2001
Recherches de science religieuse
L’évangile de la folie sainte
Frédéric Le Gal
À partir de l’idée de « folie » chez S. Paul (selon 1 Co 1, 18-31), Fr. Le Gai explore le thème de « la folie sainte de Dieu » qui n’est autre que la révélation de son amour fou pour l’homme. Examinant tout d’abord la polysémie du terme, sa réflexion porte en première partie sur Jésus-Christ comme « homme de la dérision et Dieu à la folie », examinant au passage la parabole comme lieu de l’« ironie christique ». Dans la seconde partie, c’est Paul qui révèle le contenu à la fois christologique, théologique et spirituel de la folie dans la tension entre le scandale de la croix et le risque pour l’apôtre et le croyant de n’être pas reçus. C’est pourtant là que se manifestera la « folie sainte ».
Beginning with the idea of “folly“ in St. Paul (1 Cor. 1, 18-31), Fr. Le Gal explores the theme of “the holy folly of God“ that is nothing other than the revelation of his mad love for man. Examining first of ail the polysemy of the term, his reflection in the first part is on Jesus Christ as “man of derision and God of folly“, examining in passing the parable as the area of “christic irony“. In the second part, it is Paul who reveals, at the same time, the christological, theological, and spiritual content of folly in the tension between the scandai of the cross and the risk for the apostle and the believer not to be accepted. It is there, nevertheless, that the “holy folly“ manifests itself.
Nous savons combien l’idée de folie, et spécialement en Dieu, peut être péjorative, fait peur, intrigue et déroute nos contemporains. Le fou dérange et bien souvent met en question la précarité de la normalité sociale.
De plus, l’actualité de ces dernières décennies avec la recrudescence de divers fanatismes, de l’intégrisme religieux, a projeté, de nouveau, sur la scène internationale le spectre de ces « fous de Dieu », réalité que nous pensions à jamais révolue avec l’avènement de l’ère industrielle.
Rien de tel chez S. Paul, héritier d’une tradition séculaire affirmant que la sagesse de ce monde est « folie » aux yeux de Dieu, et dont l’argumentation élaborée à partir de l’antagonisme entre deux sagesses, celle du monde et celle de Dieu, attribue à la folie divine une connotation positive et salvifique (1 Co 1, 18-31).
L’objet de cet article vise à analyser, à scruter la folie sainte de Dieu qui n’est autre que la révélation de son amour fou pour l’homme, omniprésent dans tout le N.T. Hans Urs von Balthasar ira même jusqu’à affirmer que « l’auto-interprétation de Dieu est dans sa folie plus sage que la sagesse des hommes »
[1] établissant alors que, si la création révèle la sagesse de Dieu, l’Incarnation et la Passion de Dieu nous disent sa folie.
L’originalité de cette thématique conduit à aborder une question fondamentale touchant au mystère même de Dieu et de l’homme : « En quoi la folie dit-elle une vérité sur Dieu et sur l’homme ? ».
Du péché de la folie à la folie du salut
La tradition judéo-chrétienne introduit une notion nouvelle dans l’univers de la folie : celle du péché et de la folie considérée comme faute et châtiment. La polysémie complexe et colorée de ce mot, son origine qui remonte à la nuit des temps, son destin, confondu avec celui de l’homme, nous autorisent à penser qu’il faut prendre en considération la réalité anthropologique et théologique de la folie.
Dans l’antiquité, déjà, la folie se trouve insérée au c
œur des mythes fondateurs de l’hellénisme. Platon, dans son fameux dialogue du Phèdre, distingue deux espèces de folies
(mania) : celle qui vient des hommes et celle qui vient des dieux
[2] – chez celle-ci, on doit reconnaître les quatre attributs principaux, la
mania poétique, la
mania mystique, la mantique ou
mania d’inspiration divinatoire, et la
mania amoureuse, distinction reprise par la tradition grecque. Par la suite, Aristote et Galien développeront cette conception en parallèle à une étiologie du phénomène de la folie, première étape scientifique à la base de notre médecine actuelle.
D’origine latine, le mot fou dérive de follis, utilisé pour désigner un ballon, rempli d’air, qui va de côté et d’autre. Il est répertorié dans notre vocabulaire courant à partir de l’an 1080. Par une extension métaphorique pleine d’ironie, le fou est comparé à cette outre gonflée, pleine de vent et d’orgueil, mettant ainsi l’accent sur l’aspect de légèreté du personnage et de ce par quoi il est animé.
Par ailleurs, compte tenu de l’absence de follis dans la Vulgate, le fou et la folie sont traduits respectivement par l’adjectif stultus et son substantif stultitia, tous deux paronymes de rudis : brut, grossier ; stolidus : lourd, niais ; fatuus : fade, et enfin in-sipiens : qui ne possède pas la sagesse. Sans être des synonymes de fou et de folie, ces mots s’inscrivent en plein dans leur sphère lexicale, offrant une extension extrême de sens contraires, de la légère insignifiance à l’excès de pesanteur. La langue française, consciemment ou à son insu, intégrera ces dissonances et prendra un malin plaisir à jouer avec cette polysémie qui empêche que l’on enferme la folie dans le cadre délimité du concept, elle qui, par essence, se dérobe à la fois à toute limite en même temps qu’elle l’énonce et la formalise.
La folie biblique, quant à elle, brosse un portrait contrasté du fou, qui se manifeste sous l’apparence de multiples visages et d’attitudes déconcertantes. Nous pourrions nous demander si la folie connaît divers grades d’intensité. En fait, le fou, contestant toute limite, répand sa folie alentour avec une consternante liberté, puisqu’il fait en sorte que rien ne lui résiste plus. Mais d’une manière générale, la folie connaît, dans la Bible, une connotation éthico-religieuse presque toujours négative et péjorative visant à dénoncer un manque de foi, de vertu, d’obéissance à Dieu…
La richesse du vocabulaire hébreu
[3], restitue bien, l’insaisissabilité fondamentale de la folie, dont l’imagination n’est jamais à cours pour inventer de nouveaux subterfuges, tandis que les langues grecque et latine
[4] font la tentative d’unifier et de conceptualiser l’idée même de la folie, qui se refuse à toute forme d’absolutisation.
L’étude des textes bibliques fait apparaître clairement que le contexte phénoménologique de la folie est d’ordre sapiential. L’univers du fou se trouve inexorablement lié à celui du sage
[5]. Mais qui nous autorise à dire qu’Untel est fou ? Que nous dit-il de la folie qu’il véhicule et qui refuse de se laisser enfermer dans une catégorie donnée, qui regimbe devant toute classification, car, par essence, elle réfute toute idée d’ordre et de forme ?
La folie est cependant là, quelquefois visible, ou encore sous une forme latente, on ne sait d’où elle vient, où elle va, elle poursuit son œuvre d’éclatement de la réalité, de dispersion et d’abstraction. Le sage ne fait que dénoncer la folie qui vient contrecarrer le bon ordre de la création, se gardant bien d’en donner une définition. La folie lui apparaît dans son opposition la plus éclatante, comme non-sens, vide, puissance d’anéantissement, dans une parfaite connivence avec le mal et le péché, avec tout ce qui dans l’homme est obscur ou empreint de confusion, et en même temps, dans son aspect le plus ambigu de force critique, la folie se fait sagesse. En ce sens, la folie est bien l’autre de la sagesse, qui la conteste sur son propre terrain, à l’intérieur d’elle-même, et non pas de la raison, comme il est à tort si souvent admis.
Cette folie, se définissant en fonction de la sagesse, n’aurait-elle pas d’existence propre ? De toute évidence, elle doit trouver un support grâce auquel elle pourra se rendre tangible par des signes irréfutables. La nature humaine semble bien être son ailleurs de prédilection. La folie, de manière inexpliquée, « décharne » l’homme, animal raisonnable, de sa propre nature, pour la réduire à l’animalité, avec tout ce que cela suppose de déshumanisation
[6]. Ainsi, saisissons-nous davantage l’importance salutaire du dessein de Dieu, qui, par un processus inverse, par la folie de l’Incarnation, puis par celle de la Croix, restituera au genre humain sa dignité perdue.
Le N.T., par l’intermédiaire de S. Paul, ne cesse, en effet, de souligner cet aspect révélateur de la folie d’un Dieu crucifié, produisant un renversement de valeurs et attribuant à la folie un sens positif et salutaire. Ce renversement de valeurs, opéré par l’exemple de S. Paul et son imitation du Christ dans sa folie : « Nous sommes fous à cause du Christ » (1 Co 4, 9-13), est à l’origine de la tradition chrétienne de la folie sainte.
Le présent essai s’articulera autour de ce changement de paradigme : la nouveauté radicale du message et de la personne de Jésus-Christ crucifié venu assumer l’absurdité de cette folie humaine, causée par le péché, inversant cette folie négative et destructrice pour lui donner un sens rédempteur.
Nous verrons, en premier lieu, comment par la folie de la Croix, Dieu exprime à sa création, toute entière blessée et corrompue par le péché, son désir de la voir s’ouvrir au salut. Il le fait de manière ironique et surprenante, en nous offrant de suivre son Fils bien-aimé, la Sagesse Incarnée, sous les traits déroutants pour notre raison trop humaine, du fou qui n’est autre que simultanément le Christ aux outrages et le Ressuscité libre de toute pesanteur.
Nous examinerons de plus près le passage de 1 Co 1, 18-31 pour en dégager les traits caractéristiques d’une théologie de la folie de la Croix, inspiratrice de tous ceux et de toutes celles qui, au cours de l’histoire de l’Église, n’ont cessé de témoigner par leur vie de cette folie en Christ.
Cet article voudrait démontrer, enfin, que l’amour fou du Dieu crucifié est le dernier cri, l’ultime appel de Dieu en direction de sa créature, afin qu’elle se détourne du mal, de ses propres sécurités et, surtout, de son illusoire sagesse.
1. Jésus-Christ : Homme de la dérision et Dieu à la folie
La folie de l’homme ou le péché de la sagesse humaine à l’
œuvre dans toute l’économie salvifique de l’A.T. consiste bien, pour l’homme, à se fermer obstinément à la révélation de Dieu et à son dessein de salut pour toute l’humanité. Après avoir tenté, en vain, de persuader sa créature d’abandonner une sagesse humaine incapable de le mener au salut, Dieu décide d’accomplir de manière radicale et définitive les paroles de l’A.T. évoquées précédemment : « Je détruirai la sagesse des sages, j’anéantirai l’intelligence des intelligents » (Is 29, 14), et reprises explicitement par S. Paul au début de la première lettre aux Corinthiens (1 Co 1, 19). Fort d’une liberté infinie, mais non pas arbitraire, comme pourrait le supposer le fou, Dieu décide de « frapper de folie » (1 Co 1, 20) et d’humilier cette sagesse arrogante qui a perverti l’ordre initial de la création : « Ces hommes fiers de leur sagesse sont tombés dans la véritable folie, qui a consisté à rendre à des idoles, représentant des hommes et des animaux, les honneurs dus à Dieu éternel qu’on ne peut se représenter que dans sa gloire
[7]. »
En clair, le résultat de cette folie obstinée conduit l’homme à l’idolâtrie, qui dégénère en désordre moral, ce que dénoncera S. Paul dans le premier chapitre de l’épître aux Romains : telle est la prétention de ces sages devenus fous (Rm 1, 22). En refusant de rendre honneur à Dieu, d’être reconnaissant envers son Créateur, l’insensé se déshonore lui-même, ne pouvant plus opposer de résistances à ses passions qui, par une infernale logique, l’enchaînent à un état de perversion irrépressible. La rébellion et le péché de l’homme ont poussé à son comble la colère de Dieu. Celle-ci n’est, cependant, qu’un rappel à l’ordre témoignant de l’extrême empressement de Dieu auprès de ses créatures.
Zeller
[8] donnera une connotation tout à fait positive à cette colère divine, qui n’est autre que l’amour de Dieu respectueux du refus de l’homme, sans toutefois manquer de le renvoyer à sa propre responsabilité. Ainsi, Dieu fait état de la nécessité d’un ordre nouveau en vue du salut. Pour cela, Il a recours à la voie la plus inattendue, la plus dérisoire et la plus folle qui soit. Il choisit de rencontrer l’homme d’une manière totalement nouvelle, en son Fils Jésus-Christ : « Sa révélation en Jésus-Christ implique justement toutes ces possibilités, si diverses et si contradictoires
[9]. »
L’ultime recours de Dieu pour ramener l’humanité dans la voie du salut et la guérir de son orgueilleuse sagesse, cause de tous ses maux, sera de la recréer par sa propre sagesse divine, qui s’incarne en son Fils Jésus-Christ. Afin de libérer le fou de l’absurdité de son égarement, dont il est devenu la première victime et l’esclave, Jésus, le Fils de Dieu, est venu l’assumer en sa personne. Par son Incarnation, sa Crucifixion et sa Résurrection, il inversera la négation de cette folie destructrice à laquelle s’est voué l’homme dans sa présomption, en lui conférant un sens rédempteur. Renonçant à devenir semblable à Dieu, comme le revendiquait le premier homme Adam (Gn 3, 5), ce qui de fait l’en a éloigné, l’Homme Jésus dans son abaissement consenti s’auto-distingue du Père qu’il n’est pas et qu’il ne cesse cependant de glorifier par le témoignage de sa filiation éternelle (Ph 2, 6-11)
[10].
Cette nouveauté radicale, véritable folie du salut, inaugurée par la venue dans le monde du Fils de Dieu, et l’interprétation théologique qu’en offre S. Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, à propos de la folie de la Croix (1 Co 1, 18 sq.) seront progressivement mises en lumière à mesure que nous approchons du mystère même du Christ.
Jésus-Christ : la Sagesse incarnée
« Puisqu’en effet le monde, dans
έ
ν la sagesse de Dieu, n’a pas reconnu Dieu par le moyen
(διὰ) de la sagesse, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants » (1 Co 1, 21).
Ce verset est d’un intérêt capital, car il indique que S. Paul ne se contente pas de mettre en scène une antithèse simpliste qui opposerait la sagesse de Dieu à la folie de la Croix, mais il cherche d’emblée à identifier le Christ à la sagesse divine qui a présidé à la création du monde, narrée par les Livres sapientiaux. Il vient, de fait, renforcer l’idée selon laquelle il est impossible à l’homme créé par Dieu de ne pas le connaître (Rm 1, 20-22). S’il ne connaît pas Dieu, c’est par un choix délibéré, par une rébellion, et non par une insuffisance due à son état de créature. Ainsi, est-il clair que pour S. Paul ignorer cette sagesse divine, origine de tout ce qui vit sur la terre, serait ignorer le Christ : « Cette sagesse de Dieu qu’aucun des princes de ce monde n’a connue – s’ils l’avaient connue, en effet, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la Gloire » (1 Co 2, 8).
Mais, S. Paul peut-il légitimement identifier Jésus à la Sagesse éternelle ? Dieu n’est-il pas le seul sage ? (Rm 16, 17). La sagesse semble être l’attribut de la Toute-Puissance de Dieu. Elle est dans toute l’économie de l’A.T., l’une des figures de la richesse de la vie divine, non pas créée mais engendrée et enfantée par Dieu lui-même (Pr 8, 22-26)
[11]. Nous la verrons prendre forme, à des degrés divers, dans la vie des croyants qui la recevront et la transmettront : prophètes, prêtres, rois, artisans, et pour finir, elle revêtira les traits d’une femme ; cette ultime « personnification révélatrice de la Sagesse nous conduit vers une Personne et laisse pressentir la double parenté qui sera la sienne : parenté avec Dieu, parenté avec l’homme »
[12].
André Feuillet démontre que ce rapprochement de la sagesse divine et du Messie s’est fait très tôt (Pr 1-9), mais il pense que l’on trouve une première trace du rapport qui les associe dans les Paraboles d’Hénoch : « Le Fils de l’homme est étroitement uni à la Sagesse dont il est l’incarnation messianique
[13]. » De nombreux exégètes affirment que si l’apôtre est bien le premier à procéder à pareille identification pour définir l’objet de la sagesse chrétienne et l’opposer à la sagesse fallacieuse des Corinthiens, il n’en est pas moins vrai que S. Paul se conformait à une tradition ancestrale. La nouveauté de son message tend à mettre en relief que le monde est créé par et dans la Sagesse et que, dès lors, les hommes auraient dû connaître Dieu à partir du monde visible (1 Co 1, 21). Par ailleurs, il prétend que le Christ crucifié, par lequel ont été sauvés les hommes, est bien la Sagesse de Dieu
[14](1 Co 1, 30 ; 1 Co 2, 7-8).
André Feuillet, et avec lui de nombreux commentaires des Pères, ont eu le mérite de démontrer qu’une seule et même sagesse est à la fois l’origine de la création et la source de son salut et qu’elle se nomme Jésus-Christ : « Le Christ par qui nous sommes sauvés et en qui nous vivons, c’est cette même Sagesse de Dieu par laquelle et en laquelle aux origines tout fut créé
[15]. »
Aussi S. Paul nous invite-t-il à considérer cette nouvelle économie instaurée par le Christ Rédempteur, Sagesse incarnée, par lequel Dieu vient recréer l’homme en le guérissant de sa folie, comme le terme d’une même action créatrice, origine du monde créé. Mais cette sagesse ne pouvait accomplir sa mission de création et de recréation de manière parfaite qu’en la personne de Jésus-Christ : totalement Dieu, et pleinement homme. C’est dans la Sagesse de Dieu que se réalise au plus haut degré cette union parfaite entre Dieu et l’homme ; le lieu privilégié de l’Incarnation : « Le Christ, Sagesse faite chair, réunit en lui l’abaissement d’un Dieu humanisé et l’exaltation d’un homme divinisé. En sa personne, s’accomplit pleinement l’
œuvre de la Sagesse : l’univers est unifié, l’histoire est orientée, Dieu est totalement communiqué, l’homme est radicalement réconcilié et reçoit en partage l’immortalité bienheureuse
[16]. »
Le récit paulinien révèle d’une part le caractère divin de Jésus : « C’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), et sa mission de médiateur : « Le Christ Jésus est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et rédemption » (1 Co 1, 30). Mais comment devient-il pour nous sagesse de Dieu ? En passant pour fou, insensé, aux yeux de tous, par sa mort qui nous est paradoxalement propice. N’est-ce pas la singularité même de son Incarnation par laquelle il vient relever l’humanité de sa démence infernale ? Michel Foucault se fait, à sa manière, l’écho d’une tradition médiévale
[17] lorsqu’il constate de façon pathétique que « la folie est le point le plus bas de l’humanité auquel Dieu ait consenti dans son incarnation, voulant montrer qu’il n’y a rien d’inhumain en l’homme qui ne puisse être racheté et sauvé ; le point de la chute a été glorifié par la présence divine »
[18].
L’incarnation est pour ainsi dire une première étape vers le salut définitif de Dieu. Si l’homme peut la percevoir comme le sommet de l’ironie divine, Dieu, en revanche, proclame par elle, de manière éclatante, sa liberté absolue qu’il entend manifester au monde en son Fils Jésus-Christ. C’est en Lui seul qu’il révèle qu’il est Amour par nature, et par Lui seul qu’il communique au monde cet Amour infini.
Jésus le Sage
Nous avons vu, dans ce qui précède, l’importance de l’Incarnation pour le salut de l’humanité en proie à la folie, désorientée par une sagesse humaine déconnectée de la source de toute connaissance et de toute sagesse. S. Paul se propose de la réorienter vers celle-ci en lui faisant acquérir « le sens » du Christ. Acquérir ce sens nouveau, c’est, pour l’homme insensé, reconnaître l’impasse dans laquelle l’a conduit sa folie et laisser le Christ réordonner sa vie et ses œuvres en fonction du dessein divin. Guillaume de Saint-Thierry nous aide à mieux entrevoir comment Dieu, par son Fils, ne vient pas anéantir la sagesse humaine, pure folie à ses yeux, mais procède à une inversion de valeurs, point focal de la pensée et de la christologie de S. Paul :
En revanche, si, avec l’Apôtre, tu as le sens du Christ, tu comprendras que le Verbe de Dieu est la souveraine Sagesse, mais que la folie de cette sagesse, c’est la chair du Verbe. Et voici pourquoi : charnels, les hommes étaient incapables d’atteindre à la sagesse de Dieu par la prudence de la chair : c’est donc par la folie de la prédication et par la simplicité de la foi, en d’autres termes, par la chair du Verbe, qu’ils seraient guéris. Sois donc fou pour devenir sage, et tu te verras illuminé par l’économie du mystère caché dès le commencement en Dieu créateur de toutes choses [19].
Ainsi, Jésus-Christ, en sa personne, réalise la synthèse paradoxale et profonde du mystère de l’Incarnation. Sa personne divine, sagesse de Dieu, assume les signes de la condition humaine qui ne sont autres que les stigmates de la nature humaine corrompue par la folie du péché. Et c’est justement par l’assomption de cette nature humaine démente, qui n’altère en rien la divinité de sa sagesse, qu’il peut inviter les hommes à se tourner « vers ce que l’œil n’a pas vu et que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2, 9 ; cf. Is 64, 3), à savoir la Sagesse personnifiée, source de toute sagesse, et à disposer l’homme à recevoir le don de sagesse qui en découle. Cela confirme, s’il en était besoin, l’impossibilité de connaître le dessein de Dieu par des forces purement humaines. Alors, Jésus-Christ n’apparaît plus seulement comme le bénéficiaire d’une sagesse donnée, mais il est la Sagesse même de Dieu, gracieusement et librement prodiguée pour le salut de tous les hommes.
Nous constatons, cependant, une certaine ambiguïté inhérente à la personne même de Jésus, sage et fou. D’une part, Il séduit ses contemporains en les confondant par l’aura sapientiale qui émane de lui : « D’où cela lui vient-il ? Et qu’est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée ? » (Mc 6, 2) ; d’autre part, Il s’attire l’opprobre et l’incompréhension de ceux-ci en honorant la folie et s’entourant d’insensés et de lunatiques jusqu’à passer lui-même pour dément.
Les Évangiles révèlent au monde la sagesse peu commune du Fils de Dieu, Jésus Sagesse. À tous les âges de sa vie terrestre et en particulier, durant l’enfance et l’adolescence, il est question de cette sagesse qui suscite admiration et louange : « Cependant l’enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui » (Lc 2, 40, 46). Et pourtant, malgré ces signes tangibles et indéniables, c’est comme si tout dans la vie de Jésus empêchait la nature humaine d’enfermer la sagesse divine dans un quelconque carcan ou de la réduire à une piètre sagesse humaine risquant de la contaminer par la sottise et la violence des hommes.
La sagesse échappe à qui veut se l’approprier par sa propre connaissance, elle transcende infiniment la sagesse humaine, pâle reflet de sa splendeur. Il suffit de nous rappeler que si Jésus est devenu sagesse pour nous, il n’est pas « notre sagesse » (1 Co 1, 30). N’est-ce pas ce qui transparaît quand Jésus Sagesse subit l’incompréhension des siens (Lc 2, 49 ; 8, 19), quand il scandalise ses disciples par son discours dans la synagogue de Capharnaüm (Jn 6, 22-62) ou lorsque ses interlocuteurs consternés par la sagesse de ses paroles qui, à vue humaine, détonnent avec son état de vie, s’interrogent ? « Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : “N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là ?“ » (Lc 4, 22).
Le Christ, sacré fou ou fou sacré ?
À l’inverse, Jésus se fait traiter de fou par les gens de son temps : « Beaucoup d’entre eux disaient : “Il a un démon ; il est fou (μαίνεται). Pourquoi l’écoutez-vous ?“ » (Jn 10, 20). Ces derniers, à partir de leur propre sagesse limitée, ont une autre perception de Jésus-Christ, fondée uniquement sur ce qu’ils s’imaginent pouvoir capter de ses comportements étranges et contradictoires. Certains, aujourd’hui, n’ont pas hésité à associer au Christ l’image symbolique du clown représenté si souvent sous les traits d’Arlequin et notamment par deux peintres : Georges Rouault et Picasso. S. Cox lui-même se plaît à relever quelques éléments symboliques qui permettraient une représentation clownesque du Christ :
Tel le bouffon, le Christ brave l’usage, et méprise les têtes couronnées : Tel un troubadour ambulant, il n’a nulle place où reposer la tête. Tel le clown dans la parade du cirque, il fait la satire de l’autorité existante, traversant la ville sur sa monture, entouré d’un cortège de roi, lui qui n’a nul pouvoir sur terre. Tel un ménestrel, il fréquente dîners et réceptions. Pour finir, ses ennemis le déguisent en une caricature burlesque de l’apparat royal. Il est crucifié au milieu des ricanements et des sarcasmes, surmonté d’un écriteau qui raille ses risibles prétentions [20].
Cette description, aussi pathétique et séduisante soit-elle, ne nous permet pas d’oublier que la farce tournera court et, comme le souligne Jürgen Moltmann, que la Croix n’est pas une bouffonnerie
[21]. En revanche, la folie sacrée de Jésus-Christ peut être distinguée de celle, obsessionnelle et destructrice, des hommes refusant la limite essentielle de leur propre vérité, par le fait que Jésus le Christ devient librement un signe de contradiction en incarnant l’homme de la dérision. Il se compromet avec les pécheurs en mangeant avec eux (Lc 5, 29 ; 7, 31-35) ; avec la Samaritaine (Jn 4) et la femme adultère (Jn 8), par amour pour eux, comme s’il voulait mettre en crise la fausse sagesse des soi-disant sages. N’est-ce pas, comme le fait remarquer Jacques Guillet, cette logique dans l’amour qui vient sauver ce qui était perdu ?
La logique dans l’amour, c’est exactement la folie de Jésus. Parce qu’il aime, il ne peut souffrir « qu’un seul de ces petits ne se perde » (Mt 18, 14). Parce qu’il aime, il est incapable de retenir l’enfant qui veut partir, en pesant sur la liberté. Parce qu’il aime, il est capable de souffrir toutes les insultes, de se laisser dépouiller de tout ce qu’il a, de se laisser livrer, renier, abandonner, sans faire autre chose que de donner d’avance en toute liberté son corps et son sang, sa vie et son honneur. Parce qu’il aime, il peut donner sa vie pour ses ennemis. Parce qu’il aime le Père, il peut mourir entre ses bras en criant son abandon [22].
Cette force dérisoire et paradoxale de l’ironie christique s’exercera avec véhémence dans l’ensemble des paraboles.
La Parabole : ironie christique
Dans le N.T., il est explicitement question de folie dans trois paraboles : de cet homme qui a construit sa maison sur le sable (Mt 7, 21-27) ; de l’homme riche qui amasse pour lui-même au lieu de s’enrichir en vue de Dieu (Lc 12, 16-21) ; des vierges folles, qui, à cause de leur étourderie, ne sont pas prêtes pour la venue de l’époux (Mt 25, 1-13). Sans entrer dans le détail et l’exégèse des paraboles, il nous semble important de dégager l’intérêt de ce procédé linguistique utilisé par Jésus. Faut-il percevoir en elles « des armes de combats », comme le préconise Jeremias ? « Les paraboles correspondent à une situation de conflit : elles justifient, défendent, attaquent, provoquent ; elles sont des armes de combat
[23]. » Certes, convenons qu’il puisse exister entre Jésus et ses détracteurs une situation conflictuelle, mais ne faut-il pas voir dans le maniement de la parabole, de la part de Jésus, plus une thérapie subtile qu’un instrument défensif voire subversif ?
Selon nous, la parabole a pour fonction de faire sortir le fou de son emprisonnement imaginaire qui le ferme à l’altérité, et d’une certaine manière, le conforte dans sa propre image. C’est une invitation pour lui à entrer dans une nouvelle symbolique qui viendrait transfigurer le réel qu’il réfute. Le fou est, à notre avis, le plus à même de se laisser attirer par « le piège » de la parabole qui est un de ses modes d’expression privilégiés lui permettant de dévoiler une vérité cachée ou réprimée par d’autres
[24]. Car il aime les histoires et comme le note Delorme : « Les paraboles racontent. Elles signifient autre chose que ce qu’elles racontent
[25]. »
Mais il s’avère que cet « autre chose » vers lequel pourrait être attiré le fou est ancré principalement dans le réel le plus concret, que déteste le fou. De fait, la ruse de la parabole tient à ce qu’elle est animée par une « tension métaphorique qui résulte du choc qui se produit entre deux conceptions de la réalité : ces deux images font partie de la parabole, et c’est dans le récit qu’elles se télescopent : une conception initiale qui relève de l’ordinaire et du quotidien entre en tension avec une conception extraordinaire »
[26].
La génialité de la parabole tient donc à ce mélange linguistique où se côtoient le réel et l’extraordinaire, permettant à l’auditeur d’entendre une parole simple et limpide qui le conduit vers un au-delà, non plus fruit de son imagination, mais vers « une possibilité imprévue : par le biais de sa puissance suggestive qui éveille l’imagination, elle engage à découvrir un nouvel univers de sens et à transformer sa compréhension de l’univers »
[27]. La stratégie parabolique est justement d’atteindre, comme l’explique Paul Ric
œur
[28], « une nouvelle orientation de vie à travers une désorientation ». Le fou, attiré justement par l’aspect scandaleux en soi de la parabole, qui utilise les images concrètes du quotidien pour en réfuter le bon sens et la sagesse, intrigué par cet au-delà séduisant, est invité, à son insu, à réorienter sa propre existence, non plus selon ses propres vues mais selon la volonté du Père de Jésus-Christ, notre Père qui est dans les cieux (Mt 7, 21-22).
Ainsi, appert-il que le message parabolique utilisé par Jésus n’est autre que cet art habile qui vise progressivement à purifier et à transformer l’imagination débridée du fou afin qu’il puisse s’ouvrir au nouveau rapport de liberté qu’il propose. Il est d’autant plus éclatant qu’assimiler les paraboles à des armes qui serviraient à contraindre la volonté du fou, ne pourrait aboutir qu’à renforcer son retranchement et son étrangeté.
Pour l’instant, il nous suffit d’entrevoir la renversante logique opérée par Jésus, sur un ton quelque peu provocateur, prélude à celle que S. Paul reprendra et développera en 1 Co : l’inversion des valeurs dans les Béatitudes ; Il ne vient pas apporter la paix mais la division (Lc 12, 51) ; « quiconque s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 11) ; « quiconque aime sa mère et son père plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37). Il agit, en tout cela, dans une parfaite synergie avec le dessein de son Père : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » (Mt 11, 25).
Enfin, personne n’a plus de valeur qu’un petit enfant, pour lequel Jésus nourrit un amour de prédilection, car l’enfant représente le contretype même de l’arrogance et de la superbe. Il est important de spécifier que ce renversement de valeurs opéré par le Christ attribue à la folie un indéniable sens spirituel, mais il ne faut pas exclure non plus l’émergence et la possibilité d’un sens psychopathologique lié à une pratique ou à une conception spirituelle confuse et déréglée.
Sans multiplier à l’excès les références néotestamentaires, nous pouvons déjà remarquer que toute l’activité terrestre de Jésus, son enseignement sous forme parabolique, ont une forte connotation paradoxale. L’Évangile lui-même n’est-il pas plein de paradoxes ? Henri de Lubac le rappelle en notant que « le paradoxe est partout dans le réel, avant d’être dans la pensée […] le mot désigne donc avant tout les choses elles-mêmes, non la manière de les dire »
[29].
Ainsi, le dire parabolique renvoie-t-il toujours à l’expression provisoire du paradoxe évangélique qui a pour effet premier, non pas de provoquer ou de scandaliser son auditoire, mais d’opérer subtilement une inversion des valeurs que la sagesse humaine s’est arrogée. Jésus-Christ, venu dans le monde pour y assumer toute la négativité de la folie, entend par la manifestation de sa sagesse, qui n’est autre que la divinité de sa personne, faire renoncer la sagesse humaine, troublée par le péché, à l’ordre qu’elle s’était indûment octroyé. Le mystère de la Passion du Christ ne cessera de témoigner à jamais de l’insondable abîme qui le sépare de cette sagesse en perdition tout en lui concédant de recouvrer la beauté de cet ordre initial, à la fois convoitée et refusée, sous les traits d’une apparente folie qui ne peut dissimuler la tragédie et le scandale de la Croix.
2. La folie selon saint Paul
Paul : « Fou à cause du Christ » (1 Co 4, 10)
À partir de maintenant, il nous faut mettre en relief l’élément fondateur de toute la théologie de la folie de la Croix, dont S. Paul est l’initiateur et le maître : sa rencontre personnelle avec Jésus crucifié et ressuscité.
Paul, « Hébreu fils d’Hébreux », fidèle au courant biblique de l’A.T. dans lequel il vécut, l’éclaire d’une lumière nouvelle, celle du Christ et de sa Croix, qui lui furent révélés sur le « chemin de Damas » : scène qui dépasse le cadre d’une simple conversion, mais relève davantage d’un récit de vocation
[30]. En effet, il ne s’agit pas pour Paul de revenir vers le Dieu qu’il servait d’un zèle jaloux, mais d’aller à la rencontre du Christ Jésus qu’il persécute en infligeant de continuels maux et tourments à ceux qui croient en son Nom. L’intervention divine est précédée par une vision céleste de laquelle il ne perçoit paradoxalement qu’une voix qui se laisse non seulement entendre mais comprendre. Le message est clair : « Je suis Jésus que tu persécutes » (Ac 9, 5). La puissance de cette intervention surnaturelle invite Paul à reconnaître par la médiation de cette voix mystérieuse que Jésus est vivant. Par ailleurs, en faisant référence directe à l’actualité de sa persécution, il entend confronter le futur apôtre à l’horrible réalité de sa Passion en lui faisant prendre conscience de son péché, qui n’est autre que le refus de voir en Jésus le Fils de Dieu. Et c’est ainsi que le « persécuteur zélé devenant le persécuté jaloux (et non l’inverse !), ami de sa victoire et victime à son tour, l’amour de la folie et du scandale de la croix, devient amour du salut irrévocable par la perte irréversible dans son unicité immanente »
[31].
Mis brutalement en face de cette folie primordiale de l’homme en rébellion contre Dieu, Paul se trouve placé dans la même situation que celle dénoncée par les prophètes de l’Ancienne Alliance. À son tour, il expérimente dans sa chair la possibilité de refuser Dieu, de ne pas le reconnaître en son propre Fils, cause de la folie et de l’obstination d’une prétendue sagesse. Comment interpréter cette brusque irruption de Dieu dans la vie de Paul ? Pour certains, cette manifestation divine, cette rencontre avec Dieu, serait précédée d’une crise d’épilepsie, faisant référence à la « maladie chronique » de Paul, à sa fameuse « écharde dans sa chair » (Gal 4, 13 ; 2 Co 12, 1-10), qui n’en finit pas d’exciter la curiosité des théologiens et des scientifiques
[32]. Sans entrer dans ce débat séculaire, qui mériterait à lui seul une étude approfondie, contentons-nous d’observer que cette Épiphanie de Dieu dans la vie de l’apôtre est pour ce dernier l’occasion d’une prise de conscience décisive par laquelle il est amené à une double confession : Jésus est le Fils de Dieu, le Dieu d’Israël ; c’est à cause de Lui qu’il persécuta, dans son fol aveuglement, les Chrétiens qui professaient son Nom. Paul, auparavant imbu de la supériorité de sa propre sagesse, est délivré, alors même qu’il en vient à regretter sa conduite passée, de sa myopie spirituelle par une manifestation de la puissance divine, qui s’exprime par la voix de Jésus opprimé et persécuté. Dieu entend, ici clairement, ne pas faire reposer la foi de Paul sur une nouvelle sagesse qu’il aurait convertie mais bien sur sa puissance divine.
De manière inconcevable à l’esprit humain, cette dernière consiste à exposer sa vulnérabilité, scandale pour les Juifs et folie pour les païens (1 Co 1, 23) ; et cependant, c’est à elle et à elle seule que l’apôtre restera fidèle (Ac 26, 19), c’est elle qui constituera la priorité de son enseignement à Corinthe (1 Co 1, 18-21), et elle encore qui présidera au fondement de sa mission. Cette dernière est explicite :
Car voici pourquoi je te suis apparu : pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir, et de celles où je me montrerai encore à toi. C’est pour cela que je te délivrerai du peuple et des nations païennes, vers lesquelles je t’envoie, moi, pour leur ouvrir les yeux, afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière et de l’empire de satan à Dieu, et qu’elles obtiennent, par la foi en moi, la rémission de leurs péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés (Ac 26, 16-17).
Dans cette perspective, sa rencontre avec le Christ souffrant sur « le chemin de Damas » aura eu pour conséquence de provoquer Paul à croire à l’indicible folie du message de la Croix : que Jésus, le Crucifié est réellement le Fils de Dieu, qu’il est le premier ressuscité d’entre les morts, et qu’il annonce la lumière aux peuples et aux nations, conformément à ce qu’avaient proclamé les Prophètes et Moïse avant lui. À cause d’elle, Paul a choisi d’être fou à cause du Christ (1 Co 4, 10), d’être reconnu tel par ses détracteurs en prêchant cette vérité : « Tu es fou, Paul ; ton grand savoir te fait perdre la tête » (Ac 26, 24-25). Non, Paul n’est pas fou, il sait où sa soi-disant connaissance de Dieu l’a conduit et quel privilège il eut d’être connu de Dieu, pouvant ainsi percevoir le vrai sens de cette puissance divine, qui n’a de signification qu’en fonction de notre salut.
Le scandale, éprouvé par certains, du fait de l’attitude incompréhensible de S. Paul, n’affecte guère ce dernier, car il sait au plus intime de lui-même que cette folie apparente n’est que la manifestation de la gloire de Dieu qui provient de la folie de la Croix. S’il assume pleinement d’être calomnié pour la gloire de Dieu, c’est que, plus que quiconque, il sait que « la folie de la Croix ne peut être que scandaleuse, le saint fou provoque le scandale qui humilie finalement, non le fou pour le Christ, mais le sage qui se croit Chrétien »
[33].
Théologie paulinienne de la folie de la Croix : 1 Co 1, 18-2, 16
Les premiers éléments de la biographie de Paul énoncés ci-dessus nous paraissent indispensables pour saisir l’enjeu de sa théologie, centrée, comme nous le verrons, sur le mystère de la Croix.
Après l’épisode de Damas qui lui valut de recevoir le baptême, Paul, devenu serviteur et témoin de Dieu, est envoyé pour prêcher aux païens (Ac 22, 21). Sa prédication n’est pas basée sur la sagesse du langage (1 Co 1, 17), ni sur l’acquisition d’un savoir (1 Co 2, 2), mais consiste à témoigner d’une reconnaissance existentielle qui a changé sa vie : celle de Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.
À Corinthe, S. Paul est confronté à l’engouement passionné des Corinthiens pour la sagesse et pressent le risque qui pourrait en découler : rechercher en eux-mêmes leur propre salut.
Aussi l’apôtre a-t-il d’emblée perçu la vanité de la sagesse du langage en faveur à Corinthe, qui risquait d’édulcorer le message évangélique. Il doit enseigner aux Corinthiens qu’il est impossible de suivre et d’imiter Jésus sans partager avec lui la folie de la Croix en renonçant à ce qui est « sage et prudent dans ce monde ». Voilà pourquoi, lui, Paul, préfère user du langage de la Croix, prêt à en accepter toutes les conséquences.
La première d’entre elles, et non des moindres, est que le contenu de ce langage de la Croix est par surcroît « le signe maudit qui renverse le bon sens, instaure un principe de jugement qui se moque de l’évidence »
[34]. La Croix n’est pas pour S. Paul une réalité abstraite, une représentation imaginaire, mais le symbole de la mort d’un homme, Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu venu apporter le salut à l’humanité entière. L’événement de la crucifixion de Jésus, dans son indéniable historicité, constitue la source et l’origine du langage véhiculé par Paul : langage sans complaisance, puisqu’en lui est ancrée toute « l’infamie de l’instrument qui servit à l’exécution de Jésus »
[35]. Sans nous attarder sur les effets atroces et dégradants de pareil supplice, réservé aux criminels, aux malfaiteurs et aux esclaves, répertoriés et analysés par Hengel, nous constatons le double effet infamant de ce châtiment, qui met en évidence d’une part, la méchanceté et la cruauté bestiale de l’homme envers l’un de ses semblables, et d’autre part, ôte au supplicié toute dignité humaine. Juifs et Grecs, sans compassion, ne peuvent percevoir dans un Christ crucifié que scandale et folie (1 Co 1, 23), car croire au message d’un messie crucifié, Fils de Dieu ou Dieu, équivaudrait à donner assentiment à une contradiction cynique et inconvenante ; inacceptable provocation, surtout pour les Juifs suivant la Loi (Gal 3, 13).
Ainsi la folie de la Croix, telle que la présente S. Paul, sans jamais en employer l’expression, échappe à toute espèce de docétisme ou de gnose qui réduirait la crucifixion à une simple simulation, à une sublime extase, voire à une sorte d’ascension intérieure vers le divin
[36]. La Croix est là, plantée devant eux avec toute son implacable cruauté destructrice, non pour qu’ils se complaisent dans une contemplation morbide, mais elle aura pour eux force de témoignage chaque fois qu’« ils regarderont celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 31-37). Insensibles à la tragédie
[37] de l’événement, ils seront néanmoins frappés par l’incongruité d’un tel discours, qui viendra briser leur orgueil et leur sagesse étriqués. Le langage de la Croix, qui se dispense de toute démonstration, est par excellence ce langage paradoxal, vidé de toute puissance orale, où se tait le Verbe de Dieu, et où la Parole se fait silence pour que puissent s’éveiller les « yeux de la foi », seuls capables de discerner dans ce nouvel éloge de la folie du salut proclamé par l’apôtre Paul, la vérité de l’unique voie salvifique et mystérieuse de Dieu.
La folie de la Croix au cœur de l’acte de foi
S. Paul, d’entrée de jeu, présente à travers la diversité de ces deux courants de pensée et de sagesse, l’un à la recherche de raison et l’autre en quête de signes et de miracles, comme la synthèse de la sagesse du monde. C’est elle qui s’oppose directement à la sagesse de Dieu, et c’est elle que la sagesse de Dieu veut humilier et rendre folle (1 Co 1, 21). La sagesse du monde, folie aux yeux de Dieu, réunit l’humanité dans une espèce de fausse unité, que vient pourfendre et réduire à néant le langage de la Croix. Käsemann
[38] dit, à juste titre, que la sagesse humaine échoue au pied de la Croix de Jésus. Il est vrai que ce langage centré autour de la Croix du Christ a pour effet de diviser et séparer cette sagesse humaine constituée en totalité. Il est la représentation symbolique de la rupture, il invite à une prise de décision et de position : « pour ceux qui se perdent, il est folie, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18).
Le langage de la Croix contient en lui-même sa propre sémantique dans le sens où il est
« κρίσις » ; jugement du monde et salut pour les croyants, ce qui implique pour l’homme l’obligation de se prononcer pour ou contre, de se décider, de croire ou de ne pas croire
[39]. En 1 Co 2, 2, S. Paul n’affirme-t-il pas n’avoir rien décidé
(ἒκρινα) sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, insistant sur la valeur absolue et catégorique de son choix ? Ainsi, le langage de la Croix qui requiert la responsabilité du sujet est-il le lieu de cet instant fugitif où la Croix m’interroge : « Veux-tu voir dans cet événement Dieu, à l’
œuvre, et quelles en sont les raisons ? »
[40] En même temps que le langage de la Croix ouvre en l’homme un espace de liberté où il rend la décision possible, il le fait sortir de l’irréductible opposition sagesse/folie, qui ne peut conduire l’homme qu’à une impasse plus grande encore, celle du désespoir. Nous remarquons d’ailleurs que Paul n’oppose plus directement la folie à la sagesse mais à la puissance de Dieu (1 Co 1, 18)
[41]. Cela implique qu’il rejette catégoriquement la sagesse comme moyen de salut pour la remplacer par le Christ crucifié, vraie puissance de Dieu et sagesse de Dieu. C’est bien en Lui que fait irruption cette puissance vivifiante, Lui qui a été crucifié à cause (
έξ) de la faiblesse mais aussi, Lui, qui vit par la puissance de Dieu (
κ δυνάμεως θεοῦ, 2 Co 13, 4). Dans l’humiliation consentie, jusqu’à la mort, le Fils permet à cette puissance divine d’
œuvrer en plénitude et de trouver sa pleine expression à la Résurrection : « Et Dieu qui a ressuscité le Seigneur nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance » (1 Co 6, 14). Le langage de la Croix (
ὸ λὸγος ὸ τοῦ σοαυροῦ) procédant de cette même puissance, loin d’être une parole creuse, est promesse de vie et de salut. Il vient, alors, briser la superbe de la sagesse humaine pour faire émerger une nouvelle forme de pensée grâce à laquelle l’homme, libéré de la tyrannie de ses raisonnements, peut, par un acte libre d’obéissance et de foi, reconnaître Dieu et en vivre
[42]. Si le monde n’est pas arrivé à connaître Dieu par la sagesse, Dieu consent à l’homme une voie unique pour se faire connaître à lui : accepter de renoncer à une sagesse basée sur des valeurs mondaines. La folie de la prédication proclamant un Messie crucifié consiste en une intervention de Dieu visant à purifier le c
œur de l’homme et son intelligence, en rendant non pas la foi difficile mais en la rendant possible
[43].
3. La folie sainte
Ce qui importe à Dieu, ce n’est pas que l’homme le connaisse par une accumulation de savoirs mais qu’il participe à sa puissance divine manifestée à travers une extrême faiblesse et la complète déréliction de son Fils crucifié, unique voie de la sagesse portant au salut : « Par la Croix du Christ, au milieu du monde devenu fou, Dieu, lui-même devenu fou, sauve les fous et les faibles »
[44]. L’inouï du paradoxe de la folie divine est justement de choisir et de sauver les fous et les insensés, ceux-là mêmes qui, par obstination, avaient refusé de connaître Dieu dans l’obéissance. N’est-ce pas là le signe de son amour fou pour l’homme, sa créature de prédilection, qui le porte à pareil excès ? Nous avons vu que l’excès pouvait être l’un des aspects de la folie, conduisant le fou à la démesure d’un comportement sans foi ni loi. Dieu assume cette catégorie de l’excès en lui conférant une valeur positive, formulée de manière parfaite dans la folie du salut ; expression et fruit de la démesure divine, qui se caractérise à l’inverse par un excès d’abaissement, de faiblesse et d’humilité. Entraîné par l’attraction de cette
kénose consentie, l’excès du fou, qui n’était que défaut, se voit vidé de ses certitudes humaines permettant ainsi à Dieu de combler son néant par la surabondance de son amour infini.
La folie du salut est bien alors le point culminant de la bonté de Dieu : « À la folie d’amour miséricordieuse du Seigneur crucifié répond l’humble folie d’amour du pécheur pardonné
[45]. » C’est elle qui, par son Christ crucifié, permet de subvertir les valeurs humaines en affirmant définitivement que la folie de Dieu est plus sage que la sagesse humaine, et qui permet à l’homme confronté à l’amour du Christ de confesser son péché. Est-ce à dire que cette dernière est anéantie pour toujours ? Certes non, rien de tel dans le dessein divin, qui n’a jamais refusé à l’homme d’être sage.
Selon une autre perspective humaine, il semblerait que la folie du salut par sa logique de la Croix conduise l’humanité vers le chaos
[46], qu’elle soit la négation de la création
[47]. Encore une fois, cette double objection n’est pas recevable.
La Croix instaure, il est vrai, une brèche dans l’ordre chimérique façonné par l’homme, usurpant une prérogative divine pour ériger un ordre nouveau, avec l’ambition d’y manifester l’avènement d’une création nouvelle, annonçant déjà, et pas encore, la fin de la création. La nouveauté de cette création brille non par l’émergence d’un surhomme ou le retour à une humanité paradisiaque, mais par l’éclat du saint. Le saint est la marque, le signe du croyant, qui se glorifie de sa propre faiblesse, de sa pauvreté et de ses contradictions (2 Co 12, 1-16), car il sait qu’elles sont les critères authentiques par lesquels la sagesse divine choisit les fous, les insensés, tout ce qui n’est rien dans le monde. Ils sont les signes vivants de l’inversion eschatologique des valeurs et les témoins de la Vérité venue confondre la vaine gloire du monde :
Je dis le vrai, donc je ne suis pas fou, dit le fou. Je dis le vrai, mais je ne suis pas vrai, dit le saint. Je ne suis pas saint, dit le saint, seul Dieu l’est, à qui je vous renvoie. Les fous et les saints se côtoient dans l’Histoire. Ils se frôlent, ils se cherchent et parfois se rencontrent, pour le plus grand malheur du fou, pour son plus beau désastre [48].
Le Christianisme ou la folie contrariée
Il ne s’agit pas ici de conclure : le pourrions-nous, l’objet même de notre recherche en offrirait un démenti flagrant. Toutefois, nous proposerons, en guise d’épilogue, ces brèves observations qui devront être davantage interprétées dans le sens de nouvelles perspectives de réflexion que dans celui d’une conclusion hermétique et définitive.
Tout au long de cet article, nous avons tenté d’approcher l’abyssale étrangeté de la folie, de nous familiariser avec ce monde fascinant de la folie. Nous avons essentiellement scruté dans les Écritures et le langage des hommes cet univers démentiel qui dit la folie, la non-sagesse, le chaos, la violence, qui s’insurge contre le Divin et va jusqu’à renier sa propre nature humaine. Nous avons montré, pour paraphraser Michel Foucault, que la folie n’est finalement qu’un effet du désordre et un obstacle à l’ordre. Avec surprise, nous découvrons, en préface d’un livre fort intéressant intitulé
L’art et la folie
[49], l’éloge de Misrahi adressé à l’auteur, qui, selon lui, avait eu le mérite « de nous présenter les données historiques et scientifiques qui permettent l’élaboration d’une pensée claire en ce qui concerne la folie. Celle-ci est une démarche de l’esprit dans l’ordre affectif, intellectuel et verbal, qui découle entièrement de phénomènes cérébraux ». Pour terminer, nous pouvons seulement constater le contraire de ce qui vient d’être dit, et affirmer que la folie est loin d’être une « notion claire ». La folie, par sa nature mystérieuse ‚échappe totalement à la mainmise humaine, peut-être sont-ce là sa force et la puissance d’attraction qu’elle exerce sur chaque génération, assumant en quelque sorte tout le poids de la tragédie humaine et grimant à travers une expression désordonnée notre angoisse primordiale.
Par ailleurs, il serait erroné et injustifié de réduire la folie à un désordre cellulaire, à une distorsion génétique, mais nous continuons à penser que la folie est ce lieu de convergence de ruptures diverses opérées dans la personne à des niveaux différents. Toute la personne humaine est impliquée dans sa folie. Aussi, des troubles du comportement peuvent-ils avoir une origine spirituelle, sociale, biologique… C’est en ce sens que la folie intéresse l’anthropologie et la théologie. Si elles ne peuvent expliquer l’émergence du fou et de la folie, ni ne peuvent dire à quoi ils servent, elles nous autorisent, sous un autre aspect, à donner une signification à ces phénomènes dérangeants et déconcertants pour notre raison. La tradition judéo-chrétienne non seulement intègre ceux-ci dans le quotidien de l’expérience humaine, mais en fait aussi un élément fondamental de la Révélation divine. Elle assume cette catégorie de la misère humaine complice du péché et de la mort, vouée à la contestation et à la rébellion, pour lui restituer une fonction positive de saine contradiction.
La nouveauté de S. Paul et son audace sont d’avoir libéré la folie de son apparat macabre, pour lui faire revêtir sous l’éclat terrifiant de la folie de la Croix, un indéniable sens spirituel, se dérobant à toute emprise des valeurs mondaines. Par le jeu subtil d’une inversion dialectique, le péché de la folie devient le lieu où peut s’accomplir la folie du salut. S. Paul, par une suite d’énoncés paradoxaux, nous mène au cœur du véritable rapport d’opposition entre, d’une part, le mystère, qu’il ne cesse de proclamer, et, d’autre part, la sagesse humaine, incapable de le connaître. La Croix serait donc l’élément symbolique décisif qui, outre sa fonction de jugement et de décision, est porteuse d’une incontestable dimension révélatrice. Par elle, advient une nouvelle connaissance de Dieu, qui suppose, en le dépassant, le bon sens et l’entendement humain.
L’apôtre a saisi la valeur immanente de cette force de contestation, inhérente à la folie, qu’il récupère pour l’adapter au message évangélique.
La tradition spirituelle chrétienne n’a cessé, depuis lors, par l’entremise de ses apôtres, de ses saints, de ses martyrs, ou, tout simplement, par celle de chaque croyant selon sa propre vocation, de perpétuer la doctrine paulinienne de la folie de la Croix. Cette folie sainte, imitation du Christ crucifié, rappelle à l’ordre le monde déboussolé, en instaurant un nouvel ordre de valeurs, basé sur la folie de l’humilité, de la pauvreté, provocation éhontée lancée à la face présomptueuse de la sagesse du monde. Elle est aussi, de manière plus positive, l’acceptation généreuse des humiliations et des souffrances en réponse à la folie d’amour du Dieu Sauveur. Cette réponse attendue avec une infinie patience n’est autre que la folie d’amour du pécheur pardonné. Ainsi, la perfection de la folie chrétienne, aux yeux de tous ceux qui croient, est bien ce véritable appel à la sainteté, au martyre, par lequel advient le Don suréminent de notre salut.
N’est-ce pas lui, justement, qui vient raviver notre désir de « tenter d’être chrétien, tout simplement, tout follement, selon la violence et la légèreté du Royaume »
[50] ?
[1]
H. U. von
Balthasar, « Dieu est son propre exégète », Communio XI. 1, 1986, 9.
[2]
Platon,
Phèdre 244 c-d, Gallimard, Paris 1950, 32. Pour Platon, la folie revêt une connotation positive : « Elle est une belle chose toutes les fois qu’elle est l’effet d’une dispensation divine », et plus loin il ira jusqu’à dire que « la
mania, au témoignage de l’Antiquité, est une chose plus belle que le bon sens : le délire
(mania) qui vient d’un Dieu, qu’un bon sens dont l’origine est humaine ». Il est intéressant de noter que notre auteur compare déjà une folie divine, dont sont dotées prophétesses et prêtresses, comme un bien supérieur au bon sens humain qui ne peut en rien l’égaler. De manière analogique, nous retrouverons dans l’A.T. cette idée à propos de l’inspiration prophétique, le délire du prophète en face de la sagesse humaine.
[3]
Diverses formes verbales et nominales hébraïques, de la folie biblique, classées par ordre de fréquence : 1
.KSL, kesîl, kesîlûṯ, kæsæl, kislāh ; 2.
’ewîl,’iwwelet ; 3.
SKL, sākāl, siḵlûṯ, sæḵæl ; 4.
nāḇāl, neḇālāh ; 5.
HLL, hôlel, hôlelôṯ, hôlelûṯ; 6.
šg‘, šiggâ‘ôn.
[4]
Pour la
LXX, la traduction de l’hébreu la plus fréquente est :
ἄφρων, alors que
μωρόος est employé presque exclusivement par le Siracide et S. Paul. La
Vulgate, quant à elle, traduit ces diverses acceptions par :
stultus, stultitia, et plus rarement par
insipiens, insipientia voire
insanus.
[5]
« Les sages thésaurisent le savoir ; le propos du fou, c’est la ruine prochaine ! » (Pr 10,14 ; 12,15 ; 14,3 ; 17,28 ; 29,9) ; « La crainte du Seigneur est le principe du savoir ; sagesse et éducation, seuls les fous s’en moquent » (Pr 1,7 ; voir aussi Pr 5,23 ; 15,5). Mais, de manière paradoxale, le silence du fou peut le faire passer pour sage : « Même un fou, s’il se tait, peut être pris pour un sage, pour quelqu’un d’intelligent, s’il garde les lèvres closes » (Pr 17,28), et aussi, « le sage a les yeux là où il faut, le fou marche dans les ténèbres : mais je sais, moi, qu’à tous les deux un même sort arrivera » (Qo 2,15).
[6]
H.
Rombach,
Stukturanthropologie, Karl Alber, München 1993, 304-306. L’auteur propose une magnifique définition de l’humain, qui est tel parce qu’en lui, le comportement animal et le comportement naturel ne sont plus étrangers mais réconciliés : «
Menschlich ist der Mensch nur dann, wenn ihm bestimmte tierische und natürliche Verhaltensweisen nicht mehr fremd sind ». Il ajoute plus loin qu’il serait erroné de déprécier l’animalité de l’homme et de voir en elle un facteur de déshumanisation. Car, en soi, cette nature animale doit être considérée de manière positive avec un je-ne-sais-quoi d’innocence, de naïveté et de pureté, que l’humain semble avoir perdu. La folie, dans notre cas, exacerbe l’aspect extrême de l’animal, qui peut se montrer violent, à la fois brutal et féroce dans toute son imprévisibilité.
[7]
M.-J.
Lagrange,
Épître aux Romains, EtB, Gabalda, Paris 1916, 26.
[8]
D.
Zeller,
Der Brief an die Römer, F. Pustet, Regensburg 1985.
[9]
K.
Barth,
Die kirchliche Dogmatik. II/1, EVZ-Zürich 1940, 354.
[10]
W.
Pannenberg,
Systematische Theologie I, Vandenhoeck/Ruprecht, Göttingen 1988.
[11]
M.
Gilbert, « Le discours de la Sagesse en Proverbes, 8 », in
La Sagesse de l’AT, J. Duculot, Louvain 1979, 209-211. Il convient de citer l’article de Maurice Gilbert à propos du problème de la traduction du mot
qânâny, pour certains, « m’a créée », pour d’autres « m’a formée », ou encore « m’a acquise », « m’a engendrée », « m’a établie ». L’auteur atteste l’usage de la traduction la plus appropriée « m’a engendrée » qui n’implique aucune activité sexuelle mais souligne que « l’origine de la Sagesse est donc en Yahvé dès avant l’origine de tout autre chose ».
[12]
P.-E.
Bonnard, « De la Sagesse personnifiée dans l’AT à la Sagesse en Personne dans le NT », in
La Sagesse de l’AT, J. Duculot, Louvain 1979, 135.
[13]
A.
Feuillet,
Le Christ Sagesse de Dieu d’après les épîtres pauliniennes, EtB, Gabalda, Paris 1966, 359.
[14]
Est-il légitime d’identifier le Christ à la Sagesse éternelle, personnifiée en 1 Co 1, 30 ? L’interprétation classique de la plupart des exégètes qui répondent par l’affirmative se voit en partie corrigée par Aletti en son commentaire de l’épître de S. Paul aux Colossiens (1, 15-20) dans lequel il dit que le but de l’hymne n’est pas de mettre en parallèle le Fils et la Sagesse en vue d’une identification et encore moins de souligner une éventuelle concurrence entre le Fils et Dieu, qu’il réfute catégoriquement. Cf. J.-N.
Aletti, S.
Paul, épître aux Colossiens, EtB, Gabalda, 1993, 116-117. Cependant, dans le contexte de 1 Co 1, 30, il nous faut prendre en compte l’aoriste passif

(est devenu) qui renvoie à un devenir impliquant que Dieu fit devenir le Christ : Sagesse pour nous ; ainsi fut-il par sa vie et sa mort terrestre l’expression même de la folle sagesse de Dieu. Rien n’empêche, selon nous, tout au contraire, que cette sagesse que fit advenir Dieu pour notre salut en la personne de Jésus-Christ ne soit cette Sagesse éternelle préexistant depuis toujours auprès de Dieu, réalisant parfaitement en son Fils son dessein de salut pour toute l’humanité. Le don de la sagesse consenti par Dieu se réalise dans la
kénose, la destruction, la dépossession de la Sagesse divine, identifiée au Christ afin que ce dernier se fasse en tout semblable aux hommes et qu’il puisse rejoindre leur folie (cf. Ph 2, 7).
[15]
A.
Feuillet,
Le Christ Sagesse de Dieu d’après les épîtres pauliniennes, EtB, Gabalda, Paris 1966, 375.
[16]
P.-E.
Bonnard, « De la Sagesse personnifiée dans l’A.T. à la Sagesse en Personne dans le N.T. », in
La Sagesse de l’AT, J. Duculot, Louvain 1979, 149.
[17]
G. de
Saint-Thierry,
Deux traités sur la foi. L’énigme de la foi ; trad. M.-M. Davy, Vrin, Paris 1959, 103-105 : « C’est pourquoi, le Fils de Dieu, qui existait sous la forme de Dieu, s’est anéanti en prenant la forme d’un esclave, afin que les hommes, recevant Dieu dans sa forme d’homme en croyant en Lui, en ayant reçu le pouvoir, devinssent fils de Dieu… Cela nous serait impossible, si la sagesse elle-même ne daignait se mettre à la portée de notre si grande faiblesse et si elle ne nous donnait véritablement dans un homme un modèle de vie, parce que nous sommes hommes aussi. Lorsque nous allons vers la sagesse, nous agissons sagement ; lorsqu’elle vient à nous, elle est considérée par les hommes orgueilleux comme agissant avec folie. Lorsque nous allons vers elle, nous guérissons ; lorsqu’elle vient à nous, elle s’affaiblit pour ainsi dire. Mais ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ! Dieu, de toutes les façons, guérit les âmes selon l’opportunité des circonstances, qu’il dispose avec une sagesse admirable ; ainsi, Il n’a jamais apporté à l’homme une aide si bienfaisante que lorsque la sagesse elle-même de Dieu, c’est-à-dire le Fils unique et consubstantiel au Père et coéternel, a daigné assumer tout l’homme, et que le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. »
[18]
M.
Foucault,
Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, Paris 1972, 206.
[19]
G. de
Saint-Thierry,
Le miroir de la foi ; trad. J. Déchanet, SC 301, Cerf, Paris 1982, 125.
[20]
H.
Cox,
The feast of Fools, Harvard University Press, Massachussetts 1969 ; trad. française,
La fête des fous, Seuil, Paris 1971, 168.
[21]
J.
Moltmann,
Die ersten Freigelassenen der Schöpfung : Versuche iiber die Freude an der Freiheit und das Wohlgefaller am Spiel, München 1972 ; trad. française,
Le Seigneur de la danse, Cerf-Mame, Paris 1972, 64.
[22]
J.
Guillet, « Folie de Jésus », Carmel IV, 1976, 243-248.
[23]
J.
Jeremias,
Die Gleichnisse Jesu, Vandenhoeck/Ruprecht, Göttigen 1947 ; trad. française,
Les Paraboles de Jésus, X. Mappus, Le Puy 1962, 35.
[24]
E.
Benz, « Heilige Narrheit », Kyrios III, 1938, 38-39. L’auteur se risque à une audacieuse, mais combien pertinente, comparaison entre la parabole et le langage expressif du fou qui tente de mettre à nu une certaine réalité pour en révéler son sens le plus profond. Nous percevons, ici, toute l’ambiguïté de cette affinité symbolique qui relie les deux modes d’expression et il nous semble que Jésus en use, pour déjouer la pseudo-sagesse des uns et guérir l’authentique folie des autres.
[25]
J.
Delorme, « Récit, Parole et Parabole », in
Les Paraboles évangéliques, LeDiv 135, Cerf, Paris 1987, 123-150.
[26]
J.
Zumstein, « Jésus et les Paraboles », in
Les Paraboles évangéliques, LeDiv 135, Cerf, Paris 1987, 98.
[28]
P.
Ricœur, « Posizione e funzione della metafora nel linguaggio biblico », in
Dire Dio, Queriniana, Brescia 1993, 103.
[29]
H. de
Lubac,
Nouveaux paradoxes, Seuil, Paris, 1955, 10.
[30]
Ce que démontre Jacques Dupont, ainsi que la
BJ intitulant le chapitre 9 des Actes : « La vocation de Saul », cf. l’appel de Dieu à Samuel en 1 S 3, 1-21 et J.
Dupont,
Études sur les Actes des Apôtres, LeDiv 45, Cerf, Paris 1967, 441-442.
[31]
B.
Forthomme,
L’être et la folie, Peeters, Louvain-Paris, 1997, 338.
[32]
P.
Vercelletto, « La maladie de saint Paul. Extase et crises extatiques », Rev. Neurol. 150 (1994), 835-839. L’auteur, intrigué par l’étrange maladie dont se plaint S. Paul, s’interroge sur la possibilité d’une maladie épileptique dont souffrirait l’apôtre. Sans toutefois négliger cette thèse, il nous paraît peu probable et hasardeux d’amalgamer cette pseudo-maladie de Paul à l’Épiphanie de Dieu, origine de sa « conversion » sur le « chemin de Damas », et encore moins de conditionner celle-ci par la première : « A-t-elle (l’expérience mystique, la rencontre avec Dieu) été favorisée ou déclenchée par les auras de sa maladie, qui auraient en quelque sorte été les instruments de cette transformation ? » (839), ce qui n’exclut pas une éventuelle cohabitation, voire assomption de l’une, par l’autre, comme l’atteste l’hagiographie chrétienne.
[33]
P-H.
Kolvenbach, « Fous pour le Christ », Christus 149, 1991, 85.
[34]
S.
Breton,
Le Verbe et la Croix, Desclée, Paris 1981, 18-19.
[35]
M.
Hengel,
La Cruxifiction dans l’Antiquité et la folie du message de la Croix, LeDiv 105, Cerf, Paris 1981, 34.
[36]
B.
Forthomme,
L’être et la folie, Peeters, Louvain-Paris, 1997, 334.
[37]
V.
Jankélévitch,
L’ironie, Flammarion, Paris 1964, 69 : « C’est que la Croix n’est pas une feinte stratégique ni, comme le trépas nihilisé du sage, un
προς ὴμᾶς, mais une tragédie
usque ad mortem, une tragédie qui, dans la ténèbre profondissime de la nuit (
καὶ σκότος
ὅλην τὴν γὴν), atteint pendant une minute le point infime du désespoir… ».
[38]
E.
Käsemann,
Exegetische Versuche und Besinnungen, Vandenhoeck/Ruprech, Göttingen 1969, 267.
[39]
H.
Merklein,
Studien zu Jesus und Paulus, J. C. B. Mohr, Tübingen 1987, 376-384.
[40]
H.
Weder,
Neutestamentliche Hermeneutik, T
VZ, Zürich 1986, 360-361.
[41]
R.
Penna, « La
δυνάμις θεοῦ, riflessioni in margine a 1 Co 1, 18-25 », RivBiblIt XV, 1967, 281-294.
[42]
H.
Schlier,
Die Zeit der Kirche, Herder, Freiburg im Breisgau 1966, 52-153.
[43]
C.
Senft,
La première épître de S. Paul aux Corinthiens, Labor et fides, Genève 1990, 21.
[44]
U.
Wilkens,
Weisheit und Torheit, J. C. B. Mohr, Tübingen 1959, 38 : «
Im Kreuz Christi, inmitten der töricht gewordenen Welt, rettet Gott, selber töricht geworden, die Toren und Schwachen ».
[45]
D.
Mollat, « La folie de la Croix », DSp. V, col. 643.
[46]
S.
Breton,
Le Verbe et la Croix, Desclée, Paris 1981, 20.
[47]
H.
Merklein,
Studien zu Jesus und Paulus, J. C. B. Mohr, Tübingen 1987, 382.
[48]
C.
Bobin,
Le Très-Bas, Gallimard, Paris 1992, 76-77.
[49]
S. de
Sivry, P.
Meyer,
L’art et la folie, Le Sextant Bleu, Paris 1998, 9.
[50]
O.
Clément, « Préface », in I.
Goraïnoff,
Les Fols en Christ, DDB, Paris 1983, 13.