2001
Recherches de science religieuse
Bible et littérature
« Traduire pour les ‘idiots’ » : Sébastien Châteillon et la Bible
Jacques Roubaud
École des Hautes Études en Sciences Sociales
Châteillon (1515-1563) a peut-être laissé un plus grand souvenir par son opposition à Calvin dans l’affaire Servet (« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ») que par sa traduction française de la Bible. Après le rappel à grands traits de la vie de ce « savoyard » (du Bugey, alors du Duché de Savoie), J. Roubaud place son Å“uvre de traducteur sous le signe de cette affaire, de son adhésion à la Réforme et de son souci de s’adresser non seulement aux lettrés, à ceux qui connaissent le latin et le grec, mais surtout aux « idiots », c’est-à-dire à ceux qui ignorent les langues anciennes. Loin de considérer ces derniers comme gens stupides, il les rejoint dans leur créativité verbale, n’hésitant pas à utiliser le langage populaire, voire à créer des mots, de façon à rendre le texte biblique aussi direct que possible dans son expression, ce qui lui fit produire un chef-d’Å“uvre du français du XVIe siècle.
Châteillon (1515-1563) has perhaps left a greater impression by his opposition to Calvin in the Servet affair (“To kill a man is not to defend a doctrine, it is to kill a man“) than by his French translation of the Bible. After recalling the main Unes of the life of this “Savoyard“ (from Bugey, at that time in the Ducy of Savoy), J. Roubaud puts his translation under the sign of the above affair, of his adhesion to the Reformation, and of his concern to write not only for the educated, for those who know Latin and Greek, but especially for the “idiots“, that is to say for those who ignore ancient languages. Far from considering the latter as stupid, he joins them in their verbal creativity, not hesitating to use popular language, indeed to create words in order to make the biblical text as direct as possible in its expression. This led him to produce a chef-d’Å“uvre of French in the 16th century.
« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. »
S. Châteillon
Cette phrase, écrite au milieu du seizième siècle à Bâle, restera longtemps attachée au nom de son auteur, Sébastien Châteillon. L’idée qu’elle exprime peut paraître aujourd’hui banale, du moins dans la France de l’an 2001. Elle était loin de l’être alors, et ceux qui ne l’auraient pas considérée comme scandaleuse une infime minorité.
Il est vrai qu’il ne s’agissait, pour Châteillon, que de protester contre la mise à mort, au nom d’une vérité religieuse, de ceux qu’une Église aurait jugés hérétiques. Mais c’était une condamnation de principe, exprimée de manière lapidaire. Et cet axiome de tolérance minimale en matière de foi n’a pas perdu de sa force. Par extensions successives, après de longues luttes, on en est venu souvent, mais pas partout, il s’en faut de beaucoup, à la condamnation de la peine de mort elle-même, pour quelque cause que ce soit.
Les défenseurs de l’idée de tolérance (religieuse en premier lieu, puis de portée de plus en plus générale) ont eu constamment recours, d’abord explicitement, ensuite souvent sans le savoir, dans les Pays-Bas du dix-septième siècle, un peu partout en Europe aux siècles suivants, à des arguments déjà présents, en des formulations étonnamment modernes, dans les textes de Châteillon.
Quand, en 1936, Stefan Zweig lui consacre une courte biographie, il est clair qu’il ne dénonce pas seulement l’intolérance calviniste ; il vise aussi une forme contemporaine de persécution des opposants, qui vient de triompher en Allemagne, avec la prise de pouvoir par Hitler, et dont il pressent les horreurs encore à venir. Il ne manque pas de souligner la phrase que j’ai mise en exergue. Les contemporains de Châteillon ne l’ont jamais lue. Elle fait partie d’un texte qui n’a été publié qu’un demi-siècle après sa mort, aux Pays-Bas.
Lentement mais sûrement, j’espère, l’
Å“uvre de Châteillon commence à être connue. Du moins la partie de l’
Å“uvre qui touche à la question cruciale de la tolérance. Le livre de Zweig, paru une première fois en traduction française juste après la seconde guerre mondiale
[1], a été réédité récemment
[2]. Les circonstances historiques contemporaines, hélas, justifient pleinement ce regain d’intérêt.
En revanche, l’autre Châteillon, le traducteur de la Bible, n’a pas jusqu’à présent bénéficié de cette redécouverte. Or, c’est précisément de lui que je vais parler surtout. Je signale tout de suite que je ne suis pas un spécialiste du texte biblique, ni un spécialiste de la Renaissance. La raison de mon intérêt est la suivante. J’ai participé, au cours des dernières années, à une entreprise de traduction nouvelle de la Bible qui va, au moment où j’écris ceci (mars 2001), paraître prochainement. A cette occasion j’ai eu la curiosité de remonter dans le temps pour comparer les différentes traductions françaises qui sont apparues, depuis celles de Lefèvre d’Etaples et d’Olivetan, au début du XVIe siècle, et examiner la manière dont leurs auteurs envisageaient le problème de la traduction.
J’ai rencontré au cours de ces lectures celle de Châteillon, orienté vers elle par l’éloge qu’en fait Dominique Barthélémy : « La Bible de Châteillon nous apparaît, aujourd’hui encore, beaucoup plus vivante et jeune que celle d’Estienne publiée en 1553. » Cette traduction, dont il n’a été conservé que peu d’exemplaires, est restée presque inconnue à l’époque, et n’a jamais été rééditée ni sérieusement étudiée
[3].
Ma contribution se limitera ici à une présentation, avec des suggestions, discrètes, d’études qui mériteraient d’être faites. J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver de et sur Châteillon. Je vais citer, parfois longuement, des passages de ces lectures. La seule originalité de ce texte est l’hypothèse, que je vais défendre (prudemment, compte tenu de ce que je viens de dire de mon incompétence générale), d’un lien étroit entre les convictions de cet auteur et la conception de l’opération de traduction qu’il a mise en Å“uvre dans les deux versions qu’il a signées, latine et (surtout) française.
L’ouvrage fondamental sur Châteillon demeure, aujourd’hui encore plus de cent ans après sa publication, la thèse monumentale de Ferdinand Buisson. Son auteur, représentant du christianisme libéral, admirateur de Renan, dreyfusard, président de la Ligue des Droits de l’Homme, auteur de nombreux ouvrages sur la théorie pédagogique, et prix Nobel de la Paix en 1927, était en sympathie profonde avec les idées de Châteillon, et sa thèse, en même temps qu’une étude remarquable et savante, témoigne de cette affinité
[4]. Malheureusement introuvable aujourd’hui en dehors des bibliothèques, elle n’eut guère d’écho au moment de sa publication, et les nombreux exemplaires qui restaient de l’édition furent pilonnés à la fin des années trente. Il est vrai que l’époque n’était guère favorable. Hans R. Guggisberg, qui annonçait, dans un article récent, une prochaine nouvelle biographie, convient que peu de détails peuvent lui être ajoutés.
Une biographie très brève
Châteillon est né en 1515 dans le village de Saint-Martin-du-Fresne, au nord du Bugey, un peu au sud-ouest de Nantua. La région faisait alors partie du Duché de Savoie.
Son nom a été diversement orthographié : Chatillon, Chasteillon, Châtillon… Il signe ses Å“uvres de jeune humaniste Castalio, ses autres Å“uvres latines du nom de Castellio, qui a été souvent francisé en Castellion, et c’est comme Sébastien Castellion qu’il est aujourd’hui le plus connu. Il signe sa Bible française Châteillon, sans doute le premier à substituer au ‘s’muet le fameux accent circonflexe qui a tant suscité de passions au cours des trois derniers siècles, et fort récemment encore nourri la querelle de l’orthographe. C’est le nom que je lui donne ici.
Son père, selon la description respectueuse que Châteillon en a laissé, était un homme sans éducation mais pieux, haïssant le mensonge et l’hypocrisie. Honnête, il répétait souvent, en forme de proverbe : « Ou rendre, ou pendre, et les peines d’enfer attendre ». On ne sait rien de sa mère. De ses trois frères aucun n’a fait d’études. Ils ont tous quitté assez tôt leur village et se sont tournés vers la Réforme. Lui étudie à Lyon, au collège de la Trinité, où il reçoit une formation d’humaniste. Il se passionne alors pour la poésie grecque et latine, composant lui-même des vers et choisissant un moment le pseudonyme de Castalion, en l’honneur des Muses. Comme de nombreux jeunes savants de l’époque, il se convertit à la Réforme et choisit de rejoindre Calvin en 1540 à Strasbourg, vivant même quelque temps dans sa maison. Quand Calvin rentre à Genève triomphant, il met Châteillon à la tête du collège de la ville.
C’est pour les besoins de son enseignement qu’il compose, en latin, des Dialogues Sacrés : d’exposition rapide, de langue simple, très vive, ils préparent les traductions à venir de la Bible. Ils ont eu, au XVIIIe siècle, une extraordinaire faveur dans les écoles allemandes, où ils représentèrent, pour l’apprentissage du latin dans l’enseignement protestant, un équivalent du fameux ‘De Viris Illustribus’ de Lhomond. Certains de ces dialogues sont en français. Citons un court passage tiré de l’Exode.
La fille de Pharaon — Voicy la riviere ou nous venons pour nous bagner. Vous, damoiselles, vous vous pourmenerez icy aupres de la riviere, et je m’en iray avec la servante en ceste reculee plaisante et secrette. Mais que voy-je au papier ? Chambriere, va voir que c’est : il me semble que c’est une arche.
La chambriere — Aussi est-ce, maîtresse ; et si est embitumée et empoignée.
La fille de Pharaon — Apporte là ça : ouvrons la — a pouvret c’est un enfant qui brait. Il m’en fait mal. C’est des enfants des Hebrieux.
Sa rupture avec Calvin eut pour première cause des divergences profondes, peut-être moins au début pour des raisons doctrinales que sur la question, fondamentale pour la Réforme, de la lecture des textes sacrés. Mais le moment décisif de sa vie fut sa décision de s’élever, avec véhémence, contre la condamnation à mort et l’exécution de Michel Servet. Il fut sans doute le seul en Europe à le faire aussi nettement et aussi publiquement. C’est dans la polémique avec Calvin et Théodore de Bèze qu’il commença à réfléchir, d’une manière très neuve pour l’époque, à la question de la tolérance religieuse, et ce sont les textes qu’il écrivit à ce sujet qui ont eu, au cours des siècles qui ont suivi, le plus de retentissement. Forcé de quitter Genève, il se réfugia à Bâle, alors accueillante à de nombreux exilés. Il y vécut, très pauvrement d’abord, de traductions du grec et du latin. Son travail était le gagne-pain unique d’une famille nombreuse : elle comprenait, avec sa femme Maria, non seulement les trois enfants survivants de sa première femme, Huguine Paquelon, morte en 1549, mais les cinq nés de son second mariage.
À la mort de son frère Michel, qui travaillait à Lyon comme imprimeur, sa veuve, Marie-France Roybet, lui écrivit une lettre touchante, datée du 25 janvier 1558, qui a été conservée :
« Jesus — mon frere Sebastein, a vostre bone gracce me recomande sans oblié ma seur, vostre fame, et tous vous enfans et tous seux de vostre maison. Mon frere, la mesme est pour vous advertir que vostre frere, mon mary, et allé, Dieu a faict son cornant de luy. Don suy bien marye et du temps qu’il a demeuré en prison… Maistre guillaume vostre cosin se recomande bien a fors a vostre bone graice sans oblié sa cosine, vostre famme, e ausit a vous enfans et a touts sux de vostre maison vous prie de prié Dieu pour nous de par de la et nous prierons Dieu pour vous de par desac. Maistre Jehan se recomande bien a vous. La Jane, vostre gniesse, fille de Genette vostre seur, a vostre bone grace qu’il vous plaise de la pôen oblié…. il vous plaira de nous rescrire de voous novelle, comme vous pourré de par dela… Mon frere je desireroi bien de vous voir de par desa, don si vous venoié de par desa il vous plairoy de me venir voir et en se faisant vous me fairié grand plaisir…. Dieu soy av vous
Escript a Lyon le 25 jour du mois de janvié 1558 par toutela vostre seur Mie Roybet, Relaise de feu Michiel Chatillon
(on lit au verso - A mon beu frere Me Cebastien Chatllion Soet donnee Basle).
À la réception de cette lettre, Châteillon fit venir sa nièce à Bâle, et l’éleva avec ses propres enfants.
Si grande était, dans les premiers temps, sa pauvreté qu’il était obligé l’hiver, pour se chauffer, d’aller ramasser du bois mort sur les bords du Rhin. On connaît ce détail parce que Calvin et de Bèze ne trouvèrent rien de mieux que de faire courir le bruit qu’en fait il volait ce bois qui ne lui appartenait pas. Premier témoignage d’un acharnement dans la haine et la mauvaise foi dont les deux dictateurs de Genève le poursuivirent jusqu’à sa mort (et au-delà) parce qu’il avait osé s’opposer à eux.
Ses nombreuses traductions de classiques, publiées par l’imprimeur Oporin, chez lequel il avait d’abord travaillé comme correcteur, répandirent son nom et sa réputation de savant en Europe, et il obtint, après quelques années un poste de professeur de grec à l’université. Montaigne, entre autres, connaissait le Châteillon humaniste et, dans un passage des Essais (prudent, il ne fait pas allusion à l’affairé Servet), il écrit, lui donnant son pseudonyme latin des années de Lyon, Sebastianus Castalio : « J’entens, avec une grande honte de nostre siecle, qu’à nostre vue,… (il) est mort de n’avoir pas (son) soul à manger. » Le traumatisme de ces premiers temps d’exil avait dû marquer vivement Châteillon. Dans son testament, rédigé en 1560, il invite ses enfants à acquérir une profession, et à apprendre l’allemand. Jusqu’au dernier moment, il se sentit menacé ; car Calvin et de Bèze tentaient d’obtenir de Bâle son arrestation. Au moment où il mourut, ils se trouvaient bien près d’y parvenir.
1515-1563 — quarante huit années ; une vie ni courte ni longue, pour l’époque. (Calvin a vécu 55 ans ; Ronsard 61, Du Bellay 38, Marot 48, Montaigne 59, Rabelais 70 ?, Erasme 65 ?, De Bèze 86, Luther 63, Melanchton 63, Zwingli 47, Servet 45, Dolet 37, Loyola 65 ?). Une vie de taille moyenne.
À la lecture des chapitres du livre de Ferdinand Buisson et des quelques articles qui ajoutent des détails supplémentaires (peu nombreux) au récit de cette dure vie, je me suis posé la question suivante, à laquelle je ne suis pas en mesure de me répondre (sans doute par ignorance) : ayant abandonné le catholicisme pour rejoindre Calvin à Strasbourg, ayant fui Genève après sa rupture avec les calvinistes, (sans pour cela défendre les positions de Servet), n’étant pas luthérien, pourquoi Châteillon vécut-il à Bâle sans appartenir à aucune Église ? Il existait de nombreuses sectes protestantes, plus ou moins clandestines, plus ou moins persécutées, où ceux qui avaient quitté volontairement les Églises dominantes ou en avaient été exclus pouvaient se retrouver, en une communauté de foi, de cérémonies et d’observances. Châteillon n’était pas attiré par les sectes. On sait qu’il fut lié avec David Joris, un des chefs des anabaptistes, réfugié à Bâle après les horribles massacres de Munster et qui y vécut riche, honoré et caché jusqu’à sa mort. Mais il ne montra aucune sympathie pour l’anabaptisme.
On a remarqué que les troubles religieux du seizième siècle ont été particulièrement insupportables à deux catégories d’individus, dont l’activité avait un très grand besoin de tranquillité financière et intellectuelle : les marchands et les intellectuels (savants et humanistes). Leurs représentants ont été souvent tentés de considérer les disputes entre protestants et catholiques d’une part, entre différentes variétés de protestants de l’autre, comme nuisibles à leurs intérêts. Et ils ont été volontiers attirés par ceux qui minimisaient le rôle des signes extérieurs de la religion au profit d’un système de croyances purement intérieures, et qui prêchaient pour une réconciliation générale de tous les chrétiens, seule susceptible de faire régner dans le monde la paix, la concorde et l’harmonie dont ils avaient besoin pour leurs affaires ou leurs études. Ils ont alors aisément adopté l’attitude de ceux que Calvin avait dénoncés sous le nom de Nicodémistes
[5] : allant à la messe à Rome et au temple à Genève.
Carlo Ginzburg a fait une passionnante étude de ce qu’il présente comme un véritable mouvement, inspiré par Otto Brunfels et Sébastien Franck
[6].
Or il a existé, dans la seconde moitié du siècle (et au-delà) une secte, à laquelle adhérèrent, clandestinement, nombre de marchands (qui la rendirent riche), et de savants (comme le géographe Mercator ; ou le grand imprimeur Christophe Plantin), secte qui eut des adeptes dans toute la Chrétienté, aussi bien l’Espagne catholique que les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Angleterre, dans des régions diversement protestantes. Cette secte s’appelait la Famille d’Amour. La doctrine de son fondateur, Hans Niclaes, qu’il n’est pas nécessaire d’exposer ici, apportait tout un arsenal d’arguments en faveur d’une telle indifférence à l’égard de toute version institutionnellement établie du Christianisme. Un certain Humanus Casesareus (Human Heymans), fils du maire de Dordrecht, Jan Heymans, et ami de Mercator, avait épousé la fille de Niclaes. Or, il était aussi ami de Châteillon. Peu de temps après son mariage, il lui écrivait : « Je viens de voir un livre intitulé Le Miroir de Vertu (Speculum Justitiae), écrit par un certain Hans Niclaes. Il contient des merveilles. Je ne sais pas si tu l’as lu. » Châteillon avait vu, et lu. Il n’était pas émerveillé. Il répondit : « Si Niclaes est l’homme que prophétisent les Écritures, il faut le suivre. Sinon, il serait plutôt un Antéchrist. » Il n’avait nullement envie, ayant abandonné un Calvin qui se prenait pour un prophète, de se mettre à en suivre un autre. De toutes façons, il tenait à exprimer ses opinions publiquement, sans dissimulation.
Dans ces conditions, on peut se demander comment et où il lui était possible de manifester sa foi. Sans doute dans le cadre de la maison familiale, où, reproduisant l’exemple de Calvin, longtemps auparavant, il accueillait souvent des étudiants étrangers, peut-être en accord avec ses idées. L’atmosphère de sa maison était assez sévère, semble-t-il. On sait qu’il demandait à ses hôtes de ne jamais jurer, de ne jamais dire chez lui en son absence des choses qu’ils ne pourraient pas lui dire en face, et de ne pas regarder sa femme et ses filles ‘avec des yeux français’.
Il n’était pas non plus mêlé à la vie de la ville où il avait trouvé refuge. À Bâle il resta toujours un étranger ; il ne semble pas avoir jamais cherché à en devenir citoyen ; peut-être par prudence, prévoyant le cas où, les circonstances changeant, il serait obligé de fuir. Il entretenait de nombreuses correspondances en Europe, avec des humanistes, avec d’autres hétérodoxes. Bien peu partageaient ses idées ; nul en tout cas ne s’est laissé aller à défendre publiquement et par écrit ses thèses anticalvinistes ; encore moins ses prises de position plus générales en faveur de la tolérance religieuse. Ses seuls soutiens furent ceux de membres de sa famille et quelques amis proches (par exemple dans le ‘petit monde fermé’des patrons et ouvriers imprimeurs lyonnais, dont faisait partie un de ses frères).
En 1562, à la veille de l’explosion guerrière entre Catholiques et Réformés en France, il fit paraître (sans écho notable) ses Conseils à la France désolée, vibrant appel aux deux partis pour qu’ils reviennent à la raison et ne continuent pas dans la voie des massacres qui avaient déjà commencé. On sait que des exemplaires en furent distribués ou mis en vente ici ou là par des membres de sa famille, en Suisse ou à Lyon. Ainsi, à Genève, le maréchal-ferrant Michel Chatillon, interrogé par le Consistoire, confessa que les livrets trouvés en sa possession lui avaient été envoyés de Bâle, par son cousin, l’imprimeur Philippe Chapuis… Les membres du Consistoire en jugèrent le texte ‘plein d’erreurs’, réprimandèrent les importateurs, et firent détruire tous les exemplaires encore disponibles.
Une idée centrale, sans cesse défendue, répétée et variée
La citation de Châteillon, que Zweig souligne et par laquelle j’ai commencé, figure dans une réponse qu’il fit à un pamphlet insultant de Calvin s’essayant à réfuter les arguments que Châteillon avait mis en avant dans sa protestation contre l’exécution de Michel Servet. Les contemporains n’en n’ont pas eu connaissance. Le Contra libellum Calvini n’a été publié qu’en 1612, en Hollande. Le texte poursuit ainsi :
Lorsque les Genevois tuaient Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un homme. C’est avec des raisons et des écrits que combattait Servet ; c’est avec des écrits et des raisons qu’il fallait lui répondre.
Répétée et variée, appuyée sur des citations nombreuses du Nouveau Testament, des Pères de l’Église et d’auteurs récents, telle fut la position centrale de Châteillon, en fait pensée et exprimée presque dès ses débuts. Je me bornerai à quelques extraits (textuels, quand il s’agit de pages écrites en français).
I Le Jour du Jugement, nombreux sont ceux qui seront damnés pour avoir tué des innocents. Nul ne sera damné pour n’avoir tué personne.
II Toutes les sectes pensent que leur religion est en accord avec la parole de Dieu. Ils en sont sûrs… Calvin dit qu’il est sûr de ce que signifie la parole divine… Il dit qu’il a raison et eux tort. Il dit qu’il a le droit d’en juger. Mais qui a fait de Calvin le juge de toutes les sectes, et le seul à avoir le droit de tuer ? Il détient le sens de la parole divine ; eux aussi. Si les choses sont si claires, pour qui le sont-elles ? Pour Calvin ? Mais pourquoi Calvin écrit-il tant de volumes pour expliquer des vérités si manifestes ?
(De la dédicace de la Bible française au roi Henri II)
Quand en bataille la nuit survient, on cesse de combattre jusqu’au jour, de peur que d’aventure en frappant de l’aventure, au lieu des ennemis on tue ses amis, comm’ ainsi soit qu’il vaille mieux épargner ses ennemis, que de tuer quant-et-quant ses amis. Autant en fait-on de jour : c’êt que apres qu’on êt venu aux mains, e êt on mêlé les uns parmi les autres, l’artillerie cesse, de peur de l’inconvenient que dit êt. A quel propos je dis ceci, s’il vous plaist, sire, vous l’écouterés. Le monde êt aujourdhui en grans troubles e brouillis, principallement touchant la religion, é n’y eut onque tant de maus e méchancetés, a quoi on peut bien entendre que c’êt la nuit d’ignorance ; en laquele si tous ne sont, pour le moins plusieurs y sont. Car si partout il étoit jour, jamais sur une même couleur on ne feroit jugemens tant divers, voire contraires. Ou s’il êt jour, pour le moins les bons e mauvais, en matière de religion, sont tellement mêlés sensemble, que si on veut défaire tous ceux qui ne s’accordent a la verité, il y a du danger qu’avec les mauvaises herbes, on n’arrache le blé : ce qui seroit un dommage irreparable. En tel inconvenient êt jusqu’a present toujours touché le monde, comme nous voyons que tant de prophetes e apôtres et tant de mille martyrs, voire même le fils de Dieu, ont été mis a mort sous couleur de religion… croyés moi, Sire, le monde n’êt aujourdhui ne meilleur, ne mieux voyant qu’alors. Parquoi ce serés le meilleur, tandis que les choses sont tant douteuses, ou tant brouillées, d’attendre de décocher, jusqu’à tant que le jour leve, ou que les affaires soient mieux demêlés, de peur que parmi ces tenebres e brouillis on ne face chose, de laquelle il faille puis apres dire, je ne le pensoi pas [7]
On peut, avec Hans Guggisberg, énoncer la thèse principale de Châteillon en deux propositions :
A - On ne doit jamais mettre à mort des êtres humains pour des raisons religieuses. Dieu est le seul à savoir qui est hérétique et qui ne l’est pas.
B - La vie du chrétien doit suivre les enseignements fondamentaux de la Bible, principalement les Dix Commandements et le Sermon sur la Montagne.
Le point B montre clairement que Châteillon est un disciple d’Erasme. Il se place en fait dans une tradition plus ancienne, qui influençait déjà Erasme, celle des ‘spiritualistes’. On trouve chez lui de nombreuses références aux textes les plus connus de cette tradition, l’Imitatio Christi et la Theologia Germanica (qu’il traduisit en français, avec une préface).
La Théologie Germanique s’ouvre sur une citation de 1 Col 3.10. Ce chapitre de la première épître aux Corinthiens était cher au cÅ“ur de Châteillon, qui l’invoque souvent. Il l’a traduit ainsi :
Si je parloi langages e d’hommes e d’anges, e que je n’eusse amour, je ne seroi qu’erain qui sonne, ou une cloche qui tinte. E si j’étoi si grand prophete, que je sceusse tous les secrets et sciences, e si j’avoi toute la foi qui peut être, jusqu’à transmuer les montagnes, e que je n’eusse amour, je ne seroi rien. E si je dépendoi tous mes biens en aumônes, e livroi mon cors pour être brûlé, je ne profiteroi rien. Amour êt patiente e debonaire : amour n’a point envie : elle n’êt point legere : elle ne s’enfle point : elle ne se porte point vilainement : elle ne cerche point son profit : elle ne pense point à mal : elle ne prend point plaisir a injustice, ains prend plaisir a la verité : elle souffre tout, croît tout, espere tout, endure tout : amour jamais ne defaut. E les propheties seront aneanties : e les langues cesseront : e la science sera aneantie. Car nous savons en partie, e prophetisons en partie : mais quand ce qui êt parfait sera venu, ce qui êt en partie, sera anéanti. Quand j’étoi enfant, je parloi en enfant, j’avoi sens d’enfant, je pensoi en enfant. Mais quand j’ai été homme, j’ai anéanti les choses enfantines. Car nous voyons maintenant par un miroir obscurément : mais alors nous verrons fac’ à face. Maintenant je connoi en partie : mais adonc je connoitrai ainsi que j’ai été reconneu. Maintenant foi, esperance e amour durent : mais de ces trois, la plus grande êt amour [8].
Remarquons à cette occasion que Châteillon n’emploie pour ainsi dire jamais le mot ‘tolérance’. Il utilise charitas, pax, clementia, benignitas, lenitas, continentia ; des termes plutôt associés aux conditions nécessaires à l’exercice de la tolérance qu’à la tolérance elle-même.
On a parfois voulu déceler une contradiction entre ces positions ‘spiritualistes’, ‘érasmistes’, proches de celles des ‘évangélistes’ français du début du siècle
[9], et la confiance que par ailleurs il marque en la raison.
Confiance si éloquemment soulignée dans son De arte dubitandi qu’on l’a aussi décrit comme un précurseur de Descartes et même des Lumières :
La raison est fille de Dieu. Elle existait avant les lettres et les rites ; quand le monde sera changé et renouvelé elle existera encore. On ne peut pas plus l’abolir qu’on ne peut supprimer Dieu lui-même.
Je ne pense pas qu’il y ait réelle opposition entre ces deux courants de sa pensée. L’exercice aigu de la raison lui semble nécessaire pour distinguer ce qui est croyance douteuse de ce qui est certitude. Il sert de préalable à la foi, bien qu’il ne puisse se substituer à elle.
Croire, c’est accorder du poids à ce qui nous est dit, vrai ou faux. On croit souvent le faux plutôt que le vrai. Mais on ne peut pas en dire autant de ‘savoir’. Le faux ne peut être su, même s’il peut être cru. En bref, où le savoir commence, la croyance aveugle cesse.
On ne peut, pense-t-il, se dispenser de l’exercice de la raison, parce que l’enseignement divin, tel que nous le révèle la Bible, contient des choses parfaitement claires, mais aussi des obscurités, qui nourrissent les voies divergentes des sectes.
Les questions qui font l’objet de controverses sont-elles obscures ? Oui, et il n’est pas difficile d’établir ce point. Personne ne doute qu’il y a un Dieu, qu’il est bon, qu’on doit l’aimer et vénérer ; qu’on doit fuir le vice et poursuivre la vertu. Pourquoi ? parce que ces choses sont claires. Mais en ce qui concerne le baptême, l’eucharistie, la question de la justification, la prédestination et bien d’autres questions, il y a des divergences capitales. Pourquoi ? parce que ces questions ne sont pas éclaircies par l’Écriture. Je pourrais citer un millier d’exemples qui montrent que Dieu a volontairement laissé des obscurités dans la Bible. Si quelqu’un me demande pourquoi, je répondrai que je l’ignore. Et cette réponse n’est pas absurde. Pourquoi Dieu ne dépose-t-il pas de la nourriture dans le nid des oiseaux comme Il en a mis dans le sol pour les arbres ? Pourquoi a-t-il donné aux oiseaux des ailes afin qu’ils aillent chercher leur nourriture ? Parce qu’il ne voulait pas qu’ils soient paresseux… le même principe vaut pour la doctrine contenue dans l’Écriture. Dieu a laissé de l’obscurité pour exercer les hommes, pour faire que leur esprit, comme leur corps, gagne son pain à la sueur de son front.
Châteillon entreprit très tôt de traduire la Bible. La traduction du Pentateuque parait en 1546. Dans une lettre du 20 juin 1549 à un de ses amis espagnols, Francisco de Enzinas, il écrit : « Je viens de terminer la traduction latine de la Bible. Je vais commencer la traduction française. »
[10]
De son latin, Châteillon a essayé d’éliminer tous les hébraïsmes : ceux qui y sont attachés, dit-il, feraient mieux de lire l’hébreu. « J’ai entrepris de faire parler Moïse latin comme s’il s’était exprimé en cette langue, c’est à dire avec autant de facilité et d’élégance qu’il a en hébreu ».
Il fait un usage systématique du discours indirect qui caractérise le latin par rapport à l’hébreu et n’a pas craint de décliner tous les noms propres dont il respecte les formes latinisées traditionnelles.
Il a recours à des substitutions audacieuses : genius au lieu de angelus ; lavare pour baptizare ; collegium pour synagoga ; respublica pour ecclesia….. cela dans le Pentateuque de 1546 ; ensuite il recule….. Transpositions osées, fondées sur une herméneutique hardie. In Gn 6,2, hominum potentissimi pour ‘les fils de Dieu’. Il note à ce propos : « ‘les plus puissants des hommes’. Il y a dans l’hébreu ‘les fils de Dieu’. Mais les hébreux font souvent usage de substantifs au lieu des adjectifs qui sont plus rares en leur langue. ‘Fils de Dieu’ s’emploie donc au sens de ‘divin’, c’est-à-dire ‘éminents’. C’est ainsi que, dans le Ps.82, les juges et ceux qui gouvernent les autres sont appelés dieux ou divins, et en Jb 41 les puissants. »
De même, les français utilisent le mot ‘Dieu’ pour désigner de qui excelle en une catégorie, comme un ‘feu de Dieu’ lorsqu’il est magnifique ou un ‘homme de Dieu’, quand il est pieux et religieux. Les latins, eux aussi, parlent du ‘divin Platon’.
« Quant au mot ‘fils’, il équivaut souvent à ‘homme’. Ainsi, les ‘fils d’Israël sont les Israélites ou les mâles de ce peuple. Les ‘fils de l’homme’ sont les hommes. De même les français disent ‘enfant de Lyon’ pour Lyonnais, ‘enfant de ville’ pour citoyen, ‘enfant perdu’ pour un homme deshonoré, et les grecs : ‘fils des Achéens’, pour ‘Achéens’, et ‘fils de médecin’ pour ‘médecin’. C’est en ce sens que j’ai interprêté ici l’expression ‘fils de Dieu’.
Si pourtant quelqu’un est ici en possession d’une interprétation qui soit plus vraie, je ne veux pas qu’il s’attache à la mienne. En effet, les mots sont ambigus et je doute, moi aussi.
Ce mélange d’audace et de réserve rend Châteillon particulièrement attachant.
Lorsque une latinisation plus poussée risquait d’en appauvrir le sens, le traducteur a conservé la tournure hébraïque. Ainsi, sur « la mère de tous les vivants » (Gn, 3,20), il note : « chez les hébreux, les hommes sont parfois désignés en référence à la vie, alors que les latins les appellent ‘mortels’. Mais ici, à cause du nom (d’Eve’), on ne peut les dire ‘mortels’. De plus, le nom ‘vivant’— qu’on le dise de l’homme ou de Dieu — est riche de plusieurs sens que le nom ‘mortel’ n’offre pas ».
[11]
À Bale, l’an MDLV (mille cinq cent cinquante cinq) s’imprime ‘pour Jean Hervage’ :
La Bible nouvellement translatée, avec la suite de l’histoire depuis le tems d’Esdras jusqu’aux Maccabées : e depuis les Maccabées jusqu’à Christ.
Item avec des Annotations sur les passages difficiles.
Par Sebastien Châteillon.
La traduction proprement dite, nommée ‘translation’, est précédée d’un Avertissement où l’auteur explique, entre autres, une particularité un peu étrange de son titre :
Et pourtant que l’histoire de la Bible êt imparfaite (car elle ne contient rien de ce qui fut fait depuis le temps d’Esdras, jusqu’aux Maccabées : ne depuis les Maccabées jusqu’a Christ, je l’ai remplie d’un ecrivain Juif, nommé Josephe, qui a écrit en Grec, e vêquit au tems que Jerusalem fut détruite par l’empereur Vespasian. Cela n’ai-je pas fait afin que ce que j’y ai ajouté, soit tenu pour sainte ecritture : mais mon intention a été de contenter ceux, qui voudraient bien savoir les faits dudit temps, veu qu’il y a eu de grans changemens en la communauté des Juifs, e que les Juifs durant ce tems là furent assujettis aux Romains, sous lêquels Christ fut crucifié : la connoissance de quelles choses sert pour entendre l’écriture.
Quelques passages de l’Avertissement éclairent la conception que Châteillon se fait de sa ‘tâche de traducteur’. Ils définissent assez bien une position vis-à-vis de l’opération traduisante qui est toujours d’actualité.
Au reste afin que vous sachiês conbien on se peut fier en ma translacion, ou s’en défier, il faut entendre qu’il y a en la Bible beaucoup de difficultés, les unes ês mots, les autres au sens, e les autres en tous deux. Quant a la difficulté qui git ês mots, elle êt ou en un mot tout seul, ou en une sentence composée de plusieurs mots. Quant aux mots a part, la difficulté êt le plus souvent en ceux qui signifient choses, dêquelles il êt peu souvent fait mencion, ou dêquelles il êt seulement fait mencion, en telle sorte que par la sentence on ne peut savoir que c’êt : comme sont la plupart des noms des arbres, herbes, e bêtes : item ês mots des ouvrages des hommes, dêquels ouvrages la facon se change par succession de tems, ou êt diverse en diverses nacions ; comme sont les habillements, e vaisseaux e outils. De tels mots maintefois nous ne savons bonnement qu’en dire, non plus que d’ici a mill’ans on ne saura que veut dire palletot, casquin, vertugalle, martingalle, mandoce, pistolet, e tels autres, si la facon en change, e qu’on ne les treuve sinon en écrit : beaucoup moins si la langue françoise se perd comme l’Ebraique e autres, tellement qu’elle ne soit plus qu’en papier e encre. Et pourtant quand en quelques lieux je translate cormoran, heron, chauve souris, javelot, houx, e tels autres, je ne veux pas qu’on se fie tout tellement en ma translacion : tant seulement je sui ce qui me semble vrai semblable, priant qu’on m’ait a pardonner, mêmement veu qu’en telles choses le faillir n’êt pas fort dangereux. Mais j’entend ceci ês mots translatés d’Ebrieu. Car quant au Grec, nous y sommes beaucoup plus asseurés, a cause que le Grec êt plus hanté, e se treuve beaucoup plus de livres, qui nous declarent les mots.
Quant a la difficulté qui git en plusieurs mots mis ensemble, elle vient le plus souvent de la difficulté de la matiere, e sans entendre la matiere on n’en peut venir a bout : comme en Esa. XXVIJ. le tuera-il d’un tel tueur ? ou s’il sera meurtri d’un tel meurtre que celui de ses meurtris ? car a cause que je n’entend pas le sens, je ne sais s’il faut translater, de son tueur, ou du tueur de lui. Car je ne sais si, Son, se rapporte a celui qui tue, ou a celui qui êt tué. [12]
E telles difficultés quelque fois sont mises par le Prophete a escient. Nous en avons noté aucunes és marges, de peur qu’on ne s’abuse en nostre translacion.
Les choses spirituelles sont celles qui sont couvertes sous la letre, comme seroit ce qu’enseigne Moyse qu’il faut rongner (circoncire) les cueurs e David que le vrai sacrifice êt un cÅ“ur bas e rompu, e Christ qu’il faut renaistre, e Paul qu’il faut mourir au monde, e jetter en voye le letrain de malice, e telles autres choses, êquelles git le fruit e le but de la sainte êcriture e sans lêsquelles la lecture en est aussi peu profitable, que d’avoir le corps rongné ou lavé sans l’ame. Ce sont choses spirituelles, lesquelles autres que l’esperit même, qui les a fait écrire, ne peut entendre ou enseigner. Parquoi moi qui n’ai pas l’esperit prophetique…. ne touche guere en mes annotations les choses spirituelles… parquoi ceux qui ês choses spirituelles trouvent mieux, ils pourront bien laisser mes annotacions, e se servir de la translacion toute nue.
Or quant a ce que ês annotacions je n’ai pas rendu raison de ma translacion en certains lieux, comme j’ay bien fait en la Latine, je l’ai fait a cause qu’il eût fallu mettre beaucoup de mots Ebrieux e Grecs e Latins, e j’écri ici pour les Francois, qui n’ont que faire de ces langues tant étranges. E quand j’écri que je n’entend pas un tel passage, ou un tel, je ne veux pas donner a entendre, que j’entende bien tous les autres : ains veux dire que es autres j’y vois quelque peu, e en ceux là je n’y vois goutte ; e le fai aussi afin qu’en quelques tels passages on ne se se fie pas trop en ma translacion.
Toute-fois je ne montre pas par tout ce que je n’entend pas : Car ce seroit une chose infinie. Item quant a ce que ês prophetes je declare quelques prophecies. Comme seroit en Esaie d’Emmanuel, de Cyrus, de Senacherib, e autres, je ne veux pas pourtant dire qu’il n’y ait quelque sens plus caché e spirituel, ains declare les choses corporelles, e qui nous sont montrées par parolles, ou par ce qui s’en êt ensuivi : e laisse les choses spirituelles qui y sont cachêes, a ceux auxquels Dieu aura plus donné de son esperit. Cependant que je fais, ne pourra nuire a personne, ce me semble, veu que je ne me di pas prophete, mais ami des prophetes et de la verité.
Il y a là une allusion à Calvin, qui prétendait qu’il n’y avait pas la moindre obscurité dans la Bible, sauf aux endroits où le Seigneur a voulu protéger notre pudeur !
Lisons le début de la Genèse
[13].
Premierement Dieu crea le ciel et la terre. E comme la terre étoit neante e lourde, e tenebres pardessus l’abyme, e que l’esperit de Dieu se balançoit par dessus les eaux, Dieu dit : Lumiere soit. E lumiere fut. E Dieu voyant que la lumiere étoit bone, sépara la lumiere des tenebres, e appella Dieu la lumiere jour, e les tenebres nuit : Si fut fait de soir e matin le premier jour.
Puis Dieu dit : qu’il y ait un’ étendue entre les eaux, pour separer les eaux l’une de l’autre. Si fit Dieu l’étendue pour separer l’eau de dessous l’étendue, de l’eau de dessus l’étendue. E cela fait, Dieu appella l’étendue, ciel : Si fut fait de soir e matin le second jour.
Puis Dieu dit : que l’eau de dessous le ciel s’amasse en un lieu, e que le sec apparoisse ; Ce qui fut fait, e appella Dieu le sec terre, e l’amas d’eau, mer. E voyant Dieu que cela étoit bon, il dit : que la terre produise plantes, herbes grenantes, e arbres fruitiers, faisans fruits châcun selon sa nature, qui ayent leur semence sur terre. Ce qui fut fait : e jetta la terre plantes, herbes grenantes châcune selon sa nature, e arbres faisans fruits, qui auront leur semence, châcune selon sa nature. E vit Dieu que cela étoit bon : Si fut fait de soir e matin le troisiême jour.
Puis Dieu dit : Qu’il y ait lumieres en l’étendue du ciel, pour separer le jour de la nuit, qui serviront de signes, e de saisons, e de jours, e d’ans, e serviront de lumieres en l’étendue du ciel, pour éclairer sur la terre. Ce qui fut fait : e fit Dieu deux grandes lumieres, la plus grande pour le gouvernement du jour, e la moindre pour le gouvernement de la nuit, e aussi les étoilles, e les mit dieu en l’étendue, pour éclairer sur la terre, e pour gouverner le jour e la nuit, e separa la lumiere des tenebres. E vit Dieu que cela étoit bon : Si fut fait de soir e matin le quatriême jour.
Puis dit Dieu : Que l’eau engendre ames vivantes, nageantes, e oiseaux qui voleront sur terre par l’étendue de l’air. Si crea Dieu des granspoissonars, e toute ame vivante flottante, que l’eau engendra, châcune selon sa nature, e toute volaille ayant ailes, châcune selon sa nature. E voyant Dieu que cela étoit bon il les benit, disant : Peuplés, e multipliés, e remplissés l’eau en la mer, e que la volaille multiplie en terre : Si fut fait de soir e matin le cinquiême jour.
Puis dit Dieu : que la terre jette ames vivantes, châcune selon sa nature, bêtes privees, e serpens, e bêtes sauvages terrestres. Ce qui fut fait : fit Dieu diverses sortes de bêtes terrestres, tant sauvages que privees, e de toutes bêtes qui rampent par terre. E voyant Dieu que cela étoit bon, il dit : Faisons homme a notre image, semblable a nous, qui seigneuriera e poissons aquatiques, e oiseaux de l’air, e betail, e toute la terre, e tout ce qui bouge sur terre. Si crea l’homme a son image. a l’image de dieu le crea il, e les crea mâle e femelle. Puis les benit Dieu, e leur dit : Peuplés e multipliés, e remplissés la terre, e la dontés, e seigneuriés e poissons aquatiques, e oiseaux de l’air, e toute bête qui bouge sur terre. Vela (dit Dieu) je vous donne toute herbe grenante qui êt sur toute la terre, e tout arbre qui a fruit d’arbre, portant semence. Vela que vous mangerés. E a toutes les bêtes terrestres, e a tous les oiseaux de l’air e a tout ce qui bouge sur terre, qui a ame vivante, je leur donne toute la verdure des herbes pour manger. Cela fait, Dieu vit que tout ce qu’il avoit fait étoit trêbon : Si fut fait de soir e matin le sixiême jour.
Dans un passage essentiel de son introduction, Châteillon indique qu’il s’adresse à tout le monde, pas seulement aux lettrés, pas seulement à ceux qui savent le latin et le grec. La Bible doit parler aussi pour les ‘idiots’, ceux qui ignorent les langues anciennes.
Quand au langage Français, j’ai eu principalement égard aux idiots, et pourtant ai-je usé d’un langage commun et simple, et le plus entendible qu’il m’a été possible. Et pour cette cause, au lieu d’user de mots grecs ou latins qui ne sont pas entendus du simple peuple, j’ai quelquefois usé des mots Français, quand j’en ai pu trouver, sinon j’en ai forgé sur les Français par necessité, et les ai forgés, tels qu’on les pourra aisément entendre, quand on aura une fois ouï ce que c’est ; comme serait dans les sacrifices ce mot « brûlage », lequel mot j’ai mis au lieu de ‘holocauste’, sachant qu’un idiot n’entend, ni ne peut de longtemps entendre, que veut dire holocauste. Mais si on lui dit que brûlage est un sacrifice auquel on brûle ce qu’on sacrifie, il retiendra bientôt ce mot, par la vertu du mot brûler, lequel il entend déjà.
Ainsi, au commencement du Lévitique :
Le Seigneur appella Moyse, e parla a lui du pavillon des oracles en cette maniere : Parle aux enfans d’Israel, e leur dit ainsi : Un homme de vous qui fera offrande au Seigneur (or quand vous ferez voz offrandes de bétail, vous les ferez de la vacherie ou de la bergerie) si son offrande êt un brulage de la vacherie, il amenera un mâle sans tache, e le menera a l’entrée du pavillon des oracles, pour s’acquerir la grace du Seigneur, e mettra sa main sur la tête de laditte bête, afin qu’en apaisant Dieu par celle bête, il soit mis en grace. E tuera on le fis de vache devant le Seigneur : e les fis d’Aharon prêtres apporteront le sang, e l’épandront sur l’autel a l’entour, qui êt a l’entrée du pavillon des oracles. E on écorchera la bête, e la mettra-on en pieces, e les fis du grand prêtre Aharon mettront du feu sur l’autel, e arrengeront du bois sur le feu, e arrengeront les fils d’Aharon prêtres, les pieces, la tête, e le suif, sur le bois du feu sur l’autel, e lavera-on les boyaux et les jambes en l’eau, e le grand prêtre brulera le tout sur l’autel, qui sera un brulage de souefve odeur au Seigneur.
E si son offrande êt de la bergerie, qu’il ameine un mâle sans tache, des brebis ou des chevres, pour faire un brulage, e qu’on le tue au côté de l’autel devers la bise, devant le Seigneur : e sera un brulage, flammage de souefve odeur au Seigneur.
E si son offrande êt de gibier, il aportera de tourterelles ou de colombs son offrande, e le grand prêtre la presentera a l’autel, e lui tordra le col, e la brulera a l’autel, e le sang sera épressuré contre le flanc de l’autel. E ôtera la gave a toutes ses plumes, e la jettera aupres de l’autel, devers le levant, au cendrier. E lui depondra les ailes, sans du tout les arracher, e la brulera sur l’autel, sur le bois qui sera sur le feu. qui sera un brulage, flammage de souefve odeur au Seigneur.
La seule étude un peu étendue et systématique de la version française date de plus de cent ans. Elle est donnée en appendice de l’étude de Ferdinand Buisson. L’auteur de l’étude est un pasteur, nommé Douen. J’en extrais quelques passages, où se mêlent éloges et reproches (qui nous renseignent souvent plus sur les préjugés de l’auteur que sur les stratégies réelles de Châteillon).
Il s’est fait une orthographe particulière, fondée sur le mépris de l’étymologie, dont il ne tient aucun compte, parce qu’il n y a pour lui qu’une langue savante, le latin. Quant au français, langue populaire réservée au populaire, il ne cherche qu’à l’écrire comme il se prononce. De là une orthographe purement phonétique, qui transcrit les sons sans souci de rappeler l’origine des mots. Il faut bien dire que de ces innovations l’usage a consacré quelques-unes. Par exemple, Châteillon supprime généralement l’s devant une consonne, et le remplace tantôt par un accent aigu : épie, épouvante, élire, épitre,… tantôt par un accent circonflexe, de récente invention : être, même,… forêt. Mais l’analogie l’amène à écrire de même : il êt, trêbien, lêquelles. Il devance l’usage en écrivant montrer au lieu de monstrer, soudain au lieu de soubdain, montagne au lieu de montaigne, jusqu’au, lui, aujourd’hui ;… mais aussi chans, temps, doits, mors (pour morts), e pour et et quelcun pour quelqu’un.
Il emploie des formes particulières au patois bressan, qu’il prononce à sa façon ou à la façon de son village, des mots archaïques encore en usage en 1550. Il mélange le vieux français, le patois savoyard et bressan, des néologismes…
Sur certains de ces néologismes, il a pris le soin de s’expliquer à la fin de sa traduction, dans ce qu’il appelle Déclaration de certains mots.
Appaisoir— c’étoit le couvercle de l’arche des oracles, et êt dit appaisoir à cause que Dieu y étoit appaisé.
Arrièrefemme — Les Ebrieux avoint plusieurs femmes, comm’ont encor aujourdhui les Juifs et les Turcs, dont les unes étoient principalles e maitresses, les autres étoint servantes e sujettes, léquelles on nomme concubines. Mais pour ce que concubines en François se prend en la mauvaise part, j’ai mieux aimé forger ce mot arrièrefemme, de peur qu’on ne pensat qu’Abraham et Jacob e autres eussent eu femmes qui ne fussent legitimes.
Avantpeau — je le mets pour ce qu’on appelle en latin preputium, cêt a dire la peau qui couvre le bout du membre de l’homme, laquelle les cirurgiens appellent le chapeau : mais je ne l’ai pas voulu ainsi nommer, de peur qu’on ne le print pour autre, ains ai forgé un mot sur le mot aleman vorhaut.
Et Douen de commenter :
Il mélange mots grossiers et nobles : celà tient à son éducation ; en fait de langage, il est resté rustre. Il écrit : “un tas de gens, un tas de faux frères, la marmaille, vêtu douillettement, les gens d’étoffe“ Mt VI,7 “quand vous priés, ne jasés pas, comme font les païens, qui cuident être exaucés par leur caquet.
En dépit de ses reproches, qui ressemblent parfois à certaines réactions hostiles de l’époque, le pasteur Douen finit par conclure favorablement, comme la plupart de ceux qui ont lu effectivement l’Å“uvre de Châteillon sans excès de parti-pris. La Bible de Genève de 1553 est par lui comparée à l’avantage de Châteillon : — pas d’hébraïsmes ni d’héllénismes — pas d’obscurités, ni de non-sens — moins de tournures enchevêtrées — moins de constructions vieillies. Il ajoute que « la révision de 1588 le pille sans le dire ; et elle parait antérieure d’un quart de siècle à celle de Châteillon. Il est presque toujours plus court, plus moderne ».
Une autre courte étude, plus récente
[14], va plus loin dans l’approbation :
Au cours de son travail de traduction, il était devenu un théoricien de la langue, cherchant à faire du français une langue vraiment dégagée du grec et du latin, capable d’une extrême concision et susceptible de recevoir en son sein une foule de néologismes. En cela, allant beaucoup plus loin que les théoriciens de la Pléiade, Châteillon apparaît un esprit décidément novateur et révolutionnaire dans le domaine de la langue comme dans celui de la théologie.
M. Bossard recense des dialectalismes (fort savoureux) : benotte-chariot ; bousée ; brottu-nÅ“ux (bâton) ; éperroyer-pierrer ; crehenner-craquer ; écourre-battre le blé ; ennieblé-obscurci par les nuages ; épaouri-épouvanté ; fouceau-fossé ; fiale-sapin rouge ; grume-grain de raisin ; navatier-matelos ; radée-averse ; plouine-petite pluie ; saupri-saupoudré de sel ; tilet-écriteau ; traluisant-transparent ; trepin-pot à terre ; vogue-fête. Du franco-provençal : le gaufre, la poison.
Des particularités orthographiques ou de prononciation dialectale : formie-fourmi ; fritillant-frétillant ; sibler-siffler.
Les archaïsmes sont rares, souvent pris aux Bibles médiévales à la place de latinismes d’inspiration ecclésiastique : sautier, seaume ; pucelle pour vierge.
Nombreux sont les
mots familiers ou populaires : ce sont ces termes qui ont été le plus reprochés à Châteillon. Avec une grande violence. En fait on en trouve peu d’exemples ; certains ont été inventés par le père Garasse
[15] pour les besoins de sa polémique et on ne les trouve pas dans le texte. M. Bossard les chiffre à une vingtaine. Ils figurent essentiellement dans des proverbes, des discours (ordres, menaces, supplications), dans une histoire racontée par un prophète, ou par le Christ.
Exemples : Coillard (Pr 30, 31) - non châtré ; pincemaille (Pr 28,22) - avare ; fine pièce (Pr 7,10) - femme rusée. Les prédicateurs de la première moitié du seizième employaient volontiers dans leurs sermons des expressions vigoureuses (Calvin le fait lui-même, dans ses sermons)
Joel 1,5 : « Reveilles-vous yvrognes, plourés et brayés tous beveurs a cause du piot qui vous êt ôté du gousier » (la Bible genevoise de 1546 a ‘vin doux’ !)
Is 41,24 : « Vôtre ouvrage est de niquenaque » (La Bible genevoise de 1546 : de nulle valeur)
Is 36,12 : merde (46 : fiente)
Is 52,12 : cliquer des mains (46 : frapper des mains)
Ez 32,23 : « les sepulcres seront logés au fin cul du gouffre »
Malachie 4,2 : « si sortirés et gimbretterés comme veaux de graisse »
Dieu lui-même ne s’exprime pas toujours en termes très académiques quand il parle par ses prophètes. Moïse en Dt 32,21 : « Ils m’ont aigri par leurs triqueniques ». Samuel en 1R 15,19 dit qu’il faut faire la guerre aux Amalécites « jusqu’à n’y laisser ne niffe ne naffe ». « Cuver son vin » (1R 29,37) semble être la première apparition de cette expression.
Les mots dérivés ou composés sont la principale caractéristique du vocabulaire de Châteillon. Il crée lui-même ou reprend aux poètes de son temps et même des siècles antérieurs : avantdire ; avantpropos ; figuemeurier (sycomore) ; avantcoureur.
Il crée aussi des composés ‘à la Ronsard’ : « porte-bonheur » (Gn 49, 10) en périphrase pour le Messie — « vêprematin » pour ‘soir et matin’.
Il utilise des termes techniques, de botanique : yeuse, rouvre, neprun (pour ronce) ; des mots du domaine de la langue techniques des vignerons. Il sait ce qu’est un cloporte (Is 51,8). En Gn 31, 10, les agneaux destinés à Jacob étaient ‘mouchetés, grivolés et tachetés de blanc’.
Bref, « tout en voulant être compris de tous, il aspire à faire Å“uvre littéraire ». Sa prose, particulièrement dans les passages narratifs et prophétiques a grande allure. Plusieurs commentateurs citent en exemple le début de la Genèse. Richard Simon, en 1690 (à un moment où la version de Lemaitre de Sacy est presque entièrement parue) fait de lui un éloge philologiquement mesuré, constatant que sa traduction, du point de vue de l’interpétation, est la seule originale :
Il n’y a véritablement qu’une seule Traduction Françoise, qui a ensuite esté retouchée par differentes personnes en differens lieux…. » : « Castellion ne fait aucune difficulté de corriger quelquefois le texte hébreu selon la règle de la critique qu’il observe assez judicieusement en plusieurs endroits.
Mais il remarque incidemment (alors que les qualités littéraires très variables des traductions qu’il analyse et considère comme fort semblables ne le touchent pas) : « Il égale la concision de l’original dans le fameux passage : Dieu dit : lumiere soit. E lumiere fut. »
[16]
Il a aussi, comme Rabelais, l’art de l’énumération. Un autre passage souvent cité est Is 3,18 :
Le Seigneur ôtera aux Sionnoises les jolis accotremens, les passefides, les lunettes, le musc, les devantieres, les couvre-chefs, les chaperons, les bracelets, les rubans, les anneaux, les templettes, les rocquets, les guimples, les poupées, les miroirs, les mouchoirs, les toilettes et le tafetas. [17]
Il reste que, quelle qu’ait pu être son ambition esthétique, le but essentiel de Châteillon était de fournir à ses lecteurs une traduction du texte biblique aussi directe que possible dans son expression. Il parle dans une langue qui, même si son origine est à la fois savante et populaire (et il fait visiblement appel à toutes les ressources mises à sa disposition par son activité d’humaniste, de pédagogue, de lecteur, de polémiste), est constamment imagée, vivante, concrète. Elle garde aujourd’hui encore un extraordinaire pouvoir de suggestion.
Retour sur l’affaire Servet
Le supplice de Michel Servet indigna quelques esprits en Europe. Un seul, Sébastien Châteillon, s’éleva publiquement contre cette exécution, écrivit contre ceux qui l’avaient décidée et exécutée, polémiqua jusqu’à sa mort (et au-delà par ses écrits posthumes) contre les responsables principaux, Calvin et Théodore de Bèze, qui le poursuivirent de leur haine et mirent toute la force persuasive dont ils étaient capables pour convaincre les esprits du temps de la justesse de leur décision.
Servet rejetait la doctrine orthodoxe de la Trinité, tout en ne niant pas la divinité du Christ. Il rejetait aussi la pratique du baptême des nouveau-nés. Il était donc coupable d’anti-Trinitarianisme, et d’anti-pédo-baptisme. Il l’était non seulement vis à vis de la loi de l’Église catholique et des réformés de Genève, mais selon le code de Justinien. La sentence pour ces infractions était la peine de mort. Calvin, de Bèze et le Consistoire genevois pouvaient se considérer dans leur droit en le condamnant à mort, et Châteillon, qui n’approuvait aucune des positions doctrinales de Servet, allait contre les idées et règles habituelles de son temps. On ne doit pas oublier cet aspect qui montre l’étendue de son audace.
Peu de temps après l’exécution, Calvin, conscient de l’horreur réelle et finalement assez répandue qu’avait suscitée en bien des endroits le fait que ceux qui avaient souffert de persécutions de la part de l’Église romaine se mettaient, une fois au pouvoir, à agir de même envers leurs opposants doctrinaux, fit paraître un opuscule écrit dans le ton violent, sûr de soi et agressif qui lui était habituel pour justifier la décision. C’est, en 1554, la Déclaration pour maintenir la vraye foy, la Trinité des personnes en un seul Dieu, par Jean Calvin, contre les erreurs détestables de Michel Servet. Où il est aussi montré qu’il est licite de punir les hérétiques, et qu’à bon droict ce meschant a esté executé par justice en la ville de Genève. Ce texte est remarquable et devrait être mieux connu. Il explique que Dieu nous enseigne clairement (pour Calvin les enseignements de Dieu sont toujours on ne peut plus clairs) que nous devons fouler aux pieds toutes nos affections naturelles quand il est question de Son Honneur. Le fils ne doit pas épargner le père, ni le mari sa propre épouse. Si vous avez un ami cher et s’il est coupable d’une telle offense vous devez le mettre à mort. Il multiplie les périodes rhétoriques répétitives du genre « ce n’est pas en vain que Dieu prive notre cÅ“ur de tous les sentiments naturels auxquels il est habitué. Pourquoi sa sévérité est-elle si implacable si ne n’est pas pour nous montrer qu’il n’est pas honoré proprement s’il y a le moindre obstacle à son zèle sacré ? Pourquoi sa sévérité est-elle si implacable si ce n’est pour nous montrer…. » et ainsi de suite pendant des pages…
Or Châteillon ne s’exprime jamais ainsi. Il parle directement, nettement, concrètement. Il ne parle pas au nom de Dieu, mais au nom de ce qu’il comprend de l’enseignement de l’Evangile. Un exemple saisissant nous en est fourni par le récit de la mort de Servet.
On possède deux témoignages sur les circonstances de l’exécution. L’un est le récit d’un témoin oculaire, un certain Peter Hyperphagen de Gand, qui a été transmis d’après une copie, l’original manuscrit ayant été perdu. L’autre est de Châteillon, qui le publia dans sa réponse à Calvin, Contra libellum Calvini…
Servet fut traité avec une sauvagerie toute spéciale. Son bûcher avait été préparé de fagots du bois vert d’un chêne vivant, dont les branches portaient encore leurs feuilles. Sur sa tête on avait placé une couronne de paille mêlée de soufre (quiconque a lu, dans un traité de méditation loyolienne, la ‘méditation de l’Enfer’
[18] reconnaîtra ce que signifie cette présence de soufre sur la tête du condamné). Il était assis sur une bûche, attaché à un poteau d’une chaîne de fer, et autour de son cou on avait enroulé, de cinq tours, une corde épaisse. Il fut ainsi consumé à feu doux pendant une demi-heure avant de mourir. On avait disposé à ses côtés des exemplaires de son livre hérétique, celui qu’il avait envoyé, naïvement, à Calvin, pour qu’il lui fasse part de son ‘opinion fraternelle’. Au moment de mourir, Servet cria : « O Jésus, fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ». Or Farel, un adjoint de Calvin et de Bèze, rapportant une visite qu’ils rendirent à Servet dans sa prison juste avant sa mort explique, dans une lettre, qu’il fut « impossible d’obtenir de lui la franche reconnaissance de ses erreurs. Et il refusa d’avouer que Christ était Fils éternel de Dieu ». Et non ‘fils du Dieu éternel’. Mais il n’était pas question, au cas où Servet aurait accédé à leurs demandes, de modifier en quelque façon la nature de son supplice. Il s’agissait seulement de le faire se renier. Châteillon s’exprime ainsi :
Nous parlerons seulement de sa mort et de son supplice, et non de sa doctrine. Lui-même, étant condamné à mort du feu, requit humblement du magistrat de Genève que la tête lui fut tranchée, de peur que, par le grand tourment du feu, ne vint au desespoir ; disant que s’il avait erré & failli en quelque chose ça avait été par ignorance, d’un désir d’avancer la gloire de Dieu. Lui, dis-je, demandant cela, et ne lui était ottroyé de ce tant benin et pitoyable Sénat, ains au contraire : oyant ceste sentence horrible et loin de toute misericorde d’ètre brûlé tout vif, puis mené au lieu du supplice et mis sus en bois, voyant de ses yeux le bourreau mettre les fagots sur le bois, et lui faire un chapeau de soufre sur la teste, et autres appareils, lesquels contemplant fut tant ému de l’horreur du feu qu’il fienta en ses chausses. Servet, dis je, estant en telle angoisse, en laquelle ne lui estoit proposée aucune esperance d’utilité, plaisir ou honneur, ainçois horrible tourment de toute infamie, n’eût-il pas volontiers sauvé sa vie, s’il eût connu son peché et sa faute ? Réponds, Bèze, je te prie, et réponds moi ainsi que tu répondrais, si tu étais au même état.
Tout ce qu’écrit Châteillon, jusqu’à sa mort, est dans le même style net, sans euphémismes de bienséance, le style de quelqu’un qui dit les choses comme il voit qu’elles sont. C’est le style qu’il emploie aussi bien pour s’adresser à Calvin, pour une dédicace au roi d’Angleterre, pour exhorter les deux partis qui se préparent à ensanglanter la France à retrouver la raison.
J’émets l’hypothèse que c’est dans sa longue fréquentation des deux parties de la Bible, dans son désir de la faire lire en français d’une manière à la fois fidèle et accessible, qu’il a forgé non seulement son style, mais aussi ses convictions. C’est bien lui, et non Calvin, qui fut fidèle à la directive des Réformés, si horriblement déformée par leurs actions : agir selon l’enseignement divin tel qu’il a été donné à l’homme par la Bible et tel que le chrétien peut le lire dans le Nouveau Testament.
La Bible française de Châteillon est une des plus belles des traductions de la Bible, un chef d’Å“uvre de la littérature française. Alfred Rambaud écrivait en 1892 : « Pourquoi ses Å“uvres, au moins les Å“uvres françaises…. ne trouveraient-elles pas un éditeur ? »
En effet.
[1]
St.
Zweig,
Casteillon contre Calvin ou conscience contre violence, Grasset, Paris, 1946.
[2]
St.
Zweig,
op. cit., 2
e éd. 1997, déjà épuisée.
[3]
D’une manière générale, on peut regretter le manque d’intérêt des éditeurs pour toutes les traductions françaises (et latines) anciennes, qui sont des monuments littéraires assez extraordinaires, valant bien à mon sens ces chefs d’
Å“uvre que sont aussi la King James’s Bible et la Bible de Luther. Sans nier la beauté de la version de Lemaître de Sacy, disponible aujourd’hui dans la collection Bouquins, il est dommage qu’elle soit la seule accessible en dehors des grandes bibliothèques publiques.
[4]
Ferdinand
Buisson,
Sébastien Castellion : sa vie et son Å“uvre, 1515-1563, 2 vol., Hachette, Paris, 1892.
[5]
Du nom de Nicodème qui suivait Jésus en cachette, mais jamais en public, cf. Jn 3,1-2. Cf. Carlo Ginzburg,
Il nicodemismo, 1982.
[6]
Sur Sébastien Frank, voir l’opuscule d’Alexandre Koyré,
Sébastien Frank, Librairie Félix Alcan, Paris, 1932.
[7]
La Bible nouvellement translatée… 1555. La ‘parabole de l’ivraie’ a toujours posé des problèmes aux partisans de la mise à mort des hérétiques. Les défenseurs de la tolérance l’évoquent fréquemment, et Châteillon en de nombreux endroits, comme dans le passage qui précède. Il y aurait une anthologie à faire des arguments qui tentent d’en détourner le sens.
[8]
En accord avec la TOB et contre la BJ qui a ‘charité’(comme Sacy ; dans la King James :
charity).
[9]
Dans le cercle de Marguerite de Navarre, s
Å“ur de François I
er, dont faisaient partie Lefèvre d’Etaples, premier traducteur moderne de la Bible en français, Rabelais et Marot.
[10]
J’emprunte maintenant à D. Barthélémy,
Introduction à la Critique textuelle de l’Ancien Testament, 2, (1986), la plupart des courts développements qui suivent, principalement les citations de Châteillon lui-même.
[11]
D. Barthélémy,
op. cit.
[12]
BJ : L’a-t-il frappé comme avaient frappé ceux qui le frappaient ?/A-t-il assassiné comme avaient assassiné ses assassins ? — KJ : Hath he smitten him, as he smote those that smote him ? or is he slain according to the slaughter of them that are slain by him ? — TOB : les a-t-il frappés comme il a frappé ceux qui les frappaient ?/les a-t-il massacrés comme il a massacré ceux qui les massacraient ?
[13]
Je transcris
La Bible nouvellement translatée… (1555), d’après le microfilm de la Bibliothèque de France, qui n’est pas d’une lecture très aisée ; et je ne suis pas un spécialiste. J’ai certainement fait des fautes de lecture. Je dis cela afin qu’on ne se fie pas trop en ma transcription.
[14]
Bossard,
Le vocabulaire de la Bible française de Castellion, 1959.
[15]
D’après Bossard,
op. cit.
[16]
In
Histoire critique du Vieux Testament (1690).
[17]
BJ :… « le Seigneur ôtera l’ornement de chaînettes, les médaillons et les croissants, les pendentifs, les bracelets, les breloques, les diadèmes et les chaînettes de chevilles, les parures, les boîtes à parfums et les amulettes, les bagues et les anneaux de narines, les vêtements de fête et les manteaux, les écharpes et les bourses, les miroirs, les linges fins, les turbans et les mantilles ».
[18]
Ignace de Loyola,
Exercices Spirituels, l
re Semaine, 5
e Exercice, §65-71 (éd. Fr. Courel). Voir aussi la traduction de L. Gaultier (1621).