Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631210
182 pages

p. 21 à 39
doi: 10.3917/rai.030.0021

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Dossier

n° 30 2008/2

Une mobilisation de victimes illégitimes.

Quand les épurés français de la Seconde Guerre mondiale s'engagent à l'extrême droite

Caroline Baudinière
Dans l'immédiat après guerre, de nombreuses associations de défense des épurés sont fondées par des militants d'extrême droite. Des anciens collaborateurs se disent donc victimes et se mobilisent pour l'amnistie ou la réparation. Au-delà de ce cas exemplaire de retournement du stigmate, c'est à des usages politiques du passé tout à fait spécifiques qu'il s'agit de s'intéresser : construction de récits alternatifs, militantisme mémoriel, tout cela concourt à la production d'une mémoire collective de l'extrême droite, victimaire et révisionniste. Etudier ces récits et les « entrepreneurs de mémoire » qui les produisent et les font circuler, c'est se trouver au cœur d'un processus identitaire où victimisation, mémoire et politique sont indissociables. In the immediate aftermath of World War II, far-right militants set up a number of associations for the defense of convicted collaborators (épurés) in France. In other words, erstwhile collaborators posed as victims and joined forces to obtain amnesty or reparations. This was a classic case of stigma reversal, above and beyond which the foregoing article explores the highly specific use of the past for political purposes: the construction of alternative historical narratives, militant negationism ­ everything that converged and combined to produce a revisionist, far-right collective memory of putative victims. Studying these narratives and the "entrepreneurs of memory" who produced them and put them into circulation goes to the core of an identity-building process in which victimization, memory and politics are indissociable.
• 1. « Victimes » illégitimes et « coupables » récalcitrants : la victime comme catégorie sociale
• 2. L'épuration entre préjudice et stigmate
— L'épuration comme enjeu politique
— Retournement du stigmate et argumentation victimaireTous les épurés ne sont pas devenus des militants d'extrême droite (et inversement, tous les militants n'ont pas été touchés par l'épuration), mais une large majorité des acteurs les plus importants de l'extrême droite d'après-guerre (dirigeants de mouvements, directeurs de publications, rédacteurs principaux) sont des épurés ou, pour une minorité, des acquittés à la suite d'une procédure judiciaire. Erving Goffman souligne que « l'individu stigmatisé tend à avoir les mêmes idées que nous sur l'identité. C'est là un fait capital. [...] La honte surgit dès lors au centre des possibilités chez cet individu qui perçoit l'un de ses propres attributs comme une chose avilissante à posséder, une chose qu'il se verrait bien ne pas posséder. » De même, pour ces acteurs, il est impossible de se reconnaître dans l'image de traître imposée par le stigmate de la Collaboration, tant du point de vue de l'estime de soi, que de celui des stratégies de défense, qu'elles soient judiciaires ou sociales. Cette identité stigmatisante imposée est d'autant plus forte qu'elle est donnée par l'État, principalement par la médiation des institutions judiciaires. Les lois d'épuration et leurs dispositifs d'application ont pour effet immédiat d'entraîner l'exclusion des personnes qui en sont frappées d'un certain nombre d'espaces sociaux, notamment le champ politique. Or, ce processus de stigmatisation intervient à un moment de recompositions politiques et de luttes concurrentielles importantes cristallisées notamment sur les épurations.
— L'omniprésence du politiqueLes épurés sont d'abord des sujets politiques, avant d'être des « victimes ». Certains, engagés politiquement auparavant, sont jugés à ce titre, pour leurs responsabilités politiques ou leur appartenance à un mouvement, par exemple. D'autres revendiquent ou subissent le caractère politique d'engagements qui ont pourtant pu obéir à d'autres logiques. L'exemple de la plupart des procès de journalistes illustre bien la relecture rétrospective qui s'opère alors : le fait d'avoir écrit dans un journal classé comme collaborateur est perçu comme un soutien idéologique à l'Allemagne et au nazisme, même lorsque les textes n'ont pas de caractère politique et que la motivation des accusés semble être économique. C'est ainsi que se consolide l'amalgame ­ construit pendant la guerre ­ entre collaboration et idéologie (nazisme, mais aussi, par extension et en raison du flou des termes, fascisme et extrême droite). Déjà réprimé pénalement (notamment par un important appareil juridique d'interdictions et de censure), l'engagement politique à l'extrême droite devient socialement illégitime, certains types de discours devenant irrecevables dans l'espace public. Les militants effectuent également une relecture politique de leurs trajectoires, contribuant par là à confondre la collaboration et le militantisme avec les choix idéologiques. Dans cette optique, les engagements politiques sont présentés comme continus, la collaboration comme un acte uniquement politique, et c'est le registre du désintéressement qui est presque toujours mobilisé. L'héroïsation de l'engagement désintéressé en politique est de plus systématiquement mise en scène, à travers des récits de vie et témoignages présentés, par les revues ou librairies ad hoc, comme exemplaires. Du maréchal Pétain, le « vieux soldat », aux engagés volontaires de la LVF (Légion de volontaires français contre le bolchevisme), perçus comme de jeunes et loyaux Français partis combattre au nom d'un idéal, les récits, empreints de romantisme, exaltent le don de soi au profit d'une cause. L'idée selon laquelle l'idéologie est le principe explicatif de l'action politique est d'ailleurs consolidée par de nombreuses analyses historiques qui reprennent cette grille de lecture.
• 3. Les entrepreneurs de mémoire
— La construction d'une « mémoire collective victimaire »Depuis Maurice Halbwachs, l'usage courant du terme de « mémoire collective » souligne que la mémoire d'un groupe procède d'une construction sociale. La notion de mémoire collective ainsi développée fait porter l'attention sur les divers aspects sociaux de l'organisation de la mémoire (repères temporels et historiques) et sur son expression (elle est produite dans le présent par des groupes sociaux). Le concept de « cadres sociaux de la mémoire », parfois en interaction, parfois en conflit, permet de comprendre que la mémoire collective contribue à l'unification de la mémoire individuelle. Le flou de la notion et ses usages multiples nous obligent toutefois à en préciser la définition. Le terme de mémoire collective désigne ici une lecture spécifique du passé, produite par un groupe qui est formé dans le cas qui nous occupe par les épurés et les soutiens dont ils bénéficient. Fortement liée à la production (ou à la consolidation) d'une identité collective, la mémoire collective peut également, à travers les discours et les textes qui la structurent et la diffusent, être un instrument de lutte politique. Au lieu d'opposer une approche en terme de « mémoire » à une sociologie des mobilisations, il convient plutôt d'envisager la « mémoire » du groupe étudié comme le résultat d'engagements militants et de productions de discours qui sont le fait d'« entrepreneurs de mémoire ». Cette approche permet d'identifier un de ces « cadres sociaux de la mémoire », selon la formulation d'Halbwachs, qui entre par ailleurs en conflit avec la plupart des cadres institutionnels. La production et la diffusion de récits relatifs à l'épuration sont le fait d'un groupe relativement restreint d'individus. Outre les effets de structuration et de consolidation des positions de ces acteurs au sein de l'extrême droite, cela concourt aussi à la fabrication d'un discours homogène.
— Quelques caractéristiques d'un discours homogènePrésenté comme la mémoire « vraie » d'événements occultés par l'histoire institutionnelle, ce discours s'approprie parfois les caractéristiques de la mise en forme savante du récit historique (notes de bas de page, bibliographie, citations en italique d'auteurs plus ou moins légitimes, mobilisation ­ pour la signature ­ de titres académiques, etc.). En cela, ces textes obéissent aux mêmes logiques que les écrits négationnistes, d'autant qu'ils ont les mêmes auteurs et sont diffusés par les mêmes revues. Maurice Bardèche, par exemple, directeur de Défense de l'Occident, publie tant le premier ouvrage négationniste, Nuremberg ou la Terre promise (en 1948), que des numéros spéciaux de sa revue, intitulés l'« épuration » ou encore « dossiers sur les exécutions sommaires » (en 1957). On peut souligner que la question des exécutions sommaires (et plus particulièrement de leur nombre) est tellement au c ur de ce type de littérature qu'il n'est plus besoin, en 1957, de préciser de quelles exécutions il est question. Une étude plus précise des textes traitant des exécutions sommaires à la Libération permet de dégager deux types de procédés discursifs à l' uvre dans ce processus de victimisation. Premièrement, la polémique entretenue par l'extrême droite au sujet du nombre de ces exécutions obéit à une logique mimétique que l'on retrouve dans d'autres thèmes. Les « 100 000 morts de l'épuration » se veulent une réponse aux fusillés du Parti communiste, les photographies de femmes tondues sont utilisées comme un miroir face aux images du retour des déportés et les descriptions de l'Institut Dentaire rappellent les méthodes de la Gestapo. Un discours de victimisation ne serait en effet pas recevable en tant que tel : il doit être doublé en permanence d'un discours de légitimation. Vaincus de la guerre et de l'histoire, les épurés tentent ainsi de capter les profits symboliques liés au statut de victime, créant une confusion, nécessaire pour eux, entre les termes de « victimes », « coupables » ou même « résistants » et « résistantialistes ». De 1944 à 1947, l'appartenance à un réseau de résistance, le fait d'avoir été déporté (politique), sont des éléments biographiques qui confèrent une légitimité pour participer au jeu politique ; les épurés, qui en sont exclus, ont tout intérêt à brouiller les grilles de lecture. Là encore, au delà d'une simple concurrence mémorielle, on retrouve une rivalité mimétique mêlée au combat politique, les vaincus singeant les attributs des vainqueurs.
— Entraide et soutien aux épurés : entre construction identitaire et action politiqueS'il est délicat d'établir une classification réellement opératoire entre organisation politique et organisation de soutien aux épurés, quelques modes d'action peuvent être distingués, en gardant à l'esprit qu'ils sont rarement déconnectés les uns des autres. Ces types de mobilisations sont les modes principaux de diffusion des textes évoqués supra, mais ils en sont également tributaires puisque le « militantisme mémoriel » va peu à peu redéfinir la grammaire des formes d'action.


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