2002
Recherches de science religieuse
Résister au mal. Cultures et théologie face au problème du mal
L’humanité face au mal, enjeux pour une théologie contemporaine
Yves Labbé
Université Marc Bloch (Strasbourg) : Faculté de théologie catholique
Restreinte à confronter la question de la souffrance et la question de Dieu, l’étude se développe en quatre parties. La première rappelle comment l’ancienne justification de Dieu a réduit le mal subi ou mal être : à un mal agir, un non être, un mieux être. La seconde montre comment une attention vive à la souffrance s’y oppose terme à terme. Celle-ci constitue un mal originaire. Elle présente une forme d’être. Elle n’entre en aucun ordre universel. La troisième partie suit quelques tentatives de la théologie philosophique contemporaine, en particulier avec la pensée du process, pour échapper à une impossible conciliation entre la bonté et la puissance de Dieu. La dernière partie reprend, dans l’horizon de la souffrance, la foi chrétienne dans l’Esprit, le Christ et le Père : Dieu est contre, avec et par-delà la souffrance. Si la faiblesse de Dieu ne saurait ressusciter l’homme, Dieu, dans l’absolue liberté de son origine, demeure libre pour aimer et libre de se limiter.
Forced to confront the question of suffering and the question of God, this study is developed in four parts. The first part recalls how the old justification of God reduced suffering undergone or ill-being to ill-doing, non-being or improved being. The second part shows how when we pay careful attention to suffering, we discover it is opposed to all those definitions and constitutes an original evil. It presents a form of being. It does not enter into any universal order. The third part follows some attempts of contemporaneous philosophical theology, in particular with the concept of process, to escape from an impossible conciliation between goodness and the power of God. The last part takes up, in the horizon of suffering, Christian faith in the Spirit, Christ, and the Father : God is against, with, and beyond suffering. If the weakness of God does not know how to resuscitate man, God, in the absolute freedom of his origin, remains free to love and free to limit himself
L’ampleur du sujet exigeant de le limiter, je parlerai uniquement des sollicitations que l’expérience du mal subi adresserait à une théologie chrétienne toujours soucieuse du sens de Dieu. Ce choix n’a rien d’arbitraire. D’un côté, il exprime la place centrale de la question de Dieu en théologie. De l’autre côté, il manifeste le caractère irréductible du mal subi en regard du mal commis. Certes, il y a une unité du mal aussi bien matérielle que formelle. Elle apparaît à travers les diverses figures de ce qui pourrait être nommé le cercle de la misère : le coupable reproduisant les actes dont il a été victime ou la victime rendue complice de son malheur. Mais si le malheur de l’innocent apparaît si souvent exemplaire, c’est peut-être parce que, au-delà des apparences, il fait moins exception à une loi de l’échange entre le mal commis et le mal subi qu’il ne révèle l’irréductibilité foncière de celui-ci à celui-là. La souffrance n’est pas un mal second.
Toute tentative de penser le mal, chacun le répète, serait vouée à un échec. Inversement, une pensée qui éviterait le mal se couperait de la réalité. Si la souffrance menace la pensée d’éclatement, c’est en laissant le réel entrer par effraction. Je n’hésiterai donc pas plus longtemps : il convient de mettre en relation la réalité de la souffrance et le sens de Dieu, sans même renoncer à l’ambition systématique de la pensée. Je commencerai par rappeler les arguments fondamentaux de l’ancienne justification de Dieu face à la souffrance humaine. Je montrerai ensuite comment une plus juste compréhension de l’homme souffrant lui oppose une critique destructrice. Il sera alors temps d’interroger quelques orientations ouvertes par la pensée contemporaine pour sortir de la clôture des anciennes théodicées. Finalement, je me mettrai à une égale distance des unes et des autres pour rapprocher une pensée de l’homme souffrant et une pensée chrétienne de Dieu.
La majeure partie de ma démarche se révélera plus philosophique que théologique. Je passerai vite sur les aspects généralement connus d’une question qui a suscité de nombreux travaux. Les références bibliographiques resteront limitées. Je poursuis un seul objectif : faire apparaître une correspondance entre l’être de la souffrance et le sens de Dieu, par-delà une respectable tradition des attributs divins aussi bien que certaines tentatives plus récentes de se soustraire précipitamment à cette tradition.
L’ancienne justification de Dieu
La question avancée a été résolue durant des siècles au prix d’une défense ou justification de Dieu dont les raisons s’employaient unanimement à dissoudre la consistance de la souffrance des hommes. L’argumentation s’est mise en place avec les philosophes stoïciens et néoplatoniciens. Elle s’est insérée dans la théologie chrétienne occidentale de la création, S. Augustin et S. Thomas en restant pour nous deux représentants privilégiés. Elle s’est prolongée dans la philosophie postcartésienne, jusqu’à recevoir chez Leibniz ses lettres de noblesse sous le nom nouveau de théodicée. Assurément, cette histoire ne présente pas que des répétitions. S. Thomas ne reproduit pas dans sa rigueur première la définition augustinienne de la souffrance en tant que châtiment du péché. Inversement, Leibniz ferme la détermination thomasienne du possible en attribuant à Dieu non plus seulement de pouvoir créer un autre monde meilleur mais d’avoir créé le meilleur des mondes possibles. Ce trajet, qui conduit de l’antique providence à la théodicée moderne, ne s’est pas interrompu avec l’adversaire de Bayle. Hegel et Schelling le renouvellent. En retour, on ne saurait y compter Spinoza, l’autre adversaire de Leibniz, qui fait exception à la tradition en récusant tout écart entre ce qui doit être et ce qui est, entre le possible et le réel. Nietzsche introduit plus tard une autre dissidence, aussi radicale, en identifiant le désir de l’éternel retour de la souffrance à un consentement de la volonté pulsionnelle au retour des conditions réelles, c’est-à-dire contradictoires de la vie.
L’épaisseur du dossier historique de la défense de Dieu face aux objections issues du mal dissuade d’en retenir les particularités. En outre, il est trop régulièrement rouvert pour qu’il soit utile de s’y arrêter longuement. Je me bornerai donc à distinguer, dans leurs expressions les plus communes et les moins extrêmes, les trois arguments fondamentaux qui ont commandé un affaiblissement permanent du mal subi en vue d’en disculper Dieu : réduction du mal subi au mal commis, du mal à une absence de forme d’être, puis finalement à la partie d’une totalité qui demeure bonne.
La réduction éthique du mal
Bien que les trois arguments soient promis à se compléter, également à se renforcer, l’argument moral garde la priorité. Il le doit partiellement à S. Augustin. Mais qu’un dérèglement entraîne un châtiment n’incline-t-il pas à ajouter, devant le fardeau pesant sur la vie et la pensée, que toute souffrance s’explique, directement ou non, comme un châtiment ? Au-delà de la part qui revient à l’interprétation du chapitre 3 de la
Genèse, l’ambiguïté sémantique du mot
poena, à la fois punition et souffrance, attire l’attention sur la proximité entre ce qui est pénal et ce qui est pénible. Ici, S. Augustin se trouve approuvé par Leibniz. Il n’y a que deux maux, le péché et la peine du péché. « En tout cela, écrit le premier, il n’y a de mal que le péché et le châtiment du péché
[1] ». Le second lui fait écho en déclarant : « L’on pâtit, parce qu’on a agi ; l’on souffre du mal, parce qu’on a fait le mal : nous sommes la cause de nos malheurs
[2]. » Le raisonnement prend l’aspect d’un syllogisme : si la souffrance est un effet du péché et si le péché a pour seule cause la libre disposition de la volonté humaine, alors Dieu n’est aucunement cause de la souffrance en tant que telle. Le
De libero arbitrio de S. Augustin en fournit le premier des traités. Ainsi, non seulement le mal subi n’est qu’un mal second, mais il n’est encore qu’un mal apparent. Il n’y a pas d’autre mal en définitive que celui de la volonté. Bien qu’il récuse les trois thèses caractéristiques de toute théodicée, Kant désigne par le terme de mal radical le seul mal moral.
Cependant, l’identification pure et simple du mal à un châtiment ne continue-t-elle pas à jeter une ombre inquiétante sur la bonté de Dieu ? Pour s’en défendre, la justification morale de Dieu dispose d’une double série d’arguments secondaires qu’on découvre, par exemple, chez S. Thomas. D’une part, la peine n’est pas toujours un châtiment. Elle prendra souvent la valeur d’une satisfaction ou d’un remède. Là, quelqu’un souffrira pour un autre. Ici, la souffrance éloignera quelqu’un du péché. D’autre part, loin que le châtiment réalise une vengeance de Dieu contre le pécheur, il opère une restauration de l’ordre qui a été troublé par le péché. Avant de passer éventuellement pour curative, la souffrance s’affirme essentiellement compensatoire. « Or, le péché étant un acte de désordre, relève S. Thomas, il est manifeste que quiconque pèche agit contre cet ordre. C’est pourquoi, continue-t-il, il doit s’attendre à une répression de la part de l’ordre lui-même. Et cette répression, c’est la peine
[3]. » La peine confondue avec le châtiment apparaît la seule réponse appropriée au désordre. L’ordre fait simplement valoir son droit en arrêtant le mal par le mal, qui est alors un moindre mal, voire un mal salutaire. Dès lors, si Dieu ne veut jamais le mal de faute, il veut le mal de peine dans la mesure où sa volonté a pour fin l’ordre, c’est-à-dire le bien de l’univers.
La réduction ontologique du mal
Appliquée à toute actualisation du mal, la seconde justification de Dieu continuera de réduire le mal physique à travers le mal moral. Le mal n’est pas être mais non être. Un mal n’est que la privation, le défaut, l’absence ou le retrait d’un bien. C’est cette définition qui avait fini par libérer Augustin de l’emprise du manichéisme, sous l’influence bénéfique de la lecture des platoniciens. Avant de s’inquiéter de l’origine des maux, il faut s’interroger sur leur nature. « Reste donc, puisque le mal existe, enseigne Plotin, qu’il existe en ce qui n’est pas ; il est en quelque sorte la forme du non être
[4] ». Insérée dans la pensée chrétienne de Dieu Créateur, la définition privative du mal lui procure l’outil conceptuel qui la défendra contre le dualisme. Elle lui offre également une certaine appréhension de l’unité des maux à laquelle s’ajoute une différenciation de la déchéance de l’être d’avec sa finitude. Si le mal existe là où ce qui doit être n’est pas, tout manque d’être ne constitue pas toutefois un mal.
Les échanges instaurés assez tôt entre l’ontologie platonicienne et la théologie chrétienne apparaissent malgré tout assez équilibrés. D’un côté, la doctrine de la création exclut une diffusion du Bien jusqu’à un quasi principe opposé, le Mal. De l’autre côté, la doctrine de l’être et de sa causalité permet à la théologie chrétienne de rendre intelligible que Dieu soit et ne soit pas cause du péché. Il est cause de l’acte d’être mais non pas d’une absence de forme d’être. « Dieu est cause de l’acte du péché, écrit S. Thomas, et cependant n’est pas cause du péché parce qu’il n’est pas cause qu’il y ait un défaut dans l’acte
[5]. »
La distinction n’apparaît pas obscure dans le registre où elle s’inscrit. On doit en effet distinguer soigneusement deux questions : le mal est-il ? et qu’est-ce que le mal ? Le non être du mal répond exclusivement à la seconde question. « Un mal, suivant qu’il est un mal, précise S. Thomas, n’est pas quelque chose dans les choses, mais la privation de quelque bien particulier inhérent à quelque bien particulier
[6]. » Cette délimitation du sens de la privation se donne à entendre en fonction de l’analogie de l’être et de sa convertibilité avec le bien. Quel qu’il soit, un mal se détermine par son indétermination. Il n’a ni être ni bien parce que lui sont retirées, solidairement, une forme et une fin. Cependant, la privation ne s’identifierait jamais à un mal si elle n’était pas supportée par un sujet d’existence qui se trouve ainsi dépossédé de ce qu’il devrait avoir. Absence d’un bien qui est requis par et pour un autre bien, un mal ne peut être ni vraiment substantivé, ni simplement limité.
L’ontologie privative du mal connaîtra un profond changement avec le mal métaphysique de Leibniz, soit la limitation des natures dans l’entendement divin. Arrêtée à la conceptualisation laissée par S. Thomas, elle apparaît à la fois innocenter la puissance de Dieu et réduire la consistance de la souffrance. Un second syllogisme se dessine. Si un mal, subi ou commis, n’a pas de forme d’être et si Dieu n’est cause que de ce qui est, alors Dieu n’est cause d’aucun mal en tant qu’il est un mal. La logique requiert donc de refuser à la souffrance de présenter quelque forme ou mode d’être. Il n’est pas indifférent de souffrir, sinon il y aurait simple limitation. Pourtant, la souffrance ne devrait pas non plus transformer une vie, sinon elle outrepasserait une privation même qualifiée.
La réduction cosmologique du mal
Lorsque la logique ne suffit pas à convaincre, on fait appel à une vision de la société et, au-delà, de l’univers. À un regard averti, le monde découvre que les maux, en particulier les souffrances, contribuent à réaliser un bien meilleur. Le mal apparaît largement compensé par le bien. Les stoïciens ont cherché à le montrer en multipliant les images esthétiques, sociales et cosmiques, confirmant ainsi un principe énoncé, entre autres, par Sénèque : « La nature, en effet, n’admet jamais que le bien fasse du mal au bien
[7]. » Il faut de tout pour faire un monde, comme au théâtre, où chacun a à jouer son rôle, obscur ou éclatant. Il reste toutefois à surmonter un obstacle majeur : l’éloignement des applications par rapport à leur principe ; en conséquence, la définition de l’échelon de réalité où jouera la compensation. La solution se révèle unanime. On ne s’attachera qu’à l’échelon supérieur, l’ordre de l’univers. « Tous les maux que Dieu fait ou permet, répond S. Thomas, sont destinés à quelque bien ; pas toujours cependant au bien de celui chez qui est le mal, mais quelquefois au bien d’un autre, ou encore au bien de l’univers entier
[8]. » Ce n’est pas l’homme mais l’univers qui livre la règle et la mesure de l’harmonisation des maux par le bien ou, équivalemment, de la manifestation de la sagesse de Dieu.
Leibniz ne déroge pas à la tradition en la recueillant dans sa doctrine de l’harmonie universelle. « Mais quand même il serait échu plus de mal que de bien au genre humain, écrit-il, il suffit par rapport à Dieu qu’il y a incomparablement plus de bien que de mal dans l’univers
[9]. » Ayant saisi dans son entendement toutes les natures possibles, Dieu, qui veut d’abord le bien de chacune, veut aussi en définitive leur agencement le meilleur, celui qui en accomplit la meilleure harmonie possible. Dès lors sont rassemblés tous les éléments d’un troisième et dernier syllogisme : si notre monde est le meilleur possible et si quelque mal lui manquait, alors il ne serait plus le meilleur. Le mal aurait eu en quelque sorte raison de Dieu, dont la sagesse nous demeure cependant cachée.
À la suite de Leibniz, le terme de théodicée a été parfois restreint à la seule justification cosmologique de Dieu face au mal. Il arrive alors qu’on sépare deux modes de compensation : l’une par la totalité, l’autre par la contrariété. Il me semble que les deux ont composé depuis toujours, la seconde usant largement de la métaphore de l’obscurité et de la lumière. En retour, l’idéalisme allemand opère un déplacement significatif de la théodicée, reçue dans le sens restrictif, depuis la nature jusqu’à la liberté et l’histoire. Deux références ponctuelles suffiront. Exploitant un thème théosophique, Schelling conclut que « pour que le mal ne soit pas, il faudrait que Dieu lui-même ne fût pas
[10] ». En effet, toute chose ne pouvant être manifestée que par son contraire, la lumière par l’obscurité, l’amour et la liberté par le mal, Dieu, sans le mal, non seulement ne se serait pas révélé mais il n’aurait pas même existé. Quant à Hegel, on sait qu’il assigne à sa philosophie de l’histoire la tâche que Leibniz aurait poursuivie de manière impropre dans sa philosophie de la nature : réconcilier le négatif avec l’affirmatif ou le mal avec Dieu
[11]. Le mal devient intelligible pour celui qui comprend, patiemment et douloureusement, la nécessité de la liberté : sa réalisation dans une histoire universelle qui s’affirme à travers les fautes et les malheurs des individus.
Aussi vive soit l’attention attachée à Hegel et à Schelling dans la philosophie contemporaine, un doute pourrait s’installer sur l’intérêt d’avoir retracé les trois réductions de la souffrance en tant que mal. Ce doute serait déjà levé si notre lecture se prolongeait. Elle relèverait la persistance du dernier argument. « Toute douleur et toute souffrance, écrivait M. Scheler, est, dans son sens le plus formel et le plus métaphysique, l’expérience du sacrifice de la partie pour le tout
[12] ». Plus proche, R. Swinburne a engagé sa théologie philosophique dans une argumentation qui renvoie aussi bien vers S. Thomas que vers Leibniz. Il cherche en effet à prouver que Dieu a de bonnes raisons de créer le monde tel qu’il est, donc avec son lot de souffrances. Celles-ci découvrent les conséquences de nos actes. Elles nous amènent à un dépassement éthique. Elles accroissent nos capacités de créativité. Elles nous obligent à davantage de responsabilité. Ainsi, à ce qui serait devenu une sensibilité trop forte à la souffrance, Swinburne oppose la primauté de l’activité sur la passivité. « Le lecteur sera en sympathie avec mon verdict, conclut-il, pour autant qu’il croit que le plus important est ce qu’un agent fait (les choix qu’il fait, les changements qu’il produit dans le monde) et non ce qui lui arrive (les sensations qu’il éprouve)
[13]. »
Cet auteur assume donc une tradition qui a perpétué une triple réduction de la souffrance afin de justifier la providence de Dieu : le mal être dérive du mal agir ; il n’est qu’un non être ; il contribue à un mieux être. Or, chacune de ces raisons justifie l’un des trois attributs de l’agir de Dieu, tels que S. Thomas les rassemble dans la seconde partie du traité des noms divins de la Somme théologique, celle qui suit la question 13 : respectivement, la bonté, la puissance, la sagesse. Dieu, l’acte même d’être subsistant par lui-même, opère dans sa puissance ordonnée ce qu’il conçoit dans sa sagesse et veut dans sa bonté.
La réplique de l’homme souffrant
Le parcours de la défense classique de Dieu face au mal s’est peut-être attardé sur des sentiers battus. Il le fallait pour montrer maintenant comment cette défense se trouve mise en cause, dans l’ensemble de ses arguments, non pas d’abord par une autre théologie mais par une autre anthropologie. Ce n’est pas si étonnant puisque chaque justification de Dieu s’appuyait sur une réduction spécifique du mal. Que le mal être manifeste son irréductibilité à un mal agir, un moins être, finalement un mieux être, c’est tout l’édifice anthropologique et théologique de la théodicée classique qui s’effondre. L’homme souffrant apparaît le premier habilité, sinon le seul, à répliquer, point par point, aux réductions éthique, ontologique et cosmologique du mal, au nom successivement de la passivité, de l’illimitation et de la singularité de la souffrance.
La passivité de la souffrance
Le premier caractère distinctif de la souffrance retourne la conclusion précitée de Swinburne. L’activité ne domine pas la passivité. Au contraire, le corps précède la volonté et l’être l’agir. La critique nietzschéenne de la volonté morale rappelle justement celle-ci à son enracinement dans la vie. De même, malgré la place considérable que l’éthique occupe dans sa philosophie, E. Lévinas souligne l’affinité de la souffrance et d’abord de la jouissance avec l’être. « La souffrance, écrit-il, à la fois, désespère d’être rivée à l’être, et aime l’être auquel elle est rivée. Impossibilité de sortir de la vie
[14]. » C’est dans l’être, non dans l’agir, que la souffrance éprouve sa contradiction. Plus récemment, J. Porée, un phénoménologue de la jeune génération, défend une priorité du mal physique sur le mal moral. « Le mal est dans le corps, annonce-t-il, avant d’être dans la volonté
[15]. » À cet endroit, on regrettera une culpabilisation excessive du mal. Elle a déséquilibré la théologie chrétienne et envahi la pensée occidentale
[16]. La punition du coupable n’a-t-elle pas éloigné et retardé la sollicitude pour la victime ? On n’en sortira pas sans réaliser une inversion anthropologique. Avant d’engager sa volonté, l’homme se trouve engagé dans son corps. Or ce corps apparaît plus que jamais inséré dans la nature. Il est né dans les étoiles. Parce qu’elle renvoie au corps, à la vie, à la nature, à l’être, la souffrance oppose un démenti formel à son ancienne réduction éthique, celle-ci ayant sans doute été favorisée par une pratique sociale répandue des châtiments et une valorisation générale de l’ordre cosmique
[17]. Il n’en ressort pas que la souffrance, avec la passivité et la vulnérabilité qu’elle suppose, soit devenue désormais étrangère à l’agir et à son évaluation. Mais, au lieu de parler de châtiment pour un désordre ou de rétablissement d’un ordre, on relèvera le retentissement de l’obligation aussi bien que du repentir dans la sensibilité ou encore le renoncement à un bien être pour une juste cause. On commencera toutefois par marquer que l’être ne peut se donner s’il n’est pas donné à lui-même, s’il se trouve dépossédé de lui-même. Sans la présupposition d’une séparation initiale de soi, la passivité du sujet le condamnerait à être l’otage de l’autre, ouvrant de nouveau la voie à la culpabilisation.
La citation précédente de Scheler interprétait le sacrifice dans les limites d’un modèle compensatoire : une justification de la partie par le tout. La défaillance du modèle ne rejette pas le sacrifice hors de l’agir et de l’être. Mais si le sacrifice livre vraiment un haut témoignage éthique, ce dont témoigne alors la souffrance, dans sa condition passive, c’est du sens d’un engagement, quand bien même la volonté aurait déjà lâché prise. « Le juste qui souffre, note Lévinas, ne vaut pas à cause de sa souffrance, mais de sa justice qui défie la souffrance
[18]. » Cependant, l’implication de la souffrance dans la vie éthique se révèle plus quotidiennement dans l’obligation et le repentir. D’un côté, on a souvent remarqué que la règle d’or de la morale se pliait mieux à une formulation négative qu’affirmative. Or, cette formulation se rapporte, au moins implicitement, à la souffrance : ne veuille pas faire souffrir à autrui ce que tu ne voudrais pas souffrir de lui. Agir, c’est aussi sentir. De l’autre côté, lorsque le mal a été commis par l’un et subi par l’autre, il n’y a pas de repentir authentique sans éprouver en soi-même, autant qu’il se peut, la blessure infligée à l’autre. La compassion d’un repentir sincère sera non seulement active mais encore passive. L’activité repose aussi sur la passivité. La sensibilité atteste l’altérité. La vulnérabilité soutient la responsabilité.
L’illimitation de la souffrance
C’est pourtant à une philosophie de l’autonomie de la volonté morale que l’on doit une formalisation du mal qui ne le réduit plus à un caractère simplement informe. Alors que le bien se trouve déterminé comme l’objet d’une liberté qui veut la liberté, la volonté mauvaise, ajoute Kant, ne peut provenir que d’une volonté mauvaise
[19]. Si la liberté est cause de soi, le mal l’est également, sous la réserve de le penser de manière seconde et négative, pour échapper à une métaphysique dualiste. À ce qui était retrait de forme se substitue une autre forme : la forme inversée du bien. Il y a une circularité du mal qui est et, malgré tout, n’est pas celle du bien. Parmi les tentatives ultérieures de concevoir une opposition déterminée entre ce qui devrait être et ce qui est, on retiendra la définition que J. Nabert impose aux maux dits injustifiables : « Ils témoignent d’une opposition invincible entre un monde qui répondrait à l’absolu spirituel, et le monde où les hommes plient diversement sous le malheur, que semble aggraver la contingence avec laquelle il les atteint
[20]. »
Tandis que le concept défaille à signifier la forme d’être de la souffrance, l’expérience découvre en celle-ci un mode d’existence qui semble se substituer à un autre. La vie de l’homme souffrant n’est plus la même. On ne peut en juger autrement. Le mal être produit non un retrait mais une oppression de l’être. Quand la souffrance va jusqu’au terme d’elle-même, c’est elle qu’elle retrouve encore, plus puissante que jamais, sans qu’on puisse en établir une échelle d’intensité. Sa seule mesure est la démesure. Pour en représenter le devenir, on imaginera une trajectoire non en ligne mais en spirale. Il appartient à la souffrance de s’entretenir d’elle-même. Ainsi, je doute que le mal être ait, à un moment ou l’autre, en un lieu ou l’autre, franchi un seuil de l’horreur. L’illimitation est son essence même. La souffrance ne se vide pas elle-même en allant son chemin. Elle s’amplifie en s’enroulant sur elle-même. Le poète, relayé par le philosophe, peut déclarer que l’extrémité de la déchéance est le commencement du salut. Il se trompe. L’excès du mal ne mène pas à son auto-épuisement. Il ignore la loi de l’identité ou de l’inversion des contraires. Seule la mort supprimera la grande souffrance. En cela, elle s’en différencie. « L’épreuve suprême de la liberté, écrit Lévinas, n’est pas la mort mais la souffrance
[21]. »
On s’approchera de nouveau de l’être de la souffrance en regardant son rapport au langage. Elle se tait, se lamente, se crie, mais ne se dit pas ou si peu. Alors que le langage trace un chemin depuis le sensible jusqu’au sens, à travers une structure sociale signifiante, la souffrance lui résiste en repliant le sens vers et dans le sensible, en opposant son immédiateté subjective à l’ordre habituel des médiations. Elle est ce réel qui s’affirme comme réel en repoussant le temps de sa mise en mots et même en images. Sa réalité apparaît inversement proportionnelle à sa capacité d’être représentée et symbolisée, sinon par effraction et fracture. Dès lors, disposerions-nous encore de concepts, au moins d’images, capables de mettre en échec le retour à l’ancienne acception privative du mal être ? Empruntant une métaphore successivement à l’énoncé et à l’acte, je parlerai de contresens et de falsification.
D’une part, un non-sens prive le discours de sens. L’énoncé ne dit rien. Il est mal formé. Un contresens introduit un sens contradictoire. L’énoncé signifie quelque chose : non ce qu’il devrait dire, souvent ce qu’il ne devrait pas dire. Le non-sens annule le sens. Le contresens le pervertit. Il se montre aussi déterminé que le sens auquel il se substitue. Ainsi, la souffrance ne suspend pas un projet de vie. Elle conduit même au rejet de la vie. D’autre part, quelque chose échappe à un acte déficient. Il suffit toutefois d’en combler l’absence pour que cet acte accède à un état normal. Au contraire, une falsification ne laisse aucun vide. Elle présente un caractère d’achèvement. Un acte falsifié reste un acte pleinement constitué, mais à la place de l’acte authentique. Ainsi l’homme souffrant n’attend aucun complément d’existence. Il se sent plutôt encombré, subverti, possédé par une existence qui contredit son aspiration profonde. Mais où réside la contradiction réelle à laquelle renvoie la souffrance ? Elle s’inscrit dans un sujet unique, l’être singulier.
La singularité de la souffrance
Le dernier trait dû à la souffrance en dément l’ancienne réduction cosmologique. « Il n’y a pas, lorsqu’un homme souffre, énonce finement Porée, une souffrance dans le monde, mais un monde de la souffrance
[22]. » La souffrance du sujet constitue son monde, lui barrant l’accès à l’univers et à la société. Rien ni personne ne peut se mettre à sa place. Cependant, avant d’homologuer l’immanence subjective du mal être, on en reconnaîtra une double extériorité : sensible et culturelle.
La souffrance vient du dehors, soit des agressions mêlées de la nature, de l’histoire et de la vie. Laissant de côté la différence entre douleur et souffrance, aussi difficiles sans doute à séparer qu’à confondre, nous considérerons le seul mal issu de la nature. Celui-ci nous renverrait volontiers, au milieu d’une situation nouvelle, vers le célèbre désaccord sur la providence, ouvert entre Voltaire et Rousseau, après le tremblement de terre de Lisbonne
[23]. Il reste juste d’affirmer, avec H. Jonas, que notre responsabilité écologique croît en même temps que les dangers résultant de notre intervention sur la nature. Pourtant, si nous pouvons quelque chose pour arrêter le réchauffement de la terre, que pouvons-nous en retour contre l’extinction du soleil ? Or, celle-ci nous angoisse moins que celui-là – en vérité, elle ne suscite aucun trouble – non parce qu’elle échappe à notre pouvoir mais parce qu’elle ne menace ni nous-mêmes ni les générations entrant dans notre représentation. Il y a souffrance là seulement où un malheur s’approche de nous. En être touché, c’est en être atteint et affecté. L’immanence de la souffrance se conjugue avec l’imminence d’un malheur.
On n’oubliera pourtant pas que la genèse de la souffrance passe par une acculturation des agressions possibles du sujet. La sensibilité se trouve notablement différenciée par les cultures. Si la vulnérabilité de l’homme occidental a été longtemps empreinte des valeurs de la culpabilisation, il se pourrait qu’elle le fût désormais par les valeurs de la victimisation : un besoin extrême de sécurité, une grande fragilité des relations, une forte demande de soins, etc. Notre société, présentée trop rapidement comme sécuritaire, désocialisée ou anesthésiée, rappelle au moins que l’immédiateté avec laquelle le sujet éprouve sa souffrance n’est pas de nulle part. Irréductible à ses conditions, elle demeure conditionnée.
Après l’avoir accepté, il faut rendre au mal subi sa singularité. La souffrance forme un événement dans le corps subjectif. Même si le malheur se montre commun, elle s’affirme propre. Elle s’identifie au retentissement de l’extériorité dans et contre l’intériorité. L’abîme creusé entre ce qui devrait être et ce qui est devient là une opposition insupportable du soi et du non soi dans les limites de soi. C’est probablement pour y échapper que la sagesse stoïcienne invitait l’homme à séparer rigoureusement ce qui dépendait de lui et ce qui ne dépendait pas de lui : l’acte de la volonté et le destin du corps. Or, la souffrance dément ce compromis lorsque le désir d’être du sujet se trouve plongé dans un conflit avec lui-même à partir de ce qui l’affecte. Ce qu’éprouve l’homme souffrant est aussi ce qu’il réprouve. « La souffrance, écrit encore Porée, est la proximité absolue du dedans et du dehors : elle est la présence intérieure d’une extériorité radicale
[24]. »
On objectera peut-être que les souffrances de croissance et les actes de compassion sortent le sujet souffrant de lui-même, le réconcilient avec un monde commun. Pourtant, les premières ne se révèlent-elles pas seulement après l’événement ? Quant aux seconds, ils confirment d’abord une incommunicabilité de la souffrance, quand ils ne cachent pas un renoncement hâtif au désir d’être. Une compassion envers l’homme souffrant devient mensongère si elle ne respecte pas l’unicité de son mal être. Inversement, ce dernier ne sera pas convertible par la seule compassion exercée par cet homme souffrant. La simple conversion de la souffrance de soi en compassion pour autrui ne dissimulerait-elle pas, voire ne dénierait-elle pas, la force du désir d’être du sujet ? Lévinas me semble apparaître défaillant sur ce point quand il s’éloigne de la correspondance, contradictoire, que son maître-ouvrage,
Totalité et Infini, maintenait entre la souffrance et l’être. « S’arracher à soi malgré soi n’a de sens, écrit-il alors, que comme s’arracher à la complaisance en soi de la jouissance
[25] ». À parler trop tôt d’une complaisance de la jouissance, ne risque-t-on pas de justifier une moralisation excessive de la souffrance ? Ainsi se trouve méconnue l’identité de soi à soi du sujet heureux et malheureux qui en garantit la séparation, condition même du don de soi.
Il serait légitime de soupçonner notre silence prolongé sur Kierkegaard, alors que la souffrance la plus haute est pour lui celle du Singulier, le sujet devant Dieu. Mais cette souffrance s’identifie à la conscience du péché, de sorte que la souffrance du coupable se révèle plus élevée que celle de l’innocent
[26]. Sans prétendre oublier que le sujet peut se sentir réprouvé aussi par le divin, notre élucidation du mal être a voulu se limiter à la réplique qu’il apportait à son ancienne justification par Dieu. Or, ce qui unit un sujet souffrant à un autre, ce n’est ni l’agression subie ni son milieu culturel mais l’épreuve d’une contradiction, en soi, entre le désir et l’être.
Il n’a pas été nécessaire de solliciter la souffrance pour discerner que son irréductibilité à l’activité, à l’indétermination, enfin à quelque totalisation, décriait définitivement ses trois réductions opérées par l’ancienne défense de la providence divine et, partant, mettait en cause les attributs divins de bonté, de puissance, enfin de sagesse. La bonté ne saurait plus être sauvée par une réduction du mal subi au mal commis ; ni la puissance, par une réduction du mal à une privation de forme d’être ; ni la sagesse, par la réduction du mal être au prix de sa compensation dans un ordre universel.
Le procès contemporain de la providence
Ayant le plus souvent homologué ce procès de la providence au nom de la souffrance, la pensée contemporaine a posé plusieurs fois cette alternative : si Dieu a voulu le mal, il est mauvais et s’il ne l’a pas voulu, il est impuissant. La seule possibilité d’échapper au dilemme resterait l’appel à une sagesse apophatique : Dieu absolument inconnaissable. Désirant repenser Dieu après l’Extermination du peuple juif, Jonas envisage, mais pour l’écarter, cette dernière issue : « C’est seulement d’un Dieu complètement inintelligible qu’on peut dire qu’il est à la fois bon et absolument tout-puissant, et que néanmoins il tolère le monde tel qu’il est
[27]. » On parcourra maintenant le triple procès intenté aux attributs divins désignés, en le rattachant chaque fois à une philosophie contemporaine. Dieu a été absous de toute attribution de perfection en même temps que coupé de la nature et de l’être. On a aussi déclaré que la souffrance humaine le disqualifiait, qu’un Dieu mauvais ne méritait plus d’être. En sens inverse, la puissance de Dieu a été conçue comme nécessairement limitée. Si le second procès de la providence paraît le plus répandu, le dernier semblerait le plus recevable. Il a été reçu ainsi chez Jonas.
L’absolution de Dieu
Malgré son usage insolite, le terme d’absolution convient bien pour désigner la position prise par J. Nabert. Dieu, ou plutôt l’Absolu, demeure sans relation avec la nature. Il n’est relié qu’à la liberté. Ce n’est pas une idée entièrement neuve ni originale de se décharger des difficultés associées au mal en recourant à un Dieu inconnu ou au moins caché. Aveugle à un prétendu ordre universel, Bayle se référait aux perfections cachées de Dieu avec des mots que Leibniz appliquera à son harmonie universelle
[28]. Cependant, un seuil plus décisif se trouverait franchi dans le retrait de Dieu si, après avoir renoncé à clarifier les déterminations divines de bonté et de puissance, la pensée allait jusqu’à affranchir Dieu de toute détermination, pour se tourner vers un Absolu sans perfections ni attributions, radicalement délié de l’être et du connaître. L’apophatisme, entendu comme passage à un excès de négation qui ne laisse aucun reste, a été et demeure une possibilité d’absoudre Dieu du mal : Dieu absous en tant qu’absolu.
Chez Nabert, lointain disciple de Fichte, l’absolution de Dieu passe donc entre la liberté et la nature. L’Absolu de la liberté est contre le mal. Le Dieu de la nature serait pour le mal. D’un côté, la liberté de la conscience et l’absoluité de l’Absolu forment une seule et même affirmation. L’Absolu s’identifie à l’idée de la suppression de l’écart immanent à chaque conscience entre ce qu’elle désire être et ce qu’elle est effectivement. Si la conscience déchoit d’elle-même, en se rendant indifférente à cette différence entre soi et soi, inversement, devenant conscience de l’Absolu, elle soutient une volonté de justification plus forte que son acceptation de l’ordre des choses. C’est ainsi que la conscience religieuse ou philosophique lutte contre les contrefaçons du désir d’être soi. D’un autre côté, si l’affirmation de l’Absolu abandonne l’agir pour l’être, la liberté pour la nature, elle enferme la pensée dans une double impasse. La priorité accordée au divin sur le mal engendre immédiatement une conception restrictive du mal. Mais, plus grave, le compromis établi entre le divin et la nature aboutit à la pire des contradictions. Si Dieu est pensé comme la cause de l’être, le mal de l’être doit lui être imputé. Il n’y a aucune autre issue : Dieu est pour le mal.
Dieu ou l’Absolu sera définitivement acquitté du mal pour autant seulement qu’il ne sera jamais requis par l’être. « Qu’est-ce qu’un Dieu qui n’est que divin ? s’interroge Nabert. C’est un Dieu qui n’a aucune part dans l’injustice et dans le mal, un Dieu qui n’est ni tout-puissant, ni omniscient, un Dieu qui peut être pour toute conscience un modèle imitable et suscite entre les consciences des rapports dont il n’a pas à être jaloux, parce qu’ils sont la vérification et l’épanouissement du rapport que chaque conscience soutient avec lui, un Dieu qui laisse subsister le dualisme de l’esprit et du réel ou de la nature et qui maintient ou suscite les contradictions et les obstacles
[29]. » Le Dieu divin est le sens de Dieu tel qu’il se manifeste dans la réflexion originaire de la conscience. Il définit aussi les critères auxquels devra répondre toute religion pour être reconnue comme l’une de ses interprétations possibles à travers l’histoire.
La disqualification de Dieu
Le second procès contemporain de la providence s’est substitué à l’hypothèse dualiste, longtemps renaissante mais rendue obsolète. « La notion d’un Dieu coupable et méchant apparaissant contradictoire, déclare M. Conche, il faut conclure que Dieu n’est pas
[30]. » Il n’est pas parce qu’il ne mérite pas d’être. Le mal en contredit la bonté et, partant, en disqualifie l’existence. Dieu n’a pas le droit d’être. Son essence dément son existence. On a parlé à cet endroit d’un athéisme de révolte, car l’homme congédie Dieu plutôt qu’il ne le nie, ou d’un athéisme éthique, car c’est la dignité de l’homme qui accuse Dieu d’indignité. Les théologiens chrétiens se sont attardés à cet athéisme-là qui se refuse à séparer, quitte à les opposer, la vérité de Dieu et la réalité de la souffrance. Cependant, comme la littérature théologique et philosophique s’est souvent reportée ici au réquisitoire prononcé par Ivan Karamazov dans le roman de Dostoïevski, il est inutile de nous y attacher une fois de plus
[31]. Je renvoie plutôt à l’étude précitée de Conche qui y fait écho en s’arrêtant également sur la souffrance des enfants.
Si le monde de la bombe atomique et des camps d’extermination n’empêche pas de penser, il interdit de penser comme auparavant. Or, la souffrance se concentre sur les enfants, car elle ne présente aucun sens, ni pour eux, ni pour les autres. Ils n’ont pas la capacité de donner un sens à leur souffrance, en résistant à l’ennemi, en s’offrant à leurs frères, voire en priant Dieu. Quant aux autres, ils n’ont aucun droit de se mettre à leur place pour leur imposer un sens. Donc, si Dieu est, il devient complice d’un mal rigoureusement insensé, sans compensation possible. C’est pourquoi Conche parle d’un devoir d’incroyance. « Ainsi, d’un point de vue moral, conclut-il, je n’ai pas le droit de croire, je ne puis croire en Dieu. Il est donc moralement nécessaire de nier l’existence de Dieu
[32]. » Les derniers mots opèrent une stricte inversion du postulat kantien du souverain bien. Un mal absolu, le malheur du plus innocent des innocents, condamne Dieu sans recours
[33]. La vigilance éthique n’y change rien. Soutenue par un courage sans espérance, elle redouble au contraire le devoir d’incroyance
[34]. Que l’on conteste à l’auteur de détacher le malheur des enfants du malheur des innocents ne change rien au verdict prononcé. Le mal être, pris en son acception forte, suffirait à mettre en cause la bonté de Dieu.
La limitation de Dieu
À la suite d’un Dieu délié de ses perfections puis d’une impossible bonté de Dieu, il reste à ouvrir le débat sur la puissance de Dieu. « S’il n’est pas intervenu, écrit Jonas à propos de l’Extermination, ce n’est point qu’il ne le voulait pas, mais parce qu’il ne le pouvait pas
[35]. » Cet événement devait interroger de manière propre une conscience juive et, avec elle, la conscience chrétienne. Celui qui a laissé faire serait-il vraiment le Seigneur et le Maître de l’Histoire ? Cependant, l’idée d’une limitation de la puissance de Dieu a été avancée de divers côtés. On la découvre chez S. Weil. Le renoncement de l’homme à lui-même, par la décréation, est la seule réponse possible au renoncement de Dieu à lui-même, qui définit la création. Ici, je me tournerai vers la philosophie du
process, pensée de l’autocréation universelle de la réalité. Elle a conduit C. Hartshorne, entre autres, à orchestrer une sévère critique de la toute-puissance de Dieu et de ses autres attributs d’éminence. Cette limitation de Dieu se fonde sur une reconstruction métaphysique de la réalité.
Selon la vision élaborée par A. N. Whitehead, toute entité, parce qu’elle est autocréatrice, présente une double face : une visée intiale en limite les possibilités et un projet effectif en détermine la réalité. Une actualisation constitue un commencement autant qu’un achèvement. Or, aux deux aspects de chaque entité correspondent deux principes en Dieu : ses natures primordiale et conséquente. En deçà, Dieu est principe de limitation, au-delà, principe d’orientation. Principe de limitation, il préside éternellement à l’ordre du monde en demeurant immuable. Principe d’orientation, il est perpétuellement affecté par le monde, ému et mu par lui. Puisque le monde est le monde de Dieu, Dieu sera le Dieu du monde. Dans sa nature conséquente, Dieu est en interaction avec le monde et accède comme le monde à la nouveauté. S’il n’est donc pas parfait, il se révèle perfectible. Insurpassable par un autre, il se surpasse lui-même. « Ou bien Dieu manque de sens esthétique, écrit Hartshorne, et alors nous surpassons Dieu dans cet aspect, ou bien il n’y a pas de limite supérieure à la jouissance divine de la beauté du monde
[36]. »
À l’intérieur de la créativité universelle, le mal apparaît comme destructeur mais également instable, en raison d’un projet qui s’oppose constamment à lui : l’avancée de l’univers vers la nouveauté. Au lieu d’être fixé à ce qu’il détruit, le mal se trouve aspiré par ce qui le détruit. Dieu lutte contre lui, tire parti de son instabilité, en vue d’une harmonie toujours meilleure. Or, la toute-puissance divine implique ici une erreur profonde. Elle confond le possible et le réel en attribuant à Dieu de déterminer initialement toutes choses. L’être se trouverait alors dépossédé de sa créativité ou de sa liberté, l’homme aussi, tandis que Dieu devrait être rendu responsable du mal. Au contraire, lorsque la puissance divine s’arrête à la limitation des possibles, non seulement la liberté n’est plus soumise à un déterminisme, donc anéantie, mais elle découvre dans les risques encourus la condition de son affirmation. Dès lors, au lieu de fixer la puissance de Dieu à une nature primordiale mal comprise, il faut la comprendre en fonction de sa nature conséquente. C’est en amour que Dieu se montre puissant. Il assume en lui tout ce qui est créateur, permet que rien ne se perde. S’il est atteint par le monde, inversement, le monde se trouve repris en lui. Sa puissance s’identifie en définitive à sa bonté. « La seule doctrine supportable de la puissance divine, écrit encore Hartshorne, est qu’elle influence tout ce qui arrive mais ne détermine rien dans sa particularité concrète
[37]. »
Suivant la pensée du process, la puissance divine se révèle doublement limitée : en deçà, car Dieu ne définit jamais que du possible ; au-delà, car il aspire perpétuellement vers lui la réalité, dans la mesure où il en est réciproquement affecté. Dieu qui arrête le possible est limité par le possible et Dieu qui oriente le réel est atteint par le réel. L’autocréation solidaire de Dieu et du Monde tient lieu de puissance divine en tant qu’à la fois elle est sollicitée par le bien et sollicite vers le bien, soit un ordre ou une harmonie en progrès constant. Cette vision n’apparaît pas moins optimiste que celle de Leibniz, l’interaction interne à l’univers se substituant à la distinction, intérieure à Dieu, de l’entendement et de la volonté.
On ne reprochera à aucun des auteurs convoqués d’avoir soulevé des objections superficielles contre la conciliation en Dieu de sa puissance et de sa bonté. En retour, il serait trop facile de conclure, dans la précipitation imposée, que ces objections atteindraient seulement le Dieu de la théodicée classique, « fleuron de l’ontothéologie
[38] ». Elles portent plus loin. Si les trois critiques philosophiques de la « conciliation » ne dessinent aucune communauté d’affirmation, chacune solliciterait pourtant une théologie chrétienne à reconnaître une relation différenciée de Dieu avec la souffrance. L’absolution de Dieu énonce un impératif absolu : il ne suffit pas de penser Dieu contre le mal ; l’opposition de Dieu au mal est sa pensée même. La disqualification de Dieu annonce, à rebours d’elle-même, une autre exigence : le sens de Dieu reste inséparable de la souffrance de l’homme ; Dieu en tant que Dieu ne peut être que Dieu avec la souffrance. Enfin, la limitation de Dieu, à travers l’écart de ses deux natures, oblige à repenser Dieu à l’origine et au terme de son opposition à la souffrance et de son identité avec la souffrance.
Extraire cette triple orientation des procès de Dieu dans la philosophie contemporaine n’annulerait pas de profonds désaccords avec ceux-ci. Ils seraient à la fois anthropologiques et théologiques. Je ne puis en juger autrement. Quand je dis Dieu, je ne parle pas seulement, ni même provisoirement, d’une exigence d’absolu identifiée à la réflexivité de la conscience. Mon Dieu ne fait pas entrer dans la détermination un Absolu d’indétermination. Quand je dis Dieu, je ne vise pas non plus une cause de soi en interaction avec d’autres causes de soi au milieu d’un processus universel d’autocréation. Mais je ne crois pas davantage que seule la série des expériences humaines serait retenue dans la vie divine
[39], que le sujet se résolverait en un agrégat d’événements, que l’ultime de l’homme formerait un non soi plutôt qu’un soi. Issue d’une préoccupation cosmologique, la pensée du
process me semble aboutir à une méconnaissance de l’aséité divine, de l’unicité humaine mais également de la consistance de la souffrance.
La christologie trinitaire comme théodicée
Que Dieu soit contre la souffrance, avec la souffrance, en deçà et au-delà de la souffrance, selon les trois dernières suggestions, rend possibles plusieurs rencontres : entre l’attente de l’homme souffrant, l’horizon d’une pratique religieuse, enfin la foi chrétienne en Dieu. Ce qui les réunirait serait l’espérance. « La souffrance, écrit Porée, n’édifie rien. Elle préserve seulement l’éventualité
incertaine et indéterminée d’une régénération dont la forme demeure elle-même incertaine et indéterminée
[40]. » En fait, quelques pages plus loin, le même se montre moins réservé. Sans se remplir, l’espérance n’est pas laissée simplement vide. Elle limite le possible. D’un autre côté, celui des traditions religieuses, il n’est pas trop aventureux d’affirmer qu’en même temps elles se rapprochent et s’éloignent lorsque chacune promet à l’homme souffrant un accomplissement ultime. Avec ou sans Dieu, l’eschatologie apparaît chez elles initiale, sollicitant l’imaginaire vers une table conviviale, un jardin délicieux ou au moins une île perdue
[41].
Notre propos aurait pu se poursuivre soit en réinterrogeant le sursaut du désir d’être jusque dans son démenti par la souffrance, soit en recueillant les offres des religions aux demandes de l’homme souffrant. Mais, puisqu’il faut bientôt conclure, je chercherai uniquement à lier la compréhension de la souffrance humaine et l’interprétation de la trinité divine, en suivant les orientations tracées par les procès contemporains de la théodicée. J’entends par christologie trinitaire la confession chrétienne de Jésus en tant qu’elle se confirme en une intelligence trinitaire de Dieu. La reprendre comme théodicée voudrait montrer que confesser l’Esprit, le Christ, enfin le Père, c’est reconnaître Dieu successivement contre la souffrance, avec la souffrance, en deçà et au-delà de la souffrance. S’il faut donc se résigner à un silence de Dieu, face à la conciliation de sa bonté et de sa puissance, ce sera un silence différencié
[42].
Dieu contre la souffrance : l’Esprit Saint
Avant d’être reconnu avec, puis en deçà, et au-delà de la souffrance, Dieu est à reconnaître contre la souffrance. L’accusation élevée contre Dieu par le mal subi ne peut être mise en cause si Dieu n’est pas d’abord reçu en tant qu’il combat ce mal
[43]. La seule souffrance divine ne répondrait pas à l’objection de la souffrance humaine. Elle laisserait croire au contraire à une complaisance divine envers la souffrance, en désespérant l’attente humaine de délivrance. Si l’homme peut espérer devenir un avec Dieu, il l’attend non d’un excès de souffrance mais d’un excès de Dieu. Ce n’est pas l’abîme du mal qui peut sauver mais l’absolu de Dieu. Or cet absolu de Dieu, au sens d’accompli, la confession chrétienne l’identifie immédiatement au Saint Esprit : Dieu Donné.
La priorité accordée ainsi à l’Esprit Saint place en lui la condition inconditionnée de la foi chrétienne : Dieu ne peut être dit s’il n’est pas donné de le dire. Cependant, cette priorité se trouve elle-même fondée sur la christologie, là où elle place l’Esprit Saint à tout commencement de l’existence de Jésus et surtout à l’origine de sa résurrection. À cet endroit, il convient de relier deux affirmations de la Lettre aux Romains : Jésus Christ a été « établi, selon l’Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d’entre les morts » (1, 4 ; cf. 8, 11) ; « Nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps » (8, 23). Le Don qui a été donné à Jésus, jusqu’à le ressusciter, il nous est déjà donné en gage de notre propre résurrection. Dans l’Esprit Saint, en Dieu Donné, Dieu est donné à l’encontre du mal être ou du corps souffrant. C’est avec une victoire sur le mal, par une surabondance du don, que s’ouvre l’autorévélation de Dieu. C’est contre la souffrance que Dieu se déclare quand il se présente immédiatement lui-même au monde ainsi qu’à lui-même.
Parler de l’excès du Don, pour signifier l’Esprit Saint, ne constitue pas un abus de langage. Il signifie, pour nous, que Dieu se donne lui-même à nous, oui lui-même. Il serait donc permis de dire que Dieu n’oppose rien de moins que la divinisation à la souffrance de l’homme. Bien que le Don de Dieu en révèle seulement le fond, non encore la forme, qui est Jésus le Christ, la Parole de Dieu, on essaiera de suggérer que chacun des trois traits distinctifs de la souffrance serait à la fois respecté et dépassé dans la divinisation de l’homme.
L’irréductibilité du mal être au mal agir supposait une irréductibilité de la passivité du corps à l’activité de la volonté. Or, la foi en l’Esprit Saint n’invite-t-elle pas à discerner que l’être affecté par le monde est aussi un être donné à lui-même (création) et redonné à lui-même (recréation) ? Exposé à l’autre, il est d’abord reçu d’un autre mais pour être remis à lui-même. Il ne se donnerait pas lui-même, il n’agirait pas, s’il n’était pas absolument donné à lui-même, s’il n’était pas.
L’irréductibilité du mal être au non être abandonnait aussi le mal à son illimitation. La mesure de la souffrance est de rester sans mesure. Or, l’excès de la souffrance n’admettrait-elle pas pour seule répartie possible l’excès du don ? La pensée doit certes se défendre contre les abus auxquels se prête le lexique de l’excès, jusqu’à restaurer une économie de la compensation. L’excès du don ni ne compense ni n’explique l’excès de la souffrance, mais il soutient l’espérance que la souffrance ne l’emporte pas définitivement.
Enfin, l’irréductibilité du mal être à un mieux être répondait au caractère singulier de la souffrance. Celle-ci prend la forme d’une contradiction entre soi et soi qui se trouve suscitée par une contradiction entre soi et le monde. Or, le Don que Dieu fait de lui-même, qu’il est lui-même, ne viendra-t-il pas réconcilier le Soi avec lui-même en le réconciliant avec Dieu ? Selon la forme de la souffrance, c’est en soi que s’éprouve le démenti que l’autre oppose à soi. Inversement, dans le fond de la divinisation, c’est par l’autodonation d’un autre, Dieu, que l’homme pourra se retrouver avec lui-même, en un mot s’aimer lui-même
[44].
Si la divinisation, quand elle est reprise à partir d’une christologie structurée par la confession de l’Esprit Saint, autorise à entendre que Dieu est contre la souffrance, met-elle ou non un terme au silence sur Dieu ou au silence de Dieu, auquel semblait obliger l’ensemble des critiques adressées à l’ancienne théodicée ? Dieu Donné se tait-il ? Il se tait en effet, non en tant qu’il est Dieu mais en tant qu’il est donné. Quand il se donne, Dieu ne se dit pas. En retour, il donne de le dire. Il donne de dire nommément Jésus le Christ (cf. 1 Co 12, 3 ; Rm 8, 16-17).
Dieu avec la souffrance : Jésus Christ
La foi au Dieu crucifié et le devoir de ne pas croire en Dieu s’accordent sur l’inséparabilité de la souffrance humaine et de l’amour divin. Les deux acceptent la même alternative : ou bien la souffrance contre et sans Dieu, ou bien Dieu contre et avec la souffrance. Alors qu’un athéisme éthique conclut du contresens d’un Dieu mauvais à l’inexistence de Dieu, la foi chrétienne tire son sens de Dieu de l’existence de Dieu en Jésus le crucifié. Puisque d’autres ont exposé comment les questions de Dieu, de Jésus et de la souffrance se sont nouées dans la théologie contemporaine, depuis au moins J. Moltmann, je retiendrai simplement deux aspects distingués plus haut à travers l’attention appliquée au corps souffrant : une rupture entre soi et soi mais aussi entre le corps et le langage. Or, ces deux scissions se découvrent tellement indissociables qu’elles mènent à des interprétations christologiques contradictoires : d’un côté, la souffrance de la Croix dirait l’inédit de Dieu ; de l’autre côté, elle interdirait de le dire
[45]. Signifié de la nouveauté de Dieu ou, inversement, signifiant de la condition de l’homme, le jugement de la Croix (cf. 1 Co 1, 18-31 et Ph 2, 5-11) continue de partager les convictions.
Toute souffrance se montre unique, insubstituable, prescrivant des limites à la compassion. En même temps, l’unicité de la souffrance repose sur l’unité de sa forme : une contradiction en soi entre le dedans et le dehors. Le dehors de la souffrance reste commun, y compris pour Jésus. Ce qu’il a enduré – l’injustice, la torture, la peine suprême – rencontre ce que d’autres hommes ont enduré, en ce temps-là comme dans tous les temps. Il n’y a place à cet égard ni pour une comptabilité des maux ni pour leur caractère d’exception. Ce qui en a été raconté l’a été pour rendre visible l’invisible et audible l’inaudible : une unicité absolument unique de la souffrance en tant que souffrance de Dieu. C’est alors que, dans la lumière de la foi au ressuscité, la rupture entre soi et soi de l’homme souffrant révèle un écart inouï, celui de l’humanité de Dieu : Dieu a souffert. Ainsi reconnue en tant que souffrance de Dieu, la Croix révèle un autre écart : entre Dieu et Dieu. Ce condensé d’une
theologia crucis apparaîtrait inutile dans sa concision s’il ne se savait pas mis en face d’une nouvelle objection : la résurrection, au moins son interprétation, ne formerait-elle jamais qu’un habit d’emprunt, un parmi beaucoup d’autres, jeté par nous sur la nudité de Dieu ? « Car rien n’est écrit sur le Signe de la Croix, écrit S. Breton, si ce n’est la nécessité d’aller jusqu’au bout de la nuit et de soi-même
[46]. » Loin donc de promettre l’appui d’un Dieu souffrant, la Croix annulerait toute détermination de Dieu en nous renvoyant à la nudité de notre responsabilité.
La souffrance impose, il est vrai, une rupture entre l’être et le langage, entre le sujet et le discours. Le sensible s’y oppose à la reprise médiatrice du sens. Rien n’oblige à penser qu’il en fut autrement pour Jésus. La souffrance de l’innocent n’est pas seule à rompre la genèse du sens. Celle du juste s’y trouve également exposée quand elle devient extrême. L’excès de souffrance ne produit pas comme tel un excès de révélation. Au contraire, le corps souffrant semble livré au devenir d’un corps insensé qui va jusqu’à trahir ce qu’une existence avait pu auparavant signifier. Laissée à son illimitation, la souffrance n’abolit pas seulement tout savoir, pouvoir et vouloir. Elle introduit et entretient le trouble sur le sens d’une existence. Abandonné de lui-même, le sujet souffrant dédira ce qu’il a dit. Dès lors, on n’hésitera pas à reconnaître en Jésus le crucifié la possibilité d’un dédit de Dieu : pour l’homme, selon une expression chère à Kierkegaard, la possibilité d’être scandalisé. Mais c’est dans cette disqualification que, par la foi au ressuscité, se fera aussi reconnaître l’inédit de Dieu : en supportant la souffrance de l’homme, Dieu se révèle séparé en lui-même de lui-même. La disqualification de Dieu le qualifie comme Dieu.
La Croix signe assurément un silence de Dieu. Ce n’est pas nécessairement le silence que requerrait la fonction critique immanente à toute religion. Ce peut être aussi bien celui que suscite la reconnaissance de l’inédit de Dieu par la médiation du dédit possible de sa bonté et de sa puissance. Il reste possible, en toute raison, de ne lire sur la Croix que la crucifixion ou l’annulation des attributs divins. Mais il l’est encore d’y reconnaître une détermination autre de Dieu qui, au lieu de renvoyer l’homme souffrant à sa solitude, lui ouvre un chemin de compassion.
Dieu par-delà la souffrance : Dieu le Père
Présenter la christologie comme théodicée n’impliquait-il pas d’y recouvrer les attributs divins de sagesse, de bonté et de puissance, attachés à l’ancienne défense de Dieu et récusés par ses mises en cause contemporaines ? Or, avons-nous vraiment progressé en substituant une théologie de la révélation trinitaire à celle des perfections essentielles ? D’un côté, on approuvera peut-être de libérer ainsi la position christologique de présuppositions métaphysiques jugées illégitimes. D’un autre côté, on objectera que le statut du discours en demeure inchangé. Passer d’une représentation à l’autre du divin ne modifierait pas substantiellement l’économie du discours religieux. Ce serait opérer un simple changement des modes de la signification alors que serait requis en définitive un affranchissement de tout mode.
Nous avons certes évoqué un double silence de Dieu : Dieu ne se dit pas là où il se donne et, quand il se dit, c’est dans un paradoxe menacé par la contradiction. Cependant, un tel silence s’inscrit toujours à l’intérieur de la révélation, au lieu de se soumettre simplement à une exigence critique de la philosophie. Quoique ce silence ait été repensé en fonction de la souffrance de l’homme, c’est la révélation qui l’a rendu pensable. Sans avoir à revenir sur une orientation qui apparaît maintenant déterminante, il reste à penser Dieu à l’origine et au terme de sa compassion à la fois active et passive. Dieu, s’il est pensé par-delà Dieu contre et avec la souffrance, est nommé par la foi chrétienne Dieu le Père : Dieu dans l’absolue liberté de son surgissement à lui-même. C’est ainsi qu’il sera finalement répondu à l’argument qui opposait la limitation de Dieu à sa puissance.
Si l’absolue liberté de Dieu ne saurait être pensée à partir d’elle-même, dans l’inconnu de son origine, elle peut l’être au contraire à partir de sa double compassion : ce qu’elle donne d’elle-même en luttant contre la souffrance et ce qu’elle dit d’elle-même en habitant la souffrance. En tant qu’elle est donnée, en redonnant l’homme à lui-même, la liberté de Dieu s’affirme absoute, libérée, de tout arbitraire. Elle ne peut être alors que la liberté de l’amour, écartant ainsi l’idée d’une puissance absolue de Dieu qui se distinguerait de sa puissance ordonnée selon sa sagesse et bonté. Cependant, en tant qu’elle est dite en communion de souffrance avec l’homme, l’unique et même liberté de Dieu se révèle effectivement limitée. Elle n’est pourtant pas limitée par une nécessité, une résistance ou encore une interaction exercée par le monde, suivant diverses hypothèses évoquées antérieurement. Elle se limite elle-même dans le mouvement où elle s’affirme comme amour. On avancera ici que la souffrance livre une raison à la limitation de Dieu : sa compassion active passe par une compassion passive. Mais cette raison s’insère elle-même dans la médiation christologique à laquelle se plie la divinisation de l’homme. Le chemin qui conduit à une compassion par l’autre s’identifie au chemin qui mène à l’Esprit Saint par Jésus Christ. C’est le chemin où la liberté insondable de Dieu a laissé les traces aptes à nous reconduire jusqu’à elle : Dieu, origine et terme de l’espérance.
Il n’est pas fortuit que mon propos s’achève sur la liberté de Dieu plutôt que sur sa puissance. On n’y verra pas d’abord un avantage accordé au concept hégélien d’Idée absolue sur l’idée cartésienne de l’Être souverainement parfait. J’entends premièrement répondre aux sollicitations de l’espérance chrétienne et de sa foi trinitaire. D’un côté, un Dieu impuissant ressusciterait-il les morts, permettrait-il à chacun d’accéder définitivement à lui-même ? De l’autre côté, il ne me semble pas que le premier article de la confession de foi – « Je crois en Dieu le Père tout-puissant » – ait jamais obligé, jusqu’à l’époque moderne, à recueillir la perfection de Dieu dans sa puissance. Je crois ultimement et insondablement en la liberté divine de l’amour, absolument libre jusqu’à pouvoir se limiter elle-même
[47].
Notre regard sur l’humanité face au mal s’est restreint au mal subi, la souffrance, pour le ressaisir, autant qu’il se pouvait, dans son essence. Notre étude n’a donc ni couvert l’amplitude du mal, en laquelle entre l’imbrication des maux, ni ouvert la moindre recherche sur l’état des mentalités à cet endroit. Elle a voulu demeurer philosophique, aussi longtemps que possible, en montrant comment un respect intégral de l’homme souffrant, d’une part discréditait définitivement l’ancienne justification ou défense de Dieu devant le mal, d’autre part conduisait à mettre en doute toute possibilité de concilier la bonté et la puissance de Dieu. Ainsi, c’est dans les limites de la théologie philosophique que notre étude s’est maintenue pour définir les enjeux de la question de la souffrance pour une théologie chrétienne contemporaine. Franchissant finalement le seuil de cette dernière, elle a tenté de manifester quelques correspondances entre les demandes de la souffrance humaine et la révélation chrétienne de Dieu. Il eût fallu en dire davantage, en particulier sur la puissance de Dieu et sa limitation par sa liberté, dès lors que se trouvait éloignée l’hypothèse d’une inconnaissance radicale de Dieu.
Systématique, notre propos a pu s’alourdir d’un ton dogmatique. Je n’ai pas su l’éviter pour parcourir un champ aussi vaste. Malgré l’abondance du corpus philosophique, la reconstruction de l’ancienne théodicée ne faisait guère difficulté. Le mal être a en effet été diversement mais constamment réduit à un mal agir, un non être, enfin un mieux être. Nombreux ont été les auteurs contemporains à le signifier en termes semblables. Or, un regard attentif dirigé vers la souffrance démonte terme à terme l’ancien édifice couronné par l’Å“uvre de Leibniz. La souffrance constitue un mal aussi originaire que le péché. Elle impose une forme propre d’être. Elle ne participe à aucune économie universelle. À moins d’en appeler alors à un Dieu étranger aussi bien à l’être qu’au connaître, resurgit le problème de la conciliation entre la bonté et la puissance de Dieu. La défense classique de la providence avait prétendu y répondre en niant la profondeur du mal pour affirmer la hauteur de Dieu. La pensée initiée par Whitehead a au contraire poussé à l’extrême une limitation de la puissance de Dieu pour préserver sa bonté de la disqualification.
Alors que cette dernière issue ne permet de soutenir ni la transcendance de Dieu ni l’espérance de l’homme, j’ai finalement cherché à concilier, à partir d’une christologie trinitaire, l’unicité de la souffrance et le silence de Dieu. Croire en l’Esprit, en Christ et dans le Père, c’est croire que Dieu est contre, avec et par-delà la souffrance. C’est aussi penser que Dieu se tait d’abord en tant qu’il se donne ; ensuite, en tant qu’il se dit partagé entre deux possibilités, celle d’être dédit et celle d’être inédit ; enfin, en tant qu’il s’affirme dans l’insondable de sa liberté absolue, libre pour aimer et libre de se limiter. Cette liberté absolue de Dieu, nous la reconnaissons donc en raison et à l’origine de son objection contre la souffrance, par la divinisation, mais aussi de son identification à la souffrance, dans le Crucifié. â–
[1]
S.
Augustin, De vera religione, XL, 76
[2]
Leibniz,
Essais de théodicée, III, 241.
[3]
S.
Thomas, la IIae Q 87 a 1. On peut s’écarter de S. Thomas sans le méconnaître. Au verdict énoncé hâtivement à mon endroit par L.
Sentis (Saint Thomas et le mal. Foi chrétienne et théodicée, Paris, Beauchesne, 1992, p. 297), j’opposerais le jugement porté par D.
Dubarle à propos de la seconde justification de Dieu face au mal dans le traité que la
Somme théologique réserve à la création : « Pourtant, en attendant, il ne me semble pas à conseiller de parler aujourd’hui du mal et de 1’effectivité de l’existence selon ce qui est dit à son propos par l’ontologie traditionnelle. »
(L’Ontologie de Thomas d’Aquin, Éd. du Cerf, Paris, 1996, p. 256).
[4]
Plotin,
Ennéades, I, 8, 3.
[5]
S.
Thomas, IIa IIae Q 79 a 2.
[6]
S.
Thomas,
De malo, Q 1 a 1.
[7]
Sénèque,
De providentia, I, 5.
[8]
S.
Thomas, IIa IIae Q 79 a 4 ad 1.
[9]
Leibniz,
op. cit., III, 262.
[10]
Schelling,
Philosophische Untersuchungen über das Wesen der menschlichen Freiheit, Suhrkamp, Francfort, 1975, p. 94 (S.W. VII, p. 402).
[11]
Cf.
Hegel,
Die Vernunft in der Geschichte, éd. J. Hoffmeister, F. Meiner, Hambourg, 1955, p. 48.
[12]
M.
Scheler,
Le Sens de la souffrance et autres essais, trad. P. Klossowski, Aubier, Paris, sans date, p. 9.
[13]
R.
Swinburne,
The Existence of God, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 224 (voir chap. 11) ; cf.
Is There a God ?, Oxford University Press, Oxford et New York, 1996, p. 95-113.
[14]
E.
Lévinas,
Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Martinus Nijhoff, La Haye, 1971, p. 119.
[15]
J.
Porée,
Le Mal. Homme coupable, homme souffrant, Armand Colin, Paris, 2000, p. 14. Cet ouvrage, à visée d’enseignement, a nourri ma réflexion.
[16]
Cf. A.
Gesché,
Dieu pour penser. I. Le Mal, Éd. du Cerf, Paris, 1993, p. 121. L’auteur relève plus loin une ambiguïté à ce sujet des théologies de la libération (p. 139).
[17]
Résumant l’attitude éthique fondamentale de l’Antiquité tardive et du Moyen-Âge, R.
Brague écrit : « Le mal qui règne ici sur la terre n’est au fond qu’une exception. La règle qu’il confirme se manifeste dans la régularité et l’ordre majestueux des mouvements célestes. […] Pour nous, en revanche, ce chemin est devenu une impasse. Nous ne connaissons plus la distinction entre les domaines sublunaire et supralunaire. » (
La Sagesse du monde. Histoire de l’expérience humaine de l’univers, Fayard, Paris, 1999, p. 129 et 227.)
[18]
E.
Lévinas,
Difficile liberté. Essais sur le judaisme, Albin Michel, Paris, 1963, p. 170.
[19]
Cf.
Kant,
Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, F. Meiner, Hambourg, 1956, p. 46 (Ak VI, 43).
[20]
J.
Nabert,
Essai sur le mal, Aubier, Paris, 1970, p. 53.
[21]
E.
Lévinas,
Totalité et Infini, p. 216.
[22]
J.
Porée,
op. cit., p. 124.
[23]
Voir le poème de
Voltaire et la lettre de
Rousseau du 18.08.1756 (J.-P.
Jossua,
Discours chrétiens et scandale du mal, Chalet, 1979, p. 40-65).
[24]
J.
Porée,
op. cit., p. 158.
[25]
E.
Lévinas,
Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974, p. 93 (cf. p. 65-72 et 160-161). La critique adressée à cet auteur serait à reprendre, plus fortement, face à la pensée de la décréation avancée par S.
Weil : « Une fois qu’on a compris qu’on n’est rien, le but de tous nos efforts est de devenir rien » (
La Pesanteur et la Grâce, UGE, Paris, 1962, p. 43). Même si Weil différencie la décréation humaine, en tant que réponse à la création divine, d’une néantisation humaine, la convertibilité mystique à laquelle elle soumet la souffrance en récuse plus radicalement l’ipséité de fond que sa convertibilité éthique.
[26]
Cf.
Kierkegaard,
Postscriptum, trad. P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau, O.C. XI, Éd. de l’Orante, Paris, 1977, p. 219.
[27]
H.
Jonas,
Le Concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, trad. P. Ivernel, Payot et Rivages, Paris, 1994, p. 31.
[28]
« Tout ce que Dieu a permis ou décrété à cet égard, écrit ainsi
Bayle, est conforme à toutes les perfections infinies, mais la raison en restant cachée dans les profondeurs impénétrables de l’Être souverainement parfait, nous ne la saurions découvrir. Il doit suffire que le fait nous ait été dit et révélé. » (
Réponses aux questions d’un provincial, III, 158) A comparer avec l’équivalence établie par
Leibniz entre l’harmonie universelle, la sagesse divine et le Dieu caché (cf.
Causa Dei, 142).
[29]
J.
Nabert,
Le Désir de Dieu, Éd. du Cerf, Paris, 1996, p. 348.
[30]
M.
Conche,
Orientation philosophique, P.U.F., Paris, 1990, p. 57.
[31]
Cf.
Dostoievski,
Les Frères Karamazov, trad. H. Mongault, Le livre de poche, Paris, 1962, tome 1, p. 288.
[32]
M.
Conche,
op. cit., p. 55.
[33]
On placera en vis-à-vis les réflexions de S.
Weil : « ‘Dieu l’a voulu’ : Et pour ce motif-là, j’accepterais aussi bien un monde qui ne serait que mal, qu’une larme d’enfant. » – « D’où la valeur éminente de la souffrance des innocents. Elle ressemble à l’acceptation du mal dans la création par Dieu qui est innocent. » (
op. cit., p. 81 et 115).
[34]
On comparera avec cette déclaration de C.
Chalier : « Car si l’ange de Dieu peut arriver en retard, si six millions de fois il négligea de venir empêcher le geste fatal de s’accomplir, l’homme, lui, ne peut se permettre de retard. Et n’est-ce pas précisément cela le messianisme ? » (
La Persévérance du mal, Éd. du Cerf, Paris, 1987, p. 216).
[35]
H.
Jonas,
op. cit., p. 34.
[36]
C.
Hartshorne,
Omnipotence and Other Theological Mistakes, Albany, State University of New York, 1984, p. 10.
[38]
P.
Ricœur,
Lectures 3. Aux frontières de la philosophie, Éd. du Seuil, Paris, 1994, p. 221.
[39]
Cf. C.
Hartshorne,
op. cit., p. 36.
[40]
J.
Porée,
op. cit., p. 166.
[41]
Voir mon livre :
La Foi et la Raison. Sur le christianisme, les religions et la mystique, Salvator, Paris, 2000, p. 249-252.
[42]
Outre mon dernier livre cité, je m’appuierai sur un livre très antérieur :
Essai sur le monothéisme trinitaire, Éd. du Cerf, Paris, 1987.
[43]
A.
Gesché conclut l’ouvrage précité en plaidant pour une théodicée qui cherche son objet dans son objection : « Bouleversant renversement, écrit-il : du mal objection contre Dieu, on passe à Dieu objection contre le mal » (p. 177).
[44]
Je me suis étonné (cf.
La Foi et la Raison, p. 80) que le philosophe M.
Henry, dans
C’est moi la vérité, Pour une philosophie du christianisme (Éd. du Seuil, Paris, 1996), puisse à la fois identifier la vérité absolue à une relation de soi avec soi et délaisser, jusque dans ses renvois fréquents au Quatrième Évangile, toute référence à l’Esprit Saint.
[45]
Il y aurait ici matière à comparer les positions prises respectivement par E. Jüngel et S. Breton.
[46]
S.
Breton,
Le Verbe et la Croix, Desclée, Paris, 1981, p. 121 (cf. p. 120-121 et 175-176).
[47]
Liturgie et théologie étant inséparables, je préférerais prier « Dieu libre pour aimer » que « Dieu puissant en amour », comme on l’entend parfois.