Accueil Revues Revue Numéro Article

Raisons politiques

2007/4 (n° 28)


ALERTES EMAIL - REVUE Raisons politiques

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 49 - 65 Article suivant
1

Dans le cours de 1978-1979 intitulé Naissance de la biopolitique[1][1] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours..., l'étude du libéralisme amène Foucault à s'intéresser aux spécificités d'une des réponses à la « crise du libéralisme [2][2] Ibid., cours du 24 janvier 1979, p. 71. » : le néolibéralisme. Ce cours a donné lieu, principalement dans le monde anglo-saxon, à une littérature vaste et hétérogène [3][3] Michel Senellart, « Situation des cours », dans M.... dont un des fils rouges s'avère être la notion de responsabilité. L'hypothèse que je suivrai ici est la suivante : la notion de responsabilité ferait l'objet, depuis une trentaine d'années maintenant, d'un usage spécifique dans l'élaboration d'un nouvel art de gouverner néolibéral. J'emprunte à Foucault l'expression d'« art de gouverner » qui vient remplacer, dans le contexte spécifique d'une réflexion sur l'État, la notion de pouvoir, et à travers laquelle il cherche à faire entendre la singularité du type de pouvoir occidental de la modernité [4][4] Bruno Karsenti, « La politique du dehors. Une lecture.... Ce dernier, appelé aussi gouvernementalité, désigne un pouvoir à l'origine religieux qui s'est progressivement et historiquement branché sur le pouvoir politique dans la modernité [5][5] Pour une discussion sur le changement ou non de paradigme.... Or la gouvernementalité aurait pour spécificité d'être individualisante et il semble bien qu'au sein de la gouvernementalité néolibérale, la responsabilité constitue un des outils majeurs de cette individualisation ­ que celle-ci réussisse ou échoue. La raison principale tiendrait à la réorganisation structurelle de cet art de gouverner dans le passage du libéralisme au néolibéralisme en « techniques de gouvernement indirectes » reposant sur « un transfert de responsabilité aux individus [6][6] Th. Lemke, « Marx sans guillemets... », ibid., p. ... ». Dans cet article, j'aimerais étudier les pistes programmatiques apportées par Foucault en ce qui concerne la place de la notion de responsabilité dans la rationalité néolibérale en les articulant chaque fois avec certains des prolongements auxquels elles ont donné lieu.

La pastorale néolibérale

2

C'est dans le cours Sécurité, territoire, population que Michel Foucault introduit ce concept de gouvernementalité et en précise la source qui est non pas politique mais religieuse. Le « gouvernement » désigne un type de pouvoir « pastoral », exercé à l'origine par des prêtres sur leurs fidèles et produisant une relation d'obéissance. La gouvernementalisation de l'État [7][7] M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op.... (i.e. ne plus régner sur un territoire mais gouverner des hommes) amorcée au 16e siècle serait progressivement devenue hégémonique dans le type de pouvoir appelé libéralisme. Ce dernier serait ce pouvoir pastoral politisé et articulé de manière hégémonique avec les pouvoirs souverain et disciplinaire [8][8] Ibid., p. 111-112 : « (...) par gouvernementalité,.... Dans cette perspective, on peut dire que le néolibéralisme signe une évolution vers un type de gouvernementalité paradoxale : le retrait apparent de l'État marque en réalité un interventionnisme encore plus fort mais déplacé, une « politique active sans dirigisme [9][9] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,... ». « Le néolibéralisme ne va donc pas se placer sous le signe du laissez-faire, mais, au contraire, sous le signe d'une vigilance, d'une activité, d'une intervention permanente [10][10] Ibid.. » Le gouvernement néolibéral s'étend donc, comme auparavant le pastorat chrétien, à la totalité de la vie, ignorant les distinctions sur lesquelles reposait le libéralisme classique entre sphère politique et sphère économique d'une part et entre sphère privée et sphère publique d'autre part [11][11] Pensons, par exemple, à l'analyse célèbre de la famille.... Pour autant, le type de gouvernement exercé sur chaque individu, aussi permanent et étendu soit-il, ne consiste pas ici à instaurer un rapport d'obéissance, de dépendance intégrale à l'instar du pastorat chrétien, ni de dépendance tout court comme dans l'État providence ; il demande au contraire aux individus de s'autonomiser et de se « responsabiliser ». Cette réorganisation de l'État passe par un transfert de ses responsabilités traditionnelles ­ propres à l'État providence ­ aux individus et institutions privées (éducation, sécurité, travail, etc.). En cela, on peut noter qu'il est l'exact opposé du pastorat chrétien qui rend le berger responsable de toutes et chacune de ses brebis [12][12] M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op.....

3

En quoi consiste cette « réorganisation des techniques de gouvernement [13][13] Th. Lemke, « Marx sans guillemets... », art. cité,... » ? Le transfert de responsabilités passerait tout d'abord par la production d'un attachement à une nouvelle manière de penser et d'agir [14][14] Wendy Brown, « Néolibéralisme et fin de la démocratie »,.... Cela se ferait en deux temps : d'abord rendre indésirable un certain type de comportement ­ nous détacher d'une certaine dépendance à l'État et ensuite, mais de manière simultanée, nous rendre désirable un autre type de comportement, un comportement dit « responsable » précisément. Il s'agirait tout d'abord de rendre indésirable l'attachement à l'État providence que l'État lui-même a mis des années à construire, la « désétatisation » de l'État succédant à une longue politique (du moins en France) d'« étatisation » de l'État [15][15] Jacques Donzelot, La police des familles, Paris, Minuit,.... En quoi consiste le fait de le rendre indésirable ? On peut prendre l'exemple de la sécurité sociale, un des piliers de cet État providence. Rendre indésirable le rapport de dépendance à l'État providence consistera à associer progressivement redistribution et assistance, et identifier celui ou celle qui touche des aides de l'État à un assisté [16][16] Michel Foucault parle de l'« individualisation de la.... Cette indésirabilité se décline différemment selon les classes sociales : si les personnes défavorisées sont perçues et ont à se concevoir ici comme des assistés, des parasites, à l'inverse les personnes favorisées doivent en arriver à considérer que toute redistribution de l'État touchées par elles serait un abus et qu'il serait immoral de leur part de « profiter » des aides de l'État. Le fait de rendre indésirable notre attachement à l'État passe ainsi par le fait de le concevoir uniquement comme une dépendance et non plus comme une condition d'indépendance ­ ce qu'elle a été pour de nombreuses personnes [17][17] Cf. Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée,....

4

La nouvelle manière de penser et d'agir vantée correspondrait en grande partie à une « individualisation du mode de changement social [18][18] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,... ». Comment la rendre désirable ? Dans un des cours de 1978 consacrés à l'analyse du gouvernement pastoral, Foucault relève une des spécificités de ce type de pouvoir que serait le « gouvernement par l'Exemple [19][19] M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op.... ». Un « Exemple » constitue un modèle à imiter, par définition aimable. On en trouve une version contemporaine dans une étude des modifications contemporaines des relations de l'État et des organisations religieuses aux États-Unis. Erica Bornstein analyse comment « l'expérience personnelle de Bush devient un modèle pour sa politique de charitable choice [et plus encore, qu'il faut voir dans] la personnalisation de la politique fédérale par le président (...) un exemple d'“évangélisation par l'exemple” [20][20] Erica Bornstein, « Charitable Choice. L'humanitaire.... » Exemple de quoi ? D'une « responsabilisation libératrice (empowerment) [21][21] Ibid. ». L'exemple à imiter, qualifié de comportement responsable, consisterait à devenir responsable individuellement de son propre bien être. C'est typiquement un mode de gouvernement « sans les mains », à distance, qui influence le comportement des individus sans intervenir directement sur eux [22][22] Th. Lemke, « The Birth of Bio-Politics », Economy and.... Or les Exemples de ce gouvernement qui individualise sont des exceptions qui ne viennent confirmer aucune règle. Ils sont en revanche censés édifier, au sens du latin chrétien de « faire grandir dans la foi », et, ici, dans la foi que la prochaine exception ­ de réussite individuelle ­ ce sera moi. C'est en ce sens un gouvernement qui appelle à la transformation de soi, au changement de comportement et de manière de penser, mais à l'inverse du pastorat chrétien dans lequel ce rapport de modification de soi est censé tendre vers l'élimination de toute volonté personnelle, la pastorale néolibérale oriente au contraire cette transformation de soi vers la maximisation de sa volonté. Ce mode de gouvernement exhorte à la responsabilisation individuelle en cherchant à rendre désirable une autonomie entendue dans le sens très restreint et encore plus discutable d'un homo « absolutus [23][23] Sara Ongaro, « De la reproduction productive à la production... », au sens littéral de « délivré de tout lien ».

5

La notion de responsabilité serait donc au c ur de l'art de gouverner néolibéral, au sens où ce dernier s'appuierait sur l'identification de la responsabilité à une prise en charge matérielle de soi-même : « l'autonomie morale est mesurée par [la] capacité à prendre soin de [soi-même] ­ la capacité à pourvoir à ses propres besoins, à poursuivre ses propres ambitions [24][24] W. Brown, « Le cauchemar américain : le néoconservatisme,... ». La notion de responsabilité servirait donc à intérioriser et à individualiser, de manière « classique », la situation « sociale » des individus, mais serait cette fois-ci accompagnée d'une connotation positive empruntée à la notion d'empowerment qui signe la spécificité de son usage néolibéral. La responsabilité morale participerait à l'élaboration d'un nouvel art néolibéral de gouverner sous une forme inédite de « responsabilisation libératrice » (empowerment).

La « responsabilisation libératrice » comme nouvelle manière?

6

de « conduire la conduite des autres [25][25] M. Foucault, Dits et écrits IV, Paris, Gallimard, « L'éthique... »Dans un article intitulé « Revolutions Within : Self-Government and Self-Esteem [26][26] Barbara Crukshank, « Revolutions Within : Self Government... », Barbara Cruikshank étudie un programme californien de « promotion d'estime de soi et de responsabilité personnelle et sociale ». Ce dernier fait la promesse de « délivrer une technique de subjectivation qui résoudrait les problèmes sociaux allant du crime et de la pauvreté aux inégalités de genre par la mise en place d'une révolution sociale, non pas contre le capitalisme, le racisme et les inégalités, mais contre le soi et la façon dont nous gouvernons notre moi [27][27] Ibid., p. 231 (ma traduction). ». Et la responsabilité individuelle est présentée comme le levier de cette révolution intérieure : « le gouvernement et les experts ne peuvent régler ces problèmes à notre place. C'est seulement si chacun de nous reconnaît sa responsabilité individuelle personnelle et sociale comme une partie de la solution que nous gagnerons également une meilleure estime de nous-mêmes [28][28] Ibid., p. 232 (ma traduction).. » On n'invoque plus une responsabilité culpabilisante, mais quelque chose d'autre : une responsabilité (morale) libératrice. « Au 21e siècle, chaque niveau de gouvernement dans l'État, et chacun de leurs programmes sont conçus pour permettre (empower) aux gens de devenir autonomes (self-realizing) et indépendants (self-reliant)... Chaque citoyen reconnaît sa responsabilité personnelle pour s'être pleinement engagé dans le processus politique [29][29] Ibid., p. 239 (ma traduction).. » Comme le rappelle l'auteur dans son introduction, la notion d'« empowerment » est empruntée à la réflexion et la pratique politique féministe mais elle est ici détournée de son sens et de son but. Dans sa présentation de l'activiste féministe américaine Starhawk, Isabelle Stengers propose la définition suivante de l'« empowerment » : l'« ensemble des processus et des recettes par où chacun des membres d'un collectif acquiert, grâce aux autres et avec les autres, une capacité propre de penser, de sentir, de décider qu'il n'avait pas individuellement [30][30] Isabelle Stengers, postface à Starhawk, Femmes, magie... ». Autrement dit, il s'agit d'une part d'un processus collectif ­ et non individuel, partagé et produit ensemble par des individus, et d'autre part, d'une mise en capacité individuelle non orientée de l'extérieur par des programmes d'État (ou d'entreprises privées, cf. plus bas) visant à faire supporter la responsabilité de leurs charges et/ou leur (dis)fonctionnement aux individus désignés comme irresponsables [31][31] Rappelons que « le groupe de travail californien de....

7

L'estime de soi, ou plutôt son manque, présentée comme la clef du problème, n'est pas conçue comme un donné psychologique toujours déjà-là, mais comme quelque chose qui s'apprend. « L'estime de soi est une technologie au sens où elle est une connaissance spécialisée de comment nous estimer nous-mêmes, comment nous évaluer, nous discipliner ou encore nous juger [32][32] Ibid., p. 233 (ma traduction).. » Une des techniques, par exemple, consiste à « écrire et raconter [son] histoire personnelle avec un  il sur les biens sociaux. Les narrations amènent les gens à prendre conscience que les détails de leur vie personnelle et leur chance d'améliorer leur vie sont inextricablement liés à ce qui est bien pour toute la société [33][33] Ibid.. » L'acquisition d'une estime de soi devrait nous amener à cette « responsabilisation libératrice ». Nicolas Rose fait le rapprochement entre cette dimension constructiviste du néolibéralisme et la place prépondérante des thérapies comportementales dans le monde anglo-saxon, développant ici une des intuitions de Foucault [34][34] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,.... « Il devient à présent possible de penser toutes les formes de comportement social, réussies et ratées, non pas comme l'expression de quelques qualités intérieures de l'âme, mais comme des techniques apprises ou des compétences sociales [35][35] Nicolas Rose, Governing the Soul, the Shaping of the.... » Autrement dit, est encore empruntée ici à la proposition d'« empowerment » l'idée que la mise en capacité des individus s'apprend et se fabrique, mais cette idée s'y trouve détournée en technique individuelle et individualisante (tenir un journal, s'intéresser à soi), et non collective et intéressant à quelque chose de commun. Ces incitations à la responsabilisation sont donc conçues comme des techniques d'auto-régulation qui viennent non pas remplacer mais compléter les mécanismes de régulation classiques [36][36] Th. Lemke, « The Birth of Biopolitics », art. cité,.... Notre assujettissement à ce nouveau style du pouvoir (néolibéral) reposerait sur l'intériorisation de cette injonction à l'autonomie et à la responsabilité de soi. Qui peut ne pas vouloir être responsable ? Qui ne veut pas être autonome, se considérer comme tel et être vu ainsi ? On répondra à cette question par une autre : qui peut être « responsable » ? Qui a les moyens de cette responsabilité et de sa fabrication ?

8

L'incitation à la « responsabilisation libératrice » individuelle peut aller encore plus loin. En esquissant la généalogie de notre conception morale de la maladie, Monica Greco montre comment la conception psychosomatique de la maladie, en raison de l'intérêt qu'elle porte à la part intentionnelle de la maladie, aurait progressivement donné jour à un courant de réflexion médicale interprétant la maladie selon une capacité individuelle de transformation et de prévention [37][37] Monica Greco, « Psychosomatics Subjects and “The duty.... « La maîtrise de soi est ainsi un prérequis à la santé : le manque de maîtrise de soi est une maladie (disease) préalable à l'affection physique, dont les symptômes sont détectables comme schémas comportementaux, psychologiques et cognitifs [38][38] Ibid., p. 361 (ma traduction).. » Et l'auteur de continuer : la « responsabilité morale a été associée à la prévention qui représente une extension des devoirs (...) incombant au malade. C'est comme si (...) le rôle du malade commençait avant le début de sa maladie elle-même, et que “le devoir d'aller mieux” avait été modifié en “devoir de rester en bonne santé” [39][39] Ibid., p. 370 (ma traduction).. » Aussi pourrait-on faire le rapport direct entre sa bonne santé et sa capacité à adopter des conduites « saines », et, par conséquent, son aptitude à corriger les comportements « à risque » [40][40] Ibid., p. 360 (ma traduction).. Considérée comme relevant d'un « choix personnel », la santé devient un signe d'aptitude à fonctionner de façon responsable. Mais un « comportement responsable » en matière de santé ne consiste plus seulement à ne pas tomber malade, il ne suffit plus de prévenir la maladie, il faudrait désormais maximiser son capital santé. De là, la mise en place de programmes proposés par certaines entreprises à leurs employé(e)s qui permettent de « construire son profil personnalisé de sujet à risque [41][41] La participation à cet examen et le suivi du programme... » et de le modifier, ce qui implique notamment des questions sur son mode de vie, ses habitudes, etc. Cet exemple témoigne d'une réduction de la notion de responsabilité morale à un comportement précis indexé sur une extension de la théorie économique du capital humain à l'ensemble des comportements [42][42] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,.... Le néolibéralisme serait un type de pouvoir qui aurait besoin que les individus se soucient d'eux-mêmes (d'un certain souci de soi, indexé sur une maximisation) et s'apprécient ­ puisque l'on prend mieux soin en général de quelque chose que l'on aime. Se comporter de manière responsable du point de vue de la rationalité néolibérale reviendrait à se soucier de soi, au sens d'entretenir un (certain type de) rapport actif à soi et à l'ensemble de sa vie. Ce souci de soi se caractériserait principalement par un rapport à soi de transformation, de fabrication (et non un rapport herméneutique, de connaissance), du moins de façon programmatique. On retrouve dans le programme de cette compagnie américaine destiné à se charger du bilan de santé de ses employé-e-s le même type de promotion de techniques individuelles et individualisantes rencontrées dans le mouvement d'estime de soi du gouvernement de Californie, censées « responsabiliser ». Il s'agit, par exemple, de procéder à une série d'exercices sur soi ­ des mises en situation avec des décisions à prendre ­, des questionnaires sur les différentes raisons de faire tel ou tel choix, des tests d'auto-évaluation, etc. Et c'est encore la même conception que nous retrouvons dans le domaine pénal, auquel nous allons à présent nous intéresser.

« Apprendre aux prisonniers à se gouverner eux-mêmes », apprendre aux citoyens à se protéger eux-mêmes

9

Foucault a consacré un article devenu célèbre sur les mutations de la conception pénale de la responsabilité à la fin du 19e siècle [43][43] M. Foucault, « L'évolution de la notion d'“individu.... On sait moins qu'il est revenu sur cette notion dans un cours de 1979 [44][44] M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,..., afin d'indiquer les torsions que, selon lui, le néolibéralisme ferait prendre à la conception pénale libérale de la responsabilité. Si ce n'est pas un des textes les plus connus de Foucault, c'est pourtant l'un de ceux qui donné lieu au domaine peut-être le plus prolixe des govermentality studies. Je ne ferais pas une présentation de la théorie pénale néolibérale, ayant déjà été faite en langue française [45][45] Gilles Chantraine, « De l'usage du risque dans le gouvernement..., mais je m'attacherai uniquement ici à essayer de rendre compte de la spécificité de la réélaboration néolibérale de la notion de responsabilité dans la sphère pénale. Il me semble qu'elle se situe dans un déplacement de la moralisation. La théorie pénale néolibérale aurait démoralisé le criminel et le délinquant mais pour proposer un nouveau discours moralisant, organisé autour de l'idée de comportement ou de conduite « responsable ». En bref, les criminels et les délinquants ne seraient plus des « anormaux » ou des « monstres » mais des individus comme les autres qui auraient fait un « mauvais calcul ». Autrement dit, on serait en train de passer de la responsabilité juridique classique pour faute conjuguée à la responsabilité juridico-psychiatrique pour risque ­ ces deux régimes coexistant jusqu'à aujourd'hui, entraînant les apories que l'on connaît [46][46] Sur cette question de la « complémentarité fonctionnelle »... ­ à une responsabilité « juridico-économique » fondée sur un calcul imité de la théorie du choix rationnel. La responsabilité juridique était censée juger un acte, la responsabilité juridico-psychiatrique jugeait un individu (dangereux ou non), la nouvelle responsabilité économico-juridique jugerait un raisonnement (« est-ce que cette personne est capable de faire un bon choix ? »). Changement simultané du critère d'infraction et de son support scientifique.

10

Les questions à poser à de tels sujets ne sont plus : « comment leurs attitudes et les personnalités deviennent anormales ? » ou « comment peuvent-ils être corrigés ? » mais plutôt « comment ces personnes raisonnent et agissent dans des situations criminogènes ? », « comment choisissent-ils ? » et « comment leurs actions peuvent-elles être déviées du crime en modifiant leur façon de se contrôler dans une situation donnée ? » [47][47] David Garland, « Governmentality and the Problem of....

11

On ne doit pas « corriger » ou « soigner » un individu mais comprendre le type de raisonnement qui l'a amené à faire le choix du crime, pour l'inciter, dans le futur, à adopter une autre conduite. L'objectif, ici, est de modifier les manières de penser pour modifier les manières d'agir. Cette politique de transformation des conduites passerait par une double « stratégie de responsabilisation » [48][48] D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive” :.... Tout d'abord, cette stratégie opère au niveau individuel, à travers ce que David Garland nomme « les technologies pénales de soi » [49][49] D. Garland, « Governmentality and the Problem of Crime... »,... et constitue ce qu'on a appelé « la nouvelle pénologie ». Par ailleurs, elle consiste en un transfert des responsabilités traditionnelles de protection de l'État à des groupes ou des individus.

12

Garland donne l'exemple d'un programme de « développement personnel » d'une prison écossaise proposée aux prisonniers, intitulé « training for freedom » [50][50] Ibid.. Les prisonniers seraient là parce qu'ils ont fait de mauvais choix, c'est-à-dire parce qu'il leur manquerait la capacité de se comporter comme des individus responsables, ce à quoi ce programme est censé remédier. On ne peut qu'être frappé par la similitude des techniques d'invidualisation de ce programme avec les instrumentalisations déjà étudiées de l'idée d'« empowerment ». Il « consiste en une série d'exercices de décisions à prendre, d'auto-évaluation (...). C'est une version séculière, élémentaire des exercices d'auto-examination, d'écriture d'un journal intime et d'exercice spirituel qui ont été pratiqués pendant des siècles pour aider les individus à devenir des sujets (to help individuals “subject” themselves) ». Les techniques de correction mettent l'accent sur la responsabilité de l'accusé pour son action criminelle et insistent sur le fait qu'il ou elle doit faire face (must « address » ) et prendre ses responsabilités. Il ne s'agit pas d'un pur et simple retour au vieux mode punitif qui postule que le coupable possède les attributs d'un sujet de droit doté d'une volonté libre, au contraire. Au lieu de présupposer que tout adulte est « naturellement » capable d'une action responsable et autonome (self-directed), et d'un comportement (agency) moral, les régimes pénaux contemporains traitent ce point comme un problème à régler à travers des procédures qui cherchent activement à « subjectiver » et à « responsabiliser » les individus.

13

Le criminel qui prend plaisir (enjoys) au comportement criminel, ou qui assume les conséquences de son crime, ou pour qui une vie constamment légale n'est pas une option possible sera jugé « irresponsable », quelque soit le degré de conscience et d'autonomie de ses actes [51][51] Ibid., p. 191 et 190 (ma traduction) (c'est moi qui....

14

Autrement dit, la confusion entre responsabilité morale et responsabilité juridique ne repose plus sur une naturalisation de la première, mais sur son identification avec un « choix rationnel ». Tout d'abord, cette nouvelle conception de la responsabilité n'élimine pas la précédente et le criminel est soumis à un discours contradictoire, oscillant entre deux conceptions moralisatrices de la responsabilité [52][52] Ibid., note 13, p. 207 (ma traduction).. De plus, comme le soulignent conjointement David Garland à propos de ce programme écossais et Gilles Chantraine pour un programme similaire au Canada, cela ne marche pas vraiment. « Toute gouvernementalité ne peut être que stratégique et programmatique. Ça ne marche jamais [53][53] G. Chantraine, « Du gouvernement des prisons et en... ». L'écart entre le projet de responsabilisation comme mode de contrôle et son application est très important [54][54] Il sera intéressant de voir ce qu'il en est en France.... Pour beaucoup de prisonniers, ce projet, loin d'être intériorisé et valorisé, est considéré comme une simple « mascarade [55][55] Ibid. » vis-à-vis de laquelle ils témoignent la plus grande méfiance et la plus grande réticence, et qu'ils essayent à leur tour d'instrumentaliser dans leur intérêt. Cette nouvelle rationalité pénale constitue donc moins une démoralisation du domaine pénal qu'un « processus de (re)moralisation distillée à travers une responsabilisation accrue à la fois des délinquants et des victimes potentielles [56][56] Gilles Chantraine et Jean-François Cauchie, « De l'usage... ». La théorie pénale néolibérale dépathologise les délinquants selon les modalités et les catégories de la médecine psychiatrique traditionnelle mais retrouve « une dimension éminemment moralisante [57][57] Ibid. » selon les nouveaux critères de la théorie comportementale sur laquelle elle semble s'appuyer.

15

Cette stratégie de responsabilisation, on l'a dit, serait double, et se poursuit en dehors de la prison par un programme de sécurité cherchant à agir sur l'ensemble des individus de la société, et non seulement sur ceux qui enfreignent les lois. Cette politique se caractériserait par le transfert de la responsabilité traditionnelle de l'État qu'est la sécurité policière aux individus et au secteur privé. À propos du cas de la Grande-Bretagne qu'il analyse, David Garland parle d'une coexistence de « deux régimes hétérogènes » [58][58] D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive”... »,... : d'un côté un discours répressif « classique », ou ayant peut-être plus affaire avec le néoconservatisme [59][59] Cf. Pat O'Malley, « Volatile and Contradictory Punishment »,... selon les auteurs, et de l'autre, un discours insistant sur les limites du pouvoir d'État. David Garland cite une multitude d'extraits de discours du gouvernement anglais dans les années 1980 et 1990 scandant tous l'idée que l'État ne peut pas tout faire tout seul en matière de sécurité, et qu'il est nécessaire que les citoyens y mettent du leur, qu'ils se responsabilisent [60][60] D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive”... »,.... Cette nouvelle politique affiche une volonté de changement de comportement et de mentalité de la part des individus, voire même, comme l'écrit David Garland, de « culture » de société.

16

Le discours de ces organismes [de justice criminelle] déplace de plus en plus la responsabilité des résultats vers les « clients » avec lesquels ils traitent. Par exemple, on dit du prisonnier ­ ou du « client » comme on l'appelle déjà dans les prisons écossaises ­ qu'il est libre d'utiliser toute occasion d'amendement que la prison pourrait lui offrir. De la même façon, la police met l'accent sur le fait qu'il faut se conduire de façon prudente et qu'il est de la responsabilité de la victime de protéger sa propriété pour éviter les situations dangereuses [61][61] Ibid., p. 60..

17

Ce changement consiste principalement en une individualisation de la sécurité et cette prise en charge individuelle de la sécurité, creusant les écarts entre les individus selon leurs moyens, participerait à ce que Robert Castel appelle une « société duale » [62][62] R. Castel et Cl. Haroche, Propriété privée..., op..... Il se créerait un partage entre ceux qui ont les moyens de se protéger, de « se responsabiliser » (choix de la ville, du quartier, possibilité ou non de se doter en équipement privé de sécurité) et les autres, fragilisés par cette exigence de responsabilisation et entraînés vers une « individualité négative » [63][63] Ibid., p. 117 et suiv.. Cette privatisation individuelle du financement et de la gestion de la sécurité publique modifierait donc bien le comportement des individus mais pas nécessairement dans le sens d'une maximisation de leurs possibilités, plutôt, pour un bon nombre d'entre eux, dans celui d'un rétrécissement de leur mode de vie. Cette responsabilisation individualiserait « par défaut [64][64] Ibid. ».

18

ConclusionComme l'ont montré, entre autres, de nombreuses féministes, la conception de la responsabilité sous-tendue dans la rationalité néolibérale repose sur le postulat d'« un soi indépendant [65][65] L. Benaria, « Vers une meilleure intégration du genre... » inaccessible au plus grand nombre. Elle exclut d'emblée toute personne autre que les adultes compétents (c'est-à-dire enfants, personnes agé-e-s ou invalides). D'autre part, c'est un soi détaché de ses conditions historiques et sociales dans la théorie, et déchargé de ses responsabilités vis-à-vis des autres et des contraintes de reproduction de soi dans la pratique. D'une part donc, une telle rationalité présuppose non pas que les individus sont « responsables », mais que les individus peuvent et doivent l'être, chose qui, on l'aura compris, n'est pas tant (ou nécessairement) généreuse et/ou émancipatrice, que l'expression d'une exigence d'un certain type de comportement lié à des conditions matérielles et sociales, pour beaucoup inexistantes et irréalisables. D'autre part, il s'agit d'une injonction à des comportements dits « indépendants », qui ne rend pas compte du fait que la société repose principalement sur des relations de dépendance et que lesdits comportements en dépendent [66][66] Par exemple, Patricia Paperman, « Les gens vulnérables.... Dépendants par exemple, de tous ceux (et surtout celles) à qui il faut déléguer (se décharger de) un certain nombre de tâches (principalement domestiques) sans quoi « on » n'aurait ni le temps ni la possibilité matérielle et intellectuelle d'être « responsable » (ou de faire le bon choix, de maximiser son capital, etc). Par conséquent, ce soi « indépendant » sur lequel repose cette conception politique de la responsabilité élimine et invisibilise la majorité des individus qui n'ont ni le temps, ni l'argent ni le loisir d'être « responsables de soi » en ce sens-là, parce que responsables d'autrui. Autrement dit, de ce gouvernement par la responsabilisation résulterait une nouvelle division sexuelle et sociale (entre individus aptes ou pas à un comportement responsable) fondée sur un amalgame entre responsabilité morale et les diverses compétences d'un individu [67][67] Marilyn Friedman, « Au-delà du care : démoraliser le... dont les effets de cette division, par un jeu de naturalisation, sont pris pour sa cause.

19

Face à une analyse du pouvoir en termes de gouvernementalité, Foucault pense la résistance en termes de contre-conduites : si gouverner, c'est gouverner comme ceci ou comme cela, alors, la résistance serait de refuser, non pas d'être gouverné, mais d'être gouverné comme ceci ou comme cela[68][68] M. Foucault, « Qu'est-ce que la critique ? Critique.... La question qui se pose serait donc celle de l'élaboration de contre-conduites au néolibéralisme. S'agit-il de rendre désirable la dépendance contre la promesse d'« empowerment » individuel ? S'agit-il de ne pas abandonner ce terme et les possibles qu'il engage à ceux qui l'instrumentalisent et le vident de son sens ? Précisément. C'est en pensant aux modalités de résistances et/ou de changements que cette analyse critique de l'usage néolibéral de la notion de responsabilité, à mon sens, trouve sa limite. La concentration sur l'usage politique dévoyé de cette notion à laquelle aboutit une analyse à partir de l'art néolibéral de gouverner ne peut pas rendre compte d'une demande de la part des « gouvernés » d'un usage et d'une réflexion « positifs » de cette notion [69][69] Sur les mutations et les réélaborations en droit, en.... Ne pas en rendre compte ne les interdit évidemment pas, mais implique du moins que l'articulation reste à faire [70][70] C'est peut-être en partie lié au type d'objet qu'étudie.... Partant, la « résistance » me semble aussi une question de méthode. Et s'il est nécessaire de critiquer, comme je viens de le faire moi-même dans cet article, cet usage de la notion de responsabilité ­ critique souvent très implicite dans les governmentality studies ­, cette critique exige d'être complétée pour ne pas abandonner ces belles notions de responsabilité et d' « empowerment » à leurs détracteurs et risquer ainsi de laisser croire qu'elles seraient irrécupérables, se privant alors de ressources précieuses. De fait, si l'on avance que la rationalité néolibérale s'appuie, entre autres, sur un amalgame entre responsabilité morale et prescription de conduites individuelles précises, on est en droit d'attendre la proposition d'une conception positive de la responsabilité morale. Et n'est-ce pas précisément en s'attelant à l'élaboration d'un usage que l'on défendrait, que l'on pourrait revendiquer, que l'on combattrait le mieux ce détournement ?

Notes

[1]

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2004.

[2]

Ibid., cours du 24 janvier 1979, p. 71.

[3]

Michel Senellart, « Situation des cours », dans M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2004.

[4]

Bruno Karsenti, « La politique du dehors. Une lecture des cours de Foucault au Collège de France (1977-1979) », Multitudes, no 22, automne 2005.

[5]

Pour une discussion sur le changement ou non de paradigme avec l'apparition du concept de gouvernementalité, voir, par exemple, B. Karsenti, « La politique du dehors... », ibid., et Thomas Lemke, « Marx sans guillemets. Foucault, la gouvernementalité et la critique du néolibéralisme », Actuel Marx, no 36, « Marx et Foucault », 2004.

[6]

Th. Lemke, « Marx sans guillemets... », ibid., p. 21-23.

[7]

M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 253 : « Et si l'État n'était pas autre chose qu'une manière de gouverner ? Si l'État n'était pas autre chose qu'un type de gouvernement ? (...) Mais l'État, ce n'est qu'une péripétie du gouvernement et ce n'est pas le gouvernement qui est un instrument de l'État ».

[8]

Ibid., p. 111-112 : « (...) par gouvernementalité, j'entends la tendance, la ligne de force qui, dans tout l'occident, n'a pas cessé de conduire, et depuis fort longtemps, vers la prééminence de ce type de gouvernement sur tous les autres : souveraineté, discipline ».

[9]

M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 137.

[10]

Ibid.

[11]

Pensons, par exemple, à l'analyse célèbre de la famille chez Gary Becker, Human Capital, Chicago, The University of Chicago Press, 1992 [1964], violemment critiqué par les féministes. Voir, par exemple, Lourdes Benaria, « Vers une meilleure intégration du genre dans les sciences économiques », Cahiers genre et développement, no 2, 2001, ainsi que la bibliographie à la fin de cet article.

[12]

M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 171 et suiv.

[13]

Th. Lemke, « Marx sans guillemets... », art. cité, p. 21.

[14]

Wendy Brown, « Néolibéralisme et fin de la démocratie », Vacarme, no 29, automne 2004, p. 91.

[15]

Jacques Donzelot, La police des familles, Paris, Minuit, 2005 [1977]. Donzelot décrit, entre autres, comment, à travers l'invention des travailleurs sociaux, des médecins de famille, des logements sociaux, etc., l'État s'est présenté et s'est rendu ­ en partie ­ indispensable tout au long du 19e siècle et des deux tiers du 20e siècle.

[16]

Michel Foucault parle de l'« individualisation de la politique sociale, une individualisation par la politique sociale au lieu d'être cette collectivisation et cette socialisation par et dans la politique sociale », Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 149.

[17]

Cf. Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Hachettes Littératures, 2001, passim, voir en particulier le chap. 2.

[18]

M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 14 février 1979, p. 149.

[19]

M. Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., leçon du 22 février 1978, p. 175.

[20]

Erica Bornstein, « Charitable Choice. L'humanitaire et les politiques de la foi », Vacarme, no 34, hiver 2006, p. 192.

[21]

Ibid.

[22]

Th. Lemke, « The Birth of Bio-Politics », Economy and Society, vol. 30, no 2, 2001, p. 201 et suiv.

[23]

Sara Ongaro, « De la reproduction productive à la production reproductive », Multitudes, no 12, p. 152.

[24]

W. Brown, « Le cauchemar américain : le néoconservatisme, le néolibéralisme et la dé-démocratisation des États-Unis », traduit en français dans ce volume p. 67-89.

[25]

M. Foucault, Dits et écrits IV, Paris, Gallimard, « L'éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », 20 janvier 1984.

[26]

Barbara Crukshank, « Revolutions Within : Self Government and Self Esteem », Economy and Society, vol. 22, no 3, août 1993.

[27]

Ibid., p. 231 (ma traduction).

[28]

Ibid., p. 232 (ma traduction).

[29]

Ibid., p. 239 (ma traduction).

[30]

Isabelle Stengers, postface à Starhawk, Femmes, magie et politique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2003, p. 322-323.

[31]

Rappelons que « le groupe de travail californien de promotion d'estime de soi et de responsabilité personnelle et sociale était chargé par l'État de la rédaction d'un rapport sur la recherche existante sur les relations entre estime de soi et six problèmes sociaux : dépendance chronique à l'État (“Chronic Welfare dependance”), alcoolisme et abus de drogue, crime et violence, échec scolaire, grossesse adolescente et maltraitance infantile », B. Cruikshank, « Revolutions Within... », art. cité, p. 236 (ma traduction).

[32]

Ibid., p. 233 (ma traduction).

[33]

Ibid.

[34]

M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 28 mars, p 273 et suiv. « Quand vous définissez l'objet de l'analyse économique comme ensemble des réponses systématiques d'un individu donné aux variables du milieu, vous voyez que vous pouvez parfaitement intégrer à l'économie toute une série de techniques, de ces techniques qui sont précisément en cours et en vogue aux États-Unis et qu'on appelle les techniques comportementales ».

[35]

Nicolas Rose, Governing the Soul, the Shaping of the Private Self, Londres, Free Associations Books, 1989, p. 241 et en particulier chap. 18, « Technologies of Autonomy ». Sur l'histoire en France de ces nouvelles thérapies, voir Robert Castel, La gestion des risques, de l'anti-psychiatrie à l'après psychiatrie, Paris, Minuit, 1981 ; et pour les États-Unis, du même auteur, La société psychiatrique avancée : le modèle américain, Grasset, 1979. Un numéro de la revue Politix, no 73, mars 2006, « expérience et critique du monde psy » a été récemment consacré à cette question.

[36]

Th. Lemke, « The Birth of Biopolitics », art. cité, p. 203.

[37]

Monica Greco, « Psychosomatics Subjects and “The duty to Be Well” : Personal Agency Within Medical Rationality », Economy and Society, vol. 22, no 3, août 1993.

[38]

Ibid., p. 361 (ma traduction).

[39]

Ibid., p. 370 (ma traduction).

[40]

Ibid., p. 360 (ma traduction).

[41]

La participation à cet examen et le suivi du programme sont volontairement laissés au choix personnel des employé-e-s et à leur initiative. M. Greco, « Psychosomatics Subjects and “The duty to Be Well”... », art. cité, p. 369 (ma traduction).

[42]

M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 14 mars, p. 228-229 : « ce qui est tout de même la mutation épistémologique essentielle de ces analyses néolibérales, c'est qu'elles prétendent changer ce qui avait constitué de fait l'objet, le domaine d'objets, le champ de référence général de l'analyse économique (...) l'économie, c'est la science du comportement humain », et passim.

[43]

M. Foucault, « L'évolution de la notion d'“individu dangereux” dans la psychiatrie légale du 19e siècle », Dits et écrits III, 1976-1979, Paris, Gallimard, 1994. Voir aussi, pour la période précédente, Les anormaux, cours au Collège de France, 1974-1975, Hautes Études, Gallimard/Seuil, 1999.

[44]

M. Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 21 mars 1979.

[45]

Gilles Chantraine, « De l'usage du risque dans le gouvernement du crime. Nouveau prudentialisme et nouvelle pénologie », janvier 2005, http ://champpenal.revues.org.

[46]

Sur cette question de la « complémentarité fonctionnelle » et de l'« incompatibilité fondamentale » entre rationalité juridique et savoir médico-psychologique, cf. Mathieu Potte-Bonneville, « Foucault et le droit », intervention au groupe d'études « la philosophie au sens large » de Pierre Macherey, le 8 janvier 2003, accessible sur le site de l'université de Lille 2.

[47]

David Garland, « Governmentality and the Problem of Crime : Foucault, Criminology, Sociology », Theoretical Criminology, vol. 1, no 2, mai 1997, p. 190.

[48]

D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive” : le cas britannique », Actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1998, p. 56 et suiv.

[49]

D. Garland, « Governmentality and the Problem of Crime... », art. cité, p. 191 et suiv. (ma traduction).

[50]

Ibid.

[51]

Ibid., p. 191 et 190 (ma traduction) (c'est moi qui souligne).

[52]

Ibid., note 13, p. 207 (ma traduction).

[53]

G. Chantraine, « Du gouvernement des prisons et en deçà », 2006, à paraître, citant Foucault, manuscrit à l'introduction au séminaire de 1979, cité par Michel Senellart, « Situation des cours », dans M. Foucault, Sécurité, territoire, populationop. cit., p. 405.

[54]

Il sera intéressant de voir ce qu'il en est en France notamment grâce à l'ouverture d'un chantier concernant la condition carcérale ayant pour objectif un « panorama du monde carcéral contemporain » et pour méthode la description. Cf. Jean Bérard et Gilles Chantraine, Vacarme, no 38, hiver 2007.

[55]

Ibid.

[56]

Gilles Chantraine et Jean-François Cauchie, « De l'usage du risque dans le gouvernement du crime », art. cité.

[57]

Ibid.

[58]

D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive”... », art. cité, p. 63 et suiv., « une criminologie schizoïde ».

[59]

Cf. Pat O'Malley, « Volatile and Contradictory Punishment », Theoretical Criminology, vol. 3, no 2, mai 1999.

[60]

D. Garland, « Les contradictions de la société “punitive”... », art. cité, p. 54 et 58.

[61]

Ibid., p. 60.

[62]

R. Castel et Cl. Haroche, Propriété privée..., op. cit., par exemple, p. 91.

[63]

Ibid., p. 117 et suiv.

[64]

Ibid.

[65]

L. Benaria, « Vers une meilleure intégration du genre dans les sciences économiques », art. cité, p. 429.

[66]

Par exemple, Patricia Paperman, « Les gens vulnérables n'ont rien d'exceptionnel », Patricia Paperman et Sandra Laugier, Le souci des autres. Ethique et politique du care, Paris, Éditions de l'EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2005, ou encore S. Ongaro, « De la reproduction productive à la production reproductive », art. cité.

[67]

Marilyn Friedman, « Au-delà du care : démoraliser le genre », Le souci des autres, p. 55, parle à propos du care, de « division sexuelle du travail moral ». Cf. également Cristina Vega, « Interroger le féminisme », Multitudes, no 12, qui parle de « technologies de gouvernement du genre » à propos la politique néolibérale de l'État espagnol à l'égard des femmes battues.

[68]

M. Foucault, « Qu'est-ce que la critique ? Critique et Aufklarung », Bulletin de la société française de philosophie, 84e année, no 2, avril-juin 1990.

[69]

Sur les mutations et les réélaborations en droit, en politique et en morale de ce terme en train de se jouer, voir par exemple, le dossier « politique non gouvernementale », dans Vacarme, no 34, hiver 2006, dirigé par Michel Feher, mais aussi bien les différentes positions du « public » sur des affaires récentes, souvent en désaccord radical avec la classe politique, à propos du « scandale » du sang contaminé ou de question de la responsabilité de chacun dans les questions écologiques.

[70]

C'est peut-être en partie lié au type d'objet qu'étudie ici Foucault à l'origine des governmentality studies. Il fait la généalogie d'une théorie, non d'une pratique, et ne s'appuie pas sur des textes de pratiques mais sur les textes de cette théorie (la théorie du capital humain de Gary Becker, la théorie comportementale de Burrhus F. Skinner, la théorie pénale des néolibéraux, etc.), qui, par définition, ne rendent pas compte des autres usages de cette notion.

Résumé

Français

La plupart des analyses portant sur l'art de gouverner néolibéral, à la suite de Foucault, se retrouvent autour de la responsabilisation de l'individu, comme (re)configuration privilégiée du transfert des responsabilités traditionnelles de l'�tat sur (certains) individus dans lequel s'engagent, entre autres, les politiques néolibérales. Nous nous intéresserons ici à l'examen ­ partiel, faute de place ­ des techniques de fabrication de cette « responsabilisation individuelle » ; et tenterons de contribuer à l'élaboration d'une parade, en nous attachant à la « faille » sur laquelle s'appuie ce sophisme pour que « ça marche » ­ au sens tout du moins où il est assez séduisant pour inhiber les ripostes. Le tour de passe-passe repose sur la confusion désarmante entre la valorisation de la responsabilité morale des individus ­ au sens d'une capacité à agir c'est-à-dire aussi à prendre ses responsabilités ­, désirée et souhaitée par le plus grand nombre, et l'individualisation moralisante de la prise en charge matérielle de soi-même sous peine d'accusation d'irresponsabilité. L'enjeu de ce « décryptage » est de permettre de ne pas se priver de la ressource des processus d'empowerment (« mise en capacité collective des individus) pour réinventer la gauche.

English

In the wake of Foucault, most analyses of the neoliberal style of governmentality focus on holding the individual accountable, as the preferred new approach to the transfer of what have traditionally been State responsibilities to (certain) individuals ­ a process fostered by neoliberal policies. The foregoing article looks at some of the techniques used to produce « individual responsibility », then attempts to come up with a counter-argument by focusing on the « flaw » on which this « sophism » is built in order for it to work ­ or at least to be appealing enough to forestall criticism. The trick is in the disarming confusion between the fostering of individual moral responsibility ­ in the sense of the ability to act, i.e. to act responsibly ­, which most people desire and hope for, and the moralizing individualization of responsibility for one's own material wellbeing ­ failing which, one risks being called irresponsible. Our elucidation is intended to save the left wing from being deprived of the rich resources of empowerment processes.

Plan de l'article

  1. La pastorale néolibérale
  2. La « responsabilisation libératrice » comme nouvelle manière?
  3. « Apprendre aux prisonniers à se gouverner eux-mêmes », apprendre aux citoyens à se protéger eux-mêmes

Pour citer cet article

Hache Émilie, « La responsabilité, une technique de gouvernementalité néolibérale ? », Raisons politiques, 4/2007 (n° 28), p. 49-65.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-49.htm
DOI : 10.3917/rai.028.0049


Article précédent Pages 49 - 65 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback