• Colonisation, guerre d'Algérie : la politisation des enjeux mémorielsLe débat autour de la loi du 23 février 2005 a permis de souligner la multiplicité des enjeux qui demeurent associés à la guerre d'Algérie. Au delà du très controversé article 4, auxquels des développements spécifiques sont consacrés plus loin, sont en effet intégrés, au sein d'un même texte, des mesures d'indemnisation financière, des réparations symboliques (reconnaissance officielle des souffrances endurées par les rapatriés) et des mesures pratiques (création d'un nouveau délit sanctionné par la loi, le délit d'injure envers les harkis). Reste que la politisation de ces enjeux doit être décrite comme un processus dont les conditions d'émergence nécessitent d'être explicitées. Production sociale du politique, requalification, à travers l'action d'acteurs sociaux plus ou moins proches ou distanciés de l'univers politique, d'activités sociales diverses en activités politiques, ou encore inscription d'objets, de pratiques ou d'acteurs dans un univers appréhendé comme politique, la politisation résulte d'un accord entre différents acteurs pour que les frontières effectives ou discursives, toujours mouvantes, qui séparent activités sociales et activités politiques soient déplacées. De ce point de vue, la politisation de la question des souffrances associées à la guerre d'Algérie n'apparaît pas avec l'arbitrage réalisé entre des mémoires concurrentes par la loi du 23 février 2005 : le passage au politique de tels enjeux renvoie à la séquence dite de la décolonisation et au « rapatriement » d'un million de personnes quittant, entre 1961 et 1962, une Algérie devenant indépendante. Effet de la production administrative du moment, la catégorie de « rapatrié » traduit la prise en charge, par l'État, de la question algérienne avec la loi du 26 décembre 1961 : « Les Français ayant dû ou estimé devoir quitter, par suite d'évènements politiques, un territoire où ils étaient établis, et qui était antérieurement placé sous la souveraineté, le protectorat où la tutelle de la France, pourront bénéficier du concours de l'État, en vertu de la solidarité nationale affirmée par le préambule de 1946, dans les conditions prévues par la présente loi. Ce concours se manifeste par un ensemble de mesures de nature à intégrer les Français rapatriés dans les structures économiques et sociales de la nation. » La politisation de la question est donc initialement l'un des effets de la guerre d'Algérie, avec l'élaboration dans l'urgence, et sans plan d'ensemble, d'une politique visant à maintenir inchangées les situations sociales des rapatriés.
• Enjeux et usages de la contre-expertise historienneLa posture victimaire suppose, pour les militants associatifs pieds-noirs, d'affranchir l'histoire des pieds-noirs d'une « histoire officielle » accusée d'épouser la posture des « vainqueurs », soit tout ce que la France compte d'anticolonialistes au sein du mouvement gaulliste, du Parti communiste et plus généralement parmi les « porteurs de valises ». D'où l'élaboration d'une « contre-histoire », d'un récit alternatif dont l'authenticité est certifiée par le fait qu'il repose sur des témoignages d'individus ayant vécu les événements, et possédant une connaissance pratique des populations impliquées dans le conflit : « Ils parlent de choses qu'ils ne connaissent pas, ils savent pas ce que c'est un Arabe. Nous, c'est différent, on a été élevés avec eux. » Dans la multiplicité des « écritures de l'exil », plus ou moins associées aux diverses figures de la « nostalgérie », et publiées à partir des années 1970-1980, des centaines d'ouvrages sont dédiés à fournir aux futures générations des témoignages authentiques, c'est-à-dire dépouillés des scories d'une histoire officielle jugée fausse car rédigée par des historiens qui, n'ayant pas vécu les évènements, seraient aisément « manipulables » par les « vainqueurs ». Il suffit, pour s'en convaincre, de naviguer sur les sites internet des associations investies dans les guerres de mémoires algériennes et de prendre connaissance des lectures qui sont suggérées pour mettre fin aux « mensonges historiques ». Parmi eux, on trouve les livres d'anciens activistes de l'OAS, comme Roger Holleindre (Algérie : imposture, mensonges et trahisons), ou encore des textes tel que celui préfacé par Bruno Gollnisch (La Salsa des cloportes, par Pierre Descaves), et rédigé par un auteur « rentré dans la légalité, mais pas assagi ». Un grand nombre d'ouvrages, souvent publiés à compte d'auteur, sont là pour attester du fait que des militants pieds-noirs produisent aussi de l'histoire. L'absence durable de travaux historiques sur les pieds-noirs a d'ailleurs probablement favorisé, comme la souffrance liée à l'exil, le triomphe d'une sorte « d'ego-histoire ». Depuis peu, les travaux de sciences sociales se multiplient, mais certains groupes d'individus tels que les pieds-noirs ou les harkis ont longtemps figuré parmi les « non-lieux d'histoire ». D'où le choix, au sein de chacun de ces « groupes », de se pencher sur son propre passé.