S'apprécier, ou les aspirations du capital humain
Michel Feher
Le capital humain est au néolibéralisme ce que le travailleur libre selon Marx était au capitalisme libéral, à savoir le sujet tout à la fois présupposé et ciblé par les institutions préposées à son gouvernement. Telle est l'hypothèse que l'on tente ici de soutenir et qui fait du capital humain le nom propre de la condition néolibérale.Le travailleur libre est un être clivé : entre sa subjectivité inaliénable et sa force de travail faite pour être louée, entre les aspirations constitutives de sa vie spirituelle et les intérêts présidant à sa vie matérielle, entre la sphère de la reproduction de la force de travail et celle de la production des marchandises. En revanche, le capital humain ne suppose aucunement la division des sphères de la production et de la reproduction : il est le stock des compétences  innées et acquises  immanentes au sujet qui s'en prévaut. à ce titre, son utilisation va produire des flux de revenus  monétaires ou non  tandis que sa valorisation va dépendre de tout ce que le sujet accomplit et de tout ce qui lui arrive  dans n'importe quel registre existentiel. Mon capital humain c'est donc moi, en tant que stock de compétences ou portefeuille de conduites cherchant à s'apprécier. à partir de cette définition, on s'interrogera sur la manière dont une politique de gauche peut investir cette subjectivité néolibérale, tout comme le mouvement ouvrier avait naguère appris à utiliser la condition de travailleur libre.
Human capital is to neoliberalism what Marx's free worker was to liberal capitalism, namely the subject at once presupposed and targeted by the institutions placed in charge of his governance. This is the hypothesis we seek to defend here and which makes human capital the proper name of the neoliberal condition.The free worker is a split being : between his inalienable subjectivity and his made-for-hire labor power, between the aspirations constitutive of his spiritual life and the interests governing his material life, between the sphere of the reproduction of labor power and that of the production of commodities. Human capital on the other hand does not by any means presuppose a rift between the spheres of production and reproduction : it is the subject's immanent stock of innate and acquired competences that prevails. Its use will produce revenue  monetary or otherwise  whilst its valorization will depend on everything the subject accomplishes and everything that happens to him  in any existential register whatsoever. In other words, my human capital is me, in my capacity as a stock of competences or portfolio of performances in search of appreciation. Based on this definition, we ask in what way left-wing politics can draw on this neoliberal subjectivity, as the labor movement once learned to make use of the free worker's condition.