2002
Recherches de science religieuse
Bulletins critiques
Bulletin d’exégèse de l’Ancien Testament écrits et époque postexilique
Philippe Abadie
Faculté de Théologie, Lyon
1. François Chirpaz, Job. La force d’espérance, Cerf, Paris, 2001, 193 p.
Essai philosophique plus que commentaire exégétique du livre de Job, l’ouvrage de Chirpaz met en lumière l’intensité anthropologique qui émane de ce long poème. Job y est toujours au bord du désespoir, mais dans une confiance maintenue sans limite, cette « force d’espérance » qui précise le titre. D’où l’invitation de l’a. à se mettre « à l’écoute de Job », ce héros oscillant entre une détresse humaine qui brise toute résistance, et une espérance qui l’empêche de sombrer dans le gouffre du désespoir. Job est ce cri de l’homme, maintenu dans le face-à-face avec Dieu, ce « frémissant d’Elohim », dont la parole, dit l’a., est à la fois insolite et familière. Insolite parce qu’abrupte dans le propos et le regard porté ; familière parce qu’en elle notre humain se découvre. Insolite encore par la violence de son espérance, et familière par sa tonalité à l’exprimer.
Au cÅ“ur de l’ouvrage, il faut lire alors en diptyque les chapitres 4 « l’Homme », et 5 « Parole du Seigneur », qui font effet de miroir de nos propres interrogations. Au dénuement de la détresse humaine par Job correspond le dénuement des abîmes par Dieu, et cette vérité même conduit à l’espérance, tant s’y révèle notre condition d’homme, sortie de toute illusion. Le cri de Job est salutaire, et le livre de Chirpaz toujours stimulant.
II. Les Psaumes (de 2 à 5)
2. James L. Crenshaw, The Psalms. An Introduction, Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan/Cambridge, U.K., 2001, 187 p.
3. Jean-Marie Auwers, La composition littéraire du Psautier. Un état de la question (Cahiers de La Revue Biblique 46), Gabalda, Paris, 2000, 230 p.
4. Craig C. Broyles, Psalms, (New International Biblical Commentary. Old Testament Series ; 11), Hendrickson Publishers, 1999, 539 p.
5. Robert L. Cole, The Shape and Message of Book III (Psalms 73-89), (JSOTS 307), Sheffield Academic Press, Sheffield, 2000, 262 p.
2. James L. Crenshaw, The Psalms. An Introduction. — Née d’une longue expérience d’enseignement, cette brève introduction aux psaumes s’adresse moins aux spécialistes du genre qu’à un public d’étudiants soucieux de les lire et d’en comprendre le sens. Après une introduction (p. 1-10) qui présente rapidement le psautier de la LXX et du TM et évoque divers points d’interprétation, une première partie, « Origins » (p. 11-52), examine la composition et les différentes collections (psaumes de David, psaumes des montées, psaumes d’Asaph, psaumes de Coré, etc.) qui forment le livre des Psaumes. Dans la description de chaque collection, une attention particulière est donnée au milieu producteur, qui met en relation le livre avec l’ensemble du récit biblique. La deuxième partie, « Approaches to Psalms » (p. 53-105), propose avec grande clarté une approche du Psautier en ses diverses interprétations. Pour ma part, j’en retiendrai essentiellement deux. Il s’agit d’abord d’un livre de prière reçu dans la tradition juive et chrétienne, qui ouvre sur une compréhension de la nature humaine en toutes ses dimensions et éclaire, à l’aide de multiples métaphores, le visage de Dieu. Mais le Psautier ouvre aussi à l’expérience vécue d’Israël en son histoire, et l’auteur s’appuie ici sur l’iconographie proche-orientale. Plus que l’essai de classification des Psaumes en différents types (après H. Gunkel et Cl. Westermann) qui suit, l’apport des travaux d’Otmar Keel constitue l’élément le plus original de cette deuxième partie, même si le lecteur théologien retiendra surtout le chapitre conclusif qui expose les effets rhétoriques et théologiques de la structure finale du livre. Rompant avec l’aspect fort synthétique des deux premières, une troisième et dernière partie, « Some Readings » (p. 107-167), illustre l’ensemble par la lecture de quatre psaumes, dans l’ordre les Ps 73 ; 115 ; 71 et 24. La méthode utilisée varie de l’un à l’autre, pour mieux en épouser la spécificité propre. Mais une grande attention est toujours portée sur les effets rhétoriques et l’inscription du psaume dans son milieu social et religieux. Au lecteur de vérifier dans le détail la pertinence des lectures proposées.
Le livre s’achève sur une trop brève conclusion de deux pages (p. 168-169), ainsi qu’une bibliographie sélective et divers index (thèmes ; auteurs) qui traduisent son propos didactique, d’autant que chacun des chapitres est lui-même suivi d’une bibliographie succincte. L’auteur atteint ainsi pleinement son objectif qui était d’ouvrir à une compréhension première du livre des Psaumes.
3. Jean-Marie
Auwers,
La composition littéraire du Psautier. Un état de la question. — Le titre et son sous-titre disent fort bien le propos de ce livre érudit, mais sans technicité excessive, ce qui l’ouvre aussi à un public de non-spécialistes. En six chapitres et une conclusion développée, l’a. propose moins un commentaire du Psautier qu’une étude rédactionnelle de celui-ci, situant sa propre démarche entre l’exégèse héritée de H. Gunkel selon laquelle « le rassemblement des psaumes en collections successives [est] sans incidence sur l’interprétation des pièces elles-mêmes », et l’exégèse « canonique » de B. S. Childs qui donne tout son prix à la forme finale du Psautier (« canonical criticism »). D’où le déplacement opéré dès le chapitre 1 : « de l’exégèse des psaumes à l’exégèse du Psautier », qui définit un véritable programme d’étude ; de la préhistoire du Psautier au rassemblement des collections (ch. 2) ; le Psautier comme livre (ch. 3) et comme « programme »
[1] (ch. 4). Le ch. 5 s’attarde aux « psaumes de David », dans un examen rigoureux des « titres biographiques »
[2], tandis que le ch. 6 rappelle les formes multiples du Psautier, pour qu’il ne soit pas réduit au seul texte hébreu massorétique (voir le Psautier de la LXX ou celui de Qoumran). Une importante bibliographie classée (p. 183-200) et divers index (p. 203-228) témoignent du caractère scientifique de l’ouvrage, d’autant que l’a. y ouvre de multiples débats avec ses devanciers.
Au-delà du détail d’une analyse toujours précise, qu’éclairent au fil des pages de nombreux tableaux, retenons pour notre part les deux principales conclusions de l’a. D’une part, la critique littéraire de chacun des Psaumes doit être menée de front avec l’étude rédactionnelle de l’ensemble du livre, ce qui conduit à une valorisation du travail des rédacteurs finaux. D’autre part, l’organisation du recueil et l’histoire de sa formation ne sont pas secondaires, et « les psaumes doivent être interprétés non seulement à partir du propos de chacun de leurs rédacteurs, mais aussi à partir de leur ‘environnement’ à l’intérieur même du Psautier » (p. 177), en quoi l’a. rejoint l’exégèse canonique, invitant les interprètes du Psautier « à une véritable conversio morum ». Sans invalider la forme plus classique des commentaires du Psautier qui s’attardent à analyser chaque pièce comme un tout, l’a. ouvre un autre champ de recherches, dont on doit lui être gré, d’autant que le résultat est à la hauteur de l’ambition énoncée dès l’introduction.
Écrit avec intelligence et clarté, un tel livre est incontournable dans tout débat sur les psaumes et le Psautier, et pose aussi au théologien la question de la clôture du texte dans tout acte herméneutique.
4. Craig C. Broyles, Psalms. — À destination d’un public d’étudiants et de prédicateurs, cette nouvelle série de commentaires NIBC voudrait présenter le meilleur des recherches contemporaines, selon une ligne assez traditionnelle cependant, que les responsables éditoriaux nomment « believing criticism » (p. XII).
Le présent volume est consacré aux Psaumes, et une ample introduction (p. 1-40) est classiquement suivie de l’étude individuelle de chacun d’entre eux (150 paragraphes, aux pages 41 à 519). À quoi s’ajoutent une bibliographie sélective (p. 521-523) et deux index (thèmes : p. 525-528 ; citations scripturaires : p. 529-539).
L’introduction définit ce qu’est un psaume (une composition littéraire, à connotation fortement liturgique), avant de définir l’approche elle-même du commentaire, centrée « on the psalms’ original use as liturgies » (p. 8). D’où le regard porté sur le milieu de vie, la liturgie du Temple de Jérusalem (éclairée notamment par le livre des Chroniques ou Is 40 à 55). D’autres regards ne sont pas absents toutefois, comme la thématique royale ou le rapport à la sagesse. À l’origine des Psaumes, l’auteur met tout spécialement en lumière la tradition de Sion et la tradition de la royauté divine, avant de s’interroger sur leur relation avec David. Tout en reconnaissant le caractère reconstruit de cette filiation au retour d’exil (voir l’Å“uvre du Chroniste), il invite le lecteur à lire « psalms as both as liturgical texts for public worship and as model prayers of David for private use » (p. 31), formulation pour le moins ambiguë d’un simple point de vue critique ! La dernière section de l’introduction est consacrée à la « spiritualité » des Psaumes. Au total, l’impression du lecteur reste mitigée à lire ces pages, faute sans doute d’un engagement plus grand sur les problèmes critiques posés par le livre des Psaumes. Sans être « fondamentaliste », le point de vue de l’auteur reste bien prudent, à l’image d’un lecteur à rassurer peut-être…
L’étude elle-même des psaumes est organisée section par section, sans que l’intégralité du texte analysée ne soit donnée ; et cela constitue une limite certaine du commentaire, quand on le compare à d’autres du même genre, comme les trois volumes de Anchor Bible (Doubleday, 1966-1970) ou les trois volumes de The Word Biblical Commentary (Waco, 1983-1990), pour nous en tenir au seul monde anglo-saxon. Pour vérifier de la pertinence du commentaire, le lecteur doit ainsi se référer à l’édition qui lui sert de base : The Holy Bible. New International Version (International Bible Society, 1973, 1978, 1984). On peut regretter aussi la non prise en compte des effets rhétoriques et de la structure propre des psaumes, au profit d’une approche plus thématique que véritablement littéraire ; ce qui est une autre limite de l’ouvrage.
Au total, ce commentaire n’est certes pas « le » plus marquant de ces dernières années, mais donne envie de relire les Psaumes avec un regard neuf, et plus critique aussi. Au lecteur de poursuivre donc l’exploration esquissée ici.
5. Robert L. Cole, The Shape and Message of Book III (Psalms 73-89). — Après une brève introduction (p. 9-14), les dix-sept chapitres de l’ouvrage sont consacrés à l’étude des Psaumes 73 à 89 qui constituent le « Livre III » du Psautier, avant qu’une conclusion (p. 231-235) ne résume les résultats obtenus. Suivent un appendice sur « le vocabulaire du Livre III » (p. 236-239), une bibliographie (p. 240-244) et divers index (p. 245-262) qui disent d’autant mieux le sérieux de la recherche entreprise qu’elle s’appuie sur une dissertation doctorale soutenue en 1996.
Ce bref regard sur la structure de l’ouvrage ne saurait pourtant en dire l’originalité, car il s’agit moins d’un commentaire classique d’une partie du Psautier, que d’une thèse posée dès l’introduction : par une méthode qui allie à la fois la « form criticism » et la « rhetorical form », l’a. analyse le dialogue qui, par le biais des parallélismes et répétitions, s’instaure dans l’ensemble du « Livre III » où les Psaumes se répondent et se complètent. Ainsi, l’analyse rhétorique de Ps 79,8 et 13 montre que ces versets centrés sur les fautes des ancêtres, puis l’action de grâce d’Israël, sont sans parallèles dans ce psaume, mais répondent directement par leur vocabulaire au Ps 78 (longue méditation sur le passé d’Israël). Autre exemple : d’un point de vue rhétorique, la première strophe du Ps 73 (la bonté de Dieu qui sauve de l’épreuve) est une réponse directe au Ps 72, tandis que ses deux dernières strophes appellent le Ps 74 selon lequel de Dieu seul viendra le salut du juste.
Dépassant ce stade individuel, l’ensemble du « Livre III » entre dans un dialogue actif avec le Psautier et constitue une réponse aux promesses contenues dans le Ps 72 (le roi promis) qui conclut le « Livre II ». Ce faisant, la méthode employée par l’auteur retrouve les grandes intuitions de la « critique canonique » définie par G. Wilson et B. Childs.
L’étude individuelle de chaque psaume ne saurait donc négliger la forme finale du Psautier, et tire de son insertion dans le texte canonique une part de sa signification. Par un tout autre biais, R. Cole rejoint ici J.-M. Auwers et donne à l’étude des Psaumes une orientation nouvelle qu’illustre le corps de l’ouvrage. À titre d’exemple, prenons le Ps 77. Lu de manière canonique, à partir de sa structure rhétorique propre et de ses expressions en échos à d’autres psaumes (Ps 77,12b-13a et Ps 74,12 ; Ps 77, 8a.9a.10a et Ps 74,1.19 ; Ps 77,10-11 et Ps 73,11 ; Ps 77, 8b et Ps 78,17a), le Ps 77 constitue une méditation sur le passé d’Israël et, par la voix du juste, dit l’espérance du salut à venir. Un dialogue antithétique s’établit ainsi avec le Psaume 76 qui décrit la puissance de Dieu agissant pour la délivrance de Sion et le Ps 78 qui, à l’inverse, relit le passé d’Israël comme une longue histoire de rebellions ; ainsi prend sens la colère de Dieu exprimée dans le Ps 77.
Perçu dans sa structure d’ensemble, le « Livre III » laisse entendre la voix des Justes (voir notamment les Ps 73 et 74) devant un salut annoncé (voir le Ps 72) mais dans un malheur présent (la destruction du temple). À quoi répond la voix de Dieu (Ps 75 et 76) qui dénonce les arrogants et en appelle à la justice. Sous mode individuel ou collectif, les méditations sur le passé d’Israël (Ps 76 à 80) deviennent alors un appel à la conversion autant qu’une attente de la restauration de Sion. Une nouvelle réponse divine survient au Ps 81, qui invite Israël à se souvenir de ses fêtes liturgiques (ici, la Fête des Tentes), et à se séparer des ennemis de Yhwh, rompant ainsi avec un passé idolâtre (Ps 82). Une nouvelle lamentation nationale s’élève au Ps 83, tandis que la finale du Livre III est dominée par une alternance de prières confiantes (voir les Ps 84 et 87) ou de prières dans l’épreuve (voir les Ps 86 et 88), pour conduire à l’hymne finale au Dieu fidèle, le Ps 89 qui s’achève par deux ultimes questions : « Jusques à quand, Yhwh, seras-tu caché ? » (v.47), « Où sont les prémices de ton amour, Seigneur ? » (v.50). Il reviendra au « Livre IV » d’y répondre, dès les premiers versets du Ps 90 : « Seigneur, tu as été pour nous un refuge d’âge en âge » (v.1).
Au final, tant la méthode utilisée que la lecture proposée emportent l’adhésion et renouvellent le genre « commentaire ». À n’en pas douter, ce livre invite à relire le Psautier avec grande pertinence et rigueur.
III. Les Livres sapientiaux (de 6 à 9)
6. Guiseppe Bellia — Angelo Passaro (dir.), Libro dei Proverbi. Tradizione, redazione, theologia, Piemme, 1999, 260 p.
7. Christine Roy Yoder, Wisdom as a Woman of Substance. A Socioeconomic Reading of Proverbs 1-9 and 31 :10-31, Walter de Gruyter, Berlin — New York, 2001, 165 p.
8. Roland E. Murphy and Elisabeth Huwiler, Proverbs, Ecclesiastes, Song of Songs, (New International Biblical Commentary. Old Testament Series ; 12), Hendrickson Publishers, 1999, 312 p.
9. Martino Conti, La Sappienza personificata negli elogi veterotestamentari (Pr 8 ; Gb 28 ; Sir 24 ; Bar 3 ; Sap 7), Pontificium athenaeum Antonianum, Roma, 2001, 233 p.
6. Guiseppe Bellia-Angelo Passaro (dir.), Libro dei Proverbi. Tradizione, redazione, theologia. — Plus que d’un commentaire, il s’agit des actes d’un Colloque international tenu en 1998 à la Faculté Théologique de Sicile (Palerme) où onze spécialistes, venus d’horizons linguistiques et intellectuels variés, ont soumis à leurs questions le livre des Proverbes, selon les trois axes précisés dans le sous-titre. Si les chercheurs italiens dominent, étaient aussi présents des spécialistes américains (Richard Clifford, Lorenzo Vigano), allemand (Hans-Winfried Jüngling), et surtout français (Paul Beauchamp, Maurice Gilbert et Emile Puech).
Même s’il est fort difficile de rendre pleinement compte de la richesse d’un ouvrage collectif qui, par méthode, reste très diversifié, au fil de la lecture s’opèrent divers déplacements. Ainsi, s’inverse l’image d’un livre réputé assez archaïque, archétype de la sagesse ancienne d’Israël, au profit d’autres tendances qui laissent percevoir une tradition littéraire complexe sur laquelle s’exerce même l’influence de l’hellénisme. Soumis à une lecture historico-anthropologique (G. Bellia), les Proverbes retrouvent alors une réelle complexité dans leurs interrogations. Certaines approches confrontent le livre à son univers culturel, comme la littérature sapientielle de la Syrie antique, la légende de Keret/Kirta et celle de Aqhat (L. Vigano), tandis que d’autres s’attardent à sa tradition réceptrice, tant dans la LXX (A. Minissale) qu’à Qoumran (E. Puech). Plus nettement théologiques, les études de M. Gilbert et de P. Beauchamp retiendront l’attention des lecteurs des RSR. Pour M. Gilbert, la femme décrite en Pr 31,10-31 est moins l’incarnation de « Dame Sagesse » qu’une figure idéalisée d’un monde attentif à l’enseignement de « Dame Sagesse ». P. Beauchamp, quant à lui, décrit à travers la personnification de la Sagesse en Pr 8, 22-31 (et ses prolongements en Sir 24) le dialogue aux dimensions cosmiques ouvert entre le « Dieu d’Israël » et les « fils d’Adam », dont l’accomplissement ne peut être que christique.
Sans être exhaustif, ce bref repère de quelques-unes des richesses de l’ouvrage voudrait attirer l’attention du lecteur et l’inviter à poursuivre les quelques pistes ouvertes ici.
7. Christine Roy Yoder, Wisdom as a Woman of Substance. A Socioeconomic Reading of Proverbs 1-9 and 31 : 10-31. — Issu d’un travail de doctorat (Princeton), cet ouvrage aborde avec clarté l’étude des figures féminines de la sagesse en Pr 1-9 et 31,10-31 par le biais d’une analyse socio-économique, renouvelant ainsi la lecture de ces deux ensembles. Une brève introduction (p. 1-13) situe la démarche de l’a. qui se démarque d’une approche mythologique couramment usitée (rapprochement avec les déesses mésopotamienne Ishtar ou égyptienne Ma’at, hellénisée sous la forme d’Isis) et opte pour un éclairage plus nettement socio-économique (le rôle et statut de la femme dans le Proche-Orient Ancien).
À cette lumière, un premier chapitre (p. 15-38) tente de dater Pr 1-9 et 31,10-31 à partir des données linguistiques et syntaxiques. Pour l’a., la langue de ces deux ensembles reflète un état tardif de l’hébreu, fortement aramaïsé, sans trahir une quelconque influence hellénistique ; il convient donc de les dater de la période perse, entre le VIe et le IIIe siècles av. J.C., mais antérieurement à d’autres livres comme Qohelet, Esther, Esdras-Néhémie et Chroniques. Le chapitre deux (p. 39-72) étudie ensuite le contexte socio-économique de ces deux ensembles à partir du statut et rôle de la femme tels qu’ils ressortent des textes proche-orientaux (notamment les archives de la banque babylonienne Murasu, les papyri de la colonie juive d’Eléphantine, près d’Assouan, et les sceaux judéens). Si le mariage est souvent une affaire économique, un arrangement entre familles (« The Business of Mariage »), la femme peut jouer un rôle économique actif dans la maison et la cité, et, pour les plus fortunées, apparaître comme un vrai chef d’entreprise, voire, comme Shelomith, occuper un poste important dans l’administration judéenne (« Women’s Work »). Image contrastée donc entre une condition soumise et une activité reconnue de tous. Le chapitre trois (p. 73-110) confronte alors le texte à cet univers socio-économique. L’a. s’étonne en premier lieu de ce que la recherche récente (en particulier J. Blenkinsopp, « The Social Context of the ‘Ousider Woman’ in Proverbs 1-9 », Bib 72, 1991, p. 457-473 et H.C. Washington, « The Strange Woman (’issâ zarâ/nokrîyyâ) of Proverbs 1-9 and Post-Exilic Judean Society », dans Second Temple Studies 2 : Temple and Community in the Persian Period, T.C. Eskenazi & K.H. Richards (eds), (JSOTS 175), Sheffield Academic Press, Sheffield, 1994, p. 217-242) n’ait pas appliqué pareille méthodologie socio-économique à la « Woman Wisdom », qui en est l’image inversée ; d’où la lecture proposée, à commencer par Pr 31,10-31. La femme décrite en ce texte n’a rien d’un idéal ou d’une allégorie, elle reflète bien un milieu judéen concret, durant l’époque perse. Et il en est de même en Pr 1-9, où l’auteur, un Juif issu de la golah, adresse un enseignement à sa communauté revenue d’exil, associant la Sagesse à une « Woman of Substance », mue par la crainte de Dieu. Il ne s’en agit pas moins d’une image concrète qui résume, certes en idéal, la condition féminine vécue en Yehud. Une brève conclusion (p. 111-114) résume l’ensemble de l’étude et les résultats acquis, autour d’une proposition centrale qui qualifie à nouveau la démarche : « Wisdom’s origins lie not in putative mythological antecedents or abstract literary constructs, but in women’s concrete, everyday realities » (p. 111). Viennent ensuite une abondante bibliographie (p. 115-141) et deux index, scripturaire (p. 143-161) et auteurs (p. 162-165).
Comme le laisse percevoir ce rapide résumé, au long de pages à la fois denses et claires, l’a. démontre amplement l’intérêt de sa démarche, sans forcer les textes, et invite le lecteur à regarder d’un point de vue neuf des textes bien connus. Telle n’est pas la moindre des qualités de cet ouvrage.
8. Roland E. Murphy and Elisabeth Huwiler, Proverbs, Ecclesiastes, Song of Songs. — Issu de la même collection NIBC, ce commentaire de trois livres sapientiaux (les Proverbes, Qohelet et le Cantique des Cantiques) présente les mêmes perspectives que l’ouvrage précédent consacré aux Psaumes, présentant au lecteur non spécialiste une information succincte, mais récente. Ajoutons à cela le souci pédagogique des deux auteurs, un père carme et une ministre de l’Église Évangélique Luthérienne d’Amérique, qui n’abusent d’aucun langage technique pour dire l’essentiel. On peut regretter cependant, passées les diverses introductions aux livres et aux sections repérées, l’usage d’une écriture minimale, voire schématique dans les « notes additionnelles » qui traitent de problèmes plus techniques (le plus souvent, de traduction ou de critique textuelle). Il est vrai que rendre compte de trois livres sapientiaux importants en moins de trois cents pages (si l’on retire la bibliographie) tient de la prouesse !
Dans une introduction très concise (une douzaine de pages seulement) au livre des Proverbes, Roland E. Murphy s’attarde surtout à leur style, avant de mettre en lumière leur langage symbolique, et de faire ressortir leur théologie étroitement liée à leur anthropologie. Suit une analyse du livre, réparti en trente quatre courtes unités syntaxiques. Pour chacune, l’analyse épouse une même structure : introduction ; lecture ; notes additionnelles. Dans sa brièveté, l’analyse fait ressortir la complexité des Proverbes, qui n’énoncent que des vérités partielles, d’où d’apparentes contradictions pour une même vérité. La stylistique sert ainsi le propos du livre, en usant des parallélismes antithétiques. Autre point fort du commentaire : l’intérêt comparatiste avec la littérature proche-orientale.
À Elisabeth Huwiler revient ensuite les deux commentaires qui suivent à commencer par Qohelet, ou Ecclésiaste. Dans son introduction (une vingtaine de pages), l’auteur discute des principaux points qui font de Qohelet un livre déroutant, depuis ses rapports à la tradition sapientielle biblique et à la littérature proche-orientale, jusqu’à sa structure interne (fonction des répétitions ; contradictions ; unité ; etc.). D’autres difficultés sont encore soulevées, comme la distinction entre l’auteur du livre (sans doute postexilique) et le « Je » qu’il met en scène (« Salomon, fils de David »). Pour chaque question, l’auteur se montre bien informée. Mais l’intérêt du lecteur s’attachera surtout à la finale de l’introduction (p. 174-176) où l’auteur tente d’actualiser le message théologique du livre. Le commentaire qui suit est pertinent mais trop rapide à notre goût.
Vient ensuite le commentaire du Cantique des Cantiques. Dans son introduction au livre, Élisabeth Huwiler attire (à juste titre) l’attention du lecteur sur la fonction des jeux de répétitions internes au texte (p. 227-233). Plus que la comparaison classique avec la littérature amoureuse égyptienne, retenons la suggestion qui fait de l’auteur du Cantique une femme (p. 241), ainsi que le beau développement final sur le langage de la sexualité humaine qui s’y déploie. Le commentaire lui-même est assez riche, et insiste notamment sur l’ambiguïté des acteurs mis en scène dans le texte, ainsi que sur les jeux d’échos et de répétitions.
9. Martino Conti, La Sappienza personificata negli elogi veterotestamentari (Pr 8 ; Gb 28 ; Sir 24 ; Bar 3 ; Sap 7). — Le titre décrit fort justement l’objet des cinq chapitres de l’ouvrage, consacrés chacun à l’étude d’un des textes proposés et complétés par une notice bibliographique propre. Une introduction, à caractère biblio-théologique (p. 9-35), précède l’ensemble, situant l’étude dans l’orbite de Dei Verbum 15 et 16, sur l’économie révélatrice des deux testaments (l’ancien éclairant le neuf) ; s’y affirme nettement la perspective christologique qui domine la lecture.
À cette lumière, l’a. offre une exégèse précise et claire de chacun des textes analysés (Pr 8 ; Jb 28 ; Sir 24 ; Bar 3 ; et Sg 7), d’abord pour lui-même, puis dans sa relecture christologique (successivement, p. 57-60 ; p. 84-86 ; p. 122-124 ; p. 147-151 ; et p. 201-203). La démarche adoptée est plus thématique que clairement structurelle, ce qui évite à la lecture une certaine technicité dont on doit savoir gré à l’a. L’ordre des textes n’est pas dû au hasard puisque se dessine une ligne ascendante de Pr 8 à Sg 7. La conclusion (p. 207-223) reprend en détail l’effet de relecture à travers les évangiles synoptiques, Paul et Jean. Au terme, ressort la thèse centrale de l’a. (qui n’est pas neuve) : l’étude des grands textes sapientiaux de l’Ancien Testament donne un sous-bassement théologique aux grandes affirmations christologiques du Nouveau, et l’éloge de la « Sagesse personnifiée » s’accomplit dans la révélation du Christ « Sagesse de Dieu » (1 Cor 1, 24), « Verbe du Père (Jn 1,1-18) et « Premierné de toute créature » (Col 1,15-17).
L’ensemble est complété par un index des auteurs cités (p. 225-229), la bibliographie étant donnée dès l’introduction (p. 29-35), et en finale de chaque étude particulière (p. 60-62 ; p. 86-87 ; p. 124-125 ; p. 151-152 et p. 203-205). Regrettons cependant l’absence d’index scripturaire, fort utile dans ce type d’ouvrage.
Au total, l’ouvrage est solide, bien qu’un peu trop scolaire à notre goût. De plus, l’a. n’évite pas totalement le risque d’écrire une petite « monographie » sur chacun des textes qu’il analyse, au risque de rendre moins perceptible son articulation d’ensemble. Mais ces réserves n’ôtent rien à l’intérêt de l’ouvrage. Pour le lecteur francophone, signalons cependant l’étude, très parallèle dans le choix des textes et le propos, de M. Gilbert, La Sagesse et Jésus-Christ, Paris, Cerf (Cahier Évangile 32), mai 1980. En seulement 74 pages, l’a. y déploie tout son savoir-faire, attentif aux dimensions littéraires et théologiques des textes. Curieusement, cette étude est omise dans la bibliographie de M. Conti, mais non, il est vrai, d’autres articles ou livres plus techniques du même M. Gilbert (voir p. 61 sur Pr 8 ; p. 125 sur Sir 24 ; et p. 204 sur Sg 7).
IV. Les livres des Chroniques et des Maccabées (10 et 11)
10. Daniel J. Harrington, Invitation to the Apocrypha, Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan/Cambridge, U.K., 1999, 222 p.
11. M. Patrick Graham & Steven L. Mckenzie, The Chronicler as author. Studies in Text and Texture (JSOTSupp 263), Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 422 p.
10. Daniel J. Harrington, Invitation to the Apocrypha. — Il faut commencer par lever une équivoque posée par le titre même de cette « invitation ». Le terme « Apocryphes » désigne à la fois les livres bibliques que les catholiques nomment « deutéro-canoniques » et qui, comme Tobit, Judith, Siracide, 1 et 2 Maccabées ou Sagesse ne sont attestés que dans le canon grec de la LXX, et les livres non repris par ailleurs dans le Canon, comme 1 Esdras, la Prière de Manassé, le Psaume 151 (voir la colonne 28 de 11 Q5), 3 Maccabées, 2 Esdras (= 4 Esdras dans les éditions anciennes de la Vulgate), et 4 Maccabées. Cette simple énumération dit l’ampleur du sujet, qui ne peut être abordé ici que de manière très succincte, en de brefs chapitres, qui selon le texte, vont de 3 à plus de 20 pages, mais adoptent la même structure : informations essentielles (notamment, sur l’histoire et le milieu) ; résumé de l’Å“uvre ; signification. Chacun est suivi d’une bibliographie de base qui aide à poursuivre l’étude. Pour chaque ouvrage, il ne saurait donc s’agir d’une analyse complète, mais d’une simple « invitation » à lever le voile sur une littérature trop méconnue du grand public.
De manière fort judicieuse d’ailleurs, l’auteur propose en un chapitre introductif (p. 1 à 9) les deux raisons qui font qu’une telle littérature doit sortir de l’ombre : en premier lieu, parce qu’elle pose la question de la frontière posée par la canonicité (ou non) d’un texte, et en deuxième lieu, parce qu’elle constitue un horizon de lecture entre les deux testaments. Ajoutons à cela, que loin d’être mineure, cette littérature dévoile l’humain en toutes ses formes, et traduit l’expérience de Dieu en période de crise profonde, la rencontre par Israël du monde grec hellénistique. En cela encore, la littérature apocryphe peut éclairer notre présent.
Par sa concision même, et surtout la clarté de l’exposé, cette « invitation » au voyage se recommande donc au lecteur curieux d’aventures et soucieux de quitter les sentiers rebattus de livres trop connus.
11. M. Patrick Graham & Steven L. Mckenzie, The Chronicler as author. Studies in Text and Texture. — Après un précédent volume de la même collection (The Chronicler as Historian) paru en 1997, et dans l’attente d’un prochain (The Chronicler as Theologian), ce volume collectif qui rassemble seize études, réparties en trois parties, témoigne du renouveau dont bénéficie l’Å“uvre du Chroniste dans le monde anglo-saxon ; rien de tel, hélas chez nous ! Une première partie offre des regards d’ensemble et des discussions méthodologiques concernant l’usage de la rhétorique dans l’Å“uvre, qu’elle soit aristotélicienne ou contemporaine comme la narratologie (p. 17-155), tandis qu’une deuxième partie s’attarde à des thèmes et topiques récurrents : interprétation des Écritures, articulation entre le même (Israël) et l’autre (l’étranger) dans la vision théologique du livre (p. 158-291), et qu’une troisième propose des analyses de textes, notamment 1 Ch 10 ; 1 Ch 16 ; 1 Ch 21 ; 2 Ch 10-13 et la finale en 2 Ch 36,20-23 (p. 293-403). Suivent divers index (scripturaires : p. 404-415 ; et auteurs cités : p. 416-422).
Il ne saurait être question de rendre compte ici de la variété des approches et sujets abordés ; mais à titre d’exemple, nous attirerons l’attention du lecteur sur une étude qui nous a paru marquante en chacune des trois parties.
Commençons par l’étude de Steven L. McKenzie, « The Chronicler as Redactor » (p. 70-90), qui permet de mesurer les déplacements opérés de nos jours. Libérant l’Å“uvre du Chroniste du « carcan » jadis imposé par M. Noth (1943), qui établissait un étroit parallèle entre le travail rédactionnel en DtrH et Chr, ce qui conduisait à un émiettement en diverses strates (voir les travaux de F.M. Cross), et rejetant tout autant les positions de A.G. Auld pour qui DtrH et Chr dépendraient d’une même source antérieure, McKenzie rejoint les analyses d’I. Kalimi sur les techniques rédactionnelles internes au livre. Pour l’un comme pour l’autre, « redaction was not opposed to but was part of the process of the creative literary activity of an author ». Aussi, doit-on considérer le livre des Chroniques « as an ‘old-new literary-historiographic creation’ and a ‘new literary formulation’ » qui fait de son auteur un véritable créateur, non un duplicateur infidèle du matériau deutéronomiste antérieur. Car c’est comme « rédacteur » que le Chroniste se montre véritablement « auteur ».
De la deuxième partie, nous retiendrons l’étude de William M. Schniedewing, « The Chronicler as an Interpreter of Scripture » (p. 158-180). Même si certaines assertions de l’a. nous semblent contestables (comme la distinction entre « Chr » = 1 Ch 10-2 Ch 36, écrit par un auteur de la fin du VIe siècle avant J.C., et une édition de l’Å“uvre Chroniques-Esdras/Néhémie à la fin de l’époque perse), le propos demeure fort pertinent quand il montre comment « Chr » réinterprète les traditions théologico-littéraires d’Israël, notamment l’histoire en mettant en scène les prophètes (voir 2 Ch 20,20) ou la Torah mosaïque dont le livre offre une véritable exégèse. De ce point de vue, « Chr. is an interpreter within a community », non seulement « an inventor of history » mais « a purveyor of tradition ».
De la troisième partie enfin, nous extrayons l’étude de Roland T. Boer, « Utopian Politics in 2 Chronicles 10-13 » (p. 360-394) qui est représentative d’une manière nouvelle d’aborder le texte, moins littéraire que socio-économique. À travers cet ensemble fort représentatif de l’idéologie du livre, l’a. croit percevoir une confrontation entre différents groupes et partis (notamment en 11,5-23), entre ce qu’il nomme « Utopian Politics » et les tenants de l’« Immediate Divine Retribution ». Le texte naît dans un conflit de classes et reflète les tensions qui marquent la communauté judéenne au retour d’exil. Quel que soit le jugement porté sur cette conclusion (sans doute un peu forcée), l’étude de Boer oblige le lecteur à sortir de sa naïveté et à interroger le texte de manière peu classique ; et c’est bien à ce titre que nous la retenons.
Les trois études rapidement résumées manifestent la richesse qui s’ouvre aujourd’hui dans l’interprétation d’une Å“uvre trop souvent négligée, voire totalement méconnue du public francophone qui lui préfère d’autres livres, comme la Genèse ou Samuel-Rois. En même temps, le volume entier témoigne de la fécondité des recherches en cours outre-altlantique, plus sensibles que d’autres aux rapports entre texte et milieu producteur. À ce titre encore, l’ouvrage se recommande à la lecture.
V. L’époque perse (de 12 à 16)
12. Charles E. Carter, The Emergence of Yehud in the Persian Period : A Social and Demographic Study (JSOTSupp 294), Sheffield Academic Press, Sheffield, 1999, 386 p.
13. Josette Elayi et Jean Sapin, Quinze ans de recherche (1985-2000) sur la Transeuphratène à l’époque perse. Supplément n°8 à Transeuphratène, Gabalda, Paris, 2000, 726 p.
14. Jacques Cazeaux, Le refus de la Guerre Sainte. Josué, Juges et Ruth (Lectio Divina 174), Cerf, Paris, 1998, 250 p.
15. Jacques Cazeaux, La Guerre Sainte n’aura pas lieu (Lectio Divina 185), Cerf, Paris, 2001, 463 p.
16. Wolter H. Rose, Zemah and Zerubbabel. Messianic Expectations in the Early Postexilic Period, (JSOTS 304), Sheffield Academic Press, Sheffield, 2000, 285 p.
12. Charles E. Carter, The Emergence of Yehud in the Persian Period : A Social and Demographic Study. — L’étude très précise de Charles E. Carter, à partir des seules données géographiques et archéologiques, procède du regain d’intérêt dont bénéficie aujourd’hui la Judée durant la période perse (de — 538 à — 332). Le sous-titre « A Social and Demographic Study » en précise l’objet, ainsi que la méthode. De fait, Carter procède méthodologi-quement pour l’époque perse comme M. Broshi ou I. Finkelstein pour des périodes antérieures (pré-monarchique et royale).
Après un chapitre introductif qui énonce les points en débats, tant institutionnels (quel fut le statut — et l’autonomie — de Yehud durant la période perse ?) que méthodologiques (une « nouvelle » archéologie ?), l’étude débute véritablement au chapitre 2 par l’examen des frontières de Yehud, la province perse de Judée. Pour l’a., les listes d’Esd 2 et Ne 7, ou Ne 3 et 11 sont de peu d’utilité, car elles reconstruisent idéalement Yehud. Il passe alors au crible de sa critique divers travaux (voir les cartes des p. 84 à 87) pour proposer sa propre approche « géographique » : la province de Yehud n’était qu’un petit espace géographique, resserré autour de Jérusalem et des montagnes avoisinantes (désert de Juda), de Béthel à Hébron, à l’exclusion de la Shephela et de la plaine côtière.
Les deux chapitres qui suivent tentent de confirmer pareilles conclusions par l’examen minutieux des données archéologiques (ch. 3) et un examen géographique quasi exhaustif des lieux de peuplement (ch. 4) durant la période perse. Aux yeux de l’auteur, cette double approche confirme ses conclusions premières. Jérusalem apparaît alors comme une sorte de cité-état, exerçant sur un territoire fort réduit une autorité relative, sous l’hégémonie du pouvoir perse. Sur la base de plans de villes, d’aires résidentielles et d’estimations de peuplement, l’a. estime que la population de Yehud ne devait pas dépasser 20 000 personnes à la fin de la période perse ; nous sommes loin des chiffres donnés en Esd 2,64 ou Ne 7,66 (« L’assemblée tout entière était de 42 360 personnes »), et plus encore de l’estimation de population de Joël Weinberg (autour de 200 000 habitants) !
Dans sa synthèse finale (ch. 6), l’a. s’attache à analyser d’autres indicateurs socio-économiques, comme les monnaies ou les sceaux, liés aux sites de peuplements, pour mieux cerner encore la réalité de Yehud. Dans cette petite province, la vraie nature de l’Israël postexilique (Yehud) apparaît alors comme une communauté réduite, en quête d’identité ethnique et de spiritualité (naissance de la littérature apocalyptique et revitalisation de la sagesse).
Un appendice (p. 325-349), une bibliographie abondante (p. 350-372) et divers index (scripturaires : p. 373-374 ; auteurs cités : p. 375-379 ; et sujets traités : p. 380-386) donnent à l’ouvrage toute sa caution scientifique. Car, au-delà de son côté fort technique, abondamment chiffrée et illustrée de multiples croquis, cette étude mérite le détour et interroge le bibliste qui, pour rendre compte des écrits tardifs de la Bible hébraïque, ne peut ignorer la réalité matérielle de la province perse de Yehud. Surgit alors un fort contraste entre la brillance de l’écriture et la pauvreté du quotidien vécu, qui appartient aussi au travail interprétatif. Certes, on pourra ici ou là contester la radicalité des thèses de Carter, mais nullement occulter cette étude qui fera date.
13. Josette Elayi et Jean Sapin, Quinze ans de recherche (1985-2000) sur la Transeuphratène à l’époque perse. — Depuis deux ou trois décennies, l’époque perse en Syrie-Palestine, longtemps négligée des biblistes, occupe le devant de la scène dans les débats actuels sur la composition du Pentateuque. Outre de nombreux ouvrages, en témoigne depuis 1989 la publication régulière d’une revue scientifique Transeuphratène, réunissant archéologues, linguistiques, historiens et biblistes. Dans un important supplément, J. Elayi et J. Sapin dressent un premier bilan du chemin parcouru, en reprenant toutes les chroniques bibliographiques de la revue, citées intégralement en annexes (p. 279 à 726). Après un chapitre introductif (p. 17-36) qui recense les dernières publications, y compris celles qui sont annoncées, les cinq chapitres qui suivent offrent au lecteur une synthèse complète de la période concernant l’archéologie (p. 37-105), les inscriptions (p. 107-141), les sources numismatiques (p. 143-186), la recherche biblique (p. 187-215) et la place et progression des études chypriotes (p. 217-244). La conclusion (p. 245-265) est suivie d’un précieux index des noms de lieux (p. 269-277).
Pour les lecteurs de la Revue, je ne retiendrai que le chapitre cinq qui représente une excellente photographie des évolutions récentes de la recherche biblique concernant l’époque perse. J. Sapin y relie de manière critique les chroniques bibliographiques de 1989 et 1999, sous un double regard : histoire et religion, ensembles littéraires. De l’une à l’autre, se dessine alors une prise en compte de plus en plus grande de la société judéenne et de ses réalités institutionnelles, dans un dépassement des seules délimitations données par le corpus biblique (Pentateuque et livre des Chroniques). La recherche porte moins sur des problèmes littéraires du corpus que sur la détermination de l’identité postexilique d’Israël au double niveau social et religieux. Il en est de même pour ce qui concerne les ensembles littéraires où, pour prendre l’exemple du Chroniste, de la détermination de l’unité de l’Å“uvre (1989), la chronique se déplace vers son milieu producteur (1999). L’exemple vaut aussi pour le Pentateuque.
J. Sapin étudie ensuite, de ce même double point de vue, les chroniques « intermédiaires » de 1991 et 1995 qui, précisément, mettent en valeur le déplacement opéré dans la recherche en soulevant nombre de questions historiques en débat (statut administratif de la Judée ; contexte des missions d’Esdras et de Néhémie ; etc.). Au dire de l’auteur, ce questionnement multiple et foisonnant fait surgir « la richesse en mutations de ces deux siècles », réputés pourtant bien obscurs.
En finale, J. Sapin évalue « l’apport des travaux récents » pour la compréhension de l’histoire du proto-judaïsme, tant dans la communauté jérusalémite que dans les diasporas. Il en retient deux, essentiels : « d’une part, il s’agit de mieux cerner le processus de formation du canon », et « d’autre part, de caractériser les agents principaux de ce processus, les scribes ». À n’en pas douter, y contribuent une meilleure compréhension de la formation du Pentateuque et une plus juste évaluation du travail de scribe à l’Å“uvre dans le livre des Chroniques. En cela, l’étude de l’époque perse, sous un multiple regard, est déterminante pour comprendre l’histoire de la Bible hébraïque. Il faut donc suivre J. Sapin lorsqu’il en appelle à une « relance de la recherche ».
Au-delà de ce bref résumé, le lecteur aura perçu l’intérêt de ce volume, même s’il semble parfois ardu. Je n’ai pourtant rendu compte que d’une seule de ses richesses, toutes les autres — archéologie, épigraphie, numismatique, études chypriotes — mériteraient une égale attention que les limites du bulletin ne permettent pas.
14. Jacques Cazeaux, Le refus de la Guerre Sainte. Josué, Juges et Ruth.
15. Jacques Cazeaux, La Guerre Sainte n’aura pas lieu. — Ces deux livres procèdent d’une même recherche de l’auteur, c’est pourquoi nous proposons de les lire ensemble même si le premier cité n’appartient pas à la classe des « Écrits » mais plutôt des « Prophètes ».
Dans Le refus de la Guerre Sainte. Josué, Juges et Ruth, Cazeaux propose une lecture très impertinente de textes réputés fort difficiles parce que trop étroitement guerriers et nationalistes, en les libérant d’une approche archéologique et historique pour ne les soumettre qu’au seul travail de la critique littéraire. Car le point de vérité n’est pas dans un juste rapport entre archéologie et Bible, mais dans le travail propre de la lecture. Selon une expression percutante de l’auteur dans l’introduction, « l’archéologie associée à une idée politique implicite aboutit à Cecil B. De Mille, mais point à la synagogue » (p. 8). En surgit une véritable révolution copernicienne opérée par la lecture, qui ne se veut pourtant ni prisonnière de l’actualité (les conflits israélo-palestiniens), ni apologétique (sauver la Bible en ses textes difficiles).
Pour parler des résultats, de nationalistes et guerriers, les livres de Josué et des Juges révèlent alors un tout autre visage, plus critique des tentations de puissance propre à Israël (notamment dans sa quête de la royauté) qu’expression d’un refus agressif de l’autre. Ainsi, en Josué, le miracle spectaculaire du soleil arrêté s’effectue au profit des Gabaonites étrangers, et non du seul Israël (Jos 10) ; et en Juges, la Guerre Sainte se retourne contre Benjamin infidèle à la Loi (Jg 19 à 21). Car le sujet véritable de ces livres, tardifs dans leur écriture et fruits poxt-exiliques d’une relecture du passé, est moins l’idéologie de la conquête qu’une réflexion prophétique sur la fidélité d’Israël à la Loi ; il faut lire en ce sens « l’utopie » proposée en Jos 23-24 qui éclaire le récit détourné de « la conquête » (Jos 1-13,6) et celui qui s’intitule « cadastre », ou « tunique déchirée » (Jos 13-21). À cette lumière, les récits se révèlent profondément « antihéroïques, antiroyalistes et antinationalistes », à l’image du petit livre de Ruth où l’héritage de la terre et de la descendance est préservé par l’étrangère. En ces effets de relectures, Israël est invité alors à habiter sa terre véritable : la Loi — que Cazeaux, définit comme le vrai Cadastre d’Israël qui mine d’avance les pouvoirs et désirs de puissance. Leçon dressée contre la royauté, la vérité de ces livres trop souvent utilisés de manière idéologique ne s’exprime-t-elle pas au mieux dans l’humour du nom de l’enfant de Ruth et de Booz, que lui donnent les voisines : Oved, ce qui signifie Serviteur, et non Prince (Rt 4,17) ?
Le second ouvrage La Guerre Sainte n’aura pas lieu procède de la même recherche (voir la « conclusion générale » du Refus, p. 245ss), et réunit huit études destinées à être lues séparément (d’où certaines redites inévitables), et pourtant articulées entre elles. L’allusion explicite à une célèbre pièce de Giraudoux (La Guerre de Troie n’aura pas lieu) n’est pas fortuite puisque Cazeaux opère en véritable critique littéraire sur des textes ardus, comme les deux livres des Maccabées, et ceux de Judith et d’Esther, en lesquels la violence, la vengeance et l’exaltation nationaliste semblent se donner libre cours, usant de la méthodologie déjà éprouvée dans le précédent ouvrage. Au-delà de cet apparaître, le travail de lecture sur les détails du texte, peu retenus souvent par l’historien, produit alors des effets insoupçonnés. Par les jeux équivoques de la lumière qui brille sur les armes et l’or, 1 Maccabées dénonce de manière graduée le pouvoir de plus en plus personnel des hasmonéens, de Judas à Jonathan, puis à Simon, lui préférant l’idéal démocratique de Rome dont l’éloge (1 M 8) constitue le centre du livre. Au-delà du mouvement de révolte, ne s’agit-il pas alors de dénoncer la cupidité et l’ambition des Judéens au IIe siècle av. J.C. ? De même, 2 Maccabées met moins en avant l’héroïsme guerrier de Judas que la patience et la grandeur des Martyrs, circulant, ajoute Cazeaux, « entre la violence et le martyre. Comme si le modèle littéraire était ce surprenant testament de Matthatias, que les héros de 1 Maccabées ont détourné » (p. 183).
Quant aux livres de Judith et d’Esther, s’ils semblent célébrer leurs héroïnes vengeresses, ils n’en demeurent pas moins critiques sur de tels exploits obtenus par la ruse ou la dissimulation. En contre-point, l’élévation finale de Mardochée en Esther prône une cohabitation pacifique des Juifs au milieu des nations, au service de l’Empire paisible — et eschatologique — de la Perse.
En finale, la relecture de textes « pacifiques » pris en Nombres (Nb 20-25 ; 26-36) et en Deutéronome (Dt 17-26 ; 27-34) révèlent alors que le véritable rempart d’Israël, son « Cadastre » selon la terminologie de l’auteur, est le respect de la Loi, non le recours aux armes.
Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce renversement copernicien (mais non apologétique) de la lecture, par lequel « la Bible dirait la paix là où elle parle de sang, elle parlerait de la misère d’Israël là où elle consigne ses hauts faits ». Notamment dans la non prise en compte des données autres que littéraires (l’archéologie et l’histoire, précisément), qui constitue un autre a priori. Il n’empêche que le regard novateur de Cazeaux, impertinent même avons-nous dit, et sa méthode qui embrasse tout le texte, oblige à relire ces livres difficiles. Si l’impression première est souvent un leurre que démasque le patient travail de la lecture, assurément l’auteur a produit là une Å“uvre fort originale, à ne pas négliger.
16. Wolter H. Rose, Zemah and Zerubbabel. Messianic Expectations in the Early Postexilic Period. — Issu d’une thèse soutenue à Oxford en 1997, ce livre décrit le contexte historique des premiers retours, entre 538 et 520 (ch. 1), pour mieux analyser le sens messianique du terme semah (ch. 2 à 4) et son application à Zorobabel dans les oracles de Za 3,8-10 et 6,9-15 (ch. 5). Les deux chapitres qui suivent ouvrent la perspective en analysant l’oracle de Za 4 sur « les deux fils de l’huile » (ch. 6) et l’oracle d’Ag 2,20-23 sur « Zorobabel, comme sceau » (ch. 7), avant les conclusions (ch. 8), suivie d’une ample bibliographie et de divers index (p. 252-285).
Selon l’a., l’analyse lexicale de semah démontre que le sens couramment admis de « germe » (c’est-à-dire partie d’une plante) est trop restrictif ; il s’agit plutôt de « végétation », c’est-à-dire la plante prise en son ensemble, et l’origine de la figure est moins à chercher dans le nézer/hôter d’ls 11,1 (« surgeon ») que dans l’oracle de Jr 23,5 où sa symbolique s’inscrit dans une ligne de discontinuité historique qui appelle une intervention directe de Dieu.
Quant à l’identité du semah, deux lignes d’interprétation se dessinent, la seconde ayant les préférences de l’a. Pour les uns, il s’agirait de Zorobabel lui-même gouverneur de Yehud (donc une figure historique) ; et pour les autres, d’une figure à venir, plus clairement messianique, à l’image du temple à venir dont le temple présent et reconstruit n’est qu’une pré-figure. Selon cette seconde perspective, la figure du semah serait secondairement introduite dans les oracles de Zacharie.
Ce disant, l’a. récuse toute tentative de restauration monarchique judéenne au Retour d’exil. Selon lui, l’oracle de Za 4, « les deux fils de l’huile », est à lire de manière plus idéale que réelle, et la phraséologie du « sceau » en Ag 2,20-23 est très large, non étroitement royale. On ne peut donc soutenir l’attestation d’un pouvoir « dyarchique » (prêtre et roi) au Retour d’exil, ni surtout l’idée d’une révolte nationaliste judéenne — en quoi l’a. rejoint les conclusions historiques de P. Briant, Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre, (Fayard, Paris, 1996, p. 128), et se démarque de la position de plusieurs chercheurs italiens récents (F. Bianchi, J.A. Soggin et G. Garbini) pour qui Zorobabel, comme Sheshbassar son prédécesseur, furent des rois vassaux du pouvoir perse.
Ce trop bref résumé ne rend que partiellement compte d’une étude très fouillée, notamment sur le point lexical. Les questions posées sont très vastes, tant historiques que littéraires (rédaction des livrets de Za et d’Ag), et demanderaient d’être discutées en détails, même si, sur le fond, l’a. emporte souvent l’adhésion. On peut regretter cependant (vu qu’il s’agit d’une thèse) certaines lacunes bibliographiques, comme l’omission de Yohanan Goldman, Prophétie et royauté au retour d’exil (OBO 118), Fribourg/Göttingen, 1992, pour les oracles de Jr 23,5-6 et 33,15-16, même si, par ailleurs, l’a. est bien averti des publications francophones (par le biais de la revue Transeuphratèné). Un livre somme toute passionnant pour qui s’intéresse à cette période capitale de l’histoire biblique.
[1]
Fautivement orthographié tout au long du chapitre « proramme » !
[2]
Sur le même sujet, nous renvoyons le lecteur à une autre étude de Jean-Marie
Auwers, « Le David des psaumes de David », dans ACFEB,
Figures de David à travers la Bible (Lectio Divina 177), publié sous la direction de L.
Derousseaux et J.
Vermeylen, Cerf, Paris, 1999, p. 187-224.