Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631210
182 pages

p. 89 à 105
doi: en cours

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Dossier

n° 30 2008/2

La mobilisation des Tatars de Crimée pour leur réhabilitation : entre légalisme et rhétorique victimaire

Aurélie Campana
Les Tatars de Crimée, une minorité turcophone musulmane du sud de l'Ukraine, ont été massivement déportés en mai 1944. Contrairement à la majorité des « peuples punis », ils n'ont pas été réhabilités en 1956. Cet article se propose d'examiner les stratégies et le répertoire d'action mobilisés par les militants du mouvement nationaliste tatar de Crimée, apparu au milieu des années 1950. Il montre que la mobilisation des Tatars de Crimée pour leur réhabilitation résulte de stratégies construites et de mises en scène des mémoires de la déportation. Trois stratégies principales sont analysées. La première concerne l'emploi, à compter du milieu des années 1960, du concept de génocide pour qualifier la déportation ; la deuxième a trait au recours à une expertise chiffrée pour démontrer le génocide ; la troisième relève de la production d'un récit historique concurrent du récit officiel soviétique, mettant en avant le génocide continu enduré par les Tatars de Crimée depuis l'annexion de la péninsule par les Tsars en 1783.
• 1. La déportation, un traumatisme choisiSi l'on souhaite comprendre les logiques d'identification qui sous-tendent la construction de la notion de victime collective, on doit s'arrêter sur la déportation et l'exil prolongé des Tatars de Crimée. Contrairement à ce qui a pu être observé chez d'autres « peuples punis », les Tatars ont très tôt tenté d'extérioriser les souvenirs liés à cet événement tragique. Le contexte nationaliste des années 1960-1980 explique en grande partie cette inclination. Pourtant, la censure et la propagande soviétiques, qui ont fait des déportations massives des non-événements, ont largement contribué à enrayer toute initiative de diffusion de ces mémoires. Il était en effet interdit de faire référence à la déportation et plus encore d'en célébrer le souvenir.
• 2. Le mouvement nationaliste tatar de CriméeEn 1956, lors du XXe Congrès du Parti communiste, Nikita Khrouchtchev dénonce les crimes du stalinisme, au nombre desquels les déportations massives qu'il qualifie de « crimes arbitraires et illégaux ». Pourtant, la liste des peuples déportés qu'il mentionne dans son discours est tronquée : les Tatars de Crimée, les Turks-Meskhètes et les Allemands de la Volga, entre autres, ne sont pas cités. Ceux-ci se retrouvent exclus de fait des processus de réhabilitation. Le statut de colons spéciaux étant abrogé, les Tatars recouvrent leurs droits en tant qu'individus. Ils sont toutefois formellement interdits de retour en Crimée. De plus, le groupe national dispersé n'existe plus aux yeux des dirigeants soviétiques. La définition soviétique de la nation associe en effet étroitement existence collective et territoire, faisant de ce dernier un élément incontournable à la reconnaissance d'une nationalité. Enfin, le statut de victimes du stalinisme implicitement reconnu aux peuples réhabilités leur est refusé. Celui-ci ne se concrétise certes par aucune compensation financière, ni par une reconnaissance du coût humain des déportations, mais par une autorisation au retour et par le rétablissement du cadre politique supprimé après la déportation.
• 3. Le mouvement entre légalisme et confrontationEn plus de continuer à envoyer des pétitions, les militants ajoutent à leur répertoire d'autres moyens autrement plus coûteux. Ils ont d'abord organisé plusieurs manifestations, tant dans les capitales des républiques d'accueil des Tatars qu'à Moscou. Elles furent certes peu nombreuses et fonction du contexte de répression. Les plus importantes se sont déroulées entre 1967 et 1969, puis à partir de 1988, et elles ont rassemblé entre une dizaine et plusieurs milliers de personnes. Entre ces deux périodes, la répression qui s'est abattue sur les membres du mouvement, ainsi que le déclin relatif de la mobilisation, ont rendu tout rassemblement hasardeux. Toutefois, il nous faut souligner le très fort impact politique que l'organisation de tels événements a pu avoir sur le groupe.
• 4. Le développement d'une rhétorique victimaireLa notion de peuple victime collective du régime soviétique a été élaborée à la fin des années 1960. Pour ce faire, le droit international est mobilisé pour soutenir les revendications de retour, parallèlement au droit soviétique et à l'héritage de la période léniniste. La rhétorique du mouvement est déplacée de la revendication à la dénonciation. L'appel aux mémoires de la déportation est dès lors constant. L'introduction du concept de génocide illustre ce glissement, tout comme la réécriture de l'histoire tatare de Crimée à la lumière de la déportation.
— Le concept de génocide et sa démonstration chiffréeLe légalisme du mouvement se manifeste par un recours systématique aux textes internationaux dont l'URSS est partie. La mobilisation du droit international est concomitante de l'intensification des relations entre certains militants tatars et des dissidents. Piotr Grigorenko, un ancien général de l'Armée Rouge passé à la dissidence et ferme soutien de la cause tatare, semble avoir été le premier à faire appel à la Déclaration des droits de l'homme de 1948 et à la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide pour définir la déportation. Les militants appuient également leur raisonnement sur la définition du crime contre l'humanité par le Tribunal de Nuremberg en 1946 (article 3, alinéa 2). Toutefois c'est le concept de génocide, dont la charge émotionnelle est plus forte, que l'on retrouve le plus couramment dans les écrits et les discours des militants tatars. En effet, depuis 1948, le terme de génocide « vient coiffer la pyramide du mal », en ce sens qu'il représente une tentative délibérée d'extermination.
— Le recours à l'histoireLa réécriture de l'histoire par les militants du mouvement participe à la fois d'une volonté de légitimation des revendications et d'un désir de démentir les accusations portées par la version officielle soviétique. Cette dernière, en plus de faire des Tatars de Crimée des barbares, des marchands d'esclaves et des traîtres, les présente comme les descendants des Mongols de la Horde d'Or, arrivés dans la péninsule au 13e siècle. Alors que l'ethnologie soviétique des années 1920 avait érigé les Tatars de Crimée en peuple indigène de la péninsule, la version officielle remaniée après la déportation leur dénie ce statut et justifie leur expulsion vers l'Asie centrale. Les jeunes Tatars qui se sont penchés sur leur histoire dans les années 1960 ont remis totalement en cause cette version.


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