Au cœur du raisonnement galtonien : le paradoxe de la politique malthusienne et sa solution eugéniste
« L'intelligence peut être aidée ou exercée, mais aucun apprentissage, aucun enseignement ne peut la créer. Elle doit être transmise héréditairement. » Karl Pearson
Pierre-André Taguieff
En forgeant le mot « eugenics » (« bonne naissance ») en 1883, Francis Galton (1822-1911) a baptisé son projet normatif d'une amélioration des qualités supposées héréditaires des « meilleures » lignées humaines par le contrôle de la procréation. Il postule que les aptitudes humaines sont inégalement distribuées et déterminées par l'hérédité. Inspiré par Quetelet, il s'efforce d'établir que leur distribution est « gaussienne », représentable par une « courbe en cloche ». Dans Hereditary Genius (1869), il tente de montrer qu'on peut formuler des lois statistiques de l'hérédité, susceptibles d'expliquer la transmission des caractères physiques et des caractères mentaux. L'intelligence est donc héréditaire. Le raisonnement galtonien est fondé sur la réinterprétation héréditariste d'un paradoxe mis en évidence par Malthus : si les meilleurs éléments sont les « prévoyants », qui tendent à se reproduire moins que les « imprévoyants », alors les meilleurs sont voués à disparaître et les médiocres ou les pires à proliférer. Galton en infère que le contrôle des naissances doit être qualitatif. Il faut donc sélectionner les procréateurs, et encourager la procréation chez les représentants des « meilleurs souches ». Tel est le programme de l'eugénique dite « positive ».
In 1883 Francis Galton (1822-1911) coined the term "eugenics" (literally: "good birth") to christen his normative scheme to improve the supposed hereditary traits of the "best" human stock by controlling procreation. Galton postulates that human abilities are unequally distributed and determined by heredity. Inspired by Quetelet, he struggles to fit their statistical distribution into a "Gaussian" bell-curve. In Hereditary Genius (1869) he tries to formulate statistical laws of heredity to account for the transmission of physical and mental "characters". Intelligence, to wit, is said to be hereditary. Galton's reasoning is based on an hereditarianist revisiting of a paradox Malthus had pointed up: if the best elements of society are the "provident" who tend to reproduce less than the "improvident", then the best are bound to disappear  and the mediocre and the worst to proliferate. Galton infers that birth control needs to be qualitative : it should select the procreators by encouraging the "best specimens" to reproduce. That is the agenda of so-called "positive" eugenics.