Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 203 à 212
doi: en cours

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Chroniques

Tome 90 2002/2

2002 Recherches de science religieuse Chroniques

Chronique Blondélienne — Quelques publications récentes (1996-2000)

René Virgoulay Professeur honoraireUniversité catholique de Lyon
 
Œuvres de Blondel
 
 
Saluons avant tout la grande entreprise en cours : la publication des Œuvres complètes de M. Blondel aux PUF. Cette publication est assurée par le Centre d’Archives de Louvain-la-Neuve, sous la direction du professeur Claude Troisfontaines. Deux volumes ont déjà paru : I. 1893. Les deux thèses (1995) — II. 1888-1913. La philosophie de l’action et la crise moderniste (1997). Le troisième tome est sous presse. Il concernera la période 1913-1928. Il s’agit d’une édition critique avec de précieuses indications et parfois le recours aux inédits. Les notices sont un modèle d’érudition concise. Ce sera désormais l’édition de référence dont on souhaite la progression régulière.
Maurice Blondel (« testis »), Une alliance contre nature : catholicisme et intégrisme. La semaine sociale de Bordeaux 1910. (Donner raison 5). Bruxelles, éd. Lessius 2000, V-XLIV, 1-252 p.
Les Å“uvres complètes publient d’abord les écrits que Blondel a signés, renvoyant à une série ultérieure les anonymes et pseudonymes. La publication des articles signés Testis constitue à cet égard une anticipation d’autant plus utile qu’elle est accompagnée d’études qui resteront indispensables.
La Semaine sociale de Bordeaux et le monophorisme (titre original) est une série de sept articles parus dans les Annales de philosophie chrétienne d’octobre 1909 à mai 1910. Un tiré à part avec des notes additionnelles a été édité par Bloud et Cie en 1910 (252 p.). Cet écrit de circonstance et de polémique est une vigoureuse défense des Semaines sociales et des catholiques sociaux contre certains détracteurs les accusant de « modernisme sociologique ». Il souleva de vives controverses, notamment avec le P. Descoqs s.j.. Testis vise les catholiques partisans d’une alliance avec Maurras et l’Action Française. [1]
Dans une note inédite Blondel a écrit : « Ce livre, qui a certains égards se présente comme un livre de circonstance et de combat, est en réalité une Å“uvre de doctrine ». Sa lecture est rendue pour nous difficile par le vocabulaire, par les allusions à l’actualité d’alors, par le fait que nous n’en avons que la partie négative : il est resté inachevé. C’est pourquoi il avait besoin d’être présenté. C’est ce qu’ont fait avec beaucoup de compétence Mgr Peter Henrici bon connaisseur de Blondel dans la préface, et Michael Sutton dans une « introduction historique » indispensable au lecteur du XXIe siècle [2].
 
Études sur Blondel Autour de la lettre de 1896
 
 
Cette fin de XXe siècle a permis de commémorer le centenaire des premiers écrits de Blondel. Après le centenaire de l’Action (1893-1993), qui a provoqué plusieurs colloques et de nombreuses publications [3], l’année 1996 a été l’occasion de commémorer la Lettre sur l’apologétique [4].
À Aix-en-Provence s’est tenu un double colloque, l’un à dominante théologique, l’autre à dominante philosophique. Les Actes du premier (9-10 octobre 1997) ont paru dans les Recherches d’octobre-décembre 1998.
On peut répartir cet ensemble de cinq communications sur trois lignes principales : Les relectures du texte blondélien : « La problématique du surnaturel dans l’Action et la Lettre de 1896 » (R. Virgoulay) ; « le phénoménisme de l’Action » (C. Troisfontaines) ; « Blondel 1913 » (R. Saint-Jean) pour les écrits postérieurs sur l’apologétique ; La réflexion méthodologique fondamentale : « Factualité et argumentation » (A.-E. Van Hooff). L’actualisation : « Apologétique et dialogue interreligieux » (J.-M. Aveline) ; « Le projet apologétique de Maurice Blondel hier et aujourd’hui » (C. Theobald) : une réinterprétation dans le cadre de la post modernité sans doute discutable mais assurément stimulante.
Un second colloque s’est tenu à la suite du précédent, toujours à Aix, les 11-12 octobre 1997 [5]. Il a été organisé par l’Association des Amis de Maurice Blondel avec le patronage de l’Association des Sociétés de Philosophie de langue française (ASPLF). Le président de celle-ci, le professeur J. Ferrari, a rappelé que s’est tenu à Marseille le premier Congrès de cette Association, du 21 au 28 avril 1938. Il avait été organisé par la Société d’Études philosophiques fondée en 1926 par G. Berger qui l’avait dotée d’une revue trimestrielle Les Études philosophiques. Blondel en était le président d’honneur et il présida effectivement la séance solennelle du 21 avril. C’est aussi à Gaston Berger que revient C. Troisfontaines dans une communication riche d’informations inédites sur « Berger et le Cogito husserlien » [6]. Dans « Philosophie apologétique et philosophie de la religion » J.-L. Vieillard-Baron souligne, d’une part, la « généralité » du projet blondélien, d’autre part, sa réduction au seul christianisme, ce qui l’empêche, selon lui, de faire une véritable philosophie de la religion. Certes, mais Blondel n’a voulu faire ni une étude de la religion dans l’essentiel de son contenu et de ses structures, ni une étude comparée des religions. Il a voulu porter sa réflexion au point le plus aigu du conflit entre la religion et la pensée contemporaine : le surnaturel dans sa conception la plus rigoureuse, celle du catholicisme. Dans « Philosophie séparée et philosophie intégrale dans la Lettre de 1896 », j’ai essayé de situer la position blondélienne à distance de la « philosophie séparée » rationaliste et d’une « philosophie chrétienne » qui compromet l’autonomie de la raison. P. Henrici examine pour sa part « la modernité philosophique de l’apologétique blondélienne » confrontée aujourd’hui à « un sujet fragmenté et fragmentaire, en quête de sa consistance ». Dans « Apologétique et dialectique de la raison », D. Folscheid voit dans la Lettre « une esquisse de critique de la raison apologétique ». La communication d’E. Gabellieri « Blondel, S. Weil et le panchristisme. Vers une ‘métaxologie’ » rapproche les deux penseurs par le biais d’une métaphysique de la médiation. Il s’agit d’« envisager la philosophie comme ‘métaxologie’ qui serait alors, au plan rationnel, le ‘phénomène’ d’un panchristisme qui, en tant que tel, ne peut être affirmé qu’au plan de la révélation ». De son côté, le P. X. Tilliette touche à la question en situant « la métaphysique à la seconde puissance » entre le « panchristisme » et le « charitisme » de la fin de l’Action. Blondel n’a cessé de mettre au point ces concepts dans ses discussions, pour le premier avec Teilhard, pour le second avec Laberthonnière. En posant la question : « Qu’est-ce que la philosophie ? » Madame Patrao Neves montre les continuités et les ruptures entre l’Action de 1893 et la Trilogie, en passant par les textes de « l’entre-deux », un itinéraire encore trop peu exploré. Le récent colloque de Rome (novembre 2000) consacré aux « écrits intermédiaires » contribuera à combler cette lacune. Dans sa réflexion sur « rationalité de la foi et apologétique », A. Cugno regrette que Blondel n’ait pas fait une eidétique, a fortiori une herméneutique de la foi. Mais peut-on affirmer que « l’articulation entre foi et raison n’a pas été non plus pensée » ? F. Marty aborde « la question de la vérité dans la Lettre sur l’apologétique ». Dans la recherche de la vérité, le dialogue avec la pensée contemporaine représente un chemin d’accès : le jugement de vérité ne peut faire abstraction du destinataire. Sur les relations de Blondel de disciple à maître et de maître à disciple, signalons deux études bien documentées. « Ollé-Laprune dans l’interprétation de Maurice Blondel » par P. Reifenberg : on sait que Blondel a regretté chez son maître une insuffisance de forme philosophique et il l’a critiqué nommément dans la Lettre. Il a cherché à y remédier dans son Å“uvre propre mais aussi dans l’interprétation, la « transsubstantiation philosophique » de celle d’Ollé-Laprune. Par ailleurs Madame Léna présente « Jeanne Mercier, lectrice de Blondel ». Auteur d’un remarquable article sur La Pensée et l’Action dans la Revue de métaphysique et de morale de juillet 1937, elle avait fait le projet d’une thèse qui n’aboutit pas, du fait de l’incompréhension de Bréhier mais aussi, semble-t-il, de réserves de la part de Blondel. Malheureusement de l’échange épistolaire il ne reste qu’une voix : les lettres de Blondel sont perdues.
En conclusion, l’ouvrage fait retour sur « l’apologétique grecque des premiers siècles ». Sans mettre l’apologétique blondélienne en continuité avec elle, G. Dorival relève maintes analogies, notamment le genre littéraire (la lettre) et l’imprégnation culturelle : l’hellénisme (avec les semences du Logos) chez les apologistes, « la pensée contemporaine » chez Blondel qui souligne plus fortement l’autonomie de la raison.
Un autre colloque international s’est tenu à Paris les 25-26 octobre 1996, organisé par la Faculté de philosophie et le Département de recherche de l’Institut catholique [7]. L’approche est à la fois historique (1re et 2e parties) et systématique (3e partie). On part de « la scène française ». La « recontextualisation » de la Lettre de 1896 permet de la situer parmi les courants contemporains et de suivre l’évolution de la pensée blondélienne jusqu’à sa reprise en 1932 dans Le problème de la philosophie catholique (R. Virgoulay). H. Donneaud analyse le conflit de Blondel avec les thomistes, en particulier avec le P. Gardeil (1896-1913), pour déterminer les lignes de partage et les enjeux du débat. J. Ladrière recherche « quelle a pu être l’incidence de la science sur les préoccupations apologétiques ». À propos de l’Action il s’intéresse à la philosophie des sciences d’Émile Boutroux et de Pierre Duhem, estimant que leurs travaux gardent encore « une très grande actualité ». Mais la stratégie apologétique d’immunisation qui consiste à préserver la foi en soulignant la relativité de la science est-elle vraiment efficace, n’implique-t-elle pas « une sous-estimation des possibilités cognitives de la science ? » P. Colin présente « l’apologétique à l’Institut catholique de Paris. En 1880 Mgr D’Hulst crée la chaire d’apologétique dont l’abbé Paul de Broglie sera le titulaire jusqu’à sa mort en 1895. Il occupe une position médiane entre l’ancienne controverse confessionnelle et la recherche indépendante où l’histoire des religions prend la relève, comme en témoigne la création en 1880 de la chaire du Collège de France confiée à un protestant libéral, Albert Réville. J. Gadille dessine « le contexte ecclésial et sociopolitique de la Lettre ». Ce faisant, il entend être fidèle au projet blondélien qui est de « ramener le problème de la foi sur le terrain concret et religieux », c’est-à-dire « le complexe de l’histoire sociale et politique ».
La deuxième partie élargit la scène, puisqu’elle présente l’apologétique en Europe. K. Neufeld examine l’apologétique catholique germanophone (F. Schanz, C. Pesch, H. Schell) attentive au débat français. Le danger principal est perçu du côté des sciences naturelles plus que de la philosophie et l’on s’intéresse plus au contenu qu’à la méthode. Han J. Adriaanse traite « le pendant protestant » : « Apologétique et antiapologie dans la théologie protestante allemande au début du XXe siècle ». Il présente deux modèles opposés : Troeltsch et Barth, « complexité et réduction, construction et destruction, théologie du dehors et théologie du dedans, apologétique et antiapologie ».
G. Ruggieri étudie « l’apologétique en Italie autour du premier Blondel ». Celui-ci a été lu très tôt, avec Laberthonnière, mais plus par des « chercheurs militants » que par des « savants purs ». L’auteur précise un double trait contextuel : la restauration du thomisme et la condamnation posthume des écrits de Rosmini. Comment ne pas se laisser enfermer dans le néo-thomisme et comment intégrer la pensée moderne ? La méthode d’immanence s’offrait comme une voie à explorer. L’auteur analyse les différentes réactions : les refus divers (G. Mattiussi, C. Gentile), l’enthousiasme de G. Semeria, « les oscillations » d’E. Buonaiuti.
« L’apologétique espagnole autour de 1850 et jusqu’en 1930 », tel est le vaste tableau dressé par A. Gonzalez Montes. Deux questions dominent : le rapport science-religion et le statut du catholicisme : morale ou religion surnaturelle ? C’est autour de la pensée de C. Ch. F. Krause (1781-1832) que se noue le débat. D’une manière générale prédomine l’influence allemande, celle de la France et de Blondel en particulier n’est guère perceptible, même si la situation (la crise moderniste) offre certaines analogies et certains thèmes communs (le développement du dogme et la vie de l’Église), par ex. entre Arintero (1860-1928) et le philosophe d’Aix.
L’apologétique anglophone est représentée ici par Newman qui fut un inspirateur même s’il n’a pas directement influencé Blondel, par la Grammaire de l’assentiment et le Développement de la doctrine chrétienne. J. Sys replace l’Å“uvre dans son contexte que l’on oublie trop : le romantisme anglais avec notamment S.T. Coleridge.
La troisième partie est systématique : Repenser l’apologétique. « Le statut de l’apologétique chrétienne » est défini avec beaucoup de rigueur par Ph. Capelle avec une « proposition en forme de six thèses », présentant l’apologétique, non comme une contrainte mais comme révélant « l’espace où s’oriente la liberté » et comme « la science de la communication des rationalités ». F. Jacques essaie de « repenser l’apologétique modulo son appartenance à la théologie fondamentale et celle-ci dans un partenariat qualifié avec la philosophie critique de la religion ».
L’ouvrage s’achève par une réflexion concertée sur le thème : « Exigences et difficultés de la pensée contemporaine en matière d’apologétique ». C’est une mise en question de l’apologétique aujourd’hui : Utilité ? (A. Delzant) ; paradoxalité (B. Casper) ; difficulté (H.J. Andriaanse) ; impossibilité (J. Greisch). Cette perspective critique permet de mesurer les déplacements qui rendent aujourd’hui plus difficile le discours apologétique, mais aussi de voir que l’essai de Blondel, certes bien daté, ne présente pas seulement un intérêt historique.
 
Le cinquantenaire de la mort de Blondel (1949-1999)
 
 
Il a donné lieu à diverses commémorations. Le jour même de l’anniversaire, le 4 juin 1999, à Mayence s’est tenu un colloque sur le thème Philosophie des Erkennens im Lebenswerk Maurice Blondels (Actes à paraître), en octobre une soirée à l’Institut catholique de Paris, et une journée d’études à Pampelune, à l’Université de Navarre sur Blondel et la théologie [8]. Arrêtons-nous sur l’ouvrage collectif publié à Louvain sous la direction d’Emmanuel Tourpe : Penser l’être de l’action [9]. La collaboration est largement internationale mais elle n’a rien de disparate. Le thème commun indiqué dans le sous-titre est « la métaphysique du ‘dernier’ Blondel ». Panorama du contenu : « l’architectonique de l’Å“uvre dernière », le concept fondamental de la métaphysique blondélienne, « les thèmes de la dernière philosophie blondélienne », « approches comparatives et prolongements dialogaux » (Blondel et Leibniz — Forest et Blondel — les thiomismes blondéliens), « retour au premier Blondel à la lumière de la Trilogie ». L’ouvrage s’achève par la réédition d’un article du philosophe d’Aix : « La Métaphysique comme science de l’au-delà intérieur et supérieur à la nature comme au sujet » [10]. Cet ouvrage est caractéristique d’un intérêt pour l’intégralité de l’Å“uvre blondélienne. Naguère on s’intéressait surtout au « premier » Blondel. Aujourd’hui un rééquilibrage s’amorce. On s’aperçoit qu’il existe une continuité profonde : l’effort du philosophe, toujours maintenu, a été d’approfondir la dimension métaphysique, d’accéder à cette « métaphysique à la seconde puissance » qu’annonçait de loin et confusément, le dernier chapitre de l’Action de 1893. Après colloques et ouvrages collectifs, quittons le cadre des commémorations pour examiner deux livres récents. Ce choix comporte une part de contingence, voire d’arbitraire, mais par la diversité de leur point de vue et de leur thème ils donnent un aperçu significatif de l’ampleur de la pensée blondélienne et de l’intérêt qu’elle conserve pour nous.
Pierre de Cointet, Maurice Blondel. Un réalisme spirituel. (Parole et Silence) Toulouse, éd. du Carmel, 2000, 278 p.
Cet ouvrage provient d’une thèse de doctorat soutenue à la Faculté de philosophie de l’Université catholique de Lyon en 1998, dont le titre était plus explicite : Le concret. Étude sur le problème métaphysique dans la ‘Trilogie’ de Maurice Blondel. C’est le Blondel métaphysicien qui est ici considéré (comme dans le collectif de Louvain) dans la Trilogie de 1934-1937. Cette étude est nouvelle d’abord parce qu’elle est intégrale. Certes la Trilogie a fait l’objet de recensions et d’études mais qui restaient partielles, limitées à l’un des volumes ou à l’un des thèmes. L’autre nouveauté de ce travail est d’être synchronique. Il met en synopse les trois volets de la Trilogie, ce qui permet la comparaison des structures et des contenus [11]. Or cette méthode révèle à la fois la cohérence et la diversité de la construction. Elle est d’une grande complexité. Elle intègre des éléments de phénoménologie (le point de départ concret) et des éléments d’ontologie, selon un mouvement à la fois ascendant et descendant jusqu’à la « réalisation ontogénique ».
Le fil conducteur se trouve dans ce qu’on peut appeler, par une paradoxale alliance de mots, une métaphysique du concret. On pourrait objecter que, si tout est ainsi envisagé, c’est encore d’un point de vue particulier, d’un thème précis et limité. Mais caractériser ainsi la Trilogie n’a rien de partiel, car le concret se situe précisément « à l’interaction du singulier et de l’universel ». « À la dialectique conceptuelle de l’individuel et du général, Blondel oppose l’intégration réelle du singulier dans l’universel » (p. 49). En quoi une métaphysique peut-elle être concrète dans son contenu et dans sa méthode ? Cette caractéristique se manifeste, d’après l’auteur, par trois traits principaux : l’extension du champ de la philosophie qui doit être « intégrale », la critique de l’abstraction et sa réintégration dans le processus total de la pensée, la connexion du spéculatif et du pratique, de la pensée et de la vie.
L’étude de P. de Cointet apporte ainsi, sinon une solution, du moins un éclairage pour répondre à la difficulté que soulevait le P. Henri Bouillard, au lendemain de la mort du philosophe d’Aix, dans son grand article des Recherches : L’intention fondamentale de Maurice Blondel et la théologie [12]. Dans la Trilogie, Blondel a voulu faire une philosophie « pure » qui envisage l’essentiel et le nécessaire, à la différence de l’Esprit chrétien, qui est une philosophie « mixte », une philosophie de la réalité de fait, dans sa singularité contingente. Comment cette philosophie essentielle peut-elle être dite concrète ? Cette difficulté implique de concevoir d’un côté une métaphysique spéculative abstraite, et de l’autre une notion empirique du concret. Or c’est précisément ce présupposé que conteste la philosophie blondélienne en tant que métaphysique du concret.
Celle-ci est en même temps une philosophie de l’élan spirituel. « Pour Blondel, s’attacher au concret, c’est suivre l’élan spirituel de l’homme qui ne peut se stabiliser sur son propre plan parce qu’il est fait pour se dépasser dans la perspective d’une Transcendance progressivement dévoilée » (p. 15). Le spirituel et le réel varient en rapport direct l’un de l’autre. Il est significatif que le philosophe ait finalement retenu l’expression « réalisme spirituel » pour caractériser sa pensée.
L’ouvrage de P. de Cointet n’est ni intemporel ni anachronique. Il part de la critique contemporaine de la métaphysique, de son « insignifiance » aujourd’hui si fort proclamée. Blondel a lui-même connu ce défi ; il a essayé d’y répondre dans la problématique de son temps. Comment renouer avec la question métaphysique ? Il ne faudrait pas que la difficulté accrue de la tâche nous ôte le courage de l’entreprendre.
Michael A. Conway, The Science of Life. Maurice Blondel’s Philosophy of Action and the Scientific Method. (European University Studies, Series XX. Philosophy, vol. Bd 616). Peter Lang Frankfurt am Main. 2000, IX-485 p.
Cet ouvrage met bien en lumière l’intérêt que porte le philosophe d’Aix à la réflexion sur les sciences et la méthode scientifique.
A l’époque où s’élabore la première Action, le positivisme reste toujours influent : Comte, Taine, Renan (ch. 1-3) sont des références implicites mais présentes en arrière-plan du texte blondélien. Mais il existe aussi un courant tout opposé auquel Ravaisson, dans son fameux Rapport de 1867, a donné l’appellation paradoxale de « réalisme ou positivisme spiritualiste ». L’auteur s’attache à l’influence d’Émile Boutroux, maître du jeune normalien et directeur de sa thèse sur L’Action, dont la propre thèse De la contingence des lois de la nature (1874) a critiqué la conception d’une fixité des lois naturelles incompatibles avec la liberté (ch. 4-6). C’est aussi avec Boutroux que va se poursuivre la discussion de la Société française de Philosophie sur « l’esprit scientifique et l’esprit religieux » [13]. D’accord avec lui pour rejeter « l’hétérogénéité totale », « la simple juxtaposition de fait », l’opposition ou la suppression de l’un par l’autre, Blondel prend ses distances à l’égard d’une conception trop formelle de la religion qui en évacue le dogme et la pratique littérale [14].
Après avoir analysé « la structure phénoménologique » et dégagé les caractéristiques de la méthode indirecte de l’Action (ch. 8), M.A. Conway aborde un point capital, « l’intégration du subjectif dans la science de la vie ». (ch. 9). Le fil conducteur est ici l’idée d’infini dont les contenus et les emplois sont longuement analysés. L’auteur s’arrête (ch. 10) sur l’importante étude de 1906, Le point de départ de la recherche philosophique [15] en qui il voit un véritable discours de la méthode. Le chapitre onzième examine la Trilogie. En fait il s’en tient à la Pensée et à la distinction, à vrai dire capitale, entre le noétique et le pneumatique. Il faut le compléter par ce qui est dit auparavant (pp. 244-50) à propos de l’Action de 1937 [16].
L’abondance du contenu et le détail des analyses risquent parfois d’occulter des articulations importantes. Ainsi, le passage de la science objective à la science du sujet aurait dû être mieux marqué. La science objective est suspendue à l’activité constituante du sujet. Mais la subjectivité n’est pas le subjectivisme. De plus, c’est à ce niveau originaire, et non à celui des résultats, que se situe le rapport de la science et de la religion. Par ailleurs on aurait aimé que soit développée la brève mention en note 3 de la page 429 en ce qui concerne les relations du philosophe avec des savants : P. Duhem [17], H. Poincaré, et surtout son cousin germain, André Blondel. Il n’en reste pas moins que le livre de M.A. Conway est une étude sérieuse, bien documentée sur une question importante et encore peu explorée. Elle manifeste l’originalité et l’intérêt de la conception blondélienne des sciences et de la méthode qui doit être celle de la philosophie comme « science de la vie ».
Pour conclure, essayons de dégager quelques traits caractéristiques de l’évolution des études blondéliennes. On constate d’abord une extension et une structuration institutionnelle de la recherche. Aix-en-Provence reste bien sûr l’épicentre, mais en synergie avec ce que le professeur J. Ferrari a appelé « le triangle Dijon-Louvain-Mayence » pour un travail de recherche, de documentation, de diffusion notamment grâce aux sites internet de Louvain et de l’Université de Fribourg en Brisgau.
On assiste à une prise en compte progressive de l’Å“uvre intégrale de Blondel. Le dernier Blondel cesse d’être quasi inexploré. Certes le calendrier y est pour quelque chose, mais ce n’est pas de pure circonstance. L’intérêt principal de l’Å“uvre tardive, c’est d’approfondir « la métaphysique à la seconde puissance ».
En outre la parution des Œuvres complètes va favoriser une lecture plus large dont on devine déjà deux conséquences :
  • l’Å“uvre de Blondel est plus variée qu’il ne paraît d’abord. Elle aborde tous les genres, depuis l’actualité journalistique jusqu’à la réflexion métaphysique et spirituelle, en passant par l’analyse sociopolitique ;
  • cette abondance et cette diversité ne sont pourtant pas anarchiques. Elles n’empêchent pas une réelle cohérence : beaucoup d’écrits, apparemment mineurs, constituent en fait l’application des principes d’une philosophie solidement structurée.
Est-il dans la nature de la pensée blondélienne d’exercer son influence dans la discrétion ? En tout cas, les publications qu’elle provoque, et qui se multiplient au point de défier le compte rendu, montrent qu’elle demeure bien vivante.
 
NOTES
 
[1]Autres interventions de Blondel à ce sujet : Marcel Breton (pseud.) « Les conclusions d’une expérience personnelle » dans le collectif Un grand débat catholique et français. Témoignages sur l’Action Française. Cahiers nouv. Journée 10. Bloud et Gay, Paris 1927, pp. 177-215. (Sous divers pseudonymes) dans le collectif : Non, l’Action Française n’a bien servi ni l’Église, ni la France, éd. Vie cathol., Paris, 1927. Il montre qu’une telle alliance est contre nature et qu’on ne doit pas céder à une tactique opportuniste. Il porte la discussion au niveau des principes sur trois points : le rapport de la connaissance et de l’action, la conception du réel comme unité organique et différenciée, le rapport de la nature et du surnaturel dans une destinée qui est unique. C’est à celui-ci que se rattache la notion de monophorisme. « La thèse selon laquelle tout vient du dehors, extrinsecus, n’est pas moins inexacte que la thèse selon laquelle tout vient du dedans, par efférence » (ce qui est le cas du modernisme). Le philosophe combat ici le monophorisme extrinséciste et lui oppose la thèse de la « double afférence » c’est-à-dire d’un double apport externe et interne.
[2]M. Sutton est l’auteur de Charles Maurras et les catholiques français. Nationalisme et Positivisme. Beauchesne, Paris, 1994.Sur la pensée sociale de Blondel, X. Morlans i Molina a publié sa thèse de l’Université Grégorienne sous le titre La experiencia deDios en la accion social. Hipotesis para una interpretacion teologica inspirada en los primeros escritos de Maurice Blondel. Ed. Facultat de Teologia de Catalunya, Barcelona, 1998.
[3]Les Recherches y ont contribué par un numéro spécial. RSR 81/3 (juillet-septembre 1993).
[4]Indépendamment de ce cadre commémoratif, mais en convergence avec lui, signalons l’important colloque sur M. Blondel, L. Lavelle, G. Marcel qui s’est tenu les 21-22 octobre 1995 à la Sorbonne, Philosophie de l’Esprit (coordinateur J.-L. Vieillard-Baron), G. Olms Verlag, Hildesheim-Zürich-New-York, 1999, VIII-210 p. Ce colloque a permis de discerner les lignes de force d’une philosophie de l’esprit ainsi que la physionomie propre de chaque penseur.
[5]Maurice Blondel et la quête du sens (dir. M.-J. Coutagne) (Bibliothèque des Archives de philosophie 63). Beauchesne, Paris, 1998, 146 p.
[6]Le Bulletin des Amis de Maurice Blondel nouv. série (12-13 octobre 1997) a consacré un numéro spécial à Gaston Berger.
[7]Philosophie et Apologétique. Maurice Blondel cent ans après (Philippe Capelle éd.) éd. du Cerf, Paris, 1999, 320 p.
[8]Les communications sont publiées en espagnol dans la revue de la Faculté de Théologie Scripta theologica vol. XIII/3 (1999), pp. 895-953.
[9](Centre d’Archives Maurice Blondel 6), Peeters, Louvain, 2000, 341 p.
[10]Rev. Méta. Morale. 52 n. 3-4 (juil.-oct. 1947), pp. 193-200.
[11]L’auteur a résumé avec beaucoup de netteté cette visée synchronique dans sa contribution à l’ouvrage précédemment recensé, Penser l’être de l’action « La Trilogie, structure et mouvements », pp. 15-34, cf. le tableau des pp. 16-7.
[12]RSR 36/3 (juil.-sept. 1949), pp. 321-402, cf. p. 374.
[13]Bull. Société fr. phil. février 1909, pp. 19-74
[14]E. Boutroux, Science et Religion dans la philosophie contemporaine. Flammarion. Paris, Voir la lettre de Blondel à Boutroux (16 nov. 1908 dans M. Blondel, Œuvres complètes PUF, II (1997), pp. 662-7. Pour l’ensemble de cette correspondance cf. pp. 657-69.
[15]M. Blondel, Œuvres complètes, II, pp. 529-69.
[16]Cf. A II, excursus 10, pp. 446-51. La comparaison avec V Action de 1893 montre que la position de Blondel n’a pas substantiellement varié ; mais, s’il maintient toujours le caractère conventionnel de la science, il est plus soucieux de lui donner une portée réaliste.
[17]A. Letourneau, « Maurice Blondel et Pierre Duhem », Bull. Amis M. Blondel nouv. série n. 9 (juillet 1995), pp. 7-21.
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[4]
Indépendamment de ce cadre commémoratif, mais en convergenc...
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[5]
Maurice Blondel et la quête du sens (dir. M.-J. Coutagne) (...
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[6]
Le Bulletin des Amis de Maurice Blondel nouv. série (12-13 ...
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[7]
Philosophie et Apologétique. Maurice Blondel cent ans après...
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[8]
Les communications sont publiées en espagnol dans la revue ...
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[9]
(Centre d’Archives Maurice Blondel 6), Peeters, Louvain, 20...
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[10]
Rev. Méta. Morale. 52 n. 3-4 (juil.-oct. 1947), pp. 193-200...
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[11]
L’auteur a résumé avec beaucoup de netteté cette visée sync...
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[12]
RSR 36/3 (juil.-sept. 1949), pp. 321-402, cf. p. 374. Suite de la note...
[13]
Bull. Société fr. phil. février 1909, pp. 19-74 Suite de la note...
[14]
E. Boutroux, Science et Religion dans la philosophie contem...
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[15]
M. Blondel, Œuvres complètes, II, pp. 529-69. Suite de la note...
[16]
Cf. A II, excursus 10, pp. 446-51. La comparaison avec V Ac...
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[17]
A. Letourneau, « Maurice Blondel et Pierre Duhem », Bull. A...
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