2003
Recherches de science religieuse
Recensions
Recensions
Pierre Vallin
1. Henri Bourgeois (dir). — La théologie en Pologne aujourd’hui, Paris, Cerf, 1998, 128 pages. Christoph Theobald (dir.). — La Théologie en Europe du Sud, Paris, Cerf, 2000, 238 pages
Les deux ouvrages collectifs présentés ici ont été rédigés dans le cadre de l’Association européenne de théologie catholique.
Pour la Pologne, le responsable français, Henri Bourgeois, avait intégré et au besoin complété les rapports fournis par des correspondants polonais. L’accent porte sur la situation présente, postérieure au Concile, et sur les perspectives actuelles de développement. Est soulignée la place occupée par les travaux en histoire des chrétiens (l’école historique polonaise a souvent des analogies avec ce qui porte en France le vocable d’histoire vécue du peuple chrétien). La réflexion de théologie morale est active. Mais les intérêts sont assez diversifiés, plus que nous ne pouvons en général nous en rendre compte en Occident, du fait des obstacles linguistiques qui à cet égard nous limitent. Un développement est consacré, en conclusion, au dialogue judéo-chrétien.
L’Europe du Sud, que décrit le second ouvrage, comprend l’Italie, l’Espagne, et enfin le Portugal. Un auteur pour chacun de ces pays a la responsabilité de l’exposé. L’ensemble a été traduit et mis au point sous la direction de Christoph Theobald. Une note biographique sur chacun des trois auteurs est fournie aux p. 227-229.
La première partie (Carlo Molari) procède de façon analytique, décrivant les diverses institutions ou programmes de recherche, donnant à chaque étape une abondante bibliographie. Cet ensemble peut compléter l’exposé plus synthétique que vient de publier Giuseppe Ruggieri dans le volume dirigé par Joseph Doré, Le devenir de la théologie catholique mondiale depuis Vatican II (Beauchesne, Paris, 2000), volume dont un compte-rendu développé — la contribution pour la France m’étant revenue — est donné par ailleurs dans les Recherches (RSR 90/2 avril-juin 2002, p. 161-177).
Pour l’Espagne — un cadre semblable est adopté par Salvador Pié I Ninot dans l’ouvrage qui vient d’être cité ; la présentation s’ouvre par un retour sur ce qu’avait été la situation des chercheurs et institutions à l’époque du gouvernement franquiste, situation qui marquait encore, tout au moins quant aux prises de position publiques, la contribution de la théologie espagnole aux courants de rénovation qui se sont exprimés lors du Concile. La situation a rapidement évolué, profitant de moyens de travail assez bien organisés, d’un nombre élevé de jeunes spécialistes, et enfin d’une large pratique des contacts internationaux. La symbiose assez poussée qui s’est produite ensuite avec les courants de la théologie latino-américaine contribue jusqu’à maintenant à marquer la physionomie de la théologie espagnole, comme aussi ses variantes catalanes et basques. Du côté catalan, c’est l’occasion de citer l’Histoire des théologies chrétiennes, par Evangelista Vilanova, de Montserrat, dont la traduction française (1997) inclut en finale un panorama relativement sombre des récents épisodes de l’histoire des théologiens catholiques. On peut relever à cette occasion que les Å“uvres de la théologie espagnole — surtout celles qui ne sont pas liées à la théologie de la libération — sont trop rarement traduites en français. Ainsi, pour prendre un exemple que je connais mieux, M. Gesteira Garza à qui l’on doit l’exposé publié ici, et qui est personnellement déjà bien connu en Europe (il a participé à la rédaction de l’Initiation à la pratique de la théologie) est l’auteur d’un traité/manuel sur l’Eucharistie qui a eu un large succès en Espagne, mais n’est guère connu en France — où nous n’avons pas vraiment d’équivalent à proposer aux étudiants un peu avancés.
La troisième contribution (Arnaldo Cardozo de Pinho) a eu le souci de faire percevoir les rapports spécifiques qui ont existé, ou demeurent, entre la culture portugaise et la théologie. Si le lien fut étroit et dynamique dans une époque lointaine, la situation actuelle sera décrite sur un mode interrogatif : à la religiosité tenace des communautés portugaises ne correspondrait pas un impact quelque peu vigoureux de la pensée théologique. L’Auteur fait également allusion à une certaine indifférence du Portugal, en ces domaines, par rapport aux récents développements de la culture brésilienne. Cependant, les institutions et les Å“uvres existent et doivent devenir mieux connues des autres européens.
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L’Association européenne de théologie catholique publie un Bulletin E.T. qui fournit des indications sur les institutions théologiques européennes, et les orientations de recherche spécialement quant aux relations avec les autorités hiérarchiques.
On peut signaler aussi les publications de référence qui complètent les revues de type plus systématique. Je retiens tout d’abord une publication déjà ancienne qui, par définition, ne concerne pas directement l’Europe, mais n’est pas sans intérêt par rapport à l’évolution du rôle de celle-ci dans la vie des autres Églises : Theologie im Kontext. Informationen über theologische Beiträge aus Afrika, Asien, Ozeanien und Lateinamerica, références et résumés pour articles, livres, conférences ou colloques. Deux livraisons par an : (Missionwissenschaftliche Institut Missio, Aachen) — publication qui atteint sa 22e année en 2001.
La revue éditée par la maison Peter Lang (Bern, Frankfurt), Informationes Theologicae Europae, Internationales ökumenisches Jahrbuch für Theologie, a pour ambition de défendre la place de la théologie chrétienne dans la construction européenne. Chaque livraison (un volume annuel) comporte une série d’essais (en allemand, anglais ou français), qui sont consacrés plutôt à un thème théologique particulier qu’à la présentation d’une institution. La revue a atteint sa 9e année en 2000.
D’un point de vue synthétique, je signale la conclusion donnée par Joseph Doré à l’ouvrage collectif Le devenir de la théologie. Et ensuite : les textes de Christoph Theobald et Jean-Paul Willaime dans le tome 13 de l’Histoire du Christianisme (Desclée, 2000, p. 169-227). Enfin, un article suggestif, d’alarme et d’espoir : Reinhard Hütter, « After Dogmatics ? Beobachtungen zur evangelischen systematischen Theologie in der USA. und in Deutschland an der Jahrdhundertschelle, Theologische Literaturzeitung vol. 125, nov. 2000, col. 1103-1122.
2. Maurice Cowling. — Religion and Public Doctrine in Modem England, vol. 3, Accomodations, Cambridge University Press, Cambridge, 2001, 766 pages
Maurice Cowling (né en 1926), qui a longtemps enseigné l’histoire moderne à Cambridge, eut aussi une activité dans le journalisme et la politique, et se dit conservateur. Il rappelle dans le présent livre qu’il ne faut pas attendre de lui une sympathie spontanée pour les socialismes, même s’il va en parler de façon suggestive. L’ouvrage que nous présentons ici a été précédé par deux autres, sous le même titre. Le premier, en 1980, présentait les défenseurs du Christianisme, donnant une place de choix à Newman. Le deuxième (1985) faisait au contraire un bilan des attaques contre le Christianisme, à partir de Spencer. Le dernier volume, paru 20 ans après le premier, recoupe en partie les mêmes champs, mettant à profit le délai pour présenter des auteurs qui n’avaient pas encore atteint la notoriété : je pense en particulier à John Milbank (né en 1952), assez longuement présenté ici, surtout à propos de son livre de 1990 : Theology and Social Science (cf. RSR, 82, 1994, p. 458s). Milbank, par son type d’intellectualité chrétienne militante, aurait pu avoir une place dans le premier volume. Le titre donné au dernier volume évoque un ensemble d’auteurs, fort divers certes, mais qu’on pouvait mettre en rapport avec les transactions qui se sont manifestées durant les deux siècles écoulés. Le principe général de regroupement étant la relation qui peut exister entre, d’une part, des prises de distance vis-à-vis du christianisme, ses dogmes, ses institutions, et des essais, d’autre part, visant à une régénération morale ou spirituelle de certains éléments au moins d’une religion en train de mourir. Dans l’exécution de ce programme, l’auteur est amené à conclure — cela marque une bonne partie du livre — que les auteurs qu’il avait à présenter en sont venus par rapport au religieux, à privilégier eux-mêmes, de façon plus ou moins affirmée, la critique, ou le désintérêt, et non pas une quête des renouvellements attendus. Le même volume réunit dans un chapitre fort éclairant (en particulier sur les idées qui ont été défendues vers le milieu du XXe siècle à l’égard de la naissance d’Israël) une série de figures intellectuelles anglaises d’origines ou de convictions juives.
Dans les trois volumes, une même méthode est suivie. Sans utiliser un cadre chronologique, mais en pratiquant plutôt des rapprochements quant aux thèmes et aux sensibilités, Cowling propose une série de monographies (chacune pouvant occuper de 6 à 15 pages environ, complétées par des notes, références ou indications bibliographiques, dans le vol. 3, aux p. 702-759). Les auteurs retenus le sont parce qu’ils ont atteint la notoriété, et en général méritent encore l’attention. « Primary attention », écrit l’A. (p. 696), a été donnée « to literature, criticism, politics, philosophy, history, poetry, and science ». Je dirais cependant que les romans ou les Å“uvres poétiques, s’ils sont assez souvent mentionnés, le sont par allusion, plutôt que par une analyse. Il est vrai que sur d’autres points aussi, le lecteur continental peut buter sur des allusions qui ne sont pas explicitées. L’engagement principal de l’ouvrage porte au total sur les vues théoriques qui interprètent la situation de la religion dans la société, en tant qu’elles s’expriment « publiquement » à ce sujet, et aussi en tant qu’elles sont attachées à une élucidation de ce que devient le rôle de la religion dans la « vie publique », que ce soit à propos des institutions (la vie universitaire par exemple), ou des représentations portant sur l’avenir du pays et du monde. Les pratiques sociales elles-mêmes ont une place relativement modeste. Une précision encore sur la description du projet : le domaine visé est celui de l’Angleterre proprement dite ; Cowling n’a pas voulu tenter de présenter ce qui serait un équivalent de sa recherche pour l’Écosse, l’Irlande, ou les Gallois. A fortiori, pour le continent !
Dans ce cadre, Cowling pense enregistrer « the deliquescence of Christianity » (p. 696). D’ailleurs, il est convaincu de l’importance qu’aurait dû avoir la théologie dans un tel contexte de lutte, mais ce rôle n’a pas été joué, juge-t-il. Il ne méprise pas les théologiens, certains ayant eu une notoriété méritant une mention, mais il constate qu’ils sont rares, et qu’ils n’ont pas réussi vraiment à convaincre. Il est vrai que la pensée anglaise de cette époque se caractériserait moins par l’argumentation que par l’assertion, le sarcasme, l’ironie, l’appel à des incertitudes insurmontables (p. 686). Cowling admet donc ce qu’il appelle à maintes reprises une sécularisation de la pensée, sécularisation galopante pour ainsi dire, même s’il ne cherche pas à établir une évolution chronologique, ni à extrapoler ses diagnostics vers l’avenir. Assez impressionnante m’est apparue la dérive détectée au cours de la propre carrière intellectuelle de plusieurs des auteurs présentés : un attachement premier à la religion — effet parfois d’une conversion, non de la première éducation — se défait alors, brutalement, ou progressivement ; il est vrai qu’il y a quelques itinéraires plus complexes, un retour postérieur intervenant, comme pour Alasdair MacIntyre, utilement présenté ici.
Notons que Cowling, au cours de ses présentations, n’hésite pas à avancer des jugements personnels. Il fait d’ailleurs la théorie de cette pratique : « One of the assumptions of Religion and Public Doctrine is that academic impartiality is an illusion and that the bias against bias registers either a tired conventionality or an agenda which conceals its purpose » (p. 386). De façon plus aiguë, il note encore : « Some of the prejudications involved in writing are obvious, and yield to straightforward analysis. Others are concealed by the silent persuasion insinuated by style and manner which conceals within the folds of every writers literary garments judgments, compliant, complacent, resentful or consecratory, implying an attitude to existence and demanding of criticism that it prods at the inviolability of an authors defences » (p. 694). La proposition finale de ce passage doit sans doute se comprendre : la responsabilité de la critique est de tester — « to, prod at », percer, pousser à, doit avoir ici ce sens — l’inviolabilité des défenses placées par l’auteur autour de ses convictions.
Maurice Cowling écrit ces lignes en évoquant son propre itinéraire par rapport à la religion : c’est en lui-même qu’il aurait trouvé « the evidences of England’s religious dilapidation » (p. 694). La recherche, en même temps, dont témoigne l’ouvrage lui-même, est d’une certaine façon une reprise de ce qui s’est perdu. Non pas un retour qui chercherait à se murmurer indirectement par le recours à la réflexion historique, mais le témoignage d’une permanence têtue dans la proximité, sinon d’une adhésion, du moins d’une attirance inspirée par le débat qui, en certains lieux de la culture anglaise, ne s’est pas clos. Même si l’on peut parler maintenant de notre appartenance à une société post-chrétienne, Cowling fait percevoir son respect pour ceux, Evangelicals ou Tractarians, qui ont pris ou prennent le risque de faire paraître le « christianism contentious and unreasonable ». Eux ne se sont pas laissés entraîner à l’envie de traduire l’orthodoxie en « modern thought » (p. 701). Il n’entend pas cependant quant à lui se laisser entraîner « to condamn Christian thinkers who have capitulated to secular infidelity » ; il a écrit « in sadness rather than condemnation » (p. 700). Son livre aurait au total un seul message central : quelle que soit l’évolution selon les temps des justifications données du Christianisme, « what cannot be varied is the prior engagement without which no analysis, no judgment of past and present, no apologetic, no rationality, and no literature can be Christian » (p. 700). Il ne s’agit pas cependant d’un appel à l’intériorité, à Kierkegaard pourrions-nous dire ; la nécessité d’une dimension publique ressort de ces itinéraires, et est rappelée à nouveau en conclusion (p. 701).
La construction d’ensemble de l’Å“uvre peut paraître artificielle ; l’analyse de type sociologique, sans être ignorée, ne se déclare pour ainsi dire pas. Demeure cependant pour les lecteurs, avec une introduction vivante et réfléchie aux Å“uvres de multiples grands auteurs — malgré tout proches de nous, européens continentaux —, une variété étendue de notations biographiques et psychologiques qui restituent une vie religieuse et culturelle bien attachante.