Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724630794
192 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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n° 27 2007/3

2007 Raisons politiques

Editorial

Droit et Littérature », apparu aux États-Unis dans les années 1970, est aujourd'hui encore peu connu en France. Ses promoteurs ont pour ambition de sortir le droit d'une approche strictement technique pour reconstruire un « monde du droit » (Ephraïm London) qui place au centre de ses préoccupations la narration et s'intéresse aux récits littéraires qui prennent le droit pour objet (Law in Literature), ainsi qu'au style des opinions judiciaires (Law as Literature). Ce domaine de savoir et de recherches a certes fait l'objet de travaux pionniers dont témoignent les ouvrages publiés par les contributeurs de ce numéro : Christian Biet, Françoise Michaut, ou Sandra Travers de Faultrier. Mais, alors que la plupart des facultés de droit américaines ont créé des enseignements « Droit et Littérature », rien de tel ne s'est (encore) produit en France. Davantage, le seul livre fondamental traduit en français, Droit et Littérature (Paris, PUF, 1996), est écrit par celui qui fut d'abord un adversaire du mouvement, avant d'en devenir le promoteur international : le juge Richard Posner. Or si, au début du 20e siècle, ce sont des juristes, Benjamin N. Cardozo et John Henry Wigmore notamment, qui ont manifesté leur intérêt pour la littérature, ce sont des littéraires, au premier rang desquels James Boyd White et Richard Weisberg qui ont dans les années 1970 véritablement constitué « Droit et Littérature » comme champ disciplinaire.
Ce numéro, centré principalement autour de l' uvre de Richard Weisberg, se veut autre chose qu'un hommage ­ « un témoignage de respect, de reconnaissance, de gratitude » dit le Trésor de la Langue française. Il tente à la fois de donner accès à une  uvre pour l'essentiel non encore traduite en français, mais aussi, à partir de sa lecture, d'aborder autrement certaines questions qu'elle pose, comme par exemple l'énigme de la conversion d'une grande majorité de juristes français au droit antisémite de Vichy (Anne Simonin) ; ou de s'intéresser à des auteurs qu'elle ignore telle George Sand (Sandra Travers de Fautrier). La fiction juridique a été ainsi privilégiée, non que Richard Weisberg ait spécifiquement consacré un écrit à ce thème, mais parce que sous sa forme romancée (Littérature) ou technique (Droit), la fiction est le commun dénominateur de son approche littéraire des textes juridiques et de son interprétation juridique des textes littéraires.
La fiction est, en droit, un procédé qui a mauvaise presse. On connaît les attaques de Jeremy Bentham, qui la dénonce, comme un « mensonge de la pire espèce », une « imposture », une « usurpation » du législateur dans sa Théorie des fictions (1814-1815) : « Ce que vous avez fait avec la fiction, pourriez-vous ou non, l'avoir fait sans la fiction ? Si non, votre fiction est un mensonge inique ; si oui, un mensonge fou. Tel est le dilemme. Homme de loi ! Essaye d'en sortir si tu peux. » Publié à Londres en 1932 seulement, le texte de Bentham exerça une influence essentielle sur la dévalorisation de ce procédé juridique. François Gény, dans les années 1920, Charles Perelman, dans les années 1960, furent les deux grands re-légitimateurs de la fiction comme technique juridique imposée par l'infirmité de l'esprit humain à créer des concepts nouveaux.
En 1924, Hans Vaihinger consacrait un ouvrage, jamais traduit en français, à la philosophie du « comme si » (The philosophy of As if). Le « comme si » est le « jeu de langage » par lequel la fiction se matérialise, procédant à des affirmations assurément et objectivement fausses (Olivier Cayla) qui produisent un effet dans la réalité, en autorisant l'application d'une règle de droit à l'origine inadaptée au cas soumis.
La fiction en tant que « moyen économique de transformation du droit » (Yan Thomas), est bien connue des juristes. Peut-on interroger ce procédé non plus du seul point de vue du droit, mais en faisant appel aux acquis du mouvement « Droit et Littérature » qui a renouvelé en profondeur la question de l'interprétation en montrant, en particulier, que dans la production et l'adaptation des normes, les juristes n'ont pas le monopole des logiques d'imitation et de vraisemblance à l' uvre au sein de la fiction juridique ? Et si la fiction était en réalité le moyen privilégié pour favoriser le changement dans la démocratie, autorisant la Littérature à dénoncer les errements du droit, et à exploiter les « failles du juridique [...] porteuses des évolutions sociales futures qui constitueront peut-être ensuite la norme légiférable » (Christian Biet) ?
Ce numéro est aussi la trace d'une journée d'échanges riches et amicaux avec Richard Weisberg, organisée en collaboration avec l'Association Française pour l'Histoire de la Justice et l'École doctorale de Sciences-Po. Que Catherine Delplanque et Hélène Naudet soient ici chaleureusement remerciées. Alain-Gérard Slama (Sciences-Po) et Denis Salas (École Nationale de la Magistrature) nous ont fait l'amitié d'animer et de nourrir les débats.
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