2001
Recherches de science religieuse
Les « Écritures » dans la société juive au temps de jésus
André Paul
Trois voix ou groupes de voix témoignent des Écritures juives au temps de Jésus, tant sur la terre nationale que dans la diaspora de langue grecque : les manuscrits de la Mer Morte, les Å“uvres de Philon d’Alexandrie et les livres du Nouveau Testament. Cette situation littéraire se présente à la vérité comme contradictoire, révélant une réalité complexe, flottante et incertaine : qu’est-ce qu’on mettait exactement sous les désignations « Prophètes », « David » ou même « Loi de Moïse » ? En-deçà des conceptions canoniques des Écritures en Judaïsme et Christianisme, se révèle un « pluriel textuel » dépendant des besoins de groupes et de communautés, d’habitudes et de conceptions de transmission des textes totalement différentes des nôtres, ce qui explique la grande liberté de Jésus, de ses disciples et des auteurs dans leur utilisation des Écritures, en attendant la fixation de ce qu’on désignera par le mot « Bible ».
Three voices or groups of voices witness to the Jewish Scriptures both on national territory at the time of Jesus, as well as in the Greek language Diaspora : the Dead Sea Scrolls, the works of Philo of Alexandria, and the books of the New Testament. This literary situation seems contradictory and reveals a complex reality, intangible and uncertain. What exactly is found under the designation « Prophets », « David », or even « Law of Moses » ? Beyond canonical understanding of the Scriptures in Judaism and Christianity, there lies a « textual plurality » totally different from ours, depending on the needs of groups and communities, and customs and ideas about transmission of texts. This explains the great freedom of Jesus, of his disciples, and some authors in their use of the Scriptures, before the text was to be designated by what would be called the « Bible ».
Trois voix ou groupes de voix témoignent des Écritures juives au temps de Jésus, tant sur la terre nationale que dans la
diaspora de langue grecque. Il y a d’abord et surtout les manuscrits de la mer Morte, plus précisément les quelques rouleaux et les dizaines de milliers de fragments découverts depuis 1947 dans les onze grottes de Qumrân
[1]. Leur copie et, pour beaucoup, leur rédaction première s’échelonnent entre 250 av. J.-C. et les années 60 de notre ère. Certes, pour une part, sensiblement minoritaire, ils renvoient au schéma de vie d’une « communauté
[2] » locale organisée selon un modèle défini, appelée en hébreu
yaḥad : au sein de celle-ci, on les a rédigés puis multipliés en fonction des besoins locaux. Mais prise dans son ensemble et pour une large part, cette masse inestimable d’écrits est la trace concrète de la culture littéraire de la société juive tout au seuil du christianisme. Les textes correspondant à ceux de nos Bibles y sont nombreux : ils représentent 23,5 % de la totalité des unités identifiées, soit quelque deux cents livres sur un total d’environ huit cent cinquante. Viennent ensuite les
Å“uvres de Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus ; elles sont elles-mêmes nombreuses et riches, avec surtout les commentaires de la Loi. Écrites à Alexandrie, où la culture et la langue grecques étaient reines, elles feront volontiers pièce aux écrits soit composés soit collectés dans les environs de la mer Morte. Enfin, pour leur part et bien qu’a
posteriori, les livres du Nouveau Testament sont eux-mêmes à prendre en compte ; ils reflètent directement la pratique du plus connu des Juifs de Galilée, Jésus de Nazareth.
Cette situation littéraire se présente à la vérité comme contradictoire. On a d’abord l’impression que le fondateur du christianisme disposait des grandes sections qui composent aujourd’hui nos Bibles. Si l’on en juge par les rouleaux de la mer Morte, la totalité des livres hébraïques, ceux que depuis des siècles on tient pour officiels, figurait dans la bibliothèque de Qumrân
[3]. Il manque certes le livre d’Esther, mais cette ab-
sence se trouve compensée par divers représentants de traditions antérieures, prototypes araméens dudit texte
[4]. Certains des livres qui ne nous sont parvenus que par la Bible grecque
[5] s’y trouvaient également, dans leur original hébraïque
[6]. Mais la réalité est bien plus complexe, flottante et incertaine. Car on ne perçoit pas toujours ce que l’on mettait exactement sous telle ou telle dénomination, « Prophètes », « David » et peut-être même « Loi de Moïse », ni sous des désignations comme « livre d’Ézéchiel » et d’autres semblables. La masse des documents contemporains que l’on possède nous apprend que le pluriel et parfois l’éclatement sinon la concurrence étaient souvent la règle, tant sur le plan des livres et de leur édition que sur celui du texte et de sa transmission. Un examen serré du dossier s’impose donc, sur l’un et l’autre des deux volets contrastés.
I. Les pièces désignées d’une Bible sans nom
Un texte de Qumrân parmi les plus marquants servira de guide à notre démarche. Ses premiers éditeurs, en 1984 seulement, épinglèrent l’une de ses formules pour en faire un titre :
Quelques préceptes de la Loi
[7]. Il s’agit d’une lettre de monitions et de rappels. Le chef spirituel de la fraternité « séparée » ou
yaḥad, est censé l’envoyer au responsable du groupe majoritaire de la communauté juive dont le siège est àjérusalem. Supposons un échange épistolaire entre le Maître de justice et le grand prêtre de la capitale. Par sa forme littéraire, ce document est unique dans la bibliothèque du désert de Juda. On l’avait recopié en plusieurs exemplaires
[8]. Cela laisse entendre qu’il constituait, à sa façon, une pièce de référence, homologuée à l’instar de nombre d’autres au propos systématique et au ton intransigeant
[9]. Tout porterait à croire qu’il s’agit d’une lettre fictive, utilisée à Qumrân comme manuel tout au long du I
er siècle av. J.-C. Voici les passages significatifs qui y témoignent des Écritures :
Et de plus il est écrit dans le livre de Moïse : vous n’apporterez pas d’abomination dans votre maison car l’abomination est une chose odieuse. Et vous savez que nous sommes séparés du reste du peuple [–]. Et vous savez que l’on ne peut trouver dans nos actions ni déloyauté, ni tromperie, ni mal, car relativement à ces choses […] nous vous avons écrit que vous devez comprendre le livre de Moïse et les livres des Prophètes et de David […, les annales] de chaque génération [–]. Et il est écrit : il arrivera, quand toutes ces choses vous adviendront à la fin des jours, les bénédictions et les malédictions [–]. Et il est écrit dans le livre de Moïse et dans le livre des Prophètes que viendront
Aux jours de Salomon le fils de David et des [–] […] Et nous sommes conscients qu’une partie des bénédictions et des malédictions est advenue qui est écrite dans le livre de Moïse. Et ce sera la fin des jours quand ils retourneront en Israël, vers la Loi [11].
Et aussi nous t’avons écrit quelques Å“uvres de la Loi (miqtsat ma‘asè ha-Torah) que nous pensons être bonnes pour toi et pour ton peuple, car nous percevons que tu as l’intelligence et la connaissance de la Loi. Réfléchis sur toutes ces choses et recherche auprès de Lui ce qui peut soutenir ton Conseil, et tiens loin de toi les intrigues du mal et le conseil de Bélial : de sorte qu’à la fin des temps tu puisses te réjouir en découvrant que telles de nos paroles étaient vraies [12].
Plusieurs pièces littéraires sont désignées dans ces extraits. Il s’agit plutôt d’ensembles d’écrits auxquels sont imputées ces appellations globales : « livre de Moïse » ou plus simplement « la Loi », « livres des Prophètes et de David » ou, séparément, « livre des Prophètes » et « livre de David
[13] ». Ce ne sont là que des appellations partielles, aucun nom n’apparaissant qui embrasse le tout. Or, cet assortiment d’écriture se présente à la vérité comme doté de qualités qui ne sont pas littéraires. Il semble que l’on y désigne quelque chose de différent et de supérieur, de magique en quelque sorte. Il convient donc de considérer chacun de ces ensembles successivement.
1. La Loi
La Loi, en hébreu Torah, intervient la première avec ses marques d’excellence, ses vertus et ses prérogatives de supériorité. On l’appelle aussi le Livre de Moïse ; ailleurs, on dit simplement le Livre ou encore Moïse. Elle est présentée comme une entité littéraire unifiée. Et on doit la lire comme rituellement et sans interruption, selon ce que prescrit la Règle de la communauté, en ces termes :
Et qu’il ne manque pas, dans le lieu où seront les dix [14], un homme qui étudie la Loi (ha-Torah) jour et nuit, constamment, concernant les devoirs les uns des autres. Et que les Nombreux [15] veillent en commun durant un tiers de toutes les nuits de l’année [16] pour lire le Livre (ha-Sepher) et étudier le droit [17].
Grâce aux documents dits de la mer Morte, on saisit mieux aujourd’hui l’éminente fonction de la Loi ou
Torah dans la société juive contemporaine, celle-là même où naquit le christianisme. Dans la
yaḥad de Qu-mrân
[18], où les principes se trouvaient systématisés et les idéaux radicalisés, cette fonction était, pourrait-on dire, cardinale. La communauté des « séparés » se désignait même comme la « maison de la Loi »,
beit ha-Torah en hébreu
[19]. Chez elle, la lecture de la Loi était prescrite comme pratique ininterrompue. Bien plus, elle exigeait de ses agents une aptitude physique et des qualités morales sans failles. À l’instar des membres de la communauté, qui se présentaient comme des « parfaits
[20] », la Loi était « parfaite » et sa reproduction orale par la lecture se devait d’être elle-même parfaite ; elle relevait d’un savoir-faire éprouvé, comme en témoignent ces deux passages :
Quiconque n’est pas rapide à comprendre, quiconque parle d’une voix faible ou saccadée sans prononcer distinctement ses mots pour se faire entendre, de telles personnes ne doivent pas lire dans le livre de la Loi (sepher ha-Torah) : ainsi elles n’induiront pas à l’erreur dans une matière capitale [21].
S’il (le lecteur de la Loi) a blasphémé soit par frayeur, sous le coup de la détresse, soit pour toute autre raison, en lisant le Livre (ha-Sepher) ou en prononçant des bénédictions, il sera exclu et il ne retournera pas au conseil de la Communauté (yaḥad) [22].
Avec ce qu’ils requièrent de qualifications et en-deçà de formation, cette culture et mieux encore ce culte de la Loi sont attestés d’une autre manière par Philon d’Alexandrie, dans le texte que voici :
Mais ils (les Esséniens) travaillent avec un soin extrême la partie morale en utilisant pour entraîneurs leurs lois ancestrales, celles que l’âme humaine n’aurait pu concevoir sans être possédée de Dieu [23]. De ces lois ils s’instruisent en tout temps, mais spécialement chaque septième jour : car le septième jour est réputé saint. Ce jour-là ils s’abstiennent des autres ouvrages et se rendent dans les lieux sacrés qu’on appelle synagogues [24] ; ils s’assoient selon l’âge à des places déterminées, les jeunes gens au-dessous des vieillards, se tenant prêts à écouter avec la bonne tenue convenable. Puis l’un d’eux prend les livres et lit ; et un autre, parmi ceux qui possèdent le plus d’expérience, s’avance et explique ce qui n’est pas facile à comprendre [25].
Il est possible voire probable que le rôle de lecteur patenté de la Loi revînt à des prêtres
[26]. Quoi qu’il en fut, il semble que le texte à lire se trouvât assorti de marques particulières et entendues : elles guidaient la lecture, favorisant les liaisons pertinentes et prévenant les coupures malencontreuses
[27]. Comme l’écrira le rhéteur et polémiste Lucien au II
e siècle, il fallait que « l’
Å“il précède la bouche », ce dont bien des lecteurs, à Qumrân ou ailleurs, n’étaient pas toujours capables.
Le témoignage des auteurs de la
yaḥad sur la Loi est des plus précieux. Décanté de ses excès, qui tiennent au caractère séparatiste et radical de son contexte, il renvoie à une situation générale chez les Juifs contemporains
[28]. La voix de Philon d’Alexandrie ne manque pas de lui faire écho. Ce philosophe et interprète hors pair atteste lui-même l’excellence de la Loi, avec brio et générosité ; dans une bonne partie de ses écrits, il n’a de cesse d’en composer le grandiose « éloge ». Il est d’abord l’auteur d’une grande
œuvre, le
Commentaire allégorique ou
l’Allégorie de la Loi, où il suit le texte du livre de la Genèse. On lui doit ensuite une série de traités thématiques connus sous le nom
d’Exposition de la Loi. Et enfin il y a sa
Vie de Moïse. Moïse, le Législateur, il l’appelle
ho théologos, « l’homme qui interprète la parole divine ». Pour des oreilles grecques, cela signifiait en quelque sorte « l’Homère juif
[29] ». Mais Philon a transmis d’autres informations qui permettent de mieux saisir ce qu’était la Loi de Moïse à l’aube du christianisme. Il est le premier, selon les documents connus, à attester la composition de celle-ci en cinq livres, dont il note à l’occasion les titres respectifs
[30]. Ainsi, dans l’un de ses ouvrages consacré à Abraham, il écrit : « Les
saintes lois sont inscrites dans
cinq livres. On appelle le premier, et c’est son titre,
Genèse, à cause de la genèse de l’univers qu’il comprend en son début
[31] ». Ailleurs et dans le désordre, il signale les quatre autres :
Exagôgè, « Exode » ;
Léuitikon, « Lévitique » ;
Arithmoï, « Nombres » et
Deutéronomion, « Deutéronome ». Il semble que pour lui la Loi de Moïse soit de fait la seule « Écriture ». De ce point de vue, on pourrait dire que Philon est un rabbin avant l’heure. Certes, il mentionne d’autres livres : entre autres les
biblioï basilikaï ou « Livres royaux
[32] », des juive, dont ils représentent la perfection de vie. (voir A.
Paul, « Flavius Josèphe et les Esséniens », dans D.
Dimant and U.
Rappaport,
The Dead Sea Scrolls Forty Years of Research, Leiden, 1992, pp. 126-138). Ce témoignage n’est pas sans justesse ni sans valeur. On pourrait dire, en paraphrasant Josèphe, que les gens de Qumrân expérimentaient en la sublimant une idéologie juive au carré.
« Hymnes » et des « Proverbes » ; il évoque ou cite des « prophètes » comme Osée et Jérémie, rarement un héros biblique. Mais il ne commente que la Loi, et à ses yeux rien d’autre ne semblerait mériter de l’être. Cette Loi, il la voit comme un tout, à l’instar d’« un animal unifié, à considérer de tous les points de vue dans sa totalité
[33] ».
Le texte des cinq livres de la Loi est bien attesté par les écrits de Qumrân. On a identifié quinze exemplaires de la Genèse, dix-sept de l’Exode, treize du Lévitique, huit des Nombres et une trentaine du Deutéronome. Aucun de ces livres n’a de titre ni n’est cité nommément. On ne peut certifier que ces cinq écrits formaient une collection fixe et organique,
a fortiori dans l’ordre qui est le leur dans nos Bibles. Des indices existent cependant de leur tendance à se grouper et pour certains à circuler ensemble. Le rouleau, rappelons-le, était le gabarit physique du livre, et l’ampleur littéraire de celui-ci dépendait de sa propre longueur. Or, on a les traces matérielles de tel livre copié sur le même rouleau que tel autre. C’est le cas des restes combinés de la Genèse et de l’Exode
[34]. On a retrouvé aussi les vestiges substantiels d’une Loi de Moïse véritable au texte réaménagé, nettement enrichi par rapport à celui que proposent nos Bibles
[35]. Il s’agit d’une
Torah somme toute bricolée, lardée d’éléments parallèles venus d’autres livres de Moïse. Les restes de six exemplaires en ont été recueillis dans la grotte n° 4
[36], ce qui montre le caractère reconnu sinon institué de ce type de Loi pour les membres de la
yaḥad. L’ensemble des fragments retrouvés couvre le texte biblique du deuxième chapitre de la Genèse au dix-neuvième du Deutéronome
[37]. La paléographie les date du milieu du I
er siècle av. J.-C. Nous avons là le signe éloquent du regroupement des cinq livres dits de Moïse en un seul ensemble ordonné tout à la veille de l’avènement du christianisme.
2. Les Prophètes
Le livre des Prophètes est le deuxième groupement d’écrits auquel se réfère la lettre intitulée Quelques préceptes de la Loi. D’autres documents retrouvés à Qumrân attestent cette appellation globale. Ils mentionnent également tel « Prophète » ou tel « livre » de Prophète en particulier. Voici les diverses formules que l’on rencontre dans les textes :
- Le livre d’Isaïe le Prophète
[38] ou Isaïe le Prophète
[39].
- [Le livre de] Jérémie
[40].
- Le livre d’Ézéchiel
[41] ou Ézéchiel le Prophète
[42].
- Le livre de Daniel
[43] ou Daniel
[44].
- Le Prophète Zacharie
[45].
- Habacuc
[46].
Les grands prophètes classiques de nos Bibles, Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, sont donc attestés individuellement et nommément par les écrits de Qumrân, le premier d’entre eux plus que tous. Daniel les accompagne avantageusement. Les Douze petits Prophètes, sans nul doute copiés sur un rouleau unique, ont pour seuls représentants Zacharie et Habacuc, ce qui s’explique par la mauvaise conservation et la fragmentation des documents.
Les rouleaux de Qumrân nous ont révélé une autre façon, indirecte, de reconnaître les textes que les membres de la
yaḥad tenaient comme « livres des Prophètes ». Il s’agit de la manière originale de commenter certaines
Å“uvres que ces derniers appellent en hébreu
pésher, « interprétation
[47] ». Ainsi, nous disposons de fragments relativement nombreux d’écrits que l’on appelle
pesharim, pluriel de
pésher. De tels commentaires sont volontiers systématiques. Ils suivent phrase par phrase ou bribe par bribe le texte d’un livre donné pour en proposer à chaque pas le
pésher ou interprétation. Ce qui se vérifie pour le livre d’Isaïe
[48], pour six livres du rouleau des Douze prophètes (ceux d’Habacuc
[49], de Michée, de Sophonie, de Nahum, d’Osée et de Malachie), ainsi que pour des Psaumes
[50]. Mais le recours au
pésher peut être plus souple et parfois occasionnel, comme entre parenthèses. Par exemple, il arrive qu’on fasse intervenir une brève section d’authentique
pésher dans un texte d’un tout autre genre : c’est alors, peut-on dire, du
pésher intégré
[51]. On rencontre également des textes composés à la manière d’une anthologie plus ou moins ordonnée de brefs
pesharim, ce qui s’approcherait du
pésher thématique. En voici un exemple, appelé par ses premiers éditeurs
Florilège
[52] :
[…] « Aucun fils d’iniquité ne le [mon peuple] maltraitera de nouveau comme par le passé, depuis le jour où j’ai institué des juges sur mon peuple, Israël » (2 Sm 7, 10–11). Il s’agit de la maison qu’il établira pour lui aux derniers jours, comme il est écrit dans le livre de Moïse : « Le Temple de YHWH tes mains établiront, YHWH régnera pour toujours et à jamais » (Ex 15,17b–18). C’est la maison où n’entreront [–] jamais ni Ammonite, ni Moabite, ni bâtard, ni étranger, ni prosélyte, parce qu’elle est réservée à ses saints […].
[–] Quant à ce qu’il a dit à David : « Je te débarrasserai de tous tes ennemis » (2 Sm 7, 11a), c’est qu’il les débarrassera de tous les fils de Bélial [–].
Et YHWH te déclare qu’« il te bâtira une maison et suscitera ta descendance après toi et établira le trône de son royaume à jamais [–] » (2 Sm 7, 11b–14). C’est lui le rejeton de David qui surviendra avec l’Interprète de la Loi (dôresh ha-Torah) qu’il fera surgir en Sion aux derniers jours, comme il est écrit : « Je relèverai la hutte de David qui est tombée » (Am 9, 11). C’est la hutte de David qui est tombée qui surviendra pour sauver Israël.
Explication (midrash) de « Heureux l’homme qui ne marche pas dans le conseil des méchants » (Ps 1, 1). – L’interprétation (pésher) de cette parole : ce sont ceux qui se détournent du chemin des pécheurs, comme il est écrit dans le livre d’Isaïe le prophète pour les derniers jours : « Et il arriva que, avec une main forte, il me détourna d’aller sur le chemin de son peuple » (Is 8, 11). Ce sont ceux dont il est écrit dans le livre d’Ézéchiel le prophète qu’« ils ne se souilleront plus avec toutes leurs idoles » (Éz 37, 23). Il s’agit des fils de Sadoc et des hommes de leur conseil, de ceux qui cherchent la justice ardemment, qui sont venus après eux au conseil de la communauté (yaḥad).
« Pourquoi les nations sont-elles en tumulte et les peuples [–] ? » (Ps 2, 1–2) L’interprétation (pésher) de cette parole, c’est que les nations s’insurgeront et fomenteront des complots contre les élus d’Israël dans les derniers jours[–].
Et ils mettront en pratique toute la Loi […] de Moïse ; c’est comme il est écrit dans le livre de Daniel le Prophète : « Le méchant agira méchamment […] et le juste sera blanchi et purifié et un peuple connaissant Dieu demeurera for l » (Dn 12, 10b et 11, 32 b [53]).
Ce texte est formellement certifié comme produit de la
yaḥad. On y repère tout un assortiment de citations bibliques tirées de la Loi, des Prophètes et des Psaumes. On est en présence d’une manière d’« anamnèse », une reprise totale des Écritures avec élévation. Mais dans son mouvement, celle-ci entraîne la Communauté sainte vers l’horizon exclusif de sa réalisation ultime ; et la figure du Messie issu de David a un rôle majeur. Ce faisant, l’idéal de la
yaḥad, au demeurant rappelé comme sacerdotal, se trouve présenté avec l’éventail complet de ses données premières. Nommée ou non, la méthode actualisatrice du
pésher domine entièrement ce texte. Dans le
pésher, donc, deux actes s’articulent nécessairement et leurs effets se font écho. Le premier rappelle l’inscription d’une parole divine par un prophète nommé ou supposé. Mais pour les gens de Qumrân, la notion de prophète débordait largement le champ propre des prophètes bibliques : comme bientôt chez les chrétiens, elle tendait même à couvrir l’ensemble de l’Écriture. Au prophète des temps anciens, Dieu aurait soufflé jadis un message pour qu’il le note sans en détenir pour autant la signification ni la portée. Le second acte, consiste dans l’exposé (
pésher), ici et maintenant, du sens exact de la parole inscrite, tenu caché jusqu’alors. C’est là le fait d’un médiateur « éclairé », le Maître de justice ou l’un de ses substituts : sont révélées ainsi les modalités du destin ultime de la
yaḥad. Retenons que le fait de commenter un texte sur le mode du
pésher, en le notifiant ou non, c’était le qualifier comme « prophétique » ; et ce, même s’il ne venait ni du « livre des Prophètes » ni du « livre de David
[54] ». À sa façon, Jésus de Nazareth maîtrisera cette tâche d’actualisation de l’Écriture ; c’est ce qu’attestent les Évangiles. Mais l’objet et l’enjeu seront chez lui immédiats, à savoir le royaume des deux dont il proclamait l’avènement : en cela consiste l’énorme différence.
3. David ou les Psaumes
Parmi les manuscrits de Qumrân, figuraient en bonne place des collections de poèmes et des chants, tous considérés comme pièces prophétiques ; leur auteur unique et institué était David. Les formules rencontrées dans les documents sont celles-ci :
- Le livre des Psaumes (sépher tehillim)
[55].
- Les chants de David (shîrè David)
[56].
- David
[57].
Toutes les pièces poétiques, de tous genres comme de tous usages, étaient attribuées à David par les membres de la
yaḥad. Ce que nous appelons « psaumes » n’en représentait qu’une partie. David est donc à la poésie ce que Moise est à la Loi. Or, on le désignait comme « prophète », et tous les écrits dont il était l’auteur se trouvaient reconnus comme prophétiques. Jugeons-en par cette note de rappel ou d’information qui figure vers la fin du plus grand rouleau de Psaumes retrouvé à Qumrân
[58] :
Et David, fils de Jessé, fut sage : un luminaire comme la lumière du soleil […] et parfait dans tous ses pas devant Dieu et les hommes. Et YHWH lui donna un esprit de sagesse et d’intelligence. Et il écrivit des psaumes : trois mille six cents ; et des chants à chanter devant l’autel, sur l’offrande perpétuelle de chaque jour, tous les jours de l’année : trois cent soixante-quatre [59], et pour les sacrifices du sabbat [60] : cinquante-deux ; et pour l’offrande du début du mois, et pour tous les jours des fêtes, et pour le jour de l’Expiation : trente chants. Et tous les chants qu’il composa étaient quatre cent quarante-six. Et les chants à chanter sur le possédé [61] : quatre. Le total était de quatre mille cinquante. Il les composa tous mu par l’esprit de prophétie qui lui avait été donné de devant le Très-Haut [62].
Ainsi les Psaumes se fondent dans un ensemble d’autres pièces poétiques à usages divers, toutes considérées comme « prophétiques ». Nous y reviendrons. Pour l’instant, on peut se demander si, dans la pensée des gens de la yaḥad, il y avait vraiment une différence entre ce qu’ils appelaient « livres des Prophètes » et « David ». Différence littéraire il y avait certes, mais nullement qualitative ! De ce point de vue, et à la différence de Philon, la communauté de Qumrân préparait davantage le christianisme que le judaïsme des rabbins.
4. L’« Écriture » avec ou sans le nom
Certaines phrases appartenant au texte de nos Bibles sont citées dans les écrits de Qumrân sans être imputées ni à un groupe de livres ni à un quelconque livre, de la Loi, des Prophètes ou d’ailleurs ; c’est ce qu’attestent les passages proposés, et bien d’autres avec eux. Souvent, ces phrases se trouvent introduites par les formules « il est écrit », « car il est écrit » et « comme il est écrit ». Il en va de même des autres, nommément attribuées. Cela signifie que l’
Å“uvre à laquelle appartient la phrase ainsi amenée était considérée comme revêtue d’une autorité particulière. Cette manière d’annoncer une citation, signée ou anonyme mais toujours identifiable comme biblique, est parfois référée à Dieu directement. Ainsi, on cite un texte de Malachie
[63] en l’introduisant par l’expression : « comme Dieu dit
[64] ». Et ailleurs on lit : « Dieu dit à Habacuc
[65] ». Il ne fait aucun doute que les formules : « Et Dieu dit » et « comme Dieu dit » ont la même fonction que ces deux autres : « il est écrit » et « comme il est écrit ». La différence tient seulement au fait que les premières sont plus explicites : elles contiennent la clé de l’autorité unique reconnue aux textes proposés comme « écrits » ; elles en désignent le principe ou la source, Dieu.
L’idée d’une chose « écrite » spécifique et sans égale, ou d’un lot unique d’écrits auxquels on renvoie comme à d’infaillibles témoins, est essentielle dans les textes de Qumrân. Elle exprime la qualité particulière et la vertu supérieure des
Å“uvres dont on cite expressément une ou plusieurs phrases. Dans la littérature juive de langue grecque, dès la fin du II
e siècle av. J.-C, on appelait la Loi (de Moïse)
hè Biblos, « le Livre
[66] ». Pratiquement à la même époque, les membres de la
yaḥad de Qumrân ne disaient pas les choses autrement avec la formule hébraïque
ha-Sépher, « le Livre
[67] » également. Toujours dans les centres hellénophones, on dénommait la même Loi
hè graphe, « l’Écriture ». Le premier à attester ce fait est le philosophe juif d’Alexandrie Aristobule
[68]. Le registre sémantique s’élargit encore, et
to graphon, « l’écrit », en vint à signifier le texte même de la Loi à l’exclusion de tout autre
[69]. Si l’on s’en tient aux documents conservés, les gens de Qumrân ignoraient tout homologue hébraïque de
hè graphe. Néanmoins, il convient de prendre en compte les expressions qui compensent adéquatement cette absence. On rencontre d’abord
ha-katûb, « ce qui est écrit
[70] », qui correspond exactement au
to graphon des juifs hellénophones. Il y a ensuite ces expressions qui introduisent les citations : « il est écrit », « car il est écrit » et « comme il est écrit » etc.
[71] ; elles supposent la reconnaissance d’écrits hautement institués dans une autorité spécifique. En bref, la notion d’Écriture dans le sens de textes mis à part, Dieu même étant leur principe ou leur source
[72], était instaurée partout, au moins de fait, dans la société juive. Si l’on s’en tient aux textes de Qumrân, il apparaît que l’instauration formelle ou désignée n’était que tacite dans les communautés judéennes où l’hébreu s’imposait résolument, dans l’écriture du moins, à l’instar d’une langue canonique. En revanche, dans les groupes juifs de langue grecque elle était formulée et déclarée. La différence entre le registre hébraïque et son homologue grec ne tenait qu’au degré de l’explicitation et aux modalités de l’énonciation. N’oublions pas d’ailleurs que bien des Juifs parlaient et écrivaient le grec sur la terre nationale au temps de Jésus, et même bien avant.
5. L’accord de principe des trois témoins
Un passage de l’Évangile de Luc reprend à son compte plusieurs des notions et des formules chères aux écrits de Qumrân. Le voici :
Puis il (Jésus) leur dit : « Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse (plèrôthènaï) tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures et il leur dit : « Ainsi il est écrit que… » [73]
L’idée d’accomplissement est rendue ici par le verbe grec
plèroun, « remplir », « accomplir ». Les textes de Qumrân l’exprimaient déjà d’une façon très proche avec le verbe hébreu
bw’, « venir » ou « advenir
[74] », le sujet étant la « parole » divine notée par un Prophète. On retiendra aussi la mention des Psaumes à côté des Prophètes, ce qui ne se retrouve dans aucun autre des évangiles. On est toujours accordé avec les témoins de la mer Morte. Et que dire de la formule introductrice d’une citation : « il est écrit… » ? Et plus encore de l’importance donnée à l’« intelligence » des Écritures ? autre thème cher aux textes fondamentaux de la
yaḥad
[75]. Il faut ajouter une autre similitude entre les textes du Nouveau Testament et ceux de Qumrân. Elle a pour objet ce que l’on peut appeler la sélection privilégiée des livres bibliques : elle est composée des livres du Deutéronome, attesté à Qumrân par une trentaine d’exemplaires, d’Isaïe, représenté par vingt, et des Psaumes, à trente-six exemplaires. Ce sont là précisément les trois
Å“uvres d’Écriture auxquelles les auteurs du Nouveau Testament se réfèrent surtout et qu’ils citent en priorité. Il y a tout lieu de penser que cela reflète la culture et les choix de Jésus de Nazareth
[76].
Au moment même où Jésus se manifestait en Galilée, Philon d’Alexandrie écrivit ceci à propos des Juifs contemplatifs d’Égypte, les Thérapeutes :
Dans chacune de leurs maisons se trouve une pièce sacrée, nommée sanctuaire ou ermitage (monastèrion) [77], où ils s’isolent pour accomplir les mystères de la vie religieuse ; ils n’y apportent rien, ni boisson, ni aliments, ni rien de ce qui est nécessaire aux besoins du corps, mais des lois, des oracles recueillis de la bouche des prophètes, des hymnes avec les autres sources qui permettent à la science et à la piété de grandir et d’atteindre la plénitude [78]
Au cours de la première moitié du I
er siècle, trois unités littéraires se distinguaient donc nettement chez les Juifs, de toutes tendances, de toutes langues et où qu’ils fussent. Bien sûr, nous excluons les Samaritains : à l’époque, leur rupture était totalement consommée ; ils formaient une communauté et même une nation à part
[79]. Il y avait d’abord le ou les livres de la Loi dite de Moïse. Ils étaient accompagnés des livres de Prophètes, flanqués eux-mêmes d’un lot assez mal défini de pièces poétiques attribuées globalement à David. Sur la terre nationale, l’ensemble dans sa totalité était reçu et reconnu comme prophétique, au moins par la
yaḥad de Qumrân. Il semblerait en aller différemment chez les Juifs de culture grecque, principalement à Alexandrie. Le système chrétien s’annonce d’un côté, celui des rabbins de l’autre. Connaissant la suite des événements littéraires, on eût attendu le contraire, la chose grecque devenant d’emblée l’exclusivité chrétienne.
II. Une réalité littéraire différente et éclatée
Nous avons constaté combien était grand et unanime le consensus des divers témoins quant aux formules littéraires. Or, il faut se demander ce qu’à l’époque on mettait réellement sous les désignations courantes des différents ensembles. Cette question concerne respectivement le livre et le texte. Le livre, c’est un produit conditionné, clos et institué : un conservatoire, de colonnes avec le rouleau puis de pages avec le codex. Le texte, c’est une présence et une expression, un acte latent de communication : la surface organisée des signes écrits en attente d’être lus ou en acte de lecture. La distinction de ces deux réalités sera des plus utiles dans l’examen, du contenu, cette fois, des diverses unités littéraires.
1. La Loi
Nous sommes aujourd’hui tributaires d’un recueil officiel et tardif, à l’aune duquel nous évaluons trop aisément les faits et les choses antiques. Or, l’histoire nous sollicite à juger et à parler en contemporains de l’objet considéré. Ainsi, si l’on en juge par les manuscrits de Qumrân, d’autres
Å“uvres que les cinq livres de Moïse pouvaient être encore traitées comme « Loi » à l’époque de Jésus. Mentionnons d’abord le
livre des Jubilés, écrit en hébreu au II
e siècle av. J.-C. La bibliothèque des bords de la mer Morte en comptait une quinzaine d’exemplaires, autant que du livre de la Genèse
[80]. Son écriture démarque justement le livre de la Genèse dans sa totalité, et le livre de l’Exode dans sa première partie, narrative. Elle atteste donc à sa manière l’enchaînement des deux livres sur un seul rouleau. De plus, ce
livre des Jubilés s’annonce comme le fruit d’une communication directe de Dieu à Moïse par la médiation d’un ange. Moïse est censé transcrire à l’adresse du peuple d’Israël l’intégralité d’un texte jusqu’alors réservé aux citoyens des cieux, les anges, créés « le premier jour ». Ce texte, c’est la Loi, qui est éternelle. Pour ses auteurs et ses premiers lecteurs au moins, il s’agissait bien d’une section de la Loi, et même de quelque façon de la Loi elle-même. En était-il toujours ainsi à l’époque de Jésus ? La question est sérieuse, mais on hésite à y répondre nettement. Un indice existe cependant qui ferait opter, avec prudence il est vrai, pour le « oui ». Le
livre des Jubilés se trouvera homologué comme Écriture dans certaines Bibles chrétiennes, éthiopiennes principalement. Il est vraisemblable que cela ne se serait pas produit si la qualité de « livre saint » n’avait pas continué à lui être reconnue, du moins en certains milieux, aux premiers temps du christianisme.
Un autre exemple mérite toute notre attention. C’est le fameux
Rouleau du Temple, venu semble-t-il de la grotte n° 11 de Qumrân. Ce livre est lui-même attribué à Moïse et se présente comme une « seconde Loi », une « Loi » véritable même
[81]. Nul doute que pour un temps, dans les communautés de la nouvelle Alliance et peut-être ailleurs, il fut compté dans l’espace littéraire que l’on désignait comme Loi de Moïse. Dans la première moitié du I
er siècle chrétien, la ou les bibliothèques locales de Qumrân conservaient donc les témoins d’une situation antérieure, marquée par la diversité voire la concurrence d’écrits catalogués comme Loi de Moïse. Mais ces
Å“uvres étaient toujours là, avec le poids ou l’empreinte inévitable de leur statut passé. Pour le moins, leur présence même et plus encore leur lecture contribuaient à perpétuer l’ambiguïté. Le discernement entre ce qui relevait strictement de la Loi et d’autres messages plus ou moins proches, n’était pas encore totalement acquis. Une telle situation permet de mieux comprendre comment Jésus de Nazareth put évoquer comme un vrai précepte de la Loi une injonction qu’aucun des livres des Écritures ne contient, celle-ci par exemple : « Tu haïras ton ennemi
[82] ».
Voilà pour les livres eux-mêmes
[83]. Mais il y a aussi le texte. Et sur ce plan également les rouleaux de Qumrân ramènent à l’histoire. Avant les découvertes de la mer Morte, le texte de référence, considéré comme original, était celui de notre Bible hébraïque, texte officiel dont la fixation dernière ne date que du Moyen Âge. Du côté chrétien surtout, était parfois prise en compte la traduction grecque dite des Septante, traitée comme secondaire et considérée volontiers comme déviante par rapport au texte hébraïque, dit Massorétique
[84] : l’influence ou les contraintes de la culture grecque expliquaient habituellement les écarts. Depuis le XVII
e siècle, on connaissait la Torah ou Loi samaritaine, aux aménagements nombreux par rapport au texte hébraïque officiel. Jusqu’à une date récente, il était admis que toutes les retouches tenaient exclusivement à l’initiative des schismatiques samaritains, soucieux de justifier par l’Écriture leur particularisme national et cultuel
[85]. Il s’agissait encore d’un texte secondaire. Jusqu’au milieu du XX
e siècle, telle était la triple tradition servant de base exclusive pour l’approche textuelle de la Loi de Moïse, le Pentateuque selon l’appellation chrétienne. Les découvertes de Qumrân révolutionnèrent les choses
[86]. Il y eut d’abord un moment d’euphorie, après l’examen du grand
Rouleau d’Isaïe. On pensa que le texte Massorétique attestait l’étonnante ou miraculeuse continuité d’une tradition unique de texte dont les premiers témoins, à présent connus, dataient du II
e siècle av. J.-C. Les fragments de la grotte n° 4 vinrent saper l’illusion. Il fut découvert que, pour une part, les éléments propres et les traits distinctifs de la Bible grecque des Septante s’expliquaient par un texte hébraïque différent de la tradition Massorétique et attesté par les documents de Qumrân. Ce n’était pas pour autant la fin des surprises. Une troisième catégorie de textes, différente des deux premières, fut en effet identifiée. On découvrit que le texte samaritain correspondait lui-même à un modèle ou au moins à une famille particulière de textes bien attestés à Qumrân. Et l’on décela de plus que le type de texte à la samaritaine relevait d’une méthode investie par ailleurs dans les exemplaires de la Loi « bricolée », « enrichie » ou
Reworked comme disent les anglophones
[87]. La situation se compliquait donc au fur et à mesure que l’on avançait dans les découvertes et les études. Dans la masse des manuscrits de Qumrân, les traditions textuelles que représentaient respectivement le texte Massorétique, la Bible grecque des Septante et la Loi samaritaine, avaient sinon leur « modèle » du moins un prototype. Or, on découvrit des textes en nombre non négligeable inclassables dans l’une ou l’autre des trois familles. Dès lors, on dut constater l’existence, entre le III
e et le I
er siècle av. J.-C, non plus d’un texte, ni même d’un nombre diversifié de textes identifiés, mais d’une pluralité de textes différents, certains échappant même à toute classification. Une vraie culture de la transmission du texte se trouva révélée aux savants, sollicités désormais à y chercher les sources et les critères de leur approche textuelle de la Bible
[88].
2. Les Prophètes
Dans les textes de Qumrân, l’éventail des figures dont l’Å“uvre écrite émargeait au catalogue des « livres des Prophètes » était bien plus riche qu’on ne peut le penser. Il faut en prendre la mesure. Il y avait, bien sûr, les grands prophètes classiques de nos Bibles : Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, et avec eux les Douze. Mais Moïse et David y figuraient aussi en bonne place. Comme dans le Nouveau Testament un siècle plus tard, Daniel les côtoyait. Or, tous étaient respectivement titulaires d’écrits diversifiés et pour certains nombreux. Les restes de traditions écrites rattachées à Élie et à Élisée furent également retrouvés. La qualité et le rôle de prophète écrivain étaient donc imputés à bien des héros connus par la Bible. De ce fait, la sélection officielle que celle-ci nous a transmise est mince relativement à cette population combien plus large. Mince, elle l’est par rapport au nombre des signataires et par rapport au nombre des écrits rattachés respectivement à chacun d’eux. Dès lors, cette question se pose : qui les gens de Qumrân désignaient-ils comme Prophètes sous la formule « les livres des Prophètes » ou « les Prophètes » tout simplement ? Sans nul doute, bien d’autres figures que celles de nos Prophètes classiques entraient dans cette catégorie. Et la vérité, dès lors, est-elle du côté de ces temps anciens, voire des origines, riches et pluralistes, ou bien du côté de la sélectivité normative et a posteriori de nos Bibles ?
L’exploration de la question ne s’arrête pas là. À chacune des grandes figures reconnues comme prophétiques ou appelées « prophète », se rattachait non pas un livre unique mais une diversité parfois nombreuse d’écrits. Des exceptions existent, éloquentes et significatives ; nous les retrouverons. Nous savons que le Livre de la Loi ou la Loi de Moïse avait elle-même connu situation semblable, avec des
Å“uvres complémentaires sinon concurrentes des cinq un jour instituées. Or, c’est en tant que Prophète cette fois et non comme Législateur que Moïse apparaît dans les manuscrits de Qumrân, titulaire d’une série de textes prophétiques. Certains d’entre eux sont des récits où le héros figure à la troisième personne ; d’autres reprennent des sections entières de la Loi, d’autres encore sont des survols historiques dont Moïse est le narrateur, etc. Quant aux Prophètes dits littéraires, du moins Jérémie, Ézéchiel et Daniel, ils se trouvent eux-mêmes gratifiés de tout un assortiment d’écrits. Isaïe échappe au foisonnement. Vingt exemplaires d’une seule édition de son livre ont été retrouvés dans les diverses grottes : l’unicité du modèle ne semble donc souffrir aucune exception. Le même constat s’impose pour le rouleau des Douze, retrouvé en huit exemplaires. Rappelons qu’Isaïe et certains des Douze
[89] faisaient l’objet de commentaires actualisés en fonction du destin propre de la
yaḥad, les
pesharim ; ce qui les distingue des autres livres prophétiques de nos Bibles, étrangers à un tel traitement.
En revanche, rappelons-le, le lot des écrits rattachés ou attribués tant à chacun des autres Prophètes classiques qu’à d’autres figures dites prophétiques, est étonnamment fourni
[90]. Nous nous limiterons à l’examen d’un seul cas, celui d’Ézéchiel.
Nombre des grandes traditions constitutives du livre d’Ézéchiel furent déterminantes dans la construction idéologique et dans le discours original des communautés de la nouvelle Alliance, et de la
yaḥad de Qumrân en particulier
[91]. On les retrouve sous la forme de citations, et plus encore à la manière soit de ferment soit de matière première de certains des documents majeurs
[92]. Or, fait paradoxal, comparativement à d’autres, le nombre des témoins du livre biblique d’Ézéchiel est assez faible : six seulement, datés de la fin du I
er siècle av. J.-C. ; et encore, tous ne correspondent pas vraiment à un modèle complet du livre
[93]. Par rapport au livre d’Ézéchiel que nous connaissons, la plupart semblent être une sélection organique, celle-là même que reflètent de surcroît certains rouleaux de Qumrân directement inspirés par les traditions d’Ézéchiel. C’est ainsi que s’y repèrent : les visions du char divin avec le trône céleste des chapitres 1 et 10 ; les oracles contre la « prostitution » ou idolâtrie de Jérusalem des chapitres 16 et 23 ; le début de la vision du Temple restauré des chapitres 40 à 48. Dès lors, ces questions se posent : ce que, jusqu’à l’époque même de Jésus, les gens de Qumrân reconnaissaient et désignaient comme « le livre d’Ézéchiel », était-ce vraiment notre livre d’Ézéchiel ? N’était-ce pas plutôt ce que nous présentons comme une édition sélective ou anthologique de celui-ci, attestée à Qumrân comme largement majoritaire ?
Le problème se pose d’une façon bien plus complexe encore. Car dans les documents de Qumrân, le livre d’Ézéchiel se trouve assorti d’un concurrent sérieux, intitulé par les savants
Pseudo-Ézéchiel ou
Second Ézé-chiel
[94]. Le deuxième de ces titres convient davantage : il ne se prononce pas
a priori sur l’existence d’un vrai ou d’un faux Ézéchiel, et il n’implique pas forcément de hiérarchie ni de dépendance. Cet autre Ézéchiel figurait en quatre exemplaires dans les rouleaux de la mer Morte, tous dans la grotte n° 4
[95]. C’est beaucoup, si l’on note que dans le même lieu on n’a recueilli les restes que de trois rouleaux du livre « biblique », et encore dans sa forme réduite ou sélective. Ce
Second Ézéchiel se présente comme un dialogue entre Dieu et le prophète, plusieurs fois nommé. Par rapport au modèle officiel, il affiche un intérêt particulier pour certaines traditions, traitées d’une façon plus synthétique et cohérente. Il semble, par exemple, que les visions partiellement redondantes des chapitres 1 et 10 aient été fondues en une seule. Et le mot « char », en hébreu
merkabah, d’apparaitre, alors qu’il est absent de l’Ézéchiel biblique
[96]. La célèbre vision des « ossements desséchés »
[97] est elle-même bien présente. Dans la Bible, elle est la représentation symbolique du retour des exilés et de la restauration du peuple d’Israël. Ici, il s’agit de l’annonce des événements de la fin des temps, avec la résurrection des morts
[98]. Le
Second Ézéchiel semblerait refléter davantage de maturité éthique et doctrinale dans le traitement des traditions. Peut-être, et même sans doute, ces qualités l’habilitaient-elles à être plus volontiers considéré comme
le livre d’Ézéchiel que son concurrent, bien que celui-ci ait été le seul retenu
[99] par la suite. Cela vaudrait pour d’autres livres, prophétiques et autres. Nous le vérifierons avec les Psaumes.
Au I
er siècle av. J.-C, Isaïe et les Douze mis à part, plusieurs
Å“uvres pouvaient très bien être désignées comme « livre de… ». D’un lot diversifié d’écrits, il est difficile de dire lequel était le vrai. Donc il importe d’éviter tout terme discriminatoire à l’instar de « second » ou plus encore de « pseudo ». Il semble qu’il n’y eût à la vérité ni premier ni deuxième etc., ni vrai ni faux. Quant aux livres donc, le pluriel était encore roi. On pourrait montrer qu’il en allait de même pour le texte. Le livre de Jérémie est ici l’exemple le plus frappant. Six manuscrits de son modèle biblique ont été identifiés parmi les rouleaux de Qumrân, dont cinq venus de la grotte n° 4. Le plus ancien
[100] date des environs de 200 av. J.-C, le plus récent
[101] du début du I
er siècle chrétien. C’est dans le livre de Jérémie, on le sait, que les variantes du texte grec par rapport au texte hébreu reçu comme officiel sont les plus nombreuses et les plus significatives de toute la Bible. La version des Septante est plus courte de 13 % que le texte Massorétique. Or, tels manuscrits de Qumrân
[102], proches d’elle, semblent montrer que c’est elle qui représente la forme la plus ancienne du texte ; cela se vérifie également dans l’organisation de certaines sections du livre. Le passage Jr 10, 3-11, où l’on ironise contre les idôles, est particulièrement éloquent. Sa version courte est commune à la Bible grecque et à l’un ou l’autre des documents hébraïques de Qumrân
[103]. Des deux côtés, manquent les versets 6, 8 et 10. Ceux-ci contiennent une exaltation de la grandeur de Dieu, manière de redondance à valeur de confirmation : peut-être sont-ils secondaires dans la tradition du texte Massorétique. Quoi qu’il en soit, on doit constater la pluralité simultanée des témoins hébraïques du texte de Jérémie.
3. David ou les Psaumes
Au total, trente-six rouleaux de Psaumes ont été retrouvés parmi les manuscrits de Qumrân. Ce sont les textes bibliques les plus documentés. Nous disons d’entrée de jeu
de et non pas
des Psaumes, ce dont nous nous expliquerons. La grotte n° 4 contenait vingt-trois rouleaux, soit 63 % de l’ensemble du lot ; la grotte n° 11 cinq, la grotte n° 1 trois, les grottes n° 2, n° 3, n° 5, n° 6 et n° 8 respectivement un seul
[104]. Aucun des rouleaux n’est complet, loin de là. Deux se distinguent des autres par l’ampleur de leur contenu, l’un issu de la grotte n° 4
[105] et l’autre, de loin le plus important, de la grotte n° 11
[106]. La composition et la forme de ces manuscrits ne sont pas celles de notre recueil des cent cinquante Psaumes. Cent vingt-six de ceux-ci seulement se trouvent attestés. Et ce n’est pas tout. Jusqu’au Psaume 89, l’ordre du matériau de Qumrân correspond assez à celui du Psautier que Juifs et chrétiens ont fait leur. Des variations se remarquent néanmoins. Les Psaumes 1 et 90 manquent
[107]. À compter du Psaume 91, ne font défaut que cinq psaumes ; mais beaucoup présentent des différences, nombreuses et parfois importantes, par rapport au recueil institué. Si l’on met à part le nombre et l’ordonnancement des pièces, ces différences sont de deux ordres : elles concernent d’une part l’identification des pièces, de l’autre les variantes internes.
L’identification des pièces littéraires
Quinze psaumes, hymnes et autres documents se trouvent distribués dans cinq des trente-six rouleaux dits
de Psaumes. Ils ont surtout leur place dans le plus long et le mieux conservé,
11QPsa, plus modestement dans quatre autres
[108]. Six d’entre eux étaient connus par d’autres sources, en grec, en syriaque ou en latin. Arrêtons-nous sur
11QPsa, daté de 30 à 50 de notre ère. Ce rouleau contient quarante-neuf compositions, dont trente-neuf se retrouvent dans les livres IV et V du Psautier hébraïque : elles vont du Ps 93 (col. XXII) au Ps 150 (col. XXVI), mais dans un ordre tout autre que celui de nos Bibles. À l’exception de l’immense Ps 119 (col. VI-XIV), qui se présente en stiques, tous sont copiés à l’instar de la prose. Dix pièces extérieures au Psautier y sont insérées. Une se repère ailleurs dans la Bible hébraïque : « Les dernières paroles de David » de 2 Sm 23, 1-7. Cinq étaient connues par des versions anciennes, grecques, syriaques ou latines, à savoir : Ps 154 et Ps 155
[109] ; Ps 151 A
[110], Ps 151 B, et le « Poème sur la recherche de la sagesse » correspondant à Si 51, 13-20. Quatre étaient totalement inconnues : « Le plaidoyer pour la délivrance » (col. XIX), « L’apostrophe à Sion » (col. XXII), « L’hymne au Créateur » (col. XXVI), « Les compositions de David » (col. XXVII
[111]).
D’aucuns ont tenté de regrouper les trente-six rouleaux selon l’organisation des différentes pièces. L’essai de classement n’a rien donné de convaincant. Mais un constat s’impose. Au moment même où vivait Jésus de Nazareth, aucun des nombreux rouleaux de Psaumes ne correspond, de près ni de loin, au recueil des cent cinquante Psaumes de nos Bibles. Il semble que sous le nom de « Livre des Psaumes » ou simplement « David », on plaçait diverses éditions sinon plusieurs modèles de collections, différentes les unes des autres. N’y figurent pas moins les trois quarts des pièces du Psautier traditionnel, très largement majoritaires. Voilà pourquoi nous avons proposé de parler
de Psaumes, comme auparavant
de Prophètes, et non
des Psaumes ni
des Prophètes
[112]. De plus, notons bien qu’il s’agit de psaumes avec d’autres choses.
La situation textuelle des Psaumes
Il serait d’un énorme intérêt de confronter le texte des psaumes retrouvés à Qumrân et celui de leurs équivalents bibliques. Nous retiendrons une seule pièce, aux particularités très significatives, le Ps 145. La voici dans sa version de 11Q Psa :
Prière. De David.
4. Je veux t’exalter, ô YHWH [113], mon Dieu, le roi
Et je bénirai ton nom à jamais et toujours.
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours.
5. Béni le jour. Je veux te bénir
Et célébrer ton nom toujours et à jamais.
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours.
6. YHWH est grand et digne de toute louange, Et sa grandeur est insondable.
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours.
/ + versets 4 à 7 et 12 avec même refrain après chaque verset ;
manquent les versets 8 à 11/
13. Ton règne est un règne éternel,
et ta domination subsiste dans tous les âges.
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours.
(13b) Dieu est fidèle dans ses paroles
Et miséricordieux dans ses actions
(ces deux stiques manquent dans la Bible hébraïque mais se trouvent dans la Bible grecque des Septante).
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours
/ + versets 14 à 20 avec même refrain à chaque verset/
21. Ma bouche proclamera la louange de YHWH,
et que toute créature bénisse son saint nom.
Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours.
C’est comme mémorial.
Les éléments en italiques ne se trouvent pas dans le texte officiel du Psautier hébraïque. Notons d’abord le refrain qui revient après chaque vers : « Béni soit YHWH et béni soit son nom à jamais et toujours ». Il semble renvoyer à une cérémonie publique, avec deux chÅ“urs qui se répondent. Quelque chose de vivant s’en dégage que, pour sa part, le texte Massorétique semble avoir perdu. À moins qu’il ne s’agisse d’une toute autre tradition ! Le verset 13b : « Dieu est fidèle dans ses paroles et miséricordieux dans ses actions », est absent de tous les manuscrits de la Bible hébraïque. Mais il est attesté par la version grecque des Septante, proche ici du texte de Qumrân comme elle l’est ailleurs, dans le livre de Jérémie avons-nous vu. Or, dans la Bible hébraïque, ce Psaume 145 se présente sous la forme d’un poème « alphabétique ». Chaque vers est assorti, en marge, d’une lettre de l’alphabet, de aleph la première à taw la dernière. Il y manque la quatorzième des vingt-deux lettres, le nun, précisément l’équivalent du verset 13b. Dès lors, 11QPsa vient valider le choix des traducteurs de la Bible, qui optent habituellement pour le texte complet de la Septante. Mais une autre question se pose : le refrain ne représente-t-il pas lui-même le texte original, dès lors authentique ? Disons du moins un texte original ! À l’époque où vivait Jésus de Nazareth, pour les Psaumes également, le pluriel était sans nul doute toujours de mise.
*
* *
À l’époque de Jésus, la société juive possédait un savoir-faire de la conservation des livres et une culture de la transmission du texte totalement différents des nôtres. Les manuscrits de la mer Morte attestent de première main qu’il en allait ainsi pour les Écritures. Le pluriel était roi.
De quelque façon, il y avait autant de livres et de textes que d’exemplaires différents. Copier un document, cela voulait dire le produire de nouveau et non le reproduire. C’était le disposer à la communication et à l’altérité, et pour ainsi dire le faire vivre. Dans le laboratoire d’écriture qu’était la
yaḥad de Qumrân, il était classé dans tel groupe de livres ou telle famille de textes ; parfois, lui étaient imputées des marques propres, des caractères distinctifs. Souvent on le faisait croître et on l’enrichissait. Mais il était diminué si besoin. Des choix intervenaient, commandés par l’idéologie propre de la Communauté. Ainsi, dans la totalité des quinze ou seize exemplaires découverts dans cinq grottes différentes
[114], le livre de la Genèse se présente avec des coupes systématiques. Il semble que l’on ait retaillé son texte en fonction d’un nationalisme ou séparatisme strict, celui que reflète à sa façon le
Livre des Jubilés
[115]. Dans ces divers témoins, ne figurent en effet ni la table des nations ni le récit de l’épisode de la tour de Babel, avec la dispersion des peuples sur la terre ; ni la rencontre entre Abraham et Lot. La liste des épouses arabes d’Abraham avec leur progéniture, et la descendance d’Ismaël, manquent aussi ; de même a été retirée l’histoire scabreuse de l’incestueuse Tamar. Bien des allusions ou références aux pratiques et aux peuples étrangers sont absentes, etc
[116]. On peut mentionner également le Cantique des cantiques. Dans l’unanimité de ses quatre exemplaires, ce livre se trouve allégé des passages au ton plus sensuel, où sont décrits par exemple les atours de la bien-aimée
[117]. Une édition spéciale pour les membres de la
yaḥad, ou au moins pour les novices que l’on formait intensivement à la pratique des textes sacrés, existait donc à Qumrân, en plusieurs exemplaires
[118]. D’une façon générale, il y a tout lieu de penser que Jésus de Nazareth, ses disciples et ses successeurs, usèrent des textes de l’Écriture selon ces mêmes principes. Chez eux, le pluriel textuel avait pour alliée la liberté du choix : choix du texte certes, mais aussi éventuellement du livre parmi plusieurs d’un même nom. Ainsi s’explique la particularité ou l’autonomie de bien des citations par rapport à nos grands témoins classiques, la Bible hébraïque des Massorètes et la version grecque des Septante. Autonomie textuelle mais aussi littéraire, puisqu’il semble que soient même citées comme « Écriture » des phrases inconnues de nos Bibles. Et rappelons qu’à l’époque, de Bible il n’y avait point.
Nous tenons à remercier André Paul de nous avoir autorisé à publier en « bonnes feuilles » ces pages destinées à faire partie du tome XIV de l’Histoire du Christianisme, à paraître chez Desclée, fin 2001, et qui constituent un important apport à la recherche sur la constitution, la nature et le statut du corpus biblique.
[1]
Dans les manuscrits de la mer Morte on doit classer aussi des textes, bibliques et autres mais tous plus tardifs que ceux des grottes de Qumrân, retrouvés ailleurs, plus au sud sur le même axe : à Muraba‘at, à Nahal Hever et à Massada. Voir A.
Paul,
Les manuscrits de la mer Morte, 2
e éd., Paris, 2000, pp. 53-55.
[2]
Des fraternités à l’idéal particulariste et aux m
Å“urs ou pratiques distinctives, irréversiblement acquises au calendrier solaire, étaient implantées dans l’ensemble de la Palestine, y compris à Jérusalem, depuis le début du II
e s. av. J.-C. voire plus tôt. Si l’on en juge par les textes retrouvés près de la mer Morte, elles se présentaient comme les « communautés de la nouvelle Alliance » (voir Sh.
Talmon, « The Essential ‘Community of the Renewed Covenant’ : How Should Qumran Studies Proceed ? », dans P.
Schäfer,
Geschichte–
Tradition –
Reflexion. Festschrift für Martin Hengel zum 70. Geburstag, Band I.
Judentum, Tübingen, 1996, p. 323-352). Entre 130 et 120 av. J.-C., l’une d’elles s’établit puis s’épanouit dans le désert de Juda, aménageant d’une façon appropriée les vieilles installations aujourd’hui connues sous le nom de Khirbet Qumrân ; l’invasion romaine de la Judée, en 68 de l’ère chrétienne, mettra fin à l’expérience. Là, la vie communautaire fut de plus en plus codifiée, systématisée jusqu’à l’excès dans les actes et dans les écrits. L’idéal de « sainteté » des groupes de la nouvelle Alliance se trouva radicalisé sous la forme d’un séparatisme dur : il s’exprima dans une discipline de type monastique particulièrement sévère et exigeante. Une vraie culture de l’écrit dominait ce schéma de vie, qui sollicitait lui-même la composition d’
Å“uvres propres, régulatrices et fonctionnelles. Celles-ci s’ajoutaient au lot déjà fourni des livres apportés d’ailleurs par les membres fondateurs et les générations successives des nouveaux candidats. Un jour tardif, dans la première moitié du I
er siècle de notre ère, un sobriquet fut donné à ces Juifs « séparés » : on les appela « Esséniens », peut-être d’une forme hellénisée de la version araméenne de l’hébreu
hasid, au pluriel
hasidim, « pieux ». Les témoins littéraires antiques, Philon d’Alexandrie (qui écrivait de 20 à 50 de notre ère), Pline l’Ancien (mort en 79) et Flavius Josèphe (qui rapporte son séjour prolongé chez les « Esséniens » dans les années 50), appliquent systématiquement et rétroactivement ce nom, venu seulement
a posteriori de l’extérieur, à tous les membres des fraternités de la nouvelle Alliance, de toutes les périodes et de tous les lieux. Dans leurs textes, qui tous ignorent le mot « essénien », les gens de Qumrân se présentent eux-mêmes comme les « hommes de la Communauté (
‘anashè yaḥad : fréquemment dans
la Règle de la communauté) », la Communauté ou
yaḥad tout court, ou comme les Nombreux, les Pauvres, les Parfaits etc. Tant dans les livres du Nouveau Testament que dans les écrits rabbiniques il n’est question d’Esséniens. (Sur l’histoire, l’identité et les caractéristiques de la communauté de Qumrân, etc., on appréciera la récente synthèse de J.C.
Vanderkam, « Identity and history of the community », dans P.W.
Flint and J.C.
Vanderkam,
The Dead Sea Scrolls after Fifty Years, Volume II, Leiden, 1999, pp. 487-533.)
[3]
Il est possible de distinguer deux catégories de grottes dites de Qumrân. Il y a d’abord celles toutes proches des installations communautaires, à quelques dizaines de mètres, creusées et aménagées dans la marne crayeuse pour servir de vraies bibliothèques : ce sont les grottes n° 4 (de loin la plus riche, avec environ six cent cinquante des huit cent cinquante rouleaux identifiés ou supposés à Qumrân et dans ses environs), n° 5, n° 6, n° 7 (qui ne contenait semble-t-il que des textes grecs, ce qui indique quelque organisation de la bibliothèque locale), n° 8, n° 9 et n° 10. Il y a ensuite les grottes éloignées, entre un et deux kilomètres au nord du site de Qumrân, toutes naturelles. Ce sont les réserves n° 1, n° 2, n° 3 et n° 11. Il semble que l’on ait déposé là, à distance pour mieux la dissimuler, une sélection des pièces essentielles à préserver face à l’arrivée des troupes romaines, vers 68. Ce n’était dès lors qu’un dépôt provisoire (un provisoire qui devait durer deux millénaires !) : il nous a conservé, volontiers dans des jarres, des rouleaux presque entiers (dans les grottes n° 1 et n° 11), alors que dans la grotte n° 4 par exemple on n’a trouvé que des fragments, par dizaines de milliers. (Sur le fait ou le problème d’une bibliothèque à Qumrân, voir : Y.
Shavit, « The ‘Qumrân Library’ in the Light of the Attitude towards Books and Libraries in the Second Temple Period », dans O.
Wise, N.
Golb, J.J.
Collins and D.G.
Pardee,
Methods of Investigation of the Dead Sea Scrolls and the Khirbet Qumran Site. Présent Realities and Future Porspects, New York, 1994, p. 299-317.)
[4]
L’absence formelle d’Esther peut se trouver compensée par des traditions antérieures ou de vrais prototypes araméens du livre biblique d’Esther ; on en a retrouvé plusieurs exemplaires à Qumrân. Voir A.
Paul,
Les manuscrits de la mer Morte, cit., p. 65.
[5]
Qui devint d’emblée chrétienne : voir A.
Paul, « Genèse et avènement des ‘Écritures’ chrétiennes »,
Histoire du christianisme, tome I, Desclée, 2000, pp. 673-757.
[6]
Ainsi le livre de Tobit, le Siracide ou livre de l’Ecclésiastique, le Psaume 151 de la Bible grecque des Septante.
[7]
En hébreu,
4Q Miqtsal Ma‘asè ha-Torah ou
4Q MMT. Littéralement, il s’agit
d’Å“uvres (de la Loi) et non de
préceptes. « Œuvres de la Loi » correspond exactement à l’expression grecque de Paul :
ta erga lou nomou, dans Rm 3, 20 et Ga 2, 16 ; 3, 2, 10.
[8]
On en a retrouvé six dans la fameuse grotte n° 4 de Qumrân.
[9]
Les
Règles principalement (
Règle de la communauté, Règle de la guerre des fils de lumière et des fils de ténèbre, etc.), avec leur lot de prescriptions, de malédictions el d’excommunications, le tout bâti sur un déterminisme et un dualisme à la fois cosmiques et anthropologiques, affirmés sans concessions et constitutifs, avec le calendrier solaire, du noyau idéologique de la
yaḥad de Qumrân. Voir entre autres D.
Dimant, « Dualism at Qumrân : New Perspectives », dans J.H.
Charlesworth ed.,
Caves of Enlightment. Proceedings of the American Schools of Oriental Research Dead Sea Scrolls Jubilee Symposium (1947-1997), North Richland Hills, 1998, pp. 55-73.
[11]
4Q 398 (4Q MMT-) frag. 11-13 (= C 18-24).
[12]
Ibid. frags. 14-17 (= C 25-32).
[13]
Le mot « annales » que l’on a lu dans le premier passage du document, n’est qu’une proposition de reconstitution qui ne s’impose pas forcément. Il est préférable de ne pas s’y arrêter.
[14]
Flavius Josèphe a écrit à propos des Esséniens : « Si dix personnes sont assises ensemble, une ne saurait prendre la parole contre le gré des neuf autres » (
Guerre des Juifs II, 146).
[15]
C’est l’une des façons pour les membres séparés de la
yaḥad de s’auto-désigner ; ils se présentent aussi, entre autres, comme les Pauvres :
Règle de la guerre des fils de lumière et des fils de ténèbre XIII, 13.
[16]
Il faut entendre que l’on se relayait pour constituer trois veilles successives.
[17]
Règle de la communauté VI, 6-7.
[18]
Et peut-être de tel autre site des environs, Aïn-Ghûwéïr par exemple, à quelques kilomètres au sud de Qumrân, où vivaient semble-t-il d’autres membres de la
yaḥad. Voir A.
Paul, « Les révélations de la mer Morte. Un bilan du cinquantenaire »,
Nouvelle Revue Théologique 121, 1999, pp. 200-201.
[19]
A deux reprises dans
Écrit de Damas B, XX, 8-15.
[20]
Exactement les « parfaits du chemin », en hébreu
temimè dérèk (IQ Hodayot I, 36 ;
1Q Règle de la Congrégation ou
1Q Sa I, 28 ;
4Q 403 (4Q Chants du sacrifice du sabbatd) frag 1, col. 1, 1. 22 ;
4Q 404 frag. 2, 1. 3 ;
4Q 405, frag. 13, 1. 6 ;
4Q 510 (4Q Chants du sagea), frag. 1,1.9 ;
4Q 511, frag. 10,1. 8 et frag. 63, col. III, 1. 3. La présence de l’expression « parfaits du chemin » contribue à classer ces
Å“uvres dans le lot des écrits propres à la
yaḥad. Le mot « Parfaits » fait penser aux futurs Cathares, eux-mêmes désignés de la sorte.
[21]
4Q Écrit de Damas“ (4Q 266 ou
4Q Da).
[22]
Règle de la communauté VII, 1. Flavius Josèphe rapporte que, pour les Esséniens, le nom de Moïse était le deuxième objet de crainte après celui de Dieu ; et quiconque blasphémait le nom du Législateur était puni de mort (
Guerre des Juifs II, 145).
[23]
Façon développée de dire « inspirées par Dieu ». Sur la notion complexe d’inspiration des Écritures chez Philon, voir A.
Paul,
Et l’homme créa la Bible. D’Hérodote à Flavius Josèphe, Paris, 2000, pp. 207-213.
[24]
Habituellement, Philon appelle ces lieux de réunion
proseuchaï, pluriel de
proseuchè, « prière ».
[25]
Quod omnis probus liber sit 80-82.
[26]
Voir J.
Baumgarten, « The Discalifications of Priests in 4Q Fragments of the ‘Damascus Document’, a Specimen of the Recovery of pre-Rabbinic Halakha », dans J.
Trebolle Barrera and L.
Vegas Montaner ed.,
The Madrid Qumran Congress. Proceedings of the International Congress on the Dead Sea Scrolls, Madrid. 18-21 March 1991, Leiden, 1992, vol. II, p. 503-513, spécialement pp. 508-509.
[27]
Pour les textes prophétiques du moins, avec leurs commentaires ou
pesharim, ceci est étudié par H.G.
Snyder, « Naughts and Crosses : Pesher Manuscripts and Their Significance for Reading Practices at Qumran »,
Dead Sea Discoveries 7, 2000, pp. 26-48. Notons que l’on a retrouvé à Qumran un
ostracon avec abécédaire, ce qui indique que l’on formait sur place des lecteurs.
[28]
Il est intéressant de noter que, aux yeux de l’historien Flavius Josèphe (
Guerre des Juifs II, 119-161), les Esséniens sont comme la quintessence de la
génos ou « gent »
[29]
Sur le traitement de la Loi par Philon, se reporter à A.
Paul,
Et l’homme créa ta Bible, cit., p. 196-198 et pp. 404-406.
[30]
Voir F.
Siegert, « Early Jewish Interpretation in a Hellenistic Style » 4. « Philo of Alexandria », dans M.
Sæbq ed.,
Hebrew Bible Old Testament. The History of Ils Interpretation. I/1
Antiquity, Göttingen, 1996, pp. 172-175.
[32]
Dans
Quod Deus sit immulabilis 136 et
De Confusione linguarum 149.
[33]
Quæstiones in Genesim III, sur Gn 19, 9.
[34]
Ainsi, sans doute les fragments
4Q Genèse-Exodea et très probablement
4Q paléo-Genèse-Exode.
[35]
Les savants anglophones l’ont intitulée
Reworked Pentateuch (4Q RP).
[36]
À savoir :
4Q 158, 4Q 364, 4Q 365, 4Q 366, 4Q 367, 4Q 368.
[37]
Une présentation pédagogique du contenu de chaque fragment est proposée par F.
Garcia Martinez et E.J.C.
Tigchelaar dans
The Dead Sea Scrolls. Study Edition Volume Two, Leiden, 1998, pp. 718-721.
[38]
En
4Q 174 ; CD VII, 10 ;
4Q 177 col. I, 1. 2
[39]
En
4Q 285, frag. 5 ;
11 Q 13 1. 15.
[41]
En
4Q 174 frag. 1, 1. ;
4Q 177 col. II, 1. 13
[42]
En
Écrit de Damas IIII, 21.
[43]
En
4Q 174 frag. 1 (deux fois).
[44]
En
11Q 13, 1. 18.
[45]
En
Écrit de Damas XIX, 7 ; 4Q 177, col. II, 1. 1-2.
[47]
Sur ce mot avec ce qu’il recouvre, se reporter à A.
Paul,
Et l’homme créa la Bible, cit., pp. 214-219 et 409-410 (avec bibliographie récente).
[48]
On a retrouvé six exemplaires de son
pésher.
[49]
Le
1QpHab figure dans le lot des tout premiers rouleaux de Qumrân que l’on ait connus, de la grotte n° 1. Il a servi comme naturellement de modèle pour l’étude du
pésher. Or, celle-ci eût été menée différemment, et ses résultats eussent été dès lors différents, si les découvertes des manuscrits de la mer Morte avaient commencé par une autre grotte et l’approche des
pesharim par un échantillon moins systématique dans sa procédure. Il semble qu’à Qumrân on soit en présence d’un
pésher différemment distribué ou modulé, et non tellement, comme d’aucuns l’ont affirmé, de vraies catégories de
pesharim.
[50]
Trois exemplaires en ont été recueillis. Tous les Psaumes étant considérés comme l’
Å“uvre exclusive du « prophète » David, ils étaient eux-mêmes des livres « prophétiques ».
[51]
Par exemple, en
11Q13 ou
11Q Melkisédeq, 4Q 252 ou
4Q Commentaire Gen A, et encore
la Règle de la communauté ou l’É
crit de Damas. La méthode du
pésher peut être appliquée sans que le mot ne soit lui-même énoncé.
[52]
4Q Florilegium ou
4Q_ 174. Le passage cité et traduit correspond au fragment 1, 1. 1-19.
[53]
Eu égard au texte de nos Bibles, il s’agit semble-t-il d’une citation libre. Notons que le chapitre 12 de Daniel, avec le fameux passage sur la résurrection, ne se trouve pas dans les huit fragments du livre retrouvés à Qumrân.
[54]
Ce qui est le cas par exemple pour
4Q Commentaire GenA ou
4Q 252, à propos de Gn 49, 3–4.
[55]
En
4Q 491, frag. 17, 1. 4.
[56]
En
11Q 13, 1. 10.
[57]
4Q 177, frag. 12-13,1.2.
[58]
C’est
11Q Psa. Voir plus loin p. 38.
[59]
Appliqué aux jours de l’année, le chiffre 364 est celui du calendrier solaire. Les membres de la
yaḥad de Qumrân, et en amont ou plus largement ceux des fraternités de la nouvelle Alliance, l’avaient adopté comme exclusif, rejetant absolument le calendrier officiel, qui était lunaire (voir U.
Glessmer, « Calendar in the Qumrân Scrolls », dans
The Dead Sea Scrolls after Fifty Years, cit., pp. 213-278 ; et Sh.
Talmon, « Calendar Controversy in Ancient Judaism : The Case of die ‘Com-munity of the Renewed Covenant’ », dans
The Provo International Conference on the Dead Sea Scrolls. Technological Innovations, New Texts, and Reformulated Issues, edited by D.W.
Parry and E.
Ulrich, Leiden, 1999, pp. 379-395). Cette allusion au calendrier solaire équivaut à une signature : elle permet d’identifier le rouleau
11QPsa comme appartenant au fond littéraire propre de la communauté ou
yaḥad de Qumrân.
[60]
On en a retrouvé huit exemplaires, répertoriés et publiés comme
4Q Chants du sacrifice du sabbat (de
4Q 400 à 4 Q 407).
[61]
Les textes de Qumrân contiennent effectivement des chants contre les démons, dans
4Q Chants du Sage (4Q 510 et
4Q 511).
[62]
Dans leur ensemble, les prières et autres pièces poétiques de Qumrân sont présentées et étudiées dans : B.
Nitzan,
Qumrân Prayer and Religious Poetry, Leiden, 1994.
[64]
Dans
l’Écrit de Damas VI, 13-14.
[65]
Dans
1QpHab VII, 1.
[66]
Témoin en est la
Lettre d’Aristée, §316. Il faudra attendre bien des siècles avant que
hè Biblos, par le truchement de son pluriel latinisé
(ta biblia, « les livres », lu comme le singulier
biblia, « bible « ), ne soit adopté et ne s’impose définitivement comme le titre global des Écritures. Voir A.
Paul, « Genèse et avènement des Écritures chrétiennes »,
cit., p. 681.
[67]
Règle de la communauté VII, 1.
[68]
Au milieu du II
e siècle av. J.-C. Voir A.
Paul,
Et l’homme créa la Bible…, cit., p. 188.
[69]
C’est ce qu’attestait déjà Aristobule :
ibid.
[70]
Dans
11Q 13 ou
11Q Melkisedek II, 19.
[71]
Elles ont été largement étudiées. Voir entre autres : J.A.
Fitzmyer, « The Use of explicit Old Testament Quotations in the Qumran Literature and in the New Testament », dans
Essays on the Semitic Background of the New Testament, London, 1971, pp. 3-58 (spécialement pp. 7-13), repris dans :
The Semitic Background of the New Testament, Grand Rapids, 1997, pp. 3-89 ; M.J.
Bernstein, « Introduction Formulas for Citation and Recitation of Biblical verses in the Qumran Pesharim »,
Dead Sea Discoveries I, 1994, pp. 30-70.
[72]
C’est pourquoi Philon d’Alexandrie appelle la Loi
ho théios logos, « la parole divine » ou
haï hiéraï bibloï, « les livres sacrés ».
[74]
Écrit de Damas VU, 11 ; XIX, 7.
[75]
Se reporter aux passages de
4Q MMT cités plus haut.
[76]
Bien sûr, on n’ira pas jusqu’à affirmer que la période judéenne de Jésus, près du Jourdain et de la mer Morte, eut directement pour cadre la communauté de Qumrân. Nonobstant, on peut mettre en avant la médiation de Jean-Baptiste, un temps le maître du « chamane » de Nazareth venu parfaire dans le désert de Juda son savoir-faire ou son talent précoce d’interprète des Écritures. Les membres de la
yaḥad et Jean avec ses suiveurs, partageaient le même idéal du « désert » : une formule tirée d’Is 40, 3 – « dans le désert, préparez la voie du Seigneur » – en était l’annonce consacrée chez les uns comme chez les autres. Sur les liens entre Jean-Baptiste et les ascètes de Qumrân, on lira avec intérêt l’étude toute récente de J.H.
Charlesworth, « John the Baptizer and Qumrân Barriers in Light of the
Rule of the Community », dans
The Provo International Conference on the Dead Sea Scrolls…, cit., pp. 353-375.
[77]
Ce mot est un néologisme dans la littérature antique. On l’ignorera par la suite, jusqu’à ce que les chrétiens l’utilisent, à partir du III
e siècle, dans les textes sur le monachisme. Il est intéressant de noter l’emploi de ce terme à propos des Thérapeutes, variante égyptienne des ascètes de la mer Morte. Cela nous permet de parler avec quelque pertinence de « monastère » à propos de la communauté ou
yaḥad de Qumrân. Et de contribuer par là à réfuter les théories qui font de l’établissement de Qumrân soit une garnison (N.
Golb,
Who Wrote the Dead Sea Scrolls ? The Search for the Secret of Qumrân, New York, 1995, p. 3-41), soit une
villa rustica (P.
Donceel-Voûte, « Les ruines de Qumrân réinterprétées »,
ArchÅ“ologia 298, 1994, pp. 24-35) soit même un centre commercial et un caravansérail. Voir les mises au point de J.
Magness, « A Villa at Khirbet Qumrân ? »,
Revue de Qumrân 63, 1994, pp. 397-419 ; de M.
Broshi et H.
Eshel, « How and Where did the Qumranites live ? », dans
The Provo International Conference…, cit., pp. 267-273 et de M.
Broshi, « Was Qumrân a Crossroad ? »,
Revue de Qumrân 19, 1999, pp. 272-276.
[78]
De vita contemplativa 25.
[79]
Sur l’histoire du schisme samaritain, se reporter à notre livre :
Et l’homme créa la Bible, cit., pp. 426-428.
[80]
On trouvera les éléments d’une large présentation du
livre des Jubilés dans notre livre
El l’homme créa la Bible, cit. (voir index).
[81]
Nous ne répéterons pas ce que nous avons suffisamment noté de cet écrit dans notre ouvrage
Et l’homme créa la Bible ; nous y renvoyons : pp. 174-176, 287, 399-400.
[82]
Rapporté en Mt 5, 43. Les textes de Qumrân attestent que le concept de haine – le verbe « haïr » est bien énoncé, et en contexte très explicite – entrait dans l’idéologie de la
yaḥad. Selon la
Règle de la communauté, une « haine éternelle » a été mise par Dieu entre les deux « classes », représentées par les « deux voies », dans lesquelles se répartissent obligatoirement les hommes d’une façon prédestinée (IV, 15-18). Jésus prit-il plus ou moins directement pour cible une telle doctrine quand il déclara : « Moi je vous dis : Aimez vos ennemis » (Mt 5, 44) ? La question mérite d’être posée et prise au sérieux.
[83]
Voir S.W.
Crawford, « How Archaeology Affects the Study of Texts : Reflections on the Category ‘Rewritten Bible’ at Qumrân », dans J.H.
Charlesworth ed.,
Caves of Enlightenment. Proceedings of the American Schools of Oriental Research Dead Sea Scrolls Jubilee Symposium (1947-1997), North Richland Hills TE, 1998, pp. 39-53.
[84]
Se reporter de nouveau à notre livre
El l’homme créa la Bible, cit., pp. 423-426.
[85]
Par exemple, après le quatrième commandement du Décalogue, s’insère un long passage constitué d’extraits regroupés du Deutéronome : retouchés, semble-t-il, pour les besoins de la cause, ils viendraient prescrire aux Israélites d’élever un autel sur le mont Garizim, où précisément les Samaritains élèveront leur Temple.
[86]
Nous proposons ici un résumé très bref du chapitre, auquel nous renvoyons, de notre livre
El l’homme créa la Bible, cit., intitulé : « la vérité hébraïque au risque d’un texte pluriel » (
cit., pp. 304-320, 422-430).
[87]
Modèle de Loi présenté plus haut, p. 21.
[88]
Nous avons évoqué ailleurs comment, déjà à l’époque de la
yaḥad de Qumrân, une filière ou famille pré-massorétique s’imposait comme majoritaire ; elle évincera les autres pour devenir exclusive après la chute de Jérusalem en 70. Voir
Et il y eut la Bible et la Torah, cit., pp. 318-320 ; « Genèse et avènement de la Bible chrétienne »,
cit., pp. 700-702. Les exégètes du Nouveau Testament doivent eux-mêmes modifier leur manière d’étudier les citations de l’Écriture dans les Évangiles et ailleurs. Il leur incombe de prendre en compte l’usage contemporain du pluriel textuel, et dès lors de se départir de toute norme tardive, qu’elle ait pour base la Bible grecque des Septante, qui est chrétienne, ou la Bible hébraïque comme telle, qui est juive.
[89]
Avec les Psaumes, considérés eux-mêmes comme prophétiques.
[90]
On en trouvera le catalogue complet dans GJ.
Brooke, « Parabiblical Prophétie Narratives », dans
The Dead Sea Scrolls afterFifty Years, Edited by P.W.
Flint and J.C.
Vanderkam, Leiden, 1998, pp. 271-301.
[91]
Ainsi, les membres de ces communautés se désignaient eux-mêmes comme les « fils de Sadoc », lignée sacerdotale dont le prophète Ézéchiel souligne le rôle et l’importance. Voir B. Z.
Wacholder, « Ezekiel and Ezekielianism as Progenitors of Essenianism », dans D.
Dimant and U.
Rappaport ed.,
The Dead Sea Scrolls Forty Years of Research, Leiden, 1992, pp. 186-196 ; G.J.
Brooke, « Ezekiel in Some Qumran and New Testament Times », dans J.
Trebolle Barrera and L.V.
Montaner ed.,
The Madrid Qumran Congress. Proceedings of the International Congress on the Dead Sea Scrolls Madrid 18-21 March, 1991, Leiden, 1992, pp. 317-337.
[92]
Entre autres l’É
crit de Damas, le
Rouleau du Temple, la
Nouvelle Jérusalem, 4Q 405 frag 22, etc.
[93]
À l’exception de
11Q Ez ou
11Q4.
[94]
Voir B.
Chiesa, « Biblical and parabiblical texts from Qumran »,
Hénoch XX, 1998, pp. 131-151.
[95]
4Q 385, 4Q 386, 4Q 389 et 4Q 391.
[96]
Le texte d’Is 6, 1-2, avec les Séraphins criant « Saint, saint, saint… », y est jointe, tout comme en Ap 4, 6-8.
[97]
Éz 37, dans
4Q 385 frag. 2. Ce passage se trouvait dans l’exemplaire d’Ézéchiel retrouvé caché à Massada.
[98]
Concernant le thème de la rétribution, on peut comparer le frag. 3 1. 3-5 avec l’apocalypse de la fin du I
er siècle, le
IV livre d’Esdras (IV, 33-37).
[99]
Vers la fin du I
er siècle de notre ère, Flavius Josèphe affirmait que « le prophète Ézéchiel laissa deux livres »
(Antiquités judaïques X, 79). Ce témoignage est d’autant plus intéressant à relever que notre historien avait fait un séjour prolongé chez les Esséniens au cours des années 50 : c’est de celte période qu’il faut donc dater ses sources.
[100]
4Q Jera, l’un des plus anciens des textes de Qumrân.
[103]
D’une façon évidente
4Q Jerb.
[104]
Naturellement, la grotte n° 7, où il n’y avait que des textes grecs, bibliques et autres, n’en comprenait pas.
[106]
11QPa. Ce rouleau déployé mesure cinq mètres.
[107]
Dix-neuf psaumes en tout sont absents dans la section Ps 1 à 90. Le Ps 1 était connu cependant à Qumrân, car il est cité dans un
pésheren 4Q 174 : cf. plus haut, p. 23-24.
[108]
Ce sont :
4Q 522, 4Q Psb,
11Q Psb et 11Q PsApa.
[109]
Les deux en syriaque.
[110]
Figure dans toutes les éditions de la Bible grecque des Septante.
[111]
Texte cité plus haut, p. 25-26.
[112]
À Massada seulement, on retrouvera les restes d’un rouleau dont l’organisation est proche du Psautier massorétique :
Mas Psa (Ps 81, 2–85, 6) et Mas
Psb (avec deux colonnes, de Ps 147 à Ps 150). Ce Psautier venait probablement de Jérusalem ; il date d’environ 66. On a noté d’ailleurs que la famille du texte biblique représenté à Massada était bien plus « pré-massorétique » que les documents du même type retrouvés à Qumrân. Elle représentait la tradition textuelle qui s’imposera par la suite comme exclusive, et deviendra un jour le texte Massorétique. Voir E. Tov, « A Qumrân Origin for the Masada non-Biblical Texts ? »,
Dead Sea Discoveries 7, 2000, pp. 57-73.
[113]
En caractères paléo-hébraïques dans le texte.
[115]
Voir notre ouvrage
Et il y eut la Bible et la Torah, cit., pp. 243-244.
[116]
Se reporter à F.H.
Cryer, « Genesis in Qumran », dans F.H.
Cryer and Th.L.
Thompson,
Qumran between the Old and New Testament, Sheffield, 1998, pp. 98-112.
[117]
Voir J.
Jarick, « The Bible’s ‘Festival Scrolls’among the Dead Sea Scrolls », dans St. E.
Porter and C.A.
Evans,
The Scrolls and the Scriptures. Qumran Fifty Years After, Sheffield, 1997, pp. 170-182 (spécialement p. 171-172). Et
The Dead Sea Scrolls BIBLE, Translated and with commentary by M.
Abegg Jr, P.
Flint, E.
Ulrich, Edinburgh, 1999, pp. 612, 615-616.
[118]
Ainsi, dans
4Q Cantb, manquent les versets 4 à 7 du chapitre 4, à savoir ce texte : « Ton cou, la tour de David, bâtie par assises. Mille rondaches y sont suspendues, tous les boucliers des preux. Tes deux seins, deux faons, jumeaux d’une gazelle, qui paissent parmi les lis. Avant que souffle la brise du jour et que s’enfuient les ombres, j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens. Tu es belle, ma bien-aimée, et sans tache aucune. »