2008
Raisons politiques
Editorial
Voice !
Identités et mobilisations
Astrid Von Busekist
Ce numéro s'inscrit dans une tradition cachée de la Revue, un art du tissage particulier entre les générations et les thèmes, les points de vue et les disciplines. À tellement bien tisser cependant nous avons quelquefois oublié l'apport de la jeune génération ; cette négligence est réparée ici. On le sait, le monde de la recherche comme de la publication possède des services de douane très efficaces, et les barrières s'abaissent souvent indûment devant les plus jeunes. Le principe de différence auquel nous sommes attachés voudrait pourtant qu'à talent égal, les chances le soient également. Nous n'avons eu aucun doute sur le talent des auteurs de ce numéro ; Voice est donc intégralement composé par de jeunes chercheurs travaillant sur des terrains originaux et variés, dont ils sont quelquefois revenus perplexes, mais dont ils ont su parler, restituer la logique et à propos desquels ils ont su imposer leur réflexion.
Pourquoi
Voice ? Parce que tous les auteurs s'intéressent aux prises de parole politiques dans des logiques disons identitaires. On connaît la célèbre tripartition d'Albert Hirschman qui distingue entre la défection, la prise de parole et la loyauté
[1]. En ne retenant ici que la prise de parole,
voice, les auteurs la déclinent à travers le mode particulier de la reconnaissance d'une identité partagée. Celle-ci peut être
protestataire comme dans le cas de la jeunesse biélorusse qui recourt à un répertoire très particulier : les
flash-mobs, sorte de manifestation éclair d'un petit groupe qui se met en scène, soit l'apparition d'une centaine de jeunes, oreilles bouchées et aveuglés par des bandeaux noirs en signe d'hostilité à la politique de Loukachenko (Tania Shukan). Identité protestataire du côté des Frères musulmans en Égypte également, où l'analyse superficielle pourrait réduire l'espace du politique au choix entre l'impuissance et la violence (du système comme de ses opposants). Marie Vannetzel montre ce qu'une analyse plus souple permet de comprendre des stratégies fréristes et à quel point leur protestation silencieuse érode le système même auquel ils semblent donner crédit : entre clientélisme et politique de service d'une part (la pure logique de la « représentation » électorale en Égypte), et protestation légale-électorale d'autre part, la voix des plus humbles s'incarne dans le Frère qui est à la fois éligible et opposant, vertueux et moral, porteur enfin de l'espérance jamais éteinte de l'islamisation totale, de la coïncidence parfaite entre religion et politique.
Identités
diasporiques ensuite, qui, dans le cas du lobby arménien aux États-Unis vérifient la thèse de Yossi Shain sur l'interaction efficace, en termes de façonnement de la politique étrangère, entre diasporas démocratiques et sociétés d'accueil libérales
[2]. Esquissée lors de la politique américaine en direction de l'Afrique du Sud dans les années 1980, influencée par la diaspora noire démocrate et
mainstream, mise en uvre enfin par l'action du lobby arménien sur l'orientation politique américaine dans le Caucase (Thomas Grjebine).
Les identités conflictuelles, le désir de sortie du conflit et le désir de citoyennetés ou d'identités alternatives sont au c ur des problématiques colombiennes de la mobilisation. Delphine Lecombe soulève ainsi la question importante de l'adaptation contextuelle de bonnes pratiques internationales, ou plutôt de pratiques éprouvées ailleurs. En effet, la Commission Nationale de Réparation et Réconciliation colombienne prend modèle sur la Commission Vérité et Réconciliation tout en promouvant un agenda en propre, une voix et une voie colombiennes spécifiques qui engagent des répertoires de mobilisation particuliers. Tandis que Erica Guevara rend compte d'un phénomène peu étudié et tout à fait singulier : les radios communautaires comme symboles de la participation citoyenne. S'intéresser à l'offre (enseigner au plus grand nombre de s'impliquer dans les affaires publiques par l'intermédiaire de la radio), plutôt qu'à l'audience, elle dégage des logiques inattendues : les radios communautaires le sont très peu au sens classique ; l'unicité cependant de chaque expérience radiale est affirmée par un acteur nouveau : le facilitateur de la communication participative.
Identités plus apaisées, mais non moins « méfiantes » comme le montre Matias Landau à propos du dialogue
institutionnel argentin, où la voix du citoyen est intégrée dans un processus de consultation. Appelés à se prononcer sur la politique urbaine, la prévention des crimes et délits ou encore l'aménagement des espaces verts par la voie de la participation institutionnelle, les citoyens devaient retrouver leur confiance dans l'autorité politique. L'expérience montre cependant que si la relation entre gouvernants et gouvernés a certes changé grâce à ce dispositif, la défiance n'en a pas pour autant disparue. C'est également la question institutionnelle des identités si on peut dire qui est questionnée dans l'article d'Audrey Célestine, une relation d'un type particulier cependant puisqu'il s'agit de la régulation publique de la migration. L'organisation de la migration, par les pouvoirs publics, d'une population pourtant citoyenne de la société « d'accueil » (les Antillais en Métropole, les Puertoricains aux États-Unis) et le statut hybride de ces migrants « de l'intérieur »
[3] détermine durablement les formes de leurs prises de parole, destinées à consolider, à récupérer ou à façonner l'assisse institutionnelle qui les distingue des autres groupes migrants. Les comités de résidents à Pékin enfin, peuvent aussi être considérés comme passeurs institutionnels de la « voix du quartier » : Judith Audin montre que ce sont les comités auxquels s'adresse l'administration, et que ce sont les comités qui sont capables de formuler et de revendiquer les exigences d'assistance sociale nouvelles. Mais comme dans le cas argentin, le mariage entre l'ancien et le moderne, la dialectique entre confiance et défiance, contrôle et liberté d'expression, n'est pas entièrement probant. Identités
idéologiques enfin qui sont étudiées par Samuel Bronowski dans son étude sur le paradoxe social-démocrate où les pratiques souples s'opposent aux appartenances idéologiques rigides, où la voix trotskiste et la voix social-démocrate, que tout oppose sur le papier, s'empruntent et se rendent les techniques militantes.
On l'aura compris : les voix et les stratégies de mobilisation sont multiples, ce qui rassemble les articles de ce numéro est une compréhension plus fine des logiques, notamment identitaires dans l'expression publique d'une différence.
[1]
Albert O. Hirschman,
Défection et prise de parole : théorie et applications (1972), trad. de l'angl. par Claude Besseyrias, Paris, Fayard, 1995.
[2]
Yossi Schain, « Ethnic Diasporas and US Foreign Policy »,
Political Science Quarterly, vol. 109, no 5, 1994-1995 ;
Marketing the American Creed Abroad. Diasporas in the US and their Homelands, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[3]
C'est le joli titre de la thèse de doctorat de Leïla Wuhl-Ebguy : « Migrants de l'intérieur. Les Antillais de métropole entre intégration institutionnelle et mobilisations collectives », dir. A.v.Busekist, université Paris-Dauphine, 2006.