Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2-7246-3021-1
168 pages

p. 149 à 160
doi: en cours

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Lectures critiques

n°20 2005/4

Antoine Vauchez, L’institution judiciaire remotivée. Le processus d’institutionnalisation d’une « nouvelle justice » en Italie (1960-2000), Paris, L.G.D.J., coll. Droit et société « Recherches et travaux », 2004

Voici une épopée judiciaire ramenée à ses conditions de possibilité. Antoine Vauchez, dans l’ouvrage issu de sa thèse, apporte sa contribution au renouveau de l’étude des rapports entre droit et politique ou, plus exactement, à l’examen des mobilisations dans l’espace judiciaire, en Italie (Jean-Louis Briquet, Hervé Rayner) et en France (Violaine Roussel, Liora Israël). L’ouvrage peut aussi, dans la mesure où il montre comment de telles mobilisations peuvent donner le la à une institution judiciaire ainsi « remotivée » (le terme est emprunté à François Héran), être considéré comme une pièce au dossier des « institutions » qui « marchent » (certes, pas tout à fait comme un seul homme). Il pourrait, avec profit, être comparé à d’autres approches du mouvement des institutions (celle empruntée par exemple par Alexandre Jaunait). En mettant des références théoriques pourtant difficiles à apparier (Pierre Bourdieu surtout, mais aussi Bruno Latour et Pierre Lascoumes), au service de son entreprise, Antoine Vauchez montre comment des pratiques dispersées s’institutionnalisent : « par quelle magie sociale des enquêtes judiciaires qui sont par définition ponctuelles dans le temps, limitées dans leur champ d’intervention et éclatées en une multitude de titulaires sur la carte judiciaire, ont pu ainsi devenir le lieu de constitution d’un seul et même modèle professionnel aux formes générales et impersonnelles » (p. 20).
Le livre propose une reconstitution méticuleuse – et, ce n’était pas chose aisée, ni des plus neutres sur le plan normatif – des mobilisations et processus constitutifs des transformations de l’institution judiciaire italienne depuis les années 1960, sur la base, surtout, de la documentation publique professionnelle et syndicale, ainsi que d’entretiens informatifs et d’archives institutionnelles (celles du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) principalement). L’émergence et la consolidation de la « nouvelle institution judiciaire » italienne sont observées aux frontières de celle-ci : dans ses rapports à des espaces sociaux (professionnels) contigus – politique, journalisme, monde universitaire (plutôt, d’ailleurs, que des professions a priori plus proches comme la police). Aucun principe préexistant d’unification ne suffit à déterminer le sens de ces collusions. L’accent mis sur les « interdépendances professionnelles » et la volonté de saisir ce qui se passe au cours des mobilisations rapprochent le travail d’Antoine Vauchez de celui consacré par Violaine Roussel à la magistrature française. L’ouvrage analyse les tractations des « nouveaux juges » avec d’autres professionnels, mais toujours depuis l’espace judiciaire, sans pousser plus avant l’exploration des processus dans les espaces sociaux contigus. Les alliances et récusations réciproques entre magistrats et hommes politiques (à l’échelle locale surtout, à Turin et Palerme), les accords et concurrences avec les universitaires, n’apparaissent ici qu’au travers de leurs effets dans l’espace judiciaire ; le syndicalisme judiciaire, dont le rôle est crucial, est situé par Antoine Vauchez davantage dans l’espace judiciaire qu’à la charnière avec le politique. Cet examen depuis les frontières n’est pas à mettre sur le compte de l’impossibilité de tout expliquer, mais s’explique par la thèse défendue.
C’est une thèse forte : l’activisme judiciaire à l’égard de la classe politique italienne et, plus largement, à l’égard du « crime organisé » (par les mouvements armés d’extrême gauche et par les mafieux), n’est pas le produit d’une politisation des juges, mais la forme prise par un nouveau modèle professionnel. Ce modèle ne s’impose qu’au moyen d’une mise à distance du monde politique ; l’auteur, de même que Violaine Roussel pour le cas français, infirme donc la thèse classique selon laquelle ces transformations s’expliquent tout entières par l’engagement politique d’une poignée de juges et par une volonté de suppléer à une classe politique jugée corrompue. Le changement de l’institution judiciaire ne trouve pas son moteur exclusif hors de l’espace judiciaire et, pourtant, il était improbable en regard de l’ordre judiciaire antérieur, lequel consacrait la légitimité hiérarchique d’instances supérieures (la Cour de cassation) adossées au pouvoir exécutif et à la force de règles formelles. Le livre reconstitue le processus surprenant par lequel des enquêtes marginales dans cet ordre, puisque relevant d’une justice pénale dévalorisée, et menées en première instance par des juges de second ordre – de petits « entrepreneurs judiciaires » pour reprendre l’expression de l’auteur – ont acquis valeur d’exemplarité et sont devenues le fondement d’une « nouvelle justice », en moins de trois décennies. Ce n’est plus tant la bonne forme (positiviste) mais l’expérience et la recherche du fait qui sont valorisées ; des instances démocratiques (le CSM, les syndicats) régulent le fonctionnement de l’ordre judiciaire. Or cette consécration n’est pas la simple traduction, dans l’espace judiciaire, de la « politique de l’urgence » décrétée dans l’espace politique. La reconnaissance de la « cause » par certains hommes politiques et journalistes n’est déterminante que par ses effets indirects, lorsque ceux-ci rencontrent des processus qui se déroulent dans l’espace judiciaire.
En s’intéressant aux phénomènes locaux de coalescence des pratiques dans l’espace judiciaire et à ses frontières, Antoine Vauchez écarte les « grandes causes » habituellement évoquées pour expliquer les changements de comportements des magistrats. Cette mutation ne découle pas du changement de la lettre constitutionnelle. Les dispositions de la Constitution de 1947, concernant le fonctionnement de la justice, ne seront appliquées que lorsque le contexte politique le permettra (avec la fin de la coalition gauche-démocratie chrétienne) ; elles ne seront une ressource dans l’imposition d’un nouveau modèle professionnel que prises dans les conflits (on aurait d’ailleurs aimé en savoir plus sur la convocation lente de cette Constitution trop « progressiste » pour son temps). Le changement n’est pas davantage la conséquence de l’établissement législatif d’institutions nouvelles. Le CSM, créé en 1958, ne trouvera sa pleine force qu’investi par les pratiques des « nouveaux juges » et de leurs alliés. Il ne s’agit pas non plus d’une réaction au crime (à son excès, en regard de normes nouvelles), ni de l’écho de transformations sociales désaccordant dispositions et structures sociales. Les « nouveaux juges », agents de l’émergence du modèle, ne sont pas non plus les acteurs d’une mobilisation politique générale. Leurs motivations d’ailleurs sont secondaires, parce que l’intention ne garantit pas l’effet, mais aussi compte tenu de l’importance du hasard dans l’attribution des dossiers à instruire. Les stratégies de carrière sont cruciales, de même les « valeurs » de ces juges comptent, mais elles ne sont pas saisies dans une expression des fors intérieurs ; elles sont appréhendées au moment où elles sont cristallisées sous la forme de normes professionnelles.
Antoine Vauchez atténue la logique d’explication par la cause, mais prend en compte l’histoire et relève des précédents. La mobilisation des « juges rouges » à la fin des années 1960 a, bien sûr, contribué à saper l’ordre judiciaire ancien, mais la tentative d’intéressement des partis politiques menée par le syndicat Magistratura democratica (MD) échoue. L’auteur exhume une mobilisation antérieure fréquemment oubliée, celle des « rénovateurs » dans les années 1960 qui, sous le couvert du même syndicat, ont défendu une manière de faire, misant moins sur la légitimité politique que sur l’expertise scientifique. Le succès, certes éphémère mais significatif en regard de ce qui suivra, est imputé non seulement à un facteur « objectif », le blocage des avancements, mais aussi à la coalescence d’entreprises hétérogènes depuis des espaces professionnels distincts. C’est la tension entre ces groupes qui explique l’échec du mouvement. Ces mobilisations échouent, mais le principe hiérarchique en ressort miné et les syndicats affermissent leur emprise. Ce ne sont pas les mouvements eux-mêmes qui font le changement (pour preuve l’échec du précédent historique de 1968, où 114 inculpés présumés mafieux avaient comparu sans affecter l’institution), mais l’ensemble des conditions et mécanismes qui permettent leur cristallisation.
Des transactions internes à l’espace judiciaire ont été nécessaires à l’invention de la « nouvelle justice », à commencer par l’homogénéisation du traitement des dossiers au sein d’un même pool de magistrats. Cette valorisation, de proche en proche, a été consensuelle en dépit des appartenances syndicales diverses des juges concernés. Les collaborations présentes et passées, ainsi que la spécialisation fonctionnelle des juges enquêteurs (qui implique l’échange), ont autorisé une « écriture collective » du droit (l’expression est empruntée à Bruno Latour). C’est ensuite la continuité des luttes qu’il a fallu affirmer, au moyen d’un travail actif d’intéressement des juges anti-mafia par les juges anti-terroristes, dans un contexte politique et syndical favorable – le Parti communiste italien (PCI) y voit la possibilité d’une critique de la démocratie chrétienne (DC), une coalition de syndicats de gauche se constitue. Cet accord trouve un prolongement dans l’espace judiciaire en général par l’entremise du CSM qui s’approprie le principe. Le consensus au sein de l’espace judiciaire n’est possible que sur la base de la légitimation technique du rapprochement.
Ces accords internes ne « prennent » qu’articulés à des transactions externes. Ce n’est qu’en dehors de l’espace judiciaire que les pratiques des « nouveaux juges » peuvent être légitimées et érigées en modèle. Seule cette sortie de l’ordre judiciaire allège le poids des contraintes du métier. Antoine Vauchez tient compte notamment, de manière très intéressante, des caractéristiques propres de la procédure judiciaire et, particulièrement, de sa discontinuité. Les juges ne règnent sur leur matière que le temps de l’enquête, même lorsque ce temps est dilaté, comme ce fut le cas, par des dispositions exceptionnelles ; s’ils veulent valoriser durablement cette expérience, ils doivent conjurer cette discontinuité. L’universalisation du modèle hors de l’espace judiciaire est d’autant plus nécessaire que les conclusions des « nouveaux juges » ne seront pas, du moins dans un premier temps, confirmées en appel – faute d’appuis dans l’ordre judiciaire.
Le relais politique est bien sûr décisif. Le réseau des « juristes communistes de Turin », par exemple, fait entrer les procédures anti-terroristes dans l’espace public, à un moment où le PCI connaît des succès électoraux. L’esquisse d’une coalition électorale locale entre DC et PCI, alors que les rapports nationaux entre la DC et le Parti socialiste italien sont tendus, rendra le même service aux pools de Palerme. Mais cette politisation n’est favorable à l’institutionnalisation de la « nouvelle justice » que si elle est contrôlée et cantonnée à la frontière du judiciaire ; la tentative faite par les pools anti-terroristes pour se constituer en groupe de pression politique quand leur cause perd son importance dans l’espace public, échoue. Cette politisation initiale provoque, au contraire, la mise en place d’un dispositif de surveillance étroit et d’une déontologie pointilleuse.
Antoine Vauchez montre que l’institution qui se met en place n’a pu s’imposer que sous la forme d’un modèle professionnel, d’un idéal « professionnaliste » même, construit sur la base du scellement des frontières entre les deux espaces. Les faits les plus récents semblent aller en ce sens. Ceux qui espéraient une transformation politique n’ont pu qu’être déçus par la maigreur des résultats : des 200 sénateurs et 300 députés mis en examen entre 1992 et 1994, rares sont ceux qui ont été condamnés. Mais il n’y en a pas moins eu un bouleversement considérable dans le fonctionnement de la justice, qui semble résister aux tentatives du gouvernement Berlusconi pour imposer un retour à l’ancien modèle hiérarchique. L’« échec » même de la révolution par la magistrature consolide la révolution dans l’ordre judiciaire, en attestant la neutralité politique du modèle professionnel. En récusant la thèse de la politisation, l’auteur ne prétend bien sûr pas que la politique (motivations, tractations, tentatives de légitimation) n’a pas compté. Des mobilisations indissociablement politiques et judiciaires ont permis l’émergence du modèle, à tel point que c’est une forme de dénégation qui en autorise la pérennisation. Le rôle déterminant joué par le syndicalisme judiciaire est un autre indice de cette imbrication des espaces, même si quelques précisions manquent dans l’ouvrage qui auraient permis de mieux saisir les rapports entre syndicalisme judiciaire et politique : le premier est placé dans la continuité du second (du fait des catégories qui le fondent, des alliances qu’il noue au niveau local, etc.), mais dans le même temps, il est l’un des outils décisifs de la « dépolitisation » (le mot n’est pas employé par l’auteur) de la « nouvelle justice ». On aurait aussi aimé en savoir un peu plus sur certains aspects du contexte politique, par exemple sur la confection d’une législation réformatrice (le CSM) ou d’exception dans le cadre de la « politique de l’urgence ». Le livre n’en est pas moins convaincant lorsqu’il montre que l’ordre judiciaire actuel s’est, tout compte fait, construit en s’autonomisant.
L’universalisation des pratiques des « nouveaux juges » a trouvé un autre relais important, celui-ci est intellectuel et académique. Ces interdépendances, Antoine Vauchez ne les observe pas seulement à l’échelle de la clique d’institutions et des appuis réciproques aux carrières. Il examine aussi les prétentions concurrentes à la fabrication d’une science de la société et, notamment, le succès rencontré par les magistrats dans la réécriture de l’Histoire italienne, alors que les dossiers d’instruction sont largement publiés et que l’hypothèse du « double État », légal et criminel, se diffuse à la fin des années 1980. Il montre – et la chose est troublante – que ce sont les nécessités de la méthode (la procédure judiciaire) mariées aux stratégies d’avancement qui dessinent les contours de l’objet. C’est parce que la procédure est centralisée et doit le rester (puisque les pools siciliens détiennent une compétence territoriale) que sont affirmées une conception pyramidale de la mafia (contre la perception d’une mafia comme exception culturelle alors dominante) et la responsabilité collective de la direction (le « théorème Falcone »).
Le modèle professionnel, pour être consacré dans son ordre, a donc dû faire reconnaître sa validité en dehors de cet ordre. Mais la sortie du judiciaire requise par les exigences d’une montée en généralité est risquée ; il s’agit de ne point trop paraître introduire un principe d’action exogène. L’équilibre est délicat, comme l’attestent les difficultés auxquelles ont été confrontés certains des juges dans la gestion de leur carrière – cette fois observée au niveau individuel. Ces juges, les « pontes », sont parvenus, « coup après coup » et selon les contextes locaux, à définir activement la nouvelle justice en articulant expérience de la lutte contre le crime organisé et engagement syndical (l’ouvrage s’intéresse moins à d’autres pratiques, plus proches d’une figure du « technicien » et pourtant plus nombreuses). Seul cet engagement ex post (mais sur la base d’une proximité préalable) permet la généralisation du modèle dans un ordre judiciaire en transition, mais il ne va pas de soi. La tension est visible lorsque le « ponte » est pris entre valorisation de son expérience, et donc ici défense de dispositions d’exception, et loyauté à son groupe syndical, soucieux de normaliser (à l’occasion de la réforme du Code de procédures pénales) le fonctionnement de la justice.
C’est donc la « normalisation » de la justice qui finalement l’emporte. Et l’expérience individuelle singulière est reversée à l’institution, au travers d’une opération de transfert du « charisme » des « nouveaux juges », à l’occasion, par exemple, des hommages rendus par les « pontes » aux 22 magistrats assassinés, héros – à l’image de tous les autres magistrats, morts en puissance puisque mis à l’écart du monde – d’un modèle néo-positiviste. L’érection des expériences en exempla constitutifs des manuels de formation de l’école de la magistrature mise en place au début des années 1990, va dans le sens d’une même désingularisation. La mobilisation aboutit à un retour à la bonne forme des lois qui était en vigueur dans les années 1950, mais le principe est subverti de l’intérieur, « remotivé », par ceux-là mêmes qui avaient le plus contesté le positivisme.
Sandrine Lefranc
Chargée de recherche au CNRS
Laboratoire d’analyse des systèmes politiques
(Université de Nanterre)

Marc Crépon, Langues sans demeure, Paris, Galilée, coll. La philosophie en effet, 2005. Sur l’idiome, le Mauscheln et la demeure

Depuis plus de dix ans Marc Crépon poursuit patiemment son voyage parmi les langues. Des Géographies de l’esprit [1] consacrées aux communautés de langue dessinées par la philosophie allemande, au Malin génie des langues [2], son analyse s’est resserrée et ouverte, notamment, sur un dialogue fécond avec Derrida, le Monolinguisme de l’autre [3] et les « langues sans demeure ». Son dernier livre, qui porte ce titre, est composé de deux conférences, l’une prononcée à Berlin, sous les auspices d’un spécialiste de la langue allemande, Jürgen Trabant [4], traite des dangers qui la menacent, notamment, l’américanisation ; l’autre au Collège international de philosophie, consacrée à une lecture de Béliers [5] et de Chaque fois unique, la fin du monde [6], tous deux de Derrida, est placée sous le signe de l’ouverture et du caractère in-assignable des langues d’une part, de la singularité de l’idiome de l’autre. Dans sa lecture du Monolinguisme de l’autre [7], Marc Crépon réfléchissait déjà au triple malentendu habituellement associé aux langues dans les analyses classiques du lien entre langue, nation et politique : l’appropriation d’une langue, dont le propriétaire (collectif) légitime se saisirait et dessinerait par là même les contours d’une identité politique commune ; l’occultation des artefacts qui naturalisent le lien entre langue et communauté ensuite ; la consubstantialité entre langue et culture enfin. Nul cadastre linguistique donc où l’on deviendrait propriétaire d’un lot ; tout au contraire : les langues sont sans demeure. Inhabitable alors la langue ? Certes non, mais habitable seulement dans « l’idiome », langue personnelle, qui se parle et s’écrit dans un écart d’avec la langue maternelle, langue du père (qui lui fait perdre l’usage de la parole) ou de l’oncle (qui méprise les notes de son neveu en les dévaluant au rang de « Zeug » – fatras) dans le cas de Kafka, « langue avant la langue » pour Adorno, dialecte à la correction douteuse mais aux saveurs de l’enfance, vierge de l’imposition du code et de la conscience de son statut.
Pour illustrer ce qu’est l’idiome [8], Marc Crépon relit Kafka, lequel, bien qu’il écrive en allemand, voit dans la pratique familiale de cette langue, langue du bruit et de la colère paternelle, langue de la loi, les raisons même de sa relégation et de sa non-reconnaissance. Le yiddish [9] que Kafka découvre par le théâtre ambulant, en revanche, est une langue sans demeure. Accueillante et constituée de mots étrangers, hétérogène, c’est « l’autre langue », tolérée mais « hors la loi » car elle n’est pas enseignée et n’est plus la langue familiale des Juifs pragois : ceux qui en sont les locuteurs n’ont pas de lieu en propre. Le yiddish, que Kafka appelle « jargon », se trouve ensuite dans une relation unique avec une autre langue, l’allemand. Mais cette proximité en fait, précisément, sa non-traductibilité : « ce qui a été traduit n’est plus le yiddish, mais une chose dépourvue de réalité » [10]. Enfin, grâce à cette familiarité étrange, le yiddish, proche et lointain, échappe à la loi de la langue maternelle et à ce que celle-ci charrie d’insupportable – le père –, tout en redonnant confiance au sujet qui la parle : mélodieuse et chaude, elle devient un idiome autre, « rêvé ». Si l’idiome est à la fois parfaitement subjectif et dans l’écart, au regard des grandes lois qui régissent les langues nationales (invocations identitaires, tentations hégémoniques) en déterminant leur demeure (la nation, la communauté naturalisée), alors il est sans demeure ou, plus précisément, l’assigner à demeure est impossible.
Pourtant, Kafka écrit en allemand ; il s’en explique dans une lettre adressée à Max Brod [11] où il dit les « impossibilités de langage » auxquels sont soumis les Juifs allemands : l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement. Le livre de Karl Kraus (“Literatur oder Man wird da doch sehn [12]) dont il fait le compte-rendu à Brod, lui permet de préciser le lien entre l’allemand et le yiddish au travers du « Mauscheln », littéralement le murmure, traduit ici par jargon, typique de « la combinaison organique d’allemand livresque et de langage par gestes ». Les Juifs allemands ne peuvent « posséder » l’allemand (indépendamment de la correction grammaticale bien sûr), car on ne leur reconnaît guère ce titre ; en revanche, le Mauscheln ou le yiddish (jargons tous deux), dans leur théâtralité (souvenons-nous que Kafka a découvert le yiddish à travers le théâtre), rendent la vie et la confiance, durement éprouvées par le père, à leurs locuteurs. Les positions des corps et les points de vue que Kafka affectionne, ne sont pas étrangers à cette perspective théâtrale nous dit Marc Crépon. Bref, habiter sa langue, c’est bien parler « sa » langue, mais une langue dont les contours ne s’apparentent pas à la langue maternelle ou nationale, celle-ci « appartient » à tous, de la même manière, pour le meilleur et, le plus souvent, pour le pire. Une langue qui m’abrite, qui est l’hôte de mon étrangeté et que je détourne, est aussi une langue rêvée. Rêvée car le rêve est gage de l’indétermination des idiomes, de l’affranchissement de mon être au sein de ma langue eu égard aux codes de la langue maternelle, un peu à la manière d’un Barthes lorsqu’il réfléchit au style, lequel est notre liberté dans une langue qui est fasciste [13]. L’idiome est exempt de la domination, des jeux de force et de pouvoir et même Adorno, qui croyait en la supériorité de la langue philosophique allemande, est forcé de le reconnaître : son dialecte, dont il parle dans Minima moralia [14], est dépourvu de profits sociaux, philosophiques ou politiques. Le propre du Mauscheln, de l’idiome et du jargon est donc bien leur intraductibilité : singuliers et ouverts, hospitaliers et théâtraux, ils tiennent une promesse d’ouverture à l’altérité, une altérité méconnue ou méprisée dans la langue paternelle.
Marc Crépon poursuit l’investigation dans un deuxième texte, plus bref, « C’est l’éthique même », où il s’interroge précisément sur cette altérité-ouverture à l’endroit du deuil. Chaque fois unique, la fin du monde [15] et Béliers [16] qu’il commente ici, constituent une réflexion sur l’indécidabilité de l’interprétation des œuvres, poétiques en particulier, et sur la responsabilité des locuteurs qui demeurent – « die Welt ist fort, ich muss dich tragen » écrit Celan – lorsqu’ils sont en deuil d’un être cher. L’idiome est alors l’idiome du deuil, un idiome responsable car il porte, singulièrement, la mémoire du disparu. L’amitié qui redoute la disparition de l’autre, « totalité infinie », – hommage à Lévinas –, et le deuil, illustrent, selon Crépon, ce que Derrida veut montrer ailleurs : le deuil d’un seul n’est pas assignable aux morts des politiques de commémoration et de ré-assertion identitaire que nous connaissons bien, au moins, à travers la littérature sur le nationalisme ou le pro patri mori. Comme l’idiome, le deuil est unique et l’unicité de la perte où une totalité disparaît, nous oblige : c’est l’éthique même.
Ce beau livre de Marc Crépon nous fait voir ce qu’une certaine sociologie des langues nous voile si bien, tout en partageant, minimalement, un point de départ : une analyse qui ne s’enferme pas dans l’intra-linguistique, mais considère la « position » des locuteurs. Nous ne produisons pas un produit linguistique pour un marché [17], prisonniers que nous sommes des toiles de significations référées exclusivement à des positions sociales d’énonciation, mais nous habitons notre langue, chacun à notre manière et ceci vaut pour tous les locuteurs, indépendamment de leurs capitaux supposés. Ce livre de Marc Crépon, comme les précédents, notamment Les promesses du langage, Benjamin, Rosenzweig, Heidegger [18], est aussi une voix singulière, presque un Mauscheln, qui sape avec bonheur les prétentions globalisantes ou restrictives, c’est selon, des porte-parole du génie des langues nationales. Car ce sont de malins génies, il faut éviter de frotter la lampe.
Astrid von Busekist
Institut d’études politiques de Paris
Erratum
Le Comité de rédaction de Raisons politiques déplore l’erreur qui s’est glissée dans le dernier numéro (20) de la revue, « Une opinion publique internationale ? », et tient à signaler que la note de bas de page no 2 de la contribution de Madame Natalie La Balme – « Opinion publique transatlantique et politique étrangère » – n’est en aucun cas imputable à l’auteur de cet article.
En conséquence, le Comité assure Madame Natalie La Balme de ses regrets les plus vifs et lui présente, ainsi qu’à ses lecteurs, ses sincères excuses.
Le Comité de rédaction
 
NOTES
 
[1] Marc Crépon, Géographies de l’esprit, Paris, Payot, 1996.
[2] Marc Crépon, Malin génie des langues, Paris, Vrin, 2000.
[3] Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, coll. La philosophie en effet, 1996.
[4] Jürgen Trabant, Mithridates im Paradies, kleine Geschichte des Sprachdenkens, Munich, Beck, 2003.
[5] Jacques Derrida, Béliers, Paris, Galilée, coll. La philosophie en effet, 2003.
[6] Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Paris, Galilée, coll. La philosophie en effet, 2003.
[7] Marc Crépon, « Ce qu’on demande aux langues », in « La République des langues », Raisons politiques, n° 2, mai 2001.
[8] « Il est le nom que prend la langue quand elle est, précisément, une demeure elle-même sans demeure – quand elle est la langue que j’habite, dans laquelle je respire et qui m’est indissociable et, en même temps, une langue qui n’a pas de lieu propre, qui ne peut être référée, appropriée à un espace historique et géopolitique déterminé », p. 50-51.
[9] Franz Kafka, « Discours sur la langue yiddish », in Œuvres complètes, Gallimard-Pléiade, t. IV, 1988.
[10] Ibid., p. 1144, cité par M. Crépon, p. 31.
[11] F. Kafka, « Lettre à Max Brod du début juin 1921 », in Œuvres complètes, op. cit., p. 1087, cité par M. Crépon, p. 42-43.
[12] Karl Krauss et Martin Leubner, Literatur oder Man wird doch da sehn, Göttingen, Wallstein, 1996.
[13] Roland Barthes, Leçon, Paris, Gallimard, 1974.
[14] Theodor Wiesengrund Adorno, Minima Moralia. Reflexionen aus dem beschädigten Leben, Francfort, Suhrkamp Verlag KG, 2003 ou, pour la traduction française, Theodor Wiesengrund Adorno, Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée, trad. de l’all. par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot, 2003.
[15] J. Derrida, op. cit.
[16] J. Derrida, op. cit.
[17] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique (rééd. augmentée de Ce que parler veut dire, Fayard, 1982), Paris, Éditions du Seuil, 2001.
[18] Marc Crépon, Les promesses du langage, Benjamin, Rosenzweig, Heidegger, Paris, Vrin, coll. Pbs et Controverses, 2002.
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Marc Crépon, Géographies de l’esprit, Paris, Payot, 1996. Suite de la note...
[2]
Marc Crépon, Malin génie des langues, Paris, Vrin, 2000. Suite de la note...
[3]
Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre, Paris, Galilé...
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[4]
Jürgen Trabant, Mithridates im Paradies, kleine Geschichte ...
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[5]
Jacques Derrida, Béliers, Paris, Galilée, coll. La philosop...
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[6]
Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Paris...
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[7]
Marc Crépon, « Ce qu’on demande aux langues », in « La Répu...
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[8]
« Il est le nom que prend la langue quand elle est, précisé...
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[10]
Ibid., p. 1144, cité par M. Crépon, p. 31. Suite de la note...
[11]
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[12]
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[13]
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[15]
J. Derrida, op. cit. Suite de la note...
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