Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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Tome 89 2001/1

2001 Recherches de science religieuse

Éditorial

Pierre Gibert
Quelle que soit la marge d’erreurcinq ou six ansdans le décompte des années et donc des siècles de l’ère chrétienne, il est difficile d’ignorer qu’avec 2001 nous avons franchi le seuil d’une nouvelle année qui nous a fait entrer dans le XXIe siècle et dans le IIIe millénaire. Sans tomber dans la manie des bilans du siècle et du millénaire écoulés, notre revue ne peut ignorer cet événement.
Les Recherches de Science Religieuse sont nées en 1910, au début d’un autre siècle, dans un contexte particulièrement difficile de l’histoire intellectuelle de l’Église catholique. Si la crise moderniste, dans ce qu’elle avait de plus aigu, touchait alors à sa fin, elle n’était pas vraiment achevée. D’autres orages s’annonçaient, qui, à partir de 1914, feraient s’embraser l’Europe « chrétienne » dans une tuerie dont on commence aujourd’hui seulement à percevoir l’absurdité et le terrible bilan humain.
Comme tant d’institutions et de champs d’étude, la théologie y laisserait ses morts, des êtres de chair et de sang d’abord, dont, pour les RSR, le P. Rousselot est la figure emblématique, mais aussi des idées et des principes violemment interrogés par le scandale de la violence et du mal que l’homme fait à l’homme et dans lesquels tel philosophe contemporain n’hésite pas à voir une sorte de tombeau symbolique de l’humanité, de la religion et peut-être du christianisme.
Or les RSR ont continué d’exister. Quatre-vingt dix ans après, notre revue peut-elle risquer une relecture ? Peut-elle fournir les clés d’une intelligence qui serait plus pénétrante que nombre de lectures qui ont déjà été proposées et qui ne manqueront pas de l’être dans les prochaines années ?
Ce serait sans doute prétentieux. Serait sans doute plus pertinente une lecture de la revue elle-même en fonction des événements marquants de ce siècle. Mais il y a là avant tout travail d’historiens.
Sans préjuger des résultats d’un tel travail, ne faut-il pas se risquer à évoquer une dimension particulière du Christianisme qui autoriserait à lire ce siècle avec pertinence justement pour susciter une dynamique d’espérance ?
Dans un ouvrage récent, Mémoire du mal, Tentation du bien. Enquête sur le siècle (Ed. Robert Laffont, Paris, 2000), Tzvetan Todorov voit dans « un régime politique inédit, le totalitarisme », et dans ses « deux variantes », le communisme et le nazisme, la malédiction dominante du XXe siècle, en Europe notamment, même si ce siècle et cette région du globe ne s’y réduisent pas. Mais pour juger une domination de près de quatre-vingts ans, Todorov a préféré prendre le parti de repérer des hommes et des femmes qui ont mis à mal ce système à la fois multiforme et singulièrement uniforme quant au fond et à ses effets broyeurs de dizaines de millions d’êtres humains.
Il ne m’appartient pas de juger des critères du choix de Todorov. Je me contente de noter que, sauf brèves allusions ou tel exergue, le Christianisme ne semble pas pour lui avoir ou avoir eu son mot à dire sur ce phénomène qu’il juge radicalement nouveau et donc typique de l’époque moderne.
Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître et au risque d’encourir le reproche d’anachronisme, il n’est pas sûr que les choses soient aussi radicalement nouvelles que Todorov veuille bien l’affirmer, et qu’en l’occurrence le Christianisme ne soit pas déjà intervenu et n’ait pas déjà proposé sa lecture. Aussi, sans opposer à son propos une sorte de contre propos, et à ses « témoins », des contre témoins, deux éléments semblent autoriser ici une sorte de « lecture chrétienne » du même phénomène : d’une part, l’engagement de certains chrétiens et chrétiennes qui, face à ces deux formes de totalitarisme, se dressèrent contre lui jusqu’au martyre au nom de leur foi et de leur sens de l’homme, et, d’autre part, un modèle de lecture directement issu des Écritures, la littérature apocalyptique. Celle-ci, entre le IIIe siècle avant notre ère et le IIe après, se répandit dans le Judaïsme puis dans le Christianisme, dans l’héritage certes du prophétisme, mais surtout en raison d’un contexte politique qui mettait gravement en cause ce qui faisait l’espérance et même la foi tant des Juifs que des Chrétiens.
Du livre de Daniel, regroupant dans sa rédaction finale des récits de genres apparemment différents, au livre de l’Apocalypse de Jean, un élément apparaît aujourd’hui central : la dénonciation du pouvoir politique perçu comme un totalitarisme avant la lettre.
Certes, tout se joue selon une sorte de théâtre métaphorique. Mais l’attention est vite attirée par ce qui est l’objet premier de ce théâtre dont l’avant-scène serait occupée et perturbée par le martyre des croyants : dans le livre de Daniel, une impressionnante et terrifiante statue d’or, à laquelle admiration et culte doivent être voués sous peine de mort (Dn 3,125…), et dans l’Apocalypse de Jean, la Bête à sept têtes et dix cornes à diadèmes, surgissant de l’abîme et répandant terreur sur la terre non sans exiger, elle aussi, un véritable culte (Ap 13,18…). Dans tous les cas, le symbole du pouvoir politique apparaît terrifiant, absolu, destructeur et donc désespérant, à tel point que conduisant soit à la mort soit à l’apostasie, il amène les témoins déjà martyrisés à se révolter contre un tel pouvoir et une telle puissance de destruction :
« … je vis sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés pour la parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient rendu. Ils crièrent d’une voix puissante : Jusques à quand, Maître saint et vrai, tarderas-tu à faire justice, à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ? » (Ap 6,910).
Il n’y a pas ici à faire la part de la littérature ou du jeu des métaphores : c’est un véritable cri qui surgit face à la violence du pouvoir, un pouvoir qui a le temps pour lui et dispose de tous les moyens de tuer âmes et corps. Et l’écriture même de ces textes, dans l’invitation à l’espérance qui en fin de compte les motive, témoigne de cet état de déréliction que connaissent ceux qui se sentent livrés à une puissance sans recours ni rival. La nuit nazie d’Auschwitz ou des condamnés du 20 juin 1944, la nuit communiste de la Kolyma ou du Laogaï ressortissent ni plus ni moins à ce désespoir apocalyptique. De même, ces pouvoirs absolus et terrifiants sont parfaitement symbolisés, jusque dans le simulacre de fascinantes liturgies, par la statue d’or dressée dans le livre de Daniel ou par la Bête montant de l’abîme dans l’Apocalypse johannique.
Le XXe siècle fut-il un siècle apocalyptique comme le IIe siècle avant notre ère le fut aux Juifs pieux ou les premiers siècles de notre ère aux chrétiens ? En tout cas, le monstre politique n’attendit pas notre époque pour se manifester dans toute sa puissance de violence et de destruction, même si ce fut le privilège de notre époque de le porter, par l’extension de ses moyens et la radicalité de ses idéologies, à un degré tel qu’on peut légitimement s’interroger, comme le font Todorov et quelques autres, sur la spécificité qui impliquerait une différence de nature par rapport à ce qui fut dans les temps anciens.
Chaque époque a tendance, en fonction de ses expériences, à mettre l’accent sur un point plutôt que sur un autre de tel texte ou livre biblique. La sensibilité au mal de notre fin de siècle ne peut qu’attirer la lecture du côté d’une intelligence politique des apocalypses dénonçant le politique dévoyé en totalitarisme.
La prudence s’impose, ne serait-ce que pour des raisons d’épistémologie. Elle ne doit cependant pas réduire cette liberté des Enfants de Dieu dans l’interprétation de ces Écritures qui, depuis plus de vingt siècles, ont puissamment contribué à donner sens à ce que vivaient nos prédécesseurs.
Le XXe résonne des échos des monstres apocalyptiques. On les reconnaît dans cette part de la littérature biblique qui émergea du désespoir et de la révolte pour une espérance que nous voudrions rappeler au seuil de ce siècle XXIe et de ce millénaire IIIe de l’ère du Christ.
Cette année 2001 nous fera nous interroger sur des thèmes moins dramatiques en deux dossiers qui constitueront l’essentiel des numéros à paraître en juin et en septembre.
Pour le premier, plusieurs collaborateurs de confessions chrétiennes différentes s’interrogeront sur l’Å“cuménisme. Nul n’ignore l’essoufflement dont celui-ci témoigne et les impasses dans lesquels a parfois l’air de s’échouer le dialogue entre confessions, toutes difficultés qui ont paru à plusieurs aggravées par des documents officiels récents émanant tant de l’Église orthodoxe que de l’Église catholique. Nous proposerons donc à nos lecteurs une sorte d’état des lieux, en espérant clarifier les choses à défaut de pouvoir les faire notablement avancer.
Un deuxième dossier portera sur les rapports entre Bible et littérature. Par-delà les fondations canoniques et les exigences critiques, la Bible réapparaît aujourd’hui dans son unité et dans sa dimension littéraire, dans son ensemble comme dans ses différents livres. Inspiratrice en outre d’autres Å“uvres littéraires dans les cultures qu’elle a traversées, la Bible s’est aussi faite Å“uvre littéraire dans nombre de traductions, depuis le XVIe siècle notamment. Qu’est-ce qui caractérise la Bible comme littérature ? peut-elle encore s’imposer comme Å“uvre littéraire dans des traductions nouvelles, précisément conçues avec ce souci ? Des exégètes, mais aussi des écrivains et des théologiens reprendront ces questions auxquelles ce dossier voudrait ouvrir.
Quant au présent numéro, il propose une série de quatre articles qui, pour appartenir à des moments culturels très différents, n’en traitent pas moins de sujets importants : de la nature des Écritures au temps du Christ à la réflexion sur le temps de S. Augustin, des problèmes de traduction des termes premiers de l’expression de la foi au Pérou au XVIIe siècle, aux réflexions de Kirkegaard sur l’amour humain.
Reste à conserver la confiance que les lecteurs font aux RSR. L’exigence de rigueur intellectuelle que nous voulons tenir et le souci d’ouvrir des champs à la réflexion religieuse et théologique restent plus que jamais les nôtres. À un moment où la lecture devient difficile, où nombre d’ouvrages et de revues cèdent à la facilité de demandes superficielles ou par trop immédiates, nous pensons que les RSR ont un service à rendre dans la clarté de l’expression comme dans la rigueur de la pensée. Que les lecteurs nous gardent leur confiance est pour nous le meilleur moyen de savoir que nous sommes dans une voie juste.
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