Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 41 à 52
doi: en cours

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Résister au mal. Cultures et théologie face au problème du mal

Tome 90 2002/1

2002 Recherches de science religieuse Résister au mal. Cultures et théologie face au problème du mal

À l’aube lazaréenne du XXIe siècle

Pascal Sevez École Ste-Geneviève, Versailles
Même si toute l’expression humaine ne saurait se réduire à l’esthétique littéraire et cinématographique, celle-ci n’en occupe pas moins une place importante dans ce qui révèle le sentiment de l’homme dans son adhésion à l’existence, aussi élaboré soit le cri qu’explicite et déploie cette expression. Liées à des moments de l’histoire, ces formes d’expression les expriment en même temps qu’elles s’en distancient, disant, de façon originale en chaque Å“uvre ou en chaque courant, cette résistance de l’humanité à ce qui normalement devrait l’anéantir. De la Shoah (en littérature) aux images de violence dans la cinématographie contemporaine, le témoignage de l’expression et de la résistance interroge le théologien. Even if all expression cannot be reduced to a literary and cinematographie esthetic, the latter does not occupy a place of lesser importance in that which reveals the sentiment of man in his adhesion to existence, however elaborated the cry may be that makes explicit and spreads about this expression. Tied to moments of history, these forms of expression manifest them at the same time that they take a distance from them, depicting, in an original way in each work or in each current, this resistance of humanity to that which normally should destroy it. From the Shoah (in literature) to the images of violence in contemporaneous film, the witness of the expression and of the resistance questions the theologian.
 
I. La césure d’Auschwitz
 
 
Parce que jamais l’homme n’avait, à ce point d’organisation, ainsi planifié la destruction de l’homme ni voulu à cet extrême extirper l’impur de l’humanité au nom même de sa vision de l’homme, les camps de concentration ont fait basculer le monde. Plus que les chiffres effrayants des victimes, c’est l’intention de cette planification qui fait vaciller l’univers. Le nazisme n’entendait pas uniquement procéder à une « purification ethnique » mais bien à un remodelage de l’homme lui-même. Plus qu’Å“uvre de racisme envers un peuple, une religion, les camps tentèrent d’exorciser l’étranger dans l’homme.
Comme elle l’avait fait en d’autres périodes de crise et de blessure, notamment après la Première Guerre mondiale ou les campagnes napoléoniennes, la littérature française, dans son expression la plus novatrice, va être transformée avec l’expérience concentrationnaire. Par le témoignage des survivants, par les documents photographiques, une plaie vive s’est ouverte dans l’histoire humaine.
1. Vers une disparition de la littérature
Ainsi que le formule Maurice Blanchot dans la réédition du « Ressassement éternel », la littérature semble ici s’achever définitivement. Ce que symbolise Auschwitz est non seulement une coupure mais bien plus, son achèvement définitif. « Il ne peut y avoir de récit-fiction d’Auschwitz. À quelque date qu’il puisse être écrit, tout récit sera désormais d’avant Auschwitz. » Un texte de 1949, intitulé « La Littérature et le droit à la mort », le rappelait déjà : « La Littérature, comme parole commune, commence avec la fin qui seule permet de comprendre. Pour parler nous devons voir la mort, la voir derrière nous. » L’art disparaît dans la césure des camps de concentration. Il ne peut plus y avoir qu’une littérature, celle de l’impossibilité d’écrire après Auschwitz.
Les mots eux-mêmes se sont en effet pliés à cette entreprise où la vérité de tous a été confisquée par quelques-uns. Et non seulement les mots mais aussi les symboles et les imaginaires. L’art, la philosophie n’ont rien empêché, pire, ils ont parfois collaboré. Les discours ont caché de leurs euphémismes la barbarie des gestes et des planifications. Comment vivre et dire la vie après tout cela sans tomber dans l’insanité des mots vides, dans l’indigence des phrases toutes faites en vue de camoufler cette expérience du mal et du néant ? Le travail artistique semble condamné à n’être plus qu’un divertissement sans poids, un luxe aussi futile que misérable. L’art ne serait alors rien de plus que l’ornement superficiel, l’agrément amnésique de la trop sinistre réalité. Devant un tel scandale d’incompréhension, devant une telle douleur, toute parole n’est-elle pas indécente ?
2. Le Nouveau Roman
L’expérience unique du monde concentrationnaire opère alors comme un révélateur de la crise du langage qui s’annonçait depuis le début du siècle. Une nouvelle approche du récit, de la fiction ou des personnages s’inaugurait avec Proust, Joyce, Kafka ou Faulkner. La remise en cause de l’homme par l’organisation nazie précipite et cristallise l’urgence de cette écriture renouvelée. Même si c’est en filigrane, sans déclaration explicite des auteurs durant bien des années, l’écriture contemporaine va se développer dans sa réponse au symbole d’anéantissement qu’est devenu Auschwitz. Lors de la publication d’« Acacia », en 1989, Claude Simon l’exprime clairement dans une interview à Marianne Alphant : « À mon retour, après m’être évadé, j’ai repris la peinture mais surtout, je me suis mis au dessin. Je copiais des feuilles, une touffe d’herbe, un caillou, le plus exactement possible. (…) J’avais banni de moi toute idée d’art. Plus de cubisme, plus de fantaisie, rien. Les choses. Si le surréalisme est né de la guerre de 1914, ce qui s’est passé après la dernière guerre est lié à Auschwitz. Il me semble qu’on l’oublie souvent quand on parle du ‘nouveau roman’. Ce n’est pas pour rien que Nathalie Sarraute a écrit ‘L’Ere du soupçon’ ; Barthes, ‘Le Degré zéro de l’écriture’. Que des artistes comme Tapies ou Dubuffet sont partis des graffitis, du mur, ou que Louise Nevelson a fait des sculptures à partir des décombres. Toutes les idéologies s’étaient disqualifiées. L’humanisme, c’était fini. Sans doute était-ce ce que je ressentais confusément quand je faisais ces dessins très exacts : il n’y a plus de recours, essayons de revenir au primordial, à l’élémentaire, à la matière, aux choses. Exemple : Ponge. »
Des années 50 à 70, ce courant du Nouveau Roman dans lequel les critiques rassemblent Butor, Robbe-Grillet, Sarraute, Beckett, Simon, Pinget… déploie le nouvel horizon de notre littérature contemporaine. Primauté de l’oralité et de la sensation, saturation de la description, éclatement du personnage, dénonciation du narrateur omniscient, exploration de l’épaisseur du monde sans réduction causaliste : une écriture insolite se développe pour s’ajuster, hésiter, se rétracter, s’égarer, se retrouver. Le lecteur est désorienté par des textes qui n’obéissent plus à la grammaire élémentaire de ses lectures scolaires. Cette écriture qui s’aventure dans le primordial prend à contre-pied tout ce qui chez lui n’a pas encore pris la mesure du bouleversement de notre monde contemporain jailli des camps de concentration.
Face au mal, au non-sens le Nouveau Roman instaure donc une nouvelle perspective critique qu’Alain Robbe-Grillet synthétise dans son article « Nature, humanisme et tragédie « L’anthropocentrisme n’a plus lieu d’être. L’homme ne peut plus prétendre être la mesure du monde. Il est réduit à en être le simple témoin. Il devient vain et illusoire de vouloir récupérer la distance qui existe entre l’homme et les choses. Cette distance est objective. Il n’y a rien à en dire d’autre que de la marquer et de la respecter. Qu’il se vive dans une relation fusionnelle avec la nature ou dans une rupture tragique, l’homme continue à se penser dans l’illusion d’un humanisme où l’univers reçoit de lui son sens. L’homme doit au contraire se contenter de faire le constat de cette distance et l’habiter. Seul, me semble-t-il, l’ouvrage de Guy Lafon, « Le Dieu commun » en tirera tous les fruits pour une nouvelle approche de la question de Dieu.
Première conséquence, le romancier ne peut donc plus rester dans sa tour d’ivoire de l’omniscience. Son statut traditionnel est comme sapé de l’intérieur. Il bascule alors dans son propre récit et devient un personnage parmi d’autres. Plus de toute-puissance, plus de dévoilement magique en final. L’auteur enquête sur des personnages opaques qui échapperont jusqu’au bout au lecteur. Car, deuxième conséquence, surtout soulignée par Nathalie Sarraute, le personnage, tel que le génie de Balzac a su l’inventer, n’a plus cours. La complexité de l’être humain ne peut plus être ramenée à une simple fiche signalétique d’état civil. Tout personnage dépasse l’idée que l’on peut s’en faire. Le lecteur ne cesse d’être maintenu dans un sentiment d’étrangeté vis-à-vis de ceux qu’ils croisent dans la fiction. Parfois seul un accord du participe passé lui permettra, au bout de quatre-vingts pages, d’identifier une identité sexuelle. Indices, symptômes ne perceront jamais totalement l’énigme humaine de l’altérité. Pour finir, troisième conséquence, l’action est elle-même floue, toujours tremblante. La survie d’une conscience claire, lucide qui pourrait engendrer une action constituée, solide, a été détruite par l’expérience de la guerre. Le lecteur est introduit et sans cesse maintenu dans une « inquiétante étrangeté ». L’écriture en devient un but en lui-même, en opposition à une littérature engagée qui n’a toujours pas pris la mesure de ce qui a basculé avec la guerre.
L’incompréhensible doit le rester. Sans tomber dans un symbolisme à déchiffrer, sans chercher à structurer clairement ce qui a été ressenti et vécu dans la confusion, les mots ne se contentent plus d’être de simples « véhicules de concept », ils entrent dans un procès en construction. « L’aventure d’une écriture et non l’écriture d’une aventure » dira Jean Ricardou.
3. Une reforme de l’entendement
En ce sens, la confrontation au mal absolu en restituant au réel sa complexité, en redonnant sa valeur au sensible, inaugure une nouvelle écriture proche des déplacements opérés dans certains courants de la philosophie contemporaine.
Dans la lignée de Francis Ponge, le Nouveau Roman fait entrer le lecteur dans un « parti pris des choses » inaugurant une « nouvelle étreinte » avec le cosmos. Seul un retour à la présence muette et têtue des choses peut régénérer nos mots. En cédant l’initiative au monde, l’homme en reçoit, en retour, un langage qui épouse au mieux l’étrangeté de ce qui lui fait face. L’épaisseur et le poids du monde, loin de l’écraser, lui offrent un accès renouvelé aux choses et aux autres.
En redonnant cette initiative au monde, le lecteur entre dans une attitude phénoménologique, le rendant attentif à la façon dont les choses apparaissent. L’homme ne se contente plus d’être dans le monde, comme l’eau dans le verre, il est au monde. Nous sortons alors d’une écriture hantée par les « arrières-pays » où il faudrait sans cesse chercher le sens réel des événements et des choses. C’est ici et maintenant, dans la relation qui nous établit, que se dit l’homme et le monde. Plus besoin de fuir vers un ailleurs, de chercher dans un déchiffrement symbolique la valeur cachée des êtres et des objets derrière les apparences.
Ce nouveau mode de relation au monde laisse subsister l’altérité. Y apparaissent hommes et objets sans qu’ils soient réduits à une image ou à une représentation, sans prétendre non plus épuiser dans son entier ce qu’ils sont. L’écriture se fait trace. Dans la lignée de Merleau-Ponty, notre connaissance des choses et des gens n’est jamais achevée. Nous ne pouvons jamais atteindre la totalité de la réalité. L’autre reste toujours un étranger irréductible à du connu, à une norme ou à de l’identique.
 
II. Écrire pour résister
 
 
Paradoxalement, l’homme a donc continué à écrire, tel le bavard impénitent de Louis-René Des Forêts ! Quelle légitimité pouvait donc avoir cette écriture. N’est-elle qu’un oubli infidèle à ce qui a inauguré un tel renouveau ? C’est de ce qui a été vécu dans les camps eux-mêmes que va d’abord jaillir cette écriture. Écrire a été une des formes de résistance à l’incompréhensible et à l’insupportable de ce qui se vivait. Parce qu’on y a écrit, pour résister, pour survivre, pour affronter l’oubli, pour transmettre l’incompréhensible, pour laisser une trace.
1. Une écriture de l’urgence
Ce sont les survivants eux-mêmes qui ont fait de l’écriture, un acte de résistance, une survie. Dans ces lieux où il était interdit d’écrire sous peine de mort, ils ont griffonné des feuillets, consigné leurs témoignages, relevé des descriptions. Les autres devaient apprendre ce à quoi ils étaient soumis. Quand le 19 janvier 1945, à Auschwitz, Maurice Goldstein découvre un petit carnet vierge, il commence à écrire tous les jours jusqu’à son retour pour Bruxelles afin de se prouver à lui-même qu’il vit. II ne s’agit pas alors de réfléchir sur l’histoire, d’analyser les rapports humains mais de vivre par l’écriture comme en témoignent le journal d’Ana Novac ainsi que les textes anonymes retrouvés sous le sixième poteau du mirador de gauche ou sous les traverses du butoir ferroviaire du camp. C’est en faisant de son corps une étonnante structure à alexandrins qu’Armand Gatti survivra aux camps comme Paul Celan et tous ces poètes yiddishs dont Rachel Ertel a publié une anthologie.
Après la libération des camps, l’écriture va continuer à être enjeu de survie, pour rompre la solitude, tenter de transmettre l’inimaginable. Nombre tomberont dans l’oubli comme « Sans armes et sans bagages » de Louise Alcan, « Pour que la terre se souvienne » de Léon Wells. À cette période, ces récits troublent trop… Pourtant, quelques-uns, comme « L’espèce humaine » de Robert Antelme, ou « L’univers concentrationnaire » surnageront à la vague indifférence des lecteurs.
Mais il faudra attendre quarante ans après sa première publication afin que « Si c’est un homme » de Primo Levi soit republié et traduit en français. Dans ces ouvrages, écrire est décrire. Loin de toute mise en scène dramatique, du pathétique de la victime ou de la véhémence du vengeur, les récits veulent retracer la vie des camps dans son inquiétante monotonie. Face au mal organisé, jaillit une littérature de l’urgence. Ainsi, chez Primo Levi, l’annotation se fait aiguë, l’observation précise, voire technique. La vie des camps apparaît avec le frottement des ongles des pieds dans les sabots, avec la cuillère qu’il faut fabriquer et protéger, avec son vocabulaire où « jamais » se dit « demain matin », avec l’humiliation ressentie lorsqu’Alex, un kapo, sans même y penser, sans haine, essuie sa main souillée de goudron sur l’épaule de Primo Levi, l’Häftling 174 517…
2. Une écriture de l’innommable
Les mots sont les mêmes mais ils ne recouvrent pas la même réalité. Ainsi le Lager est la faim, les détenus sont eux-mêmes la faim incarnée mais des mots tels que « faim » ou « fatigue » sont des mots libres qui ne peuvent rien dire de ce qui est vécu à ceux qui n’ont pas connu cette faim, cette fatigue. Les mots eux-mêmes sont exsangues : « Nous disons (…) ‘peur’ et ‘douleur’, nous disons ‘hiver’, et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer des mots libres, créés par et pour des hommes libres (…) Si les Lager avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d’une âpreté nouvelle ; celui qui nous manque pour expliquer ce que c’est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon en toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche. » Comme Primo Levi, les survivants sont enfermés dans l’impitoyable séparation du témoin. « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, les muscles ne suivent pas. Les concentrationnaires savent. » écrit David Rousset. « La mort habitait parmi les concentrationnaires toutes les heures de leur existence. Elle leur a montré tous ses visages. Ils ont touché tous les dépouillements. (…) Ils sont séparés des autres par une expérience impossible à transmettre. » L’écriture concentrationnaire entre dans les défis de sa narration : comment exprimer l’inexprimable ? Comment raconter pour témoigner, pour empêcher les bégaiements de l’histoire sans anesthésier les camps dans la banalité ni les enfermer dans une compréhension anesthésiante ? Comment maintenir ouverts le récit et l’écoute, maintenir l’incroyable d’une telle organisation, maintenir auprès de ceux pour qui comprendre revient à justifier que la raison d’être du Lager c’est justement qu’il n’y a pas de pourquoi et qu’il faut y vivre sans réponse, sans explication : « Hier ist kein warum »… ?
3. Une écriture de l’humanité
C’est au cÅ“ur de cette difficulté que des survivants tentèrent de communiquer leur expérience. Bien d’autres de leurs camarades choisirent de ne rien dire ou ne purent le faire. Il fallait s’intégrer, ne plus affronter les soupçons des proches, se préserver pour vivre, porter les deuils qui n’avaient pas été portés « là-bas ». Ces survivants étaient morts dans les camps mais personne ne le voyait… Jorge Semprun le confie dans, « L’écriture ou la vie » : « Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants. » La réalité restait les camps, la nouvelle vie libre ne semblait n’être qu’un rêve amené à se briser au petit matin, comme l’évoque Primo Levi à la fin de « La Trêve ». Écrire au retour pour ceux qui écrivirent relevait d’une terrible exigence. Au-delà du témoignage, du constat, il leur revient d’attester de l’homme qui a résisté à l’extermination nazie, de l’homme qui s’est dressé là même où il était éradiqué.
C’est sous cette exigence radicale que Robert Antelme place son témoignage : « Les héros que nous connaissons, de l’histoire ou des littératures, qu’ils aient crié l’amour, la solitude, l’angoisse de l’être ou du non-être, la vengeance, qu’ils se croient dressés contre l’injustice, l’humiliation, nous ne croyons pas qu’ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication un sentiment ultime d’appartenance à l’espèce. » Il leur revient de dire l’appartenance au genre humain de ceux-là qu’on traitait en larves, isolés dans le monde du mal destructeur où la dernière trace de civilisation avait disparu. L’homme a défait l’homme mais ces survivants veulent attester que l’homme passe l’homme, qu’une humanité a résisté. Sur le chemin de la soupe, Primo Levi initie son camarade français Jean, le Pikolo, au Chant d’Ulysse de « La Divine Comédie ». Les paroles reviennent de mémoire, concernant « tous les hommes qui souffrent, (…) ; (…) elles nous concernent nous deux, qui osons nous arrêter à ces choses-là avec les bâtons de la corvée de soupe sur les épaules. » Les mots s’envolent, répondant à l’hésitation du titre : « Si c’est un homme ». La parole partagée marque le sceau de son humanité comme le geste répété de l’ouvrier Lorenzo, celui à qui il doit « de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. » Écrire ce n’est pas seulement arracher à l’oubli des noms, des visages, mais rétablir l’homme sans les mensonges, les amnésies ou les stéréotypes d’une histoire reconstituée. Écrire répond à l’enjeu spécifique des camps nazis : remodeler l’humanité.
C’est de cette veine qu’est né un second courant, conjointement à celui de la disparition de la littérature. Schématiquement, ce courant s’organise autour de Jean Cayrol. En 1950 il publie « Lazare parmi nous » qui peut être considéré comme le manifeste d’une « littérature lazaréenne ». Y sont regroupés aussi bien des textes traitant des camps que d’autres qui n’en parlent pas. Rescapé de Mauthausen, il scande : « C’est nous les cadavres, ne l’oublions pas » et entend accompagner de son écriture « la nuit blanche de l’humanité » instaurée par les camps de concentration. De ce courant parallèle et antithétique à celui de l’indicible vont se développer les écritures les plus novatrices.
 
III. Les résurrections de Lazare
 
 
Symboliquement pour un auteur, la disparition va être une contrainte d’écriture. Pour lui, « l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenché ». Parce qu’orphelin de parents emportés par « l’Histoire avec sa grande hache », et juif d’une judaïté qui n’est pas une communauté de langage ou de croyance, mais « un silence, une absence, une mise en question », c’est dans l’écriture elle-même que Georges Perec trouve la pulsation de son écriture, son appui au-dessus du vide du commencement. Au vertige du mal, il répond par un vertige formel. À l’absence des noms répond le foisonnement fluorescent des mots : « J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » Il ne s’agit plus pour lui d’écrire à partir d’un avant ou d’un après Auschwitz. Auschwitz s’impose. Auschwitz devient la contrainte de l’art, un art de la mémoire, un art qui arrache au vide tous les arts pour les « fonder » à nouveaux frais sur le trou béant des camps, cette perte irrémédiable qui fait vaciller pour toujours le présent. Ce sont les derniers mots de « La disparition », ce livre entièrement rédigé sans utiliser la lettre « e », contrainte extravagante mais surtout signe de l’absence du « eux » qui disparurent dans la guerre et les camps : « rouvrir au roman l’inspirant savoir, l’innovant pouvoir d’un attirail narratif qu’on croyait aboli. » Au lieu de disqualifier l’art, Auschwitz le mobilise. Perec devient le symbole du tournant des années 80 d’où jaillit une abondante création lazaréenne. Claude Lanzmann, juif comme Perec, offre l’équivalent au cinéma en 1985 avec les neuf heures de témoignage de la « Shoah »… Dans les arts plastiques Christian Boltanski déploie un art de la mémoire sous le masque des ‘Suisses’ tandis que Jean-Michel Alberola fait de la crucifixion l’expression du corps fractionné depuis Auschwitz. Ainsi, selon les termes de Jean-Pierre Salgas, « l’art est devenu le lieu sans lieu de la mémoire de l’extermination, un lieu de mémoire qui maintient la perte à vif dans les musées, les cinémas, les théâtres. Lazaréen de mille façons. »
1. Le transport de la métaphore
À la génération des témoins succède donc celle de la mémoire. Chacun selon son histoire va inscrire la trace de son art dans ce nouvel élancement. Une constante semble traverser la plupart de ces créations pourtant multiples : le recours à la métaphore. Perec dans « W ou le souvenir d’enfance » (1975) enferme dans une île l’exaltante dégradation de l’idéal olympique. En bande dessinée, « La 27e lettre » de Will et Desberg déploie, dans une maison close, la légende fascinante des contes qui ne pourront plus être racontés. Dans son premier roman, « Le maître et le scorpion » (Flammarion 1991), Patrick Séry choisit les échecs, dont les détenus ne sont que des pièces, les tristes « Stuck » ou « Figuren » du vocabulaire concentrationnaire. Arnaud Despléchin, avec « la sentinelle » (1992), met au centre de son film le crâne d’une tête réduite, marque ineffaçable des drames de Yalta. Ces métaphores globales en viennent à tordre les repères habituels et font entrer dans une incohérence devenue cohérente. Le lecteur bascule dans ce nouvel ordre du monde, dans le dérèglement des nouvelles règles des camps de concentration. Parmi toutes ces métaphores, les plus suggestives relèvent du monde animal. Un autre premier roman, celui de Bernard Puech, « Sous l’étoile du chien » (1991) donne la parole à Wolf un chien qui sauva Esther la mère du narrateur, internée à Treblinka. Berger allemand, Wolf règne en maître et donc en homme sur les prisonniers du camp, ces sous-hommes qui eux ne sont plus que des animaux… Dans la deuxième partie de « Voir ci-dessous : amour » écrit par David Grossman, l’humanité est ramenée à un banc de saumons remontant vers sa source. Avec Art Spiegelman, les juifs sont dessinés en souris chassées par les chats nazis, sous l’indifférence active des polonais réduits au statut de porcs. Plus que des masques animaliers, comme avec La Fontaine, dont le détour ne serait qu’un prétexte à une analyse humaine, ces métaphores animales plongent le lecteur dans un jeu de rapports sociaux totalement décalés. La barbarie inhumaine des camps est palpable parce qu’approchée au travers de nouveaux rapports de force, avec leurs lois, leurs cohésions. La vermine n’est plus seulement victime, elle est l’incarnation de cette humanité niée par les « sur-hommes », la logique inversée du nouvel homme. Plus récemment l’album « Déogratias » de Stassen reprendra cette veine pour évoquer les massacres du Rwanda.
2. L’expérience de la forme
La force commune de ces Å“uvres vient aussi de ce qu’elles se construisent en d’étonnantes structures formelles. « W ou le souvenir d’enfance » alterne systématiquement un chapitre d’autobiographie avec un chapitre de fiction et laisse en suspens la page 85 qui ne porte pour toute trace qu’une parenthèse avec des points de suspension. La tension de cette structure croisée transforme le lecteur en un jouet de la violence de l’histoire, comme dans le roman mexicain de José Emilio Pacheco, « Tu mourras ailleurs » (1967), traduit en 1988. « Voir ci-dessous : amour » de David Grossman, traduit de l’hébreu en 1991, ramasse en quatre parties quatre genre littéraire différents. Autobiographie fictive, récit animalier, anti-conte de Schéhérazade, lexique de dictionnaire tentent tour à tour de cerner les récits appropriés, d’épuiser les formes rhétoriques pour dire la Shoah. Le noir et blanc de « Maus », les deux bandes dessinées d’Art Spiegelman, met à nu l’épure des combats animaliers dans un entrelacement des récits au passé et au présent. La table du dessinateur se fait contemporaine des miradors. Le dérisoire s’affronte à l’inéluctable. Même les dialogues sont atteints en des phrases lourdes et lentes d’antépositions. « Maus » dessine le destin tragique, implacable des hommes soumis à des choix imposés. Au théâtre, Jean-Louis Martinelli réécrit le « Calderon » de Pasolini, piégeant son spectateur dans la répétition de l’histoire, entre rêve et réalité. Le mouvement hélicoïdal des scènes débouche sur l’horreur des camps que la distance du narrateur-auteur, joué en 1992 par Charles Gonzalès, ne peut plus commenter. Dans le nouveau spectacle de Robert Lepage, « Les sept branches de la rivière Ota », l’écriture théâtrale choisit d’inventer un spectacle dont la forme change à chaque représentation. Chaque soir le texte perd des fragments de scènes, s’enrichit de nouveaux mots pour se clore en 1996 à Hiroshima. Pour toutes ces Å“uvres, il ne suffit plus de dire ou de témoigner. Leurs formes sont la terrible invitation à vivre une expérience, à endurer une part du terrible des camps. L’Å“uvre se fait dispositif énonciateur emportant en un seul mouvement de vertige la forme, l’histoire et le lecteur.
3. La parole d’un Dieu de présence
Modelée par l’indicible de la souffrance et de l’horreur, l’écriture contemporaine offre une expérience à travers laquelle l’homme découvre une nouvelle perception de Dieu. Ce « concept de Dieu après Auschwitz » qu’Hans Jonas appelle de ses vÅ“ux et auquel se réfère explicitement le dernier roman de Dominique Sigaud « Les innocents », mobilise de jeunes auteurs français dès le tournant des années 90. Sans tomber dans la propagande ni la manipulation, ils entreprennent à leur tour un travail formel pour reconsidérer l’expérience de Dieu sans toutefois tomber dans un réenchantement du monde.
La rédécouverte du baroque, dans la lignée de la littérature latino américaine, offre à une romancière comme Sylvie Germain la possibilité de dire à la fois l’obscur du mal, son cycle infernal et en même temps l’expérience soudainement lumineuse d’un chemin divin. L’absence ressentie de Dieu n’en est pas gommée pour autant ni l’épais brouillard d’une foi qui se cherche. La question du Mal reste centrale, omniprésente, obnubilante. Mais le silence est vécu dans l’attente, une attente habitée, patiente, une attente active. Sous l’influence du journal d’Etty Hillesum et de sa lecture des récits hassidiques, les personnages de Sylvie Germain pressentent qu’ils ont à « aider » Dieu, un Dieu touché par le monde.
À cette lignée baroque, le dramaturge Olivier Py va ajouter l’expérience théâtrale. Ses pièces aident à penser la monstrueuse logique qui travaille de l’intérieur l’Occident, le poussant à bout et l’annihilant dans la consécration d’un ordre supérieur. Ni ressassement d’un passé, déniant tout accès aux nouvelles générations, ni jugement abrupt et distant, dédouanant dans l’oubli les acteurs du passé, ses textes invitent au devoir de la mémoire comme nouveau regard sur l’existence quotidienne. Dieu s’y fait chemin non plus solitaire mais communautaire. Chez Olivier Py l’écriture contemporaine renoue avec un Dieu d’alliance. S’y développe une célébration de la rencontre, une mystique nuptiale où Dieu est déjà en lui-même partage dans la différence. Affrontements aux horreurs du monde, travail de la mémoire et don du pardon, constituent une communauté : la communauté des personnages qui ne cesse d’agréger leurs itinéraires ; mais aussi la communauté des spectateurs pour lesquels le théâtre n’est plus seulement « l’apparoir » mais aussi « l’accoudoir » de Dieu.
L’écriture est le lieu d’une nouvelle expérience où la vie est offerte, repensée sans concéder aux gestes, aux figures disponibles avant l’expérience concentrationnaire. Chacun des auteurs y fait l’expérience d’une parole qui appelle. La relation de Dieu au monde échappe aux schémas habituels de l’émanation ou de la causalité. Le monde est vécu comme le fruit actuel d’une parole de Dieu qui l’appelle à l’existence, une existence nue mais une existence qui est le lieu même de l’humanité. Ainsi se tisse la conversation divine dans les pièces d’un autre auteur, Valère Novarina. À tendre l’oreille, nous sommes traversés par cette nouvelle relation qui se vit entre parole et chair. L’écriture y est « résurrectionnelle » car en lisant ou en écrivant, « il se produit de l’homme, il naît de l’homme en parlant ».
En 1986, Hambourg inaugurait un monument contre le fascisme. La colonne, seul élément de l’ouvrage, disparaît progressivement dans le sol, chaque fois que sa surface accessible est recouverte de signatures. Lorsqu’elle aura disparu, Jochen Gerz son concepteur, sait que les passants auront fait l’expérience, comme nous tous au travers des autres Å“uvres contemporaines, que « rien n’aura eu lieu que le lieu. » â– 
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