Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 555 à 571
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : Bible et littérature

Tome 90 2002/4

2002 Recherches de science religieuse Dossier : Bible et littérature

Raconter pour persuader : discours et narration des Actes des Apôtres

Philippe Asso Centre théologique, Sophia Antipolis
Comment Luc réalise-t-il une Å“uvre littéraire ? À quel (s) titre (s) le livre des Actes des Apôtres peut-il être reçu comme un témoignage d’« effet littéraire » ? À travers le rapport particulier entre discours et narration que révèle à plusieurs reprises l’Å“uvre de Luc, Ph. Asso tente de montrer les « visées persuasives » qui y sont mises en Å“uvre. Ainsi, cette Å“uvre historiographique relève de l’art rhétorique, témoignant du talent de son auteur et montrant à la fois sa maîtrise du dispositif aristotélicien, sa connaissance profonde de l’historiographie, et son habileté à conjuguer formes et genres littéraires de manière à servir ses objectifs : faire s’interroger l’auditeur-lecteur comme témoin de Jésus-Christ sur la nécessité d’agir. How does Luke achieve a literary work ? By what right(s) can the book of the Acts of the Apostles be received as a witness of a « literary effect » ? Ph. Asso tries to show the « persuasive aims » that are brought into play through the particular relationship between discourse and narration that the work of Luke reveals on several occasions. Thus, this historiographic work depends on the art of rhetoric, attesting to the talent of its author. At the same time it shows his mastery of the Aristotelian apparatus, his profound knowledge of historiography, and his adeptness at conjugating literary forms and genres in a way to serve his objectives : to make the hearer-reader to question himself as a witness of Jesus Christ on the necessity of action.
Le livre des Actes des apôtres, second volet de l’Å“uvre adressée à Théophile, comprend de nombreux discours rapportés [1] : la narration est interrompue par des énoncés en style direct attribués à tel ou tel personnage. L’étude des genres littéraires permet de rendre compte du procédé. Le genre historiographique [2] hellénistique donne en effet la parole aux héros de ses productions. Cependant, une chose est de discerner quel est le genre d’une Å“uvre en la comparant à ses semblables, autre chose est d’assigner à un texte son statut littéraire. À quel mode de l’exercice du langage le livre des Actes doit-il être versé et, partant, quel est son objet ?
Parmi les grands dispositifs d’analyse du langage, il semble naturel de chercher dans la rhétorique les outils de compréhension des discours rapportés. Il s’agit ici d’examiner si ce même champ rhétorique permet aussi de rendre compte de la cohérence de la narration dans les Actes. L’objectif persuasif permet-il d’éclairer également la manière dont les actions y sont racontées ? La présente étude traitera des données narratives liées à des procédés rhétoriques.
Pour ce faire, nous nous en tiendrons pour l’essentiel à la rhétorique aristotélicienne [3]. Quant à l’examen du texte des Actes, nous élargirons progressivement le point de vue. La question du pathos nous permettra de commencer par les mentions narratives du proche contexte des discours. Le vaste domaine de l’èthos nous conduira aux articulations argumentatives entre les discours et la narration. Nous verrons enfin en quoi la narration des Actes manifeste, en tant que telle, des visées persuasives. L’enquête, on le voit, espère rendre compte de l’unité d’une composition littéraire.
 
1. Pathos : les réactions de l’auditoire
 
 
Pour Aristote, le discours doit amener l’auditoire à éprouver des passions [4]. Le rédacteur des Actes ne manque pas de préciser ces réactions de joie ou de colère. Il le fait systématiquement lorsque la narration reprend, une fois qu’un discours vient d’être rapporté. Cependant, il peut arriver aussi que celui-ci soit interrompu par des insertions narratives. Les deux exemples du procédé se situent chacun dans une situation où Paul est mis en jugement. Nous commencerons par ces deux exceptions mais, dans tous les cas, nous verrons que les éléments narratifs du très proche contexte des discours, en relatant les réactions de l’auditoire, contribuent à éclairer la visée des actes oratoires et en qualifie les récepteurs.
Lorsque Paul va prononcer sa défense devant le peuple de Jérusalem, après avoir été arrêté et extirpé de la foule par le tribun et les soldats, le narrateur interrompt le style direct en racontant les effets induits par l’utilisation d’une langue particulière :
[narration] Paul, debout sur les degrés, fit de la main signe au peuple. Il se fit un grand silence. Alors il leur adressa la parole en langue hébraïque.
[discours] Frères et pères, écoutez ce que j’ai maintenant à vous dire pour ma défense.
[insertion narrative] Quand ils entendirent qu’il s’adressait à eux en langue hébraïque, leur silence se fit plus profond. Il poursuivit :
[reprise du discours] Je suis Juif. Né à Tarse en Cilicie. (Ac 21, 40-22, 3).
La réaction de l’auditoire explicite ici la technique oratoire. Utiliser l’araméen [5] a certes pour but de susciter une plus grande attention de l’auditoire et de le prédisposer à croire l’orateur qui affirme être un des siens : « Je suis Juif ». Cependant, la narration décrit ici un fait fictif. C’est en grec que le lecteur reçoit le texte [6] ! Le procédé traduit alors une représentation de ce qui est « illisible » (la façon dont l’orateur prononce le discours) et qui relève de l’actio [7], c’est-à-dire des choix de mise en Å“uvre de l’acte oratoire au service de la persuasion.
Cette mise en Å“uvre n’est pas toujours irénique. Elle peut en effet s’avérer impossible lorsque l’auditoire refuse d’écouter celui qui veut prendre la parole, comme l’illustre notre deuxième exemple d’interruption du discours par des mentions narratives, la comparution de Paul devant le Sanhédrin :
[narration] Fixant du regard le Sanhédrin, Paul dit :
[discours] Frères, c’est tout à fait en bonne conscience que je me suis conduit devant Dieu jusqu’à ce jour.
[insertion narrative] Mais le grand prêtre Ananie ordonna à ses assistants de le frapper sur la bouche.
[dialogues : énoncés narratifs et en style direct] Alors Paul lui dit : C’est Dieu qui te frappera, muraille blanchie ! Tu sièges pour me juger d’après la Loi et, au mépris de la Loi, tu ordonnes de me frapper ! Les assistants lui dirent : C’est le grand prêtre de Dieu que tu insultes ? Paul répondit : Je ne savais pas, frères, que ce fût le grand prêtre. Car il est écrit : Tu ne maudiras pas le chef de ton peuple.
[insertion narrative] Paul savait qu’il y avait là d’un côté le parti des Sadducéens, de l’autre celui des Pharisiens. Il s’écria donc dans le Sanhédrin :
[reprise du discours] Frères, je suis, moi, Pharisien, fils de Pharisiens. C’est pour l’espérance, la résurrection des morts, que je suis en jugement.
[narration] À peine eut-il dit cela qu’un conflit se produisit entre Pharisiens et Sadducéens, et l’assemblée se divisa. Les Sadducéens disent en effet qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit, tandis que les Pharisiens professent l’un et l’autre. (Ac 23, 1-8).
Les insertions d’éléments narratifs et dialogués relatent un refus de laisser l’inculpé se défendre, et interprètent le fait comme illégal. De plus, ces interruptions du discours permettent de comprendre l’exclamation finale de Paul (« Je suis Pharisien … »). Dans une situation où le grand prêtre préside le Sanhédrin « au mépris de la Loi », l’orateur utilise, selon le narrateur, les divisions internes de ce tribunal en sollicitant le soutien d’une des deux parties en présence, celle des Pharisiens. L’interruption du discours par réaction de l’auditoire semble alors correspondre à une stratégie oratoire. Le narrateur fait entendre que Paul n’a pas d’autre choix que celui de provoquer un conflit au sein de son auditoire afin que soit interrompu un jugement où il ne peut pas prononcer sa défense :
Ce fut un beau tapage. […] Comme le conflit s’aggravait, le tribun, par crainte de les voir mettre Paul en pièces, donna l’ordre à la troupe de descendre le tirer du milieu d’eux et de le ramener à la forteresse. (Ac 23, 9-10).
En relatant les réactions de l’auditoire, les interruptions narratives des discours manifestent en fait la portée argumentative de procédés oratoires et indiquent le point de vue du narrateur. Le lecteur se voit fournir des éléments d’interprétation du discours tenu.
En règle générale, les discours sont rapportés d’un seul tenant et les « passions » de l’auditoire sont racontées une fois qu’ils sont achevés. Considérons à présent ces effets narratifs, de la plus grande adhésion à l’opposition la plus systématique.
Lorsque l’orateur s’adresse à un groupe dont il fait lui-même partie, l’accord unanime de l’auditoire est mentionné, montrant le caractère communautaire du contexte de situation. Les interlocuteurs agissent alors « comme un seul homme ». Citons par exemple les réactions conséquentes à deux discours de Pierre à Jérusalem, le premier parmi les frères et le second aux apôtres et anciens :
[discours] Il faut donc que, de ces hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu au milieu de nous, en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il nous fut enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection.
[narration] On en présenta deux, Joseph dit Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias. (Ac 1, 21-23).
[discours] Si donc Dieu leur a accordé le même don qu’à nous, pour avoir cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour faire obstacle à Dieu ?
[narration] Entendant cela, ils retrouvèrent leur calme et ils rendirent gloire à Dieu. (Ac 11, 17-18).
Que se passe-t-il, selon l’auteur des Actes, lorsqu’un orateur s’adresse à une autre « communauté » que celle à laquelle il appartient ? Dans le cas du seul discours de Pierre en contexte païen, l’adhésion de ceux qui écoutent est si forte que l’effet immédiat en est la descente de l’Esprit Saint :
Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint tomba sur tous ceux qui écoutaient la parole. (Ac 10, 44).
Mais lorsque Pierre parle en milieu israélite, le contexte devient peu à peu conflictuel. La foule de Jérusalem fait d’abord bon accueil à ses propos. Les gens sont atteints au cÅ“ur, sont disposés à agir en conséquence et se convertissent :
[narration] D’entendre cela, ils eurent le cÅ“ur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres :
[dialogue] Frères, que devons-nous faire ?
Pierre leur répondit : Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit.
[narration] Eux donc, accueillant sa parole, se firent baptiser. (Ac 2, 37-41).
Ensuite, après le discours de Pierre avec Jean (Ac 3, 12-26), une autre situation se produit. Si une partie des auditeurs embrasse la foi, les autorités du Temple de Jérusalem commencent à manifester leur opposition :
[discours] C’est pour vous que Dieu a d’abord suscité, puis envoyé son Serviteur pour bénir chacun d’entre vous si vous vous détournez de vos méfaits.
[narration] Ils parlaient encore au peuple quand survinrent les prêtres, le commandant du Temple et les Sadducéens, contrariés de les voir enseigner le peuple et annoncer en la personne de Jésus la résurrection des morts. Ils mirent la main sur eux et les emprisonnèrent jusqu’au lendemain, car déjà le soir tombait.
Cependant beaucoup de ceux qui avaient entendu la parole embrassèrent la foi. (Ac 3, 26-4,4).
Peu à peu, la narration construit donc une opposition entre ceux qui reçoivent la parole, certains membres du peuple d’Israël, des craignant-Dieu et des prosélytes, et ceux qui la rejettent parmi les Juifs [8].
Ainsi, après que Paul, accompagné par Barnabé, a prononcé un discours à Antioche de Pisidie :
[narration] Après que l’assemblée se fut séparée, nombre de Juifs et de prosélytes qui adoraient Dieu suivirent Paul et Barnabé. Le sabbat suivant, presque toute la ville s’assembla pour entendre la parole de Dieu. À la vue de cette foule, les Juifs furent remplis de jalousie… (Ac 13, 42-45).
L’opposition des Juifs envers Paul, dans les différentes cités où il se rend, devient systématique. À Corinthe, même si le chef de synagogue, Crispus, croit au Seigneur, les Juifs se soulèvent contre Paul (Ac 18, 8.12). En Grèce, un complot fomenté par les Juifs le contraint à modifier son itinéraire (Ac 20, 3). Ce sont des Juifs d’Asie qui, l’ayant aperçu dans le Temple à Jérusalem, ameutent la foule et mettent la main sur lui. À ce moment, l’auditoire est défavorablement prédisposé envers Paul. À la fin de son discours, alors qu’il évoque son envoi vers les nations, une vive réaction se produit :
[discours] Mais il me dit : Va, c’est au loin, vers les nations, que je vais, moi, t’envoyer.
[narration] Les Juifs qui avaient écouté Paul jusqu’à ces mots se mirent alors à crier :
[style direct] Ôtez de la terre un pareil individu, il n’est pas digne de vivre ! (Ac 22, 21-22).
C’est donc en bon rhéteur hellénistique que l’auteur des Actes accorde de l’importance au pathos de l’auditoire. Ces réactions du « cÅ“ur », foi ou fureur, concorde ou jalousie, vont de l’accord unanime avec l’orateur au rejet unanime de son discours, de la réaction « comme un seul homme » avec l’orateur jusqu’à la volonté de le mettre à mort, en passant par tous les degrés intermédiaires. Elles construisent au fil du texte deux figures antithétiques d’auditeurs, ceux qui écoutent et ceux qui refusent la parole, des membres du peuple d’Israël et des païens d’un côté, les institutions juives et surtout sacerdotales, de l’autre.
À ce stade, nous pouvons nous interroger sur les fonctions de la narration du pathos : vise-t-elle seulement à expliciter, pour le lecteur, certaines visées des discours et à indiquer les conditions de succès d’un acte oratoire chrétien ?
Tout acte de langage est en soi dialogique [9]. Spécifiquement, la réussite d’un discours rhétorique repose en partie sur la capacité du récepteur à entendre son propos. L’ayant entendu, il est libre d’y adhérer ou non. Ainsi, bien qu’un discours puisse être déclaré plus ou moins réussi du point de vue des intentions de l’orateur, ses effets qualifient plus encore le mode de réceptivité de l’auditoire. Même s’il y a refus, cela ne constitue pas obligatoirement un échec imputable à la qualité de l’acte de langage, puisque certains l’écoutent et d’autres pas. La dimension du rejet est intégrée à la représentation de la prise de parole chrétienne. Sa réussite dépend aussi de ses récepteurs.
Le texte des Actes induit donc une qualification de l’acte d’écouter, duquel tout procède : « la foi, en effet, vient de l’écoute » (Rm 10, 17). Il est en ce sens décisif que la venue de l’Esprit Saint sur la Maison de Corneille (Ac 10, 44) ne semble avoir d’autre condition que l’écoute de la parole.
 
2. Èthos : la crédibilité des orateurs
 
 
Aristote répartit en trois domaines les moyens de persuader propres à l’opération rhétorique : la manière dont le discours construit le « personnage » de l’orateur (en tô èthei tou legontos), les dispositions dans lesquelles il met l’auditeur, dans le discours lui-même enfin, par ce qu’il montre ou paraît montrer [10].
Parmi ces trois domaines, celui de l’èthos constitue le principal moyen de persuader [11]. Il faut y distinguer les mÅ“urs de l’orateur telles que le discours les construit et les causes extérieures au discours qui font que l’orateur est crédible :
Quant aux orateurs, trois causes (aitia) font qu’ils sont crédibles, car c’est par celles-ci que nous les croyons en dehors des démonstrations : ce sont la raison (phronèsis), la vertu (aretè) et la bienveillance (eunoia) [12].
Notons qu’Aristote expose une étiologie, et donc un niveau second par rapport aux moyens de persuasion. Relèvent de l’èthos à la fois les mÅ“urs oratoires du personnage qui parle, et ses mÅ“urs « réelles », telles en fait que l’auditeur peut se les figurer. Dans le cas d’une Å“uvre historiographique, l’articulation entre discours et narration va permettre au lecteur cette opération de discernement des qualités d’intelligence et d’âme de l’orateur. C’est à lui, le lecteur des Actes, que revient ainsi la tâche de mettre en rapport les discours prêtés aux orateurs et leurs actions racontées. Quelles sont les causes de crédibilité que le texte invite le lecteur à accorder ou non aux divers orateurs ?
Prenons tout d’abord l’exemple des autorités romaines à Jérusalem, les gouverneurs Félix et Festus. Du point de vue du narrateur, la position officielle des autorités gréco-romaines, exprimée entre autres par le billet du tribun Lysias adressé à Félix, traduit le juste devant le tribunal. En effet, les plaintes des Juifs contre Paul concernent
des points contestés de leur Loi, mais qu’il n’y avait aucune charge qui entraînât la mort ou les chaînes. [13] (Ac 23, 29)
L’Excellent Félix reçoit pourtant l’accusation contre Paul du grand prêtre Ananie et de quelques anciens, dont l’avocat Tertyllos se fait le porte-parole (Ac 24, 2-8). Tout en étant « exactement informé en ce qui concerne la Voie » (Ac 24, 22), il maintient Paul enchaîné. La narration nous apprend le double motif de cette contradiction :
Il espérait que Paul lui donnerait de l’argent ; aussi l’envoyait-il assez souvent chercher pour converser avec lui. […] Voulant faire plaisir aux Juifs, Félix laissa Paul en captivité. (Ac 24, 26-27).
Le gouverneur, intéressé financièrement, veut faire plaisir aux Juifs au mépris du droit : ses mÅ“urs « réelles » sont injustes. On comprend dès lors que ses entretiens avec Paul tournent court, lorsque ce dernier parle de justice et de jugement à venir !
Mais comme il se mettait à discourir sur la justice, la continence, le jugement à venir, Félix prit peur et répondit : Pour le moment, tu peux aller. Je te rappellerai à la première occasion. (Ac 24, 25).
Festus, successeur de Félix, est lui aussi capable d’énoncer le droit dans son dialogue avec Agrippa puis son discours au roi :
[dialogue] Les accusateurs n’ont soulevé aucun grief concernant des forfaits que, pour ma part, j’aurais soupçonnés. Ils avaient seulement avec lui je ne sais quelles contestations touchant leur religion à eux et touchant un certain Jésus, qui est mort, et que Paul affirme être en vie. (Ac 25, 18-19).
[discours] Pour moi, j’ai reconnu qu’il n’a rien fait qui mérite la mort. Cependant, comme il en a lui-même appelé à l’Auguste Empereur, j’ai décidé de le lui envoyer. Je n’ai rien de précis à écrire au Seigneur sur son compte. C’est pourquoi je l’ai fait comparaître devant vous, devant toi surtout, roi Agrippa, afin qu’après cet interrogatoire, j’aie quelque chose à écrire. (Ac 25, 25-26).
Or, la narration induit que Paul en a appelé à l’Empereur parce que Festus lui proposait de monter et d’être jugé à Jérusalem pour, lui aussi, « faire plaisir aux Juifs » (Ac 25, 9). Il mettait ainsi Paul en péril car les grands prêtres et notables juifs
sollicitaient comme une faveur que [Paul] fût transféré à Jérusalem. Ils préparaient un guet-apens pour le tuer en chemin. (Ac 25, 3).
Les comportements réels des autorités romaines, contraires à la vertu, sont incohérents avec leurs mÅ“urs oratoires. Le texte des Actes suggère donc la malhonnêteté de certains orateurs et, ce faisant, les discrédite.
Qu’en est-il des apôtres ? Paul, dans son discours de défense adressé à Félix, rejette ce qui lui est reproché, c’est-à-dire susciter des désordres chez tous les Juifs et tenter de profaner le Temple :
Tu peux t’en assurer : il n’y a pas plus de douze jours que je suis monté en pèlerinage à Jérusalem et, ni dans le Temple, ni dans les synagogues, ni par la ville, on ne m’a trouvé en discussion avec quelqu’un ou en train d’ameuter la foule. (Ac 24, 11-12).
Les données narratives sont conformes à l’affirmation de Paul : c’est justement pour prouver son attachement personnel à la Loi que, à l’invitation de Jacques et des anciens, il est monté au Temple et y a accompli un rite de purification (Ac 21, 18-24 et 24, 18). Paul a donc raison, il dit le vrai (phronèsis).
Les « témoins » du Seigneur Jésus sont d’autant plus véridiques que, sous la menace et la torture, ils maintiennent leurs affirmations et poursuivent leur action [14]. De plus, les actions d’apôtres, leurs prises de parole en particulier, ne sont pas dictées : leur obéissance, liée à l’écoute réceptive de la parole (akouein tou theou : Ac 4,19), n’est pas au détriment de leur liberté [15]. L’exercice fidèle de leur ministère est résultat d’un libre choix, et ils n’en apparaissent ainsi que plus fiables [16].
Les diverses prises de position officielles des autorités romaines que nous avons citées montrent que Paul dit également le juste (aretè). Sa vertu s’exprime encore lorsqu’il rappelle que, lors de sa comparution devant le Sanhédrin, il n’a été en rien reconnu coupable de délit :
À moins qu’il ne s’agisse de cette seule parole que j’ai criée, debout au milieux d’eux : c’est à cause de la résurrection des morts que je suis mis aujourd’hui en jugement devant vous. (Ac 24, 21).
La narration et les discours se répondent les uns les autres pour montrer la conformité de la parole et des actes des témoins de la résurrection de Jésus. La narration permet de vérifier l’èthos des personnages pour la confusion des uns, autorités en porte à faux vis-à-vis du droit, et la mise en valeur des autres, témoins véridiques. Ces derniers sont présentés comme crédibles en ce qu’ils disent à la fois le vrai et le juste.
Ils sont, enfin, bienveillants (eunoia). Sur ce point, retenons deux éléments. Premièrement, la bienveillance du témoignage des apôtres, selon l’auteur, s’exprime prioritairement en faveur d’Israël. Dans la chronologie de la narration, d’une part, c’est d’abord et exclusivement en milieu israélite que les discours sont prononcés, et cela jusqu’à l’intervention de Pierre chez Corneille. Tout au long du texte et dans toutes ses composantes, d’autre part, c’est Israël qui est désigné comme bénéficiaire prioritaire d’une annonce bonne et utile en ce qu’elle répond à son espérance :
[discours] C’est pour vous que Dieu a d’abord suscité puis envoyé son Serviteur pour bénir chacun d’entre vous si vous vous détournez de vos méfaits. (Ac 3, 26).
[narration] Passant par Amphipolis et Apollonie, [Paul et Silas] arrivèrent à Thessalonique où les Juifs avaient une synagogue. Comme il en avait l’habitude, Paul alla les trouver et, trois sabbat de suite, il leur adressa la parole. À partir des Écritures, il expliquait et établissait [style indirect] que le Messie devait souffrir, ressusciter des morts et, disait-il, [style direct] Le Messie, c’est ce Jésus que je vous annonce. (Ac 17, 1-3).
[narration] Lors de notre arrivée à Rome, Paul avait obtenu l’autorisation d’avoir un domicile personnel, avec un soldat pour le garder. Trois jours plus tard, il invita les notables juifs à s’y retrouver. Quand ils furent réunis, il leur déclara : [discours] Frères, moi qui n’ai rien fait contre le peuple ou contre les coutumes des pères, […] c’est à cause de l’espérance d’Israël que je porte ces chaînes. (Ac 28, 16-20).
En deuxième lieu, la typologie antinomique qui distingue entre les attitudes des différents orateurs éclaire l’opposition que nous relevions entre les différentes réactions des auditoires. Pour Aristote, en effet, la variabilité du pathos de l’auditoire s’explique en partie par la manière dont celui-ci est affecté ou non par intérêt personnel [17]. Si des hommes éprouvent de la colère, par exemple, c’est par sentiment d’opposition à leur intérêt personnel [18]. A contrario, l’amour (philia) se définit par la volonté de faire dans l’intérêt de l’autre et il est produit d’un bienfait (charis), d’un acte désintéressé [19]. La « grâce » comme passion est provoquée par l’action faite « dans l’intérêt de l’autre et non pour soi » [20].
Le texte des Actes montre ici la bienveillance fondamentale des apôtres. C’est pour être utiles à tous et à chacun qu’ils parlent et agissent.
Dans l’intérêt de tous, en effet, ils proposent un bien éminent, le « salut » :
Il n’y a aucun salut (sôtèria) ailleurs qu’en lui [Jésus-Christ] ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom offert aux hommes qui soit nécessaire à notre salut. (Ac 4, 12).
C’est de sa [David] descendance que Dieu, selon sa promesse, a fait sortir Jésus, le sauveur (sôtèra) d’Israël. (Ac 13, 23).
La « proximité des choses salutaires » [21] vise à provoquer la confiance. La réaction de l’auditoire devrait donc être fruit de la grâce, du bienfait proposé par des orateurs en tout point dignes de foi. C’est à la confiance qu’est invité le récepteur des discours, confiance comme fruit et du contenu des discours et de la crédibilité de leurs orateurs, confiance susceptible de disposer à la foi. Croire est la condition nécessaire et suffisante à l’octroi du salut :
Sachez-le donc, frères, c’est grâce à [Jésus] que vous vient l’annonce du pardon des péchés, et cette justification que vous n’avez pas pu trouver dans la loi de Moïse, c’est en lui qu’elle est pleinement accordée à tout homme qui croit (pisteuôn). (Ac 13, 39).
L’articulation entre mÅ“urs oratoires et mÅ“urs racontées appelle donc le lecteur des Actes à discréditer certains orateurs et à accorder sa créance à d’autres. Ce faisant, discours et narration proposent au lecteur d’exercer sa capacité de jugement et son libre arbitre. Rien ne lui est dicté mais, dans le même mouvement que celui de la foi qui justifie, il est invité à faire de l’èthos des témoins crédibles la règle de sa propre action.
 
3. Raconter pour persuader
 
 
Mettre en rapport les discours et leurs contextes nous a permis de constater la portée rhétorique d’éléments textuels appartenant à la narration et d’assigner une valeur argumentative à l’acte de raconter. De fait, dans la culture hellénistique, la diégèse [22] (diègèsis ou narratio) est une des pisteis [23] constituant le dispositif rhétorique. L’objet de l’art rhétorique est l’étude de ces moyens de persuasion.
Dissipons un éventuel malentendu : vouloir persuader n’est pas vouloir démontrer. C’est à un autre travail de collaboration que celui de la dialectique [24] auquel le récepteur d’un énoncé rhétorique est convoqué. C’est la « foi » de l’auditeur qui est sollicitée, sa capacité d’adhérer à une intentionnalité inscrite dans l’énoncé qui le prédispose et l’appelle à un travail de recomposition de ses convictions. L’attitude requise du récepteur vis-à-vis de la narration est de croire. Une éventuelle approche naïve, qui consisterait à entendre la narration comme la simple relation de faits, est ici dissipée. Raconter, dans le dispositif rhétorique, a pour visée la foi. C’est bien ce mode de réception des discours qui, selon l’auteur des Actes, constitue la ligne de partage entre les auditoires :
[narration] Certains se laissaient persuader (epeithonto) par ses paroles, les autres restaient incrédules (èpistoun). Ils se séparaient sans être d’accord entre eux, quand Paul dit ce mot :
[style direct] Elles sont bien vraies, les paroles que l’Esprit Saint a dites à vos pères par la bouche du prophète Isaïe :
[citation] Va trouver ce peuple et dis-lui : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi. Ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit comprenne, et qu’ils ne se convertissent ! Je les aurais guéris.
Sachez-le donc : c’est aux païens qu’a été envoyé ce salut de Dieu. Eux au moins ils écouteront. (Ac 28, 24-28).
Ainsi, c’est bien sous le mode narratif que tous les discours d’annonce [25] des Actes comprennent l’affirmation de la résurrection de Jésus :
Sachez-le bien, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le nom de Jésus Christ le Nazôréen, celui que vous, vous avez crucifié, et que Dieu a ressuscité des morts… (Ac 4, 10).
Prenons acte de l’honnêteté du langage : l’événement de la résurrection, qui ne va pourtant pas de soi, est posé de manière explicite. L’orateur ne cherche pas à l’imposer implicitement à son auditoire. Pourtant, il y a bien une stratégie argumentative de l’explicite. Les contenus propositionnels de l’affirmation sont articulés sur la narration de données factuelles, et n’en sont pas séparés. Ils participent ainsi d’une mise à distance, d’un caractère non discutable que permet l’alignement de leur statut confessant sur les éléments de l’information, grâce à la continuité narrative. La nouveauté affirmée est mise au même niveau que les faits. Cette stratégie vise à faire passer l’information nouvelle, sans solution de continuité avec les informations vérifiables ou supposées connues :
[Les habitants de Jérusalem et leurs chefs] descendirent [Jésus] du gibet et le mirent au tombeau, mais Dieu l’a ressuscité des morts, et il est apparu pendant plusieurs jours… (Ac 13, 29-30).
La résurrection de Jésus, dans les discours rapportés, est confessée sous le mode narratif. Par effet de retour, nous mesurons alors que la narration du livre des Actes, en mettant en scène le personnage du Seigneur Jésus, en le faisant parler et intervenir dans l’histoire au-delà de sa mort, confesse implicitement sa résurrection :
Avec de nombreuses preuves, il s’était présenté vivant après sa passion : pendant quarante jours, il leur était apparu et les avait entretenu du Royaume de Dieu. Alors, au cours d’un repas qu’il partageait avec eux, il leur enjoignit de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis. (Ac 1, 3-4).
Le Seigneur ressuscité va s’adresser aux uns et aux autres dans le cours du texte. L’affirmation oratoire de la résurrection par les témoins de Jésus-Christ est ainsi d’abord présupposée par la narration, comme un fait présenté au narrataire. Il n’est donc pas étonnant que la résurrection de Jésus, dans les discours, soit racontée en continuité narrative avec d’autres événements. Ce passage subreptice utilise de facto un donné implicite du texte global, et la composition des discours n’est vraiment recevable que par le narrataire.
Le mode de présentation de la résurrection dans les discours, comme sa présupposition dans la narration citant les discours, indiquent que le second logos de l’Å“uvre à Théophile s’adresse à des lecteurs disciples de Jésus-Christ, conformément à sa dédicace. Le texte est destiné à des récepteurs déjà convaincus de la bonne nouvelle. Placés ainsi « du côté » des orateurs, ils sont à même d’apprécier la fiabilité de ces « serviteurs de la parole » et de la tradition qu’ils fondent (v. Lc 1, 2). La réaction attendue des lecteurs n’est donc pas de croire, au sens de la conversion à la bonne nouvelle, mais de croire, au sens d’être persuadé de la validité d’une pratique susceptible d’orienter, voire de convertir, leur manière de se comporter. Le livre des Actes propose à ceux qui entendraient eux-mêmes annoncer la bonne nouvelle des modèles autorisés pour leur propre action et prise de parole.
Peu à peu, nous discernons donc une analogie de propos entre les discours rapportés par les Actes et les autres composantes du livre. Dans tous les cas, mais selon des visées différentes, il s’agit bien de persuader. Cette analogie de propos est corroborée par une analogie de structure. Les discours contiennent des éléments narratifs. De même, la dédicace de l’Å“uvre l’inaugure en style direct (« J’avais consacré… », Ac 1, 1) et place le texte sous le registre initial d’un logos adressé, avant de faire place à la narration. Comme le font les discours, les Actes racontent.
À de nombreuses reprises, les énoncés des discours contiennent des citations, citations des Écritures ou d’auteurs grecs. Dit en terme technique, les orateurs convoquent ainsi l’autorité des martures [26], témoins illustres du passé, pour étayer leurs argumentations. De même, la narration des Actes cite à son tour des témoins d’autorité, Pierre et Paul en particulier, en leur attribuant des discours. L’inclusion de discours dans les Actes répète le procédé de la citation dans les discours. Les disciples du ressuscité ne sont-ils pas justement qualifiés de martures, de « témoins » ?
Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’à l’extrémité de la terre. (Ac 1, 8).
Le livre des Actes reproduit la structure des discours qu’il cite. En quelque manière, cette forme littéraire qu’est le discours semble être la matrice d’une Å“uvre adressée qui enchâsse des citations au cours de la narration.
Le texte global des Actes est à verser à l’entreprise de persuasion. La façon dont son narrateur raconte les événements montre que ce n’est pas la matérialité d’une succession de faits qu’il vise, une « vérité historique », mais une interprétation implicite. En racontant, les Actes des apôtres argumentent. En ce sens, l’Å“uvre relève bien d’un genre particulier, celui de l’historiographie antique, dont le propos n’est justement pas « historique ». Thucydide, écrivant l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, explicite ainsi la façon dont il y rapporte des discours :
En ce qui concerne les discours prononcés par les uns et par les autres […], il était bien difficile d’en reproduire la teneur même avec exactitude, autant pour moi, quand je les avais personnellement entendus, que pour quiconque me les rapportait de telle ou telle provenance : j’ai exprimé ce qu’à mon avis ils auraient pu dire qui répondît le mieux à la situation [27].
La liberté de l’historiographe dans sa manière de rapporter paroles et actes n’est pas dédain de l’histoire mais insistance sur le sens restitué des événements. En effet,
il se peut que […] l’historien donne son propre jugement, en même temps que l’histoire racontée, sur les événements qui y prennent place. Finalement, il se peut que les personnages impliqués prennent la parole, et indiquent le sens des événements [28].
Les énoncés des discours comme le jeu entre les discours et la narration du livre des Actes en font bien une Å“uvre historiographique : le dispositif textuel est mis au service d’une interprétation des événements.
Chemin faisant, voici donc articulées la question du genre littéraire des Actes et celle de son statut en sciences de la littérature. Cette Å“uvre, historiographique, relève de l’art rhétorique. Mesurons le talent de son auteur. Il montre à la fois sa maîtrise du dispositif aristotélicien, sa connaissance profonde de l’historiographie et son habilité à conjuguer formes et genres littéraires de manière à servir ses objectifs. L’ensemble des matériaux qu’il utilise sont composés, chacun pour lui-même et entre eux. Grâce au choix, avec le discours rapporté, d’une forme littéraire dont il amplifie les structures et transpose les objectifs, il parvient ainsi à une remarquable cohérence textuelle.
Du point de vue du lecteur, un certain nombre de compétences sont ainsi requises pour entendre l’Å“uvre. Comprendre la nature d’un texte permet en particulier de discerner quel appareil méthodologique convient à son exégèse. La rhétorique et la poétique aristotéliciennes ont en effet ouvert deux voies distinctes. Toute narration n’est pas « récit ». Les ressorts de l’intrigue poétique ne sont pas ceux des stratégies rhétoriques de persuasion. L’analyse de ces dernières permet en propre l’intelligence du passage entre le texte et les actes de foi qu’il appelle. L’approche rhétorique fait venir au jour les dimensions implicites des énoncés et « les actes que ceux-ci permettent d’accomplir » [29]. Aller plus avant quant aux finalités persuasives du texte des Actes demanderait une plus large présentation de ses composantes. Retenons seulement deux voies qu’il emprunte.
La narration des réactions des auditoires des discours induit une qualification des modes de leur réception. L’attitude de foi et de confiance de certains auditeurs, les païens en particulier, valorisée par le narrateur, peut être celle du lecteur vis-à-vis du second logos à Théophile qui affirme un point de vue sur des faits passés et en propose une interprétation. Or, le genre rhétorique qui correspond au passé est le genre judiciaire [30]. Selon ce premier axe, le lecteur est appelé à épouser cette interprétation des faits et ce faisant, à juger lui-même en faveur des témoins de Jésus-Christ contre leurs opposants. Cette dimension du texte, au présent de sa lecture, impose la permanence d’un procès à instruire contre les adversaires de l’ouverture aux nations et en faveur d’un témoignage cherchant à rejoindre « l’extrémité de la terre ».
Si le lecteur est dans cette disposition face au texte, appuyée sur la valeur et la crédibilité des apôtres, il est alors conduit par la stratégie argumentative à s’interroger lui-même sur la manière dont il convient d’agir et de parler. Loin de s’en tenir à l’exemplarité de figures du passé, le texte propose au lecteur croyant un èthos conforme à la qualité de témoin de Jésus-Christ. Discours et narration sont composés selon une stratégie rhétorique globale dont le but est certes de persuader en matière de conviction, mais aussi de susciter une praxis dont le modèle est surtout paulinien. Les discours cités comme les « actions d’apôtres » racontées (praxeis apostolôn) se mettent au service d’une portée globalement délibérative, suscitant des décisions à prendre qui soient utiles pour l’avenir. Selon ce deuxième axe, l’Å“uvre historiographique « à Théophile » propose une narration rhétorique qui conduit finalement ses lecteurs à s’interroger : « que devons-nous faire » (Ac 2, 37) ?
 
NOTES
 
[1]« Les discours constituent à peu près le tiers des Actes » : Dom Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Cerf, Paris, 1967, p. 127.
[2]Sur le genre historiographique des Actes, voir, au commencement des recherches en ce sens, Martin Dibelius, Studies in the Acts of the Apostles, SCM Press Ltd, London, 1956 et, plus récemment, Giuseppe Betori, « Strutturazione degli Atti e storiografia antica » dans Cristianesimo nella storia, 12/2, 1991, pp. 251-263, ainsi que Daniel Marguerat, La première histoire du christianisme, Cerf-Labor et Fides, Paris-Genève, 1999.
[3]Aristote, Rhétorique, Les Belles Lettres, Paris, 1991.
[4]Ta pathè : Aristote, Rhétorique, Livre I, Ch. 2, 1356a, p. 77 et L. 2, Ch. 1, 1377b, p. 60.
[5]La langue parlée par les hébreux en Judée, dite « langue hébraïque », était l’araméen.
[6]Nous pouvons en déduire que : 1) le rédacteur du discours fait entendre explicitement que ce n’est pas cet énoncé que « Paul » a prononcé ; 2) son propre choix de la langue grecque pour ce discours et pour les Actes en général vise un auditoire … hellénistique.
[7]« Dans sa plus grande extension, la technè rhetorikè comprend cinq opérations principales » (Roland Barthes, « L’ancienne rhétorique, aide-mémoire », dans Communications 16, 1970, p. 197) : l’inventio (trouver quoi dire), la dispositio (mettre en ordre ce qu’on a trouvé), l’elocutio (ajouter l’ornement des mots, des figures), l’actio (jouer le discours comme un acteur : gestes et diction), la memoria (recourir à la mémoire).
[8]Les discours des Actes mentionnent certes les Juifs (Ioudaioi) et s’adressent à eux, mais aussi plus largement aux « hommes d’Israël ». Si, en Ac 2,14.22, les « hommes de Judée » sont aussi « hommes d’Israël », la distinction est faite en Ac 28, 19 et 20 : l’auteur fait dire à Paul que « les Juifs s’opposaient » à ce qu’il soit relâché par les Romains, et que c’est « à cause de l’espérance d’Israël » qu’il porte des chaînes. Ainsi, en contexte israélite mais non judéen, à Antioche de Pisidie, l’adresse utilisée au début du discours est andres Israèlitai, « hommes d’Israël » (Ac 13, 16). La dévalorisation des « Juifs » ne peut donc en aucun cas être interprétée comme un discrédit général porté sur le peuple d’Israël.
[9]Francis Jacques, Dialogiques, P.U.F., 1979, p. 48 : « Le dialogue est coextensif aux structures profondes de la parole. »
[10]Aristote, Rhétorique, L. 1, Ch. 2, 1356a, pp. 76-77. Nous traduisons ici èthos par personnage. Il s’agit bien, en effet, d’une construction du discours (dia tou logou) appropriée à la visée persuasive, et non de ce qu’est réellement l’orateur (poion tina einai ton legonta). Èthos est la « représentation » (au sens quasi théâtral) que donne l’orateur de son comportement ; il s’agit de ses mÅ“urs oratoires. Cet aspect de l’èthos est à distinguer des motifs de crédibilité de l’orateur, extérieurs au discours et dont nous traiterons ici.
[11]« Il y a persuasion par les mÅ“urs (dia tous èthous) lorsque le discours (logos) rend l’orateur digne de foi (axiopiston). […] C’est l’èthos qui, peut-on dire, constitue presque le principal (kuriôtatèn) moyen de persuader » : Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 2, 1356a, pp. 76-77.
[12]Idem, L. II, Ch. 1, 1377b, p. 60. « Par la phronèsis, l’orateur se présente comme celui qui dit le vrai, par opposition au faux. Par l’aretè, il se présente comme celui qui dit le bien par opposition au mal ou, plus précisément, le juste par opposition à l’injuste. Par l’eunoia il se présente comme celui qui dit l’utile, par opposition au nuisible. » : Michel Le Guern, « Ethos et argumentation », dans Argumentation et valeurs, 5c colloque d’Albi, 1984, p. 295.
[13]Gallion avait débouté les Juifs de leur plainte contre Paul : « Puisque vos querelles concernent la parole, les noms et la Loi qui vous est propre, voyez vous-mêmes ! Je ne veux pas, moi, être juge en la matière » (Ac 18,15).
[14]« Les épreuves (aveux) par la torture sont des témoignages particuliers, en ce qu’ils semblent crédibles parce qu’une certaine contrainte s’y attache » : Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 15, 1376b, p. 140.
[15]« Le récit réussit à marier l’agir tout-puissant de Dieu et la liberté humaine » : Jean-Noël Aletti, Quand Luc raconte, Cerf, Paris, 1998, p. 65.
[16]La volonté propre importe dans la qualification des actes. « Tous les actes volontaires sont bons ou apparaissent comme bons, agréables ou apparaissent comme agréables. » : Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 10, 1369b, p. 119.
[17]Idem, L. II, Ch. 2, 1387a-1380a, pp. 61-65.
[18]Ce qui est particulièrement probant dans la réaction de fureur des membres des corps de métiers d’Éphèse, harangués par Démétrios, qui sont menacés dans leur gagne-pain par la prédication de Paul, déniant la divinité des idoles (Ac 19, 24-28).
[19]Aristote, Rhétorique, L. II, Ch. 4, 1381b, p. 71 : « Poiètika de philias charis ».
[20]Idem, L. II, Ch. 7, 1385a, p. 80.
[21]Idem, L. II, Ch. 5, 1383a, p. 74 : « ta sôtèria eggus ».
[22]Idem, L. I, Ch. 1, 1354b, p. 73 et al.
[23]Idem, L. I, Chapitre 1, 1355b, p. 75. Dans le vocabulaire aristotélicien, pistis désigne tout élément dans le discours visant à persuader (peithanein). Le même mot, en grec, désigne la « foi ». Le discours rhétorique vise ce mode particulier d’adhésion, et la modification, la « conversion » (metanoia), le changement des représentations de son auditoire. « Pisteis, les preuves ? On gardera le mot par habitude, mais il a chez nous une connotation scientifique dont l’absence même définit les pisteis rhétoriques. Il vaudrait mieux dire : des raisons probantes, des voies de persuasion, des moyens de crédit, des médiateurs de confiance (fides). » (Barthes, op. cit., p. 199).
[24]Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 1, 1354a-1355b, pp. 73-76.
[25]Nous désignons par « discours d’annonce » les prises de parole des témoins du Seigneur Jésus adressées à un groupe extérieur à la communauté des disciples et hors contexte judiciaire.
[26]Aristote, Rhétorique, L. 1, Ch. 15, 1375b, pp. 136-137 : Peri marturôn. Les témoignages (ou testimonia), utilisés dans le genre judiciaire, peuvent être ceux de témoins anciens, poètes et hommes illustres du passé.
[27]Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Trad. J. de Romilly, Universités de France, 1953, p. 14.
[28]Dibelius, op. cit., p. 138. V. également p. 140 : « C’est Thucydide qui traita de l’ensemble de la question de la manière la plus saisissante, et c’est aussi lui qui éleva le discours au rang d’un modèle littéraire de premier ordre. »
[29]Christian Plantin, Essais sur l’argumentation, Éditions Kimé, Paris, 1990, p. 47.
[30]Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 3, 1358b, p. 84 : « Il y a des temps pour chaque genre. Pour le délibératif, l’avenir : c’est en effet sur ce qui sera que, dans la délibération, on conseille ou déconseille. Pour le judiciaire, le passé : c’est toujours sur des actes accomplis que l’un accuse et l’autre se défend. »
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
« Les discours constituent à peu près le tiers des Actes » ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Sur le genre historiographique des Actes, voir, au commence...
[suite] Suite de la note...
[3]
Aristote, Rhétorique, Les Belles Lettres, Paris, 1991. Suite de la note...
[4]
Ta pathè : Aristote, Rhétorique, Livre I, Ch. 2, 1356a, p. ...
[suite] Suite de la note...
[5]
La langue parlée par les hébreux en Judée, dite « langue hé...
[suite] Suite de la note...
[6]
Nous pouvons en déduire que : 1) le rédacteur du discours f...
[suite] Suite de la note...
[7]
« Dans sa plus grande extension, la technè rhetorikè compre...
[suite] Suite de la note...
[8]
Les discours des Actes mentionnent certes les Juifs (Ioudai...
[suite] Suite de la note...
[9]
Francis Jacques, Dialogiques, P.U.F., 1979, p. 48 : « Le di...
[suite] Suite de la note...
[10]
Aristote, Rhétorique, L. 1, Ch. 2, 1356a, pp. 76-77. Nous t...
[suite] Suite de la note...
[11]
« Il y a persuasion par les mÅ“urs (dia tous èthous) lorsque...
[suite] Suite de la note...
[12]
Idem, L. II, Ch. 1, 1377b, p. 60. « Par la phronèsis, l’ora...
[suite] Suite de la note...
[13]
Gallion avait débouté les Juifs de leur plainte contre Paul...
[suite] Suite de la note...
[14]
« Les épreuves (aveux) par la torture sont des témoignages ...
[suite] Suite de la note...
[15]
« Le récit réussit à marier l’agir tout-puissant de Dieu et...
[suite] Suite de la note...
[16]
La volonté propre importe dans la qualification des actes. ...
[suite] Suite de la note...
[17]
Idem, L. II, Ch. 2, 1387a-1380a, pp. 61-65. Suite de la note...
[18]
Ce qui est particulièrement probant dans la réaction de fur...
[suite] Suite de la note...
[19]
Aristote, Rhétorique, L. II, Ch. 4, 1381b, p. 71 : « Poièti...
[suite] Suite de la note...
[20]
Idem, L. II, Ch. 7, 1385a, p. 80. Suite de la note...
[21]
Idem, L. II, Ch. 5, 1383a, p. 74 : « ta sôtèria eggus ». Suite de la note...
[22]
Idem, L. I, Ch. 1, 1354b, p. 73 et al. Suite de la note...
[23]
Idem, L. I, Chapitre 1, 1355b, p. 75. Dans le vocabulaire a...
[suite] Suite de la note...
[24]
Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 1, 1354a-1355b, pp. 73-76. Suite de la note...
[25]
Nous désignons par « discours d’annonce » les prises de par...
[suite] Suite de la note...
[26]
Aristote, Rhétorique, L. 1, Ch. 15, 1375b, pp. 136-137 : Pe...
[suite] Suite de la note...
[27]
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Trad. J. d...
[suite] Suite de la note...
[28]
Dibelius, op. cit., p. 138. V. également p. 140 : « C’est T...
[suite] Suite de la note...
[29]
Christian Plantin, Essais sur l’argumentation, Éditions Kim...
[suite] Suite de la note...
[30]
Aristote, Rhétorique, L. I, Ch. 3, 1358b, p. 84 : « Il y a ...
[suite] Suite de la note...