Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631487
178 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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n° 33 2009/1

2009 Raisons politiques

Editorial

Speranta Dumitru
ON DIT SOUVENT QUE LA Théorie de la justice de John Rawls a fait renaître la théorie politique au 20e siècle. Cette affirmation n'est pas exagérée. Dix ans avant la parution du livre, la situation était telle que l'on se demandait : « La théorie politique existe-t-elle encore ? » Cette question servait de titre à un article que Sir Isaiah Berlin écrivait en 1961 pour la Revue Française de Science politique. Invité par Raymond Aron à contribuer au numéro spécial sur les rapports entre science et théorie du politique, Berlin montrait pourquoi la science politique ne pouvait se passer de la théorie politique normative. Toutefois, son analyse partait du constat qu'« aucune  uvre décisive de philosophie politique n'est parue au 20e siècle ».
Ce constat, largement partagé à l'époque, devint vite caduc. Rawls commence bientôt à être étudié dans les départements de philosophie et de science politique aux côtés des auteurs classiques. Dix ans après la publication de la Théorie de la justice, une équipe de chercheurs menée par John H. Wellbank recense déjà, sans disposer des moyens techniques d'aujourd'hui, plus de 2 500 articles et ouvrages qui s'y réfèrent. Des politistes, des juristes et des économistes ­ les mêmes que Berlin rendait en partie responsables de la mort de la théorie politique ­ la lisent, l'annotent et la critiquent.
L'objectif de ces deux numéros thématiques sur Rawls n'est pas de prouver une fois de plus que la Théorie de la justice fut une «  uvre décisive ». En effet, pour Berlin, une  uvre acquiert ce statut lorsqu'elle arrive à « convertir des idées qui étaient auparavant des paradoxes en platitudes ou vice versa ». L'objectif de ces volumes est de montrer que bon nombre d'idées de Rawls, déjà intégrées à la « science normale », donnent encore lieu à des développements théoriques inattendus.
Le présent numéro est consacré à l'analyse de l'idéal égalitaire de Rawls compris dans sa dimension institutionnelle ou politique. Le volume s'ouvre avec l'article « L'unité sociale et les biens premiers » que Rawls avait publié en 1982 dans le recueil dirigé par Amartya Sen et Bernard Williams sur l'utilitarisme. Cet article, que l'on rend ici accessible en français, porte sur la mesure de l'égalité. Le principe de différence est, on le sait, un principe prioritariste : il privilégie les institutions qui permettent d'améliorer les positions sociales de tous, et en priorité des plus désavantagés, plutôt que de les égaliser quels que soient les niveaux ainsi obtenus. Toutefois, pour rendre ce principe opérationnel il est capital de pouvoir identifier le groupe des plus désavantagés, en construisant notamment un indice pour mesurer les inégalités. Dans la Théorie de la justice, Rawls a proposé plusieurs interprétations de ce que signifie être parmi les plus désavantagés et ces interprétations sont parfois divergentes. C'est seulement dans l'article « L'unité sociale et les biens premiers » que Rawls tranche définitivement en faveur d'une définition formulée en termes de biens premiers qui sera maintenue dans tous ses écrits ultérieurs. Les plus désavantagés sont « ceux qui ont le plus bas indice de biens premiers, lorsque leurs perspectives sont vues au travers d'une vie complète ». Dans cet article, le but de Rawls est de montrer que la notion de biens premiers permet des comparaisons interpersonnelles qui résistent aux critiques que l'on fait habituellement à l'utilitarisme. D'une part, ces comparaisons ne sont pas menées en termes de satisfaction des préférences (ou de bien-être), Rawls s'appuyant ­ tout comme l'économiste français Serge-Christophe Kolm, cité dans cet article ­ sur une structure motivationnelle complexe, qui hiérarchise les intérêts individuels. D'autre part, à la différence de l'utilitarisme, la théorie de la justice comme équité intègre la notion de responsabilité en son c ur, au travers de la conception de la personne.
Les deux contributions qui suivent s'attachent à évaluer l'héritage du débat sur les biens premiers dans le façonnement des politiques publiques. Serge-Christophe Kolm dédie son analyse à la défiscalisation des heures de travail supplémentaires. À première vue, cette mesure ne semble pas respecter le principe de différence rawlsien, car elle permet une augmentation des inégalités qui ne profite pas aux plus désavantagés. Mais l'analyse de Serge-Christophe Kolm ranime le débat sur la façon d'intégrer le loisir dans l'indice des biens premiers. Répondant à la critique de Richard A. Musgrave, selon laquelle le principe de différence permet de rémunérer ceux qui ont des talents mais ne travaillent pas, Rawls a ajouté en 1974 le loisir sur la liste des biens premiers. Ultérieurement, il proposera une méthode de mesure du loisir en soustrayant du nombre d'heures d'une journée, la durée type de travail. Ceux qui préfèrent ne pas travailler à plein temps auront un loisir supplémentaire (de huit heures, par exemple). Dans le calcul de l'indice des biens premiers, sur lequel Rawls ne s'est jamais attardé, il suggère de valoriser le temps de loisir supplémentaire en lui appliquant le salaire minimum qui prévaut dans la société. Ce n'est pas la solution de Kolm. Toutefois, les approches de Rawls et de Kolm convergent en ce qu'elles conduisent implicitement à ne pas placer ceux qui ne travaillent pas volontairement dans la catégorie des plus désavantagés, selon la formule de Rawls devenue célèbre : « ceux qui font du surf toute la journée à Malibu devraient trouver une façon de subvenir à leurs besoins et ne pourraient bénéficier des fonds publics ».
La contribution de Valérie Clément analyse quant à elle la marque paradoxale de l'héritage rawlsien dans les efforts que font actuellement de nombreuses institutions pour redéfinir un indicateur du bien-être. Après avoir montré le malentendu qui a persisté dans la compréhension du principe de différence de Rawls par les économistes, Valérie Clément s'attache à montrer comment la proposition de Rawls relative à la construction d'un indice de biens premiers permet de remettre en perspective les débats actuels sur les limites du produit intérieur brut comme indicateur du bien-être social. En France, une commission comprenant deux Prix Nobel d'Économie, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, est en effet en passe de rendre ses conclusions sur « les limites du produit national brut comme critère de mesure de la performance économique et du bien-être ».
L'article de Mathieu Hauchecorne suit l'étrange carrière de la Théorie de la justice dans les sphères de la philosophie académique française. Cette étude sociologique, en tous points nouvelle, montre comment le livre de Rawls a initialement fait l'objet d'une attention plus soutenue au sein des forums politiques et des commissions d'experts gouvernementaux, avant d'être accepté vers la fin des années 1990, comme un livre de philosophie politique. Une lutte pour le contrôle de l'usage de la Théorie de la justice semble avoir été menée entre les hauts fonctionnaires de l'État et les philosophes universitaires. Les premiers, plus familiarisés au raisonnement économique, ont eu tendance à s'appuyer sur la réputation de Rawls pour justifier la priorité de l'égalité des chances face à l'égalité des résultats, tandis que les seconds ont essayé peu ou prou de légitimer un style de philosophie, analytique et normatif, qui était peu pratiqué en France.
Si chacune des contributions susmentionnées a trait, d'une façon ou d'une autre, aux usages institutionnels de l'idéal égalitaire de Rawls, le dernier article s'en distingue fortement. Depuis presque vingt ans, Gerald A. Cohen, distingué représentant du marxisme analytique, co-fondateur du Groupe de Septembre, bâtit une théorie égalitaire dont les ambitions dépassent celles de Rawls. Depuis sa Tanner Lecture, en 1991, jusqu'à son dernier livre (Rescuing Justice and Equality, Harvard University Press, 2008) la critique adressée par Cohen à Rawls vise justement la restriction de l'idéal égalitaire aux seules institutions. Parmi les raisons qui poussent Rawls à limiter l'application de la justice à la structure de base figure l'argument des incitations : comme les plus productifs sont motivés par des gains supplémentaires à travailler plus, les inégalités liées à ces gains semblent être à l'avantage des moins productifs. Cette représentation, classée par Rawls parmi les informations générales dont disposent les partenaires dans la position originelle, est si répandue dans la théorie économique, que plus personne ne pensait en contester le caractère général et neutre. Gerald A. Cohen fait exception. Il montre que ce sont les personnes qui rendent vraie cette représentation par leurs actions et il se demande si cette justification des inégalités, présentée par les plus productifs, ne va pas plutôt de pair avec une forme de chantage qu'exercent « les plus talentueux » sur les plus défavorisés. Dans l'article que Gerald Cohen nous fait l'honneur de céder pour ce numéro, il résume ses principaux arguments contre le constructivisme rawlsien et contre la restriction à la structure de base.
S'il est indéniable que la Théorie de la justice a fait renaître la pensée égalitariste, elle a aussi ranimé les rapports entre la théorie politique normative et les sciences du politique. Les contributions de ce volume l'illustrent remarquablement. Un second volume montrera comment certaines intuitions de Rawls ont inspiré de véritables champs de recherche en philosophie politique appliquée.
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