Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631234
172 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Editorial

n° 32 2008/4

2008 Raisons politiques Editorial

De la sécurité nationale à la sécurité humaine

Frédéric Gros Monique Castillo Antoine Garapon
LA SÉCURITÉ RECOUVRE UN ENSEMBLE de dispositifs techniques ainsi que des pratiques coordonnées de surveillance. Elle renvoie aussi à des séquences d'énoncés, à des trames discursives. Aux deux niveaux, on constate depuis la fin de la guerre froide une série importante de ruptures. Pendant tout le 20e siècle, le sens prédominant avait été celui défini par le réalisme politique, à partir d'une relecture des classiques (Hobbes, Spinoza, Locke, Rousseau). On appelait alors « sécurité » l'organisation de la défense de l'État, compris comme entité administrative, territoriale, symbolique et humaine (un espace, une législation, une identité historique et des hommes), contre les visées prédatrices d'autres États. On allait répétant la leçon selon laquelle entre les États régnait un état de guerre définitif, structuré par une politique de menaces graduelles, d'alliances provisoires et de calcul froid d'intérêts. Ces constructions se retrouvent chez Hans Morgenthau et Raymond Aron.
Depuis quelques décennies pourtant, un nouveau jeu de concepts est apparu, faisant pâlir le prestige de la « sécurité nationale ». On parle désormais de « sécurité globale », de « sécurité humaine », de « biosécurité ». Ce sont ces nouveaux visages de la sécurité que nous voudrions faire découvrir ici, à travers l'analyse de grandes séquences d'énoncés contemporains. Comme tout réseau discursif, celui de la sécurité définit un objet (ce qu'il faut sécuriser), un sujet (ceux qui sécurisent : les principaux acteurs et organes), des cibles (ce contre quoi il faut se prévenir) et des modalités d'intervention (les moyens de la sécurité). Sur tous ces plans, les transformations d'avec la configuration précédente sont nettes.
L'objet premier de la sécurité n'est plus le même. Les grands énoncés du réalisme politique avaient défini comme unique objet de la sécurité la défense de l'intégrité territoriale de l'État ou son expansion impériale, lesquelles pouvaient exiger le sacrifice des citoyens. La doctrine de la sécurité humaine insiste pour dire que le nouvel objet doit être constitué par les populations civiles et les individus vivants. Ce sont eux qui doivent être protégés : ce qui est sacré, ce n'est plus la souveraineté de l'État, mais la vie de l'individu. D'où le principe du droit d'ingérence, ou de ce qui se trouve actuellement défini par les institutions internationales comme « responsabilité de protéger ». Si aujourd'hui, dans n'importe quel coin du monde, la vie de communautés concrètes est directement mise en danger, par des luttes acharnées entre factions prenant en bouclier les populations civiles, voilà qui constitue une atteinte à la sécurité, comme sécurité humaine. D'autres entités seront encore proposées comme objets de sécurité, dès lors qu'elles participent à la vie des individus ou imitent la logique du vivant. On va parler ainsi de « sécurité alimentaire » ou de « sécurité énergétique ». Le caractère principal de ces nouveaux objets sera d'être constitué par des flux : flux de nourriture, flux d'énergie, mais aussi flux d'images ou flux d'informations. On constate ainsi une véritable démultiplication des objets de la sécurité.
Cette explosion des objets entraîne une redistribution des acteurs principaux de la sécurité. Autrefois, l'État s'était constitué à la fois comme objet et sujet uniques de la sécurité. À partir du moment où on considère que l'objet de la sécurité est constitué par les populations civiles, ou encore par différents flux, les acteurs se transforment. On assiste ainsi à un double mouvement qui va, à chaque fois, dans le sens d'une délégitimation de l'État comme acteur unique : d'une part une privatisation de la sécurité (ce sont des organismes et des sociétés privés qui vont se donner comme spécialistes du contrôle d'un flux déterminé), d'autre part une humanitarisation de la sécurité (la protection des populations civiles sera assurée par des institutions internationales, prise en charge par des organisations humanitaires, qui n'ont pas vocation, comme les États, à protéger tel ou tel ensemble de sujets politiques, mais à venir au secours d'individus en danger de mort, quelle que soit la raison de cette mise en danger). On assiste donc à une diversification des acteurs de la sécurité. L'État continue bien à jouer un rôle central, surtout quand il s'agit de terrorisme, mais il est à la fois débordé par de nouveaux acteurs et tenté de sous-traiter un nombre croissant d'interventions sécuritaires.
Les modalités de la sécurité vont, elles aussi, se transformer. Tant que la sécurité demeurait étato-centrée, son mode d'intervention consistait en la menace armée (appuyée par les services secrets) et un dispositif diplomatique d'alliances, c'est-à-dire au fond la force et la ruse (le renard et le lion, pour reprendre les images de Machiavel). Dans la nouvelle configuration, deux autres paradigmes se dessinent : celui de la protection et celui du contrôle des flux. Il est frappant de constater à quel point le problème de la sécurité ne se pose plus dans les termes de la clôture comme dans l'âge précédent (pour lequel les deux symboles étaient la prison, pour la sécurité intérieure, et la frontière pour la sécurité extérieure), mais dans ceux du contrôle des circulations et des passages. Les grands lieux de la sécurité ne sont plus les frontières qui délimitent les États, mais, à l'intérieur même du territoire, les aéroports ou les gares, c'est-à-dire tous les n uds de communication et d'échange. Le problème majeur devient celui de la « traçabilité » : pouvoir repérer à chaque moment qui se déplace, d'où il vient, où il va, ce qu'il fait à l'endroit où il est, et s'il a effectivement accès au réseau dans lequel il se meut ou si ce réseau lui est interdit.
La quatrième transformation concerne la nature des menaces. Ici, la sécurité humaine comme la sécurité globale s'attachent à élargir au maximum l'éventail des nouvelles menaces. Le propre de ces doctrines, en effet, c'est qu'elle vont considérer comme attentatoire à la sécurité tout ce qui peut porter préjudice à l'individu vivant et au bien-être des populations civiles. Ces nouvelles définitions établissent finalement un grand continuum des menaces, qu'elles soient économiques, climatiques, sociales, écologiques, politiques, sanitaires ou alimentaires. Tout est mis sur le même plan : les catastrophes naturelles, les épidémies, les attentats terroristes, les guerres civiles, les rivalités mafieuses pour le contrôle de trafics illicites (armes, drogues, etc.), les bouleversements climatiques, la pauvreté et le chômage, etc. Toutes ces menaces définissent des risques pour une sécurité entendue au sens large. À l'intérieur des instances étatiques, ce principe de continuité impose, en France comme ailleurs, une réorganisation des organismes de sécurité. On considère aujourd'hui que les départements de sécurité nationale, intérieure, médicale, climatique, etc., doivent travailler ensemble. La globalisation du monde entraîne l'abolition des anciens partages entre l'intérieur et l'extérieur, le criminel et l'ennemi, le politique et le naturel. L'âge biopolitique de la sécurité se caractérise par cette grande égalisation des menaces et la promotion de l'individu comme vivant vulnérable, plutôt que comme sujet de droits ou citoyen.
Un certain nombre de problématiques se dégagent de ce constat de transformation et de rupture des sens de la sécurité. D'abord, il faut constater, avec Florence Basty, la nouvelle donne internationale qui se déduit de l'affirmation d'une doctrine de la « sécurité humaine ». Mais il faut comprendre aussi comment l'État, par le biais des concepts de « sécurité globale » et de « biosécurité », tente de retrouver de nouvelles sources de légitimité, de définir de nouvelles stratégies et est amené à réformer ses principales institutions de sécurité, à partir de la conception de nouvelles menaces et de la possibilité d'ennemis non conventionnels (Pierre Luc Déziel, Carl Trémoureux, Général Coulloume-Labarte et al.). On constate aussi, avec Gérard Dubey, combien les nouvelles technologies d'identification biométrique bouleversent la nature de l'intervention sécuritaire. Ces grandes mutations peuvent être accompagnées par le savoir dans un double sens : elles sont à l'origine de nouvelles doctrines, et elles doivent tenter d'être ressaisies dans leur généalogie. C'est ainsi que Paul Rabinow et al. s'interrogent sur les conditions d'émergence de la biosécurité aux États-Unis. Enfin, une nouvelle anthropologie philosophique se dégage de ces mutations, que Monique Castillo, en fin de parcours, articule.
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