans le domaine des Affaires étrangères. À l’époque, le président américain pensait qu’il pouvait compter sur l’appui de ses concitoyens pour entreprendre cette opération militaire, un soutien qui ne lui était pas garanti avant les attaques du 11 septembre 2001. Et on peut se demander si George W. Bush aurait laissé plus de temps aux inspecteurs de l’ONU s’il n’avait pas eu à préparer la campagne présidentielle de 2004. Bien qu’il n’y ait pas de réponse avérée à cette question, il est probable que cette échéance électorale a été un facteur important dans le calendrier de l’intervention en Irak. De manière plus précise, deux exemples permettent de montrer que George W. Bush a accordé une attention particulière à l’opinion publique américaine. Le premier a eu lieu vers la fin du mois d’août et au début du mois de septembre 2002. Un certain nombre de résultats d’enquête d’opinion, notamment Worldviews 2002 [16], ont révélé qu’une grande majorité des Américains préférait à l’emploi de la force armée en Irak la recherche d’une solution multilatérale soutenue par un accord de l’ONU. Selon cette étude, seulement 20 % des personnes interrogées pensaient que les États-Unis devaient intervenir alors que 65 % considéraient qu’il fallait attendre l’approbation des Nations unies et des Alliés. Après que ces résultats aient été connus, George W. Bush a choisi l’alternative multilatérale dans le cadre de l’ONU au lieu de poursuivre la voie unilatérale qu’il semblait jusque-là privilégier. Un second indicateur de l’impact de l’opinion publique est la fréquence des discours prononcés par le président et les membres de son administration. George W. Bush semble avoir développé le même type de « rhétorique de cohésion » (cohesion rhetoric) que celle utilisée par François Mitterrand pour mobiliser la population française en faveur de la première guerre du Golfe. Les résultats des enquêtes montrent comment, entre la fin du mois de janvier et le début du mois de février 2003, l’administration Bush est parvenue à focaliser l’attention nationale sur le dossier irakien et à retourner l’opinion en faveur d’une intervention militaire. Ainsi, selon un sondage réalisé par CNN, USA today et Gallup, à la suite du discours sur l’état de l’Union prononcé par George W. Bush le 28 janvier 2003, l’indice d’opinion en faveur de l’intervention en Irak est passée de 52 % à 58 % ; et ce taux est passé à 63 % la semaine suivante, après que le secrétaire d’État ait présenté la position de Washington sur la question irakienne devant le Conseil de sécurité de l’ONU.
En définitive, ces exemples peuvent seulement nous permettre d’éclairer quelque peu la complexité de la relation entre l’opinion publique et la prise de décision politique et ne constituent en aucun cas une analyse complète du rôle de l’opinion publique dans le processus de politique étrangère. S’ils nous autorisent à conclure que l’opinion publique n’est pas étrangère au processus politique, déterminer quand, comment et pourquoi elle exerce une influence est une question plus complexe. Les décideurs politiques peuvent en effet choisir d’aller à l’encontre des positions adoptées par la population, à l’instar de Tony Blair qui a résolument entraîné son pays dans la guerre en Irak. Des décisions « non démocratiques » peuvent également s’avérer excellentes, comme en témoigne celle de Franklin D. Roosevelt qui avait lui aussi fait le choix d’intervenir dans la guerre en dépit de l’isolationnisme exprimé alors par ses concitoyens, ou celle de Robert Schuman et Jean Monnet qui ont amorcé la construction européenne sans le soutien de l’opinion publique.
Les variables-clé de l’influence de l’opinion publique
Il est toutefois possible d’identifier certaines variables-clés pour tenter de comprendre, d’un point de vue général, ce qui régit cette relation complexe et les éléments déterminants de l’influence de l’opinion publique.
  • Les facteurs cognitifs : L’appréciation qu’ont les leaders politiques de l’opinion publique et de sa sensibilité à l’égard d’une question particulière est un facteur-clé. De ce point de vue, les médias jouent un rôle décisif en agissant comme une caisse de résonance. Plus la couverture médiatique dont bénéficie un événement est large, plus les décideurs politiques seront tentés d’être attentifs à l’opinion publique, et la question de la guerre et de la paix est bien entendu plus sensible que celle relevant du commerce ou des normes internationales.
  • Les facteurs temporels : L’étape du processus décisionnel et l’agenda électoral sont deux facteurs de cet ordre. Les orientations de l’opinion ont en effet une conséquence bien plus directe au début du processus décisionnel, quand les options d’une politique ne sont pas encore fermement ancrées (comme l’illustre la décision de Bush de s’en rapporter à l’ONU), qu’à la fin de ce processus, quand le fait de suivre l’opinion publique revient à renoncer à une décision clairement formulée. Le stade du processus électoral est également crucial. L’influence de l’opinion est bien plus forte juste avant ou pendant la campagne électorale (comme on l’a vu à travers l’exemple de Gerhard Schröder) qu’au début d’un mandat électoral quand il est toujours temps de faire oublier une décision impopulaire.
  • Le consensus : Enfin, le consensus entre les représentants du parti au pouvoir et dans l’appareil décisionnaire est un facteur déterminant. L’impact de l’opinion publique s’intensifie à mesure que les décideurs politiques les plus hauts placés expriment leur désaccord entre eux sur l’adoption d’une politique.
 
Conclusion
 
 
Ainsi, au niveau de l’opinion publique, peu d’éléments semblent pouvoir permettre de confirmer l’idée selon laquelle les Américains et les Européens auraient une vision du monde fondamentalement différente. L’hostilité des Européens est principalement dirigée contre l’administration Bush et non pas contre les États-Unis ou les Américains d’une façon générale. Des deux côtés de l’Atlantique, la méfiance apparente et les visions défavorables sont peut-être plus temporaires et conjoncturelles que nécessairement structurelles. En effet, les données dont nous disposons ne suggèrent pas, en ce qui concerne l’opinion publique, que le scénario d’un véritable divorce, d’une division profonde, soit une réalité immédiate. Des enquêtes plus détaillées devront être réalisées dans les années à venir afin d’évaluer si ce type de conclusions s’avère solide mais la sympathie des Européens à l’égard des États-Unis, et vice versa, semble d’ores et déjà reprendre de la vigueur après avoir atteint son niveau historique le plus bas au moment du déclenchement de la guerre en Irak. Néanmoins, il reste des raisons de s’inquiéter. Bien que les Américains et les Européens ne vivent pas dans des mondes totalement différents et continuent de partager les mêmes valeurs, la plus jeune génération européenne est à la fois plus pro-européenne et plus anti-américaine que ses aînés. En effet, les 18-34 ans ont plus conscience des avantages d’une Europe forte et sont largement favorables à la consolidation et à l’élargissement de cette dernière. Parmi eux, les plus éduqués sont également ceux qui expriment le plus d’anti-américanisme, ce qui est inquiétant pour l’avenir puisqu’ils seront amenés à devenir les dirigeants politiques, économiques et sociaux de l’Europe de demain. Si ces tendances venaient à se confirmer, elles pourraient transformer fondamentalement la nature des relations transatlantiques.
 
NOTES
 
[1] Valdimer Orlando Key, Public Opinion and American Democracy, New York, Alfred A. Knopf, 1961, page 8 : « To speak with precision of public opinion is a task not unlike coming to grips with the Holy Ghost. »
[2] À l’occasion du 25e anniversaire du Plan Marshall, le 5 juin 1972, le chancelier fédéral allemand Willy Brandt annonça la restitution aux États-Unis du reliquat du Fonds Marshall et la création d’une institution visant à promouvoir la recherche et les projets atlantistes. Débarrassé de son aspect idéologique à la chute de l’URSS, le Fonds continue pourtant à intéresser les services secrets américains qui restent bien représentés dans son Conseil d’administration. Depuis trois ans, le German Marshall Fund et la Compagnia di San Paulo financent une étude transatlantique annuelle sur les perceptions politiques en Europe et aux États-Unis.
[3] Un des six projets du Pew Research Center, fact tank américain actuellement présidé par Madeleine Albright, qui organise régulièrement de vastes enquêtes d’opinion à travers le monde. Voir www. people-press. org.
[4] Enquête réalisée entre le 10 et le 25 juin 2003 aux États-Unis et dans 7 pays européens (la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Pologne). Voir www. transatlantictrends. org.
[5] Transatlantic Trends 2004, réalisée aux États-Unis et dans 9 pays européens (l’Allemagne, la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Pologne, la Slovaquie) entre le 6 et le 26 juin 2004. Voir www. transatlantictrends. org.
[6] Benjamin I. Page et Robert Y. Shapiro (dirs.), The Rational Public: Fifty Years of Trends in American’s Policy Preferences, Chicago, The University of Chicago Press, 1992.
[7] The annual Gallup Poll Social Series on World Affairs, février 2003.
[8] Ibid.
[9] Pew Global Attitudes Project, mars 2003.
[10] Sofres, France-États Unis : Regards croisés, septembre 2002.
[11] Pew Global Attitudes Project, mars 2003.
[12] Transatlantic Trends 2004, juin 2004.
[13] Nous traduisons (« For the past two centuries, it is law that provided the sources of authority for democracy. Today, law seems to be replaced by opinion as the source of authority, and the media serve as the arbiter of public opinion ». Freedom Forum Media Studies Center, New York, 19 Mars 1995).
[14] Cf. Natalie La Balme, Partir en guerre : Décideurs et politiques face à l’opinion publique, Paris, Autrement, 2002.
[15] Les résultats de l’enquête citée dans ce paragraphe proviennent du sondage réalisé par TNS Emnid en août et septembre 2002.
[16] Enquête réalisée entre le 1er juin et le 6 juillet 2002 par le German Fund of the United States et le Chicago Council on Foreign Relations aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie, aux Pays-Bas et en Pologne. Voir hhttp:// www.worldviews.org.
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Benjamin I. Page et Robert Y. Shapiro (dirs.), The Rational...
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[7]
The annual Gallup Poll Social Series on World Affairs, févr...
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Ibid. Suite de la note...
[9]
Pew Global Attitudes Project, mars 2003. Suite de la note...
[10]
Sofres, France-États Unis : Regards croisés, septembre 2002...
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[11]
Pew Global Attitudes Project, mars 2003. Suite de la note...
[12]
Transatlantic Trends 2004, juin 2004. Suite de la note...
[13]
Nous traduisons (« For the past two centuries, it is law th...
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