Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 63 à 86
doi: en cours

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Résister au mal. Cultures et théologie face au problème du mal

Tome 90 2002/1

2002 Recherches de science religieuse Résister au mal. Cultures et théologie face au problème du mal

Problème du mal et péché des origines

Robyn Horner Monash University, Victoria, Australie
À son niveau le plus fondamental, la doctrine du péché originel se développe en réponse au problème du mal. Elle tente d’expliquer pourquoi les choses « sont ce qu’elles sont », pourquoi il y a du mal dans le monde, pourquoi l’humanité semble condamnée à prendre part à ce mal. C’est en contexte principalement chrétien que la doctrine reçoit sa forme articulée, quoiqu’elle puise aussi dans la tradition juive (avant tout dans ce que cette tradition dit d’Adam et Ève) et dans la culture païenne. Et quoique son but soit de s’accommoder de la condition humaine, elle est formulée dans une perspective selon laquelle le mal n’a pas le dernier mot. Pour croire en l’existence d’un péché des origines, on doit d’abord croire au pouvoir de la grâce, et l’on ne peut y croire qu’en croyant de manière simultanée que le mal n’a pas son origine en Dieu. At its most fundamental level, the doctrine of original sin was developed in answer to the problem of evil. It tries to show why things « are as they are », why there is evil in the world and why humanity seems to be condemned to take part in evil. It is mainly in a Christian context that the doctrine receives its articulated form, even though it also searches in the Jewish tradition (above all in what the tradition says of Adam and Eve) and in pagan culture. And even though its end is to accommodate itself to the human condition, it is formulated in a perspective according to which evil does not have the last word. To believe in the existence of a sin from the beginning, one should first believe in the power of grace, and one can not believe in it but by believing simultaneously that evil does not have its origin in God.
À son niveau le plus fondamental, la doctrine du péché originel se développe en réponse au problème du mal. Elle tente d’expliquer pourquoi les choses « sont ce qu’elles sont », pourquoi il y a du mal dans le monde, pourquoi l’humanité semble condamnée à prendre part à ce mal. C’est en contexte principalement chrétien que la doctrine reçoit sa forme articulée, quoiqu’elle puise aussi dans la tradition juive (avant tout dans ce que cette tradition dit d’Adam et Ève) et dans la culture « païenne » [1]. Et quoique son but soit de s’accomoder de la condition humaine, elle est formulée dans une perspective selon laquelle le mal n’a pas le dernier mot. Pour croire en l’existence d’un péché des origines, on doit d’abord croire au pouvoir de la grâce, et l’on ne peut y croire qu’en croyant de manière simultanée que le mal n’a pas son origine en Dieu [2]. En nombre de ses versions, la doctrine exige qu’on donne sens historique au mythe d’Adam et Ève (malgré les nombreuses réélaborations qui éliminent tout besoin de se fonder sur la lettre du récit). Si le mal ne vient pas de Dieu, en effet, il doit avoir une origine historique. Or si cette origine est historique, on doit aussi reconnaître qu’elle remonte en deçà de toute mémoire. Et dès lors, c’est à rendre compte d’une origine double que la doctrine vise : d’une origine divine et donc totalement bonne, mais aussi d’une corruption originelle qui renvoie à une seconde origine sans que celle-ci puisse avoir raison de celle-là. Le mal qui précède mon commencement, et qui est « originel » en ce sens, doit avoir son propre commencement dans une origine distincte de Dieu. Nous nous fixerons ici deux buts. D’une part, reconsidérer à nouveaux frais ce que « péché originel » veut dire, et ce en des contextes culturels et religieux qui privent de plus en plus la doctrine de toute signification et de toute cohérence. D’autre part, demander si une telle doctrine constitue une réponse adéquate au problème du mal.
 
I
 
 
Péché originel ? Pour tenir un tel langage de manière claire, il faudra toujours faire mémoire des articulations distinctives que l’histoire a prêtées à cette doctrine. Dans la théologie occidentale, le premier à « définir » abondamment le péché originel fut Augustin. Le péché originel, selon Augustin, est un acte posé par une volonté libre. Cet acte « obscurcit et affaiblit » la nature humaine. Il nous rend coupables et soumis à punition (le concile de Carthage dit avec insistance que notre mort constitue cette punition). Il constitue réellement le péché, même si c’est par voie de participation seulement, en tant que nous sommes Adam [3]. C’est un acte volontaire (« péché originel originant », le péché d’Adam) qui se perpétue inévitablement dans une volonté affaiblie (« péché originel originé », le péché originel en nous) [4]. Et chez Augustin, le défaut causé par cet acte – la concupiscence – tend à être identifié avec le péché originel lui-même [5]. Une seconde interprétation occidentale est celle d’Anselme : le péché originel fait que nous sommes privés de la « justice originelle », et cette privation représente plus qu’un acte positif de la volonté, mais ne représente pas moins [6]. C’est l’interprétation que Thomas d’Aquin fait sienne et développe. Selon Thomas, le péché originel a une réalité formelle (l’humanité est privée de la grâce) et une réalité matérielle (le désordre règne sur sa concupiscence). La concupiscence comme telle est totalement naturelle. Elle est désordonnée, parce que l’homme a perdu la justice originelle. Mais chez Thomas, cette perte ne reçoit pas l’énorme charge morale qu’elle avait reçue chez Augustin [7]. L’homme est intrinsèquement coupable en vertu de la solidarité de tous avec Adam [8].
Il est bien connu que les décrets du concile de Trente opèrent une fusion partielle des deux approches. Le péché originel – la désobéisssance d’Adam – prive Adam de sa « justice » et en prive tous ses descendants ; ceux-ci participent tous de manière personnelle à ce péché qui fait aussi partie de leur héritage biologique et spirituel, et qui affaiblit leur libre arbitre. Le baptême est seul remède au péché originel. Mais il ne sauve pas de la concupiscence : il aide seulement à lui résister [9]. Après Trente, la doctrine reçoit une unique inflexion majeure : ce n’est pas seulement la « justice originelle » qui est perdue en raison du péché d’Adam, mais aussi la grâce sanctifiante [10]. Le Catéchisme de l’Église Catholique reprend l’approche tridentine [11], mais avec des insistances à lui. La responsabilité du démon à titre de dernier responsable du mal est soulignée, et le texte contient un récit de la chute des anges [12]. Le contresens sur Romains 5,12, perpétué à Trente, est ici corrigé. On tente de prendre en compte les résultats de l’exégèse critique de la Genèse – ou plus exactement, on tente de reconnaître le genre littéraire du texte tout en maintenant son interprétation littérale [13]. La position officielle du catholicisme, au début du XXIe siècle, peut se résumer comme suit : le mal a son origine dans la conduite des premiers hommes, eux-mêmes influencés par des créatures angéliques déchues ; le péché originel fait perdre la justice originelle (c’est le péché originel proprement dit) et cause une infirmité (la concupiscence) ; cette perte et cette infirmité sont perpétuées par la voie d’une « propagation » elle-même non définie. Dans le CEC– donc un texte publié pour rappeler les enseignements essentiels de l’Église –, origine et conséquences du problème du mal sont choses claires [14].
La doctrine du péché originel a ses avantages – elle permet d’affirmer que le mal a son origine en l’homme et qu’il a un commencement dans l’histoire. Prise en sa totalité, toutefois, ce n’est pas un chef-d’Å“uvre de cohérence. Elle invoque à la fois héritage inévitable et responsabilité personnelle (culpabilité personnelle, même). Elle fait appel à un mythe tout en demandant qu’on lui reconnaisse une réalité historique. Elle parle d’une concupiscence dont il faut dire, à la fois, qu’elle est entièrement naturelle et qu’elle est conséquence du péché. Elle parle de blessures, à la fois spirituelles et naturelles, dont il faut dire qu’elles sont transmises par voie biologique. Elle parle enfin d’un Dieu qui n’est pas responsable du mal, d’un Dieu pourtant qui a fait des créatures (des anges-démons, des serpents ou des humains, peu importe) capables de mal vouloir et de mal faire. L’idée de péché originel répond à des questions totalement justes et appropriées sur l’origine du mal et notre sentiment que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être, mais la réponse est aussi contradictoire que les mystères qu’elle veut mettre en perspective. RicÅ“ur nous avertissait que « rien n’est plus rebelle à une confrontation directe avec la philosophie que le concept de péché originel, car rien n’est plus trompeur que son apparence de rationalité » – mais nous ne sommes pas sûrs que les apparences elles-mêmes soient rationnelles [15]. D’où de nombreuses tentatives de réinterprétation, surtout par des théologiens catholiques de l’après Vatican II [16].
L’une des grandes forces de la doctrine du péché originel est qu’elle met en lumière une composante très élémentaire de l’expérience humaine. Peu nombreux, en effet, ceux qui contesteraient que nous avons partie liée avec le mal d’une manière qui semble excéder (ou précéder) la somme des actes mauvais commis par chacun. Et pourtant, l’une des raisons qui font du péché originel une doctrine si incompréhensible est qu’elle ne met pas vraiment bien en lumière le contenu ou l’identité de cette expérience. Ce que le théologien définit sous le nom de péché originel fait écho à une expérience humaine des plus générales, celle de l’« aliénation », telle que J. Macquarrie la décrit à gros traits, mais cet écho ne justifie pas le passage de l’expérience à la doctrine [17]. Pour le dire plus clairement, il y a un hiatus entre l’expérience et sa formulation doctrinale, et c’est le hiatus qui sépare « concupiscence » et « péché originel ». Et même si Rahner nous met en garde (avec quelque ironie peut-être) contre toute identification absolue du « concept théologique révélé » et de l’« expérience humaine immédiate », il semble bien que l’idée de péché originel ne peut être raisonnable à moins de supprimer le hiatus [18]. Si le péché originel doit conserver un sens pour nous, s’il doit vraiment servir à répondre au problème du mal, alors il doit certainement faire partie de notre condition d’une manière qui se prête à observation et définition. En d’autres termes : ce dont nous avons besoin en premier lieu est une phénoménologie du péché originel.
 
II
 
 
Comment le péché originel peut-il devenir objet d’expérience ? Selon la perpective augustinienne, ce péché advient dans la volonté (dans le cas d’Adam) ou réside en elle (dans notre cas) ; on pourrait donc attendre qu’il se manifeste à une analyse précise du vouloir comme ce qui met en péril la relation de l’homme à Dieu. Il y a toutefois une difficulté : c’est seulement après l’irruption de la grâce que le péché originel peut être défini comme tel et recevoir sa place dans une topographie de l’expérience ; l’homme en état de péché originel, en effet, ne se préoccupe pas de ce péché en tant que péché. Tout ce que nous pouvons examiner se ramène donc à l’expérience de la concupiscence, que la théologie catholique n’identifie certes pas au péché originel, mais qui peut ouvrir un point de vue et permettre au péché originel d’apparaître comme tel. L’expérience de Paul et celle d’Augustin fournissent de parfaits exemples. L’un et l’autre parlent d’une division intime, d’une faiblesse du vouloir qui les rend incapables de faire le bien alors même qu’ils ont reconnu ce bien. Paul se lamente (Romains 7,15 ss) : « Ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais, d’accord avec la loi, qu’elle est bonne ; en réalité ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi (…) Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir » [19]. Dans une série de remarques sur la tentation, Augustin fait les observations suivantes : « … moi aussi, je laisse mes pas s’attacher [aux beautés du monde]. Mais toi, tu les dégages, Seigneur ; (…) Oui, je me laisse prendre misérablement, et toi tu me dégages miséricordieusement, parfois sans que je le sente, parce que j’étais tombé d’une façon assez hésitante, parfois avec douleur, parce que déjà j’étais attaché » [20]. Ces expériences sont résumées dans un passage de Gaudium et Spes, avec vigueur et presque poésie :
« Les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le cÅ“ur même de l’homme. C’est en l’homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre division… » [21]
Chacune de ces descriptions laisse pressentir l’existence de plus que les actes peccamineux individuels, et nous imaginons volontiers le péché originel à leur lumière, comme un état où la faiblesse du vouloir prévaut, où la personne agit à l’encontre du bien et où elle se retrouve surprise par ses choix mauvais [22]. Or si ces expériences doivent être intégrées à une lecture chrétienne du moi, c’est (dit la théologie catholique) à titre d’expériences de la concupiscence.
Parler de concupiscence, c’est parler d’une tension qui reflète une division intime ; dans de nombreux essais théologiques récents, cette tension est comprise dans le cadre général d’une logique de la nature humaine. Chez Rahner, par exemple, la concupiscence joue un rôle quasiment existential :
« Dans le processus au cours duquel elle se développe, la personne rencontre la résistance d’une nature qui lui est donnée antérieurement à sa liberté, et elle ne parvient pas à faire que tout l’homme réalise et exprime sans reste ce que l’homme aperçoit au fond de sa personne. Une grande partie de l’homme demeure toujours impersonnelle, sa décision personnelle ne peut pas la pénétrer et l’illuminer, elle reste pâtie, elle n’est pas Å“uvre de liberté. C’est cette tension entre personne et nature, une tension qui ne naît pas de la finitude humaine – de la tension entre essence et existence et de la distinction réelle entre facultés – mais plutôt de la tension entre matière et esprit, que nous nommons concupiscence au sens théologique. » [23]
Cette analyse s’accorde en partie avec l’interprétation psychanalytique qui voit la concupiscence émerger de la tension freudienne entre le conscient et l’inconscient, ainsi chez Sharon MacIsaac [24]. On la retrouve aussi dans certaines interprétations évolutionnistes du péché originel. Gabriel Daly, par exemple, parle de la transition entre conscience animale et conscience humaine comme impliquant un sentiment de chute :
Le passage de l’inorganique à l’organique avait fait apparaître la souffrance. Mais passer d’une animalité prérationnelle et inconsciente à un être en qui l’évolution devient culturelle, cela devait faire apparaître une possibilité plus inquiétante encore : celle d’infliger gratuitement la souffrance…. Il n’est pas étonnant que l’homme, lorsqu’il cherche à comprendre tout ce qui s’est passé depuis son hominisation, en parle en termes de chute [25].
Si Daly a raison, si l’être humain conscient de soi doit encore trouver des accomodements avec ce qui l’a fait monter d’une vie gouvernée largement par l’instinct, alors la concupiscence, tout comme le péché originel, pourrait être décrite dans les termes d’un tel combat. Mais il est plus significatif ici que la concupiscence puisse être décrite comme un « vivre avec le fait de la chute » : que l’expérience de la concupiscence se fasse toujours en une situation d’être chu, qu’il y ait ou non référence à une chute. Nous ne sommes pas loin de la Verfallenheit heideggerienne et de son analyse d’un être-chu, lequel ne renvoit, on le sait, à aucune chute théologique [26].
Dans une des plus intéressantes réappropriations contemporaines de la doctrine du péché originel, Stephen Duffy déroule un fil de la même bobine en s’appuyant sur les textes de Kierkegaard sur l’angoisse. « Le point central ici », observe-t-il, « est que l’humanité est chargée d’une insécurité ontologique élémentaire et d’une angoisse qui naît de la liberté elle-même – celle-ci étant une capacité d’autotranscendance » [27]. Selon les mots de Kierkegaard (sous la signature de Vigilius Haufniensis), « l’angoisse rend la liberté possible » [28]. Une tension fondamentale est donc caractéristique de la vie humaine [29]. Empruntant aux travaux de Sebastian Moore, Duffy poursuit son analyse en demandant si l’idée de la chute représente la naissance de la conscience. Alors que le contexte, aussi bien chez Moore que chez Duflfy, est primordialement psychologique, il est bien évident qu’une telle interprétation a aussi gagné un poids de signification dans le champ de la philosophie récente de la signification et du langage ; on nous y dira, notamment, que rien n’est « avant » la pensée, comme il n’y a rien hors texte. L’expérience est celle d’une présence toujours déjà brisée, ou d’une vérité arrivée trop tard [30]. Retournons à Duffy. Il ne décide pas clairement s’il renvoie à la concupiscence ou au péché originel – mais quand il observe que « l’expérience du mal est le prix à payer pour que le Je s’éveille », il semble bien qu’il passe ici de l’un à l’autre. Et dans ce qui suit, il devient clair qu’il identifie concupiscence et péché originel. Ainsi : « Le caractère onirique de la réalité réelle est la triste condition de péché originel…. » [31]. Après avoir examiné certains travaux récents sur la réalité sociale du péché, il persiste : « péché originel est le nom de code d’une mise en situation, une condition existentielle involontaire, naturelle aux humains dans la mesure où ce sont des créatures désordonnées et incomplètes » [32]. Et il procède alors à une dernière affirmation : « … Le péché originel est une indéracinable propension ou complicité, c’est un sombre involontaire (sic) au cÅ“ur de la volonté, qui échappe à toute conceptualisation claire et qui, s’il devient presque volontaire, le fait sur le mode d’une conspiration de l’impuissance et de la couardise contre le développement harmonieux de l’homme ». Chacun est simul justus et peccator [33]. Aucun doute : concupiscence et péché originel sont pour lui une seule et même expérience. C’est la conclusion de Luther, qui y parvenait en suivant un autre chemin.
Insister sur le phénomène de la concupiscence, c’est faire en sorte que le péché originel apparaisse comme le même phénomène qu’elle ; ou plus exactement, si l’on suit Duffy, faire en sorte qu’aucune distinction n’apparaisse entre les deux. Tension et division internes, incapacité à choisir la vie bonne, vie vécue dans l’après des choix mauvais, participation à un monde toujours déjà « tombé » : ces facteurs sont devenus plus que les conséquences du péché originel, ils sont l’expérience même de ce péché. De manière surprenante, nous ne sommes pas loin, ici, de l’interprétation personnaliste, dans laquelle le péché originel n’est rien d’autre que le fondement du péché actuel (ou, en termes kantiens, sa condition de possibilité [34]). D’un autre côté, nous ne sommes pas non plus très loin d’une perspective thomasienne puisque chez Thomas, quoiqu’il y ait distinction entre péché originel et concupiscence, le péché originel trouve sa matière dans les désordres de la concupiscence [35]. Identifier les deux est pourtant difficile. D’un point de vue doctrinal, il y a difficulté parce que l’identification conduirait à rendre Dieu responsable du péché et du mal commis par l’homme. Si concupiscence et péché originel étaient une seule et même réalité, et si la concupiscence était part de notre nature, alors c’est Dieu qui aurait fait de nous des créatures virtuellement incapables de ne pas pécher.
En termes phénoménologiques, fondre les deux en un ne présente aucun problème ; mais s’il faut les distinguer, alors l’incapacité de parvenir à une telle distinction par les moyens de la phénoménologie est elle-même un vrai problème. On peut penser, en effet, que l’examen de la concupiscence, lorsqu’on le mène à partir d’une étude de l’être-chu, n’aide pas à clarifier la phénoménalité du péché originel – ou qu’elle ne sert qu’à fournir des réponses qui négligent des points majeurs de la tradition catholique [36]. Il est pourtant une autre approche possible. En présentant l’analyse en termes de concupiscence, j’ai commencé par l’insistance d’Augustin sur l’infirmité du vouloir. Mais si l’on commence par où commence Thomas, la perte de justice originelle (ou de « grâce sanctifiante »), on parvient à des résultats différents. Mon but n’est pas de spéculer sur l’état paradisiaque d’Adam : ce ne serait guère utile, et cet élément de la doctrine appellerait sans doute des reformulations. Je me concentrerai donc sur la relation entre péché originel et concupiscence en demandant ce que celle-ci reçoit de celui-là.
 
III
 
 
Lorsqu’on arrive au point où péché originel et concupiscence semblent nous être donnés comme un seul et même phénomène, on peut présumer que quelque élément du péché originel, dans l’affaire, est resté indéfini ; et c’est cet élément que Thomas désigne de manière négative. Mais ne se place-t-on pas alors dans une perpective que le christianisme contemporain aura du mal à faire sienne ? Dans la perpective thomasienne, Dieu ne prive pas seulement l’homme de grandioses qualités « préternaturelles », mais c’est de la grâce qu’il le prive ; et qu’on utilise ou non toutes les divisions de la scolastique et de la néo-scolastique, la grâce est le don que Dieu fait de lui-même au croyant. Une telle perspective, bien sûr, dépend de la lecture historicisante du récit d’Adam et Ève : elle n’est intelligible que dans les termes d’une punition infligée pour un acte spécifique. Il est peut-être possible de croire en un Dieu qui punit en se retirant ; et il reste encore des chrétiens pour le croire, et disposés à justifier cette croyance au moyen de l’analogie des parents qui punissent un enfant pour son bien. Il semble cependant que la théorie ne s’harmonise pas avec d’autres affirmations traditionnelles, qui insistent sur l’offre perpétuelle que Dieu fait de lui-même même si cette offre contrevient à nos idées communes de la présence et de la connaissance, et même si l’offre peut n’être pas acceptée. Pour une intelligence fructueuse de la relation entre nature et grâce, particulièrement pour sa conception de l’auto-communication divine comme « existential surnaturel », faisons encore appel à Rahner [37]. Sa vision, qui englobe création et salut comme moments de l’auto-expression divine, pourrait bien nous fournir la base sur laquelle proposer une autre interprétation, et une interprétation cohérente, de la « perte de justice originelle ». Plutôt que de se concentrer sur les manques consécutifs au péché originel, disons donc qu’une meilleure approche consistera à distinguer ce qui distingue positivement concupiscence et péché originel. Si la concupiscence n’est pas le péché originel, si elle est un phénomène qui demeure après le baptême, alors il semble qu’elle soit accompagnée par la grâce, et plus, par l’accueil actif de la grâce. La bonne perpective est sans doute celle qui définit à la fois concupiscence et péché originel en les référant aux orientations de la personne humaine et non pas aux dons et retraits divins.
Ce qui manquait, dans les tentatives d’interprétation de la concupiscence que j’ai résumées, était l’expérience de la grâce (i.e. l’offre de Dieu par Dieu telle qu’acceptée par l’homme dans et avec le pouvoir de la grâce) : l’expérience qui permet de distinguer la concupiscence du péché originel. (Cela renforce, incidemment, l’idée selon laquelle le péché originel ne peut être connu que par grâce, i.e. à la lumière du salut advenu en Jésus-Christ [38].) Nous ne disons pas pour autant que la grâce est phénoménalement disponible pour garantir la distinction. Nous dirons, en fait, qu’une telle distinction n’est jamais disponible dans l’ordre des phénomènes – et que pour leur plus grande part, péché originel et concupiscence apparaîtront toujours, en eux-mêmes et par eux-mêmes, comme un unique phénomène.
Jean-Luc Marion défend la possibilité de phénomènes religieux, décrits comme des phénomènes qui débordent, par excès, la conscience à laquelle ils sont donnés [39]. Or même si un tel phénomène nous était donné, nous ne serions jamais capables de le reconnaître comme phénomène religieux, en raison même de sa nature excessive. Nous nous retrouverions face à une césure, ou une interruption d’expérience, laquelle requerrait une interprétation. La grâce de fait ne se donne pas à connaître (à titre d’objet ou de noème) comme grâce dans le présent où elle est concédée ; là où l’on reconnaît qu’il y a grâce, c’est sur la base d’une décision : du risque pris par un croyant qui décide de parler de grâce [40]. Une expérience de la grâce permettant de distinguer concupiscence et péché originel ne pourra jamais posséder le type de visibilité sur lequel fonder la distinction. Et si c’est le cas, la seule manière de dissocier concupiscence et péché originel est sans doute la confession de foi, telle qu’elle s’exprime performativement dans le baptême. En d’autres termes, ce n’est pas le contenu d’expérience qui fait la différence : c’est le cadre d’expérience. Malgré la différence de contextes philosophiques, nous maintenons ainsi, pour l’essentiel, la position thomasienne. Lorsque Thomas utilise le langage d’une ontologie de la nature, une interprétation contemporaine s’exprimera en termes plus existentiels et plus relationnels. L’homme se libère du péché originel lorsqu’il « connaît » Dieu ; et connaître Dieu, c’est prendre une décision de foi.
Penser en une telle perspective nous conduirait à esquisser comme suit la doctrine du péché originel. Au cÅ“ur de la tradition chrétienne, il y a un Dieu totalement et infiniment disposé à se donner à l’homme et au monde : ce qu’on appelle la « grâce originelle ». Mais nous sommes des créatures auxquelles il est nécessaire de grandir en une expérience nécessairement pénible – ainsi que le disent un Irénée ou un Grégoire de Nysse [41]. Nous vivons dans un « être-chu », qu’il y ait chute effective ou non. La tradition maintient que la création est accomplie lorsque l’homme prend connaissance de son créateur, mais cette relation ne peut advenir que dans l’élément de la liberté ; et c’est dans cette liberté que réside, pour l’homme, la possibilité du mal. Parvenir à la conscience de soi et à la conscience morale, cela engendre la concupiscence, c’est-à-dire la tension qui accompagne toute libre responsabilité ; l’expérience de l’être-chu accompagne nécessairement l’accès à la conscience et à la responsabilité. Parler de péché originel n’est pas vraiment parler d’un état de péché, c’est parler d’un « état d’orientation » : puisque la « matière » du péché originel, comme nous l’apprend Thomas, est une concupiscence qui n’est pas intrinsèquement pécheresse. Une telle orientation est privée de grâce, non pas parce que Dieu a mis un terme à son infinie disponibilité, mais parce que la personne ne s’est pas encore orientée vers la grâce [42]. Dans les termes de Sebastian Moore, « l’expérience du péché originel se produit quand le soi se dérobe à sa tendance primordiale, qui est une tendance vers un mystère ultime, et s’enferme dans une ipséité absolument isolée » [43]. Le vouloir est alors le siège d’une résistance à Dieu, une résistance qu’il faut moins considérer comme une série d’actes que comme un débat « dégracié » de l’homme et de la concupiscence qui l’habite [44]. Si l’on dit que le péché originel est bien un péché, toujours à la suite de Thomas, c’est parce qu’il s’oppose à ce que Dieu veut pour l’homme, encourant de la sorte une réelle culpabilité. La question n’est pas celle d’un acte pécheur ponctuel, mais celle d’une orientation de toute la personne. Et la possibilité du salut vient lorsque la grâce christique permet d’en finir avec cette orientation fondamentale.
 
IV
 
 
L’esquisse proposée suggère des réinterprétations tout en faisant appel à de nombreux motifs traditionnels, et ne représente donc pas une théorie radicalement nouvelle. L’élément nouveau est la combinaison des divers motifs, et il reste à l’articuler plus précisément à la lumière de chaque fait doctrinal. Dans le contexte de la présente étude, il peut être utile de citer après notre esquisse les onze éléments que Neil Ormerod considère, dans Grâce et disgrâce, comme les traits essentiels de la doctrine :
  • Le péché originel est ce dont Jésus nous sauve.
  • Le péché originel est distinct du péché personnel.
  • Le péché originel concerne notre nature prise en totalité.
  • Le péché originel implique la culpabilité.
  • Le péché originel est transmis « par propagation et non par imitation ».
  • Le péché originel est lié à notre vision du baptême, et donc de l’Église.
  • Le péché originel doit aujourd’hui être interprété indépendamment de l’hypothèse monogéniste.
  • Dieu n’est pas à blâmer pour le péché originel.
  • Il faut rendre intelligible le « mythe de l’âge d’or ».
  • Il faut rendre intelligible le rôle du Satan.
  • Toute interprétation doit avouer à quel point il est difficile de parler de l’origine du mal, qui constitue un mystère [45].
L’ébauche que nous avons proposée semble répondre aux requêtes d’Ormerod. Mais il reste des questions à poser sur la transmission « par propagation et non imitation » (puisque nous définissons le péché comme le « non encore être tourné vers la grâce »), sur le mythe de l’âge d’or et le rôle du Satan, et enfin sur l’origine du mal, surtout dans la mesure où se pose la question de sa base historique.
S’il est exact que le péché originel peut être défini comme un « non encore à être tourné vers la grâce », comment en parler dans les termes d’un héritage ? Pourquoi et comment héritons-nous d’un vouloir plus détourné de Dieu que tourné vers lui ? L’héritage du péché originel est fréquemment conçu en référence à un commencement historique, mais c’est précisément sur ce point que la doctrine traditionnelle devient inutilisable. Il ne faut certainement pas nier l’importance du mythe comme transmetteur de vérités symboliques : le mythe adamique a une immense importance en tant qu’il innocente Dieu du mal. Mais il reste que les récits bibliques de la création et de la chute ne peuvent plus rendre les services qu’ils rendaient, car le commencement et l’origine de l’homme doivent nous demeurer cachés. S’il y a aujourd’hui crise de la foi, c’est une crise que la foi a toujours connue : crise des origines, aveu que la foi ne peut reposer sur aucun autre fondement qu’elle-même, aveu désormais axiomatique que l’origine est toujours cachée, et donc inévitablement diffractée [46]. Si le problème du mal est complexe, c’est que son origine, elle aussi, est cachée, même si le mythe nous sert à en représenter le commencement et à nous convaincre que nous sommes parties prenantes de ce commencement.
Même si l’on concède que le mal procède d’actes d’hommes, d’immenses questions demeurent, suscitées par les souffrances qui n’ont pas leur cause dans l’homme et adviennent cependant avec ce qui ressemble à une « permission » divine. À la lumière de la grâce, la doctrine du péché originel nous permet d’explorer les fractures dont souffre la nature humaine, avec sa capacité de bien faire et de mal faire. Mais elle a aussi été utilisée pour rendre compte du mal naturel ; et le mythe adamique permet une telle utilisation, dans la mesure où il maintient, étiologiquement, la solidarité de l’humanité et de la création tout entière (l’équilibre de la terre est perturbé en raison du péché des hommes), quoiqu’il ne permette pas d’en finir avec les mystères de la souffrance et du mal. Après tout, lorsqu’Adam et Ève mangent du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils n’ont pas encore mangé du fruit de l’arbre de vie, qui leur aurait permis de vivre pour toujours : la mort leur reste encore possible, même si de nombreux courants traditionnels tiennent que la mort a été causée par le premier péché [47]. En d’autres termes, un élément demeure qui ne peut être expliqué par seul recours aux responsabilités de l’homme. Il y a certes une lecture « dure » du péché originel, qui annule la distinction entre mal moral et souffrance causée par la nature de telle manière que le péché originel devient cause du « mal » naturel lui-même [48]. Une telle lecture, dans la tradition chrétienne, offusque peut-être quelque chose que la tradition juive autorise : la possibilité que l’origine dont nous nous réclamons dans la foi puisse être responsable de la souffrance et de l’imperfection, d’une manière telle que nous ne pouvons espérer en avoir l’intelligence [49]. Il est évidemment possible de différer nos solutions et de croire à l’existence d’un principe mauvais, mais cela ne fait que remettre à plus tard la question des responsabilités (sauf, bien sûr, si l’on embrasse un système dualiste dans lequel le Mauvais principe est égal au Bon principe). Le Satan qui fait son apparition dans le livre de Job est malgré tout un serviteur de Yahvé [50]. Et même si une abondante spéculation démonologique s’est fondée sur ce texte, même le CEC affirme clairement le statut de créatures des démons : ultimement, ils viennent de Dieu [51].
Résistons à l’envie d’identifier le point de départ du péché tout en reconnaissant que la théologie chrétienne dépend à bien des égards des idées de commencement et de fin historiques. S’il devait y avoir eu un « premier péché », l’identification de ce péché n’aurait en fait aucune pertinence : essayer de le découvrir serait aussi impossible que toute tentative qu’on puisse faire pour localiser le premier péché commis par qui que ce soit. On peut avancer que l’intensité du mal est allée crescendo avec le passage du temps, et que cela renvoie à une catastrophe individuelle. Mais on peut aussi avancer (c’est un peu ce que l’on trouve chez James Forsyth lorsqu’il traite du débat propagation vs imitation) que si l’on croit en une évolution de l’humanité en direction d’un terme voulu divinement, on doit aussi croire en un constant crescendo du bien [52]. L’Eden et sa perfection peuvent être placés au commencement, on peut les placer à la fin : les deux lectures de l’Histoire sont possibles [53]. L’important, en tout cas, semble clair : tout en respectant la nature radicalement historique du christianisme, nous refuser à saisir l’origine et à localiser le début du mal. Le fait du mal n’a pas besoin d’acquérir formellement le caractère d’un existential voulu par Dieu pour être accepté comme un trait du réel que nous ne pouvons espérer comprendre.
 
V
 
 
Non seulement mon esquisse omet délibérément l’idée d’un premier acte pécheur, mais encore elle tait toute identification du péché originel avec le « péché du monde », toute idée du péché originel comme situation. Les tentatives de réélaboration situationniste du péché originel contiennent généralement l’idée qu’un épisode pécheur originel est nécessaire au fonctionnement de la machine. Ainsi Rahner :
« Dans l’histoire de cette ’situation’ où chacun d’entre nous Å“uvre à son salut, ou à sa perte, dans des conditions de liberté personnelle, il doit nécessairement y avoir eu une phase de transition dans laquelle une humanité totalement innocente est devenue une humanité vivant en une situation déterminée en quelque mesure par l’existence de la faute. Il faut qu’il y ait eu une telle transition, puisque le ’péché du monde’ (Jn 1,19 ; 16,8 ; Rm 5,12, etc.) est là et qu’il n’a pu provenir de l’acte créateur de Dieu, mais seulement de la liberté humaine. Puisque tous les hommes ont besoin d’être sauvés, cette transition a dû prendre place au tout premier commencement de l’histoire humaine » [54].
Une telle interprétation recoupe d’une certaine manière la description de la « chute évolutionniste » par Daly (même si ce dernier l’élabore dans un sens plus positif). Il ne me semble pas nécessaire, toutefois, de postuler l’existence d’une transition fondatrice d’une situation pécheresse. (Qu’il soit possible ou non de parler d’une émergence collective de la conscience est une autre question, qui pèse d’ailleurs sur notre reconnaissance des situations de péché.) Je ne m’intéresse ici au péché originel qu’en restreignant l’analyse à la libre négociation de tout homme avec sa liberté, et cette négociation est historique pour la bonne raison que nous avons tous chair dans l’histoire. Le péché originel n’est pas le péché du monde, parce que le péché du monde est du péché actuel, même si ses frontières ne sont pas claires. Mais le péché originel a bien sa dimension collective. Elle réside, encore une fois, en une orientation. Pour celui qui ne connaît pas la grâce – de quelque manière qu’on définisse cette inconnaissance, et je ne voudrais pas en proposer une définition trop étroite –, l’existence se ramène au travail de la concupiscence, et la réalité du mal peut sembler avoir le dernier mot. Comme les personnages de Sartre, les hommes semblent participer à huis clos à une réalité qui a les apparences du mal sans fin, et le fait est aggravé par la vie sociale [55]. C’est tout ce qu’il y a, il n’y a rien d’autre, nous mourrons tous [56]. Dans une perspective de grâce, en revanche, péché et mal abondent mais ne sont pas le tout. Pour celui qui accepte la grâce, l’amour devient plus fort que la mort. Nous ne comprenons pas pourquoi il y a souffrance et mort, mais nous croyons (et parfois espérons contre toute espérance) que le bien aura le dernier mot, et qu’il y a du sens même là où le non-sens semble prévaloir [57]. Telle est la nature de la foi chrétienne en la résurrection.
Pour en revenir à la question du péché originel comme péché héréditaire, je ne crois pas qu’on puisse y voir une participation à un acte historique inaugural – mais je ne crois pas, non plus, qu’on puisse en rendre compte simplement en montrant comment l’enfant est inséré dans une situation de péché actuel et devient pécheur comme on adopte un mode de vie. L’interprétation situationniste a toutefois quelque chose d’important à nous enseigner, notamment dans le cadre des réinterprétations contemporaines du baptême [58]. Si le péché originel consiste à « ne pas s’être encore tourné vers la grâce », beaucoup de choses dépendront donc de la médiation de la grâce. Et tout cela advient dans le contexte d’une situation où l’existence est débat perpétuel avec la concupiscence – mais tout cela dépend aussi des limites intrinsèques du pouvoir que les hommes ont de rencontrer Dieu. Si cette rencontre ne peut être que la rencontre de traces ou, comme dirait Levinas, de traces de traces, alors la lecture de ces traces, au sein de communautés fortes de traditions, ne peut qu’être vitale à une communication de la grâce [59]. C’est ainsi, dit Forsyth, que la perpétuation (la propagation, l’engendrement) du péché originel s’exprime dans les termes d’une transmission de culpabilité mieux que dans les termes de l’adoption d’une situation de mal :
« Engendrement, cela doit être pris d’abord comme entrée de chacun dans l’existence humaine. (…) Mais l’engendrement doit aussi être compris comme le procès par lequel tout individu devient conscient de sa condition réelle : le procès dans lequel nous mangeons le fruit de la connaissance du bien et du mal, ou le procès dans lequel nous internalisons valeurs morales et valeurs culturelles » [60]
Le péché originel est héréditaire dans la mesure où la connaissance de la grâce dépend pour chacun de tout ce qui lui permet de se rendre à la grâce ; négativement, de tout ce qui permet de reconnaître le péché comme péché ; positivement, de tout ce qui permet de croire au pardon. C’est pour cette raison qu’il est possible d’affirmer avec l’Aquinate qu’être né de parents baptisés ne suffit pas pour « immuniser » un enfant contre le péché originel [61]. Le voyage qui commence au moment du baptême dure pendant toute une vie, et comporte une étape cruciale, des étapes cruciales plutôt : la libération du péché originel telle qu’elle se réalise dans la confession de foi, ou en d’autres termes dans le risque de croire à la grâce. Exprimé dans les termes de Moore, le risque de la foi advient dans le risque simultané imposé au moi : « Dans le cas de notre relation primordiale avec la source de toute croyance en nous-mêmes et en notre vie, quel prodigieux événement que celui qui nous permet de redevenir objets d’amour et qui nous libère de la prison immémoriale du péché pour nous conduire à l’amour par lequel seul il y a ce monde… » [62]. C’est seulement à la lumière de ce double risque que le péché est révélé comme ce qu’il est et que l’on commence à appréhender ce qu’il en est, pour nous, du mal.
J’ai commencé cet essai en observant que la doctrine du péché originel s’est développée en réponse au problème du mal et que, malgré tout ce qu’elle peut emprunter à d’autres tentatives (anciennes ou contemporaines) faites pour expliquer le mal dans les termes d’une catastrophe originelle, la réponse est essentiellement proposée à la lumière de la grâce. Telle qu’elle est exprimée traditionnellement (et populairement), la doctrine comporte des éléments qui lui sont inessentiels : couple d’ancêtres communs à tous, identification d’un premier de tous les péchés, réduction de la concupiscence au désir sexuel, idée d’un Dieu qui punit en se retirant. Mais une fois réarticulée, la doctrine projette une forte lumière théologique sur le réel. Elle éclaire ce que c’est que d’être un homme, elle montre comment la tension inhérente à la structuration du moi est possibilité de croissance aussi bien que de destruction, et elle dit comme la grâce libère l’homme et le rend capable de résoudre cette tension en risquant une réponse créative et aimante à la signification ultime. Ce que la doctrine du péché originel, telle que je l’ai reformulée, ne fait pas, est net : elle n’explique pas pourquoi les créatures que nous sommes sont capables de tant de mal. Elle n’explique pas, non plus, pourquoi il y a de la souffrance sans cause humaine, et pourquoi Dieu semble se taire face au mal. À bien des égards, il serait plus facile d’accepter la formulation classique de la théorie : quelque incohérente qu’elle soit, elle a au moins l’avantage de rejeter tout le blâme sur une sorte de « mauvais karma ». Mais le chemin aisé n’est plus praticable. Croire au péché originel, c’est reconnaître la réalité et l’immensité du péché. C’est aussi prendre le risque de nous tourner vers un Dieu dont nous croyons qu’il est amour absolu. C’est aussi nous préparer à affronter le mystère du mal avec rien de plus qu’une espérance eschatologique. Mais avec rien de moins qu’une telle espérance [63]… â– 
Traduit de l’anglais (Australie) par J.-Y. Lacoste
 
NOTES
 
[1]Peter Brown, commentant Cicéron, avance que « l’idée d’un grand péché caché derrière la misère de la condition humaine était commune aux païens et aux chrétiens dans l’Antiquité tardive » (Augustine of Hippo, A Biography, Londres, 1967, 388).
[2]Voir par ex. Grégoire de Nysse, Sur la virginité, chap. XII : « C’est l’homme lui-même qui inventa le mal ; il ne l’a pas trouvé en Dieu. Dieu n’a pas fait la mort : c’est l’homme lui-même qui, en quelque sorte, a été le créateur de tout mal ».
[3]« Au commencement, la nature humaine fut créée innocente et sans défaut. Mais cette nature, en laquelle chacun de nous est né d’Adam, a désormais besoin d’un médecin, car elle n’est pas en bonne santé. Tous les biens qui rentrent en sa constitution, (…) elle les tient du Dieu souverain, son créateur et fabricateur. Les défauts qui enténèbrent et affaiblissent ces biens naturels, en revanche, (…) ne proviennent pas de ce créateur irréprochable. Ils sont venus du péché originel, lequel a été commis par libre choix. Qu’il y ait donc une nature sujette à punissement, cela constitue une punition complètement juste. (…) [Ceux qui n’ont pas la grâce du Christ] sont condamnés justement, car ils ne sont pas libres à l’égard du péché, que ce soit celui qu’ils ont contracté à l’origine ou celui qu’ils lui ont ajouté en menant une vie mauvaise. Tous, après tout, ont péché – que ce soit en Adam ou en personne (…) Toute la masse des hommes est débitrice d’un châtiment (…) Et ceux qui sont affranchis gracieusement de ce châtiment ne sont pas récipients de leurs propres mérites mais récipients de la grâce » (Augustin, De natura et gratta). Suggérer qu’Augustin a été le premier à définir la doctrine en grand détail (et commence à l’appeler par son nom en 388 dans le livre V des Confessions, cf. A. Meredith, « Augustine and Sin », The Month 26/9-10, 1993, 367-371) ne revient pas à nier la contribution de ses prédécesseurs, ni à ignorer les développements qui eurent lieu en Orient – cela revient seulement à observer qu’un bon nombre d’idées importantes se sont solidifiées chez Augustin pour devenir un corps de doctrine.
[4]Cf. p. ex. Cité de Dieu XXII, 30 : « Car lorsque l’homme fut créé, dans la justice, la première liberté qui lui fut donnée était un pouvoir de ne pas pécher, mais aussi un pouvoir de péché ». Voir aussi le De spiritu et littera, III,5 : « Car le libre arbitre n’est capable que de pécher si le chemin de la vérité demeure caché. Et quand commencent à devenir clairs notre devoir et le but auquel nous devons tendre, nous n’agissons pas, ne commençons rien, ne menons pas la vie bonne, à moins de les aimer et de trouver notre joie en eux. Mais afin que nous puissions l’aimer, l’amour de Dieu est déversé dans notre cÅ“ur, non par l’effet d’un libre choix qui procéderait de nous-mêmes, mais par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Kelly remarque que le langage d’Augustin peut sembler suggérer une perte totale de libre arbitre, mais que… « sa doctrine normale est que nous conservons un libre arbitre intact – mais que le seul usage que nous en faisons dans notre état irrégénéré est un usage mauvais » (J. N. D. Kelly, Early Christian Doctrines, San Francisco, 1978, 365.)
[5]Augustin, Cité de Dieu XIII, 3 ; voir N. Ormerod, Grace and Disgrace, A Theology of Self-Esteem, Society and History, Newtown, NSW, 1992, et M. Grey, « Augustine and the Legacy of Guilt », New Blackfriars 1989, 479-480. G. Vandervelde observe qu’« il est difficile de comprendre l’idée augustinienne de la concupiscence pour la raison que cette idée mêle plusieurs éléments apparemment contradictoires. Elle conçoit le concupiscence comme une punition due au péché d’Adam, mais elle en parle aussi comme de la cause de ce péché et comme de l’essence du péché originel entendu comme condition » (Original Sin : Two Major Trends in Contempory Roman Catholic Interpretation, Washington DC, 1981, 16).
[6]Lorsqu’il décrit la position d’Anselme, Vandervelde note une ambiguïté qui est une fidélité d’Anselme à Augustin : l’idée que, alors que le péché originel est une privation, il doit aussi inclure « une nécessité volontaire de péché » (op. cit. 28).
[7]Thomas d’AQUIN, Summa Theologiae, IaIIae q.82 a.3. Voir notamment le respondeo 1 : « La nature de l’homme exige que l’appétit concupiscible soit gouverné par la raison. Son activité donc est naturelle dans la mesure où elle observe l’ordre de la raison. Quand la concupiscence sort des frontières du raisonnable, l’homme se retrouve opposé à sa nature. Telle est la concupiscence qui appartient au péché originel ». Selon N. Ormerod, « … chez Thomas d’Aquin, la concupiscence n’est pas le péché originel, comme c’est souvent le cas chez Augustin. Le désordre de la concupiscence est une conséquence du péché originel, quelque chose qui nous arrive en raison du péché d’Adam mais qui ne peut lui-même être identifié avec le péché originel. Chez Augustin, en revanche, toute concupiscence est désordonnée, et c’est là un signe de notre condition pécheresse » (op. cit., 121). On pourrait toutefois aussi échafauder un argument en utilisant le paragraphe de Thomas qui précède immédiatement celui que nous avons cité pour suggérer que l’Aquinate comprend la concupiscence comme une conséquence du péché originel (« Le désordre des autres facultés de l’âme se fait surtout remarquer lorsque nous nous tournons de manière désordonnée vers des biens qui passent, un désordre qui peut recevoir le nom de ’concupiscence’. Matériellement, donc, le péché originel est la concupiscence. Mais formellement, il réside dans la perte de la justice originelle »).
[8]Thomas d’Aquin, op. cit. Ia-IIae q.81 a.1
[9]DS 1510-1516.
[10]C’est une position issue de la tradition thomiste. Voir Vandervelde, op. cit., 41 n.
[11]Catéchisme de l’Église Catholique, §§391-121 (noté CEC).
[12]CEC §§391-395.
[13]« Le récit de la chute (Gn 3) utilise un langage imagé, mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l’histoire de l’homme. La Révélation nous donne la certitude de foi que toute l’histoire humaine est marquée par la faute originelle librement commise par nos premiers parents » (CEC §390).
[14]Sur le statut magistériel du CEC, voir M. Putney, « The Catechism of the Catholic Church in the Australian Context », Australasian Catholic Record LXXI.4 (1994), 389-390. Voir notamment la p. 398, où Mgr Putney discute l’interprétabilité de la section consacrée au péché originel.
[15]Finitude et culpabilité t. 2, La symbolique du mal, Paris, 1960, 12. Il observe plus loin (p. 224) qu’« on ne dira jamais assez le mal qu’ont fait aux âmes, durant des siècles de chrétienté, d’abord l’interprétation littérale de l’histoire d’Adam, ensuite la confusion de ce mythe, traité comme une histoire, avec la spéculation ultérieure et principalement augustinienne sur le péché originel » (Cf. aussi R. Haughton, The Passionate God, Londres, 1981).
[16]Quelques textes importants : J. Alison, The Joy of Being Wrong : Original Sin through Easter Eyes, New York, 1998 ; J. L. Connor, « Original Sin : Contemporary Approaches », Theological Studies 29 (1968), 215-240 ; K. Coyle, « A Theological Reflexion on Genesis 3 », The Month, 1980, 287-294, et « Original Sin : A Residue of Some Primai Crime ? », Doctrine and Life 43 (1993), 93-94 ; G. Daly, Creation and Redemption, Theology of a Pilgrim People, Dublin, 1988, « Original Sin », The New Dictionary of Theology (Eds. Collins, Lane et Komonchak), Dublin, 1987, 727-731, « The Problem of Original Sin », The Furrow (1973), 12-26 et « Theological Models in the Doctrine of Original Sin », Heythrop Journal 13 (1972), 121-142 ; A.-M. Dubarle, Le péché originel dans l’Écriture, Paris, 1958, et Le péché originel, Perspectives théologiques, CFi 118, Paris, 1983 ; S. Duffy, « Our Hearts of Darkness : Original Sin Revisited », TS 49 (1988), 597-622 ; C. Duquoc, « New Approaches to Original Sin », Cross Currents 28 (1978), 189-200 ; P. Grelot, « Réflexions sur le problème du péché originel, NRTh 89 (1967), 337-375, 449-484 ; S. MacIsaac, Freud and Original Sin, New York, 1974 ; J. P. Mackey, « Original Sin : The Concept of Concupiscence », ITQ 30 (1963), 23-35 ; B. O. McDermott, « The Theology of Original Sin : Recent Developments », TS 38 (1977), 478-512 ;J. H. McKenna, « Original Sin and the Tractability of Evil », New Theology Review 10.4 (1997), 78-88 ; M. Michel, « Le péché originel, question herméneutique », Revue des Sciences Religieuses 48 (1974), 113-135 ; S. Moore, The Fire and the Rose Are One, Londres, 1980, Let This Mind Be in You, Londres, 1985, et « Original Sin, Sex, Resurrection and Trinity », Lonergan Workshop 4 (1983), 85-98 ; D.J. Murphy, « Recent Theology of Original Sin », Compass Theology Review, hiver 1990, 15-21 ; N. Ormerod, Grace and Disgrace, op. cit., « Some Observations on the Doctrine of Original Sin », Compass Theology Review, hiver 1990, 41-15, « Original Sin : Good News for the Poor », Downside Review 114.395 (1996), 116-128 ; A. Padovano, Original Sin and Christian Anthropology, Washington DC, 1969 ; K. Rahner, « Erbsünde », Sacramentum Mundi 1, Fribourg-Bâle-Vienne, 1968, 1104-1117 ; P. Schoonenberg, « Der Mensch in der Sünde », Mysterium Salutis II, Einsiedeln, 1975, 845-936 ;J. J. Scullion et al., Original Sin, East Malvern, Vic., 1975 ; A. Vanneste, The Dogma of Original Sin, Leuven, 1971 ; S. Wiedenhofer, « The Main Forms of Contemporary Theology of Original Sin », Communio (US) 18/4(1991), 514-529 ; E. Yarnold, The Theology of Original Sin, Cork, 1971. – La présente étude n’est qu’une petite partie d’un programme de recherche visant à reformuler le péché originel en relation avec le structuralisme et le post-structuralisme, et je ne pouvais y incorporer des matériaux en provenance de la tradition protestante. Mais voir toutefois la contribution récente de H. Blocher, Original Sin : Illuminating the Riddle, Grand Rapids, Mi, 1997.
[17]In Principles of Christian Theology, éd. révisée, Londres, 1977, 68-72. L’auteur ne précise pas s’il parle du péché originel ou du péché actuel, mais le contexte suppose qu’il s’agit de celui-là.
[18]« Zum theologischen Begriff der Konkupizenz », Schriften zur Theologie I, Einsiedeln-Zurich-Cologne, 1954, 378.
[19]Noter toutefois l’argumentation de Rahner lorsqu’il demande si Paul parle ou non de la concupiscence, in art. cit. 377-378 n.
[20]Confessions X, 34.
[21]GS 10 (Concile Å“cuménique Vatican II, Constitutions, Décrets, Déclarations, Paris, 1967,220).
[22]Il est très délicat, dans ce sens, de distinguer le péché originel comme acte (même comme acte hérité), c’est-à-dire un vouloir qui n’est pas sous le contrôle du bien ou issu de lui, et la concupiscence perçue comme un vouloir affaibli sous l’effet du péché originel.
[23]Art. cit., 399-400. Rahner affirme plus tard que les conséquences du péché originel « ne seraient pas présentes dans un vouloir sans culpabilité de la même manière qu’elles sont présentes dans notre expérience ». Il maintient toutefois qu’une vie hypothétiquement dépourvue de culpabilité devrait toujours être caractérisée par la liberté et la mort. Grundkurz des Glaubens, GA 26, Zurich etc., 1999, 107ss.
[24]Chez MacIsaac, la concupiscence ne saurait être peccamineuse que si l’on accepte le paradigme de la conscience (i.e. si le sujet est pleinement conscient et contrôle pleinement ses actes). Lorsqu’on adopte le paradigme freudien, le désir peut être rangé parmi les traits nécessaires de la bonne santé, et la concupiscience être traitée comme faisant partie d’un développement naturel. Le péché originel prend alors la forme d’une privation – l’homme perd la possibilité d’une juste relation avec Dieu – et les impacts de cette privation sont plus ou moins grands sur le chemin du développement de l’homme. Voir MacIsaac, op. cit. 104-115. D’autres interprétations utilisent les perspectives de la psychanalyse et/ou de l’ethnologie, par ex. J. Alison, qui utilise la théorie de R. Girard dans The Joy of Being Wrong, et Moore op. cit. n. 17. Voir aussi P. C. Vitz et J. Gartner, « Christianity and Psychoanalysis », Journal of Psychology and Theology, 12(1984) 4-14 et 82-90. Sur le caractère Å“dipien ou préÅ“dipien du péché originel, réponse de L. P. Bridgman et J. D. Carter, « Christianity and Psychoanalysis : Original Sin Oedipal or Preoedipal », Journal of Psychology and Theology 17(1989), 3-8, et réplique de Vitz et Gartner dans « The Vicissitudes of Original Sin : A Reply to Bridgman and Carter », Journal of Psychology and Theology 17(1989) 9-12. Voir encore J. Forsyth, « Original Sin and Psychoanalysis », Interpreting Tradition 29(1983), 135-146, et B. Callaghan, « The Tragic Experience of Consciousness : Psychological Reflexions on Sin and Guilt », The Month 26 (1993), 396-401. K. Coyle semble annuler d’entrée de jeu toute distinction entre péché originel et concupiscence : « Réfléchir sur la condition humaine peut nous aider à une plus profonde intelligence de l’histoire du péché et de la manière dont le péché est transmis. Elle n’a pas à être interprétée comme un châtiment hérité en vertu du crime d’un premier ancêtre, et nous n’avons pas à recourir à l’idée d’une ‘chute’. Le conflit peut être interprété positivement, comme le schéma commun de développement de toute personnalité en voie de croissance (…) Plutôt que de nous lamenter sur un paradis perdu, vivons dans l’espérance de l’intégration finale de notre moi actuellement divisé » (« Original Sin : A Residue ? », art. cit. note 17, 83-84). Mais elle poursuit d’une manière proche de MacIsaac en décrivant le péché originel comme un type de développement bloqué.
[25]Daly, Creation and Redemption, op. cit. note 17, 143-144 ; aussi P. Tillich, Systematic Theology 2, Londres, 1957, 33-50.
[26]Sein und Zeit, §36.
[27]Duffy, « Our Hearts of Darkness », art. cit. note 17, 610.
[28]Kierkegaard, Le concept d’angoisse, OC 7, Paris, 1973, 107-258.
[29]Ainsi Duffy, faisant écho à la fois à Rahner et à Macquarrie : « On désigne par concupiscence la tension spontanée, dans l’être humain, entre les deux pôles que sont esprit et matière, personne et nature, liberté et destin, possibilité et facticité. À tout moment, l’individu est donné à lui-même avec toutes ses tendances spontanées, physiques et spirituelles, et avec tout ce que ses choix antérieurs (…) ont fait de lui. Mais l’individu n’est pas appelé à éliminer la polarité en question (…) La tension réside dans la concupiscence, naturelle chez un être appelé à devenir une personne dans et au travers de tous ces éléments donnés ».
[30]J’ai ici en tête le premier chapitre de K. Hart, The Trespass of the Sign, New York, 20002.
[31]Duffy, « Our Hearts of Darkness », 614.
[32]Ibid. 619.
[33]Ibid. 620.
[34]Voir par exemple Vanneste, The Dogma of Original Sin, op cit. note 17. Aussi Kant, La religion dans les limites de la simple raison, sur le « mal radical ».
[35]Cela mène aussi à s’interroger sur la distinction entre concupiscence et concupiscence désordonnée. Je suis tentée de dire que le fait d’« être chu » détermine une concupiscence naturelle susceptible de varier jusqu’au point où elle prive l’homme de toute raison. Cf. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae Ia.IIae q. 82 a.4.
[36]On peut donc se demander pourquoi adopter ou maintenir une approche phénoménologique distincte d’une approche théologique plus traditionnelle, ainsi celle qui se fonde sur l’analogie. Il y a deux raisons. La première est que la phénoménologie, malgré ses limites, est un langage philosophique utilisable, comme instrument de communication, en un âge qui prise tant l’« expérience ». Seconde raison : même si, comme je vais le suggérer plus bas, la phénoménologie a besoin des secours de l’herméneutique, elle ouvre sur un type de pensée qui excède potentiellement les ressources de la pensée analogique. J’utilise ailleurs un mot de Blanchot, « penser sous une double contradiction », in L’entretien infini, Paris, 1969, 105, pour explorer l’insuffisance de l’analogie lorsqu’il s’agit de penser l’impossibilité de penser Dieu : l’analogie privilégie en effet la continuité aux dépens de la disjonction absolue. Ma recherche est à paraître dans D. Rochford (sous la dir. de), Naming the Present and the Pastoral Response, Londres, 2002. On pourrait avancer que l’analogie emprunte autant que la phénoménologie à l’expérience des hommes. Mais je crois bien qu’elle ne peut conduire de manière aussi vive à cet ébranlement de l’expérience que doit connaître toute théologie butant sur ses limites métaphysiques. Décrire le péché originel comme un péché seulement analogue au péché actuel a bien sûr son intérêt : on peut ainsi comparer les deux en faisant abstraction du choix volontaire. En tous cas, analogie et phénoménologie échouent l’une et l’autre lorsqu’on décide d’insister sur l’élément formel du péché originel et pas seulement sur l’élément matériel. C’est dans cet échec, dont je vais esquisser la logique, que l’ébranlement de l’expérience redevient de première importance.
[37]Cf. Rahner, Grundkurs…, op. cit. 91 ss.
[38]CEC §388.
[39]J.-L. Marion, « Le phénomène saturé », in M. Henry et al., Phénoménologie et théologie, Paris, 1992, 79-128 ; Étant donné : Essai d’une phénoménologie de la donation, Paris, 1997, et plus récemment De surcroît, Études sur les phénomènes saturés, Paris, 2001.
[40]Ce n’est pas dire, bien sûr, que l’herméneutique détermine le don de grâce, mais seulement que le caractère excessif de la grâce ne se rencontre que dans la foi. Analyse plus fouillée dans mon Rethinking God as Gift : Marion, Derrida and the Limite of Phenomenology, New York, 2001.
[41]Irénée, Adversus Haereses IV.38.1 : « Mais les êtres créés et tous ceux dont l’être a un commencement temporel sont nécessairement inférieurs à celui qui les a créés. Les choses qui viennent juste d’apparaître ne peuvent être éternelles ; et n’étant pas éternelles, elles manquent de perfection pour cette raison. A peine créées, elles sont donc dans l’enfance et l’immaturité, pas encore prêtes pour un mode de vie adulte ». Et Grégoire de Nysse, dans le traité Sur la perfection : « L’homme en effet n’est pas simplement incliné vers le mal : si c’était le cas, il lui serait impossible de grandir dans l’acquisition de biens vers lesquels sa nature ne l’orienterait en rien. Mais en vérité, le plus beau caractère de notre mutabilité est la possibilité de grandir dans le bien ; et cette capacité d’amélioration transforme l’âme, de changement en changement, en la faisant toujours de plus en plus divine ».
[42]N. Ormerod m’a signalé en conversation que le concept rahnérien d’« existential surnaturel » fait difficulté dans la mesure où il faut préciser s’il y a médiation historique ou si l’on opère au niveau d’une pure intériorité. Je consacre quelques remarques, plus bas, à la médiation sociale du mal, mais moins en termes de médiation qu’en termes de perpétuation du péché originel. Pour une synthèse originale entre une conception du péché originel comme tache d’origine inconnue sur la nature de l’homme et une conception qui incorpore la « certitude des dommages que son environnement moral cause à la nature humaine », voir McKenna, « Original Sin and the Tractability of Evil ». Ormerod a certainement raison de dire qu’il doit y avoir une dimension sociale du péché originel de la même manière qu’il y a une dimension sociale de la grâce, dans l’Église.
[43]Moore, Fire and the Rose, op. cit., 67. Noter que l’analyse du péché originel, chez Moore, s’organise autour de l’expérience de la culpabilité.
[44]Ormerod intègre ici les intuitions de Moore d’une manière qui lui permet de parler du péché originel comme d’une perte originelle de l’estime de soi-même. Cf. p. ex. Grace and Disgrace, op. cit., 155-157.
[45]Ormerod, Grace and Disgrace, 140-146.
[46]C’est une position adoptée par Derrida fréquemment et en de nombreux contextes. Voir par ex. son Archéologie du Frivole, Paris, 1976 ; Marion décrit clairement le problème en le liant au phénomène de la naissance en De surcroît, op. cit., 49.
[47]Cf. par ex. supra note 2. On distingue alors une double réalité de la mort (celle-ci acquiert un caractère différent après la chute), et l’on dit que désormais elle est « spirituelle » aussi bien que « naturelle ». Cf. A. Padovano, op. cit., 29-30, 34.
[48]Le mal « naturel » peut bien sûr s’interpréter en termes de finitude, mais rien ne permet de rendre compte du péché originel et du mal moral dans les mêmes termes. Il y a ici un hiatus qui mériterait d’être étudié.
[49]Je remercie mon collègue M. Brett pour m’avoir fait voir les ambiguïtés d’Isaïe 45, où bien et mal viennent l’un et l’autre de Dieu. Pour des commentaires utiles sur la notion juive de « mauvaise tendance », yeser ha-ra, et sur sa relation avec l’idée de péché originel, voir J. Cohen, « Original Sin as the Evil Inclination », HTR 73 (1980), 495-520, notamment 500 : « Le fait qu’il existe une tendance au mal dans la nature de l’homme veut dire que Dieu a créé cette tendance ; les rabbins croyaient que tout enfant héritait de cette tendance à sa naissance, et qu’elle demeure dans le cÅ“ur de l’homme, siège de la passion, jusqu’à la mort ». Voir aussi les commentaires de RicÅ“ur dans sa Symbolique du mal, op. cit. ; aussi J. Rhymer, « Jewish and Christian Understanding of Sin », New Blackfriars 70.832(1989) 467-475, surtout p. 472, et H. Cooper, « Sin in Biblical and Rabbinic Thought », The Month 26 (1993), 351.
[50]Job 1,6 ss.
[51]CEC §391.
[52]Forsyth, « Original Sin and Psychoanalysis », art. cit.
[53]Une manière courante de reformuler la doctrine consiste bien sûr à faire de l’Eden un objet eschatologique.
[54]K. Rahner, « Erbsünde », art. cit., 1115.
[55]Sartre, Huis Clos, Paris, 1947.
[56]La pièce de Sartre se passe en fait dans le contexte d’une sorte de vie d’après la vie. La philosophie de l’absurde exprimée chez Camus (p. ex. L’étranger, Paris, 1942) conviendrait mieux à notre contexte.
[57]Cf. Coyle, « Original Sin : A Residue ? », art. cit., 94.
[58]Ainsi chez Ormerod, où le baptême est conçu comme entrée graduelle dans une communauté de foi. Voir Grace and Disgrace, op. cit, 178-179.
[59]Voir ici encore mon Rethinking God as Gift, avant tout le dernier chapitre. Pour Levinas, voir « La trace de l’autre », dans En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Paris, 19743, 187-202.
[60]Forsyth, « Original Sin and Psychoanalysis », art cit., 143. Cf. Coyle, « Original Sin : A Residue ? », art. cit., 89.
[61]Thomas d’AQUIN, Summa Theologiae Ia-IIae q. 81 a.3 resp. 2.
[62]Moore, Fire and the Rose, op. cit., 72-73.
[63]Je tiens à remercier enfin tous ceux dont les critiques ont contribué à améliorer ce texte (dont une précédente version a servi deux fois sous forme de conférence), notamment mes collègues de l’Australian Catholic Theological Association. Mes remerciements vont tout particulièrement à Neil Ormerod, de l’Institut Catholique de Sydney, pour ses bien précieuses suggestions. Merci à J.-Y. Lacoste, qui a accepté de traduire ce texte. Merci enfin à Mark Manolopoulos et Alexander Griffiths pour l’aide qu’ils m’ont apportée dans cette recherche rendue possible par le fonds de recherche de Monash University.
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Peter Brown, commentant Cicéron, avance que « l’idée d’un g...
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Voir par ex. Grégoire de Nysse, Sur la virginité, chap. XII...
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[3]
« Au commencement, la nature humaine fut créée innocente et...
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Cf. p. ex. Cité de Dieu XXII, 30 : « Car lorsque l’homme fu...
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[5]
Augustin, Cité de Dieu XIII, 3 ; voir N. Ormerod, Grace and...
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[6]
Lorsqu’il décrit la position d’Anselme, Vandervelde note un...
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[7]
Thomas d’AQUIN, Summa Theologiae, IaIIae q.82 a.3. Voir not...
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[8]
Thomas d’Aquin, op. cit. Ia-IIae q.81 a.1 Suite de la note...
[9]
DS 1510-1516. Suite de la note...
[10]
C’est une position issue de la tradition thomiste. Voir Van...
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[11]
Catéchisme de l’Église Catholique, §§391-121 (noté CEC). Suite de la note...
[12]
CEC §§391-395. Suite de la note...
[13]
« Le récit de la chute (Gn 3) utilise un langage imagé, mai...
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[14]
Sur le statut magistériel du CEC, voir M. Putney, « The Cat...
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[15]
Finitude et culpabilité t. 2, La symbolique du mal, Paris, ...
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[16]
Quelques textes importants : J. Alison, The Joy of Being Wr...
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[17]
In Principles of Christian Theology, éd. révisée, Londres, ...
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[18]
« Zum theologischen Begriff der Konkupizenz », Schriften zu...
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[19]
Noter toutefois l’argumentation de Rahner lorsqu’il demande...
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