2007
Raisons politiques
Dossier
Éditorial
Franck Chaumon
Frédéric Gros
Il est un fait devenu patent aujourd’hui pour notre culture contemporaine : il existe un phénomène « psy », une fonction « psy » dont la portée générale s’étend jusque dans le champ politique. Au-delà des clivages et des oppositions entre psychologie, psychiatrie, psychanalyse et autres psychothérapies, une évidence « psy » massive semble se dessiner. Elle s’articule inlassablement dans certaines émissions télévisées ou divers magazines. Dès qu’il s’agit d’appréhender les souffrances singulières, d’estimer les potentialités individuelles, de révéler les secrets des intimités, c’est au « psy » qu’on s’adresse. Soin de l’âme, guérison des blessures psychiques, dépassement des traumatismes, promesse d’atteindre aux secrets de sa personnalité, définition objective de ses capacités, révélation à soi d’une part inconsciente de son histoire, tout se confond mais se rejoint aussi dans la promesse d’une vérité de l’individu, dont la découverte signifierait pour lui son salut. Clinique du singulier : il y est question de la structure du sujet dans ses dimensions cognitives, affectives, esthétiques, mais aussi de l’histoire familiale toujours particulière, de l’intimité du désir de chacun, et de l’irrationalité de nos conduites. Ce sujet unique dont on établit la science n’est pourtant pas prisonnier de sa sphère privée. La constitution d’un savoir du sujet a en effet depuis toujours, depuis cette République de Platon qui assurait le passage continu de la structure de l’âme à celle de la cité, pris son volume dans un horizon politique. Car poser la question de la soumission du sujet à sa propre nature, c’était poser en même temps le problème de son obéissance à la loi, interroger la folie de l’individu c’était interroger celle des sociétés. Si la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie se déplient dans un rapport constant au politique, ce nouage est évidemment diversifié et historiquement mouvant. Ce sont les facettes de la politique des « psy » que nous avons voulu déployer dans ce numéro de Raisons politiques.
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La psychologie (psugologia) constitue la discipline la plus ancienne. Le terme date de la fin du 16e siècle. Cette science de l’âme est inventée par des militants du courant humaniste dans de grandes universités Réformées. Rudolf Goclenius de l’Université de Marbourg fait paraître sa Psuchologia en 1590. Willebrord Snellius de l’Université de Leyde consacre dans les mêmes années un chapitre de sa Physica à la même « Psuchologia ». Ces tout premiers « psychologues » (le terme psuchologia n’existe pas en grec) défendent, contre des théologiens radicaux, l’enseignement libre des Lettres et des Sciences. La défense de cette liberté s’inspire largement du système d’opposition né de la Réforme entre le théologique et le profane, le public et le privé. La psychologie construit son objet propre et décide de son rapport à l’anatomie, la physiologie, la philosophie ou la théologie en retravaillant d’anciennes antinomies : l’âme et le corps chez Platon, la psukhê comme principe de vie et la pureté intellectuelle du nous chez Aristote, l’animus et l’anima chez les Stoïciens. Ce jeu ne se soutient pourtant que de faire écho au jeu politique d’opposition marquée entre l’Église et l’État, la contrainte des corps et la persuasion des âmes. Ce que notre culture philosophique reconnaît comme le dualisme cartésien trouve largement ses conditions archéologiques dans ce travail systématique de distinction des premiers psychologues. L’homme extérieur et l’homme intérieur, le for interne et le for externe, autant d’oppositions politiques à partir desquelles s’est en effet formulé le projet de constitution d’une science du psychisme. Le premier âge politique de la psychologie est donc celui de la division et du dualisme. À partir du 19e siècle, mais de manière décisive au 20e siècle, lui succède un autre jeu de vérité, comme rapport cette fois de complémentarité entre le comportement et le milieu. Abandonnant l’ancienne opposition entre le subjectif et l’objectif, la psychologie voudra étudier l’adaptation de l’individu à un monde pré-donné. Plutôt que de creuser l’écart entre une intériorité psychique et une extériorité physique, elle étudiera les ajustements progressifs d’un sujet vivant sur son milieu. La psychologie, née de la Réforme, instaurait des partages rigoureux et fondait une politique de délimitation des empires et des emprises. La psychologie contemporaine s’inscrit plutôt dans la promesse d’un contrôle ou d’une modification réglée des habitudes sociales par la modification du milieu. Pour ne prendre que le problème de la fonction des punitions, qui constitua toujours un point d’articulation majeur entre savoir psychologique et science politique, on passe de la thèse d’une séparation nette entre d’une part un châtiment public propre à contraindre les corps et lier les imaginations et, d’autre part, une pénitence privée régénératrice de l’âme, au projet global d’une peine qui modifierait le comportement et permettrait la réinsertion sociale du délinquant.
Pour éclairer cette dimension politique de la psychologie, l’article de Jean-Michel Landry se place à un niveau qu’on pourrait presque dire archaïque, faisant apparaître, à partir de cours inédits de Foucault au Collège de France, prononcés en 1980, une généalogie secrète de la fonction « psy » dans toute sa généralité. C’est dans les premiers monastères chrétiens que se serait institué un certain rapport entre l’individu et sa propre vérité, chacun se trouvant appelé à extérioriser et construire par le verbe, devant un autre, le secret de lui-même. Or ce dispositif matriciel de subjectivation est encadré par une injonction d’obéissance : l’individu est épinglé à son discours de vérité par une structure de soumission première. Paul Mengal se situe à l’autre bout de la chaîne : la psychologie dans sa version la plus contemporaine (le comportementalisme) est réfléchie cette fois comme l’alliée secrète du néo-libéralisme.
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Si la psychologie se présente volontiers comme un domaine de savoir autonome et complet, prenant son volume dans le commentaire et l’étude (la theôria), la psychiatrie (d’abord désignée en français sous le nom d’« aliénisme ») se présente plus immédiatement comme service de santé publique, prise en charge active des aliénés. Elle nourrit, de par cette inscription, son histoire de rapports étroits avec l’organisation politique de la cité, et particulièrement la police. Les représentations sont fameuses et proviennent largement du 19e siècle : l’asile, frère jumeau de la prison par l’épaisseur de ses murs, faisant régner en son sein un ordre totalitaire (le médecin-chef tout puissant, la hiérarchie absolument respectée, l’organisation disciplinaire des activités), les enfermements abusifs des dérangeurs de l’ordre public ou moral, la caractérisation pathologique de la marginalité sociale (masse inquiétante et protéiforme des « anormaux ») ou encore du désir de changement politique (le docteur Cabanès avait ainsi répertorié la « névrose révolutionnaire »). Ces images ne relèvent pas seulement d’une mythologie sombre de l’asile et de la protopsychiatrie. Elles eurent leur part de réalité. Il demeure qu’elles sont une voie d’accès trop marquée par l’imaginaire. Le rapport de la psychiatrie à la politique, on peut le construire moins fantastiquement à partir de la constitution des nosographies et l’établissement des tableaux cliniques. Soit les deux concepts majeurs qui ont spécifié la première psychiatrie française : les « monomanies » et les « dégénérescences ». Au point de départ de ces catégories on trouve une difficulté majeure pour la psychiatrie du 19e siècle. Elle se constitue comme savoir de pathologies immédiatement identifiables par une perception profane. La démence, le délire, la crise maniaque mais encore la sombrée mélancolique sont dénoncées comme « folie » à partir d’une sensibilité commune. Elles sont d’autre part largement réputées incurables et chroniques. Et enfin elles ne renvoient à aucune étiologie organique fiable (c’est tellement vrai que Charcot, pratiquant l’anatomie pathologique du système nerveux central, pouvait utiliser les cerveaux des fous comme modèles parfaitement sains pour leur opposer des systèmes détériorés ; ils avaient été déments toute leur vie, mais leur cerveau présentait une conformation parfaite). Ce triple écueil risquait évidemment de signifier pour la psychiatrie un désaveu constant. Son principe de réalité, la psychiatrie devait donc le trouver ailleurs que dans solidité objective de son objet : dans la gravité sociale de son intervention. La folie la plus troublante est celle des passages à l’acte intempestifs : le citoyen modèle qui un jour sort dans la rue et se met à tirer sur la foule, le vieillard qui avant de mourir déshérite soudain toute sa famille, l’individu sans qualités qui s’insurge en prophète d’un ordre nouveau. Dans une première étape (la génération d’Esquirol), les aliénistes s’acharnent à construire le tableau clinique de ces étranges personnages. Ils passent inaperçus de tous, ils se comportent en famille et en société comme tout un chacun, et voilà qu’un jour ils tuent, ils prononcent des discours inquiétants, ils déshéritent leurs proches, ils humilient leurs familles par des actes totalement excentriques. Pour caractériser ces troubles, toute une floraison de catégories étranges est avancée : les « monomaniaques » (Esquirol), les « fous lucides » (Trélat), les « demi-fous » (Grasset), les « fous raisonnants » (Campagne)… À chaque fois, il s’agit de penser des folies éminemment locales, soit qu’elles se manifestent dans un secteur du comportement sans altérer les autres, soit qu’elles surgissent au milieu d’une existence toute normale. Dans la description et le repérage de ces folies, la psychiatrie naissante devait trouver l’élément de sa réalité socio-politique, propre à pallier la consistance médicale douteuse de son objet. Une première inscription s’opère par le biais de la loi de 1838 sur les internements d’office : le psychiatre est convoqué par la société pour authentifier médicalement l’enfermement de qui menace gravement l’ordre public. Une seconde inscription a lieu sur la scène judiciaire : il s’agit alors, au terme de l’ancien article 64 du Code pénal, de déclarer à la barre du tribunal irresponsables un certain nombre de criminels, en prétextant leur folie au moment des faits, et de les faire échapper à la peine de mort. Le fait même que ces individus puissent se présenter avec tout leur esprit devant le juge, répondre correctement aux questions, et même avoir mené jusque-là une vie normale ne joue pas pour les aliénistes en faveur de leur responsabilité, puisque les concepts élaborés sont précisément là pour désigner une forme partielle de folie. Toute une lutte s’engage entre le juge et l’expert psychiatre, qui rend compte largement de l’intérêt porté par les psychiatres à l’écriture et à l’art. Soit la fameuse affaire d’une revue littéraire rédigée, discutée et diffusée à l’intérieur de Charenton par les insensés eux-mêmes (Le Glaneur de Madopolis : de nombreux fragments de cette revue seront repris bien plus tard et édités par les surréalistes). Le docteur Sentoux encourage fortement ces productions littéraires à l’intérieur de l’asile, et il s’en sert devant les tribunaux pour montrer que la folie n’est pas incompatible avec une raison apparente, puisque ceux qui écrivent des nouvelles ou composent des poèmes aussi réussis sont enfermés à Charenton. C’est comme s’il disait aux juges : le prévenu qui se présente devant vous et répond raisonnablement est tout aussi fou que les internés de Charenton dont je peux précisément vous montrer des compositions littéraires qui feraient pâlir d’envie nos écrivains à la mode. Il demeure que les premiers psychiatres ont inscrit l’utilité de leur science en se faisant les spécialistes de ces folies qui ne se repèrent que par des actes mettant en péril l’ordre de la cité par leur caractère imprévisible et brusque. Une des manières de repérer à l’avance ces folies était d’ailleurs précisément l’écriture. Celui qui vit et vous répond de manière absolument sensée, mais garde en lui secrète une folie qui éclatera un jour en mettant en danger la société, ne résiste jamais, disent les premiers psychiatres, devant une feuille blanche.
Le concept de dégénérescence, élaboré pour la première fois par Morel, allait permettre à la psychiatrie de s’ouvrir à une dimension politique encore plus large. L’idée était de poser une débilité première des constitutions nerveuses d’individus qui d’une part s’accentue au fil des générations et d’autre part s’exprime dans des pathologies diversifiées : de l’alcoolisme à la pulsion criminelle, de la furie sexuelle au génie littéraire… Une première fragilité nerveuse fait dévier un individu d’une sensibilité normale et saine, et les générations qui suivront manifesteront des tares qui s’approfondiront, tout en prenant des formes multiples. Zola fera bientôt de cette dégénérescence héréditaire le ressort dramatique de l’épopée des Rougon-Macquart. Ce modèle théorique devait donner encore plus d’assurance à la psychiatrie. D’une part en effet, elle trouvait dans cette famille marquée par les tares, dont le dégénéré apparaissait comme le rejeton, l’équivalent du corps manquant de la folie. Ce qui se substitue aux altérations organiques visibles absentes, c’est bien cette liste objective des excentricités des grandes-tantes ou des vices des grands-pères. Par la constitution des grandes « familles névropathiques » (Feré), la psychiatrie ne se réduit pas à accompagner un repérage policier des individus suspects, mais s’ouvre à la grande politique de l’hygiène des populations et du partage entre les races saines et les races maladives.
Ce premier âge de la psychiatrie a été largement clos par l’histoire de la psychiatrie d’après-guerre. Encore conviendrait-il d’en distinguer les modalités distinctes, parfois antinomiques : psychiatrie de secteur en France, anti-psychiatrie en Angleterre, mouvement politique de fermeture des asiles en Italie. Pour s’en tenir à la France – dont le modèle d’organisation sectorielle aura eu un retentissement international important – il faut souligner l’impact de la guerre et de la résistance dans la construction d’une telle utopie préventive et soignante. Le « secteur » constituait en effet une sorte d’unité territoriale, une petite république où le fait de la folie devait trouver réponse bien avant que n’opère le rejet dans les murs de l’asile. L’hôpital psychiatrique, jadis centre du dispositif, était désormais conçu comme lieu second, dès lors que les capacités soignantes dans la cité auraient été épuisées. Ce modèle s’avère aujourd’hui antinomique de celui de la médecine hospitalo-universitaire, qui est cloisonnée en plateaux techniques performants et en centres experts.
De fait, le paysage psychiatrique est désormais profondément remanié. Si la psychiatrie publique reste entièrement organisée selon le modèle sectoriel, la nouvelle clinique nord-américaine et les différentes réformes de l’administration hospitalière l’infléchissent vers des modalités de réponses morcelées, mises en concurrence selon des critères d’efficacité, au nom d’une évidence clinique (evidence based medicine) qui privilégie les réponses fragmentaires en lieu et place des parcours cliniques subjectifs. La psychiatrie universitaire pour sa part privilégie les centres d’excellence selon les critères diagnostics issus des classifications internationales. Enfin, le développement considérable de la psychiatrie privée se conjugue au rôle croissant des médecins généralistes qui sont de très loin les principaux prescripteurs de médicaments psychotropes.
Après l’époque des asiles d’aliénés, après celle de la psychiatrie de secteur, la psychiatrie contemporaine est désormais incluse dans le champ « psy », et les solutions « techniques » qu’elle apporte ne sont plus exclusives des autres réponses qui émergent dans ce domaine. Psychotropes et psychothérapies se conjuguent, soins et conditionnements éducatifs aussi bien, comme si le vaste marché des biens de consommation « psy » avait in fine imposé sa loi.
Chose plus remarquable encore, la frontière initiale de l’asile, celle du Grand renfermement décrite par Foucault, est désormais poreuse. La psychiatrie, pour autant que sa mission reste encore celle de faire face à la maladie mentale avérée, n’en est pas moins sollicitée à s’occuper de la « santé mentale » de la population. De la psychose infantile précoce au suicide des adolescents sa mission reste le soin, mais s’y ajoute la réponse aux « traumatismes » de toutes sortes, son aide aux victimes, voire son recours pour optimiser les parcours existentiels. Le thérapeute n’est désormais jamais très loin du coach dans les nouvelles demandes. Paradoxalement, dans le moment même où l’idéologie scientiste tient le haut du pavé de la formation des psychiatres, la demande sociale qui leur est adressée est massivement celle de psychothérapies et de prescriptions de règles d’existence sous caution de savoir « psy ».
De ce vaste ensemble entièrement remodelé, deux textes témoignent ici. Philippe Pignarre et Guillaume le Blanc présentent deux figures très contrastées de cette nouvelle « psychiatrisation des existences » : le premier en établissant comment l’invention des psychotropes a bouleversé les stratégies d’implantation de la psychiatrie ; le second en montrant comment la transformation du sujet politique, de citoyen pourvu de droits politiques en individu vulnérable, conduit à une demande inédite de santé mentale.
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Psychanalyse enfin. Avant tout, il faut lui reconnaître l’honneur politique de s’être démarquée dès ses origines des troubles évidences de la tradition psychiatrique française évoquée ci-dessus. De la théorie de la dégénérescence, la psychanalyse semblait garder l’idée d’une étiologie familiale, mais en renversant l’ordre des causalités et en mettant au principe de la névrose le choix du sujet et non pas l’atavisme ancestral. La psychanalyse par là se détachait de toute entreprise hygiéniste, en fondant une clinique du singulier débarrassée de toute prétention à une régénération du sujet par la voie des normalisations collectives. De fait c’est sa méthode qui était et qui reste l’antidote majeur contre toutes les velléités éducatives ou correctrices : le lien social transférentiel, que Lacan a nommé « discours analytique », était fondé non pas sur le savoir du maître de guérison mais sur le savoir en attente dans la parole du sujet. C’est le savoir inconscient qui mène la danse de l’association libre, non le savoir de l’analyste, et la définition du transfert s’en déduit. Le psychanalyste n’a pas les clés que l’analysant lui suppose. Au fond, à s’en tenir à sa méthode et son éthique, la psychanalyse devrait éviter la tentation psy, c’est-à-dire la tentation du discours expert, on pourrait le penser à l’abri du désir de se proposer comme conseiller du Prince.
On sait pourtant que l’héritage freudien n’est pas sans tache à cet égard, et que l’espoir d’un soulagement des fardeaux de la subjectivité par la rectification des organisations collectives eut ses apôtres, malgré le diagnostic sans appel porté par Freud dans Malaise dans la civilisation. La passion civilisatrice des psychanalystes a connu ses moments de triomphe, et sans doute aujourd’hui certains poursuivent-ils sur cette voie, n’hésitant pas à se faire sociologues ou anthropologues, prodiguant sans retenue leurs conseils à qui veut les entendre. Bref, il arrive que des psychanalystes se fassent experts psy. Il fut un temps où la critique de Foucault comme celle de Deleuze, trouva à s’employer à dénoncer ce « psychanalysme » épinglé alors par Robert Castel. On se souvient en particulier de la dénonciation de la psychanalyse comme vecteur de normalisation des conduites : encadrement du désir, normalisation des sexualités.
De même on peut rappeler que l’influence de Pierre Legendre dans le champ juridique participa d’un bouleversement des rapports du droit et de la psychologie, au nom de la psychanalyse. Alors que pendant plus d’un siècle, la justice et la psychiatrie s’étaient opposées à travers les figures du sujet qu’elles reconnaissaient, l’identification qu’il opérait du sujet de droit et du sujet de la psychanalyse permettait une redéfinition de leurs rapports et de fait fondait une nouvelle alliance. Là encore, le paradigme de l’asile comme lieu séparé dont le corollaire était l’irresponsabilité pénale du malade mental a ainsi volé en éclats et les tribunaux conjuguent aujourd’hui diagnostic de folie et responsabilité par le truchement de la nouvelle place accordée au discours psy dans le procès.
S’il fallait une preuve du phénomène « psy » dans la culture et même dans la politique, elle serait donnée sans aucun doute par ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire des psychothérapies », à savoir le souci de réglementation de ces pratiques qui a agité le législateur depuis trois années. Sans entrer dans les méandres des combats dans et hors assemblées (sur lesquels Jean-Pierre Sueur revient ici) soulignons simplement ce fait qu’il faut bien que l’ampleur du phénomène soit considérable pour qu’un gouvernement, qui a sans doute d’autres chats à fouetter, se mette en demeure de légiférer un domaine aussi complexe et plein de chausse-trappes. Retenons simplement l’idée qu’en effet les « psychothérapies » sont devenues un bien commun pour qu’on puisse envisager de les encadrer, de les normaliser, de les garantir. Fait de culture, fait d’époque incontestablement, fait politique aussi, que l’on pourra interroger à partir de la psychanalyse en ce qu’elle s’oppose au titre de la singularité radicale de chaque cure, ainsi que le fait pour nous Michel Plon.