2001
Recherches de science religieuse
Bible et littérature
Vers une lecture figurative de la bible : les mutations de la sémiotique biblique
Anne Pénicaud
Facultés catholiques de Lyon
Née en dehors du champ biblique, la sémiotique n’a pas seulement croisé son chemin, elle s’y est fortement engagée. Retraçant l’itinéraire de A.-J. Greimas concevant la sémiotique comme une méthodologie qui a recours à divers processus descriptifs et analytiques pour faire émerger la signification d’un texte, A. Pénicaud aborde, dans une seconde partie, la « sémiotique biblique » comme telle. En s’intéressant à la Bible, à partir des années 1970 en France surtout, la sémiotique tentait de porter la rigueur dans le territoire jusque-là le plus réfractaire à une approche scientifique : la Bible considérée exclusivement dans sa dimension littéraire, en tant que « texte seul ». Au terme de sa réflexion, A. Pénicaud évoque les incidences d’une évolution de la sémiotique biblique sur la pratique concrète.
Although born outside of the biblical field, semiotics not only crossed its path, it strongly implanted itself there. Retracing the itinerary of A.-J. Greimas, who conceived semiotics as a methodology that has recourse to diverse descriptive and analytical processes allowing the meaning of a text to emerge, A. Pénicaud deals with, in the second part, “biblical semiotics“ as such. The interest of semiotics in the Bible, especially in France starting in 1970, attempted to bring rigor into the field, until then very resistant to a scientific approach : the Bible considered exclusively in its literary dimensions as “text only.“ At the end of his reflection A. Pénicaud evokes the occurrence of an evolution of biblical semiotics on concrete practice.
A François Martin. En souvenir.
La sémiotique, on le sait, est née en dehors du champ biblique. Conçue au sein des sciences du langage, à la fois comme un surgeon sémantique de la linguistique et comme une nouvelle branche de l’arbre structuraliste, elle a été développée par son fondateur, Algirdas-Julien Greimas, dans deux directions à la fois : une méthodologie d’analyse et une théorie de la signification.
Or, depuis plus de trente ans, la sémiotique a croisé le chemin de la Bible. Sans doute est-ce le moment de revenir sur ces trente années de recherches : le projet de cet article est d’indiquer les rencontres et les découvertes qui ont jalonné ce long temps et les évolutions qu’elles ont entraînées. Celles-ci ont permis à la sémiotique biblique de se définir peu à peu comme un champ spécifique, dont la particularité tient à la fois au territoire qu’elle explore et à l’originalité des perspectives qu’elle y déploie.
Ce parcours prendra une forme historique : non par complaisance envers le passé, mais bien plutôt parce que c’est le moyen de rendre compte de la transformation accomplie au fil des ans. Quelques considérations préliminaires tenteront de situer avec précision le point de départ de la sémiotique. Nous ferons ensuite un saut dans le temps pour pointer les renouvellements apportés à la sémiotique par la fréquentation de la Bible en ce qui concerne tant la pratique que la théorie sémiotiques.
I. La sémiotique greimassienne
Une méthode d’analyse
Greimas a conçu avant tout la sémiotique — et c’est cela qu’on en a vu tout d’abord — comme une méthodologie qui avait recours à divers processus descriptifs et analytiques pour faire émerger la signification d’un texte. Une telle attitude, inspirée par le développement des sciences du langage, rompait par sa rigueur avec les excès de subjectivité et d’imprécision des approches « littéraires » ordinairement conduites à l’endroit de la littérature. En fait, la sémiotique développa l’une après l’autre, pour s’appliquer ensuite à les mettre en Å“uvre simultanément, trois procédures d’analyse dont chacune abordait le texte sous un angle spécifique.
Il y eut d’abord l’« analyse narrative », qui considère le texte par le biais du récit dont il est porteur et ne s’intéresse de ce fait qu’à sa dimension narrative. Cette exploration de la « composante narrative des textes » met en
Å“uvre deux catégories d’outils. La première de ces gammes d’outils (Greimas la nomme : étude de la « syntaxe
[1] narrative » des textes) repose sur le modèle concret d’un « programme narratif » que l’on pourrait comparer à un instrument de radioscopie permettant de discerner la dynamique sémantique du récit. Au centre de la perspective, Greimas place une transformation narrative qui consiste dans la perte ou l’acquisition d’un « objet valeur » par un sujet
[2]. Pour rendre compte de cette transformation, le programme narratif propose l’enchaînement logique de quatre phases
[3], définies par les interactions d’actants narratifs
[4]. L’établissement des programmes narratifs se double par ailleurs d’une approche des valeurs associées aux actants narratifs, et en particulier aux objets que se disputent les sujets
[5]. Une « sémantique narrative » vient ainsi prolonger la syntaxe narrative par une mise en évidence de l’enjeu des transformations décrites et des systèmes de valeurs qui soutiennent les textes.
Mais l’analyse de la composante narrative a rapidement suggéré à Greimas l’intuition que celle-ci en appelait à un second niveau de compréhension des textes, un niveau à la fois plus fondamental et plus élémentaire qu’il a nommé « structure élémentaire de la signification ». Pour appréhender cette structure, il a développé un second modèle, désigné sous le nom de « carré sémiotique ». Celui-ci dispose sur la structure d’un carré (aux quatre pôles agencés selon un savant jeu logique et déterminés, en outre, par une axiologie qui les marque de signes positifs et négatifs) ce que Greimas définit comme les « valeurs élémentaires » mises enjeu et en circulation dans un texte. Ces valeurs ne doivent pas être confondues avec les valeurs portées par les objets narratifs : elles se situent en-deçà, car à ce niveau « élémentaire » elles ne sont pas « prises en charge »
[6] par une forme narrative précise. Elles demeurent abstraites et pour ainsi dire « virtuelles », ce qui les distingue des programmes et des valeurs narratifs. On découvrira par exemple, au niveau élémentaire, une valeur/vie/que peuvent assumer, au plan de la sémantique narrative, diverses valeurs anthropomorphisées : la santé, l’amour, la liberté. Si nous nous arrêtons à cette dernière, nous verrons qu’elle peut à son tour être portée par différents parcours narratifs (l’évasion, mais aussi bien l’esclave affranchi, le révolutionnaire, le grand voyageur, le poète ou l’amateur de paradis artificiels…). La distinction entre « syntaxique » et « sémantique » traverse également ce niveau élémentaire : elle différencie un usage purement statique du carré (conçu alors comme un schéma de « relations » fondées sur des oppositions logiques et des taxinomies), et un usage dynamique, reposant sur un jeu d’« opérations » qui permet d’inscrire dans l’analyse le passage d’un sommet du carré à un autre.
La méthodologie sémiotique s’est aussi, et très rapidement, développée en direction d’une « analyse discursive » qui considère cette fois le texte comme discours, c’est-à-dire comme agencement de personnages, de lieux et de temps. Sans pour autant appréhender le texte dans son entier
[7]elle le saisit malgré tout dans sa littéralité, ce qui n’était pas le cas des approches précédentes. Deux séries d’outils, développés une fois encore en concurrence et complémentarité sur les terrains du syntaxique et du sémantique, viennent rendre compte de cette dimension discursive. Beaucoup moins explicités et utilisés par Greimas, ces outils sont assez peu connus. Il nous faut de ce fait nous arrêter un peu longuement sur leur présentation.
La première catégorie d’outils est située dans le registre sémantique. Elle aborde le texte dans son déroulement linéaire et l’appréhende comme un « tout de signification »
[8], c’est-à-dire comme un ensemble signifiant construit, cohérent et autonome. L’« approche sémantique de la composante discursive » vise à décrire et à analyser cette cohérence sémantique. Pour cela, Greimas s’est doté d’un outil : la « figure ». La figure n’est pas le mot, puisque le mot est défini depuis Saussure comme un composé de son et de sens et que la sémiotique ne s’intéresse qu’à la dimension sémantique des textes. La « figure », c’est le mot envisagé du seul point de vue de son sens
[9]. On identifie ce sens sur le fond d’une culture préalable : point n’est besoin d’avoir « vu » en réalité une vache ou une licorne pour « comprendre » la figure de la vache ou de la licorne, c’est-à-dire pour savoir ce qu’elle désigne et les autres figures qu’elle appelle. On associera ainsi aux licornes des tapisseries, des dames ou des contes merveilleux, et aux vaches — par exemple — un pot à lait, un camembert ou, plus récemment, une terrible maladie… C’est donc, dit à ce propos Greimas, en référence à une « configuration discursive » — c’est-à-dire grâce à notre maîtrise des discours habituellement tenus sur tel ou tel sujet — qu’une figure s’identifie. Mais ce n’est pas seulement par sa définition que la figure diffère du mot. La distinction porte aussi sur leur emploi. Les mots à l’état pur ne se rencontrent que dans les dictionnaires : articulant signifiant et signifié, ils y ont le double statut de constituants de la langue et d’éléments virtuels. Dès lors qu’ils se trouvent insérés dans le concret d’un discours, ils ne peuvent plus être saisis comme cette totalité stable que Saussure a nommée « signe ». En les appréhendant par le biais de la figure, la sémiotique les définit au contraire par une instabilité sémantique. Celle-ci tient à une double opération, de soustraction et d’addition : l’appréhension sémantique des mots insérés dans un texte, c’est-à-dire la construction des figures, montre bien que celles-ci ont laissé de côté bon nombre des potentialités signifiantes des mots tandis que dans le même temps elles en gagnaient d’autres, reçues en propre du texte. Si on construit les figures qui définissent le contenu sémantique du mot « roi », par exemple, on ne pourra qu’en apprécier la variété selon qu’on lit les deux livres des Rois, tel ou tel psaume biblique, une parabole de Jésus, une évocation de Louis XIV, un conte, ou « Le roi des Aulnes » de Michel Tournier. Et pourtant, le mot reste le même ! La figure est donc un « agglomérat sémantique » unique, propre à un texte donné.
L’approche sémantique de la composante discursive consiste ainsi dans un relevé des figures et dans l’analyse de leur contenu de sens, analyse menée par la mise en relation des figures entre elles. Cette analyse introduit à un clivage. Ce contenu sémantique comporte en effet à la fois des éléments tournés vers le dehors, c’est-à-dire vers l’aptitude du texte à représenter la réalité (le jeu des figures a, au premier chef, ce pouvoir « figuratif »), et des éléments plus abstraits, tournés vers le dedans du texte, qui touchent aux valeurs de signification portées par les figures. Greimas nomme « thématique » cette dimension d’abstraction, et il en fait le lieu de l’interprétation sémantique des figures. Un exemple explicitera, je l’espère, le sens de ce couple « figuratif/thématique ». Prenons la figure de l’arbre : elle portera, dans un texte donné, le thème de la verticalité, mais dans un autre texte (description d’un arbre mort) celui de l’horizontalité, ou dans un autre encore (l’évasion sur un tronc d’arbre) celui de la liberté
[10].
Mais l’approche discursive des textes a également recours à une seconde catégorie d’outils, les acteurs, les temps et les espaces, qui définissent une dimension « syntaxique » dans l’analyse discursive. Acteurs, temps et espaces interviennent dans une double perspective, qui doit être précisée :
— Ils s’associent d’abord aux figures qui constituent la dimension sémantique. Un texte fait nécessairement appel à des acteurs, qu’il dispose les uns vis-à-vis des autres en même temps qu’il les situe dans des temps et des espaces. Mais ces acteurs, ces temps et ces espaces sont en eux-mêmes des « lieux » vides de tout contenu sémantique, et ils demeureraient tels si les parcours figuratifs ne venaient les en doter. En retour, ils offrent à ces parcours les points d’ancrage où ils se rencontrent et s’articulent. C’est ce constant aller-retour entre les acteurs, temps et espaces et les figures qui leur donnent sens qui fait du texte non un magma mais un maillage signifiant dont il est possible de décrire et d’interpréter l’organisation. L’approche discursive se définit ainsi au carrefour du syntaxique et du sémantique.
Greimas a fait le choix — et ce choix a été interrogé par la suite — de reverser l’analyse discursive au compte de l’approche narrative. Acteurs
[11], temps et espaces s’articulent étroitement chez lui aux données (actants et programmes) de la syntaxe narrative. Il met les figures au service de la même cause : il n’en retient que le versant thématique, dont il fait l’aliment des valeurs constitutives de la sémantique narrative et de la sémantique élémentaire
[12].
— Mais dans le même temps, Greimas esquisse pour les acteurs, les temps et les espaces une perspective éminemment différente, qui fait d’eux les marques inscrites dans le texte de ce qu’il est un discours effectivement tenu, c’est-à-dire un énoncé produit par un énonciateur. Il situe ainsi la dimension énonciative au c
Å“ur de l’approche syntaxique de la composante discursive. Il montre en effet, en continuité avec la linguistique de Benveniste, qu’acteurs, temps et espaces découlent directement de l’ancrage du texte dans son énonciation. En tant qu’énonciateur potentiel l’auteur se tient dans un «
lieu qu’on peut appeler l’ego hic et nunc »
[13] (je, ici, maintenant), lieu qui détermine sa position au sein du langage puisqu’il écrit à partir de là. Mais l’écriture d’un texte lui impose d’avoir recours à des acteurs, des espaces et des temps, c’est-à-dire à des « non je », des « non ici », des « non maintenant ». C’est ce que Greimas met en évidence lorsqu’il décrit l’acte énonciatif comme la «
projection hors de cette instance
[14] et des octants de l’énoncé (les acteurs) et des coordonnées spatio-temporelles (les espaces et les temps) qui constituent le sujet de l’énonciation par tout ce qu’il n’est pas »
[15]. Le texte achevé ne conserve en lui rien d’un auteur qui ne s’est d’ailleurs jamais, à proprement parler et quoique l’on en dise parfois, « mis dans les mots », et qui demeure par définition en dehors de son texte : il garde en revanche nécessairement la trace de l’acte énonciatif qui lui a donné naissance. Les acteurs, les temps et les espaces renvoient à ce « je, ici, maintenant » implicite qui joue, vis-à-vis d’eux, le rôle d’une origine dans un système d’axes orthogonaux en trois dimensions. Ce point de perspective ne doit pas être confondu avec l’auteur. Voilà pourquoi Greimas le désigne comme l’« instance d’énonciation » plutôt que comme l’énonciateur du texte. Tout texte se construit ainsi sur l’horizon d’une instance d’énonciation qui pourrait se définir comme l’ombre portée, ou encore comme la marque inscrite dans les mots non de l’auteur de jadis mais de l’acte de parole qui a donné naissance à ce texte. Appréhender le texte comme un énoncé supposera donc de focaliser l’analyse sur ces trois pôles, les acteurs, les temps et les espaces, qui attestent de son énonciation et l’y relient.
Cet ancrage énonciatif de la composante discursive a été longuement développé par Greimas, mais il ne s’est pas pour autant traduit dans une méthodologie d’analyse. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point, car l’axe énonciatif focalise actuellement l’essentiel de la recherche des sémioticiens biblistes.
Pour l’instant, contentons-nous de récapituler brièvement la méthodologie sémiotique mise en Å“uvre par Greimas. Elle articule donc une dimension narrative, explicitée sous la forme de schémas logiques aux allures de formules mathématiques, un niveau élémentaire abstrait construit comme un paradigme logico-sémantique organisant des « valeurs », et une approche discursive qui prend en compte la dimension figurative de textes abordés par le double biais des acteurs, temps et espaces et de figures thématisées. Soulignons que tout cela se trouve en fin de compte rabattu sur l’appréhension d’une signification définie comme cette articulation de « valeurs » qui constitue le niveau élémentaire de l’analyse sémiotique.
Une théorie de la signification
On se doute bien, à cette évocation de la mise en place progressive des procédures sémiotiques, que celle-ci allait de pair avec une élaboration théorique. Autant que comme une pratique, Greimas conçoit la sémiotique
« comme une théorie de la signification »
[16] à laquelle il assigne pour
« souci premier… d’expliciter, sous forme d’une construction conceptuelle, les conditions de la saisie et de la production du sens »
[17].
La « construction conceptuelle » à laquelle Greimas fait ici allusion désigne en fait quelque chose de très concret : il s’agit du modèle, nommé « parcours génératif de la signification », par lequel il tente de rendre compte de la signification d’un texte. Voyons comment il définit un tel « parcours » :
« Nous désignons par l’expression parcours génératif l’économie générale d’une théorie sémiotique (ou seulement linguistique), c’est-à-dire la disposition de ses composantes les unes par rapport aux autres, et ceci dans la perspective de la génération
[18]. » Cette définition dense et abstraite nécessite quelques développements. Le « parcours génératif » consiste, en fait, dans une proposition d’articulation des trois composantes — élémentaire, narrative, discursive — en fonction desquelles la méthodologie sémiotique permet d’aborder les textes. Greimas visualise d’ailleurs cette articulation lorsqu’il situe ces composantes, ainsi que leurs « sous-composantes » (le clivage syntaxique/sémantique), en un tableau qui positionne, de haut en bas :
- l’élémentaire, où réside la quintessence de la signification,
- le narratif, où cette quintessence abstraite et virtuelle s’actualise en programmes narratifs mettant en relation des actants porteurs de valeurs,
- le discursif, où cette actualisation encore quelque peu abstraite s’incarne, par le biais des acteurs, des temps et des espaces, dans une structure spatio-temporelle plus concrète et, grâce aux figures, dans la chair d’une représentation.
Mais comment comprendre l’expression :
« dans la perspective de la génération » ? La théorie développée par Greimas affirme que le développement successif de ces trois niveaux rend compte de la « génération » de la signification d’un texte. Ce développement ne recouvre pas un processus méthodologique (du type « compréhension du texte »). Il faut lui donner une dimension structurelle que l’on comprendra par analogie avec la façon dont «
la croissance d’un être vivant, à partir d’un germe ou d’un embryon, ne modifie pas l’information initiale contenue dans le nucléus d’origine »
[19]. L’élémentaire est en quelque sorte pour Greimas la matrice de la signification, la
« structure ab quo »
[20] d’un parcours qui aboutit vers cette
« structure ad quem » qu’est la composante discursive conçue comme une ramification extrême,
« sémantiquement la plus concrète et syntaxiquement la plus fine », « des articulations de la signification »
[21].
Cette théorie repose sur un certain nombre d’a priori, qu’il est important de bien dégager.
— Il y a d’abord ce principe posé par Saussure, principe qui est à la base du structuralisme, selon lequel la signification d’une grandeur ne saurait être appréhendée que par différenciation d’avec une autre grandeur. Greimas l’exprime en énonçant que
« la saisie intuitive de la différence, d’un certain écart entre deux ou plusieurs grandeurs, constitue, pour la tradition sémiotique depuis Saussure, la première condition de l’apparition du sens »
[22]. Un exemple très simple permet de comprendre cela : prenons le terme « blanc », et considérons les variations de sa signification selon qu’on l’oppose à « vert, jaune » (couleur), à « rosé, rouge » (vin), à « sec » (fromage), à « brun » (bois)… Mais on voit bien aussi par cet exemple que
« la différence ne peut être reconnue que sur un fond de ressemblance, qui lui sert de support »
[22]. Greimas conclut ainsi que
« la saisie…de la ressemblance et de la différence » est
« complexe et concomitante »
[23]. L’impact de ce principe dans la théorie sémiotique se remarque essentiellement dans la façon dont celle-ci formalise la signification d’un texte, au plan de l’« élémentaire », comme cette structure logique
« postulant que différence et ressemblance sont des relations (saisies et/ou produites par le sujet connaissant) » dont rend compte le modèle du carré sémiotique. Mais il gouverne aussi, et de façon constante, les méthodes mises en
Å“uvre aux niveaux narratif et discursif de l’analyse.
— Il en appelle ainsi, sur un plan méthodologique, à ce « principe d’immanence »
[24] (ou encore de « clôture du texte ») qui postule que la signification d’un texte ne doit pas être cherchée en dehors de ce texte. Si en effet elle se construit dans la description des différences et des ressemblances qui structurent le texte analysé, il devient indispensable, pour assurer
l’« homogénéité de la description »
[25], de demeurer à l’intérieur des limites du texte. Il vaut la peine d’évoquer les effets de ce principe. En premier lieu et sur un versant négatif, il interdit «
tout recours aux faits extra-linguistiques » c’est-à-dire à la dimension référentielle du texte comme source de signification. Sur un versant positif, il a pour conséquence de proposer une nouvelle définition du texte, considéré non plus comme la production d’un auteur, dont il faudrait alors retrouver la pensée, mais comme un donné à saisir comme tel et à appréhender comme un
« TOUT DE SIGNIFICATION, une globalité de sens qu’il convient de décrire »
[26]. Le
« principe d’immanence » c’est
« le deuil de l’auteur d’un texte et de ses intentions »
[27].
— Il y a enfin le parti pris d’organiser la théorie sémiotique selon cette logique « générative », inspirée par la linguistique générative, qui fait de l’élémentaire un système matriciel fondateur à la fois du narratif et du discursif. Si les deux premiers principes continuent de gouverner l’approche sémiotique contemporaine, ce principe « génératif » a pour sa part suscité une véritable difficulté, à la fois théorique et concrète. La difficulté théorique tient pour l’essentiel au point suivant : en faisant résider dans l’élémentaire la quintessence de la signification, le « parcours génératif » situe cette signification en dehors de tout rapport avec les textes en tant que discours effectivement tenus. Or, qu’est un texte, sinon un objet de discours ? Alors, peut-on véritablement prétendre en saisir la totalité signifiante sans faire une part réelle à leur dimension discursive ? Pour ce qui concerne la difficulté concrète, on pourrait la formuler ainsi : en définissant l’analyse sémiotique essentiellement comme un développement du carré sémiotique, Greimas s’est trouvé contraint à mettre les divers outils dont il dotait la sémiotique
[28] au service quasi exclusif de cet engendrement. D’où un effet de réduction qui laisse en dehors du champ de l’approche sémiotique tout ce qui ne rentre pas dans l’épure dessinée par le modèle génératif, et notamment une bonne part des apports de l’analyse discursive.
Sous l’impulsion du sémioticien suisse Jacques Geninasca
[29], il est ainsi apparu à certains des élèves et successeurs de Greimas qu’il valait la peine d’interroger ce postulat d’une solidarité « générative » reliant les uns aux autres les divers niveaux de l’analyse, et avec lui la définition « élémentaire » de la signification des textes. Mais nous reviendrons ultérieurement sur ce point, capital pour l’évolution de la sémiotique. Pour l’heure, il est temps de conclure cette présentation de la sémiotique greimassienne sur ce qui apparaît rétrospectivement comme son apport irremplaçable. Je veux parler à la fois de sa surprenante fécondité dans l’explicitation des textes et de son effet de renouvellement pour ce qui est de l’analyse littéraire. L’horizon qui se dessinait là était celui d’une réintégration de la rigueur et, pour tout dire, d’une démarche scientifique dans un territoire jusque là totalement abandonné au subjectivisme et aux aléas de l’intuition… En cela la sémiotique ne faisait d’ailleurs que s’inscrire dans le grand mouvement qui a marqué la critique littéraire des années soixante-dix et quatre-vingts, mouvement qui se manifestait bien sûr dans l’élan du structuralisme et dans le surgissement de la sémiotique, mais aussi dans le développement des approches socio-critiques, psychocritiques, ou dans l’ancrage progressif de la critique thématique d’un Jean-Pierre Richard dans la phénoménologie de Husserl et de Merleau-Ponty. Chacune dans son champ propre, ces diverses tentatives témoignaient également de la mise en
Å“uvre de cette grande ambition : doter enfin la lecture d’une objectivité reconnue…
II. Une sémiotique biblique
Évoquons maintenant la rencontre de la sémiotique et de la Bible, rencontre marquante par son impact sur la théorie et la pratique sémiotiques. C’est autour des années 1970 que la sémiotique fut engagée sur le terrain biblique
[30]. La sémiotique, en s’intéressant à la Bible, tentait de porter la rigueur jusque dans le territoire jusque là le plus réfractaire à une approche scientifique : la Bible considérée exclusivement dans sa dimension littéraire, la Bible en tant que « texte seul ».
Lorsqu’un sémioticien d’aujourd’hui se retourne sur les premiers temps de cette rencontre entre la sémiotique et la Bible, trois faits saillants lui apparaissent. Ils convergent pour définir le positionnement spécifique de la sémiotique biblique.
Il y a d’abord cette évidence : la sémiotique biblique s’est, dès l’origine, explicitement située à un carrefour. Elle participait en cela de l’interdisciplinarité constitutive du projet même de la sémiotique. Enraciné initialement, comme nous l’avons vu, dans les sciences du langage
[31], celui-ci touchait également à la philosophie du langage en tant qu’il développait une théorie de la signification. Il s’inscrivait en outre, au titre de sa pratique assidue de la lecture, dans le domaine de la critique littéraire. Il invitait ainsi à la rencontre linguistes, philosophes et littéraires. Mais il s’est trouvé que le contact avec la Bible a engagé la sémiotique biblique encore plus avant dans l’interdisciplinarité puisqu’il lui a également ouvert les champs immenses de l’exégèse, de la théologie et de l’anthropologie
[32].
On peut ainsi dire que, dès son origine, la sémiotique biblique n’a été uniquement ni une théorie de la signification, ni une réflexion sur le langage, ni un modèle d’analyse textuelle — et moins encore une méthode de lecture —, ni non plus l’une des voies ouvertes pour l’exploration du texte biblique, ni enfin le lieu d’une élaboration théologique… Se développant simultanément sur ces diverses lignes, elle a été, elle est tout cela à la fois. Ou plutôt, elle est « tout cela ensemble ». Plus que comme une improbable somme, il est juste de la définir par ce projet d’articulation entre des champs divers. D’où le dynamisme propre qui la caractérise : elle ne saurait privilégier une dimension à l’exclusion des autres, car elle procède toujours dans un mouvement d’allers et retours qui la relance de l’une à l’autre.
La seconde caractéristique de la sémiotique biblique concerne l’ordre de ces allers et retours : le parti pris d’un contact systématique avec le texte biblique lui a imposé un point de départ et une direction privilégiés. Ce qui l’a singularisée le plus nettement, dès l’origine, est la priorité donnée à la lecture de la Bible : tous les champs que nous venons d’évoquer ci-dessus ont été explorés à partir de ce terreau premier. En cela, la sémiotique biblique s’est inscrite d’emblée en nette rupture vis-à-vis de la tradition héritée de Greimas. Celui-ci mettait l’accent — sans doute est-ce naturel dans une période d’élaboration —, sur le développement de sa théorie de la signification et sur l’instauration de procédures capables de confirmer cette théorie. Dans une telle perspective, le texte avait essentiellement le statut d’un objet d’étude. En même temps que comme un texte à lire, et peut-être avant même d’être reçu comme un texte à lire, il apparaissait comme un lieu privilégié de la manifestation de cette signification à l’exploration de laquelle la sémiotique était vouée. La littérature voisinait d’ailleurs, dans cette optique, avec d’autres domaines artistiques : l’image, l’architecture… Tous ces territoires s’offraient à une expérimentation menée à des fins de vérification et de réajustement de la théorie sémiotique. Le va-et-vient entre synthèses abstraites et analyses concrètes qui constitue l’Å“uvre écrite de Greimas traduit ce mouvement d’un théorie qui se développe en se validant au contact d’une pratique de plus en plus diversifiée. Pour la sémiotique biblique, la lecture du texte était première : et cette inversion de priorités est apparue rétrospectivement comme un infléchissement significatif vis-à-vis du chemin assigné par Greimas à la sémiotique.
D’autant qu’elle a entraîné une autre évolution, qui situe la troisième caractéristique de la sémiotique biblique. Le projet d’une lecture de la Bible menée avec les outils tout nouveaux de la sémiotique a provoqué une rencontre inédite entre les cercles universitaires où celle-ci était jusqu’alors demeurée cantonnée et les praticiens ordinaires — généralement chrétiens et plus rarement universitaires — du texte biblique. C’est ainsi que la lecture sémiotique a croisé la tradition chrétienne d’une approche collective de la Bible, retrouvant de ce fait certaines des interrogations soulevées par Augustin dans le « De dotrina christiana », ou par Origène dans le « Péri archôn »… Cette rencontre a fait évoluer une « analyse sémiotique » qui s’est peu à peu transformée en une « lecture en groupe de la Bible » : une lecture menée, certes, au moyen des outils et des concepts sémiotiques et en dialogue avec eux, mais aussi et même d’abord mise au service de l’appréhension collective du texte biblique.
On comprendra sans peine que ce positionnement original de la sémiotique biblique vis-à-vis de ses origines greimassiennes n’ait pas été sans effets sur son évolution. La confrontation des hypothèses greimassiennes avec une pratique continue de la lecture collective de la Bible a produit des transformations considérables tant sur les outils que sur la théorie sémiotique. La fin de cette présentation tentera de donner la mesure de ces bouleversements.
Je me contenterai d’esquisser ici les grandes lignes d’une évolution qui s’est étalée sur trente ans, et de tenter d’en indiquer la portée
[33]. Pour des raisons de clarté, cette ébauche sera organisée autour de cinq axes, dont l’enchaînement tentera de rendre apparente la dynamique des changements intervenus en sémiotique biblique.
1. Un infléchissement de l’analyse sémiotique en direction de l’approche discursive des textes
Le premier axe d’une évolution significative de la sémiotique a concerné les procédures mises en
Å“uvre dans la lecture. Il s’y est produit peu à peu une inversion de perspective. Chez Greimas, l’approche narrative commandait très généralement l’ensemble de l’analyse. Le contact de la Bible ayant fait toucher du doigt les limites de cette saisie narrative
[34], la lecture sémiotique s’est progressivement déplacée en direction d’une appréhension essentiellement discursive du texte. La poursuite de l’exploration du corpus biblique confirma ces premières réserves en achevant de disqualifier une approche qui donnait la prépondérance au narratif : comme on le sait, la Bible est une bibliothèque où les textes narratifs voisinent avec des poèmes, des textes argumentatifs, législatifs, sapientiaux, ou apocalyptiques. L’application à cette variété de textes et de genres d’un modèle élaboré essentiellement au contact de textes narratifs (contes, nouvelles, récits, romans…) ne pouvait que rendre évidentes les limites de cette saisie polarisée sur le narratif en faisant ressortir, par contraste, l’importance de tout ce qu’elle écartait. Car à l’inverse, la découverte extensive du texte biblique provoquait, puis confirmait l’intuition de la justesse et de l’importance d’une approche figurative, permettant d’appréhender la Bible comme un tissu de figures étroitement tissées entre l’Ancien et le Nouveau Testament.
2. La remise en cause des procédures d’analyse définies par le « parcours génératif »
Il n’est pas étonnant, vue l’imbrication de la pratique et de la théorie sémiotiques, que ce bouleversement intervenu dans la lecture ait entraîné une remise en cause du « parcours génératif » qui fournissait le modèle conceptuel où s’ancraient ces procédures : celui-ci n’est pas apparu, à l’usage, comme étant réellement apte à rendre compte en totalité de la signification d’un texte.
L’essentiel de la critique a porté sur le principe génératif lui-même. Nous en avons dit un mot à la fin de notre première partie, mais il est temps d’y revenir plus longuement. C’est en effet la mise en évidence de l’importance de la composante discursive dans la signification qui a contesté le plus radicalement le principe génératif. Pour des lecteurs de la Bible, par nécessité plus attentifs que ne l’était Greimas à la dimension figurative des textes, il devenait évident qu’une approche cantonnée dans le narratif et l’élémentaire laissait de côté bien des éléments signifiants de la composante discursive. Le niveau élémentaire ne pouvait plus dès lors être considéré comme le germe dans lequel la signification résidait en totalité… Et l’on mesurait du même coup l’appauvrissement imposé par l’adoption d’un tel principe, qui apparaissait rétrospectivement comme un refus de voir tout ce qui, dans les textes dépassait des cadres restrictifs arbitrairement disposés par un a priori théorique
[35]…
Mais le détail même des trois niveaux qui constituent le « parcours génératif » se trouvait également remis en question. Il en allait ainsi du modèle narratif, dont la lecture biblique discutait non la pertinence mais la portée universelle. Elle montrait en effet les limites d’une perspective axée uniquement sur une transformation de la relation sujet/objet. Car les récits font aussi part à d’autres types de transformations, appelant au développement d’autres modèles : par exemple à la transformation des objets narratifs, ou encore à celle des sujets eux-mêmes et de leurs relations
[36]. Le niveau élémentaire, quant à lui, se trouvait — provisoirement ?
[37] — abandonné : il apparaissait à l’usage que l’établissement des carrés sémiotiques permet en fait de dégager un jeu de valeurs commun à beaucoup de textes
[38], mais non la spécificité signifiante d’un texte donné. Soulignant la parenté des textes, plutôt que leurs différences, il devenait porteur de plus de confusions que de distinctions. Cependant l’essentiel de la critique concernait l’usage fait par Greimas de l’approche discursive : pour des lecteurs qui avaient fait le constat expérimental que la signification d’un texte se déployait à la surface de ses figures plutôt que dans les profondeurs de l’élémentaire, il devenait impératif de permettre un libre jeu de l’analyse discursive, dégagée de la nécessité exclusive d’alimenter un carré sémiotique désormais contesté dans son rôle matriciel.
Cette contestation radicale a fait peu à peu émerger comme une évidence le caractère réducteur du « parcours génératif » de Greimas, ce modèle qui définit un texte comme la manifestation plus ou moins opaque, générée par une succession de conversions, du jeu de valeurs élémentaires où réside sa signification. Voilà qui a conduit la sémiotique biblique à l’abandon pur et simple de la perspective générative.
3. Une critique de la théorie greimassienne : la non prise en compte de l’énonciation
Une telle affirmation remet bien évidemment en cause la théorie de la signification associée au modèle génératif. La pratique de la sémiotique biblique a permis de formuler avec précision le nÅ“ud de cette contestation : la sémiotique greimassienne fait résider la signification d’un texte dans son énoncé, à l’exclusion de toute prise en compte de l’énonciation. Or, l’importance croissante de l’analyse discursive a révélé à la sémiotique biblique la part incontournable de l’instance d’énonciation dans la saisie de la signification.
Comme nous l’avons vu plus haut, l’instance d’énonciation est la grande absente, non de la réflexion de Greimas, mais de sa théorie de la signification, ainsi d’ailleurs que de sa pratique sémiotique. Elle est pourtant amplement évoquée par le
Dictionnaire
[39] : celui-ci montre en effet, rappelons-le, comment les acteurs, les temps et les espaces incitent à remonter en direction d’une énonciation originelle, appréhendée à la fois dans sa nécessité (pas de texte sans énonciateur) et dans son absence (pas d’énonciateur dans le texte). Mais lorsque le modèle génératif tente d’intégrer cette instance d’énonciation dans la structuration de la signification, il en fait simplement le lieu où les valeurs matricielles de la signification se trouvent converties
[40] en la « chair » d’un texte achevé
[41]. L’énonciateur s’y inscrit donc exclusivement comme l’opérateur en qui se réalise le processus de conversion, ce qui lui dénie toute incidence sur la signification : comme si, du moment que celle-ci était toute entière contenue en germe dans la matrice élémentaire, le lien du texte à son énonciation devenait en lui-même insignifiant. Nous touchons à l’une des faiblesses de la théorie sémiotique : si la pensée de Greimas a donné toute sa portée à l’acte originel par qui advient cet objet de discours, ce tissu de figures et d’événements racontés que l’on appelle un texte, le « parcours génératif » de la signification l’instrumentalise en le réduisant au statut d’outil, en faisant de lui le dispositif qui permet la réalisation textuelle des structures signifiantes.
Greimas justifiait cette mise à l’écart théorique de l’énonciation
[42] par l’application du principe d’immanence : s’il a choisi de considérer l’énonciation comme
« l’instance de médiation qui assure la mise en discours »
[43], c’est parce que
« seule » cette définition restrictive,
« non contradictoire avec la théorie sémiotique que nous proposons… permet l’intégration de cette instance dans la conception d’ensemble »
[42]. Il en percevait néanmoins sans doute les limites, puisqu’il la disait provisoire. L’attention qu’il a portée à l’« énonciation énoncée » dans le discours (c’est-à-dire à ces simulacres de la situation d’énonciation réelle que sont les dialogues en « je, ici, maintenant »
[44]), sa réflexion sur les marques laissées dans les textes par leur énonciation témoignent d’ailleurs de cette préoccupation.
Mais le provisoire a duré, et Greimas n’a pas abouti sur ce point à une élaboration théorique : et pour cause, puisqu’elle n’aurait pas été compatible avec le schéma génératif…
L’absence de considération théorique va de pair avec une relégation de l’instance d’énonciation hors de la pratique greimassienne d’analyse : elle n’y est prise en compte à aucun niveau. C’est là encore une question de compatibilité. Quand il reverse en totalité les découvertes de l’analyse sur le développement du carré sémiotique, Greimas cantonne la signification du texte dans des valeurs élémentaires situées bien en-deçà de la mise en discours. L’instance d’énonciation n’y a donc pas de place, ce qui revient concrètement à mener l’analyse sémiotique d’un texte en faisant l’économie de sa dimension proprement discursive, c’est-à-dire de ce qui fait sa spécificité dans le champ du langage.
4. Vers une nouvelle théorie sémiotique de la signification ?
Mais dès lors que la perspective générative se trouve abandonnée la question qui se trouvait à l’origine du projet même de la sémiotique resurgit dans toute sa force : « comment appréhender la signification d’un texte ? » Cependant la formulation en est à présent tout autre. La prise en compte nouvelle de l’énonciation conduit plutôt à se demander comment l’instance de cette énonciation vient s’inscrire dans la théorie sémiotique, et de quelle façon cette inscription renouvelle la pratique d’analyse associée à la théorie.
La réponse à cette interrogation devient alors presque une affaire de simple bon sens :
— Si rien n’établit que la signification d’un texte réside uniquement dans un montage de valeurs abstraites définies en deçà de la textualisation, il faut en conclure qu’elle doit être saisie dans le texte lui-même, et partout où elle s’y déploie : c’est-à-dire au travers des diverses formes signifiantes dont l’analyse sémiotique permet l’appréhension. Il y a ainsi une « forme narrative » du texte, et cette forme est porteuse de sens. Il y a aussi une « forme discursive » qui permet de saisir les textes comme
« des architectures de figures »
[45] structurant un micro-univers de sens. En raccrochant étroitement les diverses dimensions de l’analyse à une matrice élémentaire, le « parcours génératif » développait une construction verticale de la signification. Le renoncement au modèle génératif substitue à cette verticalité le déploiement autonome et pour ainsi dire horizontal de formes signifiantes diversifiées, ancrées dans le déroulement propre du texte et considérées comme autant de lieux d’inscription d’une signification complexe et multiple.
— L’importance accordée désormais à l’instance d’énonciation du texte incite à penser que ce déploiement pointe en sa direction. D’où cette reformulation par la sémiotique biblique de la théorie greimassienne : les constructions narratives et discursives élaborées dans les textes par le travail de l’analyse dessinent en fait la forme complexe et fuyante de l’énonciation originelle du texte, cette énonciation qui est bien sûr inaccessible autrement que comme une trace… Mais cette trace assigne au texte l’horizon de son sens : «
un sujet d’énonciation qui n’est pas représentable et dont témoignent la sélection et l’articulation des signifiants inscrits dans la matière de l’écriture »
[46]. Dès lors la signification ne s’inscrit plus seulement dans les structures signifiantes immanentes au texte : elle intègre aussi le lien de ces structures avec l’instance d’énonciation dont elles sont la forme.
Soulignons l’enjeu d’une telle proposition : ce qui fait retour ici, non pas au-delà mais au c
Å“ur même des procédures d’analyse les plus rigoureuses et les plus objectives, c’est bel et bien la part inaliénable d’une subjectivité de l’énonciation. Dissipons un possible malentendu : il ne s’agit pas là d’une réapparition de l’auteur, introduit en fraude au terme d’un quelconque tour de passe-passe ! L’impact de cette prise en compte du sujet de l’énonciation revient plutôt à faire le deuil d’un fantasme : de l’illusion que la mise en
Å“uvre d’une formule de lecture scientifique pourrait permettre de mettre un jour la main sur une signification purement objective des textes littéraires. Il faut renoncer à définir le texte comme un « objet » de sens achevé, dont il serait possible de « saisir » la signification dans sa quintessence articulée et de la développer jusque dans ses moindres ramifications verbales. Situer la signification dans la « remontée » du texte en direction de son instance d’énonciation c’est, répétons-le, l’inscrire dans une ligne de fuite qui mène en direction d’un horizon inaccessible. Elle se redéfinit là non comme un donné qu’il s’agirait de retrouver mais comme l’appréhension formelle du trajet impossible qui mène des structures textuelles en direction de son énonciateur. En abandonnant une perspective objectiviste où elle définissait son champ exclusivement par la découverte et l’organisation des contenus de sens du texte, l’analyse sémiotique tente en fait d’appliquer la rigueur de ses outils et de ses modèles jusque dans une dimension subjective nettement plus évanescente, où le contenu de sens se trouve appréhendé en lien avec sa structure de production. Où, en un mot, un énonciateur qui n’est pas l’auteur vient ouvrir, face à l’énoncé, une perspective nouvelle
[47].
Ce qui s’opère est la réintégration de la dimension subjective dans le champ d’une approche « scientifique » plus généralement à l’aise avec l’« objectif ».
« Alors que l’analyse structurale nous avait naguère fait rêver d’une science du sens objective, descriptive et formalisée, l’interprétation n’est-elle pas la porte ouverte à un retour intempestif de la subjectivité dans la lecture ? »
[48]
5. Et la part du lecteur ?
Mais la prise en compte de l’instance d’énonciation a entraîné les sémioticiens dans une seconde direction, elle aussi d’ailleurs indiquée par Greimas… qui ne l’a d’ailleurs pas davantage explorée que la précédente. Si en effet le terme « instance d’énonciation » désigne ce point de perspective, repéré par les trois coordonnées « je, ici, maintenant », dont nous avons fait l’horizon où s’inscrit la signification, un second constat s’impose alors comme incontournable : c’est, dans l’actualité de la lecture, le lecteur qui vient occuper temporairement cette position du « je », de l’« ici », et du « maintenant ». Il devient à son tour
« le sujet producteur du discours, la ‘lecture’ étant un acte de langage (un acte de signifier) au même titre que la production du discours proprement dite. Le terme de ‘sujet de l’énonciation’, employé souvent comme synonyme d’énonciateur, recouvre en fait les deux positions actantielles d’énonciateur et d’énonciataire »
[49]. Les formes signifiantes dont l’analyse sémiotique permet le déploiement pointent donc aussi dans sa direction : la structure qui définit la signification d’un texte dans le lien entre énoncé et énonciateur se trouve à proprement parler réalisée dans la lecture, chaque lecture développant une modalité singulière de cette réalisation. Voilà qui dispose, en regard de la subjectivité de l’énonciation inscrite dans le texte, une subjectivité de l’énonciation renouvelée par chaque lecture. La théorie rejoint ici pour l’étayer et le développer un constat important, que l’expérience avait peu à peu imposé aux groupes qui lisaient la Bible : l’essentiel de l’expérience de la lecture biblique — comme d’ailleurs de toute lecture — se déroule… dans le lecteur.
Ce que nous venons de dire peut apparaître comme une lapalissade. En fait, il ne s’agit pas de cela : la lecture s’en trouve d’une certaine façon redéfinie à frais nouveaux, et cette fois dans une perspective assez radicalement étrangère aux positions de Greimas. Le sémioticien était essentiellement pour lui, nous l’avons dit, un analyste, un collaborateur du trajet signifiant inscrit dans le texte. Sa tâche ? Coopérer de tout son talent à l’explicitation des mécanismes générateurs de la signification. Le lecteur sémioticien d’aujourd’hui ne prétend plus appliquer une méthode et des techniques infaillibles, il a renoncé à ce qui lui apparaît comme le fantasme
d’« une méthode ‘scientifique’ qui ferait ‘rendre sens’ aux objets d’analyse (comme on dit rendre gorge) »
[50]. Pour un tel fantasme, le texte est un objet de savoir et le travail sémiotique une pure analyse, conçue comme
« le dévoilement d’un ‘sens’ caché (ou profond) dans l’objet analysé », un dévoilement doublé par la visée de la
« production d’un sens équivalent (et substituable) à l’objet analysé »
[51]. Le lecteur se comprend à présent comme un « interprète », engagé en personne dans une expérience où le sens se noue en lui et qui fait sens pour lui
51. Ce sens ne fonctionne plus sur le mode du décodage, mais bien plutôt sur celui d’un ‘faire signe’ :
« En disant que le texte ‘fait signe’, comme on peut le dire d’un symptôme, on reconnaît son appartenance au domaine du signifier, donc sa dépendance à l’égard de la langue, mais on préserve son statut d’Å“uvre particulière ou de mise en Å“uvre spécifique, sur le versant de la parole, des moyens généraux de la signification. Et l’on ouvre la question de l’interprétation à l’endroit même où ne cesse de se former, comme mirage dans le désert, le leurre du décodage. »
[52] L’interprétation n’est au fond rien d’autre que ce point de perspective interne où migre peu à peu le lecteur dès lors qu’il entre «
dans le parcours, dans le défilé des agencements figuratifs, des formulations discursives où gît ce qui finalement (ou initialement) soutient la quête »
[51]. Ainsi le lecteur sémioticien devient peu à peu celui qui est lu par le texte tout autant que celui qui lit le texte. Mais cette expérience, qui se noue dans le langage, demeure soumise à ses lois. Force nous est de percevoir que les acquis de l’interprétation demeurent pour une bonne part dans l’insu du lecteur : il ne s’agira pas ici de remplacer un savoir par un autre. La sémiotique n’a d’ailleurs pas les outils pour parler de cette expérience, qui, pour le coup, sort totalement de son champ d’exercice : elle se borne donc à la constater, et à souligner la façon dont la lecture — et particulièrement celle de la Bible — a chez ses lecteurs, des effets de révélation insoupçonnés, et parfois impressionnants.
Conclusion : une pratique sémiotique renouvelée
Pour conclure cette présentation, je voudrais évoquer très rapidement les incidences du changement de perspective qui vient d’être évoqué sur la pratique concrète de la lecture sémiotique de la Bible. Il m’est impossible d’en parler ici comme il le faudrait. J’évoquerai simplement quelques lignes de force qui me permettront d’en situer à grands traits les renouvellements
[53].
— Les procédures d’accès au texte ont été simplifiées, dans le but d’empêcher que des préalables de savoir trop exigeants viennent dissuader des lecteurs désireux de s’engager dans une telle démarche. Le protocole de l’analyse sémiotique s’est ainsi trouvé inversé : l’approche discursive, parfois rebaptisée « approche figurative », précède à présent une analyse narrative aux pré-requis plus techniques et aux résultats moins immédiatement interprétables. On aborde donc aujourd’hui les textes par l’étude des configurations d’acteurs, de temps et d’espaces, et par le relevé des dispositifs figuratifs qui s’y trouvent associés. L’élaboration narrative intervient plutôt en dialogue avec cette première appréhension, et comme un support permettant de rectifier, de réajuster les hypothèses.
— La démarche de la lecture enchaîne généralement trois étapes en constantes interactions : il y a d’abord la découverte du texte, considéré à neuf comme l’on visite un monument, et appréhendé au travers du relevé et de l’articulation des chaînes figuratives. Cette première exploration amène peu à peu l’émergence au sein du texte d’incohérences, d’obscurités, en un mot de ce qu’Origène appelait des «
pierres d’achoppement et des interruptions… des impossibilités et des discordances »
[54]. La nécessité de prendre en compte ces obstacles produit progressivement un déplacement dans la compréhension du lecteur, ou plus exactement un réaménagement de sa vision. C’est l’expérience de
l’« anamorphose »
[55] : on désigne par ce terme, emprunté au vocabulaire de la peinture, le processus au cours duquel le lecteur se trouve peu à peu assigné par son travail sur les mots, et aussi par le travail des mots en lui, à renoncer « à
tout simplisme dans l’interprétation »
[56] pour gagner un point de perspective interne d’où lui apparaît, en un regard, une cohérence inattendue du texte.
— Il nous reste à préciser un dernier point : le lieu sur lequel ouvre cette perspective. La lecture sémiotique de la Bible alimente bien évidemment une théologie. Sans m’attarder sur ce propos dont l’explicitation déborderait largement le cadre de cette présentation
[57], j’en indiquerai simplement le c
Å“ur. La sémiotique biblique appréhende les Écritures comme un appel adressé actuellement aux lecteurs d’aujourd’hui pour les inciter à entrer dans une écoute active, renouvelée et rigoureuse de la Parole. Quelques mots du prophète Isaïe me semblent formuler au plus près les termes même de cette invitation :
« Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer ; venez acheter du vin et du lait, sans argent et sans rien payer. » (Isaïe, 55, 1)
[1]
Le couple « syntaxe »/« sémantique » est fondateur de la pratique et de la théorie sémiotiques :
« syntaxe et sémantique sont les deux composantes de la grammaire sémiotique (…) Le statut d’une syntaxe ne peut être déterminé que par rapport à la sémantique avec laquelle elle constitue une sémiotique. » Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, (DRTL) par A.-J. Greimas et J. Courtès, col. Hachette Supérieur, Hachette, Paris, 1993, article
« syntaxe », p. 377.
[2]
Le principe étant ici que tout récit est porteur d’une transformation fondatrice, qui est celle de la relation d’un « sujet d’état » et d’un « objet valeur » : si le sujet d’état se trouve, au début du récit, conjoint à l’objet valeur, il en sera disjoint à la fin du récit. Si, en revanche, il est disjoint de l’objet valeur, le récit l’y conjoindra. Sur cette transformation extrêmement simple se greffent bon nombre d’autres transformations, nettement plus complexes à analyser. Voir, pour plus d’informations à ce propos,
Analyse sémiotique des textes (Groupe d’Entrevernes, PUL 1979).
[3]
Ces phases sont, dans l’ordre :
manipulation, compétence, performance, sanction. Rappelons qu’il s’agit d’un ordre logique, qui fournit un instrument d’analyse pour la composante narrative d’un texte, mais ne contraint pas la succession des événements. Le modèle — l’algorithme — narratif est régi par la règle suivante : il y a « sanction » (c’est-à-dire évaluation de la transformation) parce qu’il y a eu « performance » (c’est-à-dire transformation). Il y a « performance » parce qu’un sujet s’est doté au préalable de la « compétence » nécessaire à la réussite de la « performance ». Il y a « compétence » parce qu’un sujet a accepté la « manipulation » opérée sur lui pour le décider à tenter l’aventure. Cet enchaînement logique ne contraint absolument pas la chronologie du récit, c’est-à-dire l’ordre de la succession narrative des événements dans le texte. Voir
Analyse sémiotique des textes (Groupe d’Entrevernes), op. cit. ci-dessus.
[4]
Les praticiens de la sémiotique des premiers temps ont eu ainsi affaire à des « destinateurs, destinataires, adjuvants, opposants, sujets et objets » (Voir, pour plus d’informations à ce propos,
Sémantique structurale, A.-J. Greimas, Larousse, 1963). Mais le schéma s’est rapidement simplifié en : «
Destinateur, sujet opérateur, sujet d’état, objet valeur ». Voir
Analyse sémiotique des textes, op. cit. ci-dessus.
[5]
En sémiotique narrative, ces objets sont nommés « OBJETS VALEURS » parce qu’on les définit comme porteurs de «
valeurs » pour les « SUJETS » dont ils modifient l’« ÉTAT ». : par exemple, dans un parcours narratif de l’évasion, certains « objets » — une clef, des vêtements civils, de l’argent… — pourront porter, pour le prisonnier, cette « valeur » de l’évasion.
[6]
Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (DRTL), par A.-J. Greimas et J. Courtès, col. Hachette Supérieur, Hachette, Paris, 1993, article
« sémantique narrative », p. 331.
[7]
Cette affirmation réclame quelques précisions. Un texte est, pour Greimas, la réunion de la « forme de l’expression » et de la « forme du contenu ». Définissons ces termes. En s’inspirant du linguiste danois Hjelmslev, Greimas substitue au couple saussurien « signifiant/signifié », définissant le mot comme « signe », un couple « expression/contenu » qui diffère du premier sur deux plans :
- il porte non sur un mot, mais sur un texte entier, considéré comme « signe global »
- si « expression » et « contenu » sont bien articulés l’un à l’autre comme le sont « signifiant » et « signifié », ils ne se répondent pas exactement. Tous deux sont constitués de « figures » autonomes, sans correspondant dans l’autre niveau. Le plan de l’expression réunit donc des « figures de l’expression », et le plan du contenu des « figures du contenu » qui ne se recouvrent pas les unes les autres. « Plan de l’expression » et « plan du contenu » sont l’un et l’autre formalisés par Hjelmslev au travers du clivage « substance » et « forme » : la « substance de l’expression », c’est le bruit des sons émis par la voix, sa « forme » consiste dans l’articulation construite (phonologique, phonétique, lexicologique, grammaticale, rhétorique…) de ce bruit au sein d’un discours construit. La « substance du contenu » est le « sens » d’un texte, appréhendé comme un élément perçu intuitivement et non définissable : le sens est ce que l’on « traduit », ce que l’on reformule. La « forme du contenu » est le lieu de la « signification ». La signification devient ainsi, pour un texte donné, la dynamique de production d’un sens par définition amorphe : elle est à proprement parler l’objet visé par l’analyse sémiotique, dont le champ de recherche est donc la « forme du contenu », c’est-à-dire la dimension sémantique du texte. La sémiotique vise à élaborer cette signification au travers de la construction d’une forme complexe (élémentaire, narrative, discursive) qui cherche, pour chacun des niveaux, à appréhender et définir les éléments signifiants avant de les articuler dans des rapports d’associations et d’oppositions. Greimas exclut donc du territoire de l’analyse sémiotique ce qui concerne la « forme de l’expression », forme qu’aborderont des approches phonologiques ou phonétiques, mais aussi grammaticales ou rhétoriques. Voilà pourquoi il faut souligner que la sémiotique ne cherche pas à « appréhender le texte dans son entier ».
[8]
Les sémioticiens d’aujourd’hui emploient souvent le terme assez explicite de « micro-univers de sens ».
[9]
Du « signe » saussurien la figure, en tant qu’elle est un élément de la « forme du contenu » (voir la note précédente) ne conserve en effet que le « signifié «.C’est pourquoi on l’assimilera plutôt au « sémème » (au mot considéré du seul point de vue de son sens) qu’au « lexème » (le mot considéré comme l’assemblage d’un son et d’un sens). De ce fait, on relèvera plutôt dans les textes des « parcours figuratifs » que des « figures » à proprement parler : la récurrence de tel ou tel élément sémantique (Greimas parle, à ce propos, de « sème ») est ce qui constitue ces « parcours figuratifs » qui tissent les textes. On les désigne par un terme englobant, qui remet un signifiant approximatif sur cet enchaînement de signifiés. Ainsi, dans le texte des ouvriers de la onzième heure (en Matthieu, 20), le parcours figuratif qui enchaîne « premiers/derniers », « murmurer », « donner », « égal », «
Å“il mauvais », « bon » sera résumé au travers d’un couple de « figures » que l’on peut identifier sous les termes « rétribution »/« récrimination ». C’est ainsi plus par commodité que par exactitude que l’on nomme « figures » les termes par lesquels sont résumés, pour les besoins de l’analyse, les divers « parcours figuratifs » constitutifs de la dimension discursive des textes.
[10]
Pour achever de développer l’exemple proposé par la note précédente, on dira que le dispositif figuratif « rétribution/récrimination » est porteur du « thème » de la jalousie.
[11]
Le terme a chez Greimas un sens précis, qui associe les dimensions discursive et narrative. Il nomme en effet « acteur » toute figure porteuse d’au moins un « rôle thématique » (une valeur de sens abstraite), et qui assume en même temps un « rôle actantiel » (sujet d’état ou opérateur, objet, destinateur) dans un programme narratif.
[12]
Voir à ce propos, et pour préciser le paragraphe précédent, le chapitre
« Les actants, les acteurs et les figures », Greimas, «
Du sens II », p. 49-66, Seuil, Paris, 1983.
[13]
DRTL, article
« énonciation », p. 127.
[14]
Il s’agit de l’instance d’énonciation.
[15]
DRTL, article «
énonciation », p. 127. Voir aussi les articles
« actorialisation », « débrayage », « discursivisation », « énonciation », « spatialisation », « syntaxe discursive », « temporalisalion »…
[16]
Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (DRTL), par A.-J.
Greimas et J.
Courtès, Hachette Supérieur, Paris, 1993, p. 345 (article
« sémiotique »).
[17]
DRTL, P 157 (article «
parcours génératif »).
[18]
DRTL, P 160 (article «
parcours génératif »).
[19]
Anne Hénault, «
Narratologie, sémiotique générale, 2 : les enjeux de la sémiotique », PUF, Paris, 1983, p. 123.
[20]
« L’instance ab quo
du parcours génératif est constituée des formes logico sémantiques à partir desquelles, par un jeu de transformations, sont générés les termes de surface (la composante phonologique permettant ensuite de donner une représentation phonétique de l’énoncé) ». DRTL, p. 331 (article
« sémantique générative »). Voir le schéma du parcours génératif à la page 160 du Dictionnaire (article
« parcours génératif »).
[21]
DRTL, p. 160 (article «
parcours génératif »).
[22]
DRTL, p. 100 (article «
différence »).
[23]
DRTL, p. 316 (article
« ressemblance »).
[24]
Principe posé par la linguistique structuraliste. Greimas l’énonce ainsi : «
Tout recours aux faits extra-linguistiques doit être exclu, parce que préjudiciable à l’homogénéité de la description » (DRTL, p. 181 : article «
immanence »).
[25]
DRTL, p. 181 (article «
immanence »).
[26]
Sémiotique et Bible, n° 94, juin 1999, p. 31.
« Sémiotique et Bible » est une revue publiée par le
Cadir.
[27]
Jean Delorme, article «
Sémiotique », « Dictionnaire de la Bible » —
Supplément (D.B.S.), tome XII, col. 281-333, Letouzey & Ané, Paris, 1992, col. 307.
[28]
Il a cherché pour cela à expliciter les liens qui rattachent l’élémentaire au narratif, puis au discursif, et ce tant du côté syntaxique que du côté sémantique, puisque chacun des niveaux de l’analyse comportait ces deux pans. Mais il a de ce fait laissé de côté tout ce qui, en particulier dans le niveau discursif, ne pouvait se raccrocher à sa définition d’une matrice signifiante élémentaire. D’où le côté « bricolé », « inachevé » des outils d’appréhension du discursif, exploités dans la seule perspective générative.
[29]
Jacques Geninasca, collaborateur et ami personnel d’A.-J. Greimas, enseigne à l’Université de Zurich.
[30]
Voir Jean Delorme, article «
Sémiotique » du
« Dictionnaire de la Bible » —
Supplément (D.B.S.), tome XII, col. 281-333. Ce texte comporte, outre une grande quantité d’informations sur l’« histoire de la rencontre » entre sémiotique et Bible et sur les interactions entre la sémiotique et les études bibliques, une remarquable présentation de la sémiotique.
[31]
Dans lesquelles il venait s’inscrire, nous l’avons dit, comme une discipline nouvelle, avec son champ, ses postulats, sa visée et ses outils propres.
[32]
Et en particulier de la psychanalyse. Voir à ce propos la note 45.
[33]
Je renverrai les lecteurs intéressés par une approche détaillée de ces questions à la Revue
Sémiotique et Bible, ainsi qu’à l’ouvrage de François Martin, «
Pour une théologie de la lettre —
L’inspiration des Écritures » (Éditions du Cerf, collection Cogitatio fidei, Paris, 1996) : ils y retrouveront, approfondies, les quelques idées exposées ici. Ils y trouveront aussi une lecture de la seconde épître de Pierre qui illustre de façon exemplaire à la fois les procédures actuelles de la lecture sémiotique de la Bible et leur portée théologique. Je les renverrai aussi, pour une appréhension de l’impact théologique d’une telle attitude, aux articles de Jean Delorme et de Jean Calloud (en particulier « Caïn et Abel » ;
S & B, n° 88 & 92, « l’Évangile de Jean »,
S & B, n° 96 & 100) et aux ouvrages de Louis Panier,
« La naissance du Fils de Dieu » (Éditions du Cerf, collection Cogitatio fidei, Paris, 1991) et
« Le péché originel » (Éditions du Cerf, collection Théologies, Paris 1996).
[34]
L’origine en revient à une initiative de Greimas lui-même. Il incita en effet l’équipe fondatrice du CADIR à étudier de près les paraboles évangéliques. Or ce travail attira l’attention des premiers sémioticiens biblistes sur l’importance des figures du texte, au détriment d’une approche narrative dont les limites apparurent aussitôt, du fait de sa difficulté à rendre compte de ces figures. On peut voir aussi, sur ce point, la postface de l’ouvrage «
Signes et paraboles, Sémiotique et texte évangélique », par le Groupe d’Entrevernes, Seuil, Paris, 1977. Greimas y dit l’intérêt des paraboles pour la sémiotique. Par ailleurs, le dernier article rédigé par Greimas, paru dans
« Le temps de la lecture », recueil d’hommages à Jean Delorme (coll. Lectio divina, n° 155, Cerf, Paris, 1993), traitait de
« La parabole : une forme de vie ».
[35]
Cette critique du « parcours génératif », ainsi d’ailleurs qu’une bonne part des concepts et de la réflexion développés par la sémiotique biblique, doit beaucoup, je le rappelle, aux travaux du sémioticien suisse Jacques Geninasca. Je renverrai en particulier, pour plus de précisions, à l’article
« Et maintenant ? », paru dans le recueil,
Lire Greimas, publié sous la direction d’Eric Landowski aux Presses Universitaires de Limoges (PULIM) dans la collection « Nouveaux Actes Sémiotiques » en 1997.
[36]
L’analyse des récits de miracle, en particulier, a relativisé les bases mêmes d’un modèle narratif exclusivement consacré à la description des relations sujet/objet et de leurs transformations. Bien des guérisons, en effet, révèlent que l’objet demandé au début — la guérison — s’est effacé, à la fin du texte, devant une transformation du sujet — devenu sujet croyant — : la guérison n’est plus alors que le signe de cette transformation. Voir, à ce propos, les analyses récentes de Louis Panier, dans les articles : «
Approche sémiotique de la Bible : de la description structurale des textes à l’acte de lecture » (voir références ci-dessus), ou encore
« La sémiotique et les Éludes bibliques »,
Introduction à la Sémiotique, ouvrage réalisé sous la direction de Anne Hénault, à paraître aux éditions PUF.
[37]
Cet abandon est actuellement effectif dans la sémiotique biblique. Mais rien ne dit que les développements ultérieurs de la recherche en sémiotique biblique ne nous indiqueront pas d’autres voies pour « réhabiter », dans une perspective différente, le modèle du carré sémiotique…
[38]
Les plus fréquentes sont par exemple : « vie/mort », « nature/culture »…
[39]
Voir la première partie de cette présentation.
[40]
Greimas a tenté de nuancer les choses en substituant à terme au mot « conversion » le terme de « convocation » qui avait le mérite d’évoquer, à l’arrière-plan, l’intervention d’un « sujet qui convoque », c’est-à-dire d’un énonciateur. Mais là s’est arrêtée sa théorisation sémiotique du sujet de l’énonciation.
[41]
L’instance d’énonciation est, dit le Dictionnaire,
l’« instance de médiation produisant te discours », ou encore
« l’instance de médiation qui assure la mise en énoncé-discours des virtualités de la langue » : « une instance qui aménage le passage entre la compétence et la performance (linguistiques), entre les structures sémiotiques virtuelles qu’elle aura pour tâche d’actualiser et les structures réalisées sous forme de discours ». Le texte est défini, dans ce contexte, comme la réalisation des
« structures virtuelles qui constituent l’amont de l’énonciation » (DRTL, p. 126, article
« énonciation »).
[42]
Il faut apporter ici une précision de taille : le cheminement de la sémiotique biblique s’est effectué à partir d’un état premier de la sémiotique, communément appelée « théorie standard ». Le
« Dictionnaire raisonné de la théorie du langage », paru en 1979 (et réédité en collection Hachette Universitaire en 1993), représente cette théorie standard. Par la suite la théorie greimassienne, s’affrontant elle aussi aux questions posées par le traitement de la composante discursive, a choisi de l’explorer en continuité avec la logique narrative en évoluant en direction d’une
« Sémiotique des passions » A.-J. Greimas & J. Fontanille, Seuil, Paris, 1991. Les remarques du présent article ne concernent absolument pas cette évolution, avec laquelle la sémiotique biblique n’est pas véritablement entrée en dialogue.
[43]
Voir DRTL, p. 126 (article
« énonciation »).
[44]
Voir DRTL, p. 128 (article
« énonciation »).
[45]
François Martin,
« Exégèse, prospective impertinente », conférence donnée à l’École biblique de Jérusalem en septembre 1999.
[46]
Jean Delorme, Article
« Sémiotique », « Dictionnaire de la Bible » —
Supplément (D.B.S.), tome XII, col. 281-333.
[47]
Cette perspective a orienté les chercheurs en sémiotique biblique, notamment sous l’impulsion de Jean Calloud (CADIR, Lyon) en direction de l’approche psychanalytique de la parole, telle qu’elle peut être appréhendée à partir de l’articulation entre Freud et Lacan. Dans la conférence intitulée «
Exégèse : prospective impertinente » (conférence donnée à l’École biblique de Jérusalem, septembre 1999), François Martin présente cet aspect de la recherche sémiotique en quelques phrases très éclairantes :
« un tel sujet (…) est sujet de la parole, soumis donc à celle-ci, fondé par elle et non pas producteur du langage qui lui servirait à exprimer ou habiller sa pensée. Ça ne pense pas hors de la langue qui socialement précède tout individu (…) le sujet est un élément intégré à la théorie du signifiant. » Voir aussi le chapitre intitulé «
Du sujet » dans l’ouvrage, «
Pour une théologie de la lettre ». On peut également se référer, pour plus de précisions à ce sujet, à l’article très éclairant de Michel Cusin, de l’Université Lyon II, «
Quand lire c’est dire », dans l’ouvrage
« Sémiologiques », Linguistique et sémiologique n° 6, PUL, Lyon 1978.
[48]
Louis Panier,
Avant-propos, « Le temps de la lecture », p. 30.
[49]
DRTL, article
« énonciateur/énonciataire », p. 125.
[50]
Louis Panier, «
Sémiotique, une science, une discipline, une expérience », « Bulletin Sémiotique », Association Française de Sémiotique, n° 1, Limoges, avril 2001, p. 11.
[51]
Je renverrai les lecteurs intéressés par cette question à l’article de François Martin,
« Devenir des figures ou des figures au corps », article publié dans le numéro 100 de la revue
Sémiotique et Bible (décembre 2000) qui rapporte une intervention au colloque « Linguistique et Sémiotique » tenu à Limoges en décembre 1993.
[52]
Jean Calloud,
Le texte à lire, in
Le temps de la lecture, recueil d’hommages à Jean Delorme, p. 36, Éditions du Cerf, collection « Lectio Divina », n° 155, Paris, 1993.
[53]
La revue
Sémiotique et Bible évoque le détail de ces renouvellements, en particulier dans les articles publiés par Jean-Claude Giroud dans le numéro 87 (sept. 98), et par Jean-Pierre Duplantier et moi-même dans le numéro 94 (juin 99).
[54]
Origène, « Péri archôn », cité par Jean Calloud, «
Le texte à lire », in
« Le temps de la lecture », p. 52-53.
[55]
Pour la présentation détaillée de ce concept, emprunté à Jacques Lacan (Séminaire, livre XI), voir l’ouvrage de François Martin,
« Pour une théologie de la lettre - L’inspiration des Écritures » (Éditions du Cerf, collection Cogitatio fidei, Paris, 1996), p. 157-177.
[56]
Voir Jean Calloud,
op. cil. à la note précédente, p. 62.
[57]
Voir à ce propos, de François Martin,
« Exégèse, prospective impertinente », conférence donnée à l’École biblique de Jérusalem en septembre 1999.