Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 271 à 287
doi: en cours

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Chronique

Tome 89 2001/2

2001 Recherches de science religieuse Chronique

Le drame de la théologie au xxe siècle

À propos du Journal d’un théologien (1946-1956) du P. Yves Congar

Bernard Sesboüé, Faculté de théologie du Centre Sèvres, Paris
Le Journal d’un théologien [1] paru en octobre 2000 aux éditions du Cerf est un ouvrage terrifiant. Terrifiant par ce qu’il révèle de la vie secrète de l’Église catholique au XXe siècle ; terrifiant, si l’on considère la personne en cause, non pas un transfuge mais un croyant fidèle ; terrifiant plus encore si l’on pense que ce théologien, longtemps soupçonné et marginalisé, interdit de publier pendant des années, est sans doute le plus grand ecclésiologue de son temps et deviendra l’un des experts les plus influents de Vatican II, avant d’être créé cardinal à l’extrême hiver de sa vie. « Si l’on traite ainsi le bois vert... »
Sans doute plus d’un lecteur sera surpris par l’extrême vigueur, et même la verdeur des propos tenus [2]. Tous ceux qui ont connu le P. Congar savent qu’il n’avait pas un caractère facile : lui-même le reconnaît en parlant de sa jeunesse (p. 46). Sa sensibilité extrêmement vive le faisait réagir à la moindre contrariété en des mouvements d’humeur qui n’avaient pas de suite. Son journal en témoigne largement. Pour le comprendre en vérité, il faut bien voir à quel genre littéraire il appartient. Il ne s’agit pas de mémoires — sauf peut-être le premier document intitulé Mon Témoignage –, dans lesquels un auteur relit son passé avec le recul du temps et cherche à porter un jugement pondéré sur les hommes et les choses qu’il a connus, mais d’un journal, écrit à chaud au jour le jour, où l’auteur jette à la hâte sur le papier ce qui lui arrive avec tous les sentiments non contrôlés qui l’habitent au moment même : irritation, dégoût, colère, découragement, pessimisme, solitude, dramatisation, violence verbale, mais aussi élans spirituels émouvants. Il ne se surveille pas et n’écrit que pour lui. Son style est parfois lâche, les erreurs dans les dates et les noms de personnes sont nombreuses, visiblement il ne se relit pas. Le lecteur doit donc « décoder » cette immédiateté et faire la part de ce modus dicendi. Je ne dis pas cela pour émasculer la radicalité du témoignage, mais pour honorer l’auteur dont la personne se situe au delà et au dessus de certains débordements. Il y a quelque chose des Tischreden de Luther dans ce journal. Sans doute Y. Congar ne voulait-il pas que ces papiers soient dispersés et avait-il à cÅ“ur que le message dont ils étaient porteurs passe à la postérité [3]. Mais nous ne savons pas sous quelle forme ni quand.
Cet ouvrage dépasse le cas d’un seul homme. On pense inévitablement, en le lisant, à celui du P. Henri de Lubac qu’on y trouve d’ailleurs plusieurs fois mentionné. Le théologien jésuite a pour sa part publié, quelques années avant sa mort, un analogue de ce journal, avec son Mémoire sur l’occasion de mes écrits [4]. Le genre littéraire de ce livre et le tempérament de son auteur sont sans doute différents, mais les deux théologiens parlent l’un et l’autre du même combat qu’ils ont mené, en même temps sinon ensemble, de celui d’une théologie vivante et ressourcée dans la tradition, s’attaquant à l’édifice massif et intemporel de la théologie scolastique à prédominance romaine [5]. Ils ne sont d’ailleurs pas seuls en cause, bien des noms, souvent prestigieux, seraient à citer dans les deux familles dominicaine et jésuite, et ailleurs. Vu sous cet angle, le Journal de Y. Congar apporte une contribution importante à l’histoire dramatique de la théologie au XXe siècle.
Il apporte aussi, de manière originale, une contribution ecclésiologique. À ces divers titres il mérite l’analyse et la réflexion.
 
Les documents et les événements
 
 
L’ouvrage se présente comme le montage, fait avec une grande compétence par E. Fouilloux qui le présente et l’annote avec précision, d’une suite de documents qui ne sont pas tous homogènes. Il y a d’abord un texte intitulé Mon Témoignage, écrit de 1946 à 1949, où le théologien retrace rapidement l’histoire de son enfance à Sedan, de sa vocation et du rôle qu’y joua l’Abbé Lallement, de son entrée au séminaire des Carmes à Paris puis chez les dominicains, et de ses premières années dans l’Ordre avec son amitié pour les P.P. Chenu et Féret. Ce document s’arrête pour l’essentiel à 1932, mais nous livre les premières orientations essentielles du théologien, en particulier son engagement Å“cuménique.
Suit le journal de son voyage à Rome en mai 1946 avec le P. Féret. Pendant la guerre une première crise a marqué le Saulchoir et a frappé le P. Chenu. Congar était alors prisonnier de guerre en Allemagne. Mais à son retour il constate que l’affaire n’est pas lavée et que l’avenir du Saulchoir est en cause. D’autres affaires sont en cours : dénonciations diverses, la critique faite par La Maison-Dieu de la nouvelle traduction latine du Psautier, jugement qui a profondément déplu à Pie XII. Ce voyage des deux amis à Rome a pour but de clarifier ces problèmes avec leur Père général et aussi, comme il se doit en pareille situation, rendre visite à tout ce qui compte en théologie romaine, les gens du Saint-Office bien sûr, la Congrégation des Séminaires et universités, mais aussi les dominicains de l’Angelicum et les jésuites de la Grégorienne. Ils rencontrent également Mgr Montini et sont reçus en audience par Pie XII. Le regard et les jugements de Congar sur l’Église à Rome sont acérés, justes le plus souvent, et suggestifs pour ceux qui connaissent un peu le monde ecclésiastique romain. Congar y exprime sa déception devant le décalage entre les préoccupations d’une Rome « ecclésiocentrique », naïvement triomphaliste, et l’évolution du monde, il réagit vivement devant le luxe des palais ecclésiastiques romains [6] ; mais il laisse aussi jaillir sa grande émotion devant les témoignages de la foi exprimés dans les catacombes. Les deux théologiens amis rentrent au Saulchoir espérant avoir bien assaini la situation : ils verront vite qu’il n’en est rien.
Les « premières alarmes », objet du document suivant, se font en effet vite entendre : elles tournent autour de l’orthodoxie doctrinale des dominicains, de la réunion de l’assemblée fondatrice du Conseil Œcuménique des Églises à Amsterdam en 1948 et de la difficulté pour Congar de rééditer Chrétiens désunis et de publier Vraie et fausse Réforme dans l’Église. Le souci, sans cesse contrarié, de publier ses travaux est alors lancinant chez lui. C’est l’époque de la préparation et de la sortie de l’encyclique Humani generis. « Le moment est mauvais » pour l’Å“cuménisme.
Le climat se détériore au point d’en venir à la crise de 1954, qui conduit à ce que le théologien appelle la « grande purge » et dont la chronique forme le document le plus important. Les prêtres ouvriers sont interdits de travail et parmi eux le groupe nombreux des dominicains [7]. Leurs conseillers Féret et Chenu sont mis en cause. Congar, qui était plutôt resté à distance de cette expérience, se voit privé de sa chaire au Saulchoir et connaît trois exils successifs à Jérusalem, à Rome et à Cambridge. Le Saulchoir connaît une crise analogue à celle de Fourvière en 1950. Un dernier groupe de textes complète le volume, sous un indicatif qui vient encore du théologien : « Et Lazarus similiter mala… » Parmi eux, la lettre écrite à sa mère pour ses 80 ans est un véritable De profundis. Congar crie sa détresse du plus profond de l’abîme. Heureusement, la fin de l’année 1956 verra son retour en France et son affectation à Strasbourg.
 
Congar et la tâche théologique du xxe siècle
 
 
Le XXe siècle théologique et doctrinal a commencé par la crise du modernisme. La théologie et la science historique avaient suivi des routes trop longtemps indépendantes pour que le clash ne se produise pas un jour entre elles. La critique historique s’attaque à l’interprétation de l’Écriture et pose des questions nouvelles sur son inspiration ; elle fait de même en ce qui concerne l’« évolution » des dogmes. La philosophie met en cause la notion de révélation, ce qui rejaillit sur toute la théologie fondamentale et la compréhension de l’acte de foi. Les réponses hâtives des modernistes apparaissent pour l’essentiel inacceptables. Mais aussi les théologiens et les philosophes chrétiens qui essaient de dialoguer avec eux pour faire avancer les questions sont à l’époque durablement suspectés. N’en prenons pour exemple que le cas de Maurice Blondel, qui exercera une influence réelle sur les jeunes théologiens du moment. Rome, estimant qu’il y a le feu à la maison, réagit alors avec une grande fermeté, et même avec la dureté que l’on sait [8]. Mais l’hibernation des problèmes ne peut suffire à les résoudre. Entre les deux guerres mondiales, la théologie se présente, d’une part, comme un système tout fait qui entend s’imposer à tous mais qui ne convainc plus et, d’autre part, comme un immense chantier ouvert à la recherche et où tout reste à faire. En 1931-32, Y. Congar lit peu après leur parution les Mémoires pour servir à l’histoire religieuse de notre temps d’Alfred Loisy [9] :
Dès lors se forma en moi, avec une réaction critique très ferme, la conviction que notre génération avait pour mission de faire aboutir, dans l’Église, ce qu’il y avait de juste dans les requêtes et les problèmes posés par le modernisme (p. 24).
Il partage sa préoccupation avec son ami Chenu et forme alors un projet déjà net, qu’il réexprime ainsi en 1946 :
Nous sommes tombés d’accord aussi sur ce point que l’une des tâches de notre génération était de faire aboutir les requêtes valables du modernisme. Ici, il faut bien comprendre.
Il y a deux choses dans le modernisme ; toutes deux ont été gauchies et gâchées par lui, mais toutes deux, aussi, recouvrent de vrais problèmes. Il y a la tentative d’appliquer au donné chrétien, qui se présente comme un donné historique, les méthodes critiques. […] Et il y a eu une philosophie religieuse comportant toute une interprétation de l’acte de foi, de l’insertion du croyant dans l’Église (Tyrrell, etc.). De cette philosophie, je me suis formulé, avec le temps, la requête de fond valable. C’est ce que j’appelle « le point de vue du sujet », dont je vois bien la liaison avec une ecclésiologie de la « Gemeinschaft » et avec une foule d’autres points. […] Mais, dans la nécessaire réaction contre le modernisme, le valable a été balayé comme le dévoyé. On a fait triompher des points de vue étriqués d’une « théologie » ( ?) à la fois non critique et toute faite, mécanique, vidée de la sève des sources et du contenu de la contemplation de foi. […]
Il s’agissait donc de restituer à la théologie sa dimension historique et sa dimension de connaissance religieuse vivante. Avant même de le connaître, je pressentais qu’un homme avait attaqué déjà ces problèmes : Möhler (pp. 59-60).
Certaines de ces phrases auraient pu être signées par le P. de Lubac, en particulier l’appel à « la sève des sources ». Lui-même faisait l’éloge de Möhler dans son livre germinal, Catholicisme. Dans les années 40, il participait à la création de la collection Sources chrétiennes [10]. Ce « retour aux sources » fut vite soupçonné de prétendre faire l’impasse sur la théologie scolastique du IIe millénaire ou au moins de dévaloriser celle-ci au nom d’une confrontation avec le témoignage des Pères.
Le discernement opéré par Congar s’accompagne, comme on le voit, d’une discrète mais ferme récusation de la théologie alors dominante. D’ailleurs les deux amis, Congar et Chenu, étaient aussi d’accord « sur la nécessité de ‘liquider’ la ‘théologie baroque’ », c’est-à-dire la théologie scolastique et néo-scolastique des Temps modernes. Mais en 1946, Congar peut constater que l’affaire est devenue sans objet, « puisque la ‘théologie baroque’se liquide chaque jour et que les jésuites sont parmi les plus féroces de ses liquidateurs » (p. 24). Revenant sur la chose, il précise : « Depuis la guerre, la théologie baroque est trahie et ‘liquidée’ par ceux-là même qui seraient par état les vestales de son feu sacré. Laissons-la se liquider elle-même » (p. 59). À travers l’humour des propos, on remarque une certaine similitude de projet, malgré de grandes différences, entre les dominicains du Saulchoir et les jésuites de Fourvière.
La première tâche est donc de faire Å“uvre de critique sérieuse et de respect de l’histoire et de ses développements, c’est-à-dire aussi d’honorer la tradition. La seconde est de faire droit à une théologie du sujet. Cette double préoccupation revient plusieurs fois sous sa plume (p. 70). On a vu que Congar y voyait un lien avec une ecclésiologie de la communauté. De son côté, le P. de Lubac, dévôt de la tradition, faisait une large place à l’histoire dans Catholicisme et y esquissait même un chapitre de théologie de l’histoire. Un peu plus tard, il appliquait à l’étude de saint Thomas la méthode historique et montrait dans son Surnaturel que la doctrine du docteur angélique sur le désir naturel de Dieu n’était pas celle que la théologie officielle professait.
De telles méthodes ne pouvaient que provoquer fissures sur fissures dans le bloc de la systématisation théologique régnante, qui prétendait être la seule possible et revendiquait une pérennité totale. Cette théologie entendait se confondre pratiquement avec le dogme. S’en prendre à elle revenait vite à se faire taxer d’hérésie, et très particulièrement de modernisme. L’accusation de modernisme sera récurrente au cours du siècle. La prestation du serment antimoderniste sera exigée de tous les enseignants en théologie jusqu’au concile de Vatican II. Déjà en 1942, le P. Chenu s’était fait accuser de modernisme en plein Saulchoir par son confrère le P. Thomas Philippe. En 1947 le P. Garrigou-Lagrange formulera un reproche analogue dans son fameux article sur la « nouvelle théologie » [11]. La hantise du modernisme sera sous-jacente à la rédaction de l’encyclique Humani generis de 1950. Le même soupçon flottera encore à Vatican II dans les coulisses de la minorité conciliaire. Le refus du modernisme est au cÅ“ur de la récusation de l’Å“uvre de Vatican II par Mgr Lefebvre [12].
Ce grand défi entre une théologie officielle et figée dans son système et une recherche historique inlassable habitée par le souci des sources traversera une grande part du XXe siècle. Les confidences du P. Congar inscrivent son Å“uvre dans ce grand combat. Mais ces déclarations d’intention le mettaient inévitablement sur la voie de la contradiction et du soupçon. Il n’est pas étonnant qu’avec quatre ans de retard il tombe sous les mêmes coups que les jésuites de Fourvière.
L’autre préoccupation majeure du jeune Congar est celle de l’Å“cuménisme. Elle est très précoce dans son itinéraire : « Ma vocation ecclésiologique et unionique m’est apparue en 1929 et 1930 » (p. 20). Elle est donc liée à sa spécialisation en ecclésiologie. Très vite, il participe à des réunions confidentielles, en France, en Allemagne et jusqu’à Rome avec diverses personnalités du monde du Protestantisme et de l’Ordiodoxie. Il est persuadé qu’à cette époque « seuls des contacts personnels rendent possible » un véritable travail (p. 26). Chrétiens désunis (1937) sera son premier ouvrage. Dès lors, son engagement dans le mouvement Å“cuménique est sans faille. C’est pour lui l’aspect « prophétique » de son Å“uvre : « Travail prophétique = qui ouvre et sert le développement » (p. 72). En ce domaine, il a conscience de s’aventurer sur un secteur frontière et de risquer le soupçon ou la censure. Il n’avait que trop raison.
 
La détresse d’un homme
 
 
Les soupçons à l’égard de ses travaux s’élèvent dès le début de sa carrière, pour ce double motif de ses options ecclésiologiques et de son engagement Å“cuménique. Ils l’atteignent dans ses forces vives, au cÅ“ur de sa vocation de dominicain et de théologien. La réaction est rapidement douloureuse. Dès 1950, Y. Congar estime « qu’il est impossible que je regagne jamais la confiance romaine. […] Quand on a l’étiquette, on ne peut se l’enlever » (p. 161). Dès ce moment son moral est atteint et il totalise une première série d’échecs de ses entreprises théologiques (p. 183). En 1952 il va jusqu’à avouer : « Actuellement, je crois que si j’avais l’occasion d’être pris dans un accidentée ne ferais rien pour l’éviter » (p. 188). Il parle des « deux plus mauvais jours de ma vie. […] ‘Ils’ me laisseront pourrir » (p. 189). On ne peut que lui laisser la parole : « Cela me fait un mal infini, insondable. Je ne sais pas où cela finira ; où je finirai » (p. 190). « Dans les meilleurs moments, je réalise tout cela sous le signe de la volonté de Dieu et de la croix, de la pénitence pour mes péchés, du service de la Vérité à travers la contradiction » (p. 208).
Au moment de la « grande purge », en 1954, le marasme intérieur du P. Congar se redouble. Le séjour forcé à Rome, dans l’attente d’une décision qui ne vient pas, le brise. « Je suis blessé, gravement, douloureusement. Il y a un degré de torsion qu’on ne peut dépasser sans abîmer quelque chose » (p. 289). Dans des pages émouvantes d’interrogation sur la conduite à tenir (pp. 302-306), il envisage toutes les hypothèses. Il fait le point de toutes ses divergences avec l’enseignement officiel de l’Église romaine — tout en professant qu’il n’est pas protestant — : ecclésiologie, mariologie, anthropologie, appréciation de la Réforme. Faut-il alors continuer son travail, « vaille que vaille », ou plutôt « me déclarer de telle manière que, dans un avenir assez proche, quelque chose se rompe ? Ne devrais-je pas, même, avoir l’honnêteté de dire à mes supérieurs que je ne puis plus enseigner au nom de Rome, avec une mission canonique de Rome ? » (pp. 304-305). Ou lui faut-il se limiter à travailler dans des secteurs où la recherche de la vérité est possible ? Plus radicalement :
Devenir orthodoxe ? (pas anglican […]). Mais […] il y a vraiment quelque chose d’apostolique à Rome que les Orthodoxes n’honorent pas. […] Me faire réduire à l’état laïc, et avoir une position (Hautes Etudes ou autre) me permettant de vivre et de travailler ? Mais quelle aventure ! Ma mère ; ma famille ; neveux et nièces … J’ai une vocation sacerdotale et dominicaine. Or on n’est heureux que dans sa vocation. Elle représente la volonté de Dieu. Je n’aime pas ce genre d’hommes. Alors quoi ? (pp. 305-306).
Ces réflexions sont un véritable exorcisme devant des tentations qui lui traversent l’esprit. Il faut admirer le réflexe, à la fois authentiquement chrétien et catholique, qui lui fait rejeter l’hypothèse un instant évoquée. Mais il faut aussi être attentif au fait qu’un tel homme en soit acculé à se poser de telles questions.
L’inventaire des reproches mentionnés dans les longues conversations au Saint-Office avec le P. Gagnebet, qui ont valeur d’instruction de son procès, est affligeant par leur inanité : trop parler du sacerdoce des laïcs, parler de l’intégrisme, avoir appelé Luther un « génie religieux », ne pas citer suffisamment Pie XII, etc.
Le paroxysme de la désolation est atteint dans la lettre envoyée de Cambridge à sa mère pour ses 80 ans en septembre 1956 :
Pratiquement, ils m’ont détruit. Autant qu’il peut être en eux, ils m’ont détruit. Tout ce à quoi j’ai cru et me suis donné m’a été retiré : Å“cuménisme (je n’ai rien fait, ou presque, depuis 39 !), enseignement, conférences, action auprès des prêtres, collaboration à Témoignage chrétien, etc. ; participation aux grands congrès (Intellectuels catholiques, etc.).
On n’a pas touché à mon corps : en principe, on n’a pas touché à mon âme ; on ne m’a rien demandé. Mais la personne d’un homme n’est pas limitée à sa peau et à son âme. Surtout quand cet homme est un apôtre doctrinal, il est son action, il est ses amitiés, ses relations, il est son rayonnement normal. On m’a retiré tout cela ; on a piétiné tout cela, et ainsi, on m’a profondément blessé. On m’a réduit à rien et, pour autant, on m’a détruit. Quand, à certains moments, je revois ce que j’avais ambitionné d’être et de faire, ce que j’avais commencé de faire, je suis pris d’un immense crève-cÅ“ur.
Et je sais que c’est sans remède. Je les connais. Je sais que, quand il poursuivent quelqu’un, c’est jusqu’à la mort.[…]
C’est atroce d’être ainsi tué vivant (p. 427).
À la même époque il évoque des doutes dans sa foi : « Je voyais venir le jour où je n’aurais absolument plus la foi. J’hésitais dès lors à accepter une prédication » (p. 432) ; il évoque aussi la mort : « La mort ? J’y ai souvent pensé. Mais non. Pas plus que je ne puis quitter l’Ordre » (p. 434). Mais il fait aussi son examen de conscience sur ses responsabilités : vanité de son personnage peut-être ? Et il se ressource auprès des grands témoins de la foi, Abraham, Moïse, la vérité du Christ en croix.
Il fallait citer ces textes, avec un immense respect pour l’homme qui a traversé le feu d’une telle épreuve, pour un homme qui a souffert pour l’Église et par l’Église. Il faut que son cri soit entendu pour toujours dans la vie de celle-ci. Ce cri nous apprend qu’il est d’autres violences que la violence physique et que l’on peut faire couler le sang de l’âme.
 
Un combat pour l’homme
 
 
Dans sa détresse, Congar se sent pris en tenaille entre son souci d’obéir à l’Église, et son sens de l’homme et de la justice. Il fait appel au « droit naturel » (p. 162) et exprime ainsi le dilemme dans lequel il se trouve : « Je suis absolument fidèle. Mais je ne peux pas ne pas envisager l’hypothèse qui pourrait s’imposer concrètement, celle où je ne pourrais être vrai qu’en me mettant hors de la légalité » (p. 185).
L’obéissance lui pose un problème de conscience : « Tout ne se réduit pas à l’obéissance, surtout à une obéissance mécanique, sans dialogue » (p. 292). Or comme réponse à tout, on ne lui tient que le langage de l’obéissance :
Le fond du débat est donc une nouvelle conception de l’Église qu’on veut nous imposer, et dont la base est 1°) une réduction de tout à l’obéissance et au rapport Autorité-subordonnés ; 2°) une nouvelle conception de l’obéissance, de style superjésuitique [13]. L’Ordre de saint Dominique est ontologiquement rebelle à cela (p. 243).
Il y a même plus dans sa pensée : les traditions électives et assez démocratiques de l’Ordre dominicain lui apparaissent comme un contre-pouvoir nécessaire dans la vie de l’Église : « Nous sommes une résistance, c’est-à-dire que nous sommes la seule force organique qui pense, qui a une indépendance » (p. 241). « Du point de vue romain actuel, c’est-à-dire totalitaire et paternaliste, c’est scandaleux. De notre point de vue à nous, du point de vue d’un service loyal de la vérité, des chances de la liberté et de la vérité dans l’Église, c’est un trésor sans prix » (p. 243).
Aussi, dit-il, « j’ai peur aujourd’hui que l’absolu et la simplicité de l’obéissance ne m’entraîne à une complicité avec l’abominable régime de dénonciations secrètes qui est la condition essentielle du ‘Saint-Office’, centre et clef de voûte de tout le reste » (p. 270). N’oublions pas que celui qui tient ces propos a en fait obéi jusqu’au bout.
Car, de l’autre côté, il y a la justice pour l’homme. Or Congar reproche au système romain une anthropologie de Grand Inquisiteur : « Manque d’intérêt à l’homme, de considération de l’homme, de respect de l’homme » (p. 303). C’est pourquoi il crie son besoin de justice :
Je suis réduit presque à zéro : à une impuissance totale. Je me heurte à un système impitoyable, qui ne peut ni corriger, ni même reconnaître ses injustices, et qui est servi ou représenté par des hommes désarmants de bonté et de piété. Or ce n’est pas de bonté que j’ai besoin, mais de justice (p. 349).
 
Le refus d’un système
 
 
On l’a compris : Congar est en réaction constante contre ce qu’il appelle le « système » romain. C’est un « régime de délation et de police » (p. 195). E. Fouilloux parle même à son sujet d’un complexe anti-romain (p. 64). Dans ce système, la clé de voûte est le Saint-Office, qui exerce une véritable dictature et à l’égard duquel le théologien ressent une sorte de haine : il « a barre absolument sur tout, y compris la Secrétairerie d’Etat et le Pape lui-même » (p. 137). Quand il intervient, tout le monde a peur (p. 156).
L’autorité du Saint-Office s’appuie largement sur le double régime de la dénonciation et du secret. « Je parle une fois de plus, et avec force, du caractère inhumain et non-chrétien du régime actuel de dénonciation et de centralisme totalitaire » (p. 280). La dénonciation est courante ; elle vient des franges extrémistes et intégristes du catholicisme. La France mérite sans doute en ce triste palmarès un premier prix, car beaucoup des dénonciations viennent de France (p. 162). Or à Rome on a pris l’habitude d’accueillir avec bienveillance les dénonciations, surtout si elles se répètent. On se dit : « il n’y a pas de fumée sans feu ». Les dénonciations peuvent atteindre les personnalités les plus respectables. Or elles ont plu sur les théologiens du Saulchoir.
Avec les dénonciations il y a le secret. Le secret, imposé jusque dans des choses futiles, a pour objet de couvrir les responsabilités. Ce secret « anti-humain et antichrétien » (p. 274) ne permet pas à l’intéressé de connaître le fond de son affaire.
Chaque fois qu’on veut pousser un peu, on nous dit : Halte là !
Secret du Saint-Office. Et partout on se heurte à ce secret ténébreux, instrument d’une oppression absolument attentatoire à la vie des personnes et au respect de la pensée (p. 69).
Le secret ne permet pas de savoir de qui émane en définitive telle ou telle mesure ou à quel niveau d’autorité une chose est demandée. Le secret est au service de l’intimidation. On fait ainsi sentir que telle mesure serait opportune, pour satisfaire « en haut lieu ». Ce système a pour résultat de faire prendre aux autorités des Ordres religieux l’odieux de certaines mesures coercitives que le Saint-Office pourra prétendre n’avoir jamais exigées. On ne saura jamais, dans les deux cas du P. Suarez et du P. Janssens, si ces deux Supérieurs Généraux des dominicains et des jésuites ont d’abord voulu défendre leurs hommes, en prenant l’initiative de certaines mesures, afin d’écarter des menaces plus graves, ou s’ils en ont été les initiateurs convaincus. Ce doute taraude le P. Congar, car il met le ver dans le fruit de la confiance qu’il veut toujours avoir envers son Maître général.
Un autre trait, plus superficiel sans doute mais caractéristique, est courant à Rome. Quand une affaire est en cours et que les intéressés cherchent à savoir où elle en est, il se trouve toujours un monsignore pour les rassurer entre deux portes ou dans un couloir : « Ne vous inquiétez pas, cela n’est pas grave, etc… ». Le questionneur trop naïf rentre chez lui rassuré, tandis que son affaire suit son cours de manière inexorable au risque d’aboutir à des décisions graves. Le P. Général des dominicains confie ainsi : « C’étaient de bonnes paroles ; à Rome, vous savez, on est toujours aimable » (p. 211). De même, on dit à Congar qu’il peut bien écrire ; mais on rappelle en même temps à son Général qu’il est responsable de ce qui s’écrit et qu’il doit surveiller de près les dominicains français (p. 220).
 
Un combat ecclésiologique
 
 
Cette critique du système romain a un enjeu ecclésiologique. C’est là que ces événements sont à leur manière prophétiques du renversement à venir de Vatican II. L’Église romaine apparaît au théologien obnubilée par le souci de « sa propre justification » et de « sa propre glorification », emprisonnée dans la « papolâtrie » et la « mariolâtrie » :
L’ecclésiologie : absolutisation, glorification, justification de l’appareil, et réduction progressive, pratique (et même, dorénavant, théorique) de cet appareil à la Curie romaine. Pas même à la fonction apostolique du siège de Pierre, qui suppose l’Église, mais au système romain dont la Curie est l’instrument et le « Saint-Office » le nÅ“ud suprême. [Rome a pratiquement éliminé la réalité propre de l’ecclesia, pour réduire celle-ci à une masse dépendant d’elle, Curie romaine, en tout, au doigt et à l’Å“il. Et Rome a fait cela par des fictions, des négations de la tradition, des entorses et des dégâts ( ?) à l’histoire. Tout mon effort, dans la suite de Möhler, est de remonter ce courant. Conflit tragique] (p. 303).
Une ecclésiologie universaliste et sociétaire en est donc venue, dans un mouvement de centralisation multiséculaire et continu, à constituer ce système, qui en oublie la réalité concrète du mystère de l’Église, Peuple de Dieu, et des Églises qui forment l’Église. Or toute l’Å“uvre ecclésiologique de Congar s’inscrit là contre :
Je sais (et « ils savent » !) qu’à plus ou moins longue échéance, tout ce que je dis et écris est la négation du système. Oui là est mon vrai combat : dans mon travail théologique, historique, ecclésiologique et pastoral. Le cours que je fais en ce moment, De Ecclesia, exactement comme si de rien n’était, c’est cela ma vraie réponse, c’est cela ma vraie dynamite sous les fauteuils des scribes !
Ma résistance ne peut consister qu’en ceci : ne jamais lâcher, mais continuer et intensifier plutôt mon service de la Vérité. Je ne puis en avoir d’autre, mais, à cette résistance-là, je ne manque et ne manquerai pas (p. 271).
La revanche du P. Congar sera sa participation à l’élaboration de Lumen Gentium. En attendant, la critique se fait de plus en plus perçante : « Rome est étrangère à ces perceptions évangéliques profondes qui sont la grande préoccupation de nos fidèles et d’où part leur protestation » (p. 251). « Rome n’est vraiment préoccupée que de sa propre existence et de sa propre autorité, bien persuadée, c’est sûr, de servir Dieu. Mais qu’elle parle peu de lui ! » (p. 334). « Au fond, ils ne croient pas, ici, que l’ecclesia ait le Saint-Esprit » (p. 349).
Le théologien remarque avec justesse que le Saint-Office abuse de son rôle, en intervenant dans le domaine des options théologiques librement débattues entre les écoles : « Le tragique de la situation actuelle et de la façon dont s’exerce concrètement le magistère ordinaire romain [14], c’est que ce magistère fait sans cesse de la théologie et expose, avec l’autorité du magistère catholique, des posidons d’école théologique » (p. 221). Ce débordement a une incidence ecclésiologique grave, car le rôle du magistère est seulement de réguler l’authenticité du discours de la foi [15].
 
Le jugement sur les jésuites
 
 
À l’occasion de son premier voyage à Rome, Congar se forme une idée du rôle de la Compagnie de Jésus dans l’Église. Il commence ainsi :
Et d’abord, j’ai conscience de n’avoir pas, à aucun degré, envers la Compagnie de Jésus, ces préjugés passionnés et mesquins que le public nous prête, pas toujours à tort. J’ai de bons amis jésuites, avec lesquels je travaille ou suis prêt à travailler fraternellement (p. 89).
Mais à l’égard de l’institution de la Compagnie comme telle, son jugement n’est pas tendre, encore que mélangé. D’une part, il semble être fasciné par l’activité bien organisée et l’efficacité de ses entreprises. Manifestement les maisons jésuites romaines avec leurs Instituts et leurs bibliothèques (p. 343) font impression sur lui, « magnifiquement installées, dotées de moyens et de personnel. Là où nous aurions un ou deux Pères, ils en ont 10 » (p. 89). D’autre part, ses jugements sont nuancés sur les hommes et même plutôt bienveillants. Il est, par exemple, sensible à la riche personnalité d’un P. Arnou. Son portrait du P. Boyer est croqué avec une finesse qui n’est pas féroce. Au fond, il n’est pas plus tendre pour ses frères dominicains pendant le chapitre d’élection du successeur du P. Suarez. Cependant, le reproche porté sur le « système » est radical :
Ce qui frappe ensuite, c’est l’accord parfait de style et d’esprit qu’il y a entre la Compagnie et le système romain de la Curie. Ce système des Congrégations, cet appareil d’autorité et de gouvernement qui est comme la croûte de l’Église vivante, évangélique et pneumatique ; pour ce système et cet appareil de la Curie, dans lequel nous ne serons jamais à notre aise, la Compagnie est comme faite sur mesure. Elle en représente l’instrument exactement proportionné, le service parfait. Il y a, entre les deux systèmes, une sorte d’accord profond (p. 89).
La critique se précise quand, dans la page suivante, Congar oppose dominicains et jésuites à partir de la catégorie du vrai pour les premiers et celle du sûr et du prudent pour les seconds, le prudent éliminant le prophétisme. Ce jugement à l’emporte-pièce est évidemment simplificateur. Il juge de toute la Compagnie à partir de son seul visage romain et à la période très précise du pontificat de Pie XII. Il oublie le nombre de jésuites qui ont été aussi les victimes du système romain. Teilhard de Chardin, dont le prophétisme est difficilement contestable, pouvait encore moins publier ses Å“uvres que Congar. K. Rahner, qui a connu lui aussi quelques ennuis, a donné l’exemple d’une belle liberté d’esprit dans ses travaux, tout en demeurant inconditionnellement catholique. Après tout, la prudence est tout de même une vertu cardinale traitée avec respect par saint Thomas et l’on ne voit pas pourquoi elle s’opposerait fondamentalement à la vérité. Congar aurait été plus juste en parlant de discernement plutôt que de prudence. Car le discernement est au service de la vérité concrète. Le dominicain semble plutôt considérer celle-ci comme une sorte d’absolu abstrait, « la vérité pour elle-même ». Il y voit même la raison pour laquelle l’Ordre des Prêcheurs a été celui de l’Inquisition. Il en est conscient, mais reste discret sur ce point, sans doute parce que gêné de cette compromission de son Ordre avec le « système ». La Compagnie de Jésus est plus sensible, il est vrai, à « l’analogie de la vérité » qui se diversifie en chaque domaine et demeure toujours à faire.
Congar reviendra plus tard sur la même opposition entre les hommes et le système :
Cette fois, et d’autres déjà, j’ai été frappé de la grande simplicité des SJ : simplicité de soldats. Les rapports ne sont ni difficiles, ni artificiels ; il n’y a pas de « rite ». À bien des égards, ce type d’humanité m’est sympathique. Il y a tout un système derrière, qui l’est moins, et qui, malheureusement, domine les hommes (p. 344).
Il n’y a plus à s’interroger pour savoir s’il s’agit du système romain ou de celui des jésuites ! Congar se plaint également de propos exprimés « contre lui » par des jésuites (p. 154). Ce soupçon viendrait même du P. Général Suarez et ce dernier ajoute — nous sommes en 1948 ! — « qu’ils [les jésuites] ont eux-mêmes de graves difficultés et qu’il ne faudrait pas s’étonner de voir sous peu des mesures graves, allant jusqu’à faire sortir certains de la Compagnie » (p. 157). Mais le théologien apprend aussi que des dénonciations viendraient de son Ordre (p. 196). Qu’il y ait eu compétition, voire quelque animosité, à l’époque entre les deux Ordres est certain. Ces rivalités malheureuses sont d’un autre temps et semblent définitivement dépassées.
Cependant, la vérité demande de reconnaître deux choses. D’abord les deux Ordres sont profondément impliqués dans le système romain, chacun à sa manière. Il est vrai qu’en ces temps, de nombreux jésuites occupaient des postes-clés. Congar parle du « Brain Trust » jésuite de Pie XII (p. 201). Il est non moins vrai que le Saint-Office, sa véritable bête noire, est à l’époque un fief surtout dominicain. Il faut dire ensuite que la ligne de rupture entre les deux grandes options de la théologie au XXe siècle traverse également les deux Ordres. Les jésuites ont été frappés dès 1950. Les dominicains le sont en 1954 pour les mêmes raisons fondamentales. Dans les deux familles d’autres théologiens — le plus souvent romains — ont participé à ce combat pour défendre les thèses officielles.
Congar rend également compte d’une longue conversation à Saint-Jacques avec le P. de Lubac en 1952. « Il a été encore plus durement éprouvé que moi. En grande partie à cause de la structure de la Compagnie. Ils ne voient pas leurs supérieurs, même les Provinciaux, et le P. de Lubac a été pratiquement sans possibilité de s’expliquer et de se défendre. Il est, lui aussi, soumis à une censure romaine pour ses écrits » (p. 212). De Lubac se plaint de dénonciations venant de l’intérieur de la Cie, en particulier du P. de Broglie : « Selon lui, il y avait en France un petit groupe d’esprits modernistes, mais qui se cachaient et poursuivaient leur travail sous des apparences hypocritement soumises. Le P. de Lubac en était le principal » (p. 213). Or l’encyclique Humani Generis reprend les thèmes du P. de Broglie. Aussi le Général des jésuites, peu apprécié de Pie XII, avait-il été submergé et obligé d’aggraver les sanctions pour faire preuve d’obéissance. « La grande accusation qui demeure est celle de crypto-modernisme » (p. 214). Réflexion combien significative ! Ce compte rendu de conversation est affecté d’un double coefficient : celui du P. de Lubac dont on sait qu’il attribuait ses difficultés plus à la Compagnie de Jésus qu’à la Curie romaine, et celui du P. Congar qui comprend de l’extérieur les propos de son ami à travers son jugement critique à l’égard de l’obéissance ignatienne. Que le P. de Lubac ait eu comme adversaires théologiques les PP. de Broglie et Boyer semble certain. Qu’il n’ait pu dialoguer avec ses supérieurs, en particulier son Provincial, semble plus sujet à caution. Il est vrai que le P. Janssens lui a demandé de ne pas se défendre lui-même, estimant sans doute que cela ferait plus de mal que de bien, mais il l’assurait qu’il prenait lui-même en charge sa défense. Qu’il ait rempli son engagement, bien ou mal, est une autre question. Cette conversation entre les deux hommes reste émouvante. Ils n’avaient pas la même conception de l’obéissance et ils en ont parlé différemment. Mais pour l’essentiel ils en ont également vécu le mystère.
 
Les leçons du passé
 
 
Peut-on tirer de cette histoire douloureuse quelques conclusions pour l’Église d’aujourd’hui et de demain ? S’il est vrai que le concile de Vatican II est passé et que le « système » du Saint-Office tout-puissant et terrorisant de l’époque n’existe plus aujourd’hui — le changement de nom en Congrégation pour la doctrine de la foi est un discret aveu —, il reste que demeurent certaines tentations inhérentes à la centralisation exagérée du gouvernement de l’Église. Les habitudes sont tenaces dans l’institution de la Curie romaine, toujours très jalouse de sa propre autorité, ainsi que les comportements qui découlent d’un milieu relativement fermé, traversé d’ailleurs de diverses tensions. Le secret, moins omniprésent, reste souvent exagéré. La récente instruction de la Congrégation pour la doctrine de la foi (1997), concernant la Procédure pour l’examen des doctrines [16], ne présente pas vraiment toute les garanties pour la défense des théologiens mis en cause. On entend toujours des paroles apaisantes, alors qu’une affaire suit imperturbablement son cours [17]. La confusion entre la révision doctrinale d’un Catéchisme national — comme celui des évêques français — et l’imposition formelle d’options théologiques demeure. Même à la Commission théologique internationale le climat n’est pas vraiment ce qu’il devrait être. J’y ai vu l’une ou l’autre fois le même P. Congar, âgé et invalide, traité avec moins de déférence qu’il n’aurait fallu. Une conversion de mentalité demeure à faire.
En ces temps où le pape Jean Paul II donne l’exemple courageux de la repentance pour les fautes de l’Église, on aimerait que la Congrégation pour la doctrine de la foi en exprime une, pas seulement pour les excès anciens de l’Inquisition, mais surtout à l’égard de ces nombreux théologiens qu’elle a injustement soupçonnés, accusés, parfois interdits d’enseignement ou de publication tout au long du XXe siècle, pour des raisons qui n’étaient pas valables. La première repentance consisterait d’ailleurs à ouvrir les archives du Saint-Office, ne serait-ce que jusqu’au concile. L’Église n’a rien à craindre de la vérité, n’est-ce pas ?
 
NOTES
 
[1]Yves Congar, Journal d’un théologien, 1946-1956, édité et présenté par Étienne Fouilloux, avec la collaboration de Dominique Congar, André Duval et Bernard Montagnes, Cerf, Paris, 2000.
[2]Le Saint-Office est appelé plusieurs fois « Gestapo » : « Je hais la Gestapo partout où elle se trouve » (p. 88 ; cf. pp. 195, 242, 246). Pour ne pas avoir à écrire le mot, Congar emploie souvent la périphrase « Nec nominetur in nobis ». Il fait la comparaison entre l’histoire de Staline et de Trotsky avec « l’ambiance de la cour romaine » en « cette fin de pontificat ». Le pape est même appelé « l’idole romaine » (p. 241).
[3]Cf. le témoignage d’E. Fouilloux, p. 14.
[4]Culture et Vérité, Namur, 1989.
[5]Rappelons que le premier livre de Y. Concar, Chrétiens désunis, ouvre la collection Unam sanctam, que l’auteur fondait ; il accueillait comme numéro 3 de cette collection le premier livre de H. de Lubac, Catholicisme. Plus tard en 1963, invité à faire une conférence à Fourvière à l’occasion des cinquante ans de vie religieuse du P. de Lubac, il rendait hommage à Catholicisme en disant : « J’étais content de mon livre, mais celui que j’aurais voulu avoir écrit, c’est Catholicisme ».
[6]Ce sentiment restera chez lui. En 1980, la Commission théologique internationale était reçue par le pape à Castel Gandolfo, peu après la tentative d’assassinat de Jean Paul II. Nous fumes introduits dans le château et traversâmes nombre de salles d’audience de taille différente pour arriver à celle qui nous était réservée. Devant cette enfilade de salons et cet apparat, le P. Congar me dit avec humeur : « C’est trop pour un seul homme ! »
[7]Sur cette histoire, cf. F. Leprieur, Quand Rome condamne. Dominicains et prêtres ouvriers, Pion/Cerf, Paris, 1989.
[8]Sur l’histoire de la crise moderniste, cf. P. Colin, L’audace et le soupçon. La crise du modernisme dans le catholicisme français, 1893-1914, DDB, Paris, 1997.
[9]Émile Nourry, Paris, 1930-1931.
[10]Sur l’histoire de la création des « Sources chrétiennes », cf. E. Fouilloux, La collection « Sources chrétiennes ». Éditer les Pères de l’Église au XXe siècle, Cerf, Paris, 1995.
[11]R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie, où va-t-elle ? », Angelicum, 23 (1946).
[12]Sur cette histoire en France, cf. E. Fouilloux, Une Église en quête de liberté. La pensée catholique française entre modernisme et Vatican II, 1914-1962, DDB, Paris, 1998.
[13]Y. Congar a toujours exprimé son malaise devant la conception ignatienne de l’obéissance.
[14]Le théologien veut parler ici du magistère romain courant et quotidien. Techniquement parlant, il n’y a pas de « magistère ordinaire » du pape seul. Le « magistère ordinaire » est toujours « universel », c’est-à-dire celui du pape et des évêques.
[15]Notons encore cette réaction typique sur un point sur lequel Vatican II prendra une autre position : « Je lis ce soir l’encyclique Ad sinarum gentem (7 octobre 1954) : une fois de plus le pape y exprime, en passant, la thèse historiquement insoutenable, que les évêques reçoivent leur juridiction (jure divino) par le pape. Non ! » (p. 333).
[16]D.C. 2167 (1997), pp. 819-821. Cf. dans cette revue l’éditorial de J. Moingt, 85 (1997), pp. 497-503, à partir de l’affaire Balasuriya.
[17]Je pense à l’affaire de Pierres vivantes en 1985.
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[3]
Cf. le témoignage d’E. Fouilloux, p. 14. Suite de la note...
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Culture et Vérité, Namur, 1989. Suite de la note...
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Rappelons que le premier livre de Y. Concar, Chrétiens désu...
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[6]
Ce sentiment restera chez lui. En 1980, la Commission théol...
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[7]
Sur cette histoire, cf. F. Leprieur, Quand Rome condamne. D...
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[8]
Sur l’histoire de la crise moderniste, cf. P. Colin, L’auda...
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[9]
Émile Nourry, Paris, 1930-1931. Suite de la note...
[10]
Sur l’histoire de la création des « Sources chrétiennes », ...
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[11]
R. Garrigou-Lagrange, « La nouvelle théologie, où va-t-elle...
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