Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631210
182 pages

p. 175 à 179
doi: 10.3917/rai.030.0175

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n° 30 2008/2

2008 Raisons politiques

Lectures critiques

Jonas Hinnfors, Reinterpreting Social Democracy. A History of Stability in the British Labour Party and Swedish Social Democratic Party, Manchester, Manchester University Press, 2006, 176 p.Jonas Hinnfors, professeur de science politique à l'université de Göteborg (Suède), propose avec cet ouvrage une relecture intéressante de l'idéologie social-démocrate contemporaine. Au cours des vingt dernières années, les mouvements politiques qui peuvent être associés à ce courant social-démocrate, en Scandinavie, en Allemagne et en Grande-Bretagne notamment, ont été soumis aux fortes pressions croisées du néo-libéralisme et de la globalisation économique, tant et si bien qu'il leur aurait été difficile de défendre leur patrimoine idéologique et de continuer à mettre en  uvre un programme digne de leurs aspirations. Pour beaucoup d'observateurs, les sociaux-démocrates ont été contraints de faire leur conversion au néo-libéralisme, à une Europe qui ne l'a pas désavoué, et leur originalité politique est dorénavant bien compromise en dépit des tentatives récurrentes pour théoriser une « troisième voie ». Ainsi, la gauche suédoise eut-elle bien du mal à matérialiser un contenu de sa troisième voie dans les années 1980, dans une période particulièrement favorable à la libéralisation et à la dérégulation ; de même, le travaillisme britannique de retour au pouvoir en 1997 après une longue absence ne s'est finalement pas beaucoup écarté du type de réformisme promu par les gouvernements néo-conservateurs qui l'avaient précédé. Cette vision des choses peut sembler un peu caricaturale, mais elle est pourtant assez largement partagée, avec quelques nuances, par des analyses qui ont insisté sur la « crise de la social-démocratie » depuis le travail de Fritz Scharpf en 1991. Que ce soit en termes macroénomiques ou bien idéologiques, la recette social-démocrate ne paie plus. De ce point de vue, la plupart des controverses récentes se sont positionnées sur le terrain des politiques macroéconomiques et sociales, notamment pour démontrer que la marge de man uvre des partis de gauche restait non-négligeable en matière économique, que les systèmes de protection sociale résistaient et continuaient de produire relativement plus d'égalité qu'ailleurs (voir les travaux de Geoffrey Garrett, Jonas Pontusson ou John D. Stephens). La contribution de Jonas Hinnfors s'intéresse principalement à la dimension idéologique, programmatique et discursive ; celle-là même qui est souvent considérée comme un niveau d'indicateur moins fiable que les politiques publiques. En effet, en dehors des grands manifestes visant à repenser la social-démocratie, dont les Anthony Giddens et David Held se sont faits une spécialité, ce type de recherche fondé sur l'idéologie et les programmes semble de plus en plus confiné dans le genre historique où l'on trouve du reste d'excellents travaux récents tels ceux de Sheri Berman [1]. À partir de ces différents matériaux, la thèse de Hinnfors est qu'en matière d'adhésion aux principes du marché et du libéralisme, les discours des partis sociaux-démocrates sont restées étonnamment stables par rapport à la période « faste » des années 1960 ; qui plus est, les éventuelles références à des politiques plus radicales de planification et de socialisation sont largement restées dans le domaine des débats ­ notamment avec les syndicats en pointe ­ et lorsque les partis ont eu la main pour développer de réelles initiatives en ce sens, ils se sont finalement montrés très modérés. Il y a 30 ans, un collègue suédois de Jonas Hinnfors, Leif Lewin publiait une thèse qui illustrait la prégnance ancienne d'un réformisme de type (pré)keynesien et la faible utilité du marxisme dans la théorie social-démocrate suédoise [2] ; d'une certaine manière, le présent ouvrage se présente comme une continuation fondée sur le même type de méthode et sur le postulat d'une stabilité de l'idéologie « libérale de marché » dans le discours de gauche. Cette stabilité inciterait à nuancer la vigueur du « tournant libéral » de la gauche dans les années 1980-90 en montrant que cette rhétorique d'accommodement n'a pas empêché la mise en place de politiques par ailleurs progressistes tout au long de la période. Hinnfors illustre ainsi au travers d'un grand nombre de citations d'acteurs comment la modération, la conciliation avec les intérêts des entreprises, la stabilité des indicateurs macroéconomiques et la légitimité des mécanismes de marché étaient manifestes et même dominantes dans l'ordre du discours déjà dans les années 1960. Comment réconcilier alors ce type de position avec la promotion incontestable de politiques sociales généreuses et égalitaires financées par une augmentation de la dépense publique ? Certains, comme Colin Hay, considèrent que les discours et programmes se doivent d'être modérés à cette époque de médiatisation plus importante des campagnes et de manière à attirer l'électorat plus large de la classe moyenne en pleine croissance mais cela ne signifie pas que les partis et leurs multiples alliés avaient abandonné leur aspiration à une société socialiste [3] (quand bien même le travaillisme ne réussit pas dans cette entreprise dans les années 1960-70) ; au contraire, Hinnfors postule que cette modération n'est pas qu'une façade et que la continuité de ce type de discours n'est pas sans être corrélée à une continuité de politiques ; on retrouve ici la question lancinante « Do ideas matter ? », difficile à trancher, mais l'aspect le plus intéressant de la contribution porte sur le rapport entre changement et stabilité : en la matière, il ne fait aucun doute que la recherche cultive sa préférence pour l'identification et l'explication du changement tandis que les tendances à l'homéostasie sont notoirement laissées de côté comme moins intéressantes. S'il ne s'agit pas de montrer que rien ne change, il est néanmoins légitime de s'interroger sur les dimensions de la permanence, de la continuité et du pragmatisme. Il est ainsi tout à fait frappant de constater à quel point les partis de gauche britannique et suédois ­ mais l'on pourrait étendre la comparaison à d'autres exemples ­ se sont bien adaptés à un cadre institutionnel et politique, qu'ils soient dominants ou plus souvent dans l'opposition. L'acceptation de la monarchie et du protocole ­ qui plus est le très faible débat autour de ces questions ­, la grande stabilité des modes de gouvernement, de « policy-making » ainsi que de l'administration sont des éléments qui tendent à corroborer l'analyse de Jonas Hinnfors dans une certaine mesure. Dans un pays comme la Suède où un parti social-démocrate a monopolisé les fonctions exécutives à quelques interruptions près depuis plus de 70 ans, ce pragmatisme est un trait particulièrement saillant.
Sans doute la thèse est-elle affaiblie par une caractérisation un peu discutable de l'idéologie supposée de la social-démocratie dans les années 1960 : en posant que la défense du planisme et de la socialisation de la production est notoirement peu manifeste, Hinnfors semble tout de même négliger qu'un certain nombre de partis de la gauche socialiste ont déjà fait leur aggiornamento à l'image du Bad Godesberg allemand. Dans le cas suédois, Torsten Svensson a bien montré comment la stratégie et le discours du SAP s'étaient adaptés pour mieux tenir compte des intérêts de la classe moyenne employée après le débat et la législation sur les retraites complémentaires à la fin des années 1950 [4]. Si les syndicats continuent de faire pression par intermittence pour plus de radicalisme en matière de politique industrielle, la croissance de ces organisations est de plus en plus liée à la syndicalisation rapide du secteur public qui deviendra majoritaire dans les années 1970.
Par ailleurs, on peut s'interroger sur certaines limites dans l'utilisation des matériaux discursifs dans la mesure où l'accès aux sources internes des partis (les procès-verbaux des instances dirigeantes) est largement ouvert et aurait permis un éclairage complémentaire, même ponctuel sur les types de discours dominants dans les années 1960 et plus près de nous. Certes, le volume de discours examiné est déjà important mais il s'agit précisément d'une production destinée autant aux partis qu'à un public plus large, tandis que les protocoles internes fournissent un autre type de parole, plus diversifié et où apparaissent plus évidentes les controverses et les stratégies multiples. Car si l'on peut trouver de nombreuses références à des positions plutôt libérales dans les discours ­ et Jonas Hinnfors en donne suffisamment d'exemples pour étayer sa thèse ­, il est également possible de sélectionner des éléments qui vont plutôt dans le sens de la socialisation, d'un radicalisme idéologique ou d'une critique du pouvoir et des intérêts du capital. Ces discours ne sont du reste pas seulement liés aux questions économiques et sociales : pour le parti social-démocrate suédois, que nous connaissons mieux, on trouve de telles critiques lorsqu'il s'agit par exemple de défendre un système de financement public des partis ou la nécessité d'une presse politique subventionnée en critiquant le soutien du capital dont bénéficient les partis et organes de la droite. Voici une citation parmi d'autres du premier ministre Tage Erlander issue d'un protocole du Comité directeur du SAP, précisément en 1965 qui est la date que retient Hinnfors dans son travail :
C'est un objectif démocratique que de donner aussi aux partis bourgeois la possibilité de vivre de manière décente et on ne pourra parler de décence tant que notre parti conservateur sera dépendant d'une poignée d'industriels [5].
Ce n'est pas la seule instance de ce type de parole, loin de là, même si nous ne pouvons pas ici illustrer ce propos aussi bien que le fait Hinnfors. Au reste, cela n'enlève rien à la thèse d'une visibilité du lexique libéral dans les années 1960 et l'auteur est bien conscient que d'autres existaient tout de même en parallèle, que certains manifestes ou programmes sont conjoncturellement plus à gauche que d'autres. Si les résidus de radicalisme se sont largement effacés en Suède dans les années 1980, ils sont restés plus manifestes dans le travaillisme des années 1980 aux prises avec l'offensive néo-conservatrice de Margaret Thatcher. De ce point de vue, les divergences sont compréhensibles.
Au final, tenter de démontrer que la social-démocratie des années 1960 était déjà empreinte de libéralisme dans ses discours et dans ses actes, et par conséquent qu'elle n'a pas tant changé, ne nécessitait pas forcément de convaincre que les partis en question n'avaient plus le planisme socialiste comme objectif dominant à l'époque ; en effet, leur degré d'acceptation des principes de marché à l'époque n'est pas à proprement parler très surprenant. N'est-ce pas après tout le fondement du compromis social-démocrate moderne, quand bien même il se décline nationalement selon différentes variantes et temporalités ? Le travail de documentation très méticuleux entreprise par Jonas Hinnfors permet néanmoins de nuancer les analyses d'une social-démocratie qui aurait perdu son âme depuis une vingtaine d'années. Déjà dans les années 1960, l'objectif affirmé est une société de « welfare » même si l'on peut encore trouver des références à une société « socialiste ». Qui plus est, ceci n'est pas seulement un trait du discours et les politiques publiques suivent aussi : Hinnfors le rappelle bien, les politiques d'activation sur le marché du travail datent des années 1950-60 et le c ur du modèle suédois tel que conçu à l'époque selon les économistes syndicaux Rehn et Meidner correspond à un accompagnement de la restructuration industrielle et de la modernisation d'un outil économique compétitif : il s'agit de faciliter la relocalisation massive de la main d' uvre dans les secteurs porteurs ­ ce qui implique une flexibilité géographique importante ­ en échange de garanties d'emploi et de salaire. Meidner lui-même considérait que cette approche était en plein accord avec les principes de marché [6].
Yohann Aucante
Maître de conférences à l'EHESS
 
NOTES
 
[1]Voir Sheri Berman, The Primacy of Politics. Social Democracy and the Making of Europe's Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
[2]Leif Lewin, Planhushållningsdebatten, Stockholm, Almqvist & Wiksell, 1967.
[3]Colin Hay, The Political Economy of New Labour. Labouring Under False Pretences ?, Manchester, Manchester University Press, 1999.
[4]Torsten Svensson, Socialdemokratins dominans : en studie av den svenska socialdemokratins partistrategi, Uppsala, Statsventenskapliga föreningen, 1994.
[5]SAP, partistyrelsens protokoll, 8 juni 1965 (notre traduction).
[6]Anna Hedborg et Rudolf Meidner, Folkhemsmodellen, Borås, Rabén & Sjögren, Tema Nova, 1984, p. 202.
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[3]
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