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Raisons politiques

2011/1 (n° 41)


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« ... Jusqu'à ce que tu retournes à la terre, dont tu as été tiré ; car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière. »

(Genèse 3, 19)
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DEPUIS LES ATTENTATS DU 11 SEPTEMBRE 2001, le site où se sont effondrées les tours du World Trade Center (WTC) à New York a fait couler beaucoup d'encre. Si l'on s'en tient au seul domaine des sciences sociales, en bientôt dix ans, Ground Zero a été étudié sous toutes les coutures : le processus décisionnel de sa reconstruction [1]  David Stark et Monique Girard, « Socio-technologies... [1] , les débats esthétiques [2]  Debin Zuber, « Flânerie at Ground Zero : Æsthetic Countermemories... [2] et architecturaux [3]  Paul Goldberger, Up from Zero. Politics, Architecture,... [3] dont elle a fait l'objet, les interactions commerciales aux abords du site [4]  Molly Hurley et James Trimarco, « Morality and Merchandise :... [4] , les activités touristiques [5]  Debbie Lisle, « Gazing at Ground Zero : Tourism, Voyeurism... [5] et les formes de pèlerinage [6]  Jennifer Selby, « The Politics of Pilgrimage : The... [6] qu'il suscite, etc [7]  Pour une articulation de ces différentes perspectives,... [7] . La majorité de ces publications ont en commun d'articuler leur problématique autour de la « sacralité » du site où sont mortes plus de 2 700 personnes, omniprésente dans les discours des acteurs et explicitement admise par le Président Obama en août 2010 lorsqu'il déclara, dans une référence explicite à l'un des discours les plus célèbres de l'histoire des États-Unis, le Gettysburg Address de Lincoln [8]  Lors du Gettysburg Address, prononcé le 19 novembre... [8]  : « Et Ground Zero est, en effet, une terre sacrée [9]  « And Ground Zero is, indeed, hallowed ground. » Voir... [9] . » Pour autant, la plupart de ces études n'offrent guère d'éléments expliquant pourquoi le sol de Ground Zero est perçu comme « sacré », ni en quel sens il faut entendre ce terme. Or, comme l'a souligné Kenneth E. Foote à propos des États-Unis, tous les lieux frappés par des drames collectifs, tels que des attentats ou des accidents industriels, ne sont pas voués à devenir « sacrés ». Ils peuvent aussi bien être oblitérés (on occulte alors toute trace du drame), rectifiés (sans effacer toutes les traces, on modifie la structure du lieu de manière à ce qu'on puisse y rependre une activité normale), ou simplement désignés (on remet le lieu en l'état, en ajoutant une simple plaque ou un monument rappelant que des personnes y sont mortes) [10]  Kenneth E. Foote, Shadowed Ground : America's Landscapes... [10] .

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Le cas de Ground Zero gagne dès lors à être resitué dans une étude plus globale des dynamiques régissant les rapports entre lieux et mémoires. Comme l'a montré Maurice Halbwachs [11]  En particulier dans Maurice Halbwachs, La topographie... [11] , dès lors que le souvenir d'un événement recouvrant une importance particulière pour un groupe social s'attache à un lieu donné, ce lieu s'en trouve dédoublé. À sa réalité matérielle s'ajoute sa représentation symbolique, et, tandis que la première continue à connaître des évolutions, la seconde se fige dans son attachement au souvenir de l'événement passé. Par suite, le lieu ainsi « mémorialisé » attire à lui des pèlerins et touristes souhaitant attester de leurs propres yeux la représentation qu'ils en ont, et qui cherchent pour cela des vestiges de ce qui a eu lieu, sans tenir compte des évolutions connues depuis par le site. Il en va ainsi de Ground Zero : c'est à la fois un vaste chantier de Lower Manhattan en constante évolution depuis près de dix ans, et le site éternel des attentats du 11-Septembre, un charnier où des milliers de personnes ont trouvé la mort, auquel est attaché le souvenir de l'effondrement des tours du WTC dans un immense nuage de poussière. Clément Chéroux a bien montré l'omniprésence de ce nuage dans la représentation médiatique dominante du 11-Septembre [12]  Clément Chéroux, Diplopie. L'image photographique à... [12] . Et, de fait, les rares auteurs ayant tenté de comprendre où se joue la « sacralité » de Ground Zero l'ont attachée à la poussière provoquée par l'effondrement des tours. Jennifer Selby relève ainsi que, jusqu'à fin 2002 au moins, il n'était pas rare que des personnes visitant Ground Zero en mettent dans une petite boîte ou bouteille [13]  J. Selby, « The Politics of Pilgrimage... », art. cité,... [13] . Lors des premières cérémonies commémoratives, on put aussi voir à la télévision des proches des victimes en prélever. Et en octobre 2001 déjà, les autorités municipales leur avaient remis des petites urnes en contenant [14]  M. Sturken, Tourists of History, op. cit., p. 165-... [14] .

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Ainsi, comme le relève Marita Sturken, « la poussière créée par l'effondrement du World Trade Center s'est vue attribuer plusieurs significations au cours des mois qui ont suivi le 11-Septembre. (...) À partir du moment où il devint évident que très peu de personnes avaient survécu au cataclysme de l'effondrement des deux immeubles, la poussière fut assimilée non seulement aux déchets provenant de la destruction des tours, mais également aux restes matériels des corps des personnes mortes [15]  Ibid., p. 176-178. [15] . » Ce qu'il y aurait de « sacré » dans la poussière et la terre de Ground Zero, ce seraient dès lors les restes humains des victimes du 11-Septembre, par opposition aux simples « déchets » perçus comme profanes. Cette « sacralité » des restes humains pourrait renvoyer plus profondément à la conviction, caractéristique des sociétés modernes d'après Durkheim, selon laquelle la personne humaine est « une chose sacrée et même la chose sacrée par excellence [16]  Émile Durkheim, Le suicide, Paris, PUF, 1997 [1897],... [16]  ». En attesterait l'enjeu fort attribué à l'identification de ces restes, c'est-à-dire leur rattachement à une personne humaine singulière.

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Le propos de cet article est d'interroger le rapport entre la pulvérisation ou la fragmentation des corps de personnes humaines et l'assimilation de leur lieu de mort à une « terre sacrée ». De quelle manière le respect que l'on estime devoir à toute personne humaine en vient-il à être étendu à un site de plus de 6 hectares où des corps humains ont été réduits en poussière ? Pour le comprendre, nous nous intéresserons aux traitements subis tant par les décombres et la poussière du 11-Septembre que par le site de Ground Zero depuis septembre 2001. Nous reviendrons d'abord sur les opérations de déblaiement et de tri des gravats, puis sur celles d'identification des restes humains. Puis nous aborderons les controverses suscitées par les découvertes de nouveaux restes humains sur le site de Ground Zero dans les premières années de sa reconstruction, et la mobilisation des familles de victimes réclamant la reprise des opérations de tri et une sépulture décente pour chaque victime. Enfin, nous conclurons en nous penchant sur les solutions mises en œuvre pour permettre la reconstruction de Ground Zero en dépit du fait que les corps d'une large partie des morts du 11-Septembre n'ont jamais été retrouvés, et que la terre même de Ground Zero fait pour eux office de sépulture.

Des tours effondrées aux corps pulvérisés

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Le 11 septembre 2001, plus de 2 700 personnes périrent dans l'effondrement des tours du WTC. En octobre, seules 500 d'entre elles avaient pu être identifiées, toutes les autres étant seulement portées disparues (la ville s'emplit ainsi d'affiches portant la mention « Missing », accolées par des personnes espérant retrouver un proche [17]  Béatrice Fraenkel, Les écrits de Septembre : New York... [17] ). Dans les premiers jours après l'attentat, furent retrouvés dans les décombres 292 corps entiers (complets à 50 ou 75 %, comportant au moins un tronc ou un buste) et quelque 19 000 fragments corporels. Certains de ces fragments corporels purent être identifiés grâce à des empreintes digitales ou dentaires, ou bien à l'aide d'un tatouage ou d'un bijou gravé. Tous les autres furent stockés dans des camions réfrigérés à l'institut médico-légal de New York, en vue d'être soumis à des tests d'identification par l'ADN. Ces faits disent bien une réalité des attentats du 11-Septembre que peu d'images ont montré [18]  À la notable exception de « The Hand », une photographie... [18]  : l'effondrement des tours du WTC a provoqué la fragmentation et la pulvérisation de milliers de corps. Guère plus d'une dizaine de victimes furent identifiées visuellement, et seules vingt personnes survécurent à l'effondrement des tours ou purent être extraites indemnes des décombres [19]  Dennis Cauchon et Martha T. Moore, « Miracles Emerge... [19] .

Dès le 12 septembre, les décombres du WTC commencèrent à être envoyés par camions-bennes et par barges vers la décharge de Fresh Kills, située en face de Manhattan, sur Staten Island. Cette décharge de 890 hectares fut pendant cinquante ans la principale décharge de New York, et considérée comme la plus grande du monde. Sa fermeture définitive était prévue pour le 31 décembre 2001 et elle avait reçu ses derniers déchets le 22 mars 2001. À la suite des attentats, le maire de New York, Rudolph Guiliani, et le gouverneur de l'État de New York, George Pataki, prirent la décision de la rouvrir afin que les décombres puissent y être triés et traités. La priorité était non seulement de retrouver des restes corporels ou des effets personnels des victimes afin de les identifier, mais également toute pièce à conviction pouvant servir dans l'enquête et permettre d'identifier les terroristes [20]  Seul le passeport de l'un des terroristes fut découvert... [20] . La décharge de Fresh Kills, tout comme Ground Zero, fut ainsi considérée par la police comme une scène de crime durant toute la période des opérations de tri.

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À leur arrivée à Fresh Kills, les décombres étaient d'abord séparés par taille et par matériau [21]  L'ensemble des informations et des chiffres livrés... [21] . Les gravats les plus fins étaient triés sur un convoyeur à bande et passés au crible par des volontaires sous la direction d'agents de la police de New York et du FBI, selon un procédé semblable à celui employé pour le tri des déchets à recycler. Tous les ossements retrouvés étaient ensuite examinés en détail par un anthropologue médico-légal, afin de déterminer s'il s'agissait de restes humains. Étant donné que le WTC contenait plusieurs restaurants, ces ossements pouvaient aussi bien provenir de carcasses animales destinées à la consommation alimentaire. Les fragments corporels facilement identifiés étaient évacués en ambulance pour être remis à la famille du défunt le plus rapidement possible. Les autres, trop petits ou trop dégradés, étaient conservés dans un camion réfrigéré dans l'attente d'être transférés à l'institut médico-légal de New York puis soumis à un test ADN. La plupart des meilleurs laboratoires génétiques des États-Unis furent mobilisés pour ces recherches. De fait, le 11-Septembre est réputé avoir contribué à l'amélioration des techniques d'identification par l'ADN, car rarement auparavant des restes humains avaient eu l'empreinte génétique à ce point dégradée, du fait d'abord de la chaleur exceptionnelle de l'incendie provoqué par l'effondrement des tours, puis du développement de la moisissure et des bactéries parmi les décombres [22]  Eric Lipton et James Glanz, « A Nation Challenged :... [22] . Ainsi, alors que le déblaiement de Ground Zero fut réalisé en quelques mois ­ il fut officiellement achevé le 28 mai 2002 ­, le travail d'identification des restes humains trouvés dans les décombres dure encore : deux nouvelles victimes ont été identifiées en janvier 2010 [23]  Stephanie Gaskell, « Eight Years After World Trade... [23] .

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Les opérations de tri des décombres furent terminées en juillet 2002. Au total, ce sont 1 800 000 tonnes de gravats qui ont été fouillées, parmi lesquels furent retrouvés 4 257 fragments humains, s'ajoutant à ceux immédiatement découverts sur le site de Ground Zero (et grâce auxquels 300 nouvelles victimes furent identifiées). Ces fragments étaient pour la plupart si petits qu'ils ne furent repérés que lors de la seconde vague de tri, au printemps 2002. Un grand nombre des familles dont l'un des membres a été formellement identifié comme étant mort le 11-Septembre n'a donc bien souvent récupéré de lui que quelques fragments d'os et effets personnels. Un exemple parmi tant d'autres est celui de Lisa Frost, une jeune étudiante de vingt-deux ans passagère du vol United Airlines 175 qui a percuté la tour sud du WTC, dont seul un fémur a été retrouvé, ainsi qu'une carte de crédit dont ses parents ont fait don au New York State Museum [24]  Le 11 septembre 2001, un événement planétaire, op.... [24] . Un nombre plus grand encore de personnes endeuillées par le 11-Septembre n'avaient, au mois de juillet 2002, rien récupéré du tout : ni fragment corporel, ni effet personnel de leur proche disparu ce jour-là. Pourtant, à compter de cette date où Fresh Kills fut définitivement fermée, tout ce qui y restait fut considéré comme simples déchets et, en conséquence, mis en terre.

De l'éparpillement à la persistance des morts à Ground Zero

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Si décision fut prise de transférer les décombres du WTC à Fresh Kills, c'est d'abord que cela donnait plus d'espace et de temps pour les trier avec minutie. Mais c'est aussi que cela permettait de rectifier [25]  K. E. Foote, Shadowed Ground..., op. cit., p. 23-2... [25] au plus vite le site de Ground Zero, pour ensuite le reconstruire, et éviter ainsi qu'il ne se transforme en un immense mausolée. La nécessité de cette rectification, et les formes qu'elle devait prendre, fit l'objet d'un vaste débat public : à peine le déblaiement de Ground Zero s'achevait-il que la Lower Manhattan Development Corporation (une société créée en novembre 2001 par George Pataki et Rudolph Guiliani pour superviser la reconstruction) et l'Autorité Portuaire de New York et du New Jersey (propriétaire du site) organisèrent de grandes consultations citoyennes au sujet de la reconstruction de Ground Zero et de l'avenir de Lower Manhattan : ce fut d'abord « Imagine New York » d'avril à juillet 2002, qui permit de collecter quelques 19 000 opinions sur le sujet, puis « Listening to the City  », une grande réunion publique qui rassembla 4 500 personnes au Javits Center le 20 juillet 2002 ­ au moment même où se terminaient les opérations de tri à Fresh Kills [26]  D. Stark et M. Girard, « Socio-technologies of Assembly... »,... [26] .

De ces débats, ressortit très vite une divergence de vues entre les riverains de Ground Zero et les familles des victimes du 11-Septembre. Pour la plupart d'entre elles, en effet, faute d'un corps ou d'un fragment corporel à inhumer, Ground Zero fait office de sépulture, et doit par conséquent être considéré comme une « terre sacrée ». En témoignent les paroles d'une femme ayant perdu sa fille : « C'est censé être un endroit sacré, désormais... Le corps de mon enfant est éparpillé partout ici [27]  « Outrage at Ground Zero Visitor Platform », BBC Online,... [27]  » ; où celles d'une autre ayant perdu son mari : « Je n'ai pas pu ramener son corps à la maison. Je n'ai aucun reste de lui. Le lieu où je veux venir me recueillir, c'est là où il a pris sa dernière respiration, où il a fait son dernier geste [28]  Andrew Siff, « On Hallowed Ground : Inside The WTC... [28] . » Ainsi, pour les familles des victimes, Ground Zero est fondamentalement un « lieu où sont enterrés des morts. C'est un cimetière, où les hommes et les femmes que nous aimions sont enterrés. Là où ils reposent est une terre sacrée [29]  D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité,... [29] . » À l'inverse, nombre de riverains exprimèrent, eux, leur volonté de voir la vie reprendre ses droits sur le site, et le chantier se substituer au charnier : « Nous ne voulons pas passer notre vie à côté d'un cimetière [30]  D. Stark et M. Girard, « Socio-technologies of Assembly... »,... [30] . » Tout le problème est que le processus de reconstruction de Ground Zero, n'eut de cesse de rappeler l'irrémédiable persistance du charnier derrière le chantier. En effet, dès 2003, les premiers travaux d'aménagement du sous-sol donnèrent lieu à des découvertes macabres qui conduisirent les familles des victimes à se mobiliser pour éviter que l'on ne reconstruise sur leurs morts.

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En creusant le sol, d'abord pour rétablir les réseaux sous-terrain d'électricité, téléphone et transport en commun puis pour bâtir les fondations des nouveaux immeubles, les ouvriers accédèrent en effet à des zones restées jusque-là inaccessibles, et découvrirent de nouveaux ossements. Ces découvertes, d'abord clairsemées, devinrent vite gênantes par leur récurrence. En 2003 furent notamment retrouvés deux fragments d'os appartenant au corps de Matthew Horning, un jeune homme de vingt-six ans qui travaillait au 95e étage de la tour nord, et dont les parents n'avaient jusqu'alors récupéré qu'un portefeuille. Puis en 2005, un troisième os lui appartenant fut encore découvert [31]  Richard Hétu, « Ground Zero : une farce cruelle »,... [31] . Ses parents, Diane et Kurt Horning, au travers de l'association WTC Families for Proper Burial [32]  www.wtcfamiliesforproperburial.com. [32] , dont ils sont les co-fondateurs, ont alors décidé de se battre pour obtenir une reprise de fouilles minutieuses, afin de s'assurer qu'il ne reste plus aucun reste humain à Ground Zero avant de poursuivre les travaux. Leur principal souci était que des personnes ayant déjà inhumé un proche soient, comme eux, sans cesse conduites à rouvrir le cercueil pour y ajouter de nouveaux restes, et que, en outre, de nouvelles découvertes de fragments corporels soient délibérément passées sous silence ou négligées, afin de ne pas retarder plus le chantier.

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Ce n'est qu'en octobre 2006 que l'autorité portuaire et le maire de New York accédèrent à leur demande, en ordonnant une reprise des fouilles à Ground Zero pendant deux semaines [33]  David W. Dunlap, « Officials Try to Identify Sites... [33] . Plus de 200 nouveaux ossements furent découverts, d'une taille allant de 2,5 à 30 centimètres, la plupart dans un conduit électrique souterrain et une bouche d'égout longtemps restés couverts par une voie temporaire aménagée pour permettre l'accès des grues au site lors des opérations de déblaiement ­ ce qui ne manquât pas de raviver la polémique. L'association WTC Families for Proper Burial s'indigna que les travaux de reconstruction ne soient pas interrompus pendant ces fouilles, et que celles-ci, bien que supervisées par des policiers et des experts en médecine légale, soient confiées aux ouvriers des compagnies d'électricité (Continental Edison) et de téléphone (Verizon) en charge des travaux, ni formés ni préparés à une telle tâche. Au printemps de la même année, avaient déjà été retrouvés sur le toit de l'immeuble de la Deustche Bank (endommagé par la chute des tours mais auquel personne n'avait accédé depuis septembre 2001 en raison d'un conflit juridique) plusieurs centaines d'ossements, perdus au milieu des graviers, provenant vraisemblablement des corps de personnes s'étant défénestrées ou ayant été projetées des étages supérieurs de la tour sud au moment de son effondrement [34]  Ces faits sont notamment rapportés par une série de... [34] . On peut ainsi considérer que ce n'est que cinq ans après le 11-Septembre que l'on en vint à mesurer la réelle ampleur de la dissémination des fragments de corps humains sur et autour du site de Ground Zero. Au total, ce sont à ce jour environ 1 800 restes humains qui y ont été retrouvés depuis la fin des travaux de déblaiement en 2002, et qui, ajoutés à ceux découverts auparavant, portent à environ 21 000 le nombre de fragments corporels retrouvés après les attentats, dont près de 10 000 n'ont pu être rattachés à aucun nom. Ainsi, la majorité des personnes mortes dans les tours du WTC n'ont été identifiées qu'à partir d'un os, et à ce jour, on reste sans aucune trace physique d'un peu moins de la moitié d'entre elles (environ 1 100 sur plus de 2 800) [35]  Voir le tableau récapitulatif sur : 911research.wt... [35] .

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Dans ces conditions, et même si les travaux de reconstruction sont désormais bien avancés, la présence de restes humains, ne serait-ce qu'à l'état d'infimes particules, dans le sol de Ground Zero, tout comme dans celui de Fresh Kills, est « virtuellement certaine [36]  Anemona Hartocollis, « Landfill Has 9/11 Remains, Medical... [36]  ». On peut alors suivre Marita Sturken lorsqu'elle considère que la poussière née de l'effondrement du WTC est une sorte de substance polluante au sens de Mary Douglas [37]  Mary Douglas, De la souillure. Essai sur les notions... [37] qui, ayant contaminé le sol de Ground Zero, continue à « hanter le lieu précisément car cette poussière n'était pas faite que de déchets [38]  M. Sturken, Tourists of History, op. cit., p. 180. [38]  ». C'est cette contamination du sol par une poussière inextricablement mêlée de restes humains qui explique que, en dépit des efforts réalisés pour rectifier, nettoyer et reconstruire le site, celui-ci reste aux yeux de beaucoup, et jusqu'au Président Obama, une « terre sacrée », c'est-à-dire, au sens littéral de l'expression employée par Abraham Lincoln dans son discours de Gettysburg : une terre consacrée par les morts eux-mêmes [39]  On notera toutefois le caractère inédit de la situation.... [39] .

Du lieu de mort au lieu de mémoire

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Cette persistance du charnier derrière le chantier explique probablement l'attraction que continue à exercer Ground Zero dix ans après le 11-Septembre, qui en fait l'un des principaux sites touristiques de Manhattan. De même que les chrétiens dont Halbwachs étudie le parcours en Terre sainte n'ont d'yeux que pour le lieu présumé de la mort et de la résurrection du Christ, sans égard pour les multiples évolutions connues par la ville de Jérusalem depuis l'époque évangélique [40]  M. Halbwachs, La topographie légendaire des évangiles... [40] , il semble bien que les visiteurs de Ground Zero ne s'intéressent guère au chantier qu'ils ont devant les yeux, tout entier à leur quête de vestiges du charnier éternel qu'ils gardent en mémoire, associé aux images de destruction relayées et répétées par les médias. De l'aveu même du dernier survivant extrait des décombres du WTC [41]  Le sergent John McLouglin, pompier ayant passé 22 heures... [41] , revenant à Ground Zero trois ans plus tard : « cela n'a pas l'air d'être le même endroit. Vous avez beau reconnaître quelques immeubles autour, vous n'avez pas l'impression d'être de retour au World Trade Center [42]  Cité dans Rebecca Leung, « Last Man Out », CBS News,... [42]  ». Pourtant, cela ne change rien pour la plupart des gens : « les nets changements physiques du lieu, les excavations massives et la reconstruction de Ground Zero depuis le 11-Septembre 2001 n'ont eu que très peu d'impact sur le fait que le lieu soit considéré par les visiteurs comme étant sacré [43]  J. Selby, « The Politics of Pilgrimage... », art. cité,... [43]  ». Cela s'explique par leur conviction qu'en dépit de ses évolutions et de sa reconstruction, le site contient malgré tout des traces des morts, conviction d'autant plus forte qu'elle est étayée par un souvenir marquant : celui des attentats vécus en direct à la télévision [44]  Barbara Kirshenblatt-Gimblett, « Kodak Moments, Flashbulb... [44] . Aussi peut-on émettre l'hypothèse selon laquelle, même s'il n'y a plus aucune chance de voir de ses propres yeux sur le site des restes humains, le fait de savoir que ceux-ci sont virtuellement présents, ne serait-ce qu'à l'état de particules, contribue à la force d'attraction et de fascination exercée par Ground Zero.

Le problème est en revanche que cette conviction ne produit même pas les mêmes effets sur chaque personne, selon la façon dont elle a vécu les attentats. Il existe différents publics du 11-Septembre, allant de ceux qu'il a directement frappé (les familles et proches des victimes) à ceux qui n'en ont perçu qu'un lointain écho à travers les médias, en passant par les publics intermédiaires qui l'ont vécu à distance tout en se sentant spécifiquement concernés (car, par exemple, ils avaient vécu ou déjà séjourné New York, connaissaient des gens à Manhattan, etc.) [45]  Daniel Dayan (dir.), La terreur spectacle. Terrorisme... [45] . Tous ces publics ont des raisons de vouloir venir à Ground Zero, mais tous ne s'y comportent pas de la même manière. Nous avons déjà souligné que, pour les personnes directement meurtries par les attentats, Ground Zero a le statut d'une sépulture et, en conséquence, d'une terre « sacrée » devant être respectée. Mais pour d'autres, la conviction que les restes de milliers de morts sont sans que rien ne l'indique explicitement peut conduire, plutôt qu'à des attitudes empreintes de recueillement, à un certain voyeurisme [46]  D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité ;... [46] propre au « tourisme morbide [47]  Voir Tim Cole, Selling the Holocaust : from Auschwitz... [47]  ». Ces différences de comportement aboutissent à des tensions sur le site (comme nous avons pu le constater à chacune de nos observations, en septembre 2004, mars 2007 et avril 2009) que résume assez bien ce témoignage : « Je pouvais à peine le croire. J'étais à Ground Zero pour rendre hommage aux victimes. Mais tandis que j'étais en train de lire, les larmes aux yeux, les messages "Reposez en paix" inscrits sur les murs, un troupeau de touristes a commencé à m'entourer pour avoir la meilleure vue possible sur le charnier. C'est à se demander ce que ces gens ont dans la tête [48]  D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité,... [48] . »

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De telles tensions ne sont, au fond, guère différentes de celles que l'on rencontre sur la plupart des sites où tend à s'éroder la frontière entre pèlerinage « sacré » et tourisme « profane » [49]  Elen Badone et Sharon R. Roseman, Intersecting Journeys.... [49] . De fait, pour certains, Ground Zero s'apparente bel et bien à un sanctuaire où l'on se rend en pèlerinage [50]  Jeffrey G. MacDonald, « At Ground Zero, Uncertainty... [50] . C'est pourquoi la rectification du site a rapidement impliqué aussi la compartimentation de l'espace en fonction des publics, afin d'encadrer et de réguler les pratiques de chaque visiteur. Seules les familles des victimes furent autorisées, lors des premiers anniversaires des attentats et tant que les travaux de reconstruction n'étaient pas encore trop avancés, à pénétrer au c ur du chantier. Pour les touristes relégués aux abords du site, fut mise en place durant quelques mois en 2002 une plateforme surélevée permettant d'avoir une vue d'ensemble sur le site et de le photographier facilement. Puis, l'association des familles des victimes du 11-Septembre prit l'initiative dès 2003 d'organiser des visites guidées de Ground Zero, encadrées par des volontaires ayant tous directement vécus le 11-Septembre. L'engouement suscité par ces visites conduisit à la création d'un petit musée géré par cette même association, qui fut inauguré lors du 5e anniversaire du 11-Septembre : le Tribute WTC Visitor Center [51]  www.tributewtc.org. [51] . Depuis sa création, il connaît un succès certain (300 000 visiteurs par an), du fait qu'il donne à voir aux touristes ce dont ils sont précisément en quête et que le site de Ground Zero ne leur offre pas, à savoir : des vestiges du 11-Septembre. Y sont en effet exposées sous vitrines diverses « reliques » pour la plupart issues des fouilles réalisées à Fresh Kills : des effets personnels des victimes, des débris des avions ayant percutés les tours, des restes de la structure métallique des tours, etc.

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La nécessité d'encadrer les pratiques touristiques à Ground Zero a ainsi rapidement conduit à sa patrimonialisation [52]  On a pu parler en ce sens, à propos de Ground Zero,... [52] , afin de convaincre un large public que Ground Zero n'est plus tant un lieu de mort qu'un lieu de mémoire. Aussi bien dans ce musée que dans les autres expositions sur le 11-Septembre, l'accent est mis sur les opérations de tri des décombres à Fresh Kills. C'est particulièrement le cas au New York State Museum à Albany [53]  Ainsi que dans l'exposition co-organisée par ce musée... [53] , où plusieurs panneaux et vidéos s'efforcent de prouver aux visiteurs que le maximum a été fait pour retrouver tous les restes humains pouvant l'être et que ­ même si cela n'est pas dit explicitement ­ il n'y a aujourd'hui plus aucune raison de penser que sont encore présents des restes humains à Ground Zero. Il était impossible sans cela d'achever la rectification du site, en assignant sa « sacralité » à un espace précis et réduit, susceptible d'inspirer le recueillement sans pour autant trop rappeler la violence et la mort. À cette fin, c'est, comme de plus en plus souvent, le choix d'un memorial garden qui a été fait [54]  K. E. Foote, Shadowed Ground..., op. cit., p. 339 et... [54]  : à peine le projet de mémorial, « Reflecting the Absence », avait-il été adopté en janvier 2004 qu'il fut demandé à ses auteurs, Michael Arad et Peter Walker, d'y ajouter un parc. De même, une fois fermée la décharge de Fresh Kills, on en revint au projet (datant d'avant le 11-Septembre) de la transformer en un immense parc devant à terme (d'ici une trentaine d'années) couvrir une surface trois fois supérieure à celle de Central Park [55]  www.nycgovparks.org/sub_your_park/fresh_kills_park... [55] .

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Ce dernier projet rencontre une opposition massive de la part de l'association WTC Families for Proper Burial. Tout comme elle s'est mobilisée pour obtenir la reprise des fouilles à Ground Zero, elle n'a eu de cesse, depuis la fermeture de Fresh Kills, de se battre pour que soit reconnue la présence parmi les « déchets » mis en terre de restes humains ayant droit à une sépulture décente. Dès 2004, elle a attaqué en justice la ville de New York pour de multiples actes de négligence dans le traitement des restes des victimes du WTC [56]  Affaire WTC Families for Proper Burial vs. New York... [56] et lancé une pétition [57]  www.petitiononline.com/WTCASHES/petition.html : ayant... [57] . Concernant la décharge de Fresh Kills, l'association réclame qu'elle soit, plutôt que transformée en un parc, explicitement désignée comme un cimetière où reposent des morts du 11-Septembre, ou bien que tous les restes humains susceptibles de s'y trouver encore soient déterrés et correctement inhumés à Ground Zero dans une tombe collective, conçue sur le modèle des ossuaires et tombes aux soldats inconnus de la Grande Guerre [58]  De fait, leur combat présente des similitudes frappantes... [58] . Derrière leur slogan « Mon papa n'est pas un déchet », se joue un combat qui n'est pas sans rappeler le mythe d'Antigone, mêlant à la fois convictions religieuses [59]  Voir la lettre de soutien du révérant Gail Burwa :... [59] , appel au respect de la dignité humaine et revendication du droit à une sépulture décente. Les avocats de la ville de New York plaidèrent une irrecevabilité de la plainte : les prétendus restes humains qui se trouveraient dans le sol de Fresh Kills n'ayant pas été identifiés, il était par conséquent impossible de prouver que les membres de l'association ont des droits à faire valoir dessus [60]  Anthony Gardner et Diane Horning, « 9/11 Victims Should... [60] . Début 2010, cependant, les autorités municipales consentirent à rependre les fouilles à Fresh Kills pendant trois mois [61]  Doug Auer, « City to Sift Again for 9/11 Remains »,... [61] , une période jugée trop courte par l'association. En octobre 2010, son combat continuait encore, la Cour suprême des États-Unis ayant rejeté un appel des familles des victimes toujours convaincues que des restes humains se trouvent à Fresh Kills [62]  « Court Won't Hear 9/11 Families' Appeal », Associated... [62] . De là le constat d'une impossibilité, dix ans après le 11-Septembre : impossibilité à distinguer la terre, la poussière et les morts ; les corps morts étant à jamais réduits en poussière, et la terre contaminée par cette poussière à jamais « sacrée » pour ceux attachés à ces morts.

Conclusion

16

On prétend souvent qu'une terre est consacrée dès lors que le souvenir de morts héroïques, ayant fait don de leur vie pour le collectif, lui est associé. C'est pourquoi la désignation de Ground Zero comme « terre sacrée » a pu être reliée au regain de patriotisme post-11-Septembre. Cela est probablement vrai dans une certaine mesure, ne serait-ce que parce que cette expression renvoie au Gettysburg Address, discours fondateur des États-Unis. Pour autant, les touristes américains qui défilent chaque jour depuis bientôt dix ans à Ground Zero n'ont jamais été les plus prompts à se recueillir sur le site. C'est avant tout pour les familles des personnes mortes à Ground Zero que ce lieu est « sacré », simplement car c'est là que sont mortes des personnes humaines qui leur étaient chères, sans égard au fait que d'aucuns puissent les considérer comme des héros, ou des martyrs [63]  La « sacralité » ne s'attache donc pas aux morts en... [63] . La plupart d'entre elles n'ayant pas récupéré le corps du défunt, ou seulement une partie infime de celui-ci, Ground Zero fait office à leurs yeux de sépulture. Auraient-elles pu récupérer les corps, et les inhumer ailleurs, il est vraisemblable qu'elles ne se seraient pas mobilisées comme elles l'ont fait pour défendre la « sacralité » de Ground Zero au cours de sa reconstruction.

La « sacralité » de Ground Zero nous semble donc avant tout tenir à la pulvérisation des corps des personnes humaines qui y sont mortes le 11 septembre 2001. À cet égard, ce cas serait paradigmatique de ce qui se joue, dans les sociétés individualistes modernes, sur tous les lieux de mort où une telle pulvérisation, ou fragmentation, a lieu, empêchant les familles du défunt d'inhumer correctement l'intégralité de son corps ­ en particulier à la suite d'accidents aériens. C'est par exemple ce qui peut expliquer que les familles des victimes de l'attentat contre le DC 10 d'UTA, en septembre 1989, aient tant tenu à se rendre sur le lieu exact du crash de l'avion, en plein désert de Ténéré, et à y ériger un mémorial en 2007 [64]  Pierre Prier, « En mémoire des victimes foudroyées... [64]  ; ou que le site du crash du Concorde à Gonesse, le 25 juillet 2000, semble ne pas trouver acquéreur dix ans après les faits [65]  Laurence Allezy, « Concorde : le terrain du crash ne... [65] . Le rapprochement entre le site des attentats du 11-Septembre et celui de l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima qu'induit l'expression « Ground Zero » a plus d'une fois été critiqué [66]  Voir, entre autres, Stéphane Audeguy, « Memorabilia :... [66] . Pourtant, il est peut-être fondé, si l'on veut bien considérer que le sol de Lower Manhattan, comme tout lieu où des corps ont été réduits en poussière, est à jamais contaminé par cette matière humaine. Cette contamination est tout aussi invisible et imperceptible que celle qui affecte des sites nucléaires comme Hiroshima, ou Tchernobyl. Elle n'en a pas moins des conséquences bien réelles.

Notes

[1]

David Stark et Monique Girard, « Socio-technologies of Assembly : Sense-making and Demonstration in Rebuilding Lower Manhattan », in David Lazer et Viktor Mayer-Schoenberger (dir.), Governance and Information : The Rewiring of Governing and Deliberation in the 21st Century, New York et Oxford, Oxford University Press, 2007, p. 145-176 ; Setha M. Low, « The Memorialization of September 11 : Dominant and Local Discourses on the Rebuilding of the World Trade Center Site », American Ethnologist, vol. 31, no 3, 2004, p. 326-339.

[2]

Debin Zuber, « Flânerie at Ground Zero : Æsthetic Countermemories in Lower Manhattan », American Quarterly, vol. 58, no 2, 2006, p. 269-299 ; Joel McKim, « Agamben at Ground Zero : A Memorial without Content », Theory Culture Society, vol. 25, no 5, 2008, p. 83-103.

[3]

Paul Goldberger, Up from Zero. Politics, Architecture, and The Rebuilding of New York, New York, Random House, 2004 ; Paul R. Jones, « The Sociology of Architecture and the Politics of Building : The Discursive Construction of Ground Zero », Sociology, vol. 40, no 3, 2006, p. 549-565.

[4]

Molly Hurley et James Trimarco, « Morality and Merchandise : Vendors, Visitors and Police at New York City's Ground Zero », Critique of Anthropology, no 24, 2004, p. 51-78.

[5]

Debbie Lisle, « Gazing at Ground Zero : Tourism, Voyeurism and Spectacle », Journal for Cultural Research, vol. 8, no 1, 2004, p. 3-21.

[6]

Jennifer Selby, « The Politics of Pilgrimage : The Social Construction of Ground Zero », in William H. Swatos Jr. (dir.), On the Road to Being There : Studies in Pilgrimage and Tourism, Leiden, Brill Academic Publishers, 2006, p. 159-185.

[7]

Pour une articulation de ces différentes perspectives, voir Marita Sturken : « The Æsthetics of Absence : Rebuilding Ground Zero », American Ethnologist, vol. 31, no 3, 2004, p. 311-325 ; repris et développé dans Tourists of History : Memory, Kitsch and Consumerism from Oklahoma City to Ground Zero, Durham/Londres, Duke University Press, 2007.

[8]

Lors du Gettysburg Address, prononcé le 19 novembre 1863 sur le champ de bataille de la guerre de sécession où périrent 51 000 les soldats de l'Union et de la Confédération du 1er au 3 juillet 1863, Lincoln eut ces mots restés fameux : « But, in a larger sense, we cannot dedicate... we cannot consecrate... we cannot hallow... this ground. The brave men, living and dead, who struggled here, have consecrated it, far above our poor power to add or detract. » (« Mais, plus généralement, nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sacraliser cette terre. Ce sont les braves, vivants et morts, qui ont lutté ici, qui l'ont consacrée, bien loin de notre maigre pouvoir d'y ajouter ou retrancher quoique ce soit. » notre traduction.)

[9]

« And Ground Zero is, indeed, hallowed ground. » Voir « Remarks by the President at Iftar Dinner », The White House, Office of the Press Secretary, 13 août 2010.

[10]

Kenneth E. Foote, Shadowed Ground : America's Landscapes of Violence and Tragedy, Austin, University of Texas Press, 2003 [1997].

[11]

En particulier dans Maurice Halbwachs, La topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, Paris, PUF, 2008 [1941].

[12]

Clément Chéroux, Diplopie. L'image photographique à l'ère des médias globalisés : essai sur le 11 septembre 2001, Cherbourg-Octeville, Le Point du Jour, 2009, p. 24-33.

[13]

J. Selby, « The Politics of Pilgrimage... », art. cité, p. 167.

[14]

M. Sturken, Tourists of History, op. cit., p. 165-166.

[15]

Ibid., p. 176-178.

[16]

Émile Durkheim, Le suicide, Paris, PUF, 1997 [1897], p. 378. Cette idée, qui n'est évidemment pas propre à Durkheim, remonte au moins à Kant, et traduit la nette influence du personnalisme de Charles Renouvier sur Durkheim. Voir Jean-Claude Filloux, « Personne et sacré chez Durkheim », Archives de sciences sociales des religions, 1990, no 69, p. 41-53. Sur les rapports de Durkheim à Renouvier, on pourra également consulter : Susan Stedman Jones, Durkheim reconsidered, Cambridge, Polity Press, 2001, p. 227-229.

[17]

Béatrice Fraenkel, Les écrits de Septembre : New York 2001, Paris, Textuel, 2002.

[18]

À la notable exception de « The Hand », une photographie de Todd Maisel publiée par le New York Daily News montrant une main arrachée d'un bras, le doigt pointé, gisant sur le trottoir de Liberty Street avant l'effondrement des tours. Voir Daniel Girardin et Christian Pirker (dir.), Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie, Lausanne, Actes Sud/Musée de l'Élysée, 2008, p. 286-289.

[19]

Dennis Cauchon et Martha T. Moore, « Miracles Emerge from Debris », USA Today, 5 septembre 2002.

[20]

Seul le passeport de l'un des terroristes fut découvert lors de ces opérations de tri. Les boîtes noires des avions ne furent jamais retrouvées.

[21]

L'ensemble des informations et des chiffres livrés dans cette partie proviennent essentiellement de Mark Schaming et Craig Williams, Recovery. The World Trade Center Recovery Operation at Fresh Kills, New York State Museum, 2003. En français, on pourra consulter Le 11 septembre 2001, un événement planétaire, Mémorial de Caen/New York State Museum, Éditions Ouest France, 2008, p. 82-89.

[22]

Eric Lipton et James Glanz, « A Nation Challenged : Forensics. DNA Science Pushed to the Limit In Identifying the Dead of Sept. 11 », The New York Times, 22 avril 2002.

[23]

Stephanie Gaskell, « Eight Years After World Trade Center Attack, Two More 9/11 Victims Identified », New York Daily News, 7 janvier 2010.

[24]

Le 11 septembre 2001, un événement planétaire, op. cit., p. 72.

[25]

K. E. Foote, Shadowed Ground..., op. cit., p. 23-24.

[26]

D. Stark et M. Girard, « Socio-technologies of Assembly... », art. cité ; voir aussi Francesca Polletta et Lesley Wood, « Public Deliberation after 9/11 », in Nancy Foner (dir.), Wounded City : The Social Effects of the World Trade Center Attack on New York City, New York, Russell Sage, 2005, p. 321-348.

[27]

« Outrage at Ground Zero Visitor Platform », BBC Online, 17 janvier 2002.

[28]

Andrew Siff, « On Hallowed Ground : Inside The WTC Memorial. Look Inside the Tribute to 9/11 Victims Slated to Open Next Year », NBC New York, 18 février 2010.

[29]

D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité, note 2, p. 10.

[30]

D. Stark et M. Girard, « Socio-technologies of Assembly... », art. cité, p. 146 ; S. M. Low, « The Memorialization of September 11... », art. cité, p. 333.

[31]

Richard Hétu, « Ground Zero : une farce cruelle », La Presse, 25 octobre 2006.

[32]

www.wtcfamiliesforproperburial.com.

[33]

David W. Dunlap, « Officials Try to Identify Sites Where Body Parts Still Lie », The New York Times, 25 octobre 2006.

[34]

Ces faits sont notamment rapportés par une série de dépêches d'Associated Press par Sara Kugler, dont une compilation traduite en français est disponible en ligne : www.jereagis.com/index_2006.htm.

[35]

Voir le tableau récapitulatif sur : 911research.wtc7.net/wtc/evidence/bodies.html.

[36]

Anemona Hartocollis, « Landfill Has 9/11 Remains, Medical Examiner Wrote », The New York Times, 24 mars 2007.

[37]

Mary Douglas, De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, trad. de l'angl. par Anne Guérin, Paris, La Découverte, 2001 [1967].

[38]

M. Sturken, Tourists of History, op. cit., p. 180.

[39]

On notera toutefois le caractère inédit de la situation. Tandis que Mary Douglas étudie des cas où ce qui est sacré se trouve pollué par ce qui est profane (la « souillure »), ici, ce qui est profane (le sol, la terre, les déchets) est sacralisé en raison de sa contamination par une matière sacrée : des restes humains.

[40]

M. Halbwachs, La topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, op. cit.

[41]

Le sergent John McLouglin, pompier ayant passé 22 heures dans les décombres du World Trade Center avant d'être secouru, dont l'histoire a inspiré à Oliver Stone son film World Trade Center (Paramount Pictures, 2006).

[42]

Cité dans Rebecca Leung, « Last Man Out », CBS News, 24 novembre 2004.

[43]

J. Selby, « The Politics of Pilgrimage... », art. cité, p. 166.

[44]

Barbara Kirshenblatt-Gimblett, « Kodak Moments, Flashbulb Memories. Reflections on 9/11 », The Drama Review, vol. 47, no 1, 2003, p. 11-48.

[45]

Daniel Dayan (dir.), La terreur spectacle. Terrorisme et télévision, Bruxelles, De Boeck/INA, 2006.

[46]

D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité ; voir aussi Diana Taylor, « Lost in the Field of Vision. Witnessing September 11 », The Archive and the Repertoire. Performing Cultural Memory in the Americas. Durham/Londres, Duke University Press, 2003, p. 237-264.

[47]

Voir Tim Cole, Selling the Holocaust : from Auschwitz to Schindler, New York, Routledge, 2000 ; Gaëlle Clavandier, La mort collective : pour une sociologie des catastrophes, Paris, CNRS Éditions, 2004. Voir aussi le programme de recherches mené actuellement par l'UMI « Transitions » et la New York University : www.cirhus.cnrs.fr/spip.php?rubrique40.

[48]

D. Lisle, « Gazing at Ground Zero... », art. cité, p. 11.

[49]

Elen Badone et Sharon R. Roseman, Intersecting Journeys. The Anthropology of Pilgrimage and Tourism, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 2004.

[50]

Jeffrey G. MacDonald, « At Ground Zero, Uncertainty Over How to Pay Respects », Christian Science Monitor, 4 janvier 2002.

[51]

www.tributewtc.org.

[52]

On a pu parler en ce sens, à propos de Ground Zero, de « proto-musée ». Voir M. Hurley et J. Trimarco, « Morality and Merchandise... », art. cité, p. 68 et suiv.

[53]

Ainsi que dans l'exposition co-organisée par ce musée au Mémorial de Caen du 6 juin au 31 décembre 2008 (Le 11 septembre 2001 : un événement planétaire, op. cit.).

[54]

K. E. Foote, Shadowed Ground..., op. cit., p. 339 et suiv.

[55]

www.nycgovparks.org/sub_your_park/fresh_kills_park/html/fresh_kills_park.html

[56]

Affaire WTC Families for Proper Burial vs. New York City (US Supreme Court Docket no 09-1467 et US Court of Appeals for the Second Circuit Docket no 08-3705). La plainte initiale peut être consultée en ligne : www.voicesofseptember11.org/pdf/claim_wtc_families.pdf.

[57]

www.petitiononline.com/WTCASHES/petition.html : ayant recueilli à ce jour plus de 23 000 signatures.

[58]

De fait, leur combat présente des similitudes frappantes avec celui des familles des soldats morts durant la Première Guerre mondiale. Voir Stéphane Audoin-Rouzeau, « Corps perdus, corps retrouvés. Trois exemples de deuils de guerre », Annales, vol  55, no 1, 2000, p. 47-71 ; Yves Pourcher, « La fouille des champs d'honneur. La sépulture des soldats de 14-18 », Terrain, no 20, 1993, p. 37-56.

[59]

Voir la lettre de soutien du révérant Gail Burwa : www.wtcfamiliesforproperburial.com/index_files/Page580.htm.

[60]

Anthony Gardner et Diane Horning, « 9/11 Victims Should Not be Left in the Fresh Kills Dump, Families Say », New York Daily News, 24 février 2008.

[61]

Doug Auer, « City to Sift Again for 9/11 Remains », Staten Island Live, 27 mars 2010.

[62]

« Court Won't Hear 9/11 Families' Appeal », Associated Press, 4 octobre 2010.

[63]

La « sacralité » ne s'attache donc pas aux morts en tant que « héros » de la patrie, mais en tant que simples personnes humaines, conformément à l'analyse durkheimienne de l'individualisme moderne. Voir J.-Cl. Filloux, « Personne et sacré chez Durkheim », art. cité.

[64]

Pierre Prier, « En mémoire des victimes foudroyées du Ténéré », Le Figaro, 30 mars 2007.

[65]

Laurence Allezy, « Concorde : le terrain du crash ne trouve pas preneur », Le Parisien, 29 janvier 2010.

[66]

Voir, entre autres, Stéphane Audeguy, « Memorabilia : Ground Zero », La nouvelle revue française, no 591, 2009, p. 130-142.

Résumé

Français

Depuis les attentats du 11-Septembre, le site de Ground Zero à New York est un vaste chantier, mais reste aussi, aux yeux de beaucoup, un charnier ayant le statut de « terre sacrée ». Près de la moitié des personnes mortes dans l'effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001 n'ont en effet jamais été identifiées, leurs corps ayant été réduits en poussière. À partir de ce cas, cet article vise à interroger l'impact sur un lieu de mort de la pulvérisation de corps humains. Pour cela, y sont examinées tour à tour les opérations de déblaiement et de tri des gravats et d'identification des restes humains, les controverses suscitées par les découvertes de nouveaux restes humains à Ground Zero lors de sa reconstruction, la mobilisation des familles de victimes réclamant une sépulture décente pour leurs morts, et les formes de patrimonialisation de Ground Zero contribuant à en faire un lieu de mémoire plutôt que de mort.

Plan de l'article

  1. Des tours effondrées aux corps pulvérisés
  2. De l'éparpillement à la persistance des morts à Ground Zero
  3. Du lieu de mort au lieu de mémoire
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Truc Gérôme, « Ground Zero entre chantier et charnier  », Raisons politiques 1/2011 (n° 41) , p. 33-49
URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2011-1-page-33.htm.
DOI : 10.3917/rai.041.0033.


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