2002
Recherches de science religieuse
Avant-propos
Pierre Gibert
Un peu plus d’un an après la première partie du Dossier « Bible et Littérature » (RSR, juillet-septembre 2001, Tome 89/3), nous présentons à nos lecteurs une deuxième partie qui, en suite des « Théories et méthodes » de cette première partie, propose « Auteurs et applications ».
L’exhaustivité étant, en un tel domaine, impensable, nous avons opté pour quelques exemples qui nous paraissent significatifs, ce qui n’exclut pas que d’autres exemples, tout aussi significatifs, eussent pu être proposés. Il s’agit donc de quatre contributions, sinon de solutions, au problème des rapports qu’entretient la Bible avec la littérature.
Un intérêt particulièrement vif pour ces rapports a surgi depuis quelques années, en Amérique du Nord d’abord, depuis, notamment, l’Å“uvre du critique littéraire Northrop Frye, puis s’est développé avec les travaux de Robert Alter sur l’art du récit et sur la poésie dans le corpus biblique. Est-ce à dire que cet intérêt soit vraiment nouveau ? Et sans aborder tout de suite la question de la sensibilité des auteurs des livres bibliques, ni même ce que peut également révéler la traduction des Septante à Alexandrie, le problème du rapport entre Bible et production littéraire fut, en effet, soulevé dès les premiers moments de la réception de la Bible dans des cultures qui ne l’avaient pas produite, c’est-à-dire dès son émergence dans le monde gréco-romain des premières évangélisations.
Or, autant qu’on puisse en juger, la rencontre fut assez tôt difficile, pour ne pas trop vite dire brutale, des adversaires du Christianisme et du Judaïsme, dans le monde hellénistique comme dans le monde latin, ne voyant dans la Bible que barbarie ou littérature de gardien de chèvres, pour reprendre l’expression de Celse à la fin du IIe siècle de notre ère. En réponse, des apologètes tenteront de montrer, régulièrement, et jusqu’au XVIIIe siècle, la beauté et la grandeur de cette authentique littérature. Ainsi, au seuil encore du XXe siècle, Gunkel promouvra la « poétique vérité » des « légendes » bibliques, regrettant seulement qu’elles n’aient pas eu leur Homère …
En fait, le problème du rapport entre Bible et littérature ne suit pas la linéarité d’une vingtaine de siècles où s’entrecroiseraient seulement les arguments de tenants et d’opposants, comme s’il ne s’agissait, pour les uns, que de défendre une évidence esthétique, et pour les autres, de la contester jusqu’à la ridiculiser. Entrent ici enjeu, outre le conflit de cultures différentes, comme ce sera le cas dominant de l’ère patristique, les questions de vérité, doctrinale d’abord, historique ensuite, les approches nouvelles des textes lors, notamment, de la vulgarisation de la lecture de la Bible à l’époque de l’invention de l’imprimerie. Si dès le XVIIe siècle, « ordre littéraire » et « désordre biblique » s’opposent chez les Libertins auxquels tentera de répondre l’apologétique de Pascal, les questions de vérité scientifique envahiront de plus en plus le champ de la conscience des lecteurs de la Bible, jusqu’à ce que, à la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe, soit proposée pour une « acceptation » positive de la Bible, et en concepts plus ou moins flous, sa valeur symbolique, religieuse et finalement poétique.
En tout cela, on ne peut qu’être embarrassé par le jeu des oppositions plus ou moins outrancières, par celui des substitutions plus ou moins adroites ou pertinentes, jusqu’à ce que la grisaille de l’universel « respect » de toutes les formes de cultures renvoient dos à dos tous les adversaires. La Bible, comme témoin de culture(s), entrerait alors dans la grise variété des témoignages de l’humanité auxquels tout le monde est susceptible de s’intéresser ou de ne point s’intéresser. Arrachée à la « violence » des engagements religieux ou antireligieux, la Bible aborderait enfin aux paisibles rivages des insularités culturelles où personne ne serait obligé d’aller, mais d’où serait bannie toute querelle au bénéfice d’un donné de fait qui peut s’étudier scientifiquement ou s’apprécier esthétiquement.
Que la Bible, depuis quatre siècles, depuis l’imprimerie, ait subi une certaine désacralisation en même temps qu’une décléricalisation, c’est un fait qu’il n’y a qu’à constater. Et l’exégèse critique née dans la seconde moitié du XVIIe siècle l’a rendu à ses procédés et processus humains d’élaboration, à l’histoire de sa formation, à la relativité de ses visions et perceptions, même si ses originalités en sont ressorties plus manifestes encore.
Tout est-il dit pour autant ?
Les quatre contributions de ce dossier soulignent, chacune à sa façon, l’évidente quête esthétique littéraire de la Bible, soit à travers deux exemples particuliers (le Livre des Chroniques et les Actes des Apôtres), soit à travers la conscience majeure que fut en la matière Herder, soit à travers la reconnaissance d’une « théorie narrative » de l’écriture à partir d’une référence deutéronomique. Mais on verra combien, dans la mouvance de l’acuité du regard d’Auerbach au seuil de son ouvrage fameux, Mimesis, ces quatre contributions montrent l’étroite relation qu’il y a entre des pratiques d’écritures et l’intentionnalité de tel livre, de tel ensemble de livres ou du recours à une technique particulière, dans le but exclusif de servir un engagement doctrinal, théologique, existentiel.
En ce sens, et quelle que soit la complexité de l’histoire de la formation de chaque livre biblique, à la confluence de sources, traditions et documents plus ou moins saisissables, les synthèses finales, sans exclure des unités lucidement élaborées selon les exigences de l’esthétique littéraire, témoignent à la fois de cette conscience de « faire littérature » et de l’exigence prédicante, ou plus exactement, refusent que soient définitivement distingués souci esthétique et théologie existentielle.
Ainsi, avec l’idée de littérature associée à la Bible, ne s’agit-il plus de jeter le manteau de Noé sur une insupportable incertitude, historique ou scientifique, mais de reconnaître le manteau royal, d’une vérité existentielle qui traverse et finalement exige une authentique dimension littéraire.