Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.2913133126
164 pages

p. 527 à 560
doi: en cours

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Bulletins

Tome 89 2001/4

 
I. Pentateuque (1 à 13)
 
 
1. La Bible des Septante, Le Pentateuque d’Alexandrie, Ouvrage collectif sous la direction de Cécile Dogniez et Marguerite Harl. Les Editions du Cerf, Paris, 2001, 922 p.
2. Jean-Louis Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque. Clés pour l’interprétation des cinq premiers livres de la Bible, traduit de l’italien par Frédéric Vermorel, « Le livre et le rouleau » 5, Éditions Lessius, Bruxelles, 2000, 391 p.
3. John van Seters, The Pentateuch. A Social-Science Commentary, TSSC 1, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 233 p.
4. John E. Hartley, Genesis, NIBC 1, Hendrickson Publishers & Paternoster Press, Peabody Massachussetts, 2000, 393 p.
5. André Wenin (edited by), Studies in the Book of Genesis. Literature, Redaction and History, BETL CLV, University Press, Leuven, Uitgeverij Peeters, Leuven, Paris, 2001, 643 p.
6. Jacob Milgrom, Leviticus 23-27. A new Translation with Introduction and Commentary, The Anchor Bible 3B, New York, 2001, xxi p. et pp. 1893 à 2714.
7. Laurence A. Turner, Genesis, Readings : A New Biblical Commentary, Sheffield Academic Press, Sheffield, 2000, 229 p.
8. Marie Balmary, Abel ou la traversée de l’Eden, Grasset, Paris, 1999, 369 p.
9. André Wenin, Isaac ou l’épreuve d’Abraham. Approche narrative de Genèse 22, « Le livre et le rouleau » 8, Editions Lessius, Bruxelles, 1999, 102 p.
10. Jean-Daniel Macchi et Thomas Römer éd., Jacob, Commentaire à plusieurs voix de/Ein mehrstimmiger Kommentar zu/A Plural Commentary of Gen
25-36. Mélanges offerts à Albert de Pury, « Le Monde de la Bible » 44, Labor et Fides, Genève 2001, 399 p.
11. Ronald S. Wallace, The Story of Joseph and the Family of Jacob, W. B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan, Rutherford House, Edinburgh, U. K., 2001, 135 p.
12. Linda S. Schearing & Steven L. Mckenzie (edited by), Those Elusive Deuteronomists. The Phenomenon of Pan-Deuteronomism, JSOTS 268, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 288 p.
13. Jean-Marie Carrière, Théorie du politique dans le Deutéronome. Analyse des unités, des structures et des concepts de Dt 16,16-18,22, Österreichische Biblische Studien 18, Peter Lang, Frankfurt am Main, 2001, 515 p.
1. La Bible des Septante, Le Pentateuque d’Alexandrie. — Dans l’histoire des traductions françaises de la Bible, l’année 2001 risque de marquer une date importante. Après la nouvelle traduction éditée par Bayard (et sur laquelle nous reviendrons dans une livraison prochaine), les éditions du Cerf nous offrent le Pentateuque grec en un volume magnifiquement présenté sous sa reliure rouge. Il s’agit donc d’une édition nouvelle même si la traduction du grec de la Genèse date maintenant de quinze ans, de sorte qu’à mesure que sortaient chacun des livres du Pentateuque, les RSR ont régulièrement rendu compte de la qualité de la traduction comme de la qualité des introductions et de l’apparat critique. Nos lecteurs connaissent donc déjà la qualité de cette entreprise qui est encore loin d’être achevée, même si elle est sérieusement avancée.
Ce volume, qui nous offre l’ensemble relié des livres du Pentateuque, a d’abord pour originalité d’être bilingue, puisque face à la traduction française est fourni l’original grec, le tout parfaitement lisible selon les polices bien choisies de caractères. En second lieu, on remarquera les introductions qui, pour être moins considérables que celles de l’édition en volumes séparés, fournissent non seulement ce qu’on est en droit d’attendre en fait d’informations historiques et philologiques (sur la traduction proprement dite par G. Dorival, sur l’utilisation des LXX dans le monde juif par M. Hadas-Lebel…), mais aussi d’importantes réflexions (sur le rapport du Pentateuque d’Alexandrie et le texte massorétique par J.-M. Auwers, ou sur la tâche du traducteur par J. Moatti-Fine…). Mentionnons également plus de quarante pages de glossaire par Marguerite Harl (pp. 861-906) et les index indispensables.
Au seuil de ce Bulletin, nous ne cachons pas notre satisfaction devant une telle édition dont la qualité d’ensemble, interne et externe, ne fait que rendre plus urgente le retour à cette version des Écritures qui fut celle des premiers âges chrétiens, des Pères de l’Église orientaux (ou occidentalisés, tel S. Irénée à Lyon …), et, à travers ses traductions, de l’Éthiopie ou de l’Arménie, sans oublier le monde slave.
2. J.-L. Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque. — Qu’un exégète francophone écrive d’abord en italien un aussi important ouvrage dont il confie ensuite le retour au français à un traducteur, mérite d’être signalé, cet ouvrage étant sans doute appelé à être pour quelques bonnes années un classique du genre. Il ne faut pas se laisser tromper par la modestie du titre (« Introduction à la lecture ») et du sous-titre (« Clés pour l’interprétation … »). C’est un ouvrage de fond qui nous est présenté là, selon les talents de grande pédagogie de l’auteur certes, mais un ouvrage de fond qui marque en quelque sorte une étape sur la voie de l’intelligence du Pentateuque qui subit depuis plus de vingt-cinq ans maintenant une nouvelle mutation, la quatrième depuis Astruc (1755), si notre décompte est juste et pertinent !
On peut distinguer deux grandes parties dans cet ouvrage : la première, exigée par le respect même du cahier des charges d’une introduction, couvre les deux premiers et les deux derniers chapitres. Dans les deux premiers, l’auteur traite des « questions fondamentales » et du « contenu et structure » des cinq livres : dans ces chapitres, le lecteur acquiert tous les éléments fondamentaux à une approche du Pentateuque. Après quoi, s’il le désire, il peut passer directement aux chapitres IX et X sur les temps exiliques et post-exiliques de l’élaboration. Ce faisant, il réduirait pourtant cette « introduction » à n’être que cela, alors qu’elle est bien davantage.
Même si ces chapitres évoqués enferment d’excellentes informations, ce sont à notre sens dans ce qu’on peut considérer comme une « seconde partie », que l’auteur présente les apports qu’il rend quasi normaux ou évidents d’une « révolution » de lecture encore récente. Distinguant d’abord, de façon classique, les textes législatifs et les textes narratifs, déjà fortement nourris de la recherche actuelle, il ouvre aux « interventions rédactionnelles » (reprises, repères linguistiques, discours divins …), et à une précieuse histoire de l’exégèse, indispensable pour la compréhension de cet ensemble qui, malgré une unification traditionnelle (et doctrinale), reste artificiel. Enfin, on s’attardera sur le précieux chapitre VIII, à propos des « caractéristiques fondamentales de la littérature antique », indispensable pour casser de fausses évidences et les remplacer par de véritables.
En résumé, disons qu’il y a dans cet ouvrage une introduction et plus qu’une introduction, un ouvrage fondamental servi non seulement par une excellente information, mais aussi par une grande clarté de propos. Un classique.
3. J. van Seters, The Pentateuch. A Social-Science Commentary. — Après l’« Introduction » de J.-L Ska, ce « Commentary » de J. van Seters risque de paraître bien court, voire insatisfaisant. Un état de la recherche de Wellhausen à Rendtorff et suivants est désormais habituel ; il n’apporte pas grand chose de vraiment nouveau. Quant à ce qui fait la seconde partie de l’ouvrage, à propos du Deutéronome, du Yahviste (qui reste surprenant tel qu’il est présenté), du Document P et des lois, non seulement rien ne nous a paru très original, mais on retrouve, notamment à propos de mythe et histoire, des conceptions traditionnelles qu’on peut considérer comme caduques. On se demande s’il n’y a pas là un ouvrage de commande pour le cadre assez étroit d’une collection dans laquelle on s’étonne en fin de compte de trouver un auteur comme J. van Seters qui nous avait habitués à des ouvrages plus originaux.
4. J. E. Hartley, Genesis. — Divisé en quatre parties principales selon les cycles de récits (The primitival Narrative, Gn 1,1-11,26 — The Abraham Narrative, Gn 11,27-25,18 — The Jacob Narrative, Gn 25,19 — The Joseph Narrative, Gn 37,1-50,26), ce commentaire se présente d’abord comme un commentaire classique, soucieux non tant d’érudition que d’une certaine praticabilité pour étudiants. Il vaut pourtant la peine de vérifier la thèse qui sous-tend l’ensemble, thèse exposée dans l’introduction (pp. 3-15) selon un repérage de chiasmes (ou palistrophes) définissant, limitant et donc structurant chacune de ces parties. Autant l’avouer : nous laissons au lecteur le soin d’accepter ou non ce genre de thèse qui paraît à première vue aussi contraignante qu’une évidence. Pour notre part, nous pensons que s’il peut y avoir là un outil pédagogique, celui-ci, établi en théorie, risque de réduire singulièrement la richesse de signification, voire de contenu de la Genèse. Pour la suite, le commentaire reste assez classique, parfois rapide. Quant à la bibliographie, ne contenant que des ouvrages en langue anglaise, soit originaux soit traduits, et retenant de ce fait telle exécrable traduction (par ex. celle de l’introduction à la Genèse de Gunkel), elle omet des ouvrages essentiels tant en allemand qu’en français.
5. A. Wenin (edited by), Studies in the Book of Genesis. — Actes du Colloquium Biblicum Lovaniense 1999, l’ouvrage présente deux types bien définis de contributions, d’une part, celles qui relèvent de l’organisation directe du colloque, c’est-à-dire d’auteurs désignés, et, d’autre part, celles qui relèvent de propositions d’intervenants en différents ateliers ou groupes de travail. L’introduction d’A. Wénin (pp. XIII-XXX) présente ces contributions et en donne des sortes de résumés, déterminant les grandes tendances de la recherche actuelle, notamment à travers les contributions du second type.
Il était inévitable que l’état des études de ce premier livre du Pentateuque se ressente de « l’effritement du consensus qui entourait l’hypothèse documentaire », d’où la nécessité d’un examen des questions de méthode et de ce qui est possible aujourd’hui (Christoph Dohmen). On ne s’étonnera pas de ce qu’à partir de l’exemple du Déluge notamment, remarquable par ses doublets, soit prise en compte une « logique narrative » particulière, éloignée des jeux d’hypothèses antérieurs.
La prudence se fait sentir à l’égard de l’historicité des récits des Patriarches, ce qui n’est pas nouveau ; mais comme il n’est pas sûr que ces récits n’aient « pas encore livré tous leurs secrets concernant l’histoire ancienne d’Israël », on ne peut qu’agréer cette prudence. Certes, il ne s’agit pas de récupération d’une impossible historicité qui contraint à l’abandon d’une « époque patriarcale » (Th. Römer), mais d’une invitation à des recherches en fonction de questions plus pertinemment posées. Aussi ne faut-il pas trop facilement se détacher de traditions préexiliques, aussi difficile soit-il de les cerner (A. de Pury).
Un autre point d’étude et de recherches est celui des rapports entre l’« histoire » rapportée par la Genèse et celle de Moïse, dans l’Exode notamment. L’étude des documents antérieurs à la synthèse sacerdotale, qui « construit des liens explicites entre la Genèse et l’histoire de Moïse », n’exclut pas la possibilité de liens préexistant à cette synthèse (D. M. Carr).
Les recherches sur l’histoire d’Abraham voient converger celles de J.-L. Ska et de Th. Römer. Si la réflexion de Römer insiste aussi sur les questions d’historicité, de contexte historique et de datations des rédactions, celle de Ska est en quête de ce qu’on peut appeler des effets narratifs et donc de ce que peut induire la trame narrative qui assure la continuité dans l’histoire d’Abraham.
Le même souci se manifeste dans l’étude que propose G. Fischer de l’histoire de Joseph qui en fait ressortir ce qu’on pourrait considérer comme la dimension morale édifiante autour du thème de la réconciliation. Si l’écriture en est tardive (époque perse), ce qui en explique pour une part l’unité littéraire, il ne faut pas négliger les liens organiques que cette histoire marque tant avec l’histoire de Jacob qu’avec l’Exode.
Il serait trop long de rendre compte en détail des autres contributions. Disons que ce recueil d’Actes, comme ceux des précédents colloques de Leuven, manifeste un souci de cohérence et de synthèse qu’on ne trouve pas toujours dans ce genre d’ouvrage, ce qui contribue à en faire un élément important de la bibliographie récente sur la Genèse. Signalons, sans exclusivisme, que s’y confirme cette tendance et cette sensibilité de l’exégèse contemporaine tant en Europe qu’en Amérique en direction de la narrativité, que ce soit en matière théorique ou méthodologique, que ce soit en matière d’intelligence première ou ultime des cycles comme du livre même.
6. J. Milgrom, Leviticus 23-27. — La suite du commentaire du Lévitique du Rabbin Milgrom (dont la pagination continue celle du premier volume) ne pouvait qu’être attendue étant donné son importance et l’originalité du point de vue. Renvoyant pour l’introduction à ce premier volume (1991), l’auteur met le lecteur immédiatement dans la continuité de celui-ci puisqu’il assure la pagination à partir de 1893 ! Par contre, le lecteur, qui attendrait des précisions et des apports nouveaux justifiés par les dix années qui séparent cette deuxième partie de la première, et en attendant une conclusion dans le troisième et dernier volume annoncé, pourra toujours se reporter aux appendices (pp. 2437 à 2463 où, répondant à quelques opinions qui le contestaient, l’auteur précise l’un ou l’autre point. Signalons ce souci particulier de profiter de ces provocations pour avancer dans ses analyses, ce qui se retrouve également dans ses notes et commentaires).
C’est un volume très riche qui nous est donné là, non seulement par la traduction, mais par la mise en valeur des enjeux du calendrier où traditions populaires et théologie yahviste exclusive se trouvent pour ainsi dire harmonisées. Le réalisme sacerdotal est bien mis en valeur qui n’ignore jamais les implications sociales et surtout économiques des liturgies, rituels et lois que ce livre met en jeu.
Près de 250 pages de bibliographie et index divers font de ce commentaire la référence obligée en attendant les compléments que ne manquera pas d’apporter le dernier tome après l’achèvement de la traduction du texte du Lévitique assurée dans ce volume.
7. L. A. Turner, Genesis. — C’est un commentaire léger, dans tous les sens de ce qualificatif, qui nous vient de Sheffield. Si l’auteur ne cèle pas ses origines adventistes, elle dit s’être ensuite soumise aux exigences critiques, lesquelles ignorent cependant les remises en question depuis vingt-cinq ans de la théorie documentaire wellhausénienne. Autrement dit, ce commentaire pourrait être sans surprise si les acquis récents, c’est-à-dire depuis près de trois décennies, étaient insignifiants. Il n’y a donc pas lieu de trop s’attarder sur ce genre d’ouvrage si ce n’est pour attirer l’attention sur un risque. Dans son introduction, en effet, l’auteur dit qu’elle lit « the book of Genesis as a literary whole. » En ces temps où, heureusement, se marque un retour à la dimension littéraire des livres bibliques, il ne faudrait pas qu’une telle invocation de l’« ensemble littéraire » d’un livre comme la Genèse soit prétexte ou paravent à une certaine faiblesse — ou légèreté — d’approche.
8. M. Balmary, Abel ou la traversée de l’Eden. — Malgré le titre, on hésite à placer cet ouvrage dans cette section du Bulletin d’A.T., sinon dans le Bulletin lui-même. Il pourrait entrer dans une section « Bible et psychanalyse », étant donné la spécialité de l’auteur et les inductions de sa pensée. Mais il est difficile d’ignorer pareil ouvrage ainsi que son auteur quand on sait le succès de l’un et de l’autre et l’intérêt pour la Bible qui marque le monde psychanalytique francophone.
On peut d’abord être gêné par l’implication constante de l’auteur et des groupes « bibliques » auxquels elle participe : il y a dans cet ouvrage un côté « journal de bord » ou « de marche » dont, à certains moments, on peut se demander ce qu’il apporte. D’autre part, une sorte de confusion des ordres de connaissance met en péril ce qui devrait être rigueur d’analyse et de démonstration. Par ex., il peut être intéressant d’étudier la place du « Péché originel » dans l’inconscient ou le subconscient ou simplement le conscient occidental. Mais de là à affirmer que la « théologie, principalement chrétienne, lit le début de la Genèse comme le récit du ‘péché originel’, péché contre Dieu qui aurait conduit les humains à la mort » (p. 162), c’est prendre pour vérité dogmatique et théologique un à-peu-près qui pour être commun n’a pas sa place dans un ouvrage qui se veut sérieux. Par ailleurs, la confusion classique sur le concept de « mythe » est loin d’éclaircir le propos.
Est-ce trop dire que la thèse de l’ouvrage, jusque dans des conclusions trop prévisibles, ne peut sortir qu’affaiblie de telles affirmations et confusions ?
Sans nous attarder davantage, nous voudrions faire deux remarques. Quoi qu’il en soit, l’intérêt de ce livre est de rappeler le nécessaire va et vient à faire dans la lecture entre l’histoire de Caïn et d’Abel, et celle d’Adam et d’Eve. Par là il nous paraît intéressant et suggestif. D’autre part, il dit par défaut l’urgence d’une épistémologie en matière de lecture psychanalytique, pas seulement de ces récits ni de la Bible, mais de tout texte littéraire. S’il est légitime de lire à partir d’une discipline, en l’occurrence la psychanalyse, si l’intuition et l’hypothèse sont au départ nécessaires et fécondes, l’élaboration d’une réflexion et donc d’un ouvrage implique une rigueur, c’est-à-dire une épistémologie dont il est temps que les psychanalystes prennent conscience et acte en nécessaire collaboration avec des exégètes, des critiques littéraires, des linguistes, etc … Ce n’est peut-être pas le moindre mérite de ce livre que de nous le rappeler à sa façon.
9. A. Wenin, Isaac ou l’épreuve d’Abraham. Approche narrative de Genèse 22. — Dans ses modestes dimensions, qui se trouvent de ce fait justifiées, c’est un essai que nous donne A. Wénin, un essai pas seulement d’ordre exégétique caractérisé par l’approche de « l’analyse narrative des textes bibliques », mais aussi et corrélativement d’ordre herméneutique dans la mesure où il s’agit de réduire le scandale de l’épisode de « la ligature d’Isaac ». Après avoir fait un bref rappel des voies de solution (pp. 7-9), et donné une traduction littérale de Gn 22,1-19, l’auteur propose d’abord « deux regards d’ensemble » sur la « charpente du texte » et sur ce qui le constitue, les temps et lieux, l’intrigue et le rapport du lecteur à Abraham.
La seconde partie, « Une lecture du récit », est sans doute à placer sous l’évocation des propos d’E. Auerbach dans le fameux chapitre 1er de son Mimésis que l’auteur rappelle à juste titre : étant donné qu’il y a « tant de choses » qui « demeurent obscures et inexprimées », appel est fait au lecteur pour que « son effort d’interprétation y trouve sans cesse un nouvel aliment. » C’est peut-être l’honnêteté de cet ouvrage sur un passage si difficile et si important que de se placer parmi les autres lecteurs sans chercher à imposer son interprétation tout en poussant le lecteur à mieux explorer le récit.
10. J.-D. Macchi et Thomas Römer (éd), Jacob. — On a tout d’abord envie de citer en exemple la constitution même de cet ouvrage. Les amis d’Albert de Pury, sous la direction des deux « éditeurs » et dans la diversité des approches et des langues, ont en quelque sorte « construit » un commentaire nouveau du cycle de Jacob. L’entreprise était doublement délicate : elle se plaçait dans la mémoire de la thèse d’A. de Pury sur ce cycle, thèse qui, aussi remarquable qu’elle fût, vint malheureusement au moment même où la théorie documentaire wellhausénienne était sérieusement contestée ; de ce fait, elle aurait pu avoir l’air de consacrer un retard. En fait, les intentions étaient claires : solliciter A. de Pury de reprendre ses travaux sur le sujet en lui offrant sans suffisance ni prétention ces contributions. Ainsi se marquèrent sympathie et confiance à travers les deux parties de l’ouvrage, le commentaire proprement dit et un ensemble de contributions sur « Jacob dans la littérature et l’art » (pp. 301-396). L’unité qui se dégage des vingt-quatre péricopes entre lesquelles le cycle se trouve découpé empêche de s’attarder sur les unes plutôt que sur les autres. Concluons simplement en disant qu’il s’agit là d’un véritable ouvrage sur le cycle de Jacob en attendant celui qu’A. de Pury ne devrait pas manquer de nous donner.
11. R. S. Wallace, The Story of Joseph and the Family of Jacob. — Cette « histoire » de Joseph, sans prétention, qui appartient davantage à la vulgarisation, voire à la « lecture spirituelle » qu’à l’étude critique, peut être retenue pour certaines notations intelligentes, par ex. sur le rôle de Juda (pp. 21-22), ou sur le rôle rédactionnel qu’elle joue (par ex. sur le renouvellement de la vocation de Jacob, pp. 86-95).
12. L. S. Schearing & St. L. Mckenzie (edited by), Those Elusive Deuteronomists. — Il y a longtemps, plusieurs décennies maintenant, que nous nous demandons, un peu comme pour l’« inconscient » selon Freud, si le Deutéronomisme, « ça existe ». Et cependant, pour filer la comparaison, « ça parle », comme disait ce disciple de Lacan, ou plutôt « ça écrit ». Ces « insaisissables deutéronomistes » ont donc provoqué les précieuses études de ce recueil organisé en trois sections : la position du problème (pp. 22-82), le pan-deutéronomisme et les études des écrits hébraïques (pp. 84-158), et enfin quelques études de cas (pp. 160-261).
Pour la première section, on ne s’étonnera pas que soient à nouveau posées les traditionnelles questions sur un « milieu » deutéronomiste (R. Coggins), sur le « mouvement » deutéronomiste (N. Lohfink), ou sur son lieu de présence (R. R. Wilson). Quant à la deuxième section, elle explore les rapports du Deutéronomiste au rédactionnel de la Genèse aux Nombres, au Prophétisme et aux Écrits (J. Blenkinsopp, A. Greame Auld, R. A. Kugler et J. L. Crenshaw). Peut-être est-ce la troisième section qui est la plus importante, où on ne s’étonnera pas de retrouver des contributions de J. van Seters, de M. Zvi Brettler, Th. Römer, Corrine L. Patton, St. L. Cook, Ehud Ben Zvi et une conclusion de St. L. Mckenzie.
Cet ouvrage ne demande évidemment pas qu’on insiste sur son importance et son sérieux. Est-ce à dire qu’il soit pleinement satisfaisant ? Il ne nous a pas paru apporter des éléments totalement nouveaux. Plus simplement, il apporte des éléments indispensables à l’élaboration de cet « insaisissable » Deutéronomisme, qui demande à la fois qu’on ne cesse de s’y intéresser et qu’on ne lui laisse pas prendre une place exclusive dans l’étude des livres, des ensembles ou même des péricopes où il semble parfois tout dire. Le « pan-deutéronomisme » est ici prudemment traité, par touches. En cette prudence, les auteurs nous fournissent des études aussi indispensables que sages.
13. J.-M. Carrière, Théorie du politique dans le Deutéronome. — « Dans quelle mesure la tradition biblique pourrait-elle être pertinente aujourd’hui face aux interrogations de la philosophie politique ? » La question posée d’entrée par cet ouvrage qui fut d’abord thèse de doctorat dit bien le défi qu’entend relever l’auteur. Sagement, il s’en est tenu à un passage, crucial certes mais limité, dont il tient une rédaction finale pour signifiante. C’est donc sur cette base, après avoir pris soin d’examiner les différentes hypothèses de structuration (Driver, Mayes et Braulik), qu’il pose sa propre hypothèse.
Il faut ici souligner la rigueur de l’analyse qui compose la 1re partie (pp. 53-189) et permet d’établir les « unités du texte », selon justice, royauté, sacerdoce et prophétie. Fort de ces fondements, l’auteur peut alors étudier « les structures de Dt 16,18-18,22 » qui occupent la deuxième partie de son travail. On ne manquera sans doute pas de réagir à l’utilisation du mot « structure » qui, dans le contexte de la fin des années soixante et soixante-dix, fut d’autant plus galvaudé que certains lui accordèrent alors une garantie scientifique. Flairant l’objection, l’auteur fait quelques « remarques introductives » qui ne peuvent qu’être bienvenues, même si on peut discuter les conceptions de P. Beauchamp sur lesquelles il s’appuie, et la définition à laquelle il aboutit : « la structure du texte peut être considérée comme l’animation de la disposition (celle-ci est essentiellement statique), elle met en évidence la dynamique du texte » (p. 194). Son insistance sur la « clôture » du texte lui permettra de conclure (pp. 339ss) qu’il y a en Dt 16,18-18,22 « un texte cohérent et structuré, et de ce fait clos », et ce, au terme de trois chapitres sur « le pays, un espace structuré », « le citoyen, sujet de la loi » et « le statut du droit ». Enfin, dans la troisième et dernière partie, après un chapitre de relecture de Dt 16,18-18,22 portant sur la justice, la figure du roi, la figure du lévite et la prophétie, l’auteur propose six thèses sur « la Politeia » de son texte de façon à « ouvrir » en terminant sur « la forme théologique du lien politique ».
Au sens positif du mot, on peut dire que cet ouvrage ne manque pas de prétention. La bibliographie, importante, honnêtement donnée et classifiée, devrait empêcher de faire reproche à l’auteur de ne s’être pas référé à tel ou tel autre ouvrage. Cependant, dans la mesure où il pose une question « moderne » à un texte « ancien », où il utilise des concepts modernes, tels ceux de citoyen et de citoyenneté, de pouvoir et de droit, voire de justice, on s’attendrait à ce qu’il se soit reporté à des auteurs aussi fondamentaux que Machiavel ou Montesquieu, sans parler de Locke ou de Hume. En ce sens, sa rigueur dans l’analyse des acceptions bibliques et du vocabulaire biblique n’aurait pu que renforcer son propos. Mais de telles remarques disent en fin de compte le courage de l’auteur à affronter des réalités qui ne peuvent être définitivement cernées et qui d’une époque à l’autre se manifestent en tensions. Une de ses qualités est de présenter le plus complètement et le plus rigoureusement possible les données du problème, notamment dans d’importantes annexes où il manifeste ses qualités à la fois de pédagogue et de scientifique. Dans cet ouvrage, J.-M. Carrière a ouvert une voie. C’est son honneur de l’avoir balisée, offrant ses résultats à une exigeante discussion.
 
II. Livres historiques et histoire d’Israël (14 à 24)
 
 
14. J. Gordon Harris, Cheryl A. Brown, Michael S. Moore, Joshua, Judges, Ruth, NIBC 5, Hendrickson Publishers, Inc., Peabody, Massuchussetts, 2000, 398 p.
15. Irmtraud Fischer, Rut, HThK AT, Herder, Freiburg, Basel, Wien, 2001, 277 p.
16. Mary J. Evans, 1 and 2 Samuel, NIBC 6, Hendrickson Publishers, Inc., Peabody, Massuchussetts, 2000, 267 p.
17. Robert Couffignal, Saul, héros tragique de la Bible. Étude littéraire du récit de son règne d’après les Livres de Samuel (1 S IX-XXXI et 2 S 1), Lettres modernes Minard, Paris-Caen, 1999, 140 p.
18. Baruch Halpern, David’s Secret Demons. Messiah, Murderer, Traitor, King, William B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan/Cambridge, U. K., 2001, 492 p.
19. Paul S. Ash, David, Salomon and Egypt. A Reassessment, JSOTS 297, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 157 p.
20. Antony F. Campbell, Mark A. O’Brien, Unfolding the Deuteronomistic History. Origins, Upgrades, Present Text, Fortress Press, Minneapolis, 2000, 505 p.
21. Dirk Kinet, Geschichte Israels, Die Neue Echter Bibel, Ergänzungsband 2 zum AT., Echter Verlag, Würzburg, 2001, 234 p.
22. Michel Hermans et Pierre Sauvage (éds), Bible et histoire. Écriture, interprétation et action dans le temps, Le livre et le rouleau 10, Presses Universitaires de Namur, Éditions Lessius, Bruxelles, 2000, 162 p.
23. Yairah Amit, History and Ideology. An Introduction to Historiography in the Hebrew Bible, The Biblical Seminar 60, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 127 p.
24. Gordon J. Wenham, Story as Torah. Reading the Old Testament Ethically, OTS, T & T Clark Ltd, Edinburgh, 2000, 180 p.
14. J. G. Harris, Ch. A. Brown, M. S. Moore, Joshua, Judges, Ruth.
15. I. Fischer, Rut.
Le commentaire du livre de Josué par J. G. Harris, nous a paru trop préoccupé de rester dans les limites et les perspectives pédagogiques de livres d’introduction facilement accessibles. En témoigne notamment son embarras, dans l’introduction, quant aux rapports de ce livre à l’histoire et à l’archéologie (p. 6) où il veut tenir à la fois une authenticité historique, les difficultés d’établir une chronologie et l’importance de l’archéologie dont finalement on ne peut guère se servir… En ce sens, l’approche du livre des Juges par Ch. A. Brown nous a paru plus prudente dans son insistance sur la dimension littéraire de ce livre et de ses cycles, et dans une certaine relativisation de l’accès à la vérité historique plus ou moins récupérée par le souci d’en recueillir avant tout une série d’enseignements.
Si le livre de Ruth n’est pas vraiment le parent pauvre des commentaires bibliques, il n’est sûrement pas celui qui retient le plus longuement les lecteurs de la Bible en général et des livres historiques en particulier, auxquels nombre de commentateurs l’agrègent en une sorte d’appendice, ce que confirme le regroupement des trois livres de la NIBC. Certes, le commentaire de M. Moore ne démérite pas, qui tente avant tout d’établir les liens de ce livre bref avec Jg 17-21, et naturellement, en raison de son caractère introductif à l’histoire de David, avec les livres de Samuel. Pour le reste, il éclaire la lecture du texte selon les règles d’un commentaire qui veut garder de modestes dimensions.
Or, il faut se poser la question : un commentaire, fut-ce celui d’un livre aussi bref que le livre de Ruth, peut-il tenir dans de si étroites limites ? Tout commentaire n’exige-t-il pas une étendue suffisante pour satisfaire aux lois du genre qui transcende toute catégorisation d’utilisateurs ? Il nous semble que la série NIBC force tout au moins à poser la question, et le commentaire des deux livres de Samuel (cf infra n° 16) ne peut que le confirmer.
Aussi on ne peut qu’être rassuré par le commentaire de I. Fischer dont l’originalité tient d’abord, à notre sens, à l’ouverture de l’importante introduction qui prend ce livre « comme une Å“uvre d’art littéraire » solidement « structurée » par un jeu de dialogues, la détermination du genre littéraire (Scheriftaus Legende Literatur) étant faite après l’examen de ce qu’un tel livre peut induire quant à l’arrière-fond juridique et social de l’ancien Israël et de ce qu’il signifie par rapport à l’histoire de David. Après quoi, s’ordonne l’étude des grands thèmes comme des données de ce livre, qu’il s’agisse de théologie, des échos d’institutions, etc. Il faut ici souligner l’important chapitre sur la réception du livre (pp. 95-113) : qu’il s’agisse de Qumran, de la Septante et de la tradition chrétienne. Après les derniers commentaires de Y. Zabovitch ou de K. D. Sakenfeld, nous avons là un commentaire irréprochable qui ne peut que faire autorité.
16. M. J. Evans, 1 and 2 Samuel. — Une trop brève introduction situe l’auteur dans les perspectives du commentaire de W. Brueggemann (1990) permettant de définir, pour ainsi dire, ces livres qui n’en font qu’un, comme un livre de conceptions politiques précises, avec une conception du peuple et de la prédication qui les rattachent à la tradition deutéronomique dont les traces ou les échos sont aisément perceptibles. Mais plus que pour le précédent volume sur Josué, Juges et Ruth, comment ne pas poser la question d’une trop grande brièveté pour que soit vraiment rendu compte de ces deux livres beaucoup trop riches pour être compris dans de si étroites limites ?
17. R. Couffignal, Saül, héros tragique de la Bible. — À l’heure où, dans l’aire francophone notamment, l’approche « littéraire » paraît de plus en plus s’imposer, même si elle rencontre de sérieux obstacles chez de nombreux exégètes de la tradition critique, on ne peut que se réjouir de tentatives telle celle de R. Couffignal à propos de Saül, d’autant plus que, dans le dernier chapitre, il évoque les échos du premier roi d’Israël dans la littérature du XXe siècle, chez Gide, M. Perrad, Rilke, Coccioli ou Jean Grosjean. Tel qu’il est cependant, cet ouvrage oblige à poser la question : qu’est-ce qu’une « approche littéraire » (ou « étude littéraire ») ? Certes, l’auteur ne prétend pas rendre compte de l’intégralité de l’histoire de Saül et de tout ce qu’elle implique (cf. le caractère très succinct de sa bibliographie). Mais l’intervention de la psychanalyse (à propos des liens de parenté « surestimés et sous-estimés »), le « parcours narratif » selon une analyse successivement « fonctionnelle » et « syntaxique » et un « schéma actantiel », suivi d’un « parcours discursif » aboutissant à une « interprétation freudienne » (à propos de la consultation de la nécromancienne d’En-dor), font éprouver le sentiment d’une disproportion entre les moyens mis en Å“uvre et des résultats de lecture relativement classiques dans leur pertinence. Mais il y a là un ouvrage qui, dans la modestie de ses dimensions, peut rendre service à des étudiants en lettres encore ignorants de la Bible.
18. B. Halpern, David’s Secret Demons. — Cet ouvrage sur le personnage de David tel qu’il ressort des livres de Samuel et du début du 1er livre des Rois est un bon exemple d’intelligente vulgarisation. Autrement dit, ceux qui veulent connaître le personnage en fonction de ce que ces livres bibliques permettent d’en savoir, auront tout lieu d’être satisfaits, d’autant plus que l’auteur prend les textes d’abord pour leurs « effets » littéraires et connaît les études critiques de l’histoire comme les limites des données de l’archéologie. En ce sens, il n’élude aucune question, aucune contradiction, constatant le caractère composite d’une Å“uvre qui présente pourtant d’indéniables qualités littéraires et un sens historique authentique. Ainsi, dans la 1ère partie, est-il question de David comme donné d’écriture.
Dans une 2e partie, l’auteur suit David comme à la trace d’un « Serial Killer » (sic), puis cherche à définir l’« empire » de David. Ne se faisant pas d’illusion sur la chronologie du règne, il ressaisit dans la 4e partie la glorification du personnage à travers son Å“uvre politique. Enfin, dans la 5e partie, il tente une « biographie » de David, essayant de déterminer des couches dans les sources que seuls donnent les livres de Samuel.
Même s’il n’ignore pas les thèses radicales d’un Th. L. Thompson (qu’il n’a d’ailleurs pas l’air de contester), B. Halpern tente une approche honnête de son héros qui reste, nous semble-t-il, entre la figure romanesque et le personnage historique. Mais peut-être y a-t-il là un bon équilibre qu’exige en fin de compte les livres de Samuel. En ce sens, l’auteur ne choquera personne, les historiens critiques pouvant se satisfaire du caractère descriptif de l’itinéraire biblique de David, tandis que le lecteur qui veut découvrir le personnage recevra là une bonne information constamment accompagnée de références précises. On regrettera l’absence d’une bibliographie, absence d’autant plus étonnante que l’auteur nous gratifie, outre un index de « Select Topics », d’un index de « Scholars Cited ».
19. Paul S. Ash, David, Salomon and Egypt. A Reassessment. — Il y a quelque chose de paradoxal et presque d’humoristique dans l’ouvrage de Paul S. Ash. Alors que l’intitulé de ses trois chapitres explicitent l’« évidence » des données et résultats soit de l’épigraphie pour l’Égypte, soit de l’archéologie pour la Palestine, soit enfin des données bibliques, induisant de sa part, au départ de son travail, l’« évidence » de relations entre Égypte et Palestine au temps de David et Salomon, il ne craint pas d’affirmer dès la fin de son introduction : « Les conclusions seront essentiellement négatives. Un examen critique des trois catégories d’évidence insinue que les relations avec l’Égypte et les contacts avec l’Égypte au temps de David et de Salomon seront tout à fait limitées. En conséquence, la plupart des théories quant à des alliances égyptiennes avec Salomon, aussi bien qu’à des influences égyptiennes particulières sur Israël à cette époque, paraissent incertaines. » (p. 20).
On peut évidemment faire un double reproche à ce genre de propos. D’une part, d’un point de vue méthodologique, l’auteur déshabille un peu vite la danseuse en donnant ses conclusions avant de montrer ou démontrer quoi que ce soit ; d’autre part, le lecteur risque d’arrêter là son effort puisqu’il sait désormais à quoi s’en tenir… Ce serait pourtant dommage. Car le livre de P. Ash, dans la modestie même de ses dimensions, mérite lecture. Le dossier épigraphique et archéologique nous a paru sérieux, sa lecture des données bibliques sans complaisance, trop de questionnement de ce genre flirtant plus ou moins avec le fondamentalisme. Signalons cependant que l’index des auteurs présente quelques oublis par rapport aux références des notes et à la bibliographie.
20. A. F. Campbell, M. A. O’Brien, Unfolding the Deuteronomistic History. — Sous une bonne présentation didactique, cet ouvrage de deux exégètes néozélandais, aujourd’hui professeurs d’A.T. en Facultés de théologie à Melbourne, ose pour ainsi dire une « édition première » : celle de l’ensemble sinon primitif, du moins très ancien, qui, à partir d’un Deutéronome préface d’une « histoire deutéronomiste », inclut les différents livres entre Josué et la fin du second livre des Rois. C’est donc en fonction de cette reconstitution d’édition que l’ouvrage s’offre comme un commentaire de cet ensemble de livres, commentaire naturellement orienté par l’option choisie. Il valait sans doute la peine de tenter l’entreprise et d’offrir ainsi à la vérification l’hypothèse de l’« insaisissable deutéronomisme » étudié dans l’ouvrage collectif que nous avons déjà mentionné (cf. supra n° 12). En ce sens, l’ouvrage présente un incontestable intérêt pédagogique, même s’il n’entend que proposer prudemment « un scénario possible où l’activité littéraire et théologique d’Israël s’exerça selon un processus relativement continu », en grande partie durant les siècles de la monarchie (p. 9). Du même coup, nos auteurs entendent ainsi se démarquer des conceptions selon lesquelles, à part les traces — importantes — des prophètes préexiliques, l’essentiel de l’ensemble littéraire et théologique d’Israël serait à dater du retour d’Exil. Ils avouent honnêtement (p. 11) ne pas avoir voulu établir un tableau exhaustif de la recherche ni des théories en la matière, même s’ils affirment s’appuyer, malgré des désaccords, sur les travaux de Robert Polzin et sur l’ouvrage d’A. Graeme, Kings Without Privilege. Et s’ils reconnaissent leur dette envers tel ou tel grand ancien, M. Noth notamment, ils s’engagent résolument dans leur propre originalité. Le lecteur est donc plus qu’ailleurs sollicité dans son propre engagement. Pour notre part, convaincu de l’élaboration d’un ensemble historiographique plus vaste puisque partant de la Genèse, et doutant des propositions d’unité en Pentateuque, Hexateuque ou Tétrateuque(s), nous avons lu cet ouvrage avec intérêt, dans le respect de l’important travail réalisé.
21. D. Kinet, Geschichte Israels. — Selon les traditions de cette édition, nous avons affaire là à un ouvrage joignant le plus grand sérieux à une certaine condensation du propos, ce qui, en matière d’historiographie biblique représente un tour de force.
Le plan de l’ouvrage est classique. Après une longue étude sur le processus d’avénement de ce qui deviendra la Palestine, et une exploitation des sources internes à la Bible, et plus précisément aux livres de Josué et des Juges, l’ouvrage repart des repères classiques sur la constitution des petits États, sur David et Salomon, le schisme des deux Royaumes, pour suivre l’évolution d’Israël par rapport aux influences extérieures, de l’Assyrie notamment, au temps de l’Exil à Babylone et sous la domination achéménide, un ultime chapitre, et c’est normal, étant consacré à l’histoire des origines, le temps des Patriarches et de l’Exode.
Classique est également l’introduction qui pose d’abord la question des sources d’une histoire d’Israël, expose les effets de la critique sur une telle histoire et situe cette histoire tant dans ses genres littéraires que par rapport à l’histoire du Proche-Orient contemporain. Sans ignorer les recherches les plus récentes, on trouvera sans doute un peu courtes sinon risquées les remarques de l’auteur sur les hypothèses de datation basse d’une véritable historiographie biblique après l’Exil, voire à l’époque hellénistique (voir pp. 14-15 et note 7).
Même pratique, cet ouvrage appartient à une approche un peu trop confiante dans les données immédiates du texte biblique, en particulier de l’histoire de David et de Salomon.
22. M. Hermans et P. Sauvage (éds), Bible et histoire. — Ce petit ouvrage, fruit d’un ensemble annuel de conférences aux Facultés Universitaires de Namur, présente à la fois les avantages et les limites du genre : synthèses claires et pédagogiques appuyées sur un bon arrière-fond d’information et de critique, choix de thèmes nécessairement exclusif d’autres. Cependant, même si tel ou tel « chapitre » est lié à un texte particulier, tel celui de la Passion en Marc, le souci des maîtres d’Å“uvre n’en a pas moins visé une cohérence d’ensemble qui permet de saisir le rapport entre le corpus « historien » de la Bible et ce qui justifie son originalité. Ainsi est-il normal que soit posé rapidement le problème du « mythique et de l’historique » (A. Wénin) et qu’on passe au rapport entre « Sagesse et histoire » (M. Gilbert) avant d’aborder l’inévitable problème entre « Vérité historique et vérité narrative » (C. Focant). Ainsi se dégage sans prétention une sorte de « philosophie biblique de l’histoire » auquel le théologien G. Gutiérrez apporte une touche finale par la relecture que fait P. Sauvage de sa théologie. C’est pourquoi il nous semble qu’il y a là, dans ses modestes dimensions comme dans la modestie de son propos, un ouvrage à ne pas négliger par quiconque s’intéresse à la délicate question de l’historiographie biblique.
23. Yairah Amit, History and Ideology. — Sous des allures modestes et dans sa brièveté, cet ouvrage est un modèle du genre sur un sujet délicat qui a connu depuis une trentaine d’années pas mal d’évolution. Même si nous sommes loin désormais d’une lecture première de l’« histoire » dans l’Ancien Testament, même si s’estompent les efforts plus ou moins raisonnables pour tenter de sauvegarder une haute antiquité aux historiens bibliques, les débats continuent sur les origines de l’historiographie biblique (mais ne faudrait-il pas parler de plusieurs historiographies ?), et sur ses fondements idéologiques. Y. Amit, de l’Université de Tel-Aviv, place immédiatement son étude sous le signe de l’« idéologie ». Bien plus, il tend à montrer qu’il n’y a pas d’historiographie sans idéologie, ce qui n’est évidemment pas l’apanage de la Bible, mais qui pour la Bible justement induit un certain nombre de perceptions. Ainsi aboutira-t-il à son dernier chapitre sur la particularité biblique en la matière. Passés les deux premiers chapitres sur l’importance de l’histoire dans l’A.T., puis sur ce qui a pu motiver l’écriture de l’histoire en Israël, Y. Amit examine l’état final du livre des Juges en raison de la façon dont il définit le rôle de Dieu dans l’histoire. S’il donne des vues assez classiques sur le rôle de la monarchie et de son arrière-plan tant culturel qu’économique, c’est évidemment l’« idéologie » deutéronomique aux confins de l’histoire officielle, du prophétisme et des modèles étrangers, perses notamment, qui se voit attribuer une importance particulière. Mais la réflexion sur les livres des Chroniques et sur ce qu’induiront quant à l’idéologie de la Terre les écrivains après l’Exil, complète cette synthèse. Ouvrage modeste, disions-nous, mais qui révèle une connaissance des recherches actuelles et garde sa liberté d’appréciation, ce qui en fait une excellente « introduction » ainsi que son sous-titre l’ambitionne.
24. G. J. Wenham, Story as Torah. — Edition oblige, sans doute ! Mais on est quelque peu surpris, en ouvrant cet ouvrage aussi largement intitulé « Histoire et Torah », de découvrir qu’il s’agit en fait de saisir des exigences et des enseignements éthiques à partir de deux livres, la Genèse et les Juges, dont la « fonction rhétorique » est étudiée sur deux chapitres représentant à peu près un tiers de l’ouvrage. On eût aimé que le sous-titre précise mieux les choses que l’abusif « Old Testament » qui laisse évidemment entendre que Exode, Lévitique et Deutéronome se tailleront la part du lion dans le cadre de cette problématique « éthique ».
Ceci dit, l’approche de l’auteur n’est pas sans intérêt. Si pour lui, il y a incontestablement une vision éthique des rédacteurs et donc un enseignement à faire passer, il n’en reste pas moins difficile, à certains moments ou à partir de certains épisodes, de trouver un enseignement moral positif ! Faut-il alors parler d’une sorte de conditionnement narratif, antérieur à cette rédaction, et qui se trouverait intégré du fait du dessein divin sur Israël ? Autrement dit, les fins (divines) justifieraient-elles les moyens (humains) ? Ce n’est pas sans habileté que l’auteur distingue entre auteur implicite et auteur réel, ce dernier devant assumer l’Å“uvre antérieure. Nous laissons au lecteur le soin de vérifier la valeur d’un tel propos. Il nous semble cependant que cette problématique de l’éthique n’est pas la meilleure approche qui soit de l’A.T., même si, en fin de parcours, l’auteur dénonce les biblistes qui négligent cette dimension.
 
III. Le prophétisme (25 à 32)
 
 
25. Brian Doyle, The Apocalypse of Isaiah Metaphorically Speaking. A Study of the use, function and significance of metaphors in Isaiah 24-27, BETL CLI, University Press, Uitgeverij Peeters, Leuven, 2000, 473 p.
26. Reinhard Scholl, Die Elenden in Gottes Thronrat. Stilistisch-kompositorische Untersuchungen zu Jesaias 24-27, BZAW 274, Walter de Gruyter, Berlin, New York, 2000, 300 p.
27. Joëlle Ferry, Illusions et salut dans la prédication prophétique de Jérémie, BZAW 269, de Gruyter, Berlin, 2000, 428 p.
28. Teresa Sola, Frederic Raurell, Oseas, Teologia renovadora des d’una Hermenèutica d’Amor, Facultat de Teologia de Catalunya. Associacio Biblica de Catalunya, Barcelona, 2000, 254 p.
29. Rosanna Virgili, Ezechiele. Il giorno dopo l’ultimo, Quaderni di Camaldoli 16, Edizioni Dehoniane Bologna, Bologna, 2000, 168 p.
30. Jacqueline E. Lapsley, Can These Bones Live ? The Problem of the Moral Self in the Book of Ezekiel, Walter de Gruyter, Berlin, New York, 2000, 208 p.
31. Thilo Alexander Rudnig, Heilig und Profan. Redaktionskritische Studien zu Ez 40-48, BZAW 287, Walter de Gruyter, Berlin, New York, 2000, 411 p.
32. Francis I. Andersen, Habakkuk. A new Translation with Introduction and Commentary, The Anchor Bible, Doubleday, New York, London, Toronto, Sydney, Auckland, 2001, 387 p.
25. Brian Doyle, The Apocalypse of Isaiah Metaphorically Speaking. — Si l’ouvrage de Br. Doyle se présente comme un commentaire des chapitres 24 à 27 d’Isaïe pris l’un à la suite de l’autre (chp. 3 à 6 de son livre), on ne s’étonnera pas, ainsi que le titre le propose, de la longue étude qui précède sur la métaphore précisément (chp. 2, pp. 147 à 154), après un bon chapitre de status quaestionis (chp. 1er) sur cet ensemble comme tel et où l’auteur affirme son choix : dans la mouvance de Johnson (From Chaos to Restoration, JOST SS, 61, Sheffield, 1988), il opte pour une certaine unité de ces chapitres, pour une datation plutôt ancienne et pour une vision du « futur » plutôt que pour une véritable apocalypse.
L’originalité de l’ouvrage tient précisément à une méthodologie de type diachronique qui veut tenter d’« isoler, inventorier et interpréter les métaphores utilisées ou créées par l’(es) auteur(s) d’Is 24-27. » (p. 49). Quatre ouvrages lui serviront de référence, de D. Bourguet, Des métaphores de Jérémie (Paris, 1987), de Paul RicÅ“ur, La métaphore vive (Paris, 1975), de Nelly Stienstra, Yhwh is the Husband of His People. Analysis of a Biblical Metaphor with Special Reference to Translation (Kampen, 1993), et de Peter W. Macky, The Centrality of Metaphors to Biblical Thought. A Method for Interpreting the Bible (Lampeter, 1990). Sagement, B. Doyle rappelle que l’hébreu, à la différence du grec, ne dispose pas d’un terme pour désigner la métaphore. Un peu comme pour le mythe, nous nous trouvons là devant une sorte de projection de terme et donc de concept sur un texte et une culture qui les ignorent. Cela n’empêche pas pour autant d’en saisir une manifestation dans ces chapitres d’Isaïe où il est incontestable qu’il y a « fait de décrire intentionnellement, de manière médiate ou immédiate, une chose dans les termes d’une autre qui lui ressemble et qui appartient à une autre isotopie » (D. Bourguet, cité par Br. Doyle, p. 51).
Autant que nous puissions en juger, grâce notamment à la réflexion de RicÅ“ur, Br. Doyle nous a paru offrir ainsi une remarquable intelligence de cet ensemble isaïen. Son étude est menée avec rigueur, et même si on discutera longtemps de l’unité originelle de ces chapitres et de leur datation, ils apparaissent là dans une dimension à laquelle l’exégèse est de plus en plus sensible, la dimension littéraire du texte biblique, ce qui ne saurait surprendre dans le cadre du prophétisme et du corpus isaïen en particulier.
26. R. Scholl, Die Elenden in Gottes Thronrat. — Une « systématologie » comparatiste, si le concept existait, pourrait jouer à plein pour voir ce qui distingue et fait se ressembler l’ouvrage de R. Scholl et celui de Doyle que nous venons de recenser, pour mesurer aussi le degré d’intérêt de l’un et de l’autre quant à leurs apports respectifs sur Is 24-27. D’une certaine façon, nous restons dans les deux cas dans une pratique diachronique de lecture.
Après une introduction où l’auteur fait le point sur les approches littéraires et théologiques de l’ensemble isaïen, sur ses caractéristiques stylistiques, sur ses rapports à l’apocalyptique, à l’horizon deutéronomiste, voire ses références aux réformes de l’époque perse sous Néhémie, à moins qu’il ne faille aller jusqu’à l’ère hellénistique, R. Scholl conduit une exégèse fouillée d’Is 24-27 à partir de son point de vue mais sans ignorer les implications historiques. Après quoi, dans la deuxième partie, il montre l’unité de composition de cet ensemble tout en manifestant son appartenance à une plus ample rédaction, les rapports à plusieurs points d’Is. 1-39 révélant que cette unité traditionnellement isolée est plus isaïenne qu’on ne le dit parfois. Pour terminer, R. Scholl tente d’établir les racines de cette unité, quête qui révèle des liens aussi bien avec un certain souci historique qu’avec, par ex., la finale du livre de Zacharie. Cependant, comme apocalyptique, il y a là déjà manifestation d’un autre rapport à l’écriture que celui des rédactions prophétiques.
Ces deux ouvrages, on s’en rendra compte, ne sont pas sans contact sans pour autant vraiment coïncider ou se répéter l’un l’autre. Ils montrent cependant, malgré leurs différences, cette sensibilité nouvelle de l’exégèse à la dimension plus proprement rédactionnelle d’un texte et de ses liens à l’ensemble dans lequel nous le recueillons.
27. J. Ferry, Illusions et salut dans la prédication prophétique de Jérémie. — Aussi particuliers soient le point de vue adopté ou les thèmes choisis pour aborder une Å“uvre aussi importante que celle de Jérémie, il est indispensable que l’auteur commence par aborder le « contexte historique et politique de la prédication de Jérémie », dans la mesure où, justement, les thèmes choisis vont toucher à ce genre de contexte plutôt qu’il n’induise tout de suite des questions de composition ou de style. À quoi on peut ajouter sans abaisser cette approche que ce n’est pas là que l’ouvrage se révélera le plus original.
La répartition en deux parties place délibérément le livre de Jérémie entre une prédication de malédiction et une prédication de consolation. Les illusions appartiennent tout naturellement à la première et le salut à la seconde, laquelle est enchâssée dans l’ensemble Jr 30-31, ce qui pose inévitablement des problèmes d’authenticité.
Pour la première partie, les illusions dans la prédication du prophète, J. Ferry étudie cinq séquences Jr 7,1-8,3 (sur le Temple) ; 26,1-24 (le sort du Temple comparé à celui de Silo) ; 8,8-9 (sur la propriété de la Loi) ; 2,1-37 (l’illusion des idoles) et 10,1-16 (sur les idoles comparées à Yhwh). Comme pour la seconde partie, l’exégèse est ici clairement menée et ne peut que satisfaire le lecteur.
Pour cette seconde partie, le lecteur risque d’attendre l’auteur sur l’authenticité d’un « discours » qui est souvent considéré comme plus tardif, marqué par le deutéronomisme, et donc étranger au propos du prophète sinon à son inspiration. J. Ferry nous a paru ici prudente et mesurée, même si, en fin de compte, elle opte, à propos de Jr 31,31-34, pour « un oracle d’espérance dont il n’y a pas de raison de douter que le noyau au moins remonte au prophète » (p. 343).
Enfin, dans une sobre conclusion, J. Ferry fait valoir, et c’est justice, le rôle joué par les secrétaires et disciples qui, dans un contexte deutéronomiste, ont fait du livre de Jérémie ce qu’il est dans le respect du maître aimé et respecté.
Répondant pleinement aux exigences de la collection dans laquelle cet ouvrage est publié, il apporte à l’occasion de points cruciaux de la prédication jérémienne une excellente étude sur l’esprit du livre du prophète.
28. T. Sola, Fr. Raurell, Oseas, Teologia renovadora des d’una Hermenèutica d’Amor. — L’originalité de cet ouvrage tient à son point de départ explicitement théologique tel que le définit dans un premier chapitre, T. Sola, « Repensar la Teologia des de l’Amor ». Si la seconde partie, dominée par le concept d’Alliance et son surgissement chez Osée, est assez classique, la première sur l’amour comme principe herméneutique nous a paru plus originale. De ce fait, l’ouverture de l’excursus à propos d’Os. 6,2, sur résurrection et « troisième jour », confirme cette dimension théologique en intégrant le principe allégorique tant en amont dans l’A.T. (sur le parallèle entre 2 R 20,1-11 et Is 38,1-8, sur le sacrifice d’Isaac et l’Alliance selon Ex 19,1-16) qu’en aval dans le NT. (avec la purification du Temple notamment et 1 Co 15,3b-4b). Cette étude, dans une concision qui n’exclut pas les études fondamentales sur Osée (cf. la longue bibliographie et les références en notes), témoigne de l’ouverture du champ strictement exégétique à la réflexion théologique.
29. R. Virgili, Ezechiele. Il giorno dopo l’ultimo. — Cet ouvrage de modestes dimensions présente les inconvénients de ses propres limites, en donnant notamment une bibliographie par trop succincte ; celle-ci n’indique pas les commentaires fondamentaux, pas même celui de W. Zimmerli dont n’est cité qu’un ouvrage sur la « révélation de Dieu » (simplement parce qu’il existe en traduction italienne ?). Nous nous permettons cependant de le signaler parce qu’il appartient à cette sorte d’ouvrages d’introduction qui dépasse le caractère élémentaire du genre et ouvre à une bonne intelligence de son objet.
30. J. E. Lapsley, Can These Bones Live ? — Si le titre place sous l’allusion à la vision des ossements desséchés le problème de la morale personnelle dans l’Å“uvre d’Ezéchiel, on peut en déduire sans difficulté ce qui constituera une importante section du chapitre 2 de cet ouvrage (pp. 19-26), la question de l’individualisme et donc de la responsabilité individuelle, ce qui, après l’examen de cette hypothèse, confirme une tension entre l’absolue souveraineté de Dieu et la nature exacte de l’homme dans sa liberté. Cependant, l’auteur abandonne ce que cette thèse en faveur de l’individualisme pourrait avoir d’excessif pour se mettre à la suite des travaux de Joyce et de Matties et prendre le problème en termes de repentance et de déterminisme afin de résoudre les tensions non seulement provoquées par la conception de l’individualisme, mais retrouvées dans la pensée même du prophète sur la nature divine et la nature humaine.
Après avoir repéré la position du problème en dehors d’Ezéchiel, principalement en Gn 2-3 et chez Jérémie (Chp. 3), son travail consistera à marquer les déplacements qu’opère la doctrine du prophète en matière de morale quant à ce qui relève intrinsèquement de la nature humaine et ce qui relève du don de Dieu, ce que cela engage quant à l’action de connaissance de l’homme et de Dieu, et enfin ce qui s’en dégage dans les chapitres de restauration (Ez 36-48).
L’époque à laquelle vivait Ezéchiel justifie amplement la mise en valeur par l’auteur du jeu des tensions qu’elle saisit à l’intérieur de cette doctrine comme dans les concepts qu’elle induit ou qu’elle explicite. Pour notre part, il nous a semblé que l’auteur offre ici une intelligente lecture du livre d’Ezéchiel à partir d’un point de vue qui pourrait paraître d’abord latéral ou adjacent. En réalité, pareil ouvrage fait ressortir un enjeu moral qui est au cÅ“ur même de la démarche d’Ezéchiel, pour une part à son insu sans doute, mais qui fait qu’après lui, on ne pourra plus aussi facilement réduire l’individu à la communauté à laquelle il appartient, marquant ainsi une étape importante vers la responsabilité et la valorisation de la conscience personnelle telles qu’elles ressortiront de l’enseignement du Christ et de S. Paul.
31. Th. A. Rudnig, Heilig und Profan. Redaktionskritische Studien zu Ez 40-48. — S’il y a des sujets sans surprise, s’il y a des façons diverses de les traiter, la travail de Th. A. Rudnig appartient sans doute à ces deux catégories, bien qu’on puisse se demander si, sur l’ensemble Ez 40-48, il vaut encore la peine de proposer un aussi considérable travail. Ne risque-t-on pas, ce que nous disions dans notre précédent Bulletin, cette répétition qui marque trop souvent l’exégèse critique depuis quelques décennies ? Comme il se doit, étant donné la traditionnelle reconnaissance de l’unité des chapitres 40 à 48 d’Ezéchiel, l’auteur pose la question du pourquoi d’une nouvelle recherche en la matière (pp. 28-35). Constatant, malgré le nombre des études, un certain nombre d’apories mises en valeur dans des travaux plus ou moins récents et tenant, pour certaines, à la rédaction finale du livre d’Ezéchiel, il se voit contraint de proposer une vue générale complète de ces travaux dont on comprendra qu’on ne puisse les énumérer ici. On ne s’étonnera pas de ce que l’auteur conclut à d’incontestables relations entre ces chapitres, objets de son étude, et la première partie du livre d’Ezéchiel (p. 64). Et les « observations » qu’il fait sur le contexte originel et sur l’ébauche du projet d’ensemble à partir d’Ez 37 (la « vision des ossements desséchés ») sont une excellente introduction à sa démonstration (pp. 65ss).
La vision du Temple nouveau, la conception des souverains, prêtres et autres humains, la Terre, droit et justice constituent les grands thèmes de l’étude diachronique très bien conduite par l’auteur qui aboutit ainsi à la thématique du sacré et du profane, témoin d’une conception sacerdotale d’un Israël qui peut ainsi se préparer au temps du retour d’Exil.
Le commentaire de ces chapitres, l’attention aux moindres composantes, aboutissent à un exposé final sur la formation de cet ensemble et les questions spécifiques que soulèvent les passages des visions en Ez 44,1-3.4ss.
Ouvrage classique, dans tous les sens du terme, celui-ci entre dans la riche bibliographie consacrée au prophète, et, sur l’ensemble Ez 40-48, marque une bonne étape de la recherche.
32. Fr. I. Andersen, Habakkuk. — Passée l’étrange page dédicatoire (vii), le lecteur, préparé, selon les exigences de la série, peut entrer dans la brève et dense introduction de ce commentaire qui présente le livre d’Habacuc comme « an intensely personal testament » (p. 11). Une page nous a paru particulièrement intéressante, l’étude littéraire du livre (pp. 19ss) avec les différentes théories en présence, pas nécessairement exclusives, quant à un livre qui regrouperait des oracles prophétiques épars, ou des prières et hymnes, à moins qu’il ne faille, à la suite de Gunkel, parler d’une « prophetic liturgy », ou à la suite d’Engnell (1970), de « cult poetry ». À partir de quoi, peuvent être affinées différentes catégories « littéraires » et liturgiques quant au genre de la complainte ou celui de la lamentation. Et inévitablement, se pose la question de l’unité ou du caractère composite du livre.
De ce livre à la fois facile et difficile quant à son exégèse comme à l’intelligence qu’il propose des différents genres qu’il présente, ce commentaire offre une excellente présentation qui en fait pour quelques années un ouvrage de référence.
 
IV. Exégèse et théologie biblique (33 à 45)
 
 
33. Martin Beck, Elia und die Monolatrie. Ein Betrag zur religionsgeschichtlichen Rückfrage nach dem vorschrifprophetischen Jahwe-Galuben, BZAW 281, Walter de Gruyter, Berlin, New-York, 1999, 322 p.
34. Roger Klaine, Le Devenir du monde et la Bible, I, Le destin de l’univers selon les écrits bibliques d’avant notre ère ; II, Le devenir de l’humanité selon les écrits bibliques d’avant notre ère, Les Éditions du Cerf, Paris, 2000, 266 et 228 p.
35. Jean-Louis Ska, L’Argilla, la Danza e il Giardino. Saggi di antropologia biblica, EDB, Bologna, 2000, 66 p.
36. Pierre Grelot, Le langage symbolique dans la Bible. Enquête de sémantique et d’exégèse, Initiations bibliques, Les Éditions du Cerf, Paris, 2001, 232 p.
37. Jean-Louis Souletie et Henri-Jérôme Gagey (Études réunies et présentées par), La Bible, parole adressée, Lectio Divina 183, Les Éditions du Cerf, 2001, 210 p.
38. Walter B. Crouch, Death and Closure in Biblical Narrative, Studies in Biblical Literature 7, Peter Lang Publishing, Inc., New York, 2000, 247 p.
39. Klaus Koenen, Roman Kühschelm, Zeitenwende. Perspektiven des Alten und Neuen Testament, Themen 2, Echter, Würzburg, 1999, 129 p.
40. J.-M. Auwers et A. Wenin (édité par), Lectures et relectures de la Bible. Festschrift P.-M. Bogaert, BETL CXLIV, Leuven University Press, Uitgeverij Peeters, Leuven, 1999, 482 p.
41. Walter Gross, Doppelt besetztes Vorfeld. Syntaktische, pragmatische und übersetzungstechnische Studien zum althebraïschen Verbalsatz, BZAW 305, Walter de Gruyter, Berlin, New York, 2001, 348 p.
42. Etan Levine, Heaven and Earth, Law and Love. Studies in Biblical Thought, BZAW 303, Walter de Gruyter, Berlin, New York, 2000, 242 p.
43. R. Guardini et alii, L’exégèse chrétienne aujourd’hui, Fayard, Paris, 2000, 219 p.
44. Gérard-Henry Baudry, Le Péché dit originel, Théologie historique 113, Beauchesne, Paris, 2000, 411 p.
45. Giuseppe Ferraro, Gli Autori divini dell’Insegnamento : il Padre, Cristo, Lo Spirito. Studi di esegesi e di teologia biblica, Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano, 2001, 293 p.
33. M. Beck, Elia und die Monolatrie. — En quelle rubrique fallait-il placer cet ouvrage ? Si nous avons opté pour celle d’« exégèse et théologie biblique », nous aurions pu, pour de bonnes raisons, l’intégrer aux « Livres historiques et histoire d’Israël » comme au « Prophétisme ». Nous a en fait décidé l’apport propre de l’ouvrage à un problème qui est finalement de l’ordre de l’histoire des religions, ce qu’il revendique explicitement, et corrélativement de la théologie. En effet, même s’il se cristallise autour de la figure d’Elie, c’est bien des catégories de monothéisme, polythéisme et monolâtrie, et d’abord selon l’histoire des religions, qu’il entend partir. En suite de quoi, est explorée l’histoire littéraire de la tradition d’Elie puis le problème d’histoire de la religion d’Israël que soulève cette tradition.
On s’en doute, pour cette seconde section, entre largement en ligne de compte la question du culte de Baal (pp. 237-281).
On ne s’étonnera pas de la difficulté à mettre au jour une tradition antérieure aux prophètes écrivains, tradition qui est en principe le champ du cycle d’Elie. Et les études récentes sur l’histoire antérieure à Amos et Osée laissent assez fortement planer un doute sur ce que nous pouvons atteindre de cette époque et, partant, sur l’exacte nature et origine des textes qui prétendent en transmettre quelque chose. M. Beck n’ignore évidemment pas ces problèmes, comme il sait l’importance de l’activité deutéronimiste en matière d’historiographie et de la très orthodoxe théologie postexilique.
Quoi qu’il en soit, son étude du cycle d’Elie, sa prudence, nous ont paru apporter de précieux éléments à cette histoire à la fois complexe et simple du monothéisme Israélite. Loin de quelques errances contemporaines du côté d’une Égypte source, mythique en l’occurrence, du monothéisme, pareil ouvrage ramène sur le sol des textes bibliques avec ce qu’il a de mêlé pour laisser finalement croître, tel un chêne isolé, l’arbre du monothéisme. Mais de quel monothéisme Elie est-il vraiment le père ? de celui que prétend rapporter son cycle avec ses légendes souvent proches des « vaillances et farces », ou de celui que le Judaïsme tardif retiendra en faisant du prophète le parangon d’une tardive conquête théologique ? M. Beck fournit au lecteur d’importants éléments de réflexion que le théologien ne doit pas ignorer.
34. R. Klaine, Le Devenir du monde et la Bible. — Aborder ce genre d’ouvrage c’est, comme pour les ouvrages de psychanalystes s’intéressant à la Bible, accepter que l’auteur parte de spécialités et d’expériences, la sociologie et l’économie en l’occurrence, à partir desquelles, peu ou prou, il interrogera la Bible. Même s’il entend tenir compte des acquis de la critique, il n’en reste pas moins orienté et demeure au moins autant au service d’une idée qu’à celui du texte biblique. De soi, la démarche n’est pas illégitime ; il suffit simplement d’en être conscient ou averti. Ancien directeur de recherche à l’Institut européen d’écologie, l’auteur, économiste et sociologue, laisse donc le lecteur induire son point de départ sinon son point de vue, tout en ayant le plus grand souci d’information en matière de travaux exégétiques.
Les deux tomes distinguent univers et humanité. Dans le premier, l’auteur saisit toutes les notations bibliques, et pas seulement dans les premiers chapitres de la Genèse, qui disent l’Å“uvre créatrice de Dieu, sa précarité et sa complexité. Dans le second, il s’agit de l’humanité immédiatement perçue comme « parcelle de l’univers » mais aux « perspectives étonnantes ». Ainsi en près de cinq cents pages au total, tout paraît être dit de l’univers et de l’humanité selon la Bible et selon les lectures de l’auteur sur la Bible. Car il y a quelque chose de vertigineux dans ces lectures : d’une certaine façon, l’auteur a tout lu, ce qui, à notre sens, est à double tranchant. Intégrant ce qui conforte sa lecture du texte biblique en continu, il manque parfois de recul historique, (par ex. à propos de « la naissance du Dieu biblique » pp. 37ss), voire de recul critique par rapport à tel ou tel ouvrage discutable. Certes il utilise fréquemment des expressions comme « il semble … », « si l’on en croit un tel… » ; mais cela ne fait que donner du flou à un propos parfois naïf.
Il y a donc quelque chose de décevant ou d’insatisfaisant dans cet effort de synthèse, par ailleurs remarquable en son genre. Il manque sans doute à l’auteur une certaine perception de l’histoire du texte biblique comme tel, qui lui aurait permis de saisir notamment les tensions entre des positions contemporaines antagonistes et certaines fécondités d’interprétation tant de l’humanité que de l’univers, sans devoir recourir par ex. à la sempiternelle désignation de « mythe » à propos de textes et de conceptions qui n’en relèvent pas.
35. J.-L. Ska, L’Argilla, la Danza e il Giardino. — Il y a quelque chose d’allègre dans ce petit livre qui veut faire saisir et apprécier à sa juste portée la poésie essentielle au récit biblique. S’il commence par dire l’imprégnation de l’auteur de la forêt toscane (mais après tout, nous restons dans l’aire méditerranéenne), le propos est fortement ordonné selon trois thèmes fondamentaux, archétypaux même, qui non seulement fixent la trame de l’ensemble biblique, mais disent le rapport étroit que l’humanité entretient entre son désir et sa réalité. Rapprochant, pour commencer, la symbolique du potier chez Jérémie (Jr 18,1-10) et le jeu de création et de décréation du Déluge débouchant sur l’effort divin pour réduire la violence humaine, J.-L. Ska rejoint ensuite David comme figure de la danse capable de transfiguration, pour terminer sa réflexion sur le désir de vie avec le Dieu de Pâques grâce à une originale analyse de l’épisode d’Emmaüs (Lc 20) et de celui de la « conversion » de Marie Madeleine selon Jean 20,11-18. Il y a là un ouvrage de finesse et de vérité tel qu’un exégète familier du texte peut en tirer la riche symbolique ordonnée au bonheur de l’homme.
36. P. Grelot, Le langage symbolique dans la Bible. — On hésite sur le choix de la section dans laquelle ce livre devrait être examiné. Il pourrait tout aussi bien se trouver dans une section littéraire ou philosophique que dans une section théologique. Mais P. Grelot tranche peut-être la question. Dans la mesure où il ne fonde pas son ouvrage sur une théorie du symbole ou sur un examen de différentes théories, dans la mesure où d’entrée il examine « le langage de la révélation biblique », il entend se situer par rapport à un donné, le donné biblique et théologique, qui propose ses propres concepts. Et s’il examine tour à tour les « symbolismes analogiques », les « symbolismes mythiques », les « symbolismes figuratifs » et les « symbolismes relationnels », il le fait certes en se référant à des études qui justifient ces expressions, mais toujours en fonction du texte biblique qui induit de telles catégories. Aussi conclut-il comme naturellement son étude par un ultime chapitre où il revient sur des thèmes importants qui lui sont chers, « les sens de l’Écriture : exégèse littérale et exégèse symbolique ».
Pareil ouvrage témoigne d’abord de la très grande familiarité de l’auteur non seulement avec le texte biblique, mais aussi avec les enjeux théologiques de la Révélation et de l’expérience de foi. Et si l’on regrette parfois qu’il n’ait pas établi une liste bibliographique ni qu’il soit sorti du cercle proprement biblique et théologique pour se confronter aux perceptions du symbole et du langage symbolique qu’ont les différentes sciences humaines, on se félicitera de la richesse d’une exploration thématique.
37. J.-L. Souletie et H.-J. Gagey, La Bible, parole adressée. — « Le présent ouvrage, fruit du travail commun d’enseignants de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris, a voulu prendre de front [les] questions de leurs étudiants aux prises avec la nostalgie d’une innocence perdue ; nostalgie de ce temps où l’Écriture fournissait à elle seule la matière de la lectio et où ses écrits recouvraient toute la matière de la théologie. » (p. 7). Autrement dit, cet ouvrage veut prendre en compte un malaise qui a aujourd’hui plus de trois siècles d’âge, malaise né de ce qu’on appelle communément (mais pas toujours exactement) l’exégèse historico-critique et donc de ses effets plus ou moins destructeurs de l’unité et de la sûreté (historique notamment) du texte biblique. Il se divise en deux parties dont la première, « la Parole adressée », entend redéfinir la nature et la fonction de l’Écriture dans la vie chrétienne, et la seconde, « Vérité et méthode », tente de repréciser les enjeux d’une étude critique dans son rapport à une Vérité transcendante.
L’intérêt, pour ne pas dire l’intelligence, de la première partie a été d’éviter l’écueil d’aller tout de suite à des rappels historiques sur une époque « pré-critique » et à présenter ce temps perdu de l’innocence. Dans cette première partie, l’évocation des Pères et du Moyen Âge vient — utilement — en dernier lieu. C’est donc pour commencer dans l’aujourd’hui qu’A. Delzant relie « Écriture, Esprit et Parole » montrant que la Parole ne peut fonctionner que s’il y a d’abord lecture pour « imprégnation gratuite », en suite de quoi toute étude critique, méthodique peut être conduite, mais ne sera jamais une fin en soi pour celui qui veut connaître Dieu comme Dieu et dire louange, prière et admiration. Deux communications ensuite, de L.-M. Chauvet et de Monique Brulin, disent le « site » liturgique comme site revisité depuis quelques décennies quant à la place et la fonction de l’Écriture, avant que Geneviève Médevielle fasse part de l’expérience et de la place de la Bible dans l’accompagnement spirituel.
La seconde partie, « Vérité et méthodes », pose dès le départ, dans une contribution de d’Y.-M. Blanchard, la question de l’insuffisance de « l’épistémologie historienne, présidant à l’exégèse scientifique moderne » pour « gérer les divers modes d’appropriation du texte biblique, dans la diversité des situations personnelles et communautaires » (p. 120), tant il est vrai que la « réflexion théologique sur les rapports entre Écriture et Parole de Dieu ne saurait se satisfaire de la seule quête des origines du texte » (p. 121). Dont acte. À condition aussi de rappeler qu’entre le xviie siècle et la première moitié du xxe, les théologiens ne se sont guère précipités pour faire cette réflexion ! Après l’inévitable évocation de la sémiotique et de ses apports, se posait inévitablement la question : que faire dès lors de l’analyse historico-critique ? C’est à cette question qu’O. Artus répond dans sa communication, maintenant l’exigence tant critique que scientifique et « la relation qui se noue entre critique historique et littéraire d’une part et compréhension de soi d’autre part. » (p. 172). Le rappel à cette dimension existentiale nous paraît bien l’enjeu induit dès l’origine par cette forme d’exégèse et ce, malgré les risques de dessèchement et d’atomisation du texte. L’ensemble se clôt sur une remarquable réflexion philosophique de Geneviève Hébert sur « le procès de la Parole entre vérité et méthode ».
L’ensemble de ce livre relativement court nous a paru particulièrement bien venu à ce moment de l’histoire de la lecture de la Bible. Posant bien les questions et faisant tout aussi bien état des expériences et des exigences qu’elles impliquent, il ouvre des perspectives dont on espère qu’elles seront prises en compte pour sortir des limites d’une certaine exégèse plus ou moins justement critico-historique dont les étroitesses et le caractère répétitif ne sont pas les moindres défauts.
38. W. B. Crouch, Death and Closure in Biblical Narrative. — Avant de traiter du récit de la mort et de la fin dans l’évangile de Jean (chapitres 3 et 4) puis de faire retour sur le livre de Job (chapitre 5) et de terminer avec le livre de Jonas (chapitre 6), W. B. Crouch nous prépare par deux précieux chapitres de théorie et de méthodologie sur l’idée de fin, de mort et de récit. Interrogeant aussi bien philosophes (Heidegger, Sartre, W. Benjamin …) qu’écrivains (Eliot, Unamuno, Camus …), sans oublier Freud, il s’interroge sur les implications de l’idée de fin et de mort tant dans la conception du récit que dans la conscience humaine sur fond d’« acquis » du mystère chrétien de la mort et de la résurrection comme de son éloignement dans la sécularisation de la mort.
Si « narrative » est caractérisé par le lien organique entre une « histoire » et un « conteur » de cette histoire, alors que l’histoire (« story ») est un contenu ou une chaîne d’événements avec dénouement, le « récit » (« narrative ») est donc toujours un « acte de communication » et par là, implique non seulement un « conteur » et un « conte », mais aussi un auditoire ou un lecteur. Quant à la « mortality » dans l’expression « narrative mortality », elle se définit comme condition de finitude (« finiteness ») tant pour le récit que pour la vie humaine. Autrement dit, Crouch va tenter de voir dans trois livres bibliques, le 4e évangile, Job et Jonas, la relation qui peut ou non s’établir, qui peut ou non créer une signification, entre « fin » de récit et réalité de la mort, l’homme comme le récit parvenant à expiration.
Cette méthodologie inclut naturellement le problème essentiel, et en l’occurrence existentiel, de la mort et de la fin. Que peut en dire, en « conter », l’homme ? Quel type de récit lui est vraiment adéquat ? Même si l’« objet » est différent, voire opposé, ce type de récit touche inévitablement au « récit de commencement » ou « d’origine » ou de « début » puisqu’il y a dans les deux cas un imaginaire à gérer comme à utiliser dans des réalités à la fois éprouvées et d’une certaine façon radicalement insaisissables.
Spécialiste du « langage biblique », Crouch ne pouvait pas ne pas d’abord se poser ces questions et, dans une certaine mesure, se heurter à ces difficultés inhérentes. Son approche du 4e évangile, puis du livre de Job et enfin du livre de Jonas permet de voir comment sur le terrain proprement biblique se gère le « récit biblique » par rapport à la finitude et donc l’expiration, tant narrative qu’humaine. De grandes différences, particulièrement significatives, se manifestent dans ce choix de textes selon un ordre conscient : dans le 4e évangile, il est évident que la mort ne garde pas longtemps sa « souveraineté absolue sur la vie humaine », puisque c’est l’enjeu même, voire le sens ultime de la foi en Christ. Signalons simplement, sans être exclusif, les intéressantes remarques sur Jn 21 comme « nouveau commencement » après l’échec de la « mortality ». Le livre de Job, lu en quelque sorte à la lumière de l’étude du 4e évangile, marque ses distances par rapport au « réalisme » de la résurrection de celui-ci, tout en refusant finalement de s’enfermer dans le terme mortel de la parole et de l’échec. Quant au livre de Jonas, retenons le conflit entre le dessein (de vie) de Yhwh et les vues étroitement nationales du prophète qui ne peut que souhaiter la « fin » dont il sera dépossédé et dont témoigne le récit dans son élaboration même.
Précisons enfin que ce livre particulièrement intelligent applique des méthodes de lecture des textes qui font voir l’accord quasi absolu entre l’« écriture » et la pensée à transmettre. Par là, il rejoint des courants de plus en plus convergents, en Europe comme en Amérique du Nord, quant à l’intérêt et la mise au jour des implications de la narrativité comme telle.
39. Kl. Koenen, R. Kühschelm, Zeitenwende. — Le rapprochement de cet ouvrage avec celui de Crouch s’impose dans la mesure où il veut réfléchir à ce « tournant » du temps qu’on désigne à propos de l’Ancien comme du Nouveau Testament « Eschatologie », en référence, entre autres, au courant apocalyptique. Certes, la dimension narrative n’est pas aussi fortement impliquée dans cet ouvrage que dans celui de Crouch ; mais l’Å“uvre de Koenen et Kühschelm rejoint bien celle du bibliste américain pour la part originale qu’ils proposent dans la perception des deux Testaments.
Pour l’Ancien Testament, Kl. Koenen passe en quelque sorte en revue, c’est-à-dire de façon assez rapide, les lieux prophétiques pré-exiliques préparant à ces conceptions qui domineront les temps post-exiliques et naturellement la rédaction finale des livres prophétiques. Dans une seconde section, il explore les grands thèmes qui marqueront l’apocalyptique (souveraineté de Yhwh, nouvel Exode, Jérusalem nouvelle, nouveau Temple, etc.).
Dans la seconde partie, le NT., R. Kühschelm part de l’annonce du jugement par Jean-Baptiste, puis examine la dimension eschatologique dans le message et le destin de Jésus et dans l’Église primitive, accordant une place importante au corpus paulinien et johannique. Enfin, dans une reprise à deux voix (pp. 111-117) sont marquées parentés et différences entre les deux Testaments, notamment quant à l’espérance qui nourrit les perceptions réciproques de ce « tournant du temps ».
Dans sa brièveté et par-delà sa thématique explicite, cet essai nous a paru apporter une contribution synthétique intéressante à la conception du temps dans l’Ancien et le Nouveau Testament en fonction de l’horizon eschatologique.
40. J.-M. Auwers et A. Wenin, Lectures et relectures de la Bible. — La considérable bibliographie du P. Bogaert, fort bien présentée pour commencer (pp. XIII-XXX), et heureusement inachevée, justifierait, si besoin était, cet ensemble d’études qui honorent le bénédictin de Maredsous et le Professeur de Louvain. La structuration des communications font naturellement écho à la variété de l’Å“uvre personnelle du directeur de la RTL : « Ancien Testament : Bible hébraïque », « Ancien Testament : Bible grecque (LXX) et latine », « Intertestament et Nouveau Testament », « La réception du texte biblique ».
Avouons, une fois de plus, notre embarras pour rendre compte d’un nombre si considérable de contributions aussi variées (dans ce genre d’ouvrages, rares sont les fortes unifications autour d’un thème, comme Jacob pour les Mélanges de Pury, supra n° 10). Soulignons du moins un précieux « index des auteurs », qui donne quelques repères.
41. W. Gross, Doppelt besetztes Vorfeld. — Nous ne pouvons que signaler cet ouvrage extrêmement fouillé dans sa technicité quant à la langue hébraïque, instrument de travail indispensable à quiconque pratique la critique textuelle et se heurte à des problèmes délicats de traductions.
42. E. Levine, Heaven and Earth, Law and Love. — Présentant lui-même ce recueil de quelques-uns de ses articles, E. Levine reconnaît à la fois leur grande diversité et le caractère manifestement éclectique de sa méthodologie, se couvrant d’un fragment d’Héraclite pour en dire malgré tout l’unité. D’une étude sur l’air dans la pensée biblique aux paradoxes de la Torah entre violence et paix, il nous donne huit contributions sur la terre où coule le lait et le miel, sur le cas de Jonas, sur les droits de l’épouse …
43. R. Guardini et alii, L’exégèse chrétienne aujourd’hui. — Dans une perspective sereine de l’étude de la Bible comme de l’histoire chrétienne de son exégèse, on peut légitimement s’interroger, non seulement sur le projet poursuivi par les différents auteurs puisque trois d’entre eux au moins étaient morts bien avant l’élaboration de cet ouvrage, mais aussi sur celui que présente l’auteur de l’introduction intitulée « Un tournant pour l’exégèse catholique ». Du moins nous informe-t-il que c’est le P. Ignace de la Potterie qui l’offre « aux lecteurs de langue française » et qu’il « est tout entier consacré à l’un des problèmes majeurs de notre époque : la désertification de la Sainte Écriture. » (p. 8). Fort heureusement, il n’y a pas longtemps à se poser la question de cette étrange « désertification ». Sans attendre les contributions du P. de la Potterie et du Cardinal Ratzinger, on est vite éclairé sur le propos, c’est-à-dire sur ce qui porte la malédiction d’où vient tout le mal, la critique, la « sola critica, l’exégèse critique, seule autorité ! » (p. 11).
Il nous faut laisser le lecteur juge non seulement de cette proposition, mais de la récupération de tel ou tel texte trop ancien pour être dit d’« aujourd’hui » : ce n’est pas par ex. du meilleur Guardini que nous retrouvons dans ce recueil où est mise en étonnante hiérarchie la « connaissance religieuse » et la « connaissance scientifique » de la Parole, comme si, en l’occurrence, une telle hiérarchie avait sens et ne faisait courir aucun risque tant à l’une qu’à l’autre (p. 31).
Regrettons que des noms, tous prestigieux, soient entrés dans une aussi discutable entreprise à l’incertaine épistémologie, pour ne rien dire de sa déontologie.
44. G.-H. Baudry, Le Péché dit originel. — Si le dossier qui constitue l’ouvrage de G.-H. Baudry n’était pas aussi richement biblique, il devrait entrer dans un Bulletin plus proprement théologique. Mais justement, c’est ce dossier qui justifie de le placer dans cette rubrique de « théologie biblique », même si on peut discuter de la pertinence de l’expression.
Divisé en trois parties, l’ouvrage explore pour commencer les « approches bibliques » du péché en général puis de ce qui deviendra le « péché originel ». Sa deuxième partie est d’abord constituée d’« études historiques » qui partent du « péché des origines dans les pseudépigraphes de l’A.T. » (Livre d’Hénoch, des Jubilés, Testament des XII Patriarches …), vont chez les Esséniens puis chez Philon d’Alexandrie, pour passer ensuite à l’ère patristique avec Didyme l’Aveugle pour aboutir à Vatican II. Quant à la troisième partie, elle reprend la « lecture » qui a (faussement) fait des chapitres 2 et 3 de la Genèse le point de départ de cette conception, pour finir sur « liturgie baptismale et péché originel ».
Comme nous l’avons laissé entendre, l’originalité de cet ouvrage tient à l’importance accordée au dossier biblique, vétérotestamentaire, et donc à ce qui a pu faire flirter l’intelligence du dogme avec une pensée à tendances mythisantes. Celle-ci n’est évidemment pas sans fondement, même si le christianisme occidental a apporté sa lourde part à certains malentendus pour ne pas parler de véritable contresens. Du moins, G.-H. Baudry nous apporte-t-il là de quoi compléter notre information quant à un dogme dont Pie XII, Paul VI et Jean-Paul II ont demandé qu’il soit réexaminé.
45. G. Ferraro, Gli Autori divini dell’Insegnamento. — Annonçant explicitement la dimension théologique et de théologie biblique de ce recueil d’articles, l’auteur se place délibérément dans une perspective de dépassement de l’exégèse qu’il connaît bien. Ses études apportent d’intéressants points de vue sur le corpus lucanien notamment comme sur le développement dogmatique dans son enracinement néotestamentaire.
 
V. Bible, histoire et archéologie (46 et 47)
 
 
46. Othmar Keel, Christoph Uehlinger, Dieux, déesses et figures divines. Les sources iconographiques de l’histoire de la religion d’Israël, traduit de l’allemand par Jean Prignaud, Les Éditions du Cerf, Paris, 2001, 489 p.
47. William G. Dever, What did the Biblical Writers know and when did they know it ? What Archaelogy can tell us about the Reality of Ancient Israel, Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan/Cambridge, U. K., 2001, 313 p.
46. Oth. Keel, Chr. Uehlinger, Dieux, déesses et figures divines. — Débarrassons-nous, pour commencer, de l’agacement que provoque la mention de la « théologie féministe » dès la toute première phrase de ce livre important, dans la préface de la première édition, et que ravivera ce propos de conclusion : « La théologie féministe — représentant dans l’Europe occidentale et en Amérique du Nord l’une des rares branches encore vertes et vivaces du vieil arbre largement desséché de la théologie chrétienne… » (p. 397-398). Qui a dit qu’excès faisait insignifiance ? Malgré tout le respect qu’on peut avoir pour cette forme de théologie, elle n’a que faire ici. S’il y a un problème de « divinités féminines » qui « auraient fait l’objet d’un culte à côté du dieu Yahweh », cela relève d’abord et exclusivement des recherches en matière biblique comme en matière d’histoire des religions. Passé cet étrange zèle préfacier, et oubliées quelques sottises « judiciaires », l’ouvrage déploie ce qu’il veut être, un ouvrage d’étude et d’informations sur un problème qui n’en est peut-être pas un, mais qui le devient étant donné la réception biblique, juive et chrétienne, de la figure du Dieu unique.
La démarche d’ensemble se fait selon le schéma préhistorique des « âges », du Bronze et du Fer, c’est-à-dire du Bronze moyen II B et du Bronze récent, puis des âges du Fer I et II et leurs subdivisions. Une telle démarche présente de réels intérêts, ne serait-ce que pour des raisons de prudence méthodologique : ces âges couvrent à la fois des cultures ou des stades de cultures sans écriture aussi bien que, surtout à partir du Fer II, des cultures à écriture. Et la Bible elle-même joue, pour ainsi dire, de ces différences, soit de façon « légendaire » soit de façon plus historique.
Mais que se révèle-t-il à partir des données ainsi organisées ? Et posons tout de suite la question classique depuis quelques décennies : quelle fiabilité s’avère quant au lien à établir entre les données bibliques comme telles et ce qui relève des realia archéologiques ? Il s’agit bien, en effet, d’exploiter un ensemble d’« objets » (statuettes, amulettes, sceaux …) produits par les fouilles archéologiques et dont la plupart sont littérairement muettes. Cette question est pour ainsi dire aggravée par la référence à un article de W. G. Dever (p. 17) dont les conclusions en matière de relations entre résultats archéologiques et texte biblique (cf. infra, n° 47) aboutissent en l’occurrence à une définition de la « tâche » de l’histoire des religions qui serait « de reconstituer la religion en se fondant sur les vestiges qui en subsistent : les croyances au moyen des textes, le culte au moyen de la culture matérielle ». Avouons-le : un tel aplomb dans la distinction nous paraît éminemment contestable et ne peut, au seuil de la lecture, qu’inquiéter.
De façon générale, on notera la prudence des auteurs dans l’analyse des différents « objets ». Il ressort de nombreuses notations une difficulté d’identification, surtout en matière de fonction. Nous avons donc affaire à une très riche documentation iconologique soigneusement étudiée. Mais de là à conclure qu’il y eut « une déesse à côte de Yahweh », il y aurait de nombreux pas à franchir. En fait, la question se pose de savoir ce qu’on doit entendre par religion d’Israël. Est-elle déjà tout entière présente dans des états « primitifs », concomitants d’un stade paléo-habraïque, un peu à la manière de la statue dans le bloc de pierre d’où la tirera le sculpteur ? ou n’est-elle vraiment identifiable qu’à partir du moment précisément où, sous l’influence des prophètes notamment, à partir du viiie siècle, il n’y a plus de place ni pour une déesse ni pour d’autres dieux ?
Il nous a semblé qu’il y avait une sorte de dichotomie dans ce livre pourtant riche, entre la richesse de la documentation et ce qu’il faut bien appeler un système d’idéologies qu’on a le droit de ne pas partager et qui, notamment dans la conception du rapport entre texte biblique et données archéologiques, risquent de fausser données et conclusions. On regrettera que la traduction française n’ait pas été l’occasion d’un sérieux nettoyage de cet ouvrage qui l’aurait rendu à ce qu’il a de meilleur dans sa prudence comme dans l’analyse de sa documentation.
47. W. G. Dever, What did the Biblical Writers know … ? — L’évocation de l’auteur de cet ouvrage à propos du précédent et donc de ses conceptions du rapport de perception entre croyances selon les textes et culte selon la culture matérielle, ne nous permet pas d’éviter de parler de son ouvrage au titre on ne peut plus explicite. Les deux premiers chapitres, après une présentation de la Bible comme histoire, littérature et théologie, puis la dénonciation d’une « école » d’exégètes « révisionnistes » (entre autres Ph. R. Davies, Th. L. Thompson, K. W. Whitelam, N. P. Lemche, Is. Finkelstein), font plus que donner le ton, celui de la polémique : ils confirment ce qu’on est en droit de regretter, une sorte de dialogue de sourds, ou plus exactement une incapacité à entrer dans les problématiques et donc dans l’épistémologie de l’histoire comme de la littérature (pour ne pas parler de la théologie). L’archéologie et du même coup l’archéologue apparaissent comme les recours de la vérité historique bafouée, grâce aux preuves irréfutables qu’ils apportent, c’est-à-dire des preuves matérielles qu’il suffit de voir. Du coup, à trop vouloir démontrer et rétablir la véracité du texte biblique, pareil ouvrage ne permet pas une lecture juste des données que la compétence archéologique de l’auteur l’autorise à fournir. Il y a là un ouvrage regrettable qui ne rendra pas les services que son auteur escompte, sinon auprès de lecteurs acquis d’avance.
 
VI. Bible, philosophie et littérature (48 à 51)
 
 
48. Francesca Aran Murphy, The Comedy of Revelation. Paradise Lost and Regained in Biblical Narrative, T & T Clark, Edinburgh, 2000, 365 p. ;
49. Françoise Mies (éd.), Bible et littérature. L’homme et Dieu mis en intrigue, « Connaître et croire » 5, Éditions Lessius, Presses Universitaires de Namur, : Namur, 1999, 175 p.
50. Olivier Millet et Philippe de Robert, Culture biblique, Collection premier Cycle, PUF, Paris, 2001, 554 p.
51. Daniel Marguerat et Adrian Curtis éd., Intertextualités. La Bible en échos, Le Monde de la Bible 40, Labor et Fides, Genève, 2000, 322 p.
48. Fr. A. Murphy, The Comedy of Revelation. — Même si elle n’ignore pas les questions théologiques qu’implique la lecture et la réception de l’Écriture en contexte chrétien, même si dans un ultime chapitre (pp. 307ss), Fr. A. Murphy aborde les questions de la Révélation et de l’Inspiration, même si on pourra trouver ses développements théologiquement assez limités sinon discutables (sur « l’imagination morale » ou sur le rapport trinitaire des deux catégories, pp. 337ss), son ouvrage se construit délibérément sur la base d’une Bible conçue comme un « drame » selon les références universelles et donc issues du comparatisme qui permettent de parler de « Comédie humaine et divine ». Aussi le premier chapitre, selon les perspectives comparatistes, fonde le monde de la comédie sur le désir de communion, puis présente une étude originale sur le « rire cosmique » d’Aristophane, et précise le genre « drame comique » ainsi que la relation qu’on peut voir entre comique et sacré.
Il ne faut naturellement pas s’attendre, malgré une certaine densité du livre, à ce que toute la Bible soit prise dans cette « Comédie ». Percevant les images maîtresses dans le Pentateuque, ce qui n’étonnera personne, puis lisant le « Théâtre » de l’histoire vétérotestamentaire dans les livres des Juges, de Ruth et de Samuel comme une « comédie politique », proposant un « nouveau regard sur Job » avant d’en venir à la comédie du paradis dans l’apocalyptique vétéro- et néotestamentaire, l’auteur joue de sa connaissance de la Bible mais aussi de sa culture qui lui permet de renvoyer tant à des écrivains qu’à des compositeurs (Haendel, par ex.) pour lesquels cette perception de la « comédie » a été féconde.
N’ignorant pas plus les critiques qui se sont intéressés à la Bible dans ses relations littéraires, tels Frye et Alter, ou encore Auerbach, se référant aussi bien à Balthasar qu’à Kierkegaard, Fr. A. Murphy témoigne autant d’une large culture littéraire que d’une bonne intelligence de la Bible. Nous sommes là dans l’ordre d’une métaexégèse, c’est-à-dire dans une sensibilité et approche de plus en plus fréquente des Écritures, ce qui en garantit aussi l’intérêt.
49. Fr. Mies (éd.), Bible et littérature. — Dès la présentation, l’éditrice, Françoise Mies, place la Bible à la croisée de chemins de sa réception contemporaine, entre la tradition croyante qui la reçoit comme « Parole de Dieu », instrument de Révélation, et la culture an sens le plus général du terme qui y voit une inspiratrice de notre civilisation et y reconnaît une « littérature ». Jean-Pierre Sonnet réfléchissant au « modèle narratif » à partir de la Genèse, et André Wénin relisant l’histoire de Joseph à travers la reprise de Thomas Mann, tracent pour ainsi dire la double voie de recherche dont la Bible peut être l’objet comme littérature et inspiratrice ou provocatrice de littérature. Et Jean-Noël Aletti parlant du « Christ raconté » s’interroge sur les évangiles comme littérature : en effet, il ne suffit pas de dresser ici un constat ou d’affirmer une évidence, mais de voir à quelles conditions et pour quelles raisons il peut y avoir là véritable littérature en liaison organique avec l’intentionnalité évangélique qui se place explicitement et immédiatement dans l’ordre de la foi.
Mentionnons également l’apport de Maurice Gilbert sur la relecture par Victor Hugo du livre de Ruth à travers son poème « Booz endormi », et de Françoise Mies sur les liens entre Job et l’Å“uvre d’Elie Wiesel.
L’avantage de cet ouvrage aux multiples voix et de dimensions modestes est de situer le lecteur dans les implications du concept de « littérature » appliqué à un corpus qui n’a pas la « neutralité » qu’on peut reconnaître à n’importe quelle Å“uvre proprement littéraire. Car, sauf à dénier toute sacralité à la Bible, il ne suffit pas de dresser le constat de la dimension littéraire de la Bible pour être quitte tant envers elle qu’envers la littérature, surtout si le recours à cette dimension doit devenir un moyen commode de se débarrasser d’une autre dimension, la dimension religieuse, assimilée à du négligeable.
Un des mérites de cet ouvrage est, mine de rien, de poser une question d’ordre à la fois épistémologique et déontologique, et d’encourager à une réflexion sur certaines méthodes d’analyse dont les évidences exclusives de base à l’égard de la dimension sacrale font douter de leur pertinence à saisir l’« objet » Bible dans son intégralité.
50. O. Millet et Ph. de Robert, Culture biblique. — À la croisée de plusieurs genres, celui d’un manuel (considérable) pour étudiant et donc d’une introduction à la Bible, à son contenu et à son histoire, celui d’une synthèse sur les réceptions de la Bible comme « Écritures saintes » (en judaïsme et en christianisme, en patristique, en liturgie et en critique) et comme « code de l’art », tant littéraire que plastique, cette nouvelle présentation générale de la Bible manifeste de grandes qualités. Situant la Bible dans tout ce qui l’a faite et explique son caractère fondateur et référentiel, elle a pour fonction de tenter de l’intégrer à une culture qu’elle a largement constituée et qui, malheureusement depuis quelques années et malgré un réel renouveau de sa lecture depuis un demi siècle, la méconnaît de plus en plus. Les enjeux théologiques ne sont pas ignorés (même si on pourra regretter quelques à peu près de détail, par ex. sur la conception de la Bible dans le catholicisme, p. 256, mais corrigée à la p. 264 !). Même s’il est spécifié par ses destinataires et par la place accordée aux relations de la Bible avec la littérature et l’art, mais aussi la philosophie et la science politique, cet ouvrage entre dans la série des grandes introductions dont l’espace francophone se dote depuis quelques années.
51. D. Marguerat et Adr. Curtis éd., Intertextualités. — Dans une excellente préface, les éditeurs de cet ouvrage qui réunit des biblistes de Manchester, Sheffield, Lausanne et Neuchâtel, en précisent le dessein, disent sur quelle définition de l’intertextualité il se fonde (« tout texte appelle à la mémoire du lecteur, de la lectrice, d’autres textes »), quelles limites il assume, notamment par rapport à l’intertextualité « extensive » de la nouvelle critique littéraire évoquée par les noms de Julia Kristeva et de Roland Barthes. « L’acception qui domine ici est plus limitée, plus serrée, donc plus opératoire. Elle assigne à l’intertextualité un champ précis qui est la relation de co-présence entre deux ou plusieurs textes … ou la dérivation d’un texte à un autre … » (p. 7). Sans doute le jeu d’intertextualités a-t-il été de tout temps perçu par les lecteurs de la Bible, une grande partie de l’exégèse allégorique, de l’époque patristique au Moyen Âge, s’en étant pour ainsi dire emparé pour sa propre approche du texte biblique. L’intérêt de cet ouvrage et de sa proposition d’exploration est, certes, de le faire à frais nouveaux au moment où l’approche de la Bible entend dépasser la seule critique historico-littéraire. Il réside aussi dans le choix des exemples traités. Ainsi ne nous a-t-il pas paru de simple hasard ou de plate commodité que soient mises en premier les « quelques considérations » de A. Curtis « sur les allusions ‘historiques’ dans les psaumes ». On s’en doute, le propos ne consistera pas seulement dans le relevé d’échos entre psaumes et récits « historiques » ; c’est toute la question de la nature, de la fonction et donc de la datation de la poésie dans la « mémoire » d’Israël par rapport à la prose dont est faite l’histoire. Vieux débat sans doute, devenu banal à force d’ancienneté, mais repris ici en d’autres termes.
Ce qui joue d’un texte à un autre ou d’un corpus de textes à un autre corpus, joue également à l’intérieur d’une unité textuelle. Ainsi de la contribution de Claire-Antoinette Steiner sur « le lien entre le prologue et le corps de l’évangile de Marc ».
Dans cette perspective, on ne s’étonnera pas de voir resurgir le concept de typologie (à propos de la tradition johannique, contribution d’Andreas Dettwiler), par plus qu’on ne s’étonnera de voir poser des questions cruciales dans la mesure où ce jeu d’intertextualités pourrait avoir des effets subversifs par rapport à une actualité mise en question (cf. le problème soulevé par F. G. Downing à propos du « choix de l’intertexte » chez S. Paul).
Il n’est évidemment pas possible de rendre compte de tous les aspects traités par les différents intervenants de ce remarquable travail, pas plus qu’on ne saurait énumérer toutes les contributions, tous les auteurs et tous les sujets abordés. Disons que comme pour les autres ouvrages de cette série qui témoignent d’une grande maîtrise de la collaboration des différents auteurs, il y a là une étape marquée en même temps qu’est proposé un ensemble de modèles qu’on ne saurait désormais ignorer dans une approche pertinente du corpus biblique en tant que tel.
 
VI. Parabiblique (n° 52)
 
 
52. Jean-Jacques Glassner, Écrire à Sumer. L’invention du cunéiforme, L’Univers historique, Le Seuil, Paris, 2000, 304 p.
52. Quelles que soient les querelles ou les incertitudes pour savoir qui, des Égyptiens ou des Sumériens, a « inventé » l’écriture, et quel que soit le crédit qu’on peut faire à la théorie sumérienne selon laquelle la langue orale est un don des dieux et l’écriture une création humaine (selon le récit épique « Enmerkar et le seigneur d’Aratta ») (p. 21), l’ouvrage d’un des meilleurs spécialistes des cultures mésopotamiennes nous livre un dossier complet de l’état des connaissances quant à l’invention de l’écriture cunéiforme à Sumer, éliminant au passage un certain nombre d’idées reçues, comme celle par ex. qui voit dans l’apparition de l’écriture la naissance de l’histoire, c’est-à-dire de l’historiographie. À ce stade de développements culturels du Proche-Orient ancien, les choses se firent dans une certaine lenteur, à distance de ce qu’elles organiseraient et fixeraient par la suite. Dans cette perspective, soulignons l’excellent chapitre cinq, « Pictographie ou écriture : culture orale ou culture écrite » : la science du spécialiste fait merveille dans l’alliance de son information et de sa finesse de réflexion. Ne négligeant pas les contraintes matérielles quant aux supports et aux instruments (chp. six), J.-J. Glassner explicite tout ce qu’induit le surgissement de l’écriture dans les activités mentales et intellectuelles. Rappelant le « premier répertoire » de signes, il introduit aux surgissement d’une sémiologie, d’une herméneutique et d’une science de l’analogie nouvelles.
Mais qu’est-ce qu’encore l’écriture, un art ou une simple pratique utilitaire ? Le témoignage des sceaux, l’intégration de l’écriture à l’image et de l’image dans l’organisation des signes, éclairent la complexité du rapport avant que ne soit présenté le déploiement de l’usage de l’écriture pour des raisons sociales et politiques.
Le dernier chapitre, « Une langue écrite ? », contient une réflexion qui n’appartient plus à l’historien et qui fournit, entre autres, des éléments de réponse à ceux qui s’interrogent sur l’apparition de l’écriture et sur le fait qu’elle peut ne jamais apparaître.
Illustré de documents soigneusement expliqués, cet ouvrage d’une érudition sans faille fait donc le point sur nos connaissances en matière de surgissement de l’écriture. Faut-il préciser que tout bibliste ne peut que s’enrichir dans ses propres questionnements sur ce document éminemment « écrit » dont il est spécialiste ?
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