2003
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Il est une histoire que le P. Gaston Fessard, jésuite, aimait à raconter. Il en était, non sans humour, le héros.
Dans les années soixante du xxe siècle, des théologiens et des philosophes s’étaient réunis pour débattre de l’actualité de S. Thomas d’Aquin. Après la brillante conférence d’ouverture d’un thomiste fameux, selon laquelle cette actualité ne posait nulle question, le P. Fessard demanda au conférencier : « Pourriez-vous nous rappeler les dates de S. Thomas ? » Après hésitation, vint l’évidente réponse : né en 1225, mort en 1274… « Du xiiie siècle donc, fit le P. Fessard. Eh bien alors, parlons du xiiie siècle ! »
Qu’après ce rappel le P. Fessard s’enfermât dans un certain mutisme devant l’« oubli » de cette « évidence » importe peu ici. Mais si nous avons rappelé cette anecdote c’est que par delà la discrète ironie des sous-entendus, elle rappelle un débat qui dépasse même l’« actualité » de S. Thomas : elle dépasse toute affirmation d’actualité dans cette condition qui est la nôtre, celle du temps, de ses contraintes et de ses agressions.
Pourtant, derrière le titre, incontestable nous semble-t-il, de ce dossier consacré à S. Thomas, « Présence de S. Thomas d’Aquin », se profile la question de l’« actualité » de son Å“uvre. Car, à part quelques éclipses, notamment celle qui suivit Vatican II et que regrettait Karl Rahner, S. Thomas n’a jamais disparu du champ culturel de l’Occident, a fortiori du champ théologique catholique, ainsi que nous le rappelle Ph. Lécrivain pour la période considérable qui va de la naissance de la modernité au xvie siècle, jusqu’au xviie siècle.
Est-il pour autant d’actualité ? Question oiseuse, penseront certains, peu soupçonnables pourtant d’idéologies sous-tendant des scléroses dépensée, tant il est vrai qu’on ne demande pas si la cathédrale de Chartres est ou non d’actualité.
Mais qui nierait qu’entre lui et nous, d’autres perceptions du monde, d’autres représentations, d’autres questions se sont faites jour ? Pensons, en particulier, à la philosophie de Descartes qui a mis à mal des instruments de réflexion que S. Thomas n’avait pas hésité à demander au vieil Aristote, dont il ne posait pas la question de l’actualité tant ils lui avaient justement paru pertinents.
En fait, s’il ne s’agit pas de débattre ici de l’actualité de S. Thomas, ce qui ne risquerait guère de faire changer de camp les tenants de positions opposées, il s’agit bien plutôt, en relisant, aussi rapidement que ce soit, le projet d’une Å“uvre, de revenir, non tant à une incontestable pérennité, qu’à l’actualité de questionnements dont nous vivons encore. Sur la lecture de l’épître aux Romains et la prise en compte du « Je » paulinien, ainsi que l’expose G. Berceville dans un judicieux comparatisme avec Luther, sur l’idée de conscience comme sur tant d’autres questions, Thomas a marqué des seuils dont on ne voit pas au nom de quoi on reviendrait dessus sinon sous peine de dangereuse régression en opposition complète avec le message évangélique dans ce qu’il a précisément de pérenne parce qu’humain tout autant que divin.
C’est ce que rappelait récemment ici même L.-M. Chauvet lorsqu’il écrivait : « Que la démarche de S. Thomas nous paraisse exemplaire ne signifie cependant pas que nous aurions à reproduire sa pensée, éventuellement en la repassant au moulin d’un peu de modernité grâce à une démarche plus ‘existentielle’, ou au recours à quelques concepts venus de la linguistique ou de la psychanalyse, mais qu’elle nous invite à prolonger, dans notre actuelle modernité, la créativité dont a fait preuve son propre geste théologique au xiiie siècle. Appelons cela être ‘thomasien’ et non ‘thomiste’. » (« Parole et Sacrement », RSR, T. 91/2, 2003, p. 203).
C’est donc une sorte de bilan pour l’actualité que dresse ce dossier sur une « présence », qui s’ouvre naturellement sur la « Situation actuelle des études thomasiennes ». J.-P. Torrell, tout en se limitant, montre l’importance de cette « actualité » de S. Thomas qu’il serait aberrant de considérer soit comme une affaire de mode, soit, pire, comme une affaire de frilosité conservatrice ; et il rappelle avec perspicacité, et parfois avec une nécessaire vigueur, l’incarnation du Maître en son temps comme l’évolution de sa pensée.
C’est dire notre reconnaissance aux collaborateurs de cet ensemble qui, malgré des charges non négligeables, comme l’enseignement ou la direction de revue, ou les deux à la fois, ont accepté avec une disponibilité à la hauteur de leur compétence de lui donner consistance. Qu’au nom de tous nos lecteurs comme en notre nom propre ils soient ici vivement remerciés.
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Indépendamment de ce dossier, mais non sans lien, l’essai d’un jeune philosophe, Jean-Philippe Pierron, sur « Paul RicÅ“ur et l’éthique du témoignage » rappelle que « le témoignage a retenu de très près l’herméneutique philosophique de Paul RicÅ“ur ». « Se trouvant au croisement du juridique, de l’historique, de l’éthique et du religieux, le témoignage trouve, dans [ses] analyses…, son principe unificateur dans le concept d’identité narrative. » C’est donc dans cette inscription de croisement, que s’impose une telle contribution.