Raisons politiques
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.9782724631494
196 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/rai.034.0005

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Editorial

n° 34 2009/2

2009 Raisons politiques Editorial

Editorial

Speranta Dumitru
Robert Nozick estimait que, depuis la parution de Théorie de la justice, les théoriciens du politique sont contraints « soit à travailler à l'intérieur de la théorie de Rawls, soit à expliquer pourquoi ils ne le font pas ». Critique trop tenace pour être suspectée de complaisance, Nozick n'exagérait pas en comparant l' uvre de son collègue de Harvard à une « fontaine d'idées ». Certaines intuitions de Rawls ont, en effet, inspiré de véritables champs de recherche sur des thématiques aussi variées que les fondements de l'égalité des chances, l'évaluation des politiques publiques ou encore la démocratie délibérative.
Ce second volume dédié à l'héritage de Rawls s'ouvre avec la contribution de l'un de ses plus célèbres collaborateurs, Norman Daniels, professeur d'éthique à l'université de Harvard. Initialement connu pour ses travaux en épistémologie, Norman Daniels a appliqué la méthode de l'équilibre réfléchi « en théorie et en pratique » et s'est imposé comme une référence incontournable en matière d'évaluation des politiques de la santé à l'aide des critères d'équité. La théorie qu'il a bâtie puise son inspiration dans une faille de la pensée rawlsienne. Séparant les biens premiers sociaux (libertés, opportunités, revenus et respect de soi) des biens premiers naturels (santé, intelligence, imagination), Rawls entendait identifier ainsi les biens soumis au contrôle des institutions sociales et devant faire l'objet des politiques redistributives. Or, selon Daniels, la santé et les soins de santé doivent être comptés parmi les ressources qu'une société doit redistribuer au nom de la justice sociale. Publiées en 1981, ses premières études sur l'allocation équitable des soins de santé seront confirmées la même année par les travaux de Ronald Dworkin qui introduisent les « ressources internes » des individus dans la mesure de l'égalité. En montrant que la santé constitue une condition nécessaire de la participation politique et de l'accès aux positions sociales, Daniels élabore un critère de justice fondé sur l'égalité des chances considérée à l'échelle d'une vie. Ce critère permet d'évaluer l'équité des reformes de la santé dans différents pays ou d'arbitrer entre les besoins médicaux des différents groupes d'âge ou entre les différents types de soins.
Dans le second article, Axel Gosseries montre comment la théorie de Rawls a rouvert et transformé le débat sur la justice intergénérationnelle. Si, à la fin du 18e siècle, révolutionnaires et conservateurs s'opposaient sur la question de savoir si les ancêtres ont un droit moral à édicter des lois pour les générations qui les suivent, Rawls considérait pour sa part que la question de la souveraineté générationnelle était peu problématique. Fondant d'emblée sa théorie contractualiste sur des liens qui engagent les générations futures, Rawls s'est concentré sur les questions de justice distributive, à la défense d'un principe de « juste épargne » et à son choix rationnel dans la position originelle. L'article de Bertrand Guillarme examine un autre aspect du choix rationnel qui fonde la théorie rawlsienne, à savoir son épistémologie. Héritier de la pensée rawlsienne, Bertrand Guillarme compare deux conceptions de l'objectivité issues de l'épistémologie cohérentiste de Willard Van Orman Quine et confronte la vision rawlsienne de l'impartialité et l'épistémologie féministe du care.
Les deux contributions qui suivent traitent d'une autre dimension de l'épistémologie rawlsienne : celle qui préside aux normes de la délibération dans les forums publics. Charles Girard rappelle l'importance de l'héritage rawlsien pour les théories de la démocratie délibérative, mais nous met en garde contre une association trop rapide entre les contraintes de la raison publique rawlsienne et celles de la démocratie délibérative. L'article de Catherine Audard, merveilleux exercice de philosophie politique appliquée, illustre à quel point les critiques adressées à l'Islam aujourd'hui dans les pays occidentaux ramènent les catégories du libéralisme politique rawlsien dans l'actualité. Selon Rawls, et comme Catherine Audard le démontre, la laïcité est une conception compréhensive comme les autres qui contraint les défenseurs de l'État laïc de chercher des justifications sur une autre base que la simple affirmation du sécularisme.
Ce que Rawls craignait le plus n'était toutefois pas le sécularisme, mais le refus de tout principe de justice, une attitude que Jean Bodin désignait ­ dans l'Heptaplomeres, un livre qui avait marqué Rawls selon ses dires ­ par le mot « athéisme ». En 1997, au moment où il publiait son article sur l'« Idée de raison publique reconsidérée », Rawls écrit un court texte intitulé « Sur ma religion ». En analysant le cheminement de ses propres croyances religieuses, il affirme avoir lu dans Bodin l'idée que la tolérance est partie intégrante de la religion. C'est par ailleurs une idée qu'il avait lui-même développée dans « La liberté constitutionnelle et le concept de justice » (1963). La découverte de ce texte autobiographique a été suivie par celle du mémoire de licence, que Rawls avait rédigé à Princeton en 1942 sous le titre Brève investigation sur la signification du péché et de la foi. Certains y verront l'origine religieuse de l'argument politique de Rawls, quand d'autres y identifieront l'influence du raisonnable dans ses croyances les plus intimes. Dans l'attente de la traduction française de ces textes inédits de Rawls, nous reproduisons ici la présentation qu'en ont récemment faite Thomas Nagel et Joshua Cohen.
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