Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2-7246-3021-1
168 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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Éditorial

n°20 2005/4

2005 Raisons politiques Éditorial

Éditorial

Alexis Dalem
Si personne ne nie que tout système économique obéit à des règles de fonctionnement qui sont autant de contraintes pour la décision politique, la nature de ces règles et l’étendue de ces contraintes constituent quelques unes des questions les plus controversées de notre modernité politique et économique. Lorsque l’on s’intéresse aux grands débats économiques et politiques qui ont animé nos sociétés, on ne peut qu’être frappé par la récurrence des mêmes arguments. Débat sur les poor laws en Grande-Bretagne au 19ème siècle, débat autour des mesures du Front populaire en France à la fin des années 30, offensive néolibérale de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan dans les années 80, controverse contemporaine sur la mondialisation : à chaque fois, au fondement des divergences, on retrouve la question de ce qu’il est possible de faire sans contrevenir aux lois de l’économie. Chaque période et chaque lieu, à partir de ses enjeux précis, retrouve ce questionnement.
Ce débat existe à l’intérieur même de la science économique. L’économiste met à jour des lois, lois qu’il présente en général comme autant de contraintes qui doivent être respectées pour permettre le fonctionnement optimal du système économique – c’est là le propre de tout travail théorique qui vise à établir des lois. Mais ces lois sont-elles intangibles ou sont-elles elles-mêmes instituées ? La discussion sur le paradigme dominant, ou « mainstream », en économie porte sur cette question. Les économistes qui se veulent « révisionnistes » critiquent finalement chez leurs confrères une attitude théorique qui revient à présupposer la naturalité d’un certain nombre d’hypothèses. Ces hypothèses fondamentales portent, par exemple, sur le fonctionnement de la concurrence, sur la nature du marché ou sur la formation des préférences des acteurs économiques.
Dans un petit livre récent, John Kenneth Galbraith développe cette « théorie du soupçon » en économie d’une manière particulièrement vive. « Cet essai se propose de montrer comment, sur la base des pressions financières et politiques et les modes du moment, la théorie et les systèmes économiques et politiques en général cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel. Personne n’est particulièrement coupable : on préfère, et de loin, penser ce qui arrange chacun. C’est un phénomène dont doivent avoir conscience tous ceux qui ont appris l’économie, qui sont aujourd’hui étudiants ou qui s’intéressent à la vie économique et politique. [1] » On retrouve ici de nombreuses caractéristiques de l’idéologie selon Marx. « Ils ne se rendent pas compte qu’on façonne leurs idées, qu’ils se font avoir. [2] » Instrument au service des puissants, l’économie serait un rideau de fumée qui masque la réalité.
La permanence de cette contestation peut sembler remarquable. Elle l’est sans doute moins si l’on garde à l’esprit que la réalité qui la sous-tend a peu varié. 5 % de la population mondiale, dont la moitié aux États-Unis, ont entre leurs mains la quasi-totalité de la capitalisation boursière de la planète. La bourgeoisie de Marx n’est pas si loin !
Ce débat ne porte pas seulement sur la scientificité de l’économie. Il traite des rapports entre économie et politique. Si la science économique, à l’instar de la science juridique, n’était finalement qu’une justification de l’existant, alors le politique se trouverait parfaitement fondé – voire encouragé – à contrevenir à ses prescriptions. D’où l’intérêt de susciter des recherches à la frontière de l’économie, de la science politique et de la philosophie pour essayer d’explorer les multiples facettes de ce problème. Terrain à la fois ancien et apparemment bien connu, il est en fait doublement délaissé. Délaissé par les économistes trop souvent prompts à rejeter hors de leur domaine « scientifique » tout ce qui relève du « politique ». Étudié à la marge, sinon délaissé, par les philosophes ou les politistes qui ont tendance à regarder le débat proprement économique de l’extérieur. Ce dossier de Raisons politiques réunit quelques articles qui tous, d’un point de vue différent, apportent quelques éclairages.
L’article de Béatrice Hibou, fondé sur un travail empirique approfondi, montre comment les rouages de l’économie tunisienne participent de manière centrale au fonctionnement de l’État répressif tunisien. Dans une approche qui emprunte à Weber comme à Foucault, elle analyse l’étroite solidarité qui existe entre sphère économique et sphère politique. Elle refuse une approche qui s’autorise à analyser l’économie d’un régime autoritaire comme extérieure au fonctionnement même de ce régime. Béatrice Hibou montre que l’économie est toujours immédiatement prise dans des relations de pouvoir de nature politique.
Dans un registre très différent, AyÅŸe BuÄŸra propose une lecture originale de l’œuvre de Karl Polanyi. Partant des controverses extrêmement riches suscitées par ses travaux, elle montre que l’économie « désenchâssée » n’est pas tant, pour Polanyi, une réalité sociologique, qu’un projet politique, qui a été porté, notamment, par la science économique. De la sorte, AyÅŸe BuÄŸra rend parfaitement manifeste la dimension politique et engagée de l’œuvre de Karl Polanyi. Elle montre, dans la deuxième partie de son article, la pertinence de cette œuvre aujourd’hui tant pour la recherche en sciences sociales que pour le militant politique.
La contestation de l’économie « mainstream » est indubitablement devenue un « business » à part entière, dont le terrain est d’abord occupé par les économistes eux-mêmes. Et le meilleur côtoie le moins bon. Emmanuelle Bénicourt, dans un article méticuleux, analyse un des aspects importants de l’œuvre d’Amartya Sen : sa tentative de proposer une solution démocratique au problème du choix collectif en économie. Elle montre que ce travail, séduisant dans la formulation de son projet, aboutit, en fait, à des résultats minces et incertains.
Enfin, Alexis Dalem propose une analyse des causes du « non » français au référendum sur le projet de Constitution européenne. A l’inverse des analyses qui insistent sur les causes conjoncturelles, il montre que ce sont bel et bien les choix économiques faits collectivement par l’Union depuis une quinzaine d’années qui sont aujour-d’hui à l’origine de la crise de légitimité que traverse l’intégration européenne. Contestant l’idée que cette crise de légitimité serait la conséquence d’un manque de démocratie, d’absence d’identité commune ou d’un défaut d’information, il y voit avant tout le résultat des effets économiques et sociaux de l’intégration européenne et des politiques européennes.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette question : Adam Smith, considéré comme le père fondateur du « libéralisme économique », développe en fait une vision extrêmement complexe du rapport entre économie et politique, bien loin de l’image d’Épinal de la « main invisible » [3]. De nombreux chapitres de l’histoire « standard » de la pensée économique seraient probablement à réécrire. Ce dossier a pour objectif, à son échelle, de contribuer à cette pensée complexe.
 
NOTES
 
[1] John Kenneth Galbraith, Les mensonges de l’économie. Vérité pour notre temps, Paris, Bernard Grasset, 2004, p. 10-11.
[2] Ibid.
[3] Voir notamment Alexis Dalem, « Guerre et économie : le libéralisme et la pacification par le marché », Raisons politiques, vol. 9, 2003, p. 49-64.
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[1]
John Kenneth Galbraith, Les mensonges de l’économie. Vérité...
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[2]
Ibid. Suite de la note...
[3]
Voir notamment Alexis Dalem, « Guerre et économie : le libé...
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