• Désignation et fabrication des victimes : les controverses historiquesLes historiens kenyans et étrangers ont proposé des interprétations variées sur l'insurrection mau mau. Les historiens marxistes ont décrété que ce soulèvement s'apparentait à une lutte de classes, d'autres y ont vu un véritable moment nationaliste ; d'autres encore, jugés « conservateurs » par les premiers, ont démontré qu'il ne s'agissait là que d'un conflit interne au groupe kikuyu qui ne concernait pas l'ensemble de la population kenyane. Des ouvrages plus récents tentent de rassembler ces approches et de les faire communiquer. Deux ouvrages publiés en 2005 ont réactivé les débats scientifiques et médiatiques au sujet de l'insurrection des années 1950 en levant le voile sur un thème peu étudié jusqu'ici : la répression de l'insurrection. Britain's Gulag de Caroline Elkins et Histories of the Hanged de David Anderson s'attaquent tous deux à l'interprétation de ces affrontements diffusée dans les années 1950 en Grande-Bretagne, qui faisait des colons les principales victimes de cette violence. Ils insistent sur la responsabilité des colons et de l'administration coloniale dans ces violences, alors que les Britanniques envisageaient à l'époque le soulèvement mau mau comme le symptôme d'une maladie psychosociale, conséquence d'une confrontation trop rapide à la modernité, et ne remettaient pas en cause le bien-fondé de leur présence au Kenya. Les deux ouvrages s'accordent sur les responsabilités britanniques et sur le fait que les victimes se trouvaient avant tout chez les Africains.
• Histoire et justice : des vérités contradictoires sur les victimesLes vérités historiques sur la désignation des victimes de cette violence coloniale apparaissent d'autant plus contradictoires qu'elles se construisent en référence à des vérités judiciaires qu'elles entendent critiquer dans le cas de David Anderson, qui revient sur les procédures judiciaires passées, et servir dans le cas d'Elkins, qui met à disposition ses recherches dans le cadre d'une plainte déposée à l'encontre de l'État britannique.
• L'histoire de la justice ou l'impossibilité de statuer sur les catégories de victimes et de bourreauxDavid Anderson se base sur les archives des procès d'environ 1 000 Mau Mau qui ont été exécutés, et revisite le procès d'un ensemble de condamnés. Sa démonstration remet en cause certains jugements, par l'exposition de nouvelles données, et apporte une perspective d'histoire sociale, et non individuelle, sur les responsabilités et la « culpabilité » de chacun. Son chapitre central, consacré à un double massacre perpétué par des Mau Mau et par des loyalistes, met particulièrement bien en lumière l'apport de l'historien face aux vérités judiciaires passées. L'attaque de combattants mau mau sur le village de Lari, en mars 1953, laissant 120 morts dont une majorité de femmes et d'enfants, puis la vengeance meurtrière à l'égard de ceux que les home guards tenaient pour responsables, ne peuvent être lues au regard des condamnations des supposés responsables mau mau, dont Anderson scrute les procès, mais doivent être replacées dans leur contexte historique qui, sans pouvoir déterminer précisément les responsabilités individuelles, permet de nuancer les sentences injustes et partiales de la justice coloniale. L'historien émet des hypothèses sur les causes de cette violence particulière, en relatant l'histoire de cette communauté profondément divisée socialement, politiquement et religieusement. Il explique la cruauté de l'attaque mau mau par le fait qu'elle visait les chefs de clan, hommes d'Église, propriétaires fonciers, symboles de leur propre dépossession, et suggère que le meurtre de leurs femmes et de leurs enfants correspondait à une volonté d'interrompre la transmission des biens fonciers dans les familles loyalistes. Une deeper history qui remet en cause les motifs évoqués lors des procès des accusés. Surtout, en examinant les comptes-rendus des procès des 309 Mau Mau accusés d'être impliqués dans le massacre, il s'interroge sur la culpabilité des pendus qui, pour beaucoup, n'ont été accusés que sur la base de témoignages de survivants qui les connaissaient intimement et qui ont été profondément affectés par le massacre. Ces villageois auraient donc payé pour les véritables groupes armés mau mau qui avaient déserté la scène de leurs crimes, laissant les villageois à la merci des home guards, puis de la justice (p. 178). C'est ainsi qu'aux procès, les accusés « ne sont pas conformes à l'image habituelle de l'héroïque freedom fighter » (p. 175) : si certains étaient des Mau Mau convaincus, d'autres étaient plus réticents et avaient participé sans conviction au massacre. Pourtant, « les comptes-rendus des procès de Lari ne nous permettent pas de faire aisément la distinction entre ces catégories de gens » (p. 175) ; ce n'est qu'en s'interrogeant à partir des témoignages contradictoires et du contexte socio-historique de ces massacres que la qualité de victimes et de bourreaux peut être affinée, sans qu'aucune vérité, ni judiciaire, ni historique, ne puisse être définitivement arrêtée. « Les accusés sont-ils coupables ? » se demande David Anderson, avant de conclure que demeurent de nombreux secrets, que ni la justice, ni l'histoire ajouterons-nous, n'ont pu et ne pourront dévoiler (p. 176).
• Le recours à la justice contemporaine : des victimes visiblesLa publication de l'ouvrage d'Elkins constitue le volet académique d'un engagement plus large pour la reconnaissance des crimes britanniques commis au Kenya. C'est en collectant des témoignages pour sa thèse de doctorat que l'historienne a décidé d'en faire également un combat militant. Elle a par exemple participé à la production d'un documentaire diffusé sur la BBC en novembre 2002 décrivant la répression britannique envers les Mau Mau. Ce documentaire avait conduit Scotland Yard à mener une première enquête, restée sans suite, sur les crimes commis durant la répression britannique. La médiatisation des recherches d'Elkins, notamment depuis l'attribution du prix Pulitzer à son ouvrage en 2006, est un atout majeur pour les juristes qui ont multiplié les actions auprès de la justice britannique, notamment à partir des témoignages collectés par l'historienne.
• Temporalités et stratégies politiques autour des mobilisations de victimes
— Des mobilisations de transitionLe gouvernement kenyan d'alternance a très rapidement cherché à obtenir un supplément de légitimité à travers le soutien apporté aux revendications des victimes de violences coloniales et postcoloniales. La volonté du nouveau gouvernement de rendre justice aux victimes de crimes passés s'est manifestée par l'ouverture d'anciens lieux de détention et de torture utilisés par le régime moi, et par la mise en place d'une commission chargée de réfléchir à la nécessité d'établir une Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Malgré un avis positif, le gouvernement n'a cependant pas jugé nécessaire de suivre ces recommandations. Le caractère hétéroclite de la coalition victorieuse en 2002, où cohabitaient anciens opposants et membres des régimes antérieurs, a semblé atténuer la volonté d'investigation des crimes perpétrés sous les régimes postcoloniaux. La transformation de l'« État bourreau » en État démocratique s'est avérée en fait toute relative : la permanence d'une partie du personnel politique, anciens membres de la Kenya African National Union, a empêché certaines investigations et les enjeux de fond portés par ces revendications n'ont pu être assumés par l'élite politique au pouvoir. Le Président a bien encouragé, très tôt, les initiatives symboliques de reconnaissance des freedom fighters : la recherche (vaine) du corps de Dedan Kimathi, un leader mau mau pendu par les Britanniques, le changement du « Kenyatta Day » en « Majusha Day » (« Jour des Héros »), la reconnaissance juridique des associations de vétérans, sur lesquelles nous revenons ensuite, ont semblé exprimer une ouverture nouvelle du gouvernement au débat sur la mémoire mau mau, qui répondait aux demandes de groupes de militants ayant largement soutenu la coalition victorieuse. Mais ce geste d'ouverture n'a pas résisté aux intérêts stratégiques et politiques d'un gouvernement fragilisé par les scandales de corruption et par de vives oppositions.
— Entre héroïsme et souffrances, l'efficacité mobilisatrice des victimes de violences politiquesSi les Mau Mau sont devenus des symboles aisément manipulables dans l'espace public, tant par les gouvernants que par leurs opposants, c'est parce qu'ils font sens dans le langage politique commun aux citoyens kenyans. C'est en tout cas l'hypothèse énoncée par ceux qui réclament que les victimes oubliées de cet épisode soient érigées en héros nationaux. La figure de Dedan Kimathi, chef de guérilla et martyr, est devenue l'emblème de cette héroïsation contemporaine des Mau Mau. Dans un article consacré au renouveau du leadership politique, Willy Mutunga, juriste et militant des droits de l'homme, participe à cette lecture contemporaine du combat mau mau en distinguant, au sein de la société politique et civile actuelle, les « héros et héroïnes » d'un côté et les « traîtres », apparentés aux loyalistes de l'époque de l'autre. Cette distinction rejoint l'interprétation fournie par Caroline Elkins dans son entreprise d'identification historique des véritables victimes de cette insurrection, à qui le Kenya et la Grande Bretagne doivent reconnaissance. L'exclusivité héroïque conférée aux Mau Mau par ces initiatives ne fait pas l'unanimité, comme le rappelle l'ouvrage de David Anderson et d'autres avant lui. Par exemple, Bethwell Ogot, historien kenyan placé habituellement dans le camp des « conservateurs », propose une liste non exhaustive de personnages ayant participé, d'une manière ou d'une autre aux luttes contre le colonialisme. Il mentionne des avocats, des syndicalistes, des hommes politiques et surtout des personnes provenant de groupes non kikuyu, afin de dénier aux seuls Mau Mau le droit de revendiquer un rôle central dans la lutte pour l'indépendance. Il affirme que c'est le refus de tenir compte de ces autres personnages importants de l'histoire politique qui tend à diviser la « mémoire collective » kenyane et rend difficile la constitution d'une mémoire nationale. David Anderson propose une solution de compromis : l'ensemble des squelettes de victimes de l'époque coloniale (Mau Mau et loyalistes, ou simples villageois) devraient être enterrés ensemble dans un Heroes Acre qui célébrerait la mémoire de toutes ces victimes de la violence coloniale. Sans expliquer l'équivalence faite entre victimes et héros, Anderson retire finalement toute substance à l'héroïsation qui, dans ce cas, ne fait pas de distinction entre les héros et les personnages ordinaires, voire les traîtres. Sa démonstration empêche les usages politiques de l'histoire mau mau, et, si elle est saluée scientifiquement, risque de ne pas être aussi efficace politiquement que celle de Caroline Elkins. Car, ces mobilisations de victimes et ces débats sur les héros appartiennent au langage politique kenyan, qui alimente et renouvelle la critique politique. Cette dernière controverse historico-politique est en fait l'un des signes de cette vitalité de l'espace public.