Accueil Revues Revue Numéro Article

Raisons politiques

2013/2 (N° 50)


ALERTES EMAIL - REVUE Raisons politiques

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 79 - 96 Article suivant
1

L'importance de la catégorie de représentation (Repräsentation[1][1] Lorsque nous emploierons en français le terme de « représentation »,...) ne fait généralement pas question [2][2] Nous remercions les Éditions Duncker & Humblot pour.... On a en fait l'objet d'une phénoménologie appliquée à la théorie de l'État [3][3] Gerhard Leibholz, Das Wesen der Repräsentation und.... On a réfléchi à la « dialectique de la représentation », qui « tient à ce que l'invisible est présupposé absent alors qu'on le rend en même temps présent [4][4] Carl Schmitt, Théorie de la constitution, Paris, PUF,... ». On a thématisé la représentation comme un principe de gouvernement faisant la médiation entre autonomie et autorité [5][5] Max Imboden, « Politische Systeme », in Max Imboden,..., ou comme un principe politique fondamental en opposition théorique avec la prétendue égalité démocratique des dominants et des dominés [6][6] Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit.,..., « représenter » impliquant en conséquence « dominer [7][7] Voir Otto Kimminich, « Das Staatsoberhaupt in der parlamentarischen... » : Max Weber fut ainsi le premier à définir tous les rapports de représentation comme des rapports de domination (dans le cadre de la domination de groupement) et, dans sa théorie des types de domination, il a fixé la signification de la représentation dans le fait « que l'action de certains membres du groupement (représentants-Vertreter) soit

2

imputée aux autres ou bien qu'elle doive être considérée par ces derniers comme « légitime » et que, les liant, elle le devienne dans les faits [8][8] Max Weber, Économie et société, Paris, Plon, 1971,... ». On a aussi reconnu dans le concept de représentation le c ur du problème de l'articulation moderne de l'État et de la société, et on y a vu une « catégorie indispensable (...) à la compréhension de l'état présent de la constitution [9][9] Joseph H. Kaiser, Die Dialektik der Repräsentation...,... ». On a affirmé le « caractère incompatible de la représentation et de la souveraineté [10][10] Siegfried Landshut, Kritik der Soziologie und andere... », et d'autre part que l'« idée de la représentation » vaut comme « une loi de formation essentielle de l'État moderne, si ce n'est la plus décisive », et il a tout bonnement été question de « l'État en tant que représentation », l'idée de représentation étant pensée comme la « deuxième grande conception de la production mondaine-active de ce qui est juste » à côté du modèle de la concurrence [11][11] Herbert Krüger, Allgemeine Staatslehre, Stuttgart,.... On a avancé que le mot de représentation désigne le « problème central d'une théorie de la politique [12][12] Eric Voegelin, Die Neue Wissenschaft der Politik, Munich,... », ou encore que la phrase de Rousseau selon laquelle « la volonté ne se représente pas » serait « l'erreur la plus grande et la plus lourde de conséquence en théorie de l'État qui fut jamais prononcée », car le concept de représentation serait « l'une des plus importantes des catégories fondamentales de tous les comportements intellectuels et relatifs aux valeurs [13][13] Erich Kaufmann, Zur Problematik des Volkswillen, in... ».

Une signification controversée [14][14] Les sous-titres ont été ajoutés par les traducteurs...

3

La signification de la catégorie de représentation, quant à elle, est au contraire fortement discutée. Une proposition selon laquelle le terme de « représentation » a une signification universellement acceptée [15][15] Charles E. Gilbert, « Operative Doctrines of Representation »,... ne peut convaincre que dans son contexte américain, du moins dans la mesure où « le terme de représentation implique[rait] à l'évidence une relation démocratique fondamentale [16][16] Ibid. » et où, « quand un Américain pense à la représentation, il pense généralement à son vote [17][17] Alfred de Grazia, Public and Republic. Political Representation... ». Un tel consensus terminologique n'existe pas dans le contexte allemand. Au contraire, il existe très vraisemblablement encore un accord négatif sur le fait que la conception qui s'enracine dans la tradition révolutionnaire française et américaine ­ qui comprend la représentation au sens exclusif de la démocratie représentative, comme ensemble des attributions de charges déterminées par le vote et confiées pour une durée déterminée, ainsi légitimées démocratiquement et limitées par l'État de droit, et comme l'invention moderne et révolutionnaire d'une procédure à l'aide de laquelle un réel gouvernement du peuple pourrait être organisé, en ceci qu'ainsi « la volonté du corps politique dans son ensemble peut être concentrée et sa force orientée vers l'objet que requiert le bien public, quel qu'il soit [18][18] James Madison, in The Federalist Papers, Nr. 14, cité... » ­, que cette doctrine, dans sa prétendue technicité, méconnaît les dimensions authentiques et essentielles de la catégorie de représentation. Qui plus est, il n'est pas rare que l'on attribue une signification anti-démocratique prononcée au mot. C'est ainsi que la Théorie de la constitution de Carl Schmitt, qui est extrêmement influente, définit le « représentatif » (das Repräsentative) comme ce qui est nettement « anti-démocratique » dans ce que l'on appelle la démocratie représentative (repräsentative Demokratie) [19][19] Théorie de la constitution, p. 337 et suiv. Sur le.... La « représentation » (Repräsentation) apparaît à une conception non critique de l'essence de l'État comme étant uniquement la reproduction de valeurs idéelles, opposée à la simple représentation (Vertretung) commerciale (juridique). Au nom de cette valeur et de la dignité personnelle qui en découle, le représentant doit être dans tous les cas le maître, et non le serviteur, ce par quoi la vieille thèse rousseauiste sur le rapport réel entre les députés parlementaires et leurs électeurs, renouvelée par Max Weber en sociologie de la domination, devient à tel point une norme que la prétention à la représentation est réservée à une élite bourgeoise éduquée et dotée d'un système de valeurs qui domine le corps social ­ l'idée d'une élite démocratique purement fonctionnelle étant du même coup exclue [20][20] Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op.....

4

Ce qui pour la pensée occidentale passe pour une « invention » faisant époque, « aussi décisive pour le développement politique de l'Occident et donc du monde que l'invention technique de la vapeur, de l'électricité, du moteur à explosion ou de l'énergie atomique [21][21] Karl Loewenstein, Verfassungslehre, op. cit. » pour l'économie, en ceci qu'elle permet d'apprivoiser le Léviathan par un démembrement fonctionnel, ce rapport nécessaire entre représentation (pensée d'un point de vue démocratique), souveraineté du peuple et division des pouvoirs [22][22] Ibid., p. 35 : « Le concept de division du pouvoir... semble historiquement contingent [23][23] Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op.... à notre tradition autochtone, et toute cette manière de voir apparaît « sèche », car relevant d'une compréhension seulement « technique » [24][24] Herbert Krüger, Allgemeine Staatslehre, op. cit., .... La théorie générale de l'État allemande, lorsqu'elle tente consciemment de s'affirmer au carrefour de la sociologie politique et de la théorie constitutionnelle, ne jure que par une représentation qui serait une représentation « ontologique ». Elle absolutise ainsi ce qui n'est qu'un aspect d'une domination responsable, à savoir, les mécanismes de contrôle formels étant mis à part, le fait que la domination doive se styliser et se discipliner jusqu'à un certain point parce qu'elle est contrainte de se mettre en scène (Darstellung) publiquement. Ainsi Herbert Krüger procède-t-il à une étatisation de la communauté patriotique d'origine piétiste, dans laquelle il incorpore, dans l'esprit de la tradition de la Réforme, l'apothéose objective de la division bourgeoise du travail et des rôles par Sieyès [25][25] Ibid., p. 232 et suiv. Sur la théorie de Herbert Krüger,.... Cette « ontologie », pour laquelle la représentation n'est pas une procédure réglée, mais quelque chose d'« existentiel », récuse certes l'« ontologie » de la théorie de la constitution de Carl Schmitt, d'après laquelle « représenter signifie rendre visible et présent à l'esprit un être invisible par le truchement d'un être publiquement présent », si bien que « la représentation produit une manifestation concrète d'un genre supérieur d'être » [26][26] C. Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 347,... ­ mais elle ne renie absolument pas l'origine de la problématique schmittienne, baroque à tous les sens du terme. Carl Schmitt souligne lui-même d'une manière tout à fait éclairante que c'est justement l'absolutisme qui a « très clairement et fermement appréhendé [cette pensée de la représentation], et a ainsi rendu d'abord possibles les transferts opérés par la Révolution française et le 19e siècle, du monarque à la représentation du peuple (Volksvertretung) élue [27][27] Ibid., p. 352, traduction modifiée. Voir aussi, du... ».

5

Il en ressort aussi qu'un concept de représentation comme celui de Thomas Hobbes, d'après lequel le souverain représente l'État en ceci qu'il constitue l'unité politique du peuple par son incarnation, ne pose aucune difficulté, tandis que pour un Anglo-Saxon, un tel emploi du terme de représentation semble choquant, du moins à première vue [28][28] Voir sur ce point Hanna Fenichel Pitkin, The Concept.... Personne ne donne procuration au souverain hobbesien comme un électeur le fait à son député : « Tout ceci n'autorise pas à agir comme un représentant en quelque sens littéral que ce soit. » Que Hobbes emploie le terme de représentation ne peut donc être que tactique : « ni le consentement, ni la représentation ne sont vraiment appropriés à la thèse de Hobbes, et ils ne sont inclus qu'en raison de leur pouvoir persuasif [29][29] Morton A. Kaplan, « How Sovereign is Hobbes' Sovereign ? »,... ».

Repräsentation vs. Vertretung

6

Au sein de la recherche allemande récente sur théorie de l'État, il est par contre frappant que le concept de représentation fasse l'objet d'un accord négatif visant à marginaliser la réflexion sur le mandat, voire même à l'éliminer ­ en usant abondamment de l'opposition langagière entre représentation-mandat (Vertretung) et représentation-incarnation (Repräsentation) ­ et ce, malgré la diversité des perspectives individuelles. On s'est même parfois laissé aller à accuser la littérature française et italienne, et surtout la littérature anglo-saxonne, d' « usage erroné d'un point de vue juridique », et ce parce que les mots de représentation, rappresentanza, representation y sont employés pour la représentation commerciale (Stellvertretung), mais aussi pour la présentification d'une valeur idéelle, et donc pour la représentation (Repräsentation) en son sens spécifiquement « ontologique » [30][30] Pour donner un exemple, et non des moindres, voir Gerhard.... En fait, d'après la compréhension allemande du droit constitutionnel, il n'y a pas de rapport juridique entre le peuple et ce que l'on appelle la représentation du peuple (Volksvertretung [31][31] L'allemand courant ne fait pas de différence sémantique...), ni entre le peuple et le Parlement (ce modèle de la représentation institutionnalisée) : ni sous la forme d'une relation organique institutionnelle (Organschaftsverhältnis), si sous la forme d'une construction juridique de la distinction entre les sujets de droit et l'exercice du droit. D'un point de vue juridique, la volonté du parlement ne doit être imputée qu'à l'État (elle n'est imputée au peuple que d'un point de vue politico-idéologique). La théorie juridique de l'actuelle constitution ne se distingue pas sur ce point du positivisme du droit public du Reich bismarckien, qui liait également les droits et devoirs des députés à un « mandat (Mandat) constitutionnel », mais non à un mandat des électeurs [32][32] Karl Rieker, « Die rechtliche Natur der modernen Staatsvertretung »,.... De manière similaire, le mandat libre est par ailleurs décrit comme l'expression nécessaire du système représentatif, dans la mesure où les députés ne sont absolument pas des mandataires des électeurs (Vertreter), mais un organe de l'État en vertu de la constitution [33][33] Gustav Seidler, « ??ber den Gegensatz des imperativen.... Georg Jellinek avait totalement raison de décrire cette conception comme celle qui dominait à son époque, et de l'opposer à la théorie du mandat, plus ancienne [34][34] Georg Jellinek, Allgemeine Staatslehre, Darmstadt,.... Robert von Mohl, avec sa définition orientée en fonction de l'évolution ouest-européenne de la représentation comme « représentation (Vertretung) au sens étatique », resta un outsider [35][35] Hartwig Brandt, Landständische Repräsentation im deutschen.... La tentative de Georg Jellinek fut doublement significative pour la « voie allemande [36][36] Georg Jellinek, Allgemeine Staatslehre, p. 566 et suiv,... ». Elle consistait à proposer une médiation entre d'une part les représentations (Vorstellungen) occidentales sur la délégation juridique (Rechtsübertragung) par les électeurs aux députés ou sur l'exercice indirect du pouvoir, et d'autre part la doctrine du droit public du second Reich, et ce avec une théorie spécifiquement « allemande » de la représentation. Georg Jellinek entendait par là une théorie « organologique » : la représentation du peuple (Volksvertretung) y est vue comme un « organe secondaire », c'est-à-dire l'organe d'un organe premier, à savoir l'organe du peuple pensé comme un organe d'État. Il entreprenait ainsi de dangereusement dérober au droit public sa dimension politique [37][37] Cf. Paul Laband, Das Staatsrecht des deutschen Reiches,... en rejetant la « description trompeuse de la représentation du peuple (Volksvertretung) » au profit d'une vision du parlement qui serait constitué sans médiation comme « organe du Reich » par la constitution et par elle seule. Cette tentative fut une proie facile de la critique logico-normative [38][38] Voir Hans Kelsen, Allgemeine Staatslehre, Bad Homburg....

7

Les points d'ancrage déterminants pour la compréhension allemande de la représentation vont cependant au-delà du positivisme en droit public, et sont plus profonds. Cette évolution doit être considérée comme l'ultime conséquence de certaines représentations (Vorstellungen) du libéralisme allemand classique (altliberal). Cela doit être mis en rapport avec les déformations qu'a connues la conception (Vorstellung) de la représentation parlementaire sous le règne du fameux principe monarchique [39][39] Le principe monarchique attribuait au Prince la souveraineté..., qui perpétuait l'idée baroque de représentation dans le constitutionalisme allemand. Du reste, la renaissance de la pensée « ontologique » de la représentation à la fin des années 1920 s'est faite explicitement en reprenant ces vieilles idées pré-positivistes, et c'est à cette époque que cette problématique a pris le dessus de manière si caractéristique sur la pensée de la représentation-mandat (Vertretungsgedanke).

8

Ce n'est bien entendu pas un hasard si la discussion allemande sur la représentation se concentre pour une grande part sur la relation du législatif et de l'exécutif dans le cadre conceptuel étroit du système représentatif, et laisse quasi inexploité le champ des relations et des problèmes qui naissent entre les citoyens actifs et les parlementaires. Cela ne date d'ailleurs pas de la victoire du positivisme en droit public : il s'agit d'une conséquence du dualisme constitutionnel allemand, qui a continué de faire une place aux anciens corps et états, et dont le schéma théorique corporatiste, celui du rapport corps-tête (corpus-caput), a survécu aux transformations profondes dues au principe parlementaire. La théorie célèbre qui invoque la soi-disant nécessité conceptuelle que la représentation (Repräsentation) se fasse auprès de quelqu'un ne fait qu'ériger au rang de proposition de droit public abstraite l'expérience historique concrète de la représentation (Vertretung) parlementaire du peuple (ou des privilégiés) auprès du Souverain [40][40] Carl Schmitt, « Catholicisme romain et forme juridique »,.... La volonté de tirer les conséquences nécessaires d'un point de vue conceptuel et d'élaborer des déductions dogmatiques systématiques à partir d'un concept axiomatique de représentation est une caractéristique intéressante des textes allemands qui se rapportent à ce sujet, à savoir ceux de Gerhard Leibholz, ou de Carl Schmitt et de ses élèves, et ce sur le plan politique comme sur le plan épistémologique. L'indépendance juridique des représentants ­ qui est, dans le cadre de certaines limites, une simple nécessité du point de vue de la technique juridique et décisionnelle ­ semble ainsi conforme au concept[41][41] Gustav Seidler s'est déjà élevé contre cette position,..., à savoir un postulat politique réaliste conceptuellement cohérent, mais indépendant des réalités à comprendre. Ce postulat est en outre utile pour dénoncer toute dépendance ouverte envers un parti comme contraire à la représentation, et pour contester de manière souterraine le caractère représentatif d'un gouvernement exclusivement parlementaire, c'est-à-dire dépendant des partis. La phrase de Carl Schmitt sur la République de Weimar, selon laquelle ne gouverne que celui qui a part à la représentation, signifie donc en clair que ne gouverne que celui qui gouverne autoritairement : « L'unité politique est représentée comme un tout. Il y a dans cette représentation quelque chose qui dépasse tout mandat (Auftrag) et toute fonction. C'est pour cette raison qu'on ne peut pas faire de n'importe quel « organe » un représentant. Seul celui qui gouverne a part à la représentation. Le gouvernement se distingue de l'administration et des affaires courantes en ceci qu'il représente publiquement (darstellt) et concrétise le principe spirituel de l'existence politique (...) La différence entre le gouvernement (Regierung) d'une communauté ordonnée et le pouvoir (Macht) d'un pirate ne peut s'appréhender avec des notions comme la justice, l'utilité sociale, et autres normes : le pirate peut lui aussi satisfaire à ces normes. La différence tient à ce que le gouvernement véritable représente l'unité politique d'un peuple ­ et non le peuple dans son existence naturelle [42][42] Théorie de la constitution, p. 349-350, traduction.... »

9

De même, la relation entre la représentation et l'espace public ne se fonde pas sur le fait que la manifestation d'une interdépendance sociale qui va au-delà du privé [43][43] Voir, sur le sujet, Hermann Heller, Staatslehre, Leyde,... peut difficilement s'effectuer de manière secrète ou privée, mais elle est plutôt déduite de manière conceptuelle de l'essence de la représentation [44][44] Ainsi, à la suite de Carl Schmitt, Gerhard Leibholz,.... Les intérêts uniquement économiques ne sont pas censés être susceptibles de représentation (repräsentationsfähig), car ils ne correspondent pas à celle-ci [45][45] Voir en ce sens Carl Schmitt, Théorie de la constitution,.... Dans un tel contexte, il faut être bien entraîné à la lutte pour rétablir la simple vérité de Hegel à propos de la nécessaire représentation des « grands intérêts » de la société bourgeoise [46][46] Voir Joseph H. Kaiser, Die Repräsentation organisierter....

La dialectique du modèle et de l'image

10

Au fond, au-delà de telles questions spécifiques, la fixation sur la pensée de la représentation publique (Darstellung) de l'unité politique [47][47] D'une manière typique, Karl Rieker conteste à la représentation... semble caractéristique de la tradition allemande, de même qu'une certaine dialectique idéelle de cette représentation (Darstellung), ou encore que la fixation sur l'antithèse entre représentation et identité [48][48] Voir Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op.... ­ c'est-à-dire, pour le dire politiquement, sur l'antithèse entre un système représentatif élitiste et l'identification vulgairement démocratique des gouvernants et des gouvernés [49][49] À ce concept étroit et unidimensionnel de représentation.... À ces contenus correspond la forme : la façon dont la théorie de l'État dont il est ici question utilise l'expression « représentation » est manifestement engluée dans la tradition langagière théologico-sacramentale, philosophico-épistémologique, esthétique, papaliste et absolutiste, bien plus qu'elle n'hérite des conventions langagières de la théorie des corporations ou du droit corporatif, de la politique ecclésiastique du conciliarisme, ou encore de l'ecclesia repraesentativa nationale de provenance calviniste [50][50] Dans Repräsentation. Studien zur Wort- und Begriffsgeschichte.... Pris dans la pensée de l'image [51][51] Comme l'écrit Hasso Hofmann à la fin de ce texte, la..., ce concept de représentation suggère politiquement que le problème de l'unité politique tiendrait essentiellement dans la reproduction d'un « être plus élevé », donc de quelque chose de pré-donné, plutôt que dans l'organisation de procédures permettant la concentration de la volonté, ou dans la stabilisation et l'institutionnalisation de l'interdépendance et de l'agir en commun. Un tel concept de représentation, orienté à une unité réelle ou hypothétique au caractère statique, peut de ce fait être mis au service de prétentions à la domination autoritaires et conservatrices aussi facilement qu'à celui de prétentions révolutionnaires, qui le « dévoilent » comme une pure fiction dans une perspective de critique de l'idéologie.

11

L'autre variante politique de la pensée de l'image n'est pas moins douteuse : elle comprend la représentation comme la projection (Abbildung) de la diversité des intérêts et des courants sociaux, ne pense plus les décisions politiques que comme des parallélogrammes de forces (obtenus de façon adéquate par des enquêtes d'opinions), et fait de la proportionnelle un dogme [52][52] C'est ici l'antithèse de la « tradition allemande »,....

12

Au lieu d'analyser le processus de production de l'identité de groupe, qui semble pourtant bien réel-dialectique, ces théories de la représentation s'empêtrent ainsi dans les conséquences de la pensée de l'image, dans une dialectique modèle-image (Urbild-Abbild) purement idéelle. La contradiction du concept politique de représentation est censée tenir en ceci « que l'invisible est présupposé absent alors qu'on le rend néanmoins simultanément présent [53][53] Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit.,... ». La représentation est posée comme l'antithèse politique de l'identité, là où la question véritable serait celle de savoir comment l'identité d'un groupement est pensable autrement que comme représentation, que comme repraesentatio identitatis[54][54] Voir note 48..

13

Il faut noter que la dialectique du modèle et de l'image a été thématisée par Hans-Georg Gadamer dans Vérité et méthode[55][55] Hans-Georg Gadamer, Wahrheit und Methode, Tübingen,.... Cette figure de pensée réduit la représentation à la réflexion d'un sujet unique (le représentant) sur la présentification (Vergegenwärtigung) de quelque chose par quelque chose d'autre. Elle déforme du reste la conception selon laquelle les représentés, à savoir le substrat personnel de l'unité représentée, sont pensés au mieux comme absents dans la représentation. Cette idée de la représentation (Repräsentationvorstellungen) reste prise dans la pensée de la représentation-mandat (Vertretung) bien plus que ses défenseurs n'en ont conscience, eux qui soulignent pourtant la différence entre représentation (Repräsentation) et mandat (Vertretung) [56][56] Pour Hasso Hofmann, le point commun entre cette idée.... Un tel rapport sémantique entre représentation devant un public (Darstellung), représentation idéelle (Vorstellung) et représentation-mandat (Vertretung) a été bien expliqué par Wilhelm Traugott Krug [57][57] Wilhelm Traugott Krug, Allgemeines Handwörterbuch der... : « La représentation (...) signifie tantôt l'idée (Vorstellung) d'une chose, parce qu'ainsi elle est présentifiée (vergegenwärtigt) dans notre esprit, tantôt la présentation (Darstellung) d'une chose dans la perception extérieure, tantôt aussi le fait qu'une personne agisse au nom d'une autre (Vertretung), parce qu'ainsi la première rend présente (vergegenwärtigt) la seconde, qui est absente, s'en fait une idée (vorstellt) et la présente publiquement (darstellt)[58][58] La traduction des divers termes allemands que recouvre.... »

14

Quoi qu'il en soit, la seule dialectique du modèle et de l'image ne change rien non plus au caractère visiblement statique d'une théorie de la représentation focalisée sur la pensée de l'image. Cette fixation, qui pour l'« ontologie » de la représentation n'a presque plus besoin de justification, vaut y compris pour la construction théorique sociologique de grande valeur d'un Hans Julius Wolff. Celui-ci veut comprendre avec la catégorie de représentation tous les phénomènes qui relèvent du social : ils se situeraient, du point de vue d'une théorie systématique et de l'histoire des idées, entre d'une part une construction magique et mythique de l'identité, et d'autre part une représentation (Stellvertretung) volontaire et réglée d'une instance par une autre. Quel qu'en soit le caractère dynamique, toute représentation devrait avoir « quelque chose d'existentiel », si bien qu'elle appartiendrait « au monde de l'être, non à celui de l'action » [59][59] Hans Julius Wolff, Organschaft und juristische Person,.... Plus précisément, Wolff comprend par le terme de représentation (Repräsentation) en tant que catégorie sociologique la représentation (Vertretung) d'une communauté qui n'est pas fixée par l'ordre du groupe, ou plutôt : ce dont est porteuse une telle représentation de groupe (Gruppenvertretung) lorsqu'elle n'est pas institutionnalisée mais qu'elle ne repose plus seulement sur l'identification magique. Ainsi, l'action des représentants est mise au compte de ce groupe ou est revendiquée par lui du seul fait de leur appartenance à un groupe (et non en tant qu'action des organes institutionnels correspondant à la constitution du groupe, ou en tant que mandataire (Stellvertretung) en vertu d'une nomination ou d'une reconnaissance formelles). Wolff entend différencier en détail trois formes d'une telle représentation : la représentation véritable (par laquelle il comprend la présentification de quelque chose d'invisible, l'incarnation d'une idée) ; la représentation médiatisée, ce qui est censé signifier : la représentation véhiculée par la solidarité consciente du groupe ; et enfin la représentation vulgaire ou privatisée, en vertu de la similarité particulière, rendue empiriquement concrète, de certaines qualités, contenus intentionnels ou intérêts des membres du groupe. Dans cette approche, la représentation ne décrit pas au sens juridique une institution homogène, mais seulement un dénominateur commun auquel plusieurs institutions juridiques peuvent être rapportées, comme par exemple l'autorité parentale, la caution solidaire, la requête conjointe, et la responsabilité sans faute en droit international. En l'appliquant à ce que nous nommons la représentation parlementaire, cela donne d'après Wolff que ce n'est pas l'élu qui devient représentant, mais le représentant (social) qui est élu [60][60] Ibid..

Un problème allemand ­ et ses conséquences positives

15

Cette façon de poser le problème de la représentation a eu des répercussions jusque dans le débat sur la constitution actuelle, la Grundgesetzt de l'Allemagne fédérale [61][61] La thématisation de l'émergence d'une démocratie partidaire.... Ce sont en effet ces particularités des conceptions allemandes de la représentation (Repräsentationsvorstellungen) qui conduisent tout naturellement à opposer de façon antithétique la domination du parlementarisme délibératif et la démocratie plébiscitaire de partis de masse ayant investi l'État. Cette problématique est liée à une vision de la démocratie partidaire comme succédané de démocratie directe, vision qui correspond certes à un « concept » qui entend dire « l'essence » de la représentation, mais qui est quelque peu étrange au vu des relations réelles, à savoir du caractère hautement indirect du processus de formation de la volonté qui passe par les partis, malgré certains moments réellement plébiscitaires dans nos votes, et compte tenu de la différence qu'il faut établir entre les groupes parlementaires et les partis en tant qu'organisations de masse. Cela aboutit très concrètement à la thèse selon laquelle l'article 38 de la constitution, qui détermine classiquement le statut juridique du député comme étant un représentant (Vertreter) de tout le peuple qui n'est lié ni par des ordres, ni par des directives, et n'est soumis qu'à sa conscience [62][62] Grundegesetzt, art. 38, & 1 : « Les députés du Bundestag..., et la reconnaissance constitutionnelle à l'article 21 des partis politiques en tant que « porteurs » ­ non exclusifs ­ « de la formation politique de la volonté du peuple » [63][63] Grundegesetzt, art. 21, & 1 : « Les partis concourent... s'excluraient mutuellement [64][64] Voir surtout Gerhard Leibholz : « Der Gestaltwandel.... La même chose vaut pour cette doctrine qui, suivant la tradition du postulat libéral classique (alt-liberalen) de la dissolution de la souveraineté par la représentation, définit là encore l'article 38 de la constitution comme inconciliable ­ du fait de « l'hétérogénéité » de la représentation et de la souveraineté - avec le principe de souveraineté populaire de l'article 20, d'après lequel tout pouvoir d'État, qui découle du peuple par le vote, est pourtant exercé par les organes séparés du législatif, de l'administration et de la justice [65][65] Grundegesetzt, art. 20, & 2-4 : « (2) Tout pouvoir....

16

Pour Siegfried Landshut, cela signifie que « l'essence la plus puissante et la plus élevée » de la représentation, dans sa dignité et sa sublimité, tiendrait « uniquement dans la possibilité que certaines personnes, du fait de leur carrure intellectuelle et du contexte, soient en mesure de faire leur la chose publique, la res publica, et ainsi de rendre efficace, reconnaissable et public ce qui est la cause de tous. Dans la représentation, quelque chose devient efficace qui n'est pas identique avec la personne du représentant, qui n'est pas une création, un produit de sa propre volonté et de ses propres représentations (Vorstellung). Ce qu'il rend présent lui est transmis, est quelque chose qui va au-delà de lui-même et de toutes les personnes qui forment avec lui la communauté [66][66] Landshut, « Der politische Begriff der Repräsentation »,.... »

17

Par le biais d'une certaine théorie de la représentation, et plus précisément par le biais de l'identification de la démocratie parlementaire de la constitution de Bonn avec une idéologie politique particulière et historiquement très relative, centrée sur une conception déterminée de la représentation, le principe d'herméneutique constitutionnelle élémentaire de l'unité du texte est ainsi passé à la trappe, et avec lui la signification juridique actuelle tant de l'article 38 que des articles 20 et 21 de la constitution. Pourtant, la compréhension du fait que le parlementarisme, avec son principe de construction du mandat libre, est plus ancien que le modèle doctrinaire du libéralisme classique du parlement des notables, et que l'ordre étatique démocratique est de date plus récente que ses esquisses pré-révolutionnaires, devrait finir par s'imposer, et les conséquences en être tirées. Ce qui est préoccupant dans l'insistance sur le non-normatif, le non-conforme aux procédures, dans l'étalage du conforme à l'être, dans la survalorisation de l'existentiel, tient en ceci que la représentation politique ­ quoiqu'elle puisse signifier en détails ­ est en tout cas, en tant qu'advenir ou événement, repoussée hors du domaine de l'organisation normale. L'apothéose de cette théorie de la représentation, a été livrée en 1933 par Nicolai Hartmann, particulièrement apprécié de juristes plus ambitieux qu'informés sur le plan philosophique. Il y est écrit que parce qu'une communauté « (veut) être "gouvernée" », et parce que cette fonction ne peut être remplie que par une conscience, parce qu'en outre l'esprit commun d'un peuple qui est invoqué a certes en soi une individualité historique, mais n'est ni un sujet, ni une conscience (pour ne pas parler de la masse des individus), il faudrait une « conscience dirigeante et gouvernante d'un ordre plus élevé ». Et parce qu'il n'y en a pas, l'État aurait besoin à la place d'individus singuliers, « s'élevant de façon représentative (repräsentativ) au-dessus de l'humanité privée individuelle ». L'État, ou ce que Hartmann nomme l'esprit objectif, ce « niveau spirituel » supra-individuel et historique, élèverait « l'individu isolé à la place vide de la conscience dirigeante, en tant qu'individu représentant (repräsentierende) » [67][67] Nicolai Hartmann, Das Problem des geistigen Seins,.... Il est clair qu'une telle théorie est assez indifférente à la question de la technique par laquelle « l'individu est élevé à la position représentante (repräsentierende) », que ce soit par succession, élection ou violence : « L'usurpateur lui aussi assume factuellement la même responsabilité. » Il est non moins évident ­ Hartmann l'ajoute explicitement ­ qu'une communauté ainsi gouvernée peut difficilement se maintenir sans la croyance que Dieu donne l'entendement à celui à qui il confie une telle charge.

18

Au vu des pesanteurs historiques spécifiques qui pèsent sur la discussion allemande de la théorie de l'État ­ pesanteurs qui n'ont à l'évidence pas encore été complètement affrontées ­, on est en droit de parler du concept politique de représentation comme d'un problème particulièrement allemand. Y fait défaut cette conscience de soi révolutionnaire civique-bourgeoise qui a fêté la notion de mandat (Mandat) typique de la représentation parlementaire comme une invention technique faisant époque. Il faut cependant noter que c'est précisément pour cela qu'un  il attentif aux contextes historico-institutionnels a continué d'être ouvert, et qu'un regard aiguisé a été porté sur les processus et problèmes qui consistent à travers diverses formes de représentation à imputer socialement une action, à découvrir des valeurs sociales, ou à actualiser l'identité des groupes. Ces questions peuvent difficilement être comprises avec la catégorie juridique de représentant-mandataire (Stellvertretung), ou en tout cas pas exclusivement en s'appuyant sur elle. En dépit de ses fixations historiques particulières, de sa fonction sociale et de ses prises de parti ou de ses unilatéralismes politiques prononcés, notre tradition conceptuelle spécifique, qui a connu une renaissance à la fin des années 1920, conserve la connaissance du fait que la représentation n'est pas organisée normativement une bonne fois pour toutes, qu'elle n'est pas légitimée de façon inconditionnelle par le vote, et que les relations de représentation et les relations de domination ne sont pas complètement séparées. Or, il semble bien que la discussion contemporaine pourrait rendre cet aspect de la tradition exceptionnellement fécond.

Pour une histoire conceptuelle de la représentation

19

Ce travail voudrait aider à la discussion du problème en se concentrant sur l'explication de quelques questions préalables, à commencer par l'histoire linguistique. Il tire son impulsion de la fréquence et du naturel avec lesquels, aujourd'hui comme hier, on fonde nombre de déductions théoriques sur la seule évocation d'un sens prétendument « authentique » ou « originaire » du terme de représentation ­ un sens qui, regardé en pleine lumière, n'est généralement prouvé par rien de plus que par son caractère communément admis de nos jours. Les raisonnements de mon ouvrage Repräsentation. Studien zur Wort- und Begriffsgeschichte von der Antike bis ins 19. Jahrhundert confrontent les déductions pseudo-objectives tirées d'un sens originaire putatif du symbole linguistique à la preuve de dépendances et de transformations historiques de la notion de représentation, confrontation au cours de laquelle la gamme des significations mises au jour démontre l'inutilité de ces raccourcis de l'étymologie vulgaire, ainsi que de ces simplifications lexicales. Une phrase caractéristique comme celle selon laquelle le symbole linguistique en question signifierait, depuis Cicéron, « rendre "présent" (präsent), c'est-à-dire "présentifier", "rendre effectif", ce qui, en soi, n'est pas "là" », et que « la représentation » tombe de ce fait « dans la catégorie universelle de la mandature (Stellvertretung), du "tenir lieu de" [68][68] Rolf K. Ho:cevar, Stände und Repräsentation beim jungen... », n'est justement pas tenable sous cette forme. Et des définitions comme celle suivant laquelle « étymologiquement, le sens littéral de représenter est "présenter à nouveau", et il en est venu à partir de là à signifier apparaître à la place d'un autre [69][69] John A. Fairlie, « The Nature of Political Representation »,... », ne permettent pas de se représenter (Vorstellung) suffisamment le sens antique. L'interprétation communément admise du préfixe re-, en particulier, ne touche vraiment qu'un aspect très partiel, qui pris séparément donne une image très fausse du terme.

20

Si l'on étudie l'usage romain, et que l'on suit l'histoire du mot repraesentare et de ses dérivés depuis le latin classique jusqu'au latin médiéval, si l'on réfléchit au fait que l'expression fait tout de même fonction de terme technique juridique dans la jurisprudence classique, sous la période du droit romain vulgaire, dans les droits germaniques et dans la langue juridique du haut Moyen Âge (à savoir, en droit des obligations, pour des règlements, en particulier le règlement immédiat, le règlement à l'avance et le règlement en espèce, et, en droit processuel, pour la comparution et le renvoi), il faut constater que l'on n'a nulle part affaire à la question de la représentation-mandat (Stellvertretung). Il faudra donc reconnaître qu'à l'origine, il ne peut être question du sens universel de la catégorie de la représentation-mandat (Stellvertretung) ou du « tenir lieu de », ni en tant que « présentification » (Vergegenwärtigung), ni en tant que « re-présentification » (Wiedervergegenwärtigung). Mais s'il en est ainsi, se pose alors la question de la manière et du contexte dans lequel cette signification universelle a échu à l'expression « représentation », et plus particulièrement celle de savoir d'où provient la signification du vicariat politique. Il existe bien entendu quelques suppositions ­ mais justement, elles ne sont guère plus que des suppositions, dont le spectre va des anciens conciles ecclésiastiques à la langue diplomatique, en passant par les usages du droit canon et la langue juridique anglaise. La thèse selon laquelle ce développement problématique serait lié à la pensée du Corpus Mysticum et à la doctrine de la persona repraesentata, à savoir en dernière instance avec la formation de la représentation (Vorstellung) de ce que nous nommons aujourd'hui une personne juridique, mérite bien entendu une attention spécifique.

21

Partant de l'explication de questions préalables en histoire linguistique, notre chemin conduit par la force des choses à tenter une histoire conceptuelle de la représentation, avec un double objectif. Il s'agit tout d'abord de dégager le concept politique de représentation, qui relève du droit public, de la fixation sur certaines spécificités contre-révolutionnaires du constitutionnalisme allemand, et de relier l'empreinte révolutionnaire de la notion à son histoire plus ancienne, prérévolutionnaire. Il s'agit aussi de contribuer, par un jugement historique nuancé, au cadrage du problème de la représentation dans le sens large qui a déjà été évoqué.

22

Ce qui est donc présupposé par une telle histoire conceptuelle, qui doit être distinguée de l'histoire des idées, des problèmes et des institutions, c'est qu'au commencement était le mot, et non le concept, que les mots ne peuvent être vus comme des « sceaux conceptuels interchangeables et transplantables de contenus qui sont compris de façon similaire [70][70] Helmut Quaritsch, Staat und Souveränität, vol. 1, Frankfurt/Main,... ». Le concept que nous interrogeons ne peut en conséquence être saisi par la recherche en histoire conceptuelle qu'en passant par l'histoire de l'usage du mot de représentation dans les langues spécialisées comme le droit [71][71] Cf. sur ce point Hermann Lübbe, Säkularisierung. Geschichte.... La « représentation » n'est pas un concept fixé de tout temps par l'identité de son objet, la « représentation » n'est pas le nom d'une chose, mais une expression « synsémantique [72][72] En linguistique, une expression synsémantique est un... » ou « syncatégorématique [73][73] Le mot, d'origine scolastique, renvoie à un sens qui... » avec laquelle on peut opérer de diverses manières, dans la mesure où elle acquiert un sens au sein d'un contexte à chaque fois déterminé. La question n'est ainsi pas celle de l'objet nommé et de son essence, elle ne peut être que celle de la signification dans un certain contexte. Ce contexte de signification, parce qu'il relève du linguistique, a toutefois ses propres règles. Si la langue fonde un médium intersubjectif qui à la fois cache et découvre, elle a néanmoins une réalité spirituelle propre, qui reste, mais de façon relative, porteuse d'une loi intrinsèque, avec un sens toujours déjà donné, y compris lorsqu'elle se réalise dans les contextes sociaux d'action : nous connaissons la fonction du langage, nous pouvons nous en servir et l'analyser, et ce sans savoir sur quoi repose l'effet de langage. Les structures sociales survivent aux structures constitutionnelles ; les structures linguistiques survivent cependant aux structures sociales. Les significations linguistiques ne sont certes pas absolument immuables, mais en tant que réalités héritées, elles ne sont pas non plus manipulables à souhait, et cela fait partie de l'autonomie relative de la langue.

23

Parce qu'il semble que le concept de « représentation » doive être envisagé dans un contexte à chaque fois spécifique, et comme terme technique dans un nombre limité de circonlocutions de divers langages spécialisés, il paraît opportun d'étudier tous les emplois techniques, toutes les « acceptions en contexte », autant que cela est possible sur la base des sources écrites telles qu'elles nous sont accessibles, et dans les limites qu'implique l'horizon de l'expérience subjective [74][74] On a ainsi traduit le terme de Konsoziation, qui désigne.... Face à la remarquable continuité d'un mode d'expression baroque et englobant, il s'agit en particulier de thématiser et mettre au jour les emprunts. Ce faisant, trois usages linguistiques clairement différents les uns des autres se profilent, à chaque fois centrés sur un axe bien particulier. Le premier usage tourne autour de la dialectique du modèle et de l'image ; il plonge ses origines dans la théologie et fut légué aux philosophes. Le second usage tourne autour de la mandature (Stellvertretung), dans le cadre d'une compréhension spécifiquement juridique héritée de la langue liturgique. Le dernier usage, pour lequel j'emploie le terme de « représentation-identité » en reprenant un terme de Jean de Ségovie [75][75] Jean de Ségovie (1395-1473), théologien espagnol qui..., désigne un domaine dans lequel il en va du problème de l'action corporative et de l'auto-articulation d'un collectif.

24

À travers une telle histoire conceptuelle, l'énorme importance politique du renouvellement de la théorie de l'État sur la question de représentation qu'a connu l'époque de Weimar devient plus compréhensible, de même que la dimension scientifique et épistémologique du problème de la reconstruction du concept de représentation.

Notes

[1]

Lorsque nous emploierons en français le terme de « représentation », nous ne signalerons désormais entre parenthèses le terme allemand que lorsqu'il ne sera pas celui de Repräsentation, le plus employé par Hasso Hofmann (NdT).

[2]

Nous remercions les Éditions Duncker & Humblot pour leur aimable autorisation de reproduire une version traduite et abrégée de l'introduction de l'auteur à son livre, Repräsentation. Studien zur Wort- und Begriffsgeschichte von der Antike bis ins 19. Jahrhundert (Duncker & Humblot, Berlin, 2003 [1974], p. 15-37) (NdT).

[3]

Gerhard Leibholz, Das Wesen der Repräsentation und der Gestaltwandel der Demokratie im 20. Jahrhundert, Berlin, De Gruyter, 1966, 3e édition [1929], p. 13 et suiv.

[4]

Carl Schmitt, Théorie de la constitution, Paris, PUF, 1993 [1928], p. 347. Voir, à la suite de Schmitt, Joseph H. Kaiser, Die Dialektik der Repräsentation, Festschrift für Carl Schmitt, Berlin, Duncker & Humblot, 1959, p. 71-80 ; et Heinz Rausch (dir.), Zur Theorie und Geschichte der Repräsentation und Repräsentativverfassung, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1968, p. 470-481. Voir aussi Hans Pollmann, Repräsentation und Organschaft. Eine Untersuchung zur verfassungsrechtlichen Stellung des Bundesrates der Bundesrepublik Deutschland, Berlin, Duncker & Humblot, 1969, p. 40 et suiv.

[5]

Max Imboden, « Politische Systeme », in Max Imboden, Politische Systeme ­ Staatsformen, Bâle/Stuttgart, Helbing &Lichtenhahn, 1964 (nouvelle édition en un volume), p. 3-130, 107 et suiv.

[6]

Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 337 et suiv.

[7]

Voir Otto Kimminich, « Das Staatsoberhaupt in der parlamentarischen Demokratie (Bericht) », Veröffentlichungen der Vereinigung der Deutschen Staatsrechtslehrer, Walter de Gruyter, vol. 25, 1967, p. 255.

[8]

Max Weber, Économie et société, Paris, Plon, 1971, p. 300 (traduction modifiée).

[9]

Joseph H. Kaiser, Die Dialektik der Repräsentation..., op. cit., p. 72.

[10]

Siegfried Landshut, Kritik der Soziologie und andere Schriften zur Politik, Neuwied a. Rh. &Berlin, Luchterhand, 1969, p. 347-360.

[11]

Herbert Krüger, Allgemeine Staatslehre, Stuttgart, Kohlhammer, 1964 [1966], p. 232 et suiv., 236, 238.

[12]

Eric Voegelin, Die Neue Wissenschaft der Politik, Munich, Wilhelm Fink, 1965, p. 17.

[13]

Erich Kaufmann, Zur Problematik des Volkswillen, in Erich Kaufmann, Gesammelte Schriften, vol. 3, Göttingen, Schwartz, 1960 [1931], p. 272-284, 275 et suiv.

[14]

Les sous-titres ont été ajoutés par les traducteurs (NdT).

[15]

Charles E. Gilbert, « Operative Doctrines of Representation », American Political Science Review, vol. 57, 1963, p. 604-618, 604.

[16]

Ibid.

[17]

Alfred de Grazia, Public and Republic. Political Representation in America, Knopf, New York, 1951, p. 3.

[18]

James Madison, in The Federalist Papers, Nr. 14, cité d'après l'édition du Mentor Books, New York, 1961, p. 98 et suiv. Sur cette orientation, voir Karl Loewenstein, Political Power and the Governmental Process, Chicago, 1957 (tr. all. : Verfassungslehre, Tübingen, Mohr, 1959 (2e édition 1969), p. 37 et suiv.) ; Dolf Sternberger, Die Erfindung der « Repräsentativen Demokratie ». Eine Untersuchung von Thomas Paines Verfassungs-Ideen, in Dolf Sternberger, Nicht alle Staatsgewalt geht vom Volke aus ­ Studien über Repräsentation, Vorschlag und Wahl, Stuttgart/Berlin/Köln/Mainz, Kohlhammer,1971, p. 59-81.

[19]

Théorie de la constitution, p. 337 et suiv. Sur le détail de la théorie de la représentation de Carl Schmitt, voir Hasso Hofmann, Legitimität gegen Legalität : Der Weg der politischen Philosophie Carl Schmitts, Neuwied/Berlin, Luchterhand, 1964, p. 150 et suiv.

[20]

Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 32, 73, 166.

[21]

Karl Loewenstein, Verfassungslehre, op. cit.

[22]

Ibid., p. 35 : « Le concept de division du pouvoir est lié de manière essentielle et nécessaire avec la théorie et la pratique de la représentation et avec la technique de gouvernement qui s'appuie sur elle. »

[23]

Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 61 et suiv., 78.

[24]

Herbert Krüger, Allgemeine Staatslehre, op. cit., p. 236.

[25]

Ibid., p. 232 et suiv. Sur la théorie de Herbert Krüger, voir également Hans Julius Wolff, Organschaft und juristische Person ­ Untersuchungen zur Rechtstheorie und zum öffentlichen Recht, vol. 2 : Theorie der Vertretung (Stellvertretung, Organschaft und Repräsentation als soziale und juristische Vertretungsformen), Aalen, Scientia Verlag, 1968 [Berlin, 1934], p. 84 et suiv. L'ouvrage conclut cependant, comme Georg Simmel (Soziologie, Leipzig, Duncker & Humblot, 1908, p. 539) l'avait fait avant lui, que « les individus comme les groupes sont bénéficiaires de forces et de créances considérables venant de groupements qu'ils ont eux-mêmes équipés avec les énergies et les qualités nécessaires ».

[26]

C. Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 347, traduction modifiée.

[27]

Ibid., p. 352, traduction modifiée. Voir aussi, du même auteur, « Catholicisme romain et forme juridique » (1925), in Carl Schmitt, La visibilité de l'Église ; Catholicisme romain et forme politique ; Doniso Cortés, Paris, Cerf, 2011. En 1933, Carl Schmitt a explicitement rejeté l'idée de représentation comme une « pensée baroque », alors qu'il voyait dans la « direction raciale du Führer » le principe d'identité absolument posé (Carl Schmitt, État, mouvement, peuple, Paris, Kimé, 1998).

[28]

Voir sur ce point Hanna Fenichel Pitkin, The Concept of Representation, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1967, p. 14 et suiv.

[29]

Morton A. Kaplan, « How Sovereign is Hobbes' Sovereign ? », The Western Political Quarterly, vol. 9, 1956, p. 395 et p. 399.

[30]

Pour donner un exemple, et non des moindres, voir Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 32 et suiv.

[31]

L'allemand courant ne fait pas de différence sémantique entre « représentation du peuple », « représentation populaire » et « représentation nationale » (NdT).

[32]

Karl Rieker, « Die rechtliche Natur der modernen Staatsvertretung », Zeitschrift für Literatur und Geschichte der Staatswissenschaften, vol. 2, 1894, p. 14-67.

[33]

Gustav Seidler, « ??ber den Gegensatz des imperativen und freien Mandates der Volksvertreter », in Carl Samuel (dir.), Zeitschrift für das Privat- und öffentliche Recht der Gegenwart, no 24, 1897, p. 123-127.

[34]

Georg Jellinek, Allgemeine Staatslehre, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1960, 7e réimp. de la 3e éd. [1900], p. 580 et suiv. (tr. fr. L'État moderne et son droit, t. 1, Théorie générale de l'État, t. 2, Théorie juridique de l'État, Paris, Éditions Panthéon-Assas, 2005).

[35]

Hartwig Brandt, Landständische Repräsentation im deutschen Vormärz ­ Politisches Denken im Einflu??feld des monarchischen Prinzips, Neuwied/Berlin, Luchterhand, 1968, p. 235, 242 et suiv.

[36]

Georg Jellinek, Allgemeine Staatslehre, p. 566 et suiv, 577, 580 et suiv., 584 et suiv.

[37]

Cf. Paul Laband, Das Staatsrecht des deutschen Reiches, 4e édition, t. 1, Tübingen/Leipzig, Mohr, 1901, p. 272 et suiv.

[38]

Voir Hans Kelsen, Allgemeine Staatslehre, Bad Homburg v. d. Höhe, Berlin/Zürich, Max Gehlen, 1966 [1925], p. 310 et suiv. Traduction française : Théorie générale du droit et de l'État, suivie de La doctrine du droit naturel et le positivisme juridique, Paris, LGDJ/Montchrestien, 1998.

[39]

Le principe monarchique attribuait au Prince la souveraineté et la prééminence dans l'État. Le Prince pouvait limiter l'autorité de l'État à travers une constitution, mais sa souveraineté était antérieure à celle-ci et n'en découlait pas, alors que les états et la représentation populaire voyaient au contraire leur action déterminée par la constitution (NdT).

[40]

Carl Schmitt, « Catholicisme romain et forme juridique », art. cité. Gerhard Leibholz s'y était déjà opposé, avec raison. Voir Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 41 et suiv.

[41]

Gustav Seidler s'est déjà élevé contre cette position, en renvoyant à l'histoire : « ??ber den Gegensatz des imperativen und freien Mandates », art. cité, p. 124 et suiv. Voir à ce sujet le travail profond et qui fait désormais autorité de Christoph Müller, Das imperative und freie Mandat ­ ??berlegungen zur Lehre von der Repräsentation des Volkes, Leyde, A. W. Sijthoff, 1966.

[42]

Théorie de la constitution, p. 349-350, traduction modifiée.

[43]

Voir, sur le sujet, Hermann Heller, Staatslehre, Leyde, Sijthoff, 1934, p. 228 et suiv.

[44]

Ainsi, à la suite de Carl Schmitt, Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 176 (cette essence doit dans ce contexte être comprise comme incarnation de l'unité politique, NdT).

[45]

Voir en ce sens Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 347 et suiv. ; Emil Gerber, Der staatstheoretische Begriff der Repräsentation in Deutschland zwischen Wiener Kongre?? und Märzrevolution, Neunkirchener Zeitung, 1929, p. 11 ; Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 32 ; Ernst Forsthoff, « Zur verfassungsrechtlichen Stellung und inneren Ordnung der Parteien », in Ernst Forsthoff, Karl Loewenstein, Werner Matz, Die politischen Parteien im Verfassungsrecht, Tübingen, Mohr, 1950, p. 5-24, p. 8.

[46]

Voir Joseph H. Kaiser, Die Repräsentation organisierter Interessen, Berlin, Duncker & Humblot,1956, p. 310 et suiv.

[47]

D'une manière typique, Karl Rieker conteste à la représentation du peuple (Volksvertretung) la qualité d'organe d'État (« Die rechtliche Natur der modernen Staatsvertretung », art. cité, n. 29, p. 66), « parce qu'elle ne représente pas le peuple dans son unité politique, mais dans sa diversité sociale, et même dans sa discorde. »

[48]

Voir Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 337 et suiv., et Hasso Hofmann, Legitimität gegen Legalität..., op. cit.

[49]

À ce concept étroit et unidimensionnel de représentation correspond ici ­ pour peu qu'on le prenne au sérieux et avec précision ­ un concept de démocratie qui est poussé au sommet de l'absurdité et qui n'est pas amélioré par le fait qu'on le fasse remonter à Rousseau. L'« identité des gouvernants et des gouvernés » n'est, dans la praxis politique, rien d'autre qu'une série d'identifications, et ne peut être rien d'autre ; elle ne signifie donc pas la minimalisation de la domination, mais celle de la responsabilité des dominants. Pour une critique, voir les contributions d'Ernst Fraenkel réunies sous le titre Deutschland und die westlichen Demokratien, Stuttgart, Kohlhammer, 1973 [1964] ; et du même auteur, Der Pluralismus als Strukturelement der freiheitlich-rechtsstaatlichen Demokratie (Verhandlungen des 45. Deutschen. Juristentages, vol. II/B), Munich/Berlin, Beck, 1964.

[50]

Dans Repräsentation. Studien zur Wort- und Begriffsgeschichte von der Antike bis ins 19. Jahrhundert, Hasso Hofmann identifie dans le droit corporatif la source principale de l'émergence au 13e siècle du concept de repraesentio identitatis, une représentation identité où la représentation ne repose pas sur le mandat, où il ne s'agit pas de représenter juridiquement quelqu'un d'autre (individu, groupe, peuple), où la représentation n'est donc pas assimilable à la Vertretung, mais où elle s'effectue selon le modèle de la pars pro toto, un individu ou un groupe représentant la collectivité dont il fait partie en l'incarnant. Cette représentation-identité se retrouve sous une forme modifiée dans le conciliarisme du 15e siècle, et c'est seulement avec l'ecclesia repraesentativa du 17e siècle que la représentation-mandat s'affirme vraiment dans le langage théologique. L'ouvrage de Hasso Hofmann peut se comprendre comme une entreprise double, visant à démontrer que la représentation ne peut du point de vue de l'histoire conceptuelle se réduire à la représentation-mandat, mais que l'interprétation schmittienne et, au-delà « allemande », avec son insistance sur la représentation-incarnation d'une réalité de type supérieur, est elle-aussi infondée à revendiquer une « essence » transhistorique de la représentation ­ alors que sa problématique trouve assez précisément ses origines dans l'absolutisme et la Contre-réforme de l'âge baroque (NdT).

[51]

Comme l'écrit Hasso Hofmann à la fin de ce texte, la troisième source historique du concept de représentation (aux côtés de la représentation-Vertretung et de la représentation-identité) est la dialectique du modèle (Urbild) et de l'image (Abbild), la question étant la capacité de la seconde à « représenter » le premier. Cette source est d'ailleurs la plus ancienne, et elle plonge notamment ses origines dans la théologie et les mystères de l'eucharistie. La « tradition allemande » des penseurs du politique comme Carl Schmitt est ici influencée par des réflexions de philosophes tels que Heidegger et Gadamer. Cette « tradition allemande » insiste fondamentalement sur deux points : d'une part, la représentation consisterait par essence dans une dialectique de la présence et de l'absence pensable sur le patron du modèle et de l'image ; d'autre part, cette dialectique ne serait opératoire que dans la mesure où celui qui représente offre une image publique, une « représentation » (Darstellung) de l'entité supérieure représentée (NdT).

[52]

C'est ici l'antithèse de la « tradition allemande », à savoir une certaine vision libérale de la politique comme pur enregistrement des intérêts socio-économiques, qui est ainsi visée par Hasso Hofmann (NdT).

[53]

Carl Schmitt, Théorie de la constitution, op. cit., p. 347, traduction modifiée. Et aussi Gerhard Leibholz, Wesen der Repräsentation..., op. cit., p. 26.

[54]

Voir note 48.

[55]

Hans-Georg Gadamer, Wahrheit und Methode, Tübingen, Mohr-Siebeck, 1965, p. 128 et suiv. (tr. fr. Vérité et méthode, Paris, Seuil, 1996, première partie, II, 2 a).

[56]

Pour Hasso Hofmann, le point commun entre cette idée de représentation comme dialectique modèle-image et la représentation-mandat est que, dans les deux cas, les représentés sont absents ­ qu'ils soient évoqués intérieurement ou qu'ils soient représentés publiquement (NdT).

[57]

Wilhelm Traugott Krug, Allgemeines Handwörterbuch der philosophischen Wissenschaften, nebst ihrer Literatur und Geschichte, t. 3, Leipzig, Brockhaus, 1828, p. 466.

[58]

La traduction des divers termes allemands que recouvre le mot français de représentation est d'autant plus difficile que leur signification n'est pas univoque. Ainsi, si une Vorstellung signifie plutôt une « représentation » intérieure et une Darstellung l'exposition de quelque chose devant un public, des inversions de sens peuvent intervenir, Vorstellung étant par exemple utilisé pour parler d'une représentation au sens théâtral (NdT).

[59]

Hans Julius Wolff, Organschaft und juristische Person, p. 75.

[60]

Ibid.

[61]

La thématisation de l'émergence d'une démocratie partidaire faisant suite au parlementarisme classique, fondé sur l'hégémonie des notables, est une constante de la pensée sociologique et politique allemande depuis Max Weber. La démocratie partidaire a pu être interprétée à la suite de ce dernier comme l'hégémonie des appareils mais aussi, en sens inverse, comme la possibilité pour les masses de s'affirmer dans le cadre du gouvernement représentatif (NdT).

[62]

Grundegesetzt, art. 38, & 1 : « Les députés du Bundestag allemand sont élus au suffrage universel, direct, libre, égal et secret. Ils sont les représentants de l'ensemble du peuple, ne sont liés ni par des mandats ni par des instructions et ne sont soumis qu'à leur conscience », http://www.bundestag.de/htdocs_f/documents/cadre/loi_fondamentale.pdf. (NdT).

[63]

Grundegesetzt, art. 21, & 1 : « Les partis concourent à la formation de la volonté politique du peuple. Leur fondation est libre. Leur organisation interne doit être conforme aux principes démocratiques. Ils doivent rendre compte publiquement de la provenance et de l'emploi de leurs ressources ainsi que de leurs biens », http://www.bundestag.de/htdocs_f/documents/cadre/loi_fondamentale.pdf. (NdT).

[64]

Voir surtout Gerhard Leibholz : « Der Gestaltwandel der Demokratie im 20. Jahrhundert », in Gerhard Leibholz, Das Wesen der Repräsentation, op. cit., p. 211-248 (213 et suiv., 224 et suiv., 235 et suiv.) ; « Verfassungsrecht und Verfassungswirklichkeit », ibid., p. 249-271 ; « Volk und Partei im neuen deutschen Verfassungsrecht (1950) », in Strukturprobleme der modernen Demokratie, Karlsruhe, Müller, 1967, p. 71-77 (73) ; « Der Strukturwandel der modernen Demokratie (1952) », ibid., p. 78-129.

[65]

Grundegesetzt, art. 20, & 2-4 : « (2) Tout pouvoir d'État émane du peuple. Le peuple l'exerce au moyen d'élections et de votations et par des organes spéciaux investis des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. (3) Le pouvoir législatif est lié par l'ordre constitutionnel, les pouvoirs exécutif et judiciaire sont liés par la loi et le droit. (4) Tous les Allemands ont le droit de résister à quiconque entreprendrait de renverser cet ordre, s'il n'y a pas d'autre remède possible. » http://www.bundestag.de/htdocs_f/documents/cadre/loi_fondamentale.pdf. (NdT).

[66]

Landshut, « Der politische Begriff der Repräsentation », Hamburger Jahrbuch für Wirtschafts- und Gesellschaftspolitik, 9, 1904, p. 175-186, citations p. 178 et suiv. et p. 183 et suiv.

[67]

Nicolai Hartmann, Das Problem des geistigen Seins, Berlin & Leipzig, Walter de Gruyter, 1933, p. 275 et suiv.

[68]

Rolf K. Ho:cevar, Stände und Repräsentation beim jungen Hegel ­ Ein Beitrag zu seiner Staats- und Gesellschaftslehre sowie zur Theorie der Repräsentation (Münchener Studien zur Politik 8), München, Beck, 1968, p. 29 et suiv.

[69]

John A. Fairlie, « The Nature of Political Representation », American Political Science Review, vol. 34, 1940, p. 236-248, 456-466 (236).

[70]

Helmut Quaritsch, Staat und Souveränität, vol. 1, Frankfurt/Main, Athenäum-Verlag,1970, p. 205.

[71]

Cf. sur ce point Hermann Lübbe, Säkularisierung. Geschichte eines ideenpolitischen Begriffs, Freiburg/München, Karl Alber, 1965, p. 12 et suiv. Hanna Pitkin, plus indécise sur le plan méthodologique, reste par trop bloquée sur un sens déterminé de la représentation-mandat (Stellvertretung) politique (cf. Hanna Pitkin, « La représentation politique », dans le présent numéro de Raisons politiques, p. 35-52, NdT).

[72]

En linguistique, une expression synsémantique est un mot-lien qui ne possède pas un sens en soi mais a une fonction relative de lien entre des mots porteurs de sens (NdT).

[73]

Le mot, d'origine scolastique, renvoie à un sens qui n'est donné que par les relations entretenues avec d'autres termes (mots, symboles), les unités n'étant pas totalisables (NdT).

[74]

On a ainsi traduit le terme de Konsoziation, qui désigne le contexte d'apparition linguistique et objectif usuel d'un mot (NdT).

[75]

Jean de Ségovie (1395-1473), théologien espagnol qui joua un rôle important dans la défense du conciliarisme (NdT).

Résumé

Français

La signification de la catégorie de représentation politique est fortement controversée. En particulier, là où les théoriciens anglo-saxons la lient intrinsèquement à l’élection, une certaine tradition allemande, séculaire mais dont la période de Weimar a sans doute représenté l’apogée, oppose la simple représentation-mandat ( die Vertretung) et ce qui serait l’essence de la représentation politique ( die Repräsentation). Dans cette perspective, cette essence repose sur un rapport existentiel par lequel le représentant rend présent une réalité supérieure absente, comme le Peuple, sans être juridiquement lié aux électeurs empiriques. Le représentant incarne l’unité du groupe en offrant une représentation publique du tout à travers sa personne. Cette tradition allemande, illustrée notamment par Carl Schmitt, a indéniablement des dimensions réactionnaires. Cependant, elle permet aussi de voir certains éléments que ne perçoivent pas les traditions libérales, comme le lien entre représentation et domination ou la multiplicité des sens de la représentation. C’est cette multiplicité qu’une histoire conceptuelle de la représentation doit mettre à jour.

English

The concept of representation: a German issue?The meaning of political representation is highly controversial. In particular, whereas Anglo-Saxon theorists link it necessarily with election, a certain German tradition, age-old but which knew an height during the Weimar Republic, opposes representation as mandate (die Vertretung) and what would be the essence of political representation (die Repräsentation). From this perspective, this essence rests upon an existential relation by which the representative makes present a superior reality that is absent, such as the People, without being legally bounded by his actual constituency. The representative embodies the unity of the group by offering a public representation of the whole through his own person. This German tradition, most notably exemplified by Carl Schmitt, undoubtedly has some reactionary dimensions. Nevertheless, it also helps to see some elements that liberal traditions do not perceive, as the link between representation and domination or the multiplicity of meanings representation can have. A conceptual history of representation should bring this multiplicity to light.

Plan de l'article

  1. Une signification controversée
  2. Repräsentation vs. Vertretung
  3. La dialectique du modèle et de l'image
  4. Un problème allemand ­ et ses conséquences positives
  5. Pour une histoire conceptuelle de la représentation

Pour citer cet article

Hofmann Hasso,   Pégny Gaëtan,  Sintomer Yves, « Le concept de représentation : un problème allemand ? », Raisons politiques, 2/2013 (N° 50), p. 79-96.

URL : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-2-page-79.htm
DOI : 10.3917/rai.050.0079


Article précédent Pages 79 - 96 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback