2006
Raisons politiques
Éditorial
Les pères fondateurs refoulés de la Nation américaine
Christine Cadot
Elsa Dorlin
Bertrand Guillarme
On sait, en France depuis les travaux d’Élise Marienstras, que la communauté imaginaire forgée par le nationalisme américain est portée par des mythes puissants, ceux de la découverte et de la fondation où s’exalte le commencement absolu, celui d’une collectivité politique aux valeurs universelles, à la fois libérales et démocratiques, soutenue par des institutions entièrement nouvelles. On sait aussi comment cette communauté imaginaire est le produit d’un projet délibéré, celui de responsables politiques qui, à la fin du 18e siècle, ont dû s’atteler à résoudre un problème aussi urgent qu’inédit : réaliser tout à la fois l’indépendance de treize colonies anglaises disparates et leur union politique pérenne. La réussite du projet nationaliste ne va pas sans la répression et l’oubli, eux aussi volontaires, des histoires originelles et des projets de communautés imaginaires trop en tension avec les valeurs, les principes et les images qu’il porte. Une des conditions de son accomplissement est ainsi la mise à distance de ces contradictions, afin qu’elles ne viennent pas troubler la nouvelle conscience nationale en cours d’édification. Le présent dossier cherche à mettre à jour certains des récits, des images et des auteurs que la conscience nationale américaine a voulu oublier dans son effort de constitution. L’ensemble de textes que nous proposons ici ne s’apparente pas à un dispositif analytique exhaustif, systématique et rigoureux des ressorts et mécanismes de cet oubli délibéré. Il cherche simplement à éclairer quelques uns de ses objets, tels qu’ils ont pu apparaître lors des communications présentées à une journée d’étude organisée par Christine Cadot à l’Université Paris VIII.
L’entreprise d’effacement peut consister à chercher à passer sous silence des faits historiques ou des œuvres politiques considérables. Notre dossier reprend ainsi l’article important de James V. Fenelon et Mary-Louise Defender-Wilson qui décrit comment l’usage de concepts de « découverte », d’« achat de terres », de « squaws » a eu pour fonction de faire disparaître l’existence de nations autochtones, dotées d’une souveraineté propre, et où s’exerce la pleine participation politique des femmes. Ce sont aussi souvent les mises en cause radicales de l’idéologie nationale libérale qu’il a fallu taire, en escamotant très longtemps des critiques théoriques radicales. Le texte de Magali Bessone explore ainsi la pensée de W. E. B. Du Bois, telle qu’elle s’exprime dans Les Âmes du peuple noir, qui propose une critique et une reformulation d’un idéal fondateur de la nation libérale américaine, celui de la sympathie. Dans le modèle des Lumières écossaises, largement repris par les pères Fondateurs, la tendance centrifuge à la fragmentation locale et particulière est contrôlée par l’impératif unifiant de la sympathie comme faculté sociale. La critique radicale de Du Bois consiste à montrer l’échec de la sympathie comme liant social universel en soulignant comment pour la société blanche, le « voile de noir » rend les noirs opaques, incompréhensibles, et non susceptibles d’identification sympathique. Du Bois propose alors de repenser la sympathie à partir de l’hétérogénéité et fonde ainsi le modèle du « multiple self » comme modèle de l’identité démocratique. Il affirme la réalité autonome des « âmes » du peuple noir, leur capacité égale à une mise en communication sympathique, et – en adaptant le modèle hégélien de la conscience malheureuse – leur faculté historique de devenir les porte-parole privilégiés de la promesse démocratique proclamée dans la déclaration d’indépendance.
La répression du sens peut aussi employer d’autres voies et tenter de changer la signification d’un discours plutôt que de le faire totalement disparaître. Sandra Laugier montre ainsi comment l’interprétation commune de la pensée d’Emerson comme pragmatiste, et donc comme précurseur du libéralisme politique contemporain, méconnaît de manière fondamentale sa radicalité critique. Suivant des pistes lancées par Stanley Cavell, elle propose une lecture perfectionniste de la pensée politique d’Emerson, fondée sur le concept central de self-reliance comme capacité qu’a chacun de juger du bien, et de refuser un pouvoir qui ne respecte pas ses propres principes. Cette confiance en soi revendique le droit de retirer sa voix à la société comme le principe central de la démocratie. La self-reliance permettrait ainsi d’ébranler aussi bien le libéralisme moderne (fondé sur un accord préalable) que le communautarisme (fondé sur l’adhésion inévitable à une tradition), décelant à l’avance leur fondement commun. Ce fondement commun, Emerson y donne un nom : le conformisme, et c’est ce que la confiance en soi, prise alors au sens politique de confiance en sa constitution, doit secouer. Il en découle une place politique importante de la philosophie comme éducation des adultes à la critique des conventions, non en tant que telles, mais parce qu’elles ne sont pas pensées par moi, pas miennes. Toujours au chapitre des altérations du sens, le texte de Christine Cadot montre le processus par lequel le peintre Thomas Cole a été construit comme l’un des chefs de file de l’Hudson River School, essentiellement préoccupé par la célébration du sublime américain et de l’exceptionnalisme de la nature américaine, par essence différente et séparée de celle de son ancienne tutrice européenne, dans une perspective nationaliste parfaitement classique. Il montre comment a été effacée la signification de l’œuvre principale de Cole, The Course of Empire qu’il concevait lui-même comme une mise en garde à l’Amérique jacksonienne, de sa modernité industrielle et de son essor militaire et capitaliste. Ces réécritures ne sont évidemment pas l’apanage des siècles passés, et l’invention nationale poursuit son œuvre au vingtième siècle. Dans son texte sur l’ouvrage de Ernest Gaines The Autobiography of Miss Jane Pittman publié en 1971 et son adaptation à l’écran deux ans plus tard, Marie Liénard décrit comment le caractère principal du livre – la prise de conscience politique de la communauté noire – est systématiquement oblitéré par la version filmée qui vise essentiellement à rassurer un public blanc effrayé par les bouleversements politiques des années soixante.