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Recherche en soins infirmiers

2012/2 (N° 109)


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Introduction

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A l’initiative de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Ecole internationale d’enseignement infirmier supérieur (EIEIS) ouvre à Lyon à l’automne 1965. Il s’agit là d’un événement historique marquant, en ce sens qu’il consacre en France, la première rencontre entre la formation infirmière et l’institution universitaire. L’étude des trente ans d’existence de cette école, à la fois phénomène et moment de l’histoire de la profession infirmière, permet d’approcher la place de cette dernière dans l’évolution et l’organisation du système sanitaire dans la seconde moitié du XXe siècle en France, mais aussi à l’étranger, étant donné le caractère international de l’entreprise. En outre et parce qu’il est question de formation supérieure, il s’agit aussi d’une contribution possible à l’histoire du travail des femmes, abordée du point de vue des emplois socialement valorisés, compte tenu des fonctions éminentes envisagées à l’issue des études. De nombreux témoignages attestent en effet qu’il s’agit bien ces années-là, de former des cadres de direction du personnel infirmier. Les discours prononcés le 21 octobre 1965, jour de l’inauguration officielle de l’Ecole, témoignent de ce qui apparaît en France comme une innovation majeure. Ainsi, pour le docteur L. Hessevik, directeur des services de santé au bureau régional de l’OMS pour l’Europe, « ... il est indispensable de préparer les infirmières à occuper des postes de direction dans divers domaines spécialisés des soins infirmiers, de les former à exercer des fonctions administratives, et à organiser et diriger l’enseignement infirmier, ainsi qu’à participer à la recherche dans le domaine des soins infirmiers » [1][1] Extrait de discours repris d’un article de la Revue.... R. Marcellin, Ministre de la santé publique et de la population, confirme ces propos en les adaptant à la situation française : « 1) D’abord cette école formera des directrices d’écoles d’infirmières, elle formera aussi des chefs de services infirmiers dans les établissements de soins ; 2) C’est une école d’Université : aux élèves sera donné un diplôme établi par l’université de Lyon ; c’est donc une école où une formation d’enseignement supérieur sera donnée aux infirmières... 3) Cette école sera aussi un centre de recherche et ces recherches seront très utiles pour toutes les autres écoles d’infirmières... » [2][2] Id. 169-170.

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Formation supérieure, diplôme universitaire, recherche, autant d’éléments nouveaux pour les infirmières à l’époque et en France, qui laissent présager de la complexité de l’événement. Car il s’agit aussi de l’histoire de la construction patiente d’un partenariat entre l’Université, lieu de production et de diffusion du savoir et les milieux de la formation professionnelle, jusqu’alors peu habitués à cohabiter si l’on excepte le cas particulier de la formation des médecins. La question de l’apprivoisement mutuel de ces deux mondes est donc centrale dans cette problématique. Le dialogue doit en effet se nouer ces années-là avec les professionnelles elles-mêmes, seules en mesure de porter une parole infirmière dans ce débat crucial, parce que fondateur. Dès le début du projet, s’est donc posé le problème du recrutement d’un personnel infirmier dirigeant et enseignant, en adéquation avec les objectifs ambitieux de l’école en voie de création. Comment s’est constituée cette équipe originelle de l’EIEIS ? Qui sont ces actrices premières, à la fois partie prenante comme conceptrices du projet d’école, du projet pédagogique et animatrices de la réalisation commençante ? C’est l’objet du présent article, lequel trouve largement sa source [3][3] A chaque fois que l’auteur le juge utile pour le lecteur,... dans un récent travail de recherche de l’auteur (Poisson, 2011) [1]. Avant de partir à la rencontre des fondatrices de l’EIEIS, il est utile de brosser un tableau du contexte international, puis national dans lequel s’enracine cette réalisation française, sur les insistantes recommandations de l’OMS.

L’OMS et les infirmières de l’après-guerre aux années 1960 : vers des formations de haut niveau, au service de l’assistance et du développement partout dans le monde

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A l’occasion de la décolonisation, phénomène qui s’accélère dans les années soixante, le retrait massif des pays riches fait prendre conscience à ces derniers du sous-développement de leurs anciennes colonies. La pauvreté, qui en est le signe le plus patent, apparaît d’autant plus qu’en ces années de croissance, les inégalités s’aggravent entre les pays riches et les pays pauvres, à la manière de ces inégalités qui se creusent aussi entre riches et pauvres dans les pays industrialisés. A l’époque, les cinq critères retenus par l’Organisation des nations unies (ONU) pour caractériser le sous-développement sont les suivants : « la faiblesse du revenu individuel, la malnutrition, l’analphabétisme, une démographie galopante et une excessive concentration de la population active dans l’agriculture » (Berstein, Milza, 1990, 273)[2]. Ainsi, les besoins élémentaires concernant l’alimentation, l’éducation et la santé ne sont nulle part satisfaits dans ces pays, phénomène qui préoccupe les organisations internationales nées avec l’ONU à la fin de la seconde guerre mondiale. L’OMS joue un rôle éminent ces années-là, l’état de santé des populations, directement influencé par les questions d’alimentation et d’éducation apparaissant comme un élément central dans cette problématique du sous-développement. Du point de vue sanitaire, on assiste alors à un double mouvement en interaction, témoignant du déséquilibre du monde : aide au développement pour les pays les plus pauvres confrontés à des besoins vitaux insatisfaits et développement pour les pays les plus riches, confrontés pour leur part à des problèmes de santé nouveaux, émergeant paradoxalement des fastes et glorieuses années de croissance économique. A l’instar des médecins, les infirmières apparaissent de plus en plus comme des acteurs éminents dans ce contexte.

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Dès les années cinquante, les soins infirmiers figurent en tant que service consultatif dans l’organigramme relatif à la structure du secrétariat du siège de l’OMS [4][4] Graphique 1 « Structure du secrétariat du siège » au... (OMS, 1958) [3]. Le bureau du directeur général est lui même assisté de deux bureaux [5][5] Bureau de liaison avec les Nations Unies et bureau... et de la division de l’information qui lui sont directement rattachés. Trois départements sont placés sous la responsabilité du directeur général : services consultatifs, services administratifs et financiers, services techniques centraux. Le département des services consultatifs compte lui-même cinq divisions [6][6] Division des services des maladies transmissibles,.... Les soins infirmiers constituent l’un des services de la seconde division, dite de l’organisation des services de santé publique, aux côtés des services suivants : administration de la santé publique, hygiène sociale et médecine du travail, éducation sanitaire de la population, hygiène de la maternité et de l’enfance, santé mentale, nutrition. Au sein de ce service, un Comité international d’experts des soins infirmiers produit les études et rapports donnant lieu aux diverses recommandations traduisant les orientations de l’OMS en la matière.

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Depuis son origine en 1948, l’OMS se préoccupe de la question des infirmières, des sages-femmes et notamment de leur formation. Ces professionnelles, à condition d’être formées et assistées de personnels auxiliaires dont la formation constitue aussi par ailleurs une réelle préoccupation, apparaissent en effet comme indispensables pour « mettre en œuvre des programmes efficaces de soins aux malades, de prévention des maladies et d’amélioration de la santé » (id. 391). Après la guerre, la situation sanitaire mondiale varie en fonction du niveau de développement économique, social et d’instruction de chacun des pays concernés. Ainsi, à ses débuts [7][7] Durant la première décennie, l’effectif en soins infirmiers..., l’OMS procure aux pays moins développés, des professionnelles formées dans d’autres pays plus en avance, dans le but de participer concrètement à la lutte contre le paludisme, la tuberculose, les maladies vénériennes ou au développement de l’hygiène de la maternité et de l’enfance. Assez rapidement cependant, les pays demandeurs cherchent à développer leur propre appareil de formation avec l’aide des pays les plus développés dans le domaine. C’est ainsi que des équipes composées d’une infirmière monitrice, d’une sage-femme monitrice et d’une infirmière de santé publique sont envoyées en assistance aux pays qui en ont besoin. Cela ne va pas sans difficultés. D’une part, les pays les plus pauvres disposent rarement ou très difficilement de personnes qualifiées pour enseigner, ce qui rend peu aisée la transmission du relais. D’autre part, les cours organisés par ces équipes ne sont pas nécessairement adaptés à la réalité de la situation sanitaire des pays concernés.

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Progressivement, ces facteurs défavorables sont pris en compte dans le développement des programmes de formations des écoles. Ainsi, l’enseignement de la santé publique est introduit dans la formation de base, de façon à développer l’action préventive, à côté des interventions curatives, notamment dans les pays peu dotés en personnels sanitaires. Pour les mêmes raisons, les soins de maternité sont eux aussi intégrés dans les formations de base des infirmières. Enfin, le troisième axe de développement consiste à préparer dès leur formation initiale, les infirmières à assurer des fonctions pédagogiques et administratives. Cette dernière précaution permet aux professionnelles nouvellement diplômées d’assurer les soins dans les salles hospitalières ou les centres de santé qui leur sont confiés, mais aussi d’assurer la formation et la surveillance des élèves et auxiliaires qui y sont affectés. Ainsi, durant la première décennie, l’OMS a prêté un concours aux formes variables selon les besoins, à soixante-neuf écoles d’infirmières et de sages-femmes réparties dans quarante-huit pays (id. 394).

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Au-delà de la réflexion et des projets sur les formations de base, la question des formations supérieures en soins infirmiers est posée dès les années cinquante. Peu à peu, ce sont les infirmières des pays demandeurs qui se déplacent à l’étranger pour y effectuer des études spécialisées, approfondir leur formation et revenir au pays pour assurer des fonctions importantes leur permettant de contribuer activement au développement des soins infirmiers. Les orientations de l’OMS vont dans ce sens, même si elles sont assorties de recommandations de nature à conforter les chances de réussite : « La préparation des infirmières et des sages-femmes aux activités de santé publique ainsi qu’à l’enseignement et aux fonctions administratives doit aussi être facilitée. Elle devra se faire de préférence dans le pays-même, ou dans un pays où existent des conditions analogues, de façon que l’enseignement présente un intérêt plus direct et que les méthodes employées puissent être plus facilement adaptées aux nécessités locales. Il faudra certes prévoir des possibilités d’études supérieures à l’étranger, mais l’acquisition préalable, dans le pays-même, d’une instruction et d’une expérience complémentaires plus poussées accroîtra considérablement le bénéfice retiré de cours suivis dans un pays dont la langue, les coutumes, les ressources et les besoins sont entièrement différents » (id. 396).

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Ainsi, les fonctions d’enseignement et d’administration des soins infirmiers sont-elles considérées comme cruciales ces années-là, s’agissant de leur conception et leur mise en œuvre concrète. Mais l’organisation générale de ces services au niveau national ne l’est pas moins. En 1950, le Comité d’experts en soins infirmiers recommande « que des infirmières qualifiées soient nommées à des fonctions administratives et chargées d’organiser les services et l’enseignement infirmier dans le cadre du programme général de santé publique […] Dans huit pays, une infirmière a été désignée par l’OMS pour aider à organiser une division ou une section de soins infirmiers dans l’administration de la santé publique et, dans cinq de ces pays, une infirmière nationale assure maintenant la continuation des travaux. Dans plusieurs pays, l’infirmière principale de l’équipe de l’OMS a fait office de conseiller du gouvernement pour l’organisation générale du service infirmier, en plus de l’aide qu’elle a apportée pour l’exécution du programme d’assistance proprement dit » (id. 398). En outre, ces infirmières conseils apportent aussi une assistance à la fois aux Etats et aux associations professionnelles concernées, s’agissant de la construction de l’appareil législatif et réglementaire nécessaire à l’encadrement de ces activités en développement.

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La préoccupation de l’OMS pour l’assistance aux pays les moins développés n’empêche pas les réflexions sur le développement et l’adaptation des soins infirmiers dans les pays les plus avancés. Ainsi, les mêmes questions – enseignement de base, supérieur et spécialisé, administration des soins infirmiers – sont posées à l’aune des pays les mieux dotés. Des recommandations sont élaborées, en collaboration étroite et officielle avec d’autres organisations internationales non gouvernementales comme le CII [8][8] Conseil international des infirmières., le Comité international catholique des infirmières et assistantes médico-sociales ou le Bureau des infirmières de la ligue des sociétés de la Croix-Rouge. Ainsi par exemple, avec l’aide financière de l’OMS, le CII réalise plusieurs études : « liste internationale des programmes d’enseignement supérieur des soins infirmiers, comment procéder à l’étude d’une école d’infirmières, principes et méthodes d’administration appliqués à l’enseignement supérieur des soins infirmiers » (id. 401).

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A la fin de cette première décennie, le besoin de formation de responsables à tous les niveaux émerge de façon très nette : « … tous les pays auront surtout besoin de constituer des cadres. Certains gouvernements demanderont une assistance pour la formation complémentaire des infirmières qui se destinent à l’enseignement, à des fonctions administratives ou qui veulent se spécialiser dans un domaine clinique. C’est pourquoi des bourses seront attribuées en plus grand nombre pour des études supérieures à l’étranger » (ibid.). Ces résolutions constituent la trame du projet pour la décennie qui s’annonce, d’autant que le monde connaît dans les années soixante une pénurie dont la dureté est certes très inégalement ressentie selon les pays, de personnels sanitaires et singulièrement d’infirmières. Les orientations ainsi définies sont donc valables quelles que soient les Régions [9][9] Du point de vue opérationnel, l’OMS est organisée selon... et donc les aires culturelles, les approches étant en revanche bien différentes selon les contextes géographique, politique et économique.

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S’agissant de la Région africaine, sa configuration change du fait même de la décolonisation et de l’accession à l’indépendance de jeunes Etats. Alors qu’elle comptait 3 Etats membres en 1957, 29 figurent au tableau en 1967 (OMS, 1968, 4) [4]. Ce mouvement conduit l’OMS à mener des réflexions et autres études afin d’aider « les pays nouvellement indépendants à revoir l’organisation de leurs services sanitaires et à orienter judicieusement leurs efforts de formation de personnel » (id 30). Du point de vue socio-économique, le constat dressé à l’époque est plutôt sombre et confirme l’aggravation des inégalités au niveau mondial dans les années soixante : « … les résultats obtenus au cours des six premières années de la décennie des Nations Unies pour le développement ont été décevants. Le fossé entre les pays développés et les pays en voie de développement s’est en fait élargi puisque le revenu par habitant a augmenté de 14 % dans les premiers et de 8 % seulement dans les seconds » (id. 11). Les choix en termes de priorité de développement dans le domaine sanitaire doivent donc être opérés en regard de ces conditions et de la faiblesse des moyens disponibles. Ainsi, trois objectifs aussi modestes que primordiaux s’imposent à la Région africaine : « mettre en place des services de santé organisés de manière que la majorité de la population y ait facilement accès pour ses besoins essentiels en matière de soins curatifs et préventifs […] constituer des effectifs suffisants de personnel convenablement formé, comprenant des auxiliaires bien encadrés dans l’accomplissement des tâches polyvalentes qui leur incombent […] organiser des équipes d’éducation sanitaire qui fassent comprendre à la population qu’il est possible de prévenir la maladie et qui renseignent sur les services mis à disposition » (ibid.). La tâche s’avère en effet immense, dans cette Région où les neuf dixièmes de la population vivent en secteur rural, loin des grandes agglomérations urbaines qui bénéficient pour leur part, de services sanitaires curatifs de qualité variable et parfois de services préventifs. Il est donc question de « favoriser une réorganisation progressive des activités, inspirée par le souci de faire à la médecine préventive une place plus large tout en l’intégrant dans un service général de santé dont l’action pourrait s’étendre graduellement aux campagnes » (id. 5). Pour parvenir à ces fins, la formation de personnels sanitaires de base, notamment en santé publique et préventive, mais aussi d’un personnel d’encadrement concernant l’administration et l’enseignement est donc cruciale. Dans cette dynamique, un effort considérable est fait en direction de la formation de personnels locaux des jeunes Etats : « … la fraction du budget régional total consacrée à l’attribution de bourses d’études est ainsi passée de 8,9 % pour la période 1958-1962 à 19,6 % pour la période 1962-1966 » (id. 6).

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La Région européenne, pour sa part, est globalement mieux dotée que la Région africaine du point de vue socio-économique. Néanmoins, de par son étendue du milieu de l’Atlantique à l’Océan Pacifique, une grande diversité de conditions physiques et économiques est observable selon les pays et à l’intérieur même de ces derniers. Ainsi, « Les taux de mortalité infantile par exemple, ont varié en 1963 entre 15,4 pour 1 000 dans un pays et 77,4 pour 1 000 dans un autre, mais on a enregistré également à l’intérieur d’un même pays des extrêmes de 12,7 et de 35,4 selon les provinces, alors que le taux moyen pour l’ensemble du pays était de 21,7 pour 1 000. Des variations analogues s’observent parfois dans une même ville » (id. 27). Les déracinements et transplantations liés au phénomène migratoire à type soit d’exode rural ou de migrations interurbaines entre les anciennes cités et les nouveaux ensembles au sein d’un même pays, soit d’afflux de travailleurs d’un pays à l’autre, à la recherche de meilleures conditions d’emploi, ont des impacts sanitaires importants, de même que l’industrialisation et les toxicités qu’elle entraîne. A ces facteurs, il convient d’ajouter l’augmentation du pourcentage de personnes dépendantes, en relation avec le vieillissement de la population, notamment en Europe du Nord. Certes, les maladies transmissibles régressent inégalement mais globalement en raison des moyens de lutte disponibles, contrairement à la Région africaine par exemple. Ainsi, en 1962, la Région européenne sera la première à se déclarer indemne de paludisme, hormis les cas importés d’autres pays. Néanmoins, dans la région, « la santé se voit menacée par d’autres dangers. Dans une grande majorité des pays, les accidents occupent maintenant la première ou la deuxième place parmi les causes de décès pour les individus âgés de 1 à 44 ans. A un âge plus avancé, ce sont les maladies chroniques du poumon, qui prennent le plus d’importance. » (id. 29). Enfin, l’augmentation des maladies cardiovasculaires et des troubles mentaux sont autant de facteurs qui font que même une région riche a priori n’est pas exempte d’importants problèmes sanitaires entretenant et générant des besoins en professionnels de ce secteur.

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La Région européenne dispose à elle seule de près de la moitié des écoles de médecine du monde. Si les systèmes de prise en charge des soins sont très diversifiés, « On peut dire cependant que pratiquement dans tous les pays de la Région, 80 % au moins de la population peuvent bénéficier de soins médicaux financés en partie au moyen de deniers publics et englobant les services d’omnipraticiens aussi bien que ceux de centres hospitaliers. Partout il existe des services de santé publique, qui sont parfois très étendus » (id. 30). Dans ces conditions favorables, contrastant de manière saisissante par comparaison avec la situation de la Région africaine par exemple, il est possible à la Région européenne de poursuivre son développement propre et d’aider d’autres régions : « On s’est attaché tout particulièrement au développement des services et de l’enseignement infirmiers, la réalisation la plus marquante en la matière étant la création de deux centres internationaux d’enseignement infirmier supérieur donnant respectivement des cours en français et en anglais. La création d’un centre où l’enseignement sera assuré en russe est aussi prévue » (ibid.). Il s’agit ici de l’Ecole internationale d’enseignement infirmier supérieur de Lyon pour le premier, de l’Ecole d’Edimbourg pour le second et de Lublin pour le projet du troisième centre, les trois langues officielles [10][10] Le russe étant devenu langue officielle en 1960. du Bureau régional européen étant ainsi représentées. Le caractère international de ces établissements montre que ces derniers ne sont pas créés au bénéfice de la seule région européenne consciente de sa relative richesse : « L’Europe dispose d’importants moyens pour aider d’autres régions. Une grande partie de ce potentiel est mise à profit […] Les écoles de médecine et autres établissements d’enseignement d’Europe reçoivent de nombreux ressortissants d’autres régions qui viennent y faire des études de base ou des études supérieures » (id. 31). Parmi les bénéficiaires de cette aide, laquelle prend la forme de bourses d’études, sont explicitement évoqués les étudiants en médecine « ressortissants de pays nouvellement indépendants qui n’ont pas encore d’école de médecine », sachant qu’il leur appartiendra d’« adapter les connaissances qu’ils acquièrent en Europe aux besoins et aux conditions de leur propre pays » (id. 32).

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A la fin de la décennie, l’OMS compte de plus en plus sur les infirmières pour améliorer la situation sanitaire mondiale. Au-delà du nécessaire effort à maintenir concernant les formations de base, surtout dans les pays en voie de développement où de tels programmes ne sont pas encore stabilisés, elle « insiste de plus en plus sur l’enseignement infirmier global, l’enseignement supérieur et spécialisé, ainsi que sur la planification générale des services infirmiers à l’échelon provincial et national, ce qui implique qu’on accepte dans chaque pays de donner aux infirmières un rôle de premier plan dans la direction des activités relevant de leur profession… » (id. 77). En 1966, le Comité d’experts des soins infirmiers fait part dans son cinquième rapport « de la nécessité d’incorporer l’enseignement infirmier, aussi bien de base que supérieur, dans le système d’enseignement universitaire, aussi rapidement que les conditions le permettent » (id. 79). C’est bien au niveau international que les formations supérieures en soins infirmiers prennent leur essor ces années-là, faisant suite aux initiatives pionnières dans le domaine, notamment en Amérique du Nord, mais aussi dans le monde arabe par exemple : « Ainsi, à l’Université de Bagdad, une école d’infirmières qui s’est ouverte en 1963 avec l’appui de l’OMS donne un cours de base de quatre ans sanctionné par un diplôme de Bachelor. La deuxième école d’infirmières de la République Arabe Unie a été ouverte en 1965 à l’Université du Caire avec l’aide de l’OMS. L’Ecole supérieure d’Infirmières [11][11] Note de l’auteur : le premier cours fut dispensé dans... de l’Université d’Alexandrie, dont l’OMS avait également soutenu la création, avait été la première école d’infirmières pour les pays de langue arabe. Presque toutes les infirmières diplômées de cette école occupent des postes clés dans leurs pays respectifs » (ibid.).

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Au-delà des formations de base qui peuvent se dérouler à l’Université, « Les programmes d’enseignement supérieur et spécialisé sont conçus pour préparer les infirmières à exercer des fonctions de direction dans les conditions sanitaires de leurs pays » (ibid). La solution la plus simple consiste au début, pour beaucoup de pays, à envoyer leurs ressortissants à l’étranger, là où ces structures existent, pour aller se former. L’OMS les assiste dans ce sens, par l’attribution de bourses d’études, ce qui ne l’empêche pas d’aider à la création d’un tel dispositif de formation sur place, dès que le niveau de développement du pays le permet. Le premier programme présentant ces objectifs est créé sous le nom de Centre d’enseignement infirmier supérieur à l’institut de santé publique de Tokyo en 1958. Plus tard, un programme d’enseignement supérieur voit le jour en Inde, à l’Ecole d’infirmières de l’institut d’enseignement postuniversitaire et de recherche à Chandigarh, initiative qui est suivie dans les universités d’Ahmedabad, de Bombay et de Madras. En Iran, c’est en 1967, que s’ouvre le programme d’enseignement supérieur à l’Université Pahlavi de Chiraz. Concernant la Région africaine, c’est dans les Universités anglophones du Ghana et d’Ibadan au Nigeria que deux programmes d’enseignement infirmier supérieur ouvrent. Ces deux centres accueillent des étudiants d’autres pays de la Région. S’agissant de l’Afrique francophone, un projet du même type est prévu pour 1968 au Cameroun, mais ne verra le jour qu’en 1975 [12][12] Le texte suivant en atteste : Décret n° 75/518 du 8....

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Dès 1959, la question des programmes des enseignements supérieurs pour les étudiantes étrangères [13][13] OMS, série de rapports techniques N° 199, Programmes... a fait l’objet d’une conférence interrégionale sous l’égide de l’OMS. « Le rapport de cette conférence peut servir de guide aux infirmières qui envisagent de poursuivre leurs études à l’étranger, aux administrateurs des services infirmiers et services de santé qui décident du choix des candidates et de leur emploi ultérieur, au corps enseignant des établissements qui reçoivent ces étudiantes, enfin, aux organismes qui patronnent les programmes de bourses d’études à l’étranger » (OMS, 1968, 80) [4]. Dans ce cadre, de nombreuses bourses d’études seront allouées aux étudiants par l’OMS. De 1958 à 1966, le nombre d’attributions pour ces motifs passe de 113 à plus de 300 bourses (ibid.).

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C’est dans ce contexte international nourrissant et stimulant qu’ouvre l’EIEIS lyonnaise. Certes créée à l’initiative de l’OMS, cette entreprise se situe aussi bien au cœur du développement de la profession infirmière en France. Les années soixante sont en effet le théâtre d’un mouvement d’émancipation des infirmières françaises par rapport aux médecins. Elles se rapprochent en cela des conceptions anglo-saxonnes, en réaction à la technicisation inexorable du métier depuis le début du siècle. Cette évolution, confortant leur dépendance par rapport à la profession médicale est à son acmé dans le programme d’études paru en 1961 [14][14] Ministère des affaires sociales, Programme d’enseignement,.... Dès lors, à la faveur des recommandations à la fois de l’OMS et d’une communauté économique européenne soucieuse d’œuvrer à l’harmonisation et à la coopération entre les Etats membres [15][15] Le traité instituant la communauté économique européenne..., les professionnels se saisissent du problème dans une démarche que R. Magnon qualifie de progressiste et qui leur permet d’« apporter la preuve, pour la première fois dans leur histoire, que les pratiques et le savoir infirmier devaient être prioritairement pensés par eux » (Magnon, 2001, 50) [5]. De plus, les infirmières, élèves comprises (Caminade, 2001) [6] n’échappent pas au mouvement de mai 1968. Leur participation active aux diverses revendications et autres manifestations dans ce mouvement d’ensemble du monde du travail constitue en elle-même un événement marquant dans cette profession jusqu’alors marquée par la docilité. Ce qui prend alors la forme d’un mouvement d’émancipation a pu, sans doute, favoriser ou au moins soutenir la tendance à l’affirmation de la profession qui conduira à un nouveau programme des études d’infirmières plus conforme à leurs aspirations en 1972 [16][16] Décret n° 72-818 et arrêté du 5 septembre 1972 relatifs.... Avancée majeure, la fonction d’éducatrice de santé y figure en bonne place, à côté de la toujours nécessaire fonction de technicienne, compte tenu des avancées technologiques de plus en plus rapides et massives dans le champ de la médecine. Cette évolution constitue un prélude à la reconnaissance législative d’un rôle propre, distinct de leur exercice sur prescription médicale en 1978. C’est près de vingt ans plus tôt, au début des années soixante, qu’il est possible de rencontrer les héroïques pionnières qui vont se lancer dans l’aventure de la création de l’EIEIS.

A la recherche d’une dirigeante fondatrice pour la future EIEIS

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Comme le rappela le docteur L. Hessevik le jour de l’inauguration, ce projet de l’OMS était aussi motivé par un souci de rationalisation financière du bureau régional pour l’Europe s’agissant des formations supérieures des infirmières : « La nécessité où nous étions jusqu’à maintenant de nous adresser outre-Atlantique pour la formation des futurs dirigeants de la profession infirmière était coûteuse et peu commode. Ce ne pouvait qu’être une solution de compromis » [17][17] Discours à l’inauguration de l’EIEIS, reproduit dans.... Il fait ici allusion aux bourses d’études attribuées depuis des années à cette fin par le bureau européen en l’absence d’une telle école dans cette région couverte par l’OMS. Mais en filigrane, cette précision suggère aussi bien que les ressources nécessaires à la mise en œuvre concrète du projet se situent outre-Atlantique, très en avance sur le sujet, particulièrement en ce qui concerne la formation et la préparation des premières dirigeantes et enseignantes de l’EIEIS. L’objectif affiché est en effet non seulement de doter la profession infirmière de dirigeants de haut niveau, mais de permettre un développement rapide de cette dernière en France, créant par la même occasion les conditions d’une autonomisation par rapport à ce qui est parfois vécu comme une tutelle de l’Amérique du Nord. Les nouvelles recrues, à commencer par la directrice, devront donc faire un voyage à l’étranger pour se former et s’informer. Il est question en effet à la fois, d’un voyage de formation diplômant, mais aussi d’un voyage d’étude. Dès le début, l’Amérique du Nord constitue la destination obligée. Ce choix s’opère sans doute à la fois en raison de la grande avance prise par les infirmières dans cette région du monde du point de vue des formations universitaires, mais aussi par la nécessité souvent avancée du dépaysement formateur pour fonder une école internationale. A cet égard, la traversée de l’Atlantique constitue incontestablement un atout pédagogique majeur par rapport à des destinations plus proches comme la Belgique ou la Suisse par exemple, où le rapprochement avec l’Université a déjà commencé avec plus ou moins de hardiesse.

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Le plan d’opérations concernant l’assistance fournie par l’OMS en vue de la création de l’EIEIS [18][18] Plan d’opérations concernant l’assistance fournie par..., stipule que « La directrice doit remplir les conditions suivantes : être de nationalité française ; posséder le diplôme d’Etat d’infirmière française et le certificat d’une école de cadres en France ; avoir accompli des études supérieures complémentaires à l’étranger ; posséder une expérience acquise tant en France qu’à l’étranger, dans le domaine des soins infirmiers et de l’enseignement » (p.8). Quant aux moniteurs ou monitrices, termes utilisés pour désigner les enseignants infirmiers permanents de l’EIEIS, ils doivent remplir les conditions suivantes : « posséder le diplôme d’Etat d’infirmier(ère) et leur certificat d’école de cadres ou pour les étrangères, des diplômes équivalents ; avoir fait des études supérieures complémentaires en dehors de leur propre pays : posséder une expérience approfondie dans un domaine des soins infirmiers » (p.9). Cette dernière caractéristique montre qu’il s’agit bien de fonder une école supérieure de soins infirmiers et non pas uniquement une école supérieure d’administration ou de pédagogie. D’emblée, les conditions de recrutement donnent le ton et laissent entrevoir les principes fondateurs de l’école.

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S’agissant du recrutement de la directrice, il faut remonter quatre ans en arrière, en 1960, date de publication par l’OMS du rapport technique sur les programmes d’enseignement infirmier supérieur [19][19] OMS, série de rapports techniques N° 199, Programmes... pour en percevoir les prémisses. Au terme d’une réflexion préliminaire sur la création d’une école supérieure en soins infirmiers de langue française, Mademoiselle Alvez-Diniz, alors responsable des services infirmiers au bureau de l’OMS pour l’Europe, entreprend de solliciter de la France deux personnes susceptibles de se former et se préparer pour en prendre la direction. Sur les deux, une serait retenue comme directrice le moment venu et l’autre serait enseignante, voire l’adjointe de la première.

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Par lettre en date du 16 août 1960, le Directeur Général de la Santé Publique, Ministère de la santé publique et de la population, sollicite N. Mennesson, l’une d’entre elles. Après lui avoir rappelé le projet de l’OMS d’ouvrir une école supérieure éventuellement à Lyon [20][20] A l’époque, la décision du lieu d’implantation n’est..., il lui signifie que « Le bureau de l’Europe accorderait des bourses d’études à des infirmières françaises pour leur permettre d’acquérir cette formation supérieure aux Etats-Unis ou au Canada, en vue d’occuper par la suite les postes de directrice et de monitrices de l’Ecole supérieure des cadres de Lyon » [21][21] Archives EIEIS, dossier enseignants.. Il lui propose donc de lui donner une réponse si elle est intéressée par une formation de ce type soit en 1960-1961 soit en 1962. Cette réponse ferme sera donnée à la fin du mois de mai 1961, semble-t-il après quelques hésitations de l’intéressée, dans l’attente d’une certitude de l’ouverture de l’Ecole à Lyon. Une nouvelle lettre du Directeur général de la Santé Publique, qu’elle reçoit à Phnom-Penh où elle est en mission et datée du 26 mai 1961 lui permet de lever ses doutes. Quatre jours plus tard, c’est le Directeur Général des Hospices civils de Lyon (HCL) qui lui écrit [22][22] Lettre du 30 mai 1961, même endroit., suite aux échanges avec le Ministère. Il lui fait part de son accord pour son intégration parmi le personnel d’encadrement de « l’Ecole Supérieure des Cadres dont l’ouverture est envisagée, à Lyon, en 1963 », ceci « au titre de monitrice tout d’abord ». Puis il précise qu’au terme de la première année scolaire sa candidature « sera examinée en concurrence avec celle de la deuxième monitrice de l’Ecole pour l’accès au poste de directrice ». Qui est donc cette première candidate pressentie, mais prévenue qu’elle devra affronter la concurrence d’une seconde impétrante ?

Nicole Mennesson, missionnaire bâtisseuse

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N. Mennesson est née à Reims le 10 août 1925. Son parcours [23][23] Curriculum vitae et autres documents, archives EIEIS,... correspond par sa diversité, aux exigences de l’OMS. Après des études classiques jusqu’au baccalauréat de lettres qu’elle obtient en 1944 à l’institution Maintenon, établissement catholique à Reims, elle entreprend des études conduisant au diplôme d’aide médico-sociale de la Croix-Rouge française. Ce diplôme permet alors d’exercer les fonctions d’infirmière à l’hôpital pendant la guerre, après une formation d’un an. Elle doit arrêter cette formation pour des raisons de santé au printemps 1945, sans obtenir le diplôme. Après trois années passées chez ses parents pour des raisons familiales, elle entreprend en 1948 des études d’infirmière à l’Ecole des infirmières des facultés libres de Lille et obtient son diplôme d’Etat en 1950. Pendant deux ans, elle exerce à l’Hôpital de la Charité à Lille. En 1952, elle est recrutée comme monitrice à l’école d’infirmières où elle a elle-même fait ses études. Elle exerce cette fonction pendant un an et entreprend en 1953 des études à l’Ecole des cadres de la Croix-Rouge française à Paris où elle obtient son Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière monitrice [24][24] L’auteur reprend ici cette formulation telle qu’elle.... En 1954, elle exerce comme monitrice à l’Ecole d’infirmières du centre hospitalier de Saint-Quentin dans l’Aisne.

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En 1955, elle a trente ans lorsqu’elle est recrutée par l’OMS et débute ainsi un exercice international, au gré des missions qui lui sont alors confiées. De 1955 à 1957, elle officie en Tunisie où elle s’occupe de l’organisation de la formation des infirmiers et infirmières des écoles de Tunis, Sousse et Sfax. De novembre 1957 à mars 1958, en l’absence de poste en langue française pour l’OMS, elle est chargée par la France d’un projet de PMI (Protection maternelle et infantile) au Sénégal. De 1958 à 1961, elle est à nouveau chargée d’une mission par l’OMS, pour l’organisation de la formation des infirmiers, infirmières et sages-femmes au Cambodge. Elle travaille alors à Phnom-Penh, siège de la seule école existante. C’est en 1961 qu’elle obtient une bourse de l’OMS pour aller se former et étudier les formations supérieures en Amérique du Nord, en vue de la fondation en France de l’EIEIS. Il n’est pas douteux que sa candidature pour le poste ait été choisie par les autorités nationales et internationales en raison de ce riche parcours « missionnaire » pour l’OMS. C’est donc à cette occasion qu’elle rencontre la seconde candidate pressentie, Huguette Bachelot, à l’aéroport, en partance pour le Québec.

Huguette Bachelot, pionnière militante

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H. Bachelot se retrouve sur les rangs sur recommandation de l’ancienne directrice adjointe de l’Ecole des cadres de la Croix-Rouge française à Paris où elle a fait ses études en 1957. Cette directrice adjointe, devenue infirmière conseillère au Ministère de la Santé publique et de la population, avait dans les années cinquante secondé à l’Ecole des cadres, Melle Martin, directrice, elle même membre du groupe international d’experts infirmiers de l’OMS qui avaient rédigé en 1959 le rapport technique sur les programmes d’enseignement infirmier supérieur pour les étudiantes étrangères [25][25] Rapport n° 199, op cit..

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Le parcours [26][26] Archives EIEIS, Curriculum vitae et autres documents,... de cette candidate est lui aussi très édifiant, quoique différent de celui de celle qui va devenir sa collègue de voyage d’étude et de formation. H. Bachelot est née le 27 août 1923 à Djidjelli, en Algérie. Elle a vingt ans quand elle obtient son diplôme d’aide médico-sociale de la Croix-Rouge en 1943 à Mascara. De 1943 à 1946, elle s’engage dans la Croix-Rouge française pour la durée des hostilités et travaille à l’Hôpital militaire de Mascara. Le débarquement allié a eu lieu en Algérie fin 1942 et le conflit de Tunisie prolonge l’événement, ce qui crée un besoin important en personnels sanitaires dans la région. Mineure à l’époque, elle doit obtenir l’autorisation de ses parents et notamment de son père, magistrat, pour s’engager dans cette activité qui consacre une irruption assez fracassante dans le monde des soins. Affectée successivement dans les services de phtisiologie, chirurgie, contagieux, laboratoire, elle y découvre des maladies comme le croup, le typhus, la tuberculose et même quelques cas de peste et bien sûr la souffrance et souvent, la mort.

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« Il y avait un service de tuberculose, ça mourrait toutes les nuits et c’étaient surtout des légionnaires. Et ces légionnaires, ça a été terrible pour moi de commencer comme ça… J’étais d’une naïveté absolue, je croyais encore presque que les enfants naissaient dans des choux. J’ai été jetée là-dedans mais,… la nuit, on était seuls, avec un gitan qui avait une lampe à acétylène, on n’avait pas d’électricité et là il y avait dans cet étage de tuberculeux des légionnaires de tous les pays d’Europe qui mourraient là et qui m’ont laissé de l’argent, des bijoux, des messages pour des familles dans le sud de la Pologne » [27][27] Entretiens des 2 et 3 décembre 2010. Pour tous les....

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Autant d’expériences qui contribuent sans aucun doute à forger la personnalité de celle qui se décrit comme une candide jeune fille à l’aube de ces premiers engagements. De 1946 à 1948, elle effectue ses études d’infirmière à l’école de la Croix-Rouge à Nice, sur l’insistance de sa mère qui souhaite qu’elle aille dans une école où l’on parle français. A l’époque, elle aurait bien pour sa part fait ses études à Alger, quitte à faire l’effort de s’adapter aux mœurs locales. Elle ne sait pas alors que cet épisode où s’entrechoquent déjà les cultures et les langues influencera sa manière de regarder la formation et les études à l’Ecole internationale, où viendront se former à la fois des étudiants de l’ancien empire colonial français, mais aussi d’anciens pays colonisateurs européens.

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Munie de son diplôme d’Etat d’infirmière, elle travaille de 1948 à 1949 comme infirmière de santé publique en Casbah d’Alger. De 1949 à 1950, elle est infirmière responsable d’un service de chirurgie infantile spécialisé dans les malformations congénitales. Dans le même temps, elle prépare le diplôme d’infirmière anesthésiste [28][28] Il s’agit vraisemblablement d’un diplôme d’école, car... qu’elle obtient en 1951, au bout de deux ans d’études à l’Ecole d’anesthésie du Centre hospitalier universitaire d’Alger [29][29] L’auteur reprend cette formulation telle qu’elle figure.... Cette nouvelle qualification lui permet d’exercer comme infirmière anesthésiste en chirurgie infantile, adulte et chirurgie d’urgence pendant deux ans. De 1953 à 1955, elle doit s’arrêter longuement de travailler suite à une maladie professionnelle. Elle contracte en effet une tuberculose pulmonaire en intubant des enfants pour l’anesthésie. Elle reprend le travail de 1955 à 1956 comme surveillante de bloc opératoire. Elle fait fonction de surveillante chef d’un service de 150 lits de chirurgie générale, orthopédie, neurochirurgie, d’un centre de rééducation et d’un service de consultations.

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La guerre d’Algérie est alors déjà bien commencée. Non seulement l’hôpital à Alger, n’est pas à l’abri des événements, mais il est le théâtre de certaines pratiques en relation directe avec ces derniers : « L’hôpital était farci de coins où on allait peu et où il y avait des gens qui travaillaient pour le FLN… Et puis… dans les services on avait des bonnes sœurs qui cachaient des gens du FLN à la police, on avait tout à la fois, selon les options de chacun ». Cette tranche de vie professionnelle sur fond d’une autre guerre qui ne dit pas encore son nom a sans doute elle aussi contribué pour une bonne part à étayer le caractère et le regard sur le monde d’une trentenaire aguerrie par la force et le cours des choses, mais capable de prendre cette distance nécessaire pour parvenir à discerner l’essentiel du plus futile et regarder l’avenir sans trop d’appréhension.

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De 1956 à 1957, elle prépare le Certificat d’aptitude aux fonctions de surveillante [30][30] Le CAFIS (Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière... à l’Ecole des cadres de la Croix-Rouge, première du genre fondée à Paris en 1951 par le professeur Fred Siguier et Melle Jane Martin. A l’époque déjà, deux options sont possibles entre infirmière surveillante et infirmière monitrice. Malgré ce certificat la préparant plutôt aux fonctions administratives, elle est vraisemblablement repérée dès son passage à l’école des cadres pour ses capacités pédagogiques et est recrutée en 1957 comme monitrice à l’Ecole d’infirmières du CHU d’Alger. Elle y enseigne les soins infirmiers en chirurgie et réanimation, l’anatomie, la physiologie et l’administration. Elle dispense aussi un enseignement clinique au lit du malade. A l’époque, elle invente même, contrainte par les circonstances, une sorte d’« hôpital-école » : « le matin il n’y avait plus d’infirmières dans ce service. C’étaient les élèves de l’école qui assuraient les soins sous ma direction ». Elle y occupe aussi des fonctions d’assistante de la directrice de l’Ecole. Elle reste à ce poste jusqu’en 1961, année de sa rencontre avec l’autre postulante pour la direction de l’EIEIS.

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Ces années-là sont aussi traversées par de nombreux engagements professionnels complémentaires d’H. Bachelot. De 1949 à 1952, elle est présidente pour l’Algérie, de l’UCSS (Union catholique des services de santé et des services sociaux) [31][31] Association fondée en 1922 par Marie d’Airolles, la.... Compte tenu de cette orientation confessionnelle, il n’est pas étonnant de la retrouver de 1952 à 1959 comme déléguée syndicale du personnel du centre hospitalier d’Alger sous la bannière de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). De 1953 à 1956, elle est présidente pour l’Algérie de l’Association nationale des infirmiers et infirmières diplômés d’Etat. De 1957 à 1960 enfin, elle est membre du groupe des monitrices du Comité d’entente des écoles d’infirmières et des écoles de cadres (CEEIEC). Ce comité est issu du Comité d’entente des écoles d’infirmières créé en 1949, en filiation directe avec la commission pédagogique spécialisée de l’Association des infirmières diplômées de l’État français (ANIDEF) [32][32] ANIDEF, Créée par Léonie Chaptal en 1924.. Au sein de l’association, cette commission avait pour but « l’étude exclusive des problèmes relatifs aux écoles et à la pédagogie » (Magnon, 2001, 191) [5]. Ces diverses expériences apparaissent comme constitutives d’un terreau dans lequel s’enracinent l’élan et les motivations de H. Bachelot pour s’inscrire dans un projet de nature à œuvrer au développement de la profession infirmière.

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A partir de 1960, les chemins des deux candidates à la direction de la future EIEIS se croisent jusqu’à ne faire plus qu’un pendant un moment. Toutes deux boursières de l’OMS, c’est ensemble qu’elles décollent pour l’Amérique du Nord et qu’elles y restent d’août 1961 à octobre 1962, date de leur retour à Lyon. Puis elles travaillent ensemble au projet de création de l’EIEIS pratiquement jusqu’à son ouverture le 6 septembre 1965. Pendant 4 ans donc, leur sort est lié, presque obligées qu’elles sont d’aller de pair dans ce nouveau projet.

Les voyages formateurs de la missionnaire et de la militante : 1961-1965

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Leur première destination devait être Washington. Mais comme ni l’une ni l’autre ne sont des anglicistes chevronnées, toutes deux s’envolent pour le Québec et se retrouvent à la fin de l’été 1961 à l’Institut Marguerite d’Youville, Université de Montréal, chez les sœurs grises, afin d’y préparer le Baccalauréat (Bachelor) es sciences infirmières [33][33] Sur l’histoire de l’Institut Marguerite d’Youville,.... Elles y ont sans doute été d’autant mieux accueillies que Sœur Denise Lefebvre, directrice de l’Institut, faisait partie du groupe d’experts infirmiers de l’OMS qui avaient travaillé en 1959 sur l’enseignement infirmier supérieur pour étudiantes étrangères [34][34] OMS, série de rapports techniques, N° 199, op. cit. Leurs parcours respectifs, émaillés de diplômes divers, font qu’elles sont admises toutes les deux en deuxième année sans grande difficulté. Leur formation dure un peu moins d’un an et par une lettre signée d’elles deux et adressée en mai 1962 à « Monsieur le DIRECTEUR GENERAL de la Santé Publique », on apprend l’issue favorable de cette première partie de leur voyage outre-Atlantique : « Nous sommes heureuses de vous annoncer que nous avons obtenu, toutes deux, le baccalauréat en sciences du nursing de l’Université de Montréal et que nous allons commencer un voyage d’étude à travers Canada et Etats-Unis. [35][35] Archives EIEIS, dossier enseignants. ». Huguette Bachelot, pour sa part, reçoit même une « très grande distinction [36][36] CV, H. Bachelot, même endroit. », assortie des félicitations de l’Evêque [37][37] Entretien décembre 2010..

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La deuxième partie du voyage consiste pour les deux boursières à observer diverses formations supérieures dans cette région du monde. C’est donc un très grand périple qui s’annonce. L’envergure de celui-ci témoigne aussi bien des moyens financiers mis à leur disposition par l’OMS et du sérieux du projet de création pour l’Ecole francophone en Europe. Au Canada, leur visite des Ecoles supérieures en soins infirmiers les conduit à Québec, Ottawa, Toronto, Winnipeg, Edmonton, Vancouver. Aux Etats-Unis, ce sont les Ecoles des villes de Détroit, Seattle, San Francisco, Iowa City, Washington et New York qui sont visitées [38][38] Cette description figure explicitement dans le CV de.... Pour tous ces déplacements, un avion est mis à la disposition des visiteuses par l’OMS. Avant leur retour en France, elles font toutes deux une escapade d’ordre personnel au Mexique sur leurs propres deniers.

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H. Bachelot se souvient : « une des aventures pour moi aux Etats-Unis, les plus importantes, ça a été de voir à quel point pour elles c’était aussi bien que d’être médecin, dans leur choix de carrière ou autre, c’était autre chose, mais c’était aussi bien, alors que les infirmières françaises n’avaient qu’un rêve, c’était de gratter quelque chose à la médecine. Et elles n’étaient pas fières d’être infirmières. C’était de toute manière pour elles un sous-ordre et ça c’était vraiment une aventure très grande pour moi… » Un constat en apparence simple, mais qui prend la forme d’une prise de conscience, laquelle semble modifier en profondeur le regard porté sur l’avenir et témoigne, en creux, du long chemin qui reste à parcourir aux yeux de celle qui se destine à être la directrice de l’Ecole.

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Au terme de ce voyage d’étude, elles rentrent toutes les deux en France en octobre 1962 pour s’occuper du projet concret de mise en place de l’EIES. Dès lors, c’est à la fois sous la houlette et en compagnie de Mlle Marjorie Duvillard, directrice de l’Ecole d’Infirmières « Le Bon Secours » à Genève et infirmière consultante pour le bureau régional de l’Europe de l’OMS, chargée de mission entre le 15 novembre 1962 et le 30 janvier 1964 [39][39] Archives de l’EIEIS, dossier « assistance OMS pour.... Ainsi, la consultante propose le profil de poste suivant du personnel pédagogique, qu’il s’agisse de la directrice ou de ses assistantes, adjointe ou enseignantes. Ce précieux point de vue donne une idée de l’esquisse des fonctions telles qu’elles sont imaginées du côté de l’OMS. Mais aussi bien, cette représentation de la fonction témoigne au moins partiellement des rapports de travail et de compagnonnage que la consultante peut entretenir avec les deux postulantes :

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« L’administration courante de l’Ecole serait confiée à une directrice, secondée d’une directrice-adjointe et d’un groupe de monitrices et de monitrices assistantes ou stagiaires.

Le personnel infirmier :

La directrice aurait les fonctions suivantes :

  • être responsable vis-à-vis du Comité permanent et du Conseil de Direction de la bonne marche de l’Ecole, tant sur le plan administratif que pédagogique ;

  • être responsable sur le plan national et international, et spécialement envers l’OMS, de la qualité de l’enseignement donné aux étudiants ;

  • représenter l’Ecole sur le plan national et international ;

  • contribuer, sur le plan national, à élever le niveau des soins infirmiers.

Elle devrait posséder les qualifications énumérées ci-dessous :

  • être infirmière diplômée d’une école d’enseignement infirmier supérieur dans son pays ;

  • avoir fait en outre des études supérieures complémentaires à l’étranger ;

  • avoir au minimum six ans d’expérience dans son pays et à l’étranger dans les domaines de l’administration des services infirmiers et l’enseignement infirmier ;

  • connaître à fond le français et l’anglais.

La directrice-adjointe : l’étendue des fonctions de la directrice nécessiterait la création d’un poste de directrice-adjointe. Celle-ci la remplacerait pendant les absences, assumerait la responsabilité de coordonner les divers programmes et participerait aussi à l’enseignement.

Les monitrices : les fonctions des monitrices seraient d’assumer la responsabilité de l’enseignement et de collaborer à l’administration de l’Ecole. Elles devraient posséder les qualifications suivantes :

  • être infirmière diplômée ;

  • posséder le diplôme d’une école d’enseignement supérieur dans son pays ;

  • avoir fait des études supérieures à l’étranger portant sur l’enseignement infirmier ou l’administration et sur un domaine de soins hospitaliers ou de santé publique ;

  • avoir une expérience approfondie dans le domaine des soins infirmiers… » [40][40] Archives EIEIS, rapport Duvillard, mission du 15 novembre....

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Dans ce rapport, il apparaît aussi que si les premiers jours de ladite mission sont effectués par la consultante en compagnie de Mlle Alvez Diniz, fonctionnaire régionale OMS pour les soins infirmiers, « par la suite, toutes les visites ont été faites en compagnie de Mlles H. Bachelot et N. Mennesson, monitrices de la future EIEIS » [41][41] Id. p. 2.. Le but de ces visites et prises de contacts, écrit M. Duvillard, « était d’informer sur le projet et d’être renseigné sur l’intérêt suscité par ce projet, sur les ressources disponibles pour sa réalisation et sur la collaboration à laquelle il serait éventuellement possible de faire appel »[42][42] Ibid..

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Ainsi les deux postulantes rencontrent-elles entre autres, en compagnie de la consultante, différentes personnalités du Ministère de la santé publique et de la population, mais aussi de la direction départementale de la santé du Rhône ; Monsieur Veyret, Directeur Général des HCL ; des « hauts fonctionnaires à la direction des HCL (M. Gaillard, Secrétaire Général ; M.Alex, Chef du personnel) » ; les directeurs des 5 hôpitaux constituant les HCL –Edouard Herriot, Croix Rousse, Debrousse, Sainte-Eugénie, Hôpital neurologique. Elles visitent les différentes écoles professionnelles lyonnaises, dont celle des assistantes hospitalières [43][43] Sur l’histoire de cette catégorie particulière de personnel.... Le programme de cette dernière école a été « créé à l’Ecole d’infirmières des HCL pour satisfaire aux besoins de cette institution en personnel soignant la nuit » [44][44] Rapport Duvillard, op. Cit., p 12.. Elles rencontrent aussi des représentants de l’Université : M. Louis, Recteur ; les doyens respectifs des facultés de médecine, droit, sciences et lettres ; le directeur-adjoint et Secrétaire général de l’Ecole pratique de pédagogie et de psychologie, dont le directeur, le Pr. Husson, absent le jour de la visite, jouera un grand rôle dans les premiers temps de l’EIEIS ; d’autres personnalités dont le Dr Mérieux, Président des amis de l’Université et accessoirement susceptible d’apporter une aide au financement, par le truchement des laboratoires du même nom. Les facultés catholiques lyonnaises font aussi l’objet de toutes les attentions. L’hôpital psychiatrique départemental, mais aussi différents centres de soins extra-hospitaliers de la région sont aussi visités, ainsi que des Ecoles d’infirmières et de cadres dans les régions parisienne, Normandie et Bretagne. Dans cette dernière région, les visiteuses s’arrêtent à l’Ecole nationale de santé publique à Rennes (ENSP), créée en 1960 en lien avec l’Université de Rennes. D’autres institutions sont approchées, à orientation socio-sanitaire, de même que les organisations professionnelles d’infirmières comme l’ANFIDE [45][45] Association Nationale Française des Infirmières diplômées... ou le CEEIEC.

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Autant de rencontres et d’échanges d’une remarquable richesse, qui constituent au bout du compte, une sorte de tour de France contribuant à la préparation de l’ouverture de l’Ecole, mais aussi à la formation des postulantes à sa direction pour de nombreuses raisons. Il s’agit là de ce qu’on appellerait aujourd’hui une opération de communication, destinée à faire connaître le projet, à la recherche de soutiens d’estime ou d’ordre pragmatique, notamment financiers : « Il n’est pas impossible que les milieux de l’industrie et du commerce lyonnais consentent à contribuer financièrement d’une façon limitée à l’EIEIS s’ils étaient sollicités (pour des bourses d’études par exemple)… » [46][46] Rapport Duvillard, op. Cit. p. 29.. En relation avec cette cruciale question des financements, l’opération consiste aussi à présenter les vertus et les apports de l’école, à la recherche d’une clientèle et de candidats potentiels. Car le moment venu, il faudra bien recruter des élèves, certes d’origine internationale, mais aussi nationale, sur les bancs neufs qui ne manqueront pas d’être livrés pour meubler l’édifice, lui aussi tout neuf, dont la construction est à l’étude.

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Mais c’est aussi un véritable réseau social que se constituent les postulantes à cette occasion, bénéficiant sans aucun doute de l’aura internationale de leur mentor et du pouvoir symbolique dont elle dispose. M. Duvillard fut en effet nommée au Comité International de la Croix-Rouge (CIRC) en 1961, à l’âge de cinquante ans. A l’époque, elle est directrice exécutive adjointe du Conseil international des infirmières (CII) (Delaunay, Denechère, 2007, 193) [11]. Une telle compagnie facilite les prises de contacts et constitue une précieuse clé pour ouvrir de nombreuses portes.

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Cette analyse de la situation aux multiples facettes permet aussi à M. Duvillard de s’exprimer dans son rapport sur ce qu’elle appelle « la diversité et la nature des ressources intellectuelles. » Elle livre ici le regard critique porté par une étrangère très éclairée sur la situation française et témoigne du chemin à parcourir et de la tâche qui attend le corps enseignant infirmier de l’école : « Les ressources sur le plan des sciences qui doivent fournir la base de l’enseignement : psychologie, sociologie, physiologie, psycho-pathologie, pédagogie, droit, statistiques, administration, ne feront pas défaut. Par contre, le personnel de l’école devra être bien préparé à dispenser lui-même l’enseignement qui vise l’utilisation des connaissances scientifiques dans le domaine professionnel particulier à l’infirmière. Ceci est d’autant plus nécessaire dans un cadre où l’enseignement infirmier tend à être un enseignement pseudo-médical qu’il faudrait ramener à ce que sont vraiment les soins infirmiers » [47][47] Id. p. 32..

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Ce point de vue éclaire quant à ce qui se joue ces années-là pour les infirmières françaises et à la nécessité qui se fait jour pour elles, de s’approprier des champs de connaissances empruntés à des disciplines existantes pour mieux les rendre utilisables dans le champ des soins infirmiers. Et c’est bien la problématique des savoirs qui apparaît ici, dépassant les considérations d’ordre moral et surtout technique, relatives à la mise en application des conduites à tenir qui prévalent alors. Ces observations laissent présager de la complexité de la construction du partenariat à venir avec l’Université, étant donné qu’il apparaît en filigrane que cette institution ne peut à elle seule penser les soins infirmiers et qu’elle peut tout au plus, par sa contribution, aider les infirmières à y parvenir en traçant leur propre chemin. Il n’est pas douteux que cela ait donné lieu à des discussions avec les deux postulantes à la direction de l’EIEIS. H. Bachelot s’exprime ainsi sur la question du retard pris par la France de son point de vue, expliquant par là sa motivation pour l’entreprise à venir :

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« Il y avait une vraie volonté de l’O.M.S. de sortir la France de son retard par rapport aux pays anglo-saxons. Et moi ça a été une de mes motivations la plus profonde, j’ai toujours été européenne profondément et je m’intéressais à la création de l’Europe depuis le début et l’idée que les pays de langue française étaient tellement en retard par rapport aux anglo-saxons… Quand on m’a dit mais cette école, c’est l’occasion… mais j’aurais accepté n’importe quoi alors que je savais que je laissais ma famille dans une difficulté immense, que ça allait être très dur pour moi d’être au Canada où les nouvelles arrivaient ou n’arrivaient pas, je ne savais rien de ce qui se passait vraiment en Algérie… mais la motivation était tellement forte de pouvoir sortir la France de ce marasme. »

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Du 6 mai au 6 juin 1963, les deux monitrices séjournent à Genève. Elles y sont accueillies par M. Duvillard. Le but de ce séjour, dit-elle dans son rapport, « était de permettre aux monitrices de préparer avec l’aide de la consultante un premier projet d’organisation interne de l’Ecole et des programmes d’études qu’elle se propose d’offrir » [48][48] Archives EIEIS, rapport Duvillard, op. Cit., rapport.... Mais outre ce travail de conception du projet, ce voyage est aussi l’occasion de rencontres à Genève, à commencer par le personnel de l’Ecole d’Infirmières « Le Bon Secours » que dirige M. Duvillard. Elles rencontrent aussi l’« infirmière-chef générale » et les « infirmières-chefs de service » à l’hôpital cantonal de Genève, de même que la directrice du centre d’hygiène sociale de la Croix-Rouge Suisse, section de Genève. Enfin, elles effectuent une visite au comité international de la Croix-Rouge et à la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge. Ainsi, ce voyage à Genève apparaît-il aussi bien comme un voyage d’étude que comme un moment de prise de distance, de contacts et d’échanges, propice à l’écriture d’un projet somme toute novateur. Enfin, à en croire la consultante, ce voyage a présenté d’autres vertus, en apparence anodines, mais cruciales pour la suite de l’entreprise si l’on prend en compte les multiples enjeux auxquels sont confrontées les deux monitrices : « les contacts personnels qui ont eu lieu pendant le séjour, entre les deux monitrices et la consultante ont permis à celle-ci de mieux connaître des problèmes auxquels elles doivent faire face durant la phase préparatoire de l’EIEIS » [49][49] Id..

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C’est en 1964 que s’effectue le choix de la directrice de l’EIEIS, même si l’agrément définitif sera prononcé par lettre en date du 2 juin 1965, adressée par Madame H. Farçat, sous-directeur des professions paramédicales, Ministère de la santé publique et de la population [50][50] Archives EIEIS, dossier enseignants.. Ainsi, le compte rendu d’un conseil de direction tenu à l’automne 1964 mentionne que « le conseil propose Mademoiselle H. Bachelot pour le poste de directrice de l’EIEIS. » et que « Mademoiselle Mennesson remplira les fonctions de Directrice Adjointe pendant la première année de fonctionnement de l’école et remplacera Mademoiselle Bachelot en l’absence de celle-ci » [51][51] Archives EIEIS, registre interne, « procès verbaux.... A l’hiver 1964, à la demande de l’OMS, la toute nouvelle directrice effectue un périple en Europe, dernier grand voyage d’observation et d’étude des systèmes infirmiers sur ce territoire. Elle s’arrête alors dans les pays suivants : Angleterre, en particulier à Edimbourg, où a ouvert cette année-là le même type d’école en langue anglaise, Belgique, Suède, Norvège, Finlande et Danemark.

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Désormais, le choix de la directrice et de son adjointe semble entériné. Mais cette configuration ne dure pas, puisqu’à la réunion suivante du conseil de direction, le 31 mai 1965, Monsieur Veyret, Directeur Général des HCL « annonce le départ de Mademoiselle Mennesson qui doit quitter Lyon pour des raisons familiales » [52][52] Id., séance du 31 mai 1965.. C’est donc sans elle que l’EIEIS va ouvrir à l’automne suivant. Les chemins des deux collègues qui s’étaient rencontrées à l’aéroport se séparent alors, après un bien long voyage qui les a conduites dans les locaux tout neufs de l’EIEIS.

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N. Mennesson poursuit sa route de bâtisseuse et de missionnaire. Le 1er août 1965, elle est recrutée pour un poste intérimaire à Paris. Elle est chargée, dans le cadre d’une réorganisation interne, de la création du poste de Directrice exécutive au siège central de l’ANFIIDE dont elle est membre du bureau. Pour l’occasion, elle est récompensée pour les services rendus par sa contribution à l’édification de l’EIEIS les années précédentes, si l’on en croit un document administratif rendant compte de la décision de la Direction générale des HCL. [53][53] Décision du président du Conseil et du Secrétaire Général... Alors qu’elle est « surveillante chef des services médicaux » 2e échelon à l’indice 315 depuis le 15 juin 1964, « en disponibilité sans traitement depuis le 1er août 1965 », elle est nommée « Monitrice de l’EIEIS » 1er échelon, indice 345 à compter du 1er septembre 1965. Elle est donc semble-t-il, prise en charge financièrement par les HCL pour sa mission associative à Paris, l’ANFIIDE n’ayant sans doute pas les moyens de financer son poste, ceci au titre de monitrice de l’EIEIS qu’elle ne sera finalement jamais. Ce document permet aussi, secondairement, d’observer qu’entre temps, la question des salaires des membres de l’EIEIS a été discutée et traitée. En 1965, le grade spécifique de monitrice de l’EIEIS existe au point de figurer dans une décision administrative, assorti d’un nombre d’indice au 1er échelon en augmentation significative comparé au traitement d’une surveillante chef des services médicaux au 2e échelon.

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Cette mission à l’ANFIID dure jusqu’au 30 avril 1966. Le 1er juin, N. Mennesson rejoint le CHU de Reims où elle est chargée de l’organisation, l’ouverture et la direction de l’Ecole de cadres d’infirmières et d’infirmiers. Elle est membre du CEEIEC tant que durent ces fonctions. En 1968, elle est détachée du CHU de Reims pour une mission à l’OMS. Elle est alors chef de projet d’une équipe OMS à Dakar. Il s’agit d’ouvrir la première Ecole de cadres en Afrique francophone au sud du Sahara [54][54] Voir note 12 supra, à propos de la création du Centre.... Elle doit interrompre cette mission au bout de deux ans pour des raisons de santé. Le 1er mai 1970, elle est réintégrée par mutation aux HCL, à l’Hôtel Dieu où le poste et le grade de surveillante générale [55][55] Ce grade et cette fonction, qu’il importe de distinguer... viennent d’être créés. Le premier mai 1977, elle est nommée Infirmière Générale, fonction de création récente, à l’Hôtel-Dieu. Sur demande de la Direction des HCL, elle assure du 20 novembre 1978 au 20 novembre 1979 la direction de l’EIEIS devenue Département International d’Enseignement Infirmier Supérieur (DIEIS). Enfin, elle réintègre un poste d’Infirmière Générale aux HCL.

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Bâtisseuse et missionnaire, N. Mennesson a laissé de nombreuses réalisations concrètes derrière elle, comme en atteste son parcours. Paradoxalement peut-être, l’EIEIS est la seule réalisation qu’elle n’ait pas pu mettre en œuvre concrètement, en raison semble-t-il d’événements familiaux, mais cette hypothèse mériterait d’être explorée par un entretien ultérieur. Elle a pourtant pris une part incontestable à la construction de ce projet novateur, presque jusqu’à la veille de son ouverture. Hormis des rapports en relation avec ses différentes missions, l’auteur n’a retrouvé aucune trace d’articles ou d’ouvrages [56][56] Seule exception, un article en collaboration avec H...., ce qui sera le cas de la directrice et des autres enseignants de l’EIEIS commençante. Pendant ce temps, H. Bachelot, pour sa part, se prépare et occupe les fonctions de directrice de l’EIEIS.

Une directrice militante, qui place l’EIEIS au cœur du développement de la profession infirmière

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Outre sa formation et le voyage d’études effectués en Amérique, le parcours de la future directrice témoigne d’une volonté farouche de se former et se perfectionner, comme pour se hisser à la hauteur de la tâche pour le moins extraordinaire qui lui incombe. A elle qui n’est pas universitaire, il est en effet demandé d’imaginer une formation de haut niveau à composante universitaire, ou tout au moins, compte tenu de l’assistance soutenue de l’OMS dans cette création, d’inventer la fonction et le rôle nécessairement de composition de la directrice chargée de concevoir, mettre en œuvre et porter le projet. D’ailleurs, comme pour la rappeler à sa tâche, les caractéristiques de l’école sont dès le début déclinées comme un leitmotiv, à chaque occasion, autour des mots-clés suivants : internationale, expérimentale et universitaire, cette dernière marque de distinction attestant qu’il s’agit bien d’un enseignement supérieur. Si l’ampleur du défi convient assez à la pionnière qui n’en est pas à son premier essai de défrichage, celle-ci n’en est pas moins consciente de ses propres besoins de formation. Certes, le bachelor obtenu brillamment à Montréal est un diplôme universitaire, contrairement aux diplômes professionnels français existant alors. Mais elle est consciente et dit elle-même [57][57] Entretien, décembre 2010. que celui-ci ne constitue qu’un premier niveau de formation de ce type. Loin de s’en émouvoir, elle sait aussi que, comme pour tous les actes novateurs, il faut des volontaires un peu aventuriers pour assurer les passages d’un point connu à un autre totalement inconnu. Elle fait assurément partie de ces passeurs capables d’occuper des fonctions à titre transitoire, selon l’expression consacrée, le temps de leur invention. Sa tâche, elle le sait, consiste surtout à mettre sur pied l’Ecole, quitte à l’équiper rapidement d’enseignants munis de diplômes universitaires comme des maîtrises ou même des diplômes d’études approfondies (DEA), voire des doctorats comme ce sera le cas par la suite, autant d’attributs nécessaires à l’agrégation ou au moins au rapprochement symbolique au monde académique. En même temps, comme elle a fait beaucoup de chemin depuis la fraîche naïveté de ses vingt ans, elle sait que pour mener à bien sa mission, elle doit continuer de se former personnellement, se socialiser en quelque sorte et acquérir un minimum de connaissances et pratiques caractéristiques du milieu universitaire auquel elle doit se confronter très rapidement. En outre, le caractère pionnier de l’entreprise concerne aussi bien l’équipe, même restreinte qu’il conviendra de diriger et animer et les étudiants, notamment ceux de provenance étrangère auxquels il faudra impérativement s’adapter, ce qui suppose d’exceptionnelles habiletés en psychopédagogie et en communication.

Une formation permanente soutenue, au service d’une conception humaniste et novatrice du management et de la formation

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Une recherche de formation et de développement personnel est repérable très tôt dans le cursus d’H. Bachelot [58][58] Archives EIEIS, dossier enseignant, curriculum vit... et l’a sans doute secondairement beaucoup aidée dans ce chemin vers l’inconnu. Pendant 4 ans, à partir du moment où elle devient enseignante à plein temps de 1957 à 1960, elle suit chaque année pendant une semaine, les conférences et participe aux travaux proposés à l’occasion des journées pédagogiques du Centre International d’Etudes Pédagogique de Sèvres. Créé en 1945, ce lieu de rencontres, d’échanges et de réflexion selon son créateur Gustave Monod, inspecteur général de l’instruction publique, est particulièrement actif dans les années soixante en conduisant une réflexion novatrice par une analyse comparative des différents systèmes éducatifs au niveau international. Le choix de ce type de perfectionnement est déjà celui d’une pionnière résolument tournée vers le monde.

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En 1966, un an après l’ouverture de l’Ecole, elle suit un séminaire résidentiel d’une semaine avec le psychologue américain Carl Rogers, théoricien du courant humaniste, de la centration sur la personne et de l’empathie. Il est aussi le chef de file de la non directivité en thérapie, attitude qui sera assez vite reprise dans les milieux éducatifs en rupture avec les pratiques traditionnelles, mouvement annonciateur des événements de mai 1968 qui se profilent. Sans doute trouve-t-elle dans cette compagnie, même brève, les ferments du style de management foncièrement anti-autoritaire qu’elle adopte dès les premières années. Elle parle même d’« autogestion [59][59] Entretien décembre 2010. ». René Magnon, l’un des élèves de l’EIEIS qui en deviendra le directeur technique dans les années 1980, après transformation de celle-ci en DIEIS, en témoigne en février 1983. Il rédige alors un hommage adressé à H. Bachelot, lors d’une fête organisée par ses amis bien après son départ à la retraite, au moment de la cérémonie de remise des palmes académiques dont elle est récipiendaire. A propos de ce qui l’a « fasciné » dans son style de direction, il s’exprime ainsi : « C’est, ma chère Huguette, tu t’en doutes, la forme aussi peu traditionnelle que tu avais donnée à la gestion des affaires courantes, à l’accomplissement des tâches administratives, à la circulation de l’information, aux responsabilités pédagogiques partagées… [60][60] Archives EIEIS, dossiers enseignants, discours et hommages... ». Les hommages aux maîtres et collègues sont très rarement assassins et la douceur de leur texte invite par réflexe l’historien à la prudence. Néanmoins, ce témoignage rapporté à la formation, la personnalité, les choix managériaux et pédagogiques de celle qui en bénéficie reflète très vraisemblablement une réalité plutôt qu’un propos de circonstance.

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Elle approfondit cette formation psychologique en intégrant un « groupe de base » de l’ARIP (Association pour la recherche et l’intervention en psychologie) pendant une semaine en 1966. Pendant deux ans, de 1966 à 1968, elle suit une formation longue d’animateur de groupe à raison d’une demi-journée par semaine. De 1968 à 1970, elle effectue une formation à la communication à raison d’un week-end par mois. Enfin, elle suit à partir de 1979 une formation longue à l’analyse transactionnelle qui aboutira en 1985 à sa reconnaissance comme psychothérapeute par la certification internationale d’analyste transactionnel. Projet ou coïncidence, cette formation-transformation personnelle la prépare à une reconversion professionnelle. Elle prend en effet sa retraite des HCL définitivement en 1980 pour se préparer à un nouveau départ. Elle intervient alors sur des thèmes qui lui sont chers au GRIEPS [61][61] Groupe de recherche et d’intervention pour l’éducation..., organisme de formation continue créé par une ancienne étudiante de l’EIEIS. A partir de 1985, elle exerce les fonctions de psychothérapeute de groupes ou en individuel, toujours dans le cadre du GRIEPS, tout en approfondissant sa propre formation psychologique dans le champ de l’analyse des rêves, de l’EMDR [62][62] Eye movement desensitization and reprocessing (retraitement... et de l’hypnose ériksonienne. En 1990, elle quitte le GRIEPS pour exercer comme psychothérapeute en mode libéral jusqu’en 2001.

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A côté de ce remarquable souci de développement personnel, elle s’attache aussi à approfondir ses connaissances et sa culture générale. Pour parfaire ses compétences en administration, elle suit, à l’ouverture de l’Ecole, les cours par correspondance de l’Ecole de l’Organisation Scientifique du Travail (OST) de Paris de 1965 à 1966. Cette dernière option témoigne a priori d’une approche assez œcuménique de la compréhension du monde, de l’OST à Carl Rogers ! Mais le développement précédent sur les choix des années qui suivent, ne laisse planer aucun doute sur les thèses qui emportent ses convictions. Enfin, dès le début, elle fréquente de façon assidue en auditrice libre, les cours dispensés à l’Université de Lyon, par les intervenants à l’EIEIS pour certains : psychologie sociale et travaux pratiques de 1965 à 1966 ; philosophie de l’éducation de 1969 à 1970 ; histoire des théories pédagogiques.

Une directrice active au niveau national et international

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Durant ces années, elle poursuit ses engagements militants, en relation avec le nouveau poste qu’elle occupe désormais et concentre son action associative au service du développement de la profession infirmière et des différents niveaux de formation s’y rapportant. De 1963 à 1965, elle est membre du Conseil national d’administration de l’ANFIIDE. De 1967 à 1973, elle est membre de la Commission permanente des Ecoles de cadres et participe à ce titre à trois réunions internationales d’Ecoles Supérieures de langue française. De 1969 à 1974, elle est responsable du bureau d’études sur les « conseillères pédagogiques » dans le cadre du CEEIEC. Il s’agit à l’époque de travailler à l’invention d’une nouvelle fonction supérieure pour les infirmières au niveau régional, qui consiste à conseiller et superviser du point de vue pédagogique les directrices d’Ecoles d’infirmières et de Cadres. On peut voir là, outre une volonté de diversification des fonctions de haut niveau pour les infirmières, le souci d’un débouché potentiel pour les diplômés de l’EIEIS. De 1972 à 1974, elle est membre du groupe d’études du CEEIEC sur le « statut des personnels des écoles » et « le statut des écoles d’infirmières », travaux que l’on peut mettre en relation avec l’arrivée en 1972 d’un nouveau programme d’études pour les infirmières qui consacre l’amorce d’une prise de distance avec la formation très médicalisée et technique en cours depuis les années 1960, nouvelles approches compatibles avec les objectifs de l’EIEIS en termes de contenus d’enseignements. Enfin, dès 1966 et pendant près de dix ans, elle est expert en soins infirmiers à l’OMS, tâche qu’elle doit abandonner en 1976 pour des raisons de santé. Cette situation personnelle fait d’ailleurs qu’en 1977, elle doit abandonner la direction de l’Ecole pour les mêmes raisons. Elle est alors remplacée par son adjointe. A sa demande insistante, alors que beaucoup le lui déconseillent notamment parmi ses supérieurs hiérarchiques, elle poursuit son activité d’enseignante qu’elle a assurée depuis le début. Pionnière jusqu’au bout, elle choisit et assume aussi cette voie atypique avec moins d’inquiétude semble-t-il, que les âmes bien intentionnées qui souhaitent la protéger, peut-être en raison du risque représenté par ce qui peut apparaître comme un déclassement.

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Les différents travaux et publications qu’elle rédige constituent des traces palpables de cet engagement professionnel, dès lors qu’elle occupe ses nouvelles fonctions. Outre les rapports et travaux auxquels elle participe comme expert OMS, elle publie dès 1964, en collaboration avec N. Mennesson, un article portant sur une méthode de calcul des effectifs d’un service de soins [63][63] C’est la seule publication retrouvée de N. Mennesson.... (Bachelot et Mennesson, 1964) [12]. Cet article fait vraisemblablement suite à une étude qu’elles ont conduite toutes les deux durant quatre mois en 1963, tout en préparant l’ouverture de l’EIEIS et dont on retrouve la trace dans leurs deux curriculum vitae sous le titre suivant : « Recherche sur la planification du personnel pour un service d’insuffisants respiratoires de l’hôpital de la Croix-Rousse (HCL) ». Cette étude est effectuée en collaboration avec une collègue, A. Rossi, surveillante générale des HCL, qui ne signe pas l’article, peut-être parce que le champ couvert par ce dernier dépasse le simple compte rendu de la recherche à laquelle elle a participé. Au total, on dénombre de 1964 à 1979, neuf articles publiés sous la plume d’H. Bachelot dans diverses revues (Poisson, 2011) [1]. Les deux thèmes dominants rendent compte de ses deux engagements essentiels autour de l’avenir de la profession infirmière et son corollaire, la formation de base et supérieure s’y rapportant.

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Enfin, elle publie deux ouvrages (Bachelot, 1975, 1987) [13] [14], aux éditions du Centurion dans la collection Infirmières d’aujourd’hui fondée par Catherine Mordacq, son adjointe du premier jour à la direction de l’EIEIS. Ces deux ouvrages, dont le premier paraît sous le pseudonyme d’Alice Lesterel, témoignent de l’importance qu’elle attache à la personnalisation des soins et à leur vécu, ainsi qu’à la relation dans le processus de soin, deux autres préoccupations de toute sa vie professionnelle d’infirmière, de cadre, d’enseignante, de dirigeante puis de thérapeute.

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Ainsi la directrice fondatrice de l’EIEIS apparaît-elle comme une pionnière et une militante, mais aussi comme une bâtisseuse, troisième caractéristique que sa collègue et complice des premières années lui a peut-être laissée en cadeau au moment où elle-même a été contrainte d’abandonner cette aventure-là. Toutes deux font en effet figure de soutières de l’EIEIS commençante, mais c’est Huguette Bachelot qui doit mettre le navire à la mer, monter sur la passerelle et le conduire pendant plus de dix ans vers de nombreux ports, au fur et à mesure que de nouvelles routes se dessinent, à chaque fois vers des rives inconnues. Ces routes feront l’objet d’une autre histoire. En tout état de cause, elle se donne les moyens personnels et professionnels pour accomplir sa tâche. Elle comprend rapidement que c’est là, à la barre, qu’elle est attendue, comme contrainte, en pionnière qu’elle est, de trouver des chemins de traverse. Alors, au rythme de cette formation continue [64][64] La Loi n° 71-575 du 16 juillet 1971 portant sur l’organisation... pour laquelle elle développe un attachement militant au service de tous les professionnels, elle privilégie une formation pragmatique, dense, et riche, par ses propres moyens, sur une formation académique plus traditionnelle, peut-être plus confortable, sans doute plus prestigieuse, mais pas nécessairement plus efficiente compte tenu du poste qui lui revient. Les autorités ne s’y trompent d’ailleurs pas, qui la distinguent comme chevalier dans l’ordre des palmes académiques [65][65] Archives EIEIS, dossier enseignants, curriculum vi.... De plus, elle a une conscience aiguë qu’elle n’est pas seule et qu’une partie de l’équipe d’enseignantes en voie de construction va arriver à point nommé pour l’ouverture de l’Ecole. Les nouvelles arrivantes seront porteuses de quelques-uns de ces attributs universitaires à valeur symbolique utile dans les négociations qui s’annoncent avec les différents acteurs en présence, comme les doyens et les professeurs des facultés de droit, de sciences, de médecine ou de lettres par exemple. Au-delà, le niveau des études qu’elles effectuent chacune de leur côté leur permet d’acquérir ces connaissances et méthodes scientifiques de nature à leur permettre de donner l’envergure nécessaire à leurs interventions, en termes de contenus, s’agissant du développement des soins infirmiers. Catherine Mordacq, et Marie-Françoise Collière sont de celles-là, toutes deux repérées et recommandées, comme dans le cas d’Huguette Bachelot, par la directrice et la directrice adjointe de l’Ecole des cadres de la Croix-Rouge française pour la première et par la directrice de l’Ecole catholique de cadres pour la seconde. Elisabeth Stussi viendra enfin compléter cette équipe.

Trois enseignantes pour l’ouverture de l’EIEIS

Catherine Mordacq, directrice-adjointe résolument tournée vers la promotion de la profession infirmière en France

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Catherine Mordacq naît le 24 avril 1924 à Sedan [66][66] L’auteur s’appuie ici sur des documents disponibles.... Fille de militaire, elle apprend rapidement à voyager. A 13 ans, elle part au Maroc. Son père, officier général, y assure le commandement de la cavalerie marocaine. Elle prépare et obtient à Rabat, le diplôme d’aide médico-sociale en 1943. Ensuite, elle entreprend des études à l’Ecole d’Infirmières du Maroc à Casablanca et obtient son diplôme d’Etat en 1945. De retour en France juste après la guerre, elle passe une année « à ne rien faire » à Libourne chez une tante. En 1946, elle entreprend des études d’Assistante sociale à l’Ecole normale sociale de Bordeaux et obtient son diplôme en 1948. A partir du mois d’août de la même année, elle est assistante sociale de secteur à la caisse d’allocations familiales de la Gironde pendant un an. Puis, d’octobre 1949 à octobre 1950, elle exerce la même activité, à la Mutualité agricole du Calvados. Elle découvre alors les conditions difficiles de cette population agricole d’une grande pauvreté et en même temps, les difficultés de l’exercice de la profession d’assistante sociale. A la fin de cette mission, une cousine lui fait part d’une proposition qui lui est faite par une association plaçant des jeunes gens désireux de pratiquer la langue anglaise dans des familles en Angleterre. Très intéressée par cette opportunité, elle part un an dans une famille d’accueil. Elle y apprend effectivement l’anglais. En décembre 1951, sollicitée par la Croix-Rouge et désireuse, comme elle « n’a pas subi du tout la guerre », de « servir la France », elle s’engage comme infirmière dans le corps expéditionnaire des forces armées d’Extrême Orient en Indochine. Elle exerce alors jusqu’en juillet 1953 à Saïgon dans un hôpital de l’arrière puis à Haïphong, dans un hôpital tenu par la marine.

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D’octobre 1953 à octobre 1962, par le biais de la Croix-Rouge, elle obtient un poste de monitrice à l’école d’infirmières et d’assistantes sociales du comité national de défense contre la tuberculose à Paris. Au début, elle doit y remplacer une monitrice absente pour une longue maladie. Cette collègue décède et elle reste dans ce poste beaucoup plus longtemps que prévu. Cette période est caractérisée par des interruptions pour des études. De 1954 à 1955, elle prépare le certificat de cadre, option monitrice, à l’Ecole des cadres de la Croix-Rouge Française à Paris. En juillet, elle réintègre son école d’origine, où elle enseigne jusqu’en septembre 1955. Elle saisit alors une opportunité qui lui est offerte par Mademoiselle de Cuverville, directrice de l’école d’infirmières et d’assistantes sociales du comité de défense contre la tuberculose dite Ecole Raspail. Dans le cadre d’une association « France-Amérique », il est possible à des volontaires, grâce à l’attribution d’une bourse, d’aller effectuer des études aux Etats-Unis. « Toujours prête à l’aventure », elle part donc à Syracuse University, Etat de New York. Elle y suit des études de pédagogie. Comme la bourse attribuée ne lui permet pas de satisfaire tous ses besoins, elle travaille tous les week-ends et la moitié des vacances comme infirmière au Syracuse Hospital à New York puis au Presbyterian Hospital à Chicago. A cette occasion, elle découvre un système hospitalier et une organisation du travail « totalement différents », contrastant tellement avec le système français, que ce dernier lui apparaît alors au « stade de la préhistoire ». L’organisation du travail des infirmières en secteurs, chacune étant responsable d’un nombre limité de patients, comparée à l’organisation à la tâche d’inspiration taylorienne qui caractérise les hôpitaux de l’Assistance publique de Paris, la frappe particulièrement. En outre elle découvre aussi une organisation de la direction de l’hôpital qu’elle décrit comme « tripartite : direction des soins infirmiers, direction médicale et direction administrative ». Nul doute que cette expérience et l’effet de contraste qu’elle offre, influence le regard qu’elle porte sur la situation de la profession infirmière et des soins infirmiers en France. Enfin, elle profite de ce voyage pour s’offrir avec une amie, à un prix compatible avec ses faibles moyens de l’époque « un grand billet pour faire le tour des Etats-Unis en autocar ». A la fin de cette période, elle réintègre ce qui est devenu son école de rattachement en septembre 1956.

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Début 1962, après avoir été recommandée en France par les mêmes voies qu’Huguette Bachelot et sans doute compte tenu de sa remarquable expérience professionnelle et linguistique, elle est sollicitée par le bureau de l’OMS Europe pour partir se former aux Etats-Unis afin d’occuper un poste de monitrice à la future EIEIS. A l’été, après l’attribution d’une bourse de l’OMS, elle part donc à nouveau pour New York et y effectue des études au Teachers College, Columbia University. Elle y prépare et obtient un bachelor of arts en 1963 et un master of sciences en février 1965 [67][67] Entre temps, elle se présente aux épreuves et obtient.... Dans cette formation universitaire d’enseignants toutes disciplines confondues, elle est marquée par « deux ou trois idées » qui deviendront des leitmotivs structurant son exercice futur d’enseignante-formatrice. Un colloque sur l’évaluation et la découverte des travaux de Benjamin Bloom, psychopédagogue américain, la marquent au point qu’elle y trouve l’inspiration pour préparer une thèse qui la conduit à l’obtention d’un doctorat de troisième cycle en sciences de l’éducation à l’Université de Lyon en 1980. Les travaux de la psychiatre et psychologue américaine Elisabeth Kübler-Ross, qui effectue aux Etats-Unis les premières recherches sur le processus de deuil, retiennent aussi toute son attention. Son intérêt se porte autant sur le domaine exploré, le vécu de l’approche de la mort est alors à peu près inconnu des psychologues, que sur les méthodes de recherche. A ses yeux, ce chercheur, en allant simplement demander aux personnes ce qu’elles ressentaient à l’approche de la mort « a ouvert un champ extraordinaire d’expérience ». Elle fait sienne cette méthode concernant les soins infirmiers : « on ne sait rien tant qu’on n’a pas parlé aux personnes… aux malades ou aux personnes qui les accompagnent ». Enfin, elle est marquée par les évaluations de la qualité des soins qui sont conduites dans les hôpitaux, pratiques alors inconnues en France.

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Elle rentre en France en mars 1965, où elle est recrutée comme monitrice à l’EIEIS en prévision de la rentrée à l’automne suivant. Au moment où elle arrive à Lyon, H. Bachelot, qu’elle ne connaît pas encore, est en voyage en Europe. A son retour, elle participe avec elle à la préparation concrète de la rentrée prévue à l’automne suivant. Huguette Bachelot se charge plus particulièrement des tâches incombant à la directrice, parmi lesquelles le recrutement des étudiants ne constitue pas la moindre. A l’été, dès que le départ de N. Mennesson se précise, C. Mordacq est plus particulièrement affectée au poste de directrice-adjointe. Compte tenu de son parcours, il n’est pas étonnant que la directrice voit rapidement en elle la personne idéale pour s’occuper « tout particulièrement de l’enseignement » [68][68] Entretien avec H. Bachelot, décembre 2010.. A ce titre, elle part elle-même en voyage d’étude en Europe du début du mois de janvier au 25 Mars 1967. Elle s’arrête alors en Ecosse, Norvège, Suède, Finlande, Pologne, Yougoslavie et Grèce, complétant le voyage entamé en 1965 par la directrice.

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A l’Ecole, outre ses activités de coordination de l’équipe pédagogique en collaboration avec la directrice, elle est particulièrement chargée des enseignements portant sur la formation infirmière et les sciences de l’éducation, de la recherche en soins infirmiers en termes de coordination des intervenants y compris universitaires, mais aussi de l’application des méthodes de recherche aux soins infirmiers. Elle apparaît alors comme une traductrice ou une passeuse, permettant aux étudiants de s’approprier les connaissances, méthodes et techniques universitaires pour les transférer aux problématiques des soins infirmiers. A partir de 1969 et surtout après la publication en 1971 de la loi sur la formation permanente [69][69] Voir note 64 supra., elle est aussi particulièrement active dans le champ de la formation continue dès que celle-ci se développe sous l’impulsion de la directrice et aussi en réponse à une demande de plus en plus pressante. Les sessions qu’elle crée et anime reflètent ses centres d’intérêts pour les travaux des auteurs qu’elle a découverts et étudiés au cours de ses voyages aux Etats-Unis : la relation soignant-soigné ; le dossier de soins et la répartition des soins infirmiers ; la démarche de soins ; objectifs et évaluation dans l’enseignement ; l’évaluation dans la formation infirmière ; apprendre et enseigner : l’unité d’enseignement ; la formation continue à l’hôpital ; formation de formateurs ; soins aux malades immobilisés ; soins aux handicapés sensoriels ; l’évaluation de la qualité des soins ; la maîtrise de la qualité des soins ; la recherche en soins infirmiers [70][70] Pour toutes ces données : archives EIEIS, dossier enseignants,.... C’est aussi dans le cadre de la formation continue de l’EIEIS qu’elle crée de toutes pièces, avec un médecin, le Dr Guillaumin, et une surveillante, Suzy Montendon, tous deux personnels des HCL, une importante formation de soins aux patients stomisés qui donnera naissance au métier d’infirmière entéro-stomathérapeute en France. En outre elle co-anime des sessions de formation des directrices d’écoles d’infirmières et des monitrices d’écoles de cadres à l’analyse de problème, de développement des soins infirmiers par l’analyse transactionnelle et de soins aux malades mourants [71][71] Id.. Elle suit en effet la même formation de psychothérapeute qu’Huguette Bachelot et au même rythme, en analyse transactionnelle à partir de 1979 [72][72] Id, certificat d’engagement à la formation, à raison..., laquelle aboutit aussi à la certification internationale en 1985 [73][73] Cette formation lui permet lorsqu’elle prend sa retraite.... En 1977 et 1978, elle assure, sans que cela relève d’une irrépressible vocation d’administratrice et de gestionnaire, la direction de l’EIEIS par intérim en raison de la fragilisation de l’état de santé de la directrice, contrainte de quitter cette responsabilité.

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Chevalier de l’ordre des palmes académiques depuis le 12 août 1974, elle prend sa retraite des HCL en 1985 et commence une nouvelle carrière de formateur. Comme Huguette Bachelot, elle intervient en effet au GRIEPS sur ses thèmes de formation de prédilection. Dans ce cadre, elle continue d’innover, en mettant au point par exemple, en collaboration avec une surveillante de Nancy, une formation sur l’éducation des patients diabétiques, de nature pluri-professionnelle, s’adressant à la fois aux infirmières et aux diététiciennes dont l’exercice respectif est jusqu’alors très cloisonné. La filiation entre le GRIEPS, organisme de formation continue encore en activité florissante aujourd’hui, et l’EIEIS ne fait pas de doute. Il fut en effet créé en 1976 par Jeanine Lacaze, une ancienne élève de l’EIEIS « le jour de sa sortie ». A la fin de ses études, celle-ci n’a en effet pas de projet professionnel précis et est particulièrement intéressée par la formation continue. Avec les encouragements d’H. Bachelot, elle crée un centre de formation qui est hébergé à l’EIEIS dans un premier temps, avant de s’installer dans ses propres locaux dans la région lyonnaise. Cet épisode donne l’exceptionnelle occasion d’observer une forme remarquable d’influence de l’EIEIS, capable de générer une entreprise susceptible d’employer ses anciennes dirigeantes, étant entendu que cette dernière particularité ne constitue assurément pas sa vocation première. Par ailleurs, d’un point de vue méthodologique, ce phénomène intéresse l’historien. En effet, la surface nationale voire internationale [74][74] Cette dimension mériterait d’être explorée. d’intervention de cet organisme, tant par son origine que par le contenu des formations dispensées, peut secondairement, constituer un moyen de mesurer la capacité d’« essaimage » de l’EIEIS, même après la disparition de cette dernière.

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A côté de ces activités en relation directe avec son poste à l’EIEIS, C. Mordacq s’investit dès le début dans des activités complémentaires, notamment associatives qui témoignent aussi de son engagement pour le développement de la profession infirmière en France : de 1965 à 1967, elle est Présidente de la section du Rhône de l’ANFIIDE. De 1968 à 1972, elle est Vice-présidente du CEEIEIC et de 1973 à 1976, elle est responsable du Bureau d’études sur l’évaluation au sein de cette même association. Enfin, de 1968 à 1970, elle est membre de la commission ministérielle de rénovation des études d’infirmières qui aboutira à la proposition d’un nouveau programme d’études en 1972, assez largement inspiré de la façon de voir anglo-saxonne et témoignant de la volonté de mettre en avant les apports spécifiques des infirmières au processus de soins, en-deçà et au-delà de ce qu’elles effectuent sur prescription ou conseil médical. Ces orientations reflètent pour une bonne part, les réflexions, études et autres activités conduites par la directrice-adjointe de l’EIEIS.

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C’est que ces années-là, elle se révèle en même temps chercheuse, auteur et éditrice. En 1969 (Mordacq, 1972) [15], l’ANFIIDE lui demande une étude sur la fonction spécifique de l’infirmière, avec le concours financier de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Avec l’aide d’un psychologue, elle organise et anime un groupe d’études composé d’infirmières, qu’elles soient praticiennes, surveillantes ou monitrices d’écoles d’infirmières. H. Bachelot fait d’ailleurs partie de ce groupe. La question de recherche, un peu provocatrice, est la suivante : « Existe-t-il un service identifiable dont sont responsables les infirmières, ou suffit-il d’attendre un peu pour que l’extinction de ce groupe professionnel se produise par éclatement en de nombreuses professions paramédicales, et dans ce cas, quel vide apparaîtrait à sa disparition ? » (id. 7). Ce livre, écrit-elle, « essaie de répondre à cette question, non pas en sondant des opinions, mais en rassemblant des données et en émettant des hypothèses qui éclairent la situation » (id. 8). Il est aisé de percevoir, ne serait-ce que dans la question posée, un prélude à la réflexion qui conduira en 1978 à la modification de la définition législative de la profession infirmière [75][75] Loi n° 78-615 du 31 mai 1978 modifiant les articles... reconnaissant à cette dernière un « rôle propre » indépendamment du rôle sur prescription ou conseil médical alors exclusivement en vigueur, ainsi que des compétences dans le champ de la prévention, l’éducation et la formation. Cet ouvrage témoigne donc des orientations de son auteur qui se trouve être aussi la directrice adjointe chargée de l’enseignement à l’EIEIS. Il apparaît alors que c’est bien dans les intentions de cette dernière de développer ce type de réflexion prenant parfois la forme d’un combat comme en témoigne le titre de cette plaquette aux allures de manifeste, qu’elle rédige deux ans avant la parution de son ouvrage : le service infirmier doit-il rester sous-développé ? [76][76] Brochure publiée en mai 1970, sous l’égide de l’ANFIIDE,... Cette action militante passe aussi par la communication et la conquête d’une place par les infirmières dans l’espace public, autre domaine dans lequel elle s’investit.

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En 1972, sur la demande de M. Han, éditeur, elle crée en collaboration avec Yvonne Hentsch, la collection d’ouvrages Infirmières d’aujourd’hui aux Editions du Centurion. Pour sa part, elle en assume la direction jusqu’en 1991 dans cette maison d’édition, puis de 1991 à 1994, lorsque que la collection y est transférée, aux Editions Bayard. Durant cette carrière d’éditeur de 22 ans, elle permet la publication de 50 ouvrages aux Editions du Centurion et 5 aux Editions Bayard, soit 55 au total [77][77] Document récapitulatif remis à l’auteur par C. Mordacq..... Parmi ces ouvrages, 21 sont l’œuvre soit d’enseignants, soit d’anciens étudiants de l’EIEIS ou du DIEIS [78][78] Département international d’enseignement infirmier..., soit plus de 38 % de la production (Poisson, 2011) [1]. Ce rapide calcul témoigne à la fois des capacités de production des enseignants ou élèves de l’EIEIS, mais aussi de la possibilité offerte par l’éditeur à la profession de s’exprimer, indicateur supplémentaire des orientations militantes de la directrice adjointe pour le développement de la profession.

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Elle ne se contente pas d’accompagner les autres et publie beaucoup elle-même ces années-là, faisant à chaque occasion entendre sa propre voix sur les questions qui témoignent de ses nombreux centres d’intérêt. Elle publie un second ouvrage aux Editions du Centurion dans la collection qu’elle dirige, en relation avec la thèse de sciences de l’éducation qu’elle vient de soutenir (Mordacq, 1981) [16]. Comme évoqué précédemment, le thème de la recherche à l’origine de cet ouvrage sur l’évaluation n’est pas sans rappeler ses découvertes américaines, lesquelles modifièrent son regard porté sur le monde hospitalier. De 1968 à 1985, on dénombre à son actif deux brochures, 21 articles dans des revues diversifiées et plusieurs communications (Poisson 2011) [1].

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Avec C. Mordacq, l’EIEIS dispose à son ouverture d’une directrice-adjointe et enseignante dont la formation, la personnalité et la débordante activité sont compatibles avec ses ambitieux objectifs de développement de l’enseignement supérieur en soins infirmiers. Ceci au service des organismes ou institutions susceptibles d’employer les professionnels qui en sortiront, mais aussi au service de ces professionnels eux-mêmes, de façon à ce que ceux-ci puissent trouver les moyens de tracer leur propre route, en se dotant notamment de connaissances, méthodes et techniques, mais aussi d’un langage nécessaire à l’inévitable négociation qui s’annonce dans le champ social. Une seconde enseignante, elle aussi en formation apporte sa contribution à l’EIEIS dès son ouverture.

Marie-Françoise Collière, enseignante chargée de la santé publique, porteuse d’une pensée et d’une parole infirmière en France et dans le monde

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Marie Françoise Collière [79][79] Archives EIEIS, dossier enseignant, en particulier... (Magnon, 2005) [17] naît en Algérie le 6 avril 1930 à Oran. Elle décède à Lyon le 27 janvier 2005. Après un baccalauréat de philosophie, elle suit à l’université de la Sorbonne à Paris, des cours de psychologie et d’anthropologie de 1951 à 1953. Elle entre ensuite à l’école d’Infirmières de la Croix Saint-Simon [80][80] Alors que son cv ne mentionne pas les lieux de ses... à Paris et y obtient le diplôme d’Etat en 1956. Elle poursuit ses études dans la même institution et obtient en 1958 son diplôme d’assistante sociale. Compte tenu de cette double formation, elle travaille d’emblée dans le champ de la santé publique. Elle exerce alors en soins à domicile et en entreprise à Paris, puis à la Compagnie générale transatlantique à Marseille. Elle travaille aussi en service d’hygiène scolaire. En 1962, elle obtient son certificat de cadre option monitrice, après des études à l’Ecole de cadres de l’Institut catholique de la rue de Vanves à Paris. Elle exerce alors comme infirmière enseignante en école d’infirmières à Paris et à Chartres.

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C’est probablement dans le courant de l’année 1963 qu’elle est sollicitée par l’OMS, sur recommandation de la directrice de l’Ecole de cadres de la rue de Vanves au Ministère de la Santé et de la Population. Il lui est alors proposé une bourse lui permettant d’aller se former en Amérique du Nord, de façon à occuper les fonctions de monitrice à l’ouverture de l’EIEIS. Elle saisit cette opportunité et part pour les Etats-Unis. Elle prépare et obtient un Master of science, Teaching Public Health Nursing en 1965, à la Wayne State University, Detroit. A cette occasion, elle développe une option anthropologie et sociologie des religions, occasion pour elle, d’approcher l’histoire des soins et des soignants, à travers l’œuvre de F. Nightingale et d’A. Hamilton qu’elle découvre alors. Cette première rencontre avec ces deux personnages marquants est sans doute à l’origine d’un centre d’intérêt majeur pour l’histoire et singulièrement l’histoire des femmes soignantes qui va traverser une vie professionnelle marquée en 1982, par l’obtention à l’Université de Paris VII, d’un Diplôme d’Etudes Approfondies d’histoire des civilisations sous la direction de l’historienne M. Perrot. Il est très vraisemblable que cette spécialité d’enseignement des soins infirmiers de santé publique et sans doute l’Université de destination lui ait été prescrites par l’OMS, qui tenait absolument à développer cet aspect des soins à l’école internationale et notamment les soins de santé primaire, ceci en particulier pour les pays en voie de développement, mais aussi pour les pays dits développés. Il est tout aussi probable que Marie-Françoise Collière ait accepté de bonne grâce cette prescription compte tenu de sa formation et de son parcours professionnel certes assez bref, mais qui montre un attrait particulier pour la santé publique dès le début de sa carrière.

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Dans le courant de l’année 1965, toujours grâce à une bourse de l’OMS, laquelle atteste l’engagement de cette institution pour le développement de l’enseignement de la santé publique, elle effectue ce qu’elle appelle « un voyage d’information » [81][81] Archives EIEIS, cv Marie-Françoise Collière. sur les soins infirmiers de santé publique en Angleterre, en Belgique, en Suède et en Finlande. En outre, elle fait part de « nombreux autres voyages en Europe, Afrique du Nord, Amérique du Nord, Chine, Japon, à titre personnel et professionnel » [82][82] Id..

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A l’EIEIS, elle est bien sûr chargée de l’enseignement des soins infirmiers de santé publique, mais aussi, au fur et à mesure qu’elle développe des compétences dans ce domaine, des questions concernant l’histoire des pratiques de soins et de la profession infirmière. Dans le cadre de la formation permanente dispensée à l’EIEIS, elle anime des sessions sur la santé et le milieu de vie ; l’approche de l’action sanitaire et sociale en milieu familial ; l’approche des soins infirmiers à domicile ; l’approche avec les usagers des soins, des soins de santé primaires, des soins de santé communautaire. Elle développe aussi une activité de conseil auprès des services de soins infirmiers dans le secteur extra hospitalier ainsi qu’auprès d’écoles pour la formation aux soins infirmiers de santé publique.

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En dehors de ses activités à l’EIEIS, elle s’engage aussi au niveau national, que ce soit au niveau institutionnel ou plus personnel. De 1971 à 1975, elle est vice-présidente du CEEIEC. A cette occasion, elle participe à la création de la revue, l’Infirmière enseignante, bulletin d’information et de pédagogie. Elle est plusieurs fois déléguée de l’EIEIS dans des groupes de travail d’intérêt national, au niveau ministériel. Elle assure de nombreuses communications, que ce soit à l’occasion de journées d’études régionales ou nationales, ou des congrès professionnels sur les thèmes suivants : la santé et la maladie ; l’histoire des pratiques de soins, l’histoire des femmes soignantes et de la profession infirmière ; le fondement culturel des soins infirmiers.

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Mais son activité se déploie aussi très rapidement, au niveau international [83][83] Id. pour toutes les informations qui suivent.. Elle est déléguée de l’EIEIS puis du DIEIS à la Commission européenne des Ecoles supérieures de langue française en 1978, 1979, 1981, 1982. En 1978 et 1979, elle est déléguée par le gouvernement au comité d’Experts sur « l’automédication et l’autotraitement » au Conseil de l’Europe. Son activité est aussi très dense au niveau de l’OMS. De 1974 à 1996, elle est nommée au tableau des experts permanents en soins infirmiers de l’OMS, à Genève. Avant cette nomination et bien sûr après, elle participe à de nombreux séminaires ou projets de cette institution. Ainsi, elle se déplace comme « expert temporaire en soins infirmiers de santé publique » à Malte en 1969, à Sofia en 1970, à Bucarest en 1972, à Lublin en novembre 1973 [84][84] Il s’agit alors d’un déplacement à la nouvelle et troisième.... Après 1974, c’est comme expert permanent en soins infirmiers qu’elle se déplace pour des séminaires internationaux à Genève en 1974, sur le thème des soins infirmiers des collectivités [85][85] Traduction par l’intéressée elle-même de l’expression..., à Londres en 1981, sur la question des soins de santé primaires en Europe et à Tokyo en 1986 pour un colloque international de l’OMS intitulé « Nursing leadership for health for all ». Par ailleurs, elle donne des conférences à différents colloques sur la santé ou à des congrès professionnels : à Montréal en 1982, à Tunis en 1983, à Utrecht en 1984, à Québec, Université Laval en 1989, à Lisbonne en novembre 1989 et février 1990. Elle anime des séminaires à Londres en 1982, à Sheffield en 1984, à Québec, Université Laval en 1986 sur le thème « Soigner… Un défi entre ce qui fait vivre et ce qui fait mourir : caractéristiques des grands phénomènes de la vie et de la mort ». Elle est promue Docteur honoris causa de l’Université de Las Palmas en Espagne en 2005 (Magnon 2005) [17], reconnaissance posthume, mais aussi témoignage supplémentaire de son incontestable envergure internationale, son action au niveau national ayant été honorée par l’élévation au grade de chevalier dans l’ordre des palmes académiques en 1995 (ibid.).

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Enfin, c’est aussi dans le champ de l’histoire et l’anthropologie des soins, des pratiques soignantes et du travail des femmes qu’elle est sollicitée et réalise des communications à des colloques : colloque d’histoire orale à Aix-en-Provence en 1980, colloque international sur « valeur du travail des femmes » à Salzbourg en 1984, colloque d’anthropologie des soins à Paris en 1987, colloque d’anthropologie « soins infirmiers et travail social » à Paris en 1989. Ces activités confirment la surface internationale qu’elle occupe, mais attestent aussi bien que sa réflexion et son œuvre débordent le champ des soins infirmiers et bénéficient d’une forme de reconnaissance de certains milieux académiques. C’est ainsi qu’elle publie un ouvrage historique remarqué par la profession au niveau international (Collière, 1982) [19] avant d’en co-diriger un six ans plus tard avec l’historienne E. Diebolt (Collière et Diebolt, 1988) [20]. Mais ses travaux bénéficient aussi d’une réception intéressée dans les milieux de l’anthropologie sociale. Les colloques auxquels elle est conviée en attestent, de même que l’hommage de F. Loux, anthropologue, à l’occasion d’une cérémonie d’hommage organisée aux HCL le 21 mars 2005 :

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« … Il y a beaucoup à dire sur l’apport de ses travaux tant aux soins infirmiers qu’à l’anthropologie… savoirs des malades, savoirs des femmes. Et c’est là un point où l’œuvre de Marie-Françoise est imprégnée d’anthropologie et est, à mon avis, d’un grand apport pour les soins infirmiers… Bien avant la bataille des malades du sida pour faire reconnaître la parole des malades, quelques voix s’étaient élevées pour en faire reconnaître la légitimité, dont celle de Marie-Françoise… Un autre point sur lequel Marie-Françoise tout à la fois a eu un regard anthropologique très fin et a, à mon avis, été d’un grand secours pour les soins, est son attention si fine aux rites de passage, et à tous les gestes d’accompagnement de ces passages, aux objets insignifiants en apparence mais faisant signe, à tout ce qui donne sens à la vie de la personne… » [86][86] Pour Marie-Françoise Collière, texte de Françoise Loux,...

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Cet hommage post mortem illustre combien l’œuvre de la deuxième enseignante recrutée à l’EIEIS est dense et novatrice. Elle écrit en effet beaucoup, à partir du moment où elle entre à l’EIEIS. Sans prétendre à l’exhaustivité, il a été possible à l’auteur de dénombrer près de 40 publications de 1966 à 1996, parmi lesquelles 4 ouvrages (Collière, 1982, 1988, 1994 1996) [19] [20] [21] [22]. Autant de traces témoignant du développement d’une pensée qu’il est possible de qualifier de militante. Pendant une bonne partie de sa vie professionnelle, elle a en effet tenté de préciser les fondements anthropologiques, mais aussi ontologiques des soins infirmiers, apportant ainsi à la profession infirmière en France, d’un point de vue politique, des arguments utiles à la conquête d’un espace dans le champ social. Au-delà, ses réflexions, qu’il convient assurément de soumettre à la critique, constituent sans aucun doute un terreau fertile sur lequel peut s’enraciner une réflexion épistémologique indispensable à une construction disciplinaire dont les prémisses à l’EIEIS sont de plus en plus perceptibles, au fur et à mesure de la découverte des parcours et des personnalités des fondatrices, directrice ou enseignantes.

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Bon nombre des articles qu’elle publie sont traduits et paraissent dans des revues étrangères, essentiellement en anglais [87][87] Dans l’International Nursing Review., mais aussi en espagnol ou en italien. Ceci confirme l’incontestable envergure internationale de cette monitrice, déjà attestée par le parcours précédemment abordé. Cette caractéristique majeure lui permet sans doute de contribuer pour une bonne part, à la fois comme représentante et donc partie prenante de l’EIEIS et comme portant sa propre parole, sa propre pensée et ses propres combats s’agissant des soins infirmiers, au rayonnement de l’Ecole en France et dans le monde. Elle apparaît alors comme une ressource d’autant plus précieuse pour cette institution qu’elle y travaille pendant près de 30 ans. Elle est en effet la seule enseignante à traverser la totalité de l’existence de l’école, puisqu’elle y arrive à l’ouverture et prend sa retraite des HCL en 1994, un an avant sa fermeture définitive. Pour compléter l’équipe en vue de l’ouverture de l’EIEIS au mois de septembre 1965, une autre enseignante est recrutée.

Elisabeth Stussi, enseignante stagiaire chargée du programme de soins infirmiers de médecine et de chirurgie

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A la séance du conseil de direction du 31 mai 1965 [88][88] Archives EIEIS, registre des procès verbaux du conseil..., M. Veyret, directeur des HCL, propose « Mademoiselle Stussi, ancienne élève de l’école de Cadres de Rhône-Alpes et actuellement monitrice à l’Ecole (d’infirmières [89][89] Précisé par l’auteur.) de Strasbourg, comme monitrice stagiaire à l’EIEIS ». Cette proposition fait suite à un courrier envoyé par la directrice de l’EIEIS à l’intéressée le 10 mai, dans lequel elle lui propose le poste de stagiaire pour la rentrée. Cette façon de procéder écrit-elle, « vous permettrait de juger du travail qui s’y fait et de vos possibilités d’intégration dans l’équipe actuelle, en attendant que l’Organisation Mondiale de la Santé puisse disposer d’une bourse pour assurer votre complément de formation aux USA. » [90][90] Archives EIEIS, dossier enseignant, lettre de H. Bachelot...

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Ce recrutement semble effectué dans l’urgence, de façon à doter l’EIEIS d’un nombre suffisant d’enseignants pour l’ouverture qui s’annonce. Comme le projet s’oriente plutôt vers des enseignements personnalisés, en raison du petit nombre d’étudiants attendu, des options pédagogiques marquées de la directrice, mais aussi de la grande diversité prévisible de besoins de formation fortement corrélés à la provenance géographique des candidats, cette précaution est capitale.

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E. Stussi est donc recrutée comme « surveillante des services médicaux faisant fonction de monitrice à l’Ecole internationale d’enseignement infirmier supérieur [91][91] Archives EIEIS, dossier enseignants, extrait du registre... ». Alors que le projet est lancé au moins depuis 1960, ce mode d’arrivée sans préparation, constitue, semble-t-il, un indicateur des difficultés de recrutement d’enseignants de manière strictement conforme au profil affiché, assez exigeant. Le courrier de la directrice montre à ce propos qu’il n’est pas question de baisser le niveau d’exigence ni de transiger sur la formation complémentaire à l’étranger. Tout au plus un arrangement est-il proposé. Et il se trouve que hormis l’absence de formation complémentaire à l’étranger annoncée initialement comme une condition de recrutement dont l’absence est rédhibitoire, le parcours d’E. Stussi présente des caractéristiques très compatibles avec le poste envisagé.

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Elle naît à Colmar le 12 juillet 1930 [92][92] Id., cv manuscrit.. Elle effectue sa scolarité primaire et secondaire en Alsace, avec une interruption en 1944-1945. Elle séjourne alors en Suisse, Canton de Zurich où elle effectue une année scolaire dans une école secondaire. De retour en Alsace, elle y poursuit ses études dans un Lycée de Jeunes filles à Mulhouse où elle obtient son premier baccalauréat, série A, en 1947. Elle suit les cours du Conservatoire de musique de Mulhouse et y obtient un premier accessit. Après des études à l’Ecole d’infirmières, Etablissement des Diaconesses à Strasbourg, elle obtient son diplôme d’Etat d’infirmière en 1951. De 1951 à 1953, elle travaille dans l’Etablissement où elle a effectué ses études, d’abord comme infirmière dans un service de médecine, puis comme cheftaine dans un service de chirurgie. Ce dernier emploi rend plausible l’hypothèse selon laquelle elle est très tôt repérée comme présentant des capacités d’encadrement. De 1953 à 1954, elle séjourne en Angleterre, dans le cadre d’une opération d’échanges d’infirmières [93][93] « Exchange-Nurse ». entre pays organisée par l’ANFIIDE. Elle passe alors 3 mois dans une famille à Orpington, Comté de Kent puis travaille pendant 9 mois au Bromley Hospital, dans la même région. De 1954 à 1955, elle travaille comme infirmière pendant 7 mois dans un service de chirurgie à l’hôpital américain de Neuilly [94][94] Dans cet hôpital, la pratique de l’anglais est requise..., puis pendant 4 mois, toujours en service de chirurgie, à la Clinique du Diaconat de Mulhouse.

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De 1955 à 1957, elle fait un long séjour aux Etats-Unis, à nouveau dans le cadre des échanges d’infirmières organisés par l’ANFIIDE. Elle y travaille alors en service de médecine, au Jefferson Medical College Hospital, à Philadelphie, puis en service de chirurgie, au Swedish Hospital à Seattle. De 1957 à 1958, elle est cheftaine de service de chirurgie puis infirmière de salle d’opération à la Clinique du Diaconat de Mulhouse. De 1958 à 1961, elle assure des fonctions de monitrice à l’Ecole d’infirmières des Hospices Civils de Strasbourg. Elle part alors à l’Ecole des cadres de la région Rhône-Alpes à Lyon et y obtient le Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière monitrice (CAFIM) en 1962. Un an plus tard, elle obtient le Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière surveillante (CAFIS) à l’Ecole des cadres de Strasbourg. Dès lors, elle est monitrice à l’Ecoles d’infirmières de Strasbourg, jusqu’à son recrutement à l’EIEIS en 1965.

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Dès l’ouverture de l’Ecole, elle est donc chargée en toute logique, en regard de son parcours, du programme de soins infirmiers de médecine et de chirurgie. En 1966, elle part à nouveau aux Etats-Unis pour un an, à Detroit, à Wayne State University, pour y préparer le certificat spécial d’administration de l’enseignement infirmier. Dans son curriculum vitae, on trouve la trace de l’obtention de l’examen spécial d’entrée dans les universités à la faculté de lettres et de sciences humaines en 1966. Elle prépare très vraisemblablement cette épreuve avant d’être admise à l’Université américaine, pour obtenir une équivalence de ce deuxième baccalauréat dont elle ne dispose pas. En 1967, à son retour, elle est donc intégrée, à la demande de la directrice « dans le cadre des moniteurs et monitrices de l’EIEIS (indice 345) à compter du 1er septembre 1967 » [95][95] Archives EIEIS, dossier enseignants, lettre de H. Bachelot.... La demande est honorée en Conseil Général d’Administration en octobre 1967 [96][96] Id. extrait du registre des délibérations du Conseil.... Le délibéré est ainsi formulé : « … Mlle Stussi E… surveillante des services médicaux de 3e échelon, faisant fonction de monitrice à l’EIEIS est nommée en qualité de Monitrice de l’Ecole Internationale d’Enseignement Infirmier Supérieur. Situation administrative : 1er échelon – Indice réel : 345 – Traitement 16.726F. – ancienneté : 1er septembre 1967 ».

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Ce courrier et ce document confirment que la question d’une grille salariale spéciale pour les monitrices de l’EIEIS a bien été discutée et résolue, ce qui témoigne de la prise en compte de l’EIEIS et de ses enseignants au plus haut niveau, puisqu’il s’agit de délibérés administratifs, nécessairement conformes au cadre législatif et réglementaire national. Ceci témoigne donc d’une forme de reconnaissance officielle pour le projet dès sa création. S’agissant de l’effort financier consenti, cette question statutaire devra être approfondie ultérieurement, en étudiant les débats et les négociations qui n’ont certainement pas manqué entre les différentes parties en cause dans l’élaboration du projet. Pour l’heure, il est possible de se faire un ordre d’idée en comparant le traitement d’E. Stussi avant sa formation aux Etats-Unis et après, lorsqu’elle est confirmée dans le poste de monitrice à l’EIEIS. Ainsi, comme surveillante des services médicaux faisant fonction de monitrice en 1965, elle était à l’indice réel 258, pour un traitement de 11 313 F, ce qui fait une différence substantielle de 87 points d’indices et une augmentation de traitement de près de 48 %. Ceci rapproche vraisemblablement le traitement des monitrices de l’EIEIS de celui des directrices d’Ecoles de cadres, demande qui avait été soutenue par le conseil de direction du 31 mai 1965 : « Les membres du conseil insistent sur le fait que les indices des monitrices de l’EIEIS devraient être égaux à ceux des directrices d’Ecoles de Cadres… Les indices de la Directrice-Adjointe et de la directrice devraient être calculés dans la proportion de ceux des directrices d’Ecoles de Cadres par rapport aux monitrices de ces établissements » [97][97] Archives EIEIS, registre des procès verbaux du conseil.... Il n’en reste pas moins qu’il ne s’agit là que d’une proposition et que la question mériterait d’être développée.

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E. Stussi quitte l’EIEIS devenue DIEIS en 1979 pour Copenhague, au bureau de l’OMS Europe. Elle sera la première infirmière française à travailler à plein temps à un tel niveau international. Aucun document n’a été retrouvé sur les circonstances de survenue de ce départ, hormis une lettre du Directeur Général des HCL datée du 8 mars 1979 et porteuse de l’information : « Avant votre prise de fonction à Copenhague, je tiens à vous présenter mes vœux de réussite dans le poste qui vous est confié, dans le cadre de l’Organisation Mondiale de la Santé. Je souhaite que vous puissiez y développer les qualités que j’ai pu apprécier dans les fonctions exercées au sein de l’EIEIS et que votre action au bureau régional de l’Europe facilite le développement et le rayonnement de notre nouvel institut. Je vous confirme que les HCL sont tout à fait disposés à participer aux expériences que vous envisagez à l’échelon européen. » [98][98] Archives EIEIS, dossier enseignants, lettre du Directeur...

89

Les raisons qui ont motivé ce recrutement et cette nouvelle direction dans la carrière d’E. Stussi demeurent mystérieuses à ce jour. Tout au plus est-il possible d’émettre l’hypothèse que sa longue expérience à l’étranger et donc son regard ouvert sur le monde et ses probables capacités dans la pratique de la langue anglaise, ont compté dans les choix des recruteurs. Mais aucun indice d’une éventuelle relation entre son expérience à l’EIEIS et ces nouvelles fonctions n’a été repéré, hormis le développement très probable de son regard sur le monde par la fréquentation d’étudiants de multiples nationalités. Dans la limite de ce qui a pu être exploré jusqu’à ce jour, nulle trace de publication comme chez toutes les autres n’a été retrouvée. Il est donc impossible de se prononcer sur sa vision du monde des soins et de la profession infirmière, ses options, ses orientations, ce qu’elle a pu apporter à l’école. Il paraît donc intéressant de tenter de percer le secret par un entretien approfondi avec cette monitrice qui reste à son poste pendant 13 ans. Chercher à savoir ce qu’elle est venue chercher à l’EIEIS, ce qu’elle y a apporté, ce qu’elle y a appris, notamment par le programme de formation professionnelle continue sur les soins infirmiers et le dossier de soins qu’elle développa prioritairement au sein même des institutions de soins et d’enseignement, en France et à l’étranger. Tenter de comprendre comment elle a utilisé son expérience américaine, quel regard elle porte aujourd’hui sur cette expérience à l’EIEIS dont elle a eu avec la directrice, son adjointe et une autre collègue, l’exceptionnelle occasion d’accueillir les 9 premiers étudiants.

Conclusion

90

Au terme de ce voyage en compagnie des 5 fondatrices de l’EIEIS si l’on y inclut N. Mennesson, il est possible d’esquisser quelques traits du profil collectif de cette équipe de pionnières. Toutes ont beaucoup voyagé et se sont formées à l’étranger. Elles répondent en cela à une condition présentée d’emblée comme obligatoire de recrutement et acceptée comme telle. Même la dernière recrue, E. Stussi, devra partir secondairement, après avoir rendu le service d’être présente à l’appel, le jour de la première rentrée. Elle est d’ailleurs recrutée comme faisant fonction de monitrice, comme si cette formation dans une université étrangère était le critère primordial. A son retour, elle sera adoubée, agrégée à l’équipe, grâce à ce voyage formateur et diplômant. Outre le souci incontestable de développer les compétences de nature à occuper au mieux ces nouvelles fonctions chargées d’incertitudes, apparaît la volonté d’asseoir la légitimité du corps enseignant permanent de l’Ecole. Une précaution sage dans les nombreuses négociations qui s’annoncent. Car le projet est complexe, mettant en jeu de nombreux acteurs aux logiques bien différentes.

91

Si l’on excepte N. Mennesson, première recrue formée, mais qui ne sera pas présente à l’ouverture, et E. Stussi, dernière recrue, présente à l’ouverture mais pas formée, toutes ont aussi la particularité d’être des militantes avérées, centrées sur le développement de la profession infirmière et des soins infirmiers. A cet égard, la complémentarité qui leur permet de couvrir collectivement un champ considérable, est particulièrement frappante. H. Bachelot met en avant les nécessaires structures et y travaille, comme en témoignent ses nombreuses participations à des groupes de travail nationaux ou internationaux et la nature de ses publications. Si la première des structures dans l’ordre de ses préoccupations est bien sûr l’EIEIS, sans que l’on s’en étonne, c’est pour mieux servir la profession et notamment la structuration du corps enseignant, ceci à plusieurs niveaux : celui des écoles dites de bases par exemple, mais aussi celui des toutes nouvelles fonctions de conseillères pédagogiques, qui structurent ce corps en même temps qu’elles fournissent des débouchés aux diplômés de l’EIEIS. Autant d’actions à la fois politiques et stratégiques, très compatibles avec les fonctions de la directrice unique d’une école unique, mais aussi avec celles d’une militante pour le développement de la profession.

92

C. Mordacq, pour sa part, développe, selon ses propres termes ces « deux ou trois idées » découvertes ou particulièrement affermies au cours de ses voyages aux Etats-Unis. En d’autres termes, dans son activité de directrice-adjointe chargée des enseignements et d’enseignante, elle conçoit et met en œuvre de façon très concrète ce qui est susceptible, à ses yeux, d’habiter et de faire vivre les structures évoquées ci-dessus. Ainsi développe-t-elle par exemple, pour donner de l’épaisseur à ces notions, que ce soit dans les programmes de l’EIEIS ou en formation continue, la relation soignant-soigné, le plan ou la démarche de soins, le dossier de soins, l’approche centrée sur le patient. Mais elle double ces approches très concrètes d’une action militante à deux niveaux au moins. D’une part, elle développe à travers ses publications, un discours, voire une rhétorique susceptibles de servir aux infirmières, mais aussi aux enseignantes par exemple, dans ce qui peut être regardé comme une aspiration à une émancipation de leur part, fût-elle un peu nébuleuse. En témoigne par exemple, sa plaquette sur le sous-développement du service infirmier. D’autre part, son activité éditoriale, remarquable de constance et de longévité, permet en même temps aux infirmières d’occuper l’espace public et contribue par là à libérer une expression, une parole longtemps retenues. En ce sens, elle apparaît bien comme un leader professionnel, soucieuse d’associer la pensée, le discours et les actes.

93

M-F. Collière, quant à elle, complète par ses prises de position, l’argumentaire que l’on pourrait qualifier de politique de C. Mordacq. En travaillant par ses recherches à la mise au jour des fondements anthropologiques des soins infirmiers et en communicant sur cette question, elle donne aussi bien aux infirmières les moyens de mettre en avant leur légitimité dans le champ social. Au-delà, elle permet aussi à ces dernières de se saisir de ces apports fondamentaux comme autant de moyens pour développer leur contribution spécifique et donc travailler à la structuration de leur profession, voire de leur art ou leur science, en les distinguant de la médecine. Elle apparaît aussi comme celle qui porte haut une pensée infirmière en France et une pensée d’infirmière française dans le monde, y compris hors des frontières des soins infirmiers.

94

Enfin, les différentes caractéristiques des recrues présentes dès l’ouverture ou qui le seront un peu plus tard, attestent qu’il s’agit bien ici de l’édification d’une école supérieure en soins infirmiers. Si l’administration et la gestion, de même que la pédagogie ou les sciences de l’éducation sont présentes, la pratique clinique n’est pas en reste, comme en témoignent les intitulés des programmes dont sont ou seront responsables chacune des monitrices, de même que les formations universitaires suivies dans ces domaines : soins infirmiers de médecine et de chirurgie, santé publique, soins infirmiers de psychiatrie et de santé mentale.

95

Tout se passe donc comme si les tâches des fondatrices étaient partagées et complémentaires pour un même combat, vers un même dessein prenant la forme d’une tentative de construction disciplinaire qui n’est pas nommée. La question se pose alors de savoir ce qu’il en fut vraiment, au-delà des audaces pionnières et des (bonnes) intentions militantes. Mais c’est une autre histoire, laquelle suppose un élargissement du regard sur l’ensemble des acteurs de cette réalité complexe en train de se jouer.

Remerciements

L’auteur remercie vivement Huguette Bachelot, Catherine Mordacq et René Magnon pour leur chaleureux accueil et leur précieuse contribution à ses investigations.


Références bibliographiques

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  • 2 –  BERSTEIN S, MILZA P. Histoire du XXème siècle, de 1953 à nos jours. T. 3, Paris, Hatier, 1990.
  • 3 –  OMS. Les dix premières années de l’Organisation mondiale de la santé. Genève, Organisation mondiale de la santé, palais des nations, 1958.
  • 4 –  OMS. La deuxième décennie de l’Organisation mondiale de la santé. Genève, Organisation mondiale de la santé, palais des nations, 1968.
  • 5 –  MAGNON R. Les infirmières In : identité, spécificité et soins infirmiers, le bilan d’un siècle. Paris, Masson, 2001.
  • 6 –  CAMINADE E. Les écoles d’infirmières de l’Assistance Publique de Paris dans l’après mai 1968. Mémoire pour l’obtention du Master recherche en histoire contemporaine sous la direction de CHEVANDIER C. et ROBERT JL, université Paris 1 Sorbonne, Centre d’histoire sociale du vingtième siècle, 2001.
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  • 8 –  COHEN Y. Les sciences infirmières, Genèse d’une discipline. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2002.
  • 9 –  COHEN Y. Rapports de genre, de classe et d’ethnicité. In : L’histoire des infirmières au Québec. Canadian Bulletin of Medical History / Bulletin canadien d’histoire de la médecine, 2004 ; 387-409.
  • 10 –  CHEVANDIER C. Infirmières parisiennes. In : Femmes soignantes à l’hôpital, 1900-1950. Paris, publications de la Sorbonne, 2011.
  • 11 –  DELAUNAY J. M., DENECHERE Y. (dir.) Femmes et relations internationales au XXème siècle. Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2007.
  • 12 –  BACHELOT H, MENNESSON N. Exposé d’une méthode permettant de calculer les effectifs du personnel des services de soins. Revue de l’Infirmière et de l’Assistante sociale, Novembre 1964 ; 9 : 659-662.
  • 13 –  BACHELOT H. Journal d’une infirmière hospitalisée. (pseudonyme Alice LESTEREL). Coll. « Infirmières d’aujourd’hui », Paris, Le Centurion, 1975.
  • 14 –  BACHELOT H. Le patient, le soignant et l’analyse transactionnelle. Coll. « Infirmières d’aujourd’hui », Paris, Le Centurion, 1987.
  • 15 –  MORDACQ C. Pourquoi des infirmières ? Coll. « Infirmières d’aujourd’hui », Paris, le Centurion, 1972.
  • 16 –  MORDACQ C. L’évaluation et son influence dans la profession infirmière. In : Coll.« Infirmières d’aujourd’hui », Paris, Le Centurion, 1981.
  • 17 –  MAGNON R, COLLIERE MF. Une infirmière/auteur engagée. Soins, avril 2005, 694 : 17-19.
  • 18 –  VIGIL-RIPOCHE MA, Marie-Françoise Collière -1930-2005. Une infirmière, Une historienne, Une auteure, Une pédagogue, Une conceptrice des soins et… Une femme. Recherche en soins infirmiers, décembre 2011 ; 107 : 7-22.
  • 19 –  COLLIERE MF. Promouvoir la vie, de la pratique des femmes soignantes aux soins infirmiers, Paris, Inter-Editions, 1982.
  • 20 –  COLLIERE MF, DIEBOLT E. Pour une histoire des soins et des professions soignantes. Saint Genis Laval. Cahiers de l’AMIEC, 2e trimestre, 1988 ; 10.
  • 21 –  COLLIERE MF. La nature des soins infirmiers. Paris, Inter-Editions, 1994.
  • 22 –  COLLIERE MF. Soigner… Le premier art de la vie. Paris, Inter-Edition, 1996.

Notes

[1]

Extrait de discours repris d’un article de la Revue de l’Infirmière et de l’assistante sociale (RIAS), auteur non précisé, février 1966, 169.

[2]

Id. 169-170.

[3]

A chaque fois que l’auteur le juge utile pour le lecteur, les sources imprimées contemporaines ou de première main (archives ou entretiens avec des témoins vivants), sont indiquées en notes de bas de page.

[4]

Graphique 1 « Structure du secrétariat du siège » au 31 décembre 1957, p. 103. Remarque : il s’agit ici, de même que pour l’ouvrage concernant la décennie suivante (OMS 1968) d’une source imprimée contemporaine des événements étudiés. Elles sont donc utilisées comme sources de première main, en tant que publications reflétant à la fois les représentations et les pratiques de l’OMS. Il s’agit en effet d’une forme de saisie de la réalité de cette organisation à un moment donné, rendant compte pour chacune de ces publications, à la fois du bilan de la décennie écoulée et du projet pour les dix ans qui suivent.

[5]

Bureau de liaison avec les Nations Unies et bureau des relations extérieures.

[6]

Division des services des maladies transmissibles, division de l’organisation des services de santé publique, division des services d’enseignement et de formation professionnelle, division de l’assainissement, division de l’éradication du paludisme.

[7]

Durant la première décennie, l’effectif en soins infirmiers de l’OMS passe de 7 infirmières en 1948 à 155 en 1957 (OMS, 1958, 401) [3].

[8]

Conseil international des infirmières.

[9]

Du point de vue opérationnel, l’OMS est organisée selon un découpage régional, chaque partie disposant d’un bureau régional : Région africaine (Brazzaville), Région des Amériques (Washington), Région de l’Asie du Sud-Est (New Delhi), Région européenne (Copenhague), Région de la Méditerranée orientale (Alexandrie) et Région du Pacifique occidental (Manille).

[10]

Le russe étant devenu langue officielle en 1960.

[11]

Note de l’auteur : le premier cours fut dispensé dans cette Ecole en 1955, à l’Université d’Alexandrie (OMS, 1958, 397) [3].

[12]

Le texte suivant en atteste : Décret n° 75/518 du 8 juillet 1975 portant création du Centre d’Enseignement Supérieur en Soins Infirmiers (CESSI) au Centre Universitaire des Sciences de la Santé de Dakar.

[13]

OMS, série de rapports techniques N° 199, Programmes d’enseignement infirmier supérieur pour étudiantes étrangères, Rapport d’une conférence, Genève, 5-14 octobre 1959.

[14]

Ministère des affaires sociales, Programme d’enseignement, Etudes préparatoires au diplôme d’Etat d’infirmier, Nancy, Berger-Levrault.

[15]

Le traité instituant la communauté économique européenne est signé à Rome le 25 mars 1957 et entre en vigueur le 1er janvier 1958.

[16]

Décret n° 72-818 et arrêté du 5 septembre 1972 relatifs au programme d’enseignement et à l’organisation des stages.

[17]

Discours à l’inauguration de l’EIEIS, reproduit dans l’Infirmière canadienne, avril 1966, p.10.

[18]

Plan d’opérations concernant l’assistance fournie par l’Organisation mondiale de la santé en vue de l’établissement d’une école internationale d’enseignement supérieur infirmer à Lyon, Euro-77.2, Archives EIEIS, 17 p., Dossier « assistance OMS ». Ce document fut vraisemblablement rédigé en 1964, à la suite d’une mission accomplie par Mlle Marjorie Duvillard, infirmière consultante pour le bureau régional de l’Europe.

[19]

OMS, série de rapports techniques N° 199, Programmes d’enseignement infirmier supérieur pour étudiantes étrangères.

[20]

A l’époque, la décision du lieu d’implantation n’est pas encore prise.

[21]

Archives EIEIS, dossier enseignants.

[22]

Lettre du 30 mai 1961, même endroit.

[23]

Curriculum vitae et autres documents, archives EIEIS, dossier enseignants.

[24]

L’auteur reprend ici cette formulation telle qu’elle figure dans le curriculum vitae consulté. Mais ce diplôme (CAFIM) ne sera en réalité officialisé qu’en 1958.

[25]

Rapport n° 199, op cit.

[26]

Archives EIEIS, Curriculum vitae et autres documents, dossier enseignants. Entretiens des 2 et 3 décembre 2010 avec l’auteur.

[27]

Entretiens des 2 et 3 décembre 2010. Pour tous les verbatims suivants, la source est la même sauf précision inverse.

[28]

Il s’agit vraisemblablement d’un diplôme d’école, car le diplôme national, intitulé Certificat d’aptitude aux fonctions d’aide-anesthésiste, ne sera créé qu’en 1960 par un décret en date du 9 avril.

[29]

L’auteur reprend cette formulation telle qu’elle figure sur l’un des curriculum consultés. Mais l’appellation d’époque est l’Hôpital Mustafa d’Alger, comme précisé par H. Bachelot au cours des entretiens. Les Centres hospitaliers universitaires (CHU) ne seront en effet officiellement créés que par les Ordonnances des 11 et 20 décembre 1958 portant réforme hospitalière.

[30]

Le CAFIS (Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière surveillante) et le CAFIM (Certificat d’aptitude aux fonctions d’infirmière monitrice) n’existent pas encore et seront créés l’année suivante par décret N° 58-1104 du 14 novembre 1958.

[31]

Association fondée en 1922 par Marie d’Airolles, la concurrente et amie de Léonie Chaptal. L’UCSS deviendra le CCPS, Centre chrétien des professions de santé en 1972.

[32]

ANIDEF, Créée par Léonie Chaptal en 1924.

[33]

Sur l’histoire de l’Institut Marguerite d’Youville, des sœurs grises et de leur participation à l’essor de la formation universitaire des infirmières au Québec, le lecteur peut consulter avec profit Cohen (2000, 2002, 2004) [7] [8] [9].

[34]

OMS, série de rapports techniques, N° 199, op. cit.

[35]

Archives EIEIS, dossier enseignants.

[36]

CV, H. Bachelot, même endroit.

[37]

Entretien décembre 2010.

[38]

Cette description figure explicitement dans le CV de N. Mennesson, archives EIEIS.

[39]

Archives de l’EIEIS, dossier « assistance OMS pour la création de l’EIEIS », Rapport sur papier à en-tête de l’OMS, intitulé : « Mission accomplie entre le 15 novembre 1962 et le 30 janvier 1964 par Mlle M. Duvillard, infirmière consultante pour le bureau régional de l’Europe de l’Organisation mondiale de la Santé en vue de l’établissement d’une Ecole internationale d’enseignement infirmier supérieur en France ». Ce rapport rend compte de 6 missions ou séjours effectués entre ces dates sur une durée de 4 mois et 3 semaines au total.

[40]

Archives EIEIS, rapport Duvillard, mission du 15 novembre 1962 au 31 janvier 1963, op. Cit., p 40 et 41.

[41]

Id. p. 2.

[42]

Ibid.

[43]

Sur l’histoire de cette catégorie particulière de personnel soignant, voir Chevandier (2011) [10].

[44]

Rapport Duvillard, op. Cit., p 12.

[45]

Association Nationale Française des Infirmières diplômées d’Etat, en filiation directe avec l’ANIDEF créée par L. Chaptal. Celle-ci deviendra l’ANFIID (Association nationale des infirmières et infirmiers diplômés d’Etat) un peu plus tard, lorsque les leaders féminines de la profession se résoudront à accepter l’idée que la profession compte quelques individus du sexe masculin.

[46]

Rapport Duvillard, op. Cit. p. 29.

[47]

Id. p. 32.

[48]

Archives EIEIS, rapport Duvillard, op. Cit., rapport sur le séjour des monitrices de l’EIEIS à Genève du 6 mai au 6 juin 1963.

[49]

Id.

[50]

Archives EIEIS, dossier enseignants.

[51]

Archives EIEIS, registre interne, « procès verbaux des réunions du conseil de direction », séances des 19 et 20 octobre 1964.

[52]

Id., séance du 31 mai 1965.

[53]

Décision du président du Conseil et du Secrétaire Général au nom du Directeur Général des HCL concernant l’agent N. Mennesson, archives EIEIS, dossier enseignants.

[54]

Voir note 12 supra, à propos de la création du Centre d’Enseignement Supérieur en Soins Infirmiers (CESSI) au Centre Universitaire des Sciences de la Santé de Dakar.

[55]

Ce grade et cette fonction, qu’il importe de distinguer du grade et de la fonction de surveillante-chef aux champs de responsabilité plus limités, représentent les prémisses de la fonction d’infirmière générale qui sera créée en 1975, elle-même étant suivie dans les années 1990 de la création de la fonction de directeur du service de soins infirmiers. L’EIEIS participera pour beaucoup à la conception et l’émergence de ces hautes fonctions pour les infirmières.

[56]

Seule exception, un article en collaboration avec H. Bachelot, publié en 1964, voir infra.

[57]

Entretien, décembre 2010.

[58]

Archives EIEIS, dossier enseignant, curriculum vitae.

[59]

Entretien décembre 2010.

[60]

Archives EIEIS, dossiers enseignants, discours et hommages divers.

[61]

Groupe de recherche et d’intervention pour l’éducation permanente des professions sanitaires et sociales. Voir infra, biographie de C. Mordacq, pour les origines de cet organisme de formation continue.

[62]

Eye movement desensitization and reprocessing (retraitement et désensibilisation par mouvement oculaire).

[63]

C’est la seule publication retrouvée de N. Mennesson. Cette étude fut d’ailleurs concrètement suivie d’effets, puisque d’après R. Bachelot, elle permit de recruter du personnel supplémentaire dans ledit service.

[64]

La Loi n° 71-575 du 16 juillet 1971 portant sur l’organisation de la formation professionnelle continue dans le cadre de l’éducation permanente aura un impact important dans le développement de l’offre de formation de l’EIEIS. Mais c’est dès 1969, en pionnières une fois de plus, qu’Huguette Bachelot et son équipe « créèrent ensemble un des tous premiers programmes de formation continue des soignants ». Archives EIEIS, dossier enseignants, discours et hommages divers, R. Magnon pour la remise des palmes académiques de H. Bachelot, déjà cité.

[65]

Archives EIEIS, dossier enseignants, curriculum vitae.

[66]

L’auteur s’appuie ici sur des documents disponibles aux archives de l’EIEIS, dossier enseignants, notamment un curriculum vitae et sur un entretien effectué, auprès de C. Mordacq les 2 et 3 décembre 2010. Pour les petites références à cet entretien, le verbatim est simplement cité, sans renvoi particulier.

[67]

Entre temps, elle se présente aux épreuves et obtient le baccalauréat de philosophie au Consulat de France à New York le 5 juin 1964 (entretien).

[68]

Entretien avec H. Bachelot, décembre 2010.

[69]

Voir note 64 supra.

[70]

Pour toutes ces données : archives EIEIS, dossier enseignants, curriculum vitae de C. Mordacq.

[71]

Id.

[72]

Id, certificat d’engagement à la formation, à raison de dix week-ends de 12 heures pour l’année 1978-1979.

[73]

Cette formation lui permet lorsqu’elle prend sa retraite d’exercer comme psychothérapeute, à l’instar d’H. Bachelot. Pour les besoins de ce nouvel exercice professionnel, elle s’initie elle aussi aux techniques d’hypnose ériksonniennes et se forme à la PNL (Programmation Neurolinguistique). En 1990, elles ouvrent d’ailleurs un cabinet commun à Lyon où elles exercent en mode libéral jusqu’en 2001.

[74]

Cette dimension mériterait d’être explorée.

[75]

Loi n° 78-615 du 31 mai 1978 modifiant les articles L.473, L. 475 et L. 476 du code de la santé publique relatifs à la profession d’infirmier et d’infirmière, Art. R. 4311-1 à R. 4311-15 du code de la santé publique, texte encore en vigueur aujourd’hui : « Est considérée comme exerçant la profession d’infirmière ou d’infirmier toute personne qui, en fonction des diplômes qui l’habilitent, donne habituellement des soins infirmiers sur prescription ou conseil médical, ou bien en application du rôle propre qui lui est dévolu. En outre, l’infirmière ou l’infirmier participe à différentes actions, notamment en matière de prévention, d’éducation de la santé, de formation et d’encadrement ».

[76]

Brochure publiée en mai 1970, sous l’égide de l’ANFIIDE, du CEEIEC, de l’UNCASH (Union nationale des congrégations d’action hospitalière et sociale) et de l’UCSS (Union catholique des services de santé et des services sociaux).

[77]

Document récapitulatif remis à l’auteur par C. Mordacq. Le premier d’entre eux, Jeunes enfants à l’hôpital est la traduction française d’un ouvrage de James Robertson dont elle a découvert les travaux lors de son deuxième voyage d’études aux Etats-Unis.

[78]

Département international d’enseignement infirmier supérieur.

[79]

Archives EIEIS, dossier enseignant, en particulier curriculum vitae. Les informations figurant sur les documents, notamment sur son parcours professionnel en début de carrière ne sont pas précisément datées ; sources secondaires : discours des différents hommages qui lui furent rendus après son décès et dont un exemplaire a été aimablement remis à l’auteur par René Magnon. En outre, pour une approche biographique plus intime de MF Collière, le lecteur peut très utilement se référer au récent article particulièrement documenté de M.A. Vigil-Ripoche (2011) [18].

[80]

Alors que son cv ne mentionne pas les lieux de ses études, ces informations figurent dans un document de l’OMS intitulé « questionnaire destiné à définir le profil des membres du tableau OMS d’experts en soins infirmiers », archives EIEIS.

[81]

Archives EIEIS, cv Marie-Françoise Collière.

[82]

Id.

[83]

Id. pour toutes les informations qui suivent.

[84]

Il s’agit alors d’un déplacement à la nouvelle et troisième EIEIS d’Europe ouverte en Pologne en 1972.

[85]

Traduction par l’intéressée elle-même de l’expression Community Nursing.

[86]

Pour Marie-Françoise Collière, texte de Françoise Loux, anthropologue et amie de Marie-Françoise Collière, HCL le 21 mars 2005.

[87]

Dans l’International Nursing Review.

[88]

Archives EIEIS, registre des procès verbaux du conseil de direction.

[89]

Précisé par l’auteur.

[90]

Archives EIEIS, dossier enseignant, lettre de H. Bachelot à E. Stussi, 10 mai 1965.

[91]

Archives EIEIS, dossier enseignants, extrait du registre des délibérations du Conseil Général d’Administration es HCL des HCL, séance du 22 septembre 1965.

[92]

Id., cv manuscrit.

[93]

« Exchange-Nurse ».

[94]

Dans cet hôpital, la pratique de l’anglais est requise pour être recruté.

[95]

Archives EIEIS, dossier enseignants, lettre de H. Bachelot au directeur général des HCL le 18 septembre 1967.

[96]

Id. extrait du registre des délibérations du Conseil Général d’Administration des HCL, séance du 11 octobre 1967.

[97]

Archives EIEIS, registre des procès verbaux du conseil de direction, séance du 31 mai 1965.

[98]

Archives EIEIS, dossier enseignants, lettre du Directeur Général des HCL à E. Stussi, 8 mars 1979.

Résumé

Français

A l’initiative de l’Organisation mondiale de la santé, l’Ecole internationale d’enseignement infirmier supérieur ouvre à Lyon le 6 septembre 1965 et ferme 30 ans plus tard. Après avoir abordé le contexte national et international de cette création, l’étude, à partir de sources d’archives, de sources imprimées contemporaines et d’entretiens auprès de témoins vivants, du personnel infirmier dirigeant et enseignant présent à l’ouverture de l’Ecole, toutes des femmes, montre qu’il s’agit d’un groupe de pionnières et de militantes de la cause des infirmières, chacune à sa façon. Le parcours, la formation, la personnalité, les choix pédagogiques et les publications de la plupart d’entre elles attestent leur volonté de contribuer activement au développement et à la valorisation des soins infirmiers comme discipline sans la nommer, en s’inspirant d’expériences étrangères en avance sur la situation française de l’époque. De bonnes intentions à confrontées à la réalité complexe des enjeux et des jeux des multiples acteurs concernés par cette réalisation ces années-là.

Mots-clés

  • histoire des soins infirmiers en France
  • enseignement infirmier supérieur
  • université
  • Ecole internationale à Lyon
  • OMS

English

Nurses, teachers and pioneers: the boarding and teaching permanent staff at the opening of International School of nursing university education in Lyon in 1965On the initiative of the World health organization, the international School of nursing university education opens in Lyon on September the 6th, 1965 and closes 30 years later. After having approached the national and international context of this creation, the study, based on archives and contemporary printed sources and various interviews of living witnesses, boarding and teaching, only-female staff present at the opening of the School, shows that it’s all about pioneers and activists to the nursing cause, each of them doing it her own way. The background, the training, the personality, the educational choices and the publications of most of them give evidence of their will to contribute actively to the development and valuation of nursing as a discipline without naming it, by being inspired by foreign experiences well ahead of the French situation at the time. Good intentions to confront with the complex reality of the stakes and games of the numerous actors involved in those years realization.

Keywords

  • nursing history in France
  • nursing university education
  • international school in Lyon
  • WHO

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. L’OMS et les infirmières de l’après-guerre aux années 1960 : vers des formations de haut niveau, au service de l’assistance et du développement partout dans le monde
  3. A la recherche d’une dirigeante fondatrice pour la future EIEIS
    1. Nicole Mennesson, missionnaire bâtisseuse
    2. Huguette Bachelot, pionnière militante
    3. Les voyages formateurs de la missionnaire et de la militante : 1961-1965
  4. Une directrice militante, qui place l’EIEIS au cœur du développement de la profession infirmière
    1. Une formation permanente soutenue, au service d’une conception humaniste et novatrice du management et de la formation
    2. Une directrice active au niveau national et international
  5. Trois enseignantes pour l’ouverture de l’EIEIS
    1. Catherine Mordacq, directrice-adjointe résolument tournée vers la promotion de la profession infirmière en France
    2. Marie-Françoise Collière, enseignante chargée de la santé publique, porteuse d’une pensée et d’une parole infirmière en France et dans le monde
    3. Elisabeth Stussi, enseignante stagiaire chargée du programme de soins infirmiers de médecine et de chirurgie
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Poisson Michel, « Infirmières, enseignantes et pionnières : le personnel infirmier dirigeant et enseignant permanent à l'ouverture de l'Ecole internationale d'enseignement infirmier supérieur à Lyon en 1965 », Recherche en soins infirmiers, 2/2012 (N° 109), p. 69-92.

URL : http://www.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2012-2-page-69.htm
DOI : 10.3917/rsi.109.0069


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